Histoire du Brigandage dans l'Italie méridionale
RLE VI VIENNE, 2 bis , ET BOULEVARD DES ITALIENS, 1S A I. A 1.1 DR AIR ILC NOUVELLE
Toi.! ilroils rcjcrvé*
AVERTISSEMENT
L’auteur de cet opuscule n'est pas un historien; il l’a dit ailleurs et ne cessera de le répéter, on n’écrit pas l’histoire contemporaine. Quelle que soit l’indépendance de l’homme qui raconte ce qui se passe sous ses yeux, il s’y intéresse naturellement comme spectateur; il y est attaché sinon par ses intérêts, au moins par ses convictions et ses sympathies. Il peut n’appartenir à aucune coterie, à aucun parti même; il appartient forcément à une cause qui le prédispose à une involontaire partialité. Il a beau se défier de ses propres impressions. l’effort même qu’il fait pour s’en affranchir est
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une gène; on n’est vraiment à Taise qu'avec le passé, déjà vieux. Ce que nous voyons de près nous frappe inégalement; nous ne pouvons apprécier les choses qu’à notre point de vue; il nous manque la liberté d’esprit qui les place à leur jour et la distance qui nous permet d’en embrasser l’ensemble. L’histoire de la révolution napolitaine est impossible encore, et celui qui l’entreprendrait aujourd’hui serait forcément un pamphlétaire, à moins qu’il ne voulût se résigner à l’humble métier de chroniqueur.
L’auleur de ce bulletin s’y résigne; il n’a d’autre prétention que de rassembler des faits et de les contrôler. Peut-être sera-t-ii par là plus utile aux historiens future que s’il leur offrait des dissertations d’un pédantisme facile sur les événements contemporains. Il s’est mis à l’œuvre avec patience et conscience, tâchant d’être exact et complet. Complet à sa manière, non pas en disant tout ce qu’il sait pour faire un gros livre illisible, mais en choisissant, parmi des kyrielles de faits pareils, les plus importants et les plus caractéristiques. Exact, autant qu’on peut l’étre, au milieu des assertions exagérées et contradictoires à travers lesquelles la critique
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la plus cauteleuse n’a souvent, pour se frayer un chemin, d'autre guide que son bon plaisir.
Forcé, comme il l’est, d’élaguer et de choisir, l’auteur ne se pique pas d’apprendre beaucoup de faits nouveaux aux lecteurs italiens qui auront la primeur de sa brochure, mais il espère leur offrir un tableau véridique où leurs souvenirs éparpillés seront recueillis, expurgés, mis en ordre par un narrateur de bonne foi. Aux étrangers (car c’est pour eux surtout qu’il écrit) son travail ne sera pas inutile : il Axera leur opinion sur celte question du brigandage, si diversement appréciée; il leur montrera la différence énorme qui existe entre les désordres des provinces napolitaines et les insurrections des carlistes et des Vendéens; il dissipera cette étrange confusion, savamment entretenue par certains journaux pour donner aux mouvements de ce pays les proportions d’une guerre civile. Si l’auteur obtient ce résultat, il aura servi l’Italie : c’est tout ce qu’il tâche de faire depuis sept ans.
Le* Napolitains. — Les lettrés et le peuple. — La peur. — Le droit du plus fort. — Les camorristes. — Les brigands purs. — Les rançons ( ricatti ). — Ferdinand II et Talarico. — Amalo et Vandarelli. — Un mot sur 99.
Pour bien comprendre ces événements, il faut avant tout avoir une idée du pays, j’entends des hommes. Il importe de savoir quels sont les Napolitains. Jo les vois jugés diversement, presque toujours avec un fonds de malveillance. On les considère en bloc et on les voit mal.
Il y a ici deux classes bien distinctes : les lettrés et le peuple. Je ne dis rien de la noblesse, elle n’existe plus; elle est à Paris ou à Rome. Je ne dis rien non plus de la bourgeoisie non lettrée; elle n’existe pas.
Les lettrés montrent par leur nombre et par leur valeur ce que deviendra ce pays quand il aura vécu quelque temps sous une loi de progrès, de moralité, de justice. C’est déjà Naples qui fournit à l’Italie le plus grand nombre d’hommes distingués dans toutes les voies. Môme avant la révolution, ses proscrits dominaient dans la haute Italie; l’émigration napolitaine fournissait les avocats, les médecins les plus recherchés; elle peuplait les administrations, elle occupait les chaires. Ceci est bon à rappeler, parce qu’on l’a oublié trop vite; parce qu’après la révolution, comme il arrive toujours, quelques incorruptibles réputations sont tombées, et que des puritains sont devenus ce qu'on devient presque fatalement au pouvoir, il ne faut pas oublier que, pendant douze ans, sur la terre d’exil, dans les bagnes ou dans une prétendue liberté plus surveillée, plus isolée que la vie de prison, les lettrés de Naples ont donné pour la plupart l’exemple de la dignité, de la persistance et du sacrifice. Sous une succession de mauvais rois, sans écoles, sans émulation, sans association possible, ils se sont formés seuls; séparés du reste de l’Europe, ils ne sont pas restés en arrière, ils ont offert à la civilisation ieur tribut d’œuvres et leur contingent de soldats, de capitaines : héros quelques-uns, martyrs presque tous.
Cette justice rendue, je parlerai librement du peuple. Ce ne sont pas les lettrés qui ont appelé, ni suivi, ni vanté les brigands. Je n’aurai donc pas à m’occuper d’eux dans cette élude.
Mais je dois indiquer la dégradation des classes inférieures, et dans ces classes inférieures je comprends tous ceux qui chez nous composent la petite bourgeoisie, les mezzi galantuomini, comme on les appelle ici, le menu commerce à Naples, les petits propriétaires dans les campagnes, tout ce qui sait à peine lire et porte des basques à son habit.
Ces classes vicieuses ou plutôt viciées (car elles cachent un fonds de qualités réelles et de singulières vertus) ont déjà fait depuis l’an dernier d’incontestables progrès que je noterai plus tard ; mais alors elles étaient dominées par un sentiment fatal, unique, absorbant tous les autres : la peur! Leur religion, c’était la peur du diable; leur politique, la peur du roi. Le gouvernement et ie clergé entretenaient ces dispositions qui les rendaient tout-puissants et qui empêchaient les désordres. On ne combattait pas la misère et l’ignorance, on ne prévenait point leurs crimes avec' des ateliers et des écoles, mais avec des menaces : la menace du bagne et celle de l’enfer.
La peur remplaçait donc la conscience et l’amour
du devoir. Pour obtenir l’ordre, on abattait les caractères au lieu de les relever. Dans ce pays fait pour l'égalité, car l’esprit national est éminemment expansif et sociable, les hiérarchies n’étaient maintenues que par ce moyen; le soldat craignait les galons de son caporal; votre cocher de cabriolet craignait votre habit et se laissait battre. Le même homme, avec un de ses égaux, aurait affronté, pour un sou, un duel à mort‘.
Aussi que vit-on partout? La peur exploitée par les violents, et le droit du plus fort proclamé et reconnu, plus éloquemment que dans livre deM. Proudhon, par toutes les populations de ces provinces.
De là le brigandage pur, qui n’a jamais cessé dans les campagnes ni dans les villes. Les hommes d’énergie se réunissaient en bandes et opprimaient les timides;
1. Je tiens à insister sur cette distinction, fort importante à mon avis, car bien des lourdes erreurs sur les Napolitains viennent de ce qu'elle n’est pas comprise. Le peuple n’était point vil, mais avili par des gouvernements qui lui avaient faussé le sens moral. Ceux qui l’appellent lâche se trompent. Pour défendre sa maison ou son clocher, sa famille ou sa croyance, il a fait souvent des prodiges de valeur : les soldats de Championnet en surent quelque chose. Toutes les révolutions de Naples (au moins toutes celles qui réussirent) furent plébéiennes, depuis Masaniello jusqu'à Garibaldi. Mon ami Antonio Ranieri, le patriote napolitain par excellence, me rappelle que, si l’inquisition ue s'établit jamais à Naples, ce fut grâce aux lazzaroni, qui n'en voulurent pas.
telle est la vraie origine de la camorra. On connaît maintenant cette franc-maçonnerie plébéienne qui se ramifiait dans toutes les provinces, et que le pouvoir a presque toujours ménagée, ne pouvant l’abolir. Tous ceux qui osaient manier un couteau se piquaient d’en être; ils passaient par deux degrés d’initiation et finissaient par être enrôlés. Ils avaient des chefs dans les douze quartiers de Naples, dans toutes les villes du royaume, dans tous les bataillons de l’armée; ils régnaient partout où le peuple était rassemblé, ils prélevaient un droit sur l’argent que vous donniez à votre cocher de fiacre; ils surveillaient les marchés et prenaient leur part de la vente ; ils surveillaient les parties de cartes entre gens du peuple et recevaient leur tribut du gagnant. Ils dominaient jusque dans les prisons, et la police les laissait faire. Elle leur confiait même, au besoin, son office; ils découvraient et arrêtaient au nom du roi les hommes dangereux. Récemment encore, ils ont su prendre un assassin introuvable, et cet assassin était des leurs; je l’ai vu passer couvert de sang et traîné en prison par ses complices !
On les enfermait quelquefois, on les mettait aux
galères. Mais même alors ils effrayaient les honnêtes
gens, les hommes libres. Au fond du bagne, les poings
et les pieds chargés de chaînes, ils recevaient la visite
de pauvres diables qui venaient humblement, régulièrement payer leur contribution du mois.
L’association avait des lieux de réunion, une caisso commune, une forte organisation, des règlements, des lois inflexibles. Le chef s’attribuait des droits effrayants sur les affiliés. S’il leur commandait un meurtre, ils devaient obéir, sous peine de mort. Le couteau punissait toutes les infractions, tranchait toutes les querelles. Chaque camorriste en portait sur lui deux pareils, un pour lui, l’autre pour vous, si vous résistiez à ses ordres. Et c’était un duel terrible; il frappait dans la caisse, c’est-à-dire au cœur.
Avec de pareilles mœurs, le brigandage ne doit plus étonner personne. Il y a toujours eu des brigands dans ce pays. Ouvrez les livres d’histoire, vous en trouverez sous tous les règnes, sous toutes les dynasties, depuis les Sarrasins et les Normands jusqu’à nos jours. Jamais les routes n’ont été bien sûres entre Rome et Naples; figurez-vous donc ce que devait être l’intérieur moins fréquenté du pays : un immense coupe-gorge. Dans certaines provinces, il n’a jamais été prudent de voyager, même en uniforme. Paul-Louis Courier a écrit là-dessus des lettres qu’on sait par cœur.
Tout favorisait le brigandage. D’abord la configuration du pays, hérissé de montagnes. Puis les idées du
gouvernement, qui livraient ces montagnes à ellesmêmes, sans les percer de tunnels, ni môme les couper de routes; il y a des districts entiers qu’on n’a jamais traversés en voiture; il y a des chemins où les mulets ne se risquent pas. Puis le système apulien d’agriculture, la vie nomade des pasteurs qui passent leurs étés sur les montagnes et vivent là-haut sans famille au milieu de leurs troupeaux, dans un isolement farouche. Les passants mal gardés ont toujours tort de s’aventurer dans ces déserts.
Ceux qui étaient forcés de les parcourir se faisaient escorter par les brigands. L’an dernier, avant la révolution, un voyageur voulut escalader le Matese; il prit un guide et se confia pleinement à lui. Il fit une ascension pénible à travers un pays merveilleux; aux deux tiers du chemin se creusait un lac au fond d’une vallée sauvage, des bouquets de sapins couvraient les escarpements des rochers; du sommet de la montagne aux deux horizons, on apercevait les deux mers. Le voyageur et le guide étaient seuls en face de cette nature tourmentée et presque inquiétante. Ils rencontrèrent une croix.
— C’est moi qui l’ai plantée, dit le guide.
— Pourquoi faire?
— C’est un vœu que j’ai fait.