M ■ HISTOIRE DU BRIGANDAGE
— A quel propos?
— Pour une disgrâce qui m’esl advenue.
— Quelle disgrâce?
— J’ai tué un homme.
— Toi?
— Oui, monsieur, là.
Et il montra la croix. Il en avait planté vingt-neuf autres sur d’autres points de la montagne.
Tous les tribunaux réunis de l'Europe ne suffiraient pas pour juger les crimes inconnus commis sur ces hauteurs. Le pouvoir les laissait commettre. L’impunité permettait aux plus hardis de se réunir en petites bandes ; ils s’établissaient alors dans quelque forêt bien sombre et tentaient des expéditions. Relisez Gil Blas et changez les noms de pays, vous aurez le récit de ces campagnes. Les plus menacés étaient toujours les voyageurs; mais les propriétaires établis dans les endroits mal hantés ne dormaient pas sur leurs deux oreilles. Si leurs paysans armés ne faisaient pas bonne garde, ils risquaient toujours d’être enlevés une belle nuit et emmenés dans la montagne. Alors on leur imposait une rançon. Le prisonnier écrivait à sa famille et c’étaient les brigands qui portaient la lettre. La famille payait.
Ceci se passait tous les jours. Récemment ençore, un
homme fut enlevé en province; ses parents étaient à Naples. Ils reçurent un émissaire des ravisseurs. Ceuxci réclamaient un millier de ducats; les parents en offrirent le tiers. L’émissaire revint avec une oreille du captif, menaçant de couper l’autre s’il fallait une troisième sommation. Cette histoire a été donnée par les journaux, avec des indications de noms et de domicile. Les parents payèrent tout; ils meurent de faim.
De pareilles aventures seraient impossibles partout ailleurs : ici, la peur les encourage. On n’ose dénoncer les émissaires, on leur fait bon visage, on les touche dans la main. Un homme suffit pour effrayer toute une population; je l’ai vu de mes yeux à une heure de Naples. C’était un ouvrier qui venait de tuer son contremaître; il se promenait tranquillement, le front haut, dans le village. Le syndic n’eut pas le cœur de le faire arrêter.
Oui, le pouvoir tremblait devant ces hommes. On avait bien organisé une garde urbaine pour protéger les campagnes; mais ces villageois armés étaient souvent d’accoid avec les brigands. Quand les bandes étaient trop fortes et menaçaient de prendre un drapeau, le gouvernement se décidait à les combattre. Alors commençaient les guerres de montagne qui se livrent encore aujourd'hui, les expéditions contre un
ennemi qui échappait toujours, embusqué dans les bois quand on le cherchait sur les monts, caché dans les broussailles, couché dans les blés, imprenable, invisible, s’enfuyant toujours plus loin, plus haut, jusqu’à ce que le roi, de guerre lasse, promît l’armistice à tous ceux qui se seraient rendus. — Et le roi tenait quelquefois sa promesse *.
Un jour môme, Ferdinand II dut traiter avec Josaphat Talarico, qui le bravait et le battait depuis longtemps du fond de la Sila, en Calabre. C’est un massif qui a toujours abrité des brigands. Il fut convenu que Talarico et ses hommes auraient non-seulement la vie sauve, mais la liberté; mieux encore : une pension du roi. Seulement, ils seraient confinés dans Ischia, la plus belle et la plus riche des Iles. Ils y sont encore et ils touchent leur pension.
Tel était le brigandage pur en temps ordinaire, et il n’a jamais cessé d’exister. Aux derniers jours do
1. Pas toujours cependant. « Les Bourbons restaurés prirent un autre moyen pour détruire le brigandage, dont ils s’étaient servis et qu'alors ils se reconnurent impuissants à réprimer. Le général Amato vint à comppsition avec la bande de Vandarelli, qui infestait la Pouille, et lui accorda non-seulement le pardon et l’oubli , mais il fut stipulé qu’elle serait transformée, avec une riche solde, en une légion armée au service du roi , à qui elle prêterait serment. Ces conventions faites, la bande vint à Foggia pour se rendre, et, là, désarmée par \eS ordres du général, elle fut détruite à coups de fusil.» (Circulaire du baron Ricasoli.)
Ferdinand, il s’était organisé aux frontières un service régulier pour le transport des chevaux volés; des étapes étaient établies de distance en distance jusque dans les. États romains, où les bêtes étaient vendues. Un bourbonien, aujourd’hui célèbre, entrait dans cette exploitation : ce n’était pas Chiavone.
Dans les moments de crise politique, le brigandage redoublait fatalement, accueillant pêle-mêle la lie des populations remuées, l’écume des prisons ouvertes, des flots de vagabonds et de malfaiteurs. Aussi vit-on presque toujours le parti vaincu se servir de ces bandits pour relever sa cause. Ai-je besoin de rappeler les sanglantes expéditions du cardinal Ruffo en 1799. Il y avait alors des chefs célèbres : Fra Diavolo, le Mammone, Proni, Sciarpa, de Cesari, * dont je ne saurais dire autre chose, écrit l’historien Carlo Botta, sinon que je plains la cause des Bourbons de les avoir eus pour défenseurs. » Je neveux pas rappeler les atrocités de celte armée sinistre, elles sont trop connues. Mais je m’arrêterai un instant sur le brigandage au temps de Joseph Bonaparte et de Murat. Ici, je suis guidé par des publications récentes qui nous apprendront quelques faits nouveaux, et j’aurai à noter de singuliers rapports avec les événements de cette année.
Le brigandage sous Joseph Bonaparte et Murat. — Comment il s’était formé. — Antonelli, ses deux entrées à Chieti. — Tacconi. — Le Bizzarro et sa femme. — Parafante. — Les officiers fusillés par leurs propres soldats. — Les massacres de Parenti. — Le général Manhès. — Une ville en interdit. — S anto Manhès!
Voici d’abord une page curieuse et presque inconnue de Pietro Colletta*. Cette page fut écrite il y a trente ans, sur une histoire déjà vieille d’un demisiècle; on la dirait écrite aujourd’hui sur l’histoire d’hier :
i Qu’était-ce donc que le brigandage? se demande Pietro Colletla. Examinons-le en fait et en droit, c’està-dire dans ceux qui le composaient et dans leur but. En 1806 et 1807, s’y adonnèrent les anciens champions de 1799, Fra Diavolo, les Pizza, les Gueriglia, les
1. Les généraux Mariano d’Ayala et Errico Cosenz, le duc de Cirella, le baron G. Marsico, le chevalier del Giudice, MM. Filippo Agresti et Giuseppe del He viennent de réunir les manuscrits posthumes du général historien, qui seront publiés à la typographie nationale, sous le titre suivant : Opéré inédite o rare di Pietro Colletta. Le premier volume, imprimé déjà, n’est pas encore en vente. J’en ai, par aventure, un exemplaire, d’où j’extrais la page que je donne ici.
Furia, les Stoduti et d’autres aussi mal famés. Mais, dans ces mêmes années, ils furent tués ou pris, ou épouvantés; car les faciles manœuvres de 99 ne convenaient plus en 1806; il fallait d'autres efforts et d’autres hommes : c’était un métier difficile et fatal; on ne s’y jetait que par désespoir. Voilà pourquoi se vidèrent en Sicile les prisons et les galères, et l’on recrutait les Napolitains, qui, malfaiteurs, s’étaient enfuis de leur patrie...
» Des hordes nombreuses en furent vomies dans le royaume durant les deux premières années, soit pour retarder le siège de Gaëte — (c’est exactement comme aujourd’hui) — soit pour seconder les expéditions de Maïda et de Mileto. Mais, après ce temps-là, les entreprises du brigandage furent plus restreintes : on débarquait peu d’hommes sur une plage déserte, et le plus souvent dans la nuit. Ils s’enfonçaient dans l’intérieur des terres. S’ils étaient fortunés, ils tuaient, volaient, détruisaient des maisons, des moissons, des troupeaux; s’ils étaient poursuivis, ils se rembarquaient, et, se retirant alors en Sicile ou à Ponza (alors occupée par le prince de Canosa) plus riches de dépouilles et de méfaits, ils en étaient récompensés par des louanges et des salaires. Des soldats français pris à l’improviste et tués, un petit poste surpris, un courrier
assassiné, une valise de lettres volée, c’étaient là des lauriers comme il n’en poussa jamais dans les champs d’Austerlitz et de Waterloo. Les actes étant dénatures, le crime tourné en exploit, la peste gagna le royaume ; les malfaiteurs, les désœuvrés, les gens avides du bien d’autrui s’unissaient aux brigands, grossissaient les bandes de Sicile ou se formaient à eux seuls. Toutes avaient pour but et pour trophée le vol et le massacre. »
Voyons maintenant quels étaient les chefs de ces bandits. Je parle de temps reculés, d’intérêts qui ne sont plus les nôtres. On peut aujourd’hui considérer sans passion les règnes de Joseph Bonaparte et de Murat. Je ne serai donc pas accusé de charger les hommes et les faits dans l’intérêt d’une cause quelconque. Et les vérités du passé forceront de croire aux invraisemblances du présent
Pendant ces deux règnes, il y eut des brigands sur presque toute l’étendue du royaume *.
1. Sur le brigandage de ce lemps-!à, outre les histoires de Botta et de Colletta , nous avons deux volumes intéressants consacrés au général Manhès, l’un très-curieux et très-rare : Nntizia storica del conte Ant. Manhès, etc., etc. Scritta (la un antico uffizziale dello stato moggiore del sudetto generale Manhès, nelle Calabrie. Napoli pei torchi di Giovanni Ranucci, 1846. L'autre, habilement fait, a paru le mois dernier, sous ce titre : Memorie autografe del generale Manhès intorno ai briganti, compilate da Francesco Montefredine. Napoli, stamperia dei fratelli Morano, 1861.
to HISTOIRE DU BRIGANDAGE
En Basilicate : Taccone et Quagliarella.
Dans les deux principautés : Lorenziello.
Dans le district de Castrovillari, Campotanese et les montages de Polino : Carminé Antonio et Mascia.
Dans les montagnes des Calabres : Parafante, Benincasa, Nierello, le Giurato et le Boïa: ils occupaient aussi la forêt de Sant’Eufemia.
Dans les bois et les montagnes de Mongiana, dans l’Aspromonle et les forêts qui longent le Rosarno : Paonese, Mazziotti et le Bizzarro.
Dans les Abruzzes : Anlonelli, Fulvio Quici, Basso- Tomeo, qui se faisait appeler le Roi des campagnes.
Un mot maintenant sur quelques-uns de ces chefs.
Antonelli (un nom célèbre), originaire de Fossaceca, non loin de Lanciano, occupait tout le territoire de Chieti. Joseph Bonaparte avait dû traiter avec lui de puissance à puissance. Il lui avait envoyé deux plénipotentiaires, le général français Merlin et le baron Nolli, Abruzzais qui devint plus lard ministre des finances. Antonelli voulut être traité de colonel et on le lui permit; on lui envoya même l’uniforme et les épaulettes de ce grade. Les deux plénipotentiaires allèrent à sa rencontre à quelques milles de Chieti, et rentrèrent avec lui presque triomphalement dans la ville, devant le peuple stupéflé de cette ovation.
DANS L’ITALIE MÉRIDIONALE. îl
A l’avénement de Murat, le colonel Anlonelli se remit à courir la campagne, peut-être pour devenir général. Il fut pris et ramené à Chieti, où il fit une entrée bien différente de la première, monté à rebours sur un âne dont il tenait, en place de bride, la queue à la main. On lui avait placardé sur le dos cette inscription : « Voici l'assassin Antonelli. »
Taccone, qui dévastait la Basilicate, entre un jour à Potenza, chef-lieu de la province. Toutes les autorités étaient venues à sa rencontre en procession. Il se rendit avec elles à la cathédrale et se fit chanter un Te Deum pour glorifier le succès de ses armes. Après quoi, le soir, il choisit une jeune fille dans l'une des premières maisons de la ville, et l’emmena de force avec lui.
En sortant de Potenza, il courut assiéger dans son château le baron Labriola Frederici. Après l’avoir tenu bloqué pendant plusieurs jours, il le força de se rendre avec sa famille, lui promettant qu’il ne lui serait fait aucun mal. A peine entrés, les brigands violèrent la femme et les filles du baron; puis, leur débauche assouvie, ils mirent le feu aux portes du château et jetèrent un enfant dans les flammes : cet enfant fut sauvé par miracle : il vivait encore il y a vingt ans.
Un autre chef, surnommé le Bizzarro, avait instruit
sa
de gros chiens à faire la chasse aux hommes. Après une rencontre, il lâchait ces chiens sur le3 fuyards. C’est ainsi qu’un officier de la garde civique, attaché à l’état-major du général Partouneaux, avait été dévoré. Après l’arrivée de Manhès, Bizzarro, abandonné de sa bande, ne traînant plus avec lui que deux hommes, fut réduit à un tel désespoir, que, pour ne pas se laisser trahir par des vagissements, il écrasa contre un arbre un petit enfant qui venait de lui naître. Alors la femme vaillante qui avait suivi jusque-là le bandit, et qui était la mère de cet enfant, résolut de se faire justice elle-même. Elle attendit le sommeil du brigand, lui prit son fusil et le tua. Après quoi, elle osa se présenter aux autorités de Mileto, et elle réclama l’argent promis à celui qui aurait mis à mort le Bizzarro. La somme lui fut comptée fidèlement; elle se maria, et devint honnête femme.
Je ne parlerai pas de Basso-Tomeo, le Roi des campagnes, qui brûla une caserne de gendarmerie, en poussant dans le feu les enfants et les femmes des gendarmes absents. J’ai assez de toutes ces horreurs. Mais je veux dire un mot de Parafante, qui, du moins, avait de la puissance et de l’audace. Il prit un jour, dans le bois de Sant’Eufemia, un Français nommé Astruc, employé dans l'administration des domaines royaux. Il lui
imposa pour sa rançon les conditions suivantes : toutes les familles des brigands détenues dans les prisons devaient être relâchées ; plus encore : fournies de vivres et de vêtements. — Or, le gouvernement disposait de soixante mille baïonnettes. — Il y avait vingt-cinq mille soldats dans le camp de Piale, sur l’Aspromonte, réunis pour repousser un débarquement qui se préparait en Sicile, et ces vingt-cinq mille hommes étaient commandés personnellement par le roi. — Les conditions imposées par Parafante furent acceptées et remplies.
Autre anecdote. Un bataillon devait partir de Cosenza, un bataillon complet et commandé par un officier supérieur particulièrement exécré des brigands. Parafante eut l’audace de lui faire dire par une sorte de héraut d'armes : « Je vous attaquerai sur la grande route qui va de Cosenza à Rogliano, juste à l’endroit appelé Lago. » L’officier méprisa l’avis et se mit en marche. Et, juste à l’endroit indiqué, les brigands fondirent sur lui tout à coup; ils mirent son bataillon en pièces et en déroute. Deux lieutenants, Filangieri et Guarasci, furent pris avec vingt-cinq soldats. Les brigands ouvrirent un conseil de guerre avec tout le formidable appareil de ces jugements sinistres. Il fut décidé que les deux lieutenants seraient fusillés par leurs
propres soldais. A celte condition, ceux-ci auraient la vie sauve.
Ils refusèrent tous; mais les deux officiers leur ordonnèrent d’obéir, espérant épargner la mort à vingtcinq hommes. Après de longues résistances, avec un serrement de cœur que je n’ai pas besoin de décrire, les soldats firent enfin ce qu’on leur imposait.
Filangieri et Guarasci commandèrent le feu ; ils tombèrent. — Après quoi, les vingt-cinq soldats furent massacrés.
J’ai un dernier trait à citer entre vingt : il n’est pas de Parafante.
Une compagnie de voltigeurs était partie de Cosenza pour aller rejoindre son régiment (le 29 e ) à Monteleone. Elle fit une étape sous les châtaigniers touffus qui bordent la route non loin de Rogliano. Survint une députation très-empressée: le syndic et les notables de Parenti, village perché «à quelque distance de là, dans les montagnes de la Sila. Tous portaient des- cocardes tricolores à leurs chapeaux pointus ; le syndic avait mis son écharpe. Ils invitèrent les voltigeurs à se détourner quelque peu pour venir se reposer dans leur village. Ces licences étaient très-justifiables dans des chemins où les brigands retardaient ou détournaient souvent les troupes. Les voltigeurs acceptèrent donc
l’offre courtoise des députés, et les suivirent à Parenti. Là, ils furent reçus à bras ouverts, aux crix de Vivent les Français t vivent les braves I Ils se répandirent dans les maisons du village, qui voulaient toutes accueillir au moins un d’entre eux. Les officiers couchèrent dans la maison communale, et toute la compagnie, ainsi disséminée, s’endormit profondément après une rude journée de marche au soleil.
Pendant la nuit, à un signa! donné, les habitants de Parenti se jetèrent sur les voltigeurs français et les égorgèrent. C’était un guet-apens préparé de longue main. Un seul homme échappa au massacre et alla le raconter au général Manhès.
Le village fut livré aux flammes. Manhès connaissait cette guerre et ne la faisait pas en gants blancs. Il fut l’instrument d’une justice inexorable; il ne recula devant aucune violence, mais il pacifia le royaume en peu de temps. En sacrifiant un homme, en brûlant un village, il en sauvait dix ; il prit enfin sur lui la responsabilité terrible des rigueurs qui furent le salut du pays.
* Je ne voudrais pas avoir été le général Manhès, dit Colletta, son ennemi, dans un de ses écrits posthumes; mais je ne voudrais pas non plus que le général Manhès n’eilt pas été dans le royaume en 1809 et 1810. C’est
par lui que cette plante vénéneuse du brigandage fut enfin déracinée.»
J’aurai plus tard à raconter les répressions de Manhès. Je m’en tiens pour le moment à un seul trait, un trait de génie.
Dans les gorges de l’Aspromonfe sont enfouies les communes de Serra et de Mongiana, entourées de forêts interminables et impénétrables. Là régnaient les brigands les plus terribles, Calabrais sans peur, qui attaquaient les bataillons dont se faisaient escorter les officiers généraux, quand ceux-ci allaient visiter les forges de la Mongiana.
Un jour, ces brigands annoncèrent aux autorités de Serra qu’ils étaient prêts à faire leur soumission. Seulement, leurs chefs ne voulaient se présenter que de nuit et dans une maison qu’ils désignèrent. A l’heure convenue, le syndic, le commandant des gardes civiques et le lieutenant français Gérard, de la gendarmerie royale, se rendirent dans cette maison. Les quatre ou cinq chefs de brigands furent exacts au rendezvous et, pour gagner du temps, débattirent longuement les conditions qui leur étaient imposées. Cependant la maison fut cernée par les bandits, puis tout à coup envahie, et le syndic, le commandant national, l’officier français furent brutalement égorgés.
Quelques mois auparavant, la femme du lieutenant Gérard avait été tuée sur les montagnes du Galdo, entre Lauria et Castelluccio, dans une rencontre où les brigands avaient surpris un convoi d’uniformes destiné au 20 e de ligne français. L’escorte battue et le convoi enlevé, les vainqueurs s’étaient retirés triomphalement dans les uniformes Yolés, décorés d’épaulettes françaises.
Revenons à Serra. Le coup n’avait été ni prévenu, ni combattu, ni puni; l’épouvante avait paralysé tous les habitants de la ville. Aussitôt averti du fait, Manhès ordonna la destruction de la maison qui avait fait accueil aux brigands ; la maison ne fut pas détruite. Manhès demanda au roi quel châtiment il devait infliger à la ville.
Murat lui dit :
— Faites ce que vous voudrez, mais faites vousmême. Courez à Serra, courez-y en personne, voyez et frappez.
Manhès courut à Serra sans débrider, coupant par les forêts pour arriver plus vite. Il ne fut annoncé que par les trompettes de son escorte, qui sonnèrent tout à coup, à l’entrée de la ville, éclatant comme les fanfares du jugement dernier. La population fut terrifiée. Aux arbres qui décoraient leur place pendaient des têtes
coupées, rouges de sang caillé. Manhès demanda ce que c’était ; on lui répondit :
— C’est une vengeance des familles en deuil qui ont décapité les propriétaires de la maison où fut commis le crime.
Manhès détourna la tête et alla s’enfermer dans une chambre où il ne voulut voir personne. Il passa toute la nuit à méditer le châtiment.
C’était difficile. On ne pouvait massacrer cette population industrieuse, occupée aux forges qui alimentaient toutes les bouches à feu du pays, d’autant plus que le gros de l’armée campait non loin de là pour défendre les côtes menacées. Il fallait épargner les habitants et cependant faire un exemple terrible.
Les gens de Serra s’attendaient à la destruction de leur commune : ils passèrent la nuit à transporter dans les bois leurs objets les plus précieux.
Le matin, Manhès ordonna que toute la population se réunît sur la place publique. L’assemblée fut innombrable; il n’y eut pas un absent. Manhès entra dans la foule et lui parla violemment avec une autorité de parole incroyable. Tous tremblaient. Il leur dit qu’ils s’étaient conduits en hommes sans courage et sans honneur, que pas un seul d’entre eux n’était innocent, que pas un ne serait épargné. Figurez-vous l’épouvante. Et,
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DANS L’ITALIE MÉRIDIONALE. ï9
pour les punir, il eut une inspiration lumineuse : il lit ce que le pape n'ose plus faire, il mit leur ville en interdit.
— J’ordonne, s’écria-t-il, que toutes les églises de Serra soient fermées, que tous les prêtres, sans exception, la quittent à l’instant et soient transportés à Maïda . Vos enfants naîtront sans baptême, vos vieillards mourront sans sacrements, vous serez enfermés dans votre commune abandonnée. Etvous n’échapperez pas à ma justice en émigrant dans un autre pays. Vous êtes à jamais isolés et enfermés dans votre commune; les habitants des hameaux voisins feront bonne garde, et, si un seul d’entre vous essaye de sortir, il sera tué comme un loup.
Il faut connaître le pays pour comprendre la désolation et l’abattement qui saisit le peuple à ces paroles. Manhés quitta Serra le jour même avec les soixante lanciers qui lui servaient d’escorte. Quand il partit, la ville était déserte; mais, à peine entré dans la campagne, il rencontra comme une procession de fantômes ; c’était la population tout entière en chemise blanche, des cilices au front, pieds nus et tombant à genoux; tous se frappaient la poitrine avec des pierres en implorant miséricorde :
— Qu’on nous tue plutôt, s’écriaient-ils, il vaut mieux mourir I
Manhès poussa son cheval au galop avec une énergie inexorable. — Et, chose étrange I malgré le clergé, qui s’en fâcha bien un peu, surtout dans les hautes sphères, la sentence fut exécutée ; tous les prêtres, môme un vieillard octogénaire qui ne pouvait plus se traîner sur ses jambes, émigrèrent en masse à Maïda.
L’effet de cet interdit fut admirable. « Là où les lois humaines ne peuvent rien, a écrit Vico, l’unique moyen de réduire les hommes est la religion. » Les habitants de Serra se levèrent en masse à l’appel d’un propriétaire du pays et ils firent la chasse aux brigands, une chasse incessante, acharnée, féroce, qui ne s’arrêta pour reprendre haleine que lorsque le dernier de ces malfaiteurs fut mort de faim : il n’en échappa pas un seul.
Celte expédition dura quelques jours à peine; après quoi, l’interdit fut levé. La population en masse se rendit en procession à Maïda pour aller reprendre ses prêtres. Et depuis lors, pour se défendre, le pays n’eut plus besoin de troupes; la garde nationale occupa un petit fort perché dans une gorge et s’y maintint bravement. A leur interjection ordinaire de santo Diavolot les montagnards de celte province substituèrent celle de santo Manhès!
D’octobre à décembre, douze cents brigands furent
Pi Qiti7firi f Zrvriglp
enfermés dans les prisons des Calabres. Ceux qui ne s’étaient pas rendus tombèrent peu à peu dans les bois. L’ordre était rétabli dans les premiers jours de 1811 .
Le brigandage actuel. — Le3 premiers mouvements des Abruzzes (octobre 1860). — Les bandes de Lagrange. — Giorgi et son cheval boiteux. — L’affaire de la Scurgola. — Anecdotes. — M. de Christen. — Comment se formèrent les nouvelles bandes. — Les forçats évadés. — Les soldats licenciés. — Parallèle entre l’armée de François II et l’armée de Cromwell. — Les brigands d’Angleterre.
On comprend maintenant ce que fut le brigandage sous Joseph Bonaparte et Murat : c’est en grand, en plus cruel, en plus terrible, l’histoire de cette année. L’ancien régime était aboli, le nouveau encore chancelant, la dynastie chassée en Sicile comme elle l’est maintenant à Rome, et les bandes exploitées par les partisans de la restauration. Ajoutez l’agitation révolutionnaire, les souvenirs de 99 et ceux de 1848, les fausses nouvelles (toujours les mômes) répandues autrefois comme elles le sont aujourd’hui, l’opinion fataliste que les Bourbons chassés reviennent toujours, et vous comprendrez les rapports entre les mouvements réprimés par Manhès et ceux que réprime à présent le général
Cialdini. Seulement, la scène s’est déplacée. Elle était en Calabre quand le roi Ferdinand I er conspirait en Sicile. Maintenant que François II conspire à Rome, les pays les plus dévastés sont les frontières des Abruzzes et de la Terre de Labour.
Dans les Abruzzes, la contre-révolution a commencé dès l’arrivée de Garibaldi. Ces provinces, confinant aux États romains, encore pontificaux, et à la Terre de Labour, encore bourbonienne, et placées fort au delà de cette ligne du Vulturno, qui arrêtait le dictateur, s’étaient insurgées cependant ou plutôt s’étaient levées pour l’Italie à la voix de l’intendant de Teramo, M. Pasquale de Virgilij ‘. Élu prodictateur, de Virgilij, s’étant mis à la tête des patriotes, avait entraîné les villes et les plaines dans le mouvement italien.
Mais les montagnes restaient royalistes. Le fort de Civitella-del-Tronto, campé sur le sommet d’un entassement de rochers presque inaccessibles, était encore
i. Pasquale de Virgilij commença par la poésie et fut l'un des chefs du mouvement romantique à Naples. Comme tout le monde, il entra dans la politique en 1848 et y rentra en 1860, après les douze années de persécution. Intendant de Teramo, puis prodictateur, puis gouverneur de sa province, il eut l'honneur d’accueillir le premier, sur le pont du Tronto, Victor-Emmanuel, quand le roi d'Italie mit le pied pour la première fois sur la terre napolitaine. C’est à M. de Virgilij que je dois les détails ici consignés sur les mouvements abruzzais.
garni de bourboniens résolus à se défendre; et ils pouvaient tenir longtemps, car leur château célèbre avait repoussé le duc de Guise, et plus récemment, en 1803, il avait résisté pendant plusieurs mois, avec une poipée de défenseurs, au siège régulier d’une armée de Franco-Italiens. La garnison ne s’était rendue que réduite à sept hommes.
Civitella était parfaitement inutile à la défense du royaume, où l’on pouvait entrer librement de tous les côtés; mais, pour tenir en inquiétude et en perpétuelle agitation la province de Teramo, c’était une position excellente. Plusieurs centaines de gendarmes y avaient été renfermés pour être protégés contre les populations, qu’ils détestaient et qui le leur rendaient bien. Aussi des contre-révolutions furent-elles préparées dès la soumission de la province au nouveau régime; elles furent interrompues par l’arrivée de Victor-Emmanuel et reprises après le départ du roi, qui, laissant le Teramo dégarni, descendait vers Capoue avec ses troupes.
Le mouvement éclata le 19 octobre. C’était, on s’en souvient, l’avant-veille du plébiscite. Le suffrage universel était appelé à voter l’union des Deux-Siciles au futur royaume d’Italie. Les gendarmes sortirent du fort de Civitella avec des bannières bourboniennes, et, au signal donné, les montagnards de toute la
ligne des Apennins qui séparent le Teramo de l’Aquila se précipitèrent dans la plaine. Il y eut force villages envahis, autorités renversées et remplacées, maisons assaillies, patriotes égorgés, comme dans les invasions de brigands; mais il est fort injuste d’assimiler ces mouvements au brigandage de l’année présente (1861).
Dans les Abruzzes, au moins, en octobre 1860, il y avait une raison politique. La dynastie, non encore dépossédée, tenait à Capoue, et régnait à Gaëte. Le roi des Deux-Siciles n’avait point quitté son pays. La révolte éclatait avant le plébiscite et à l’occasion même de cet acte souverain, qui n’avait encore légitimé ni la révolution, ni l’union à l’Italie. Légalement, les montagnards des Abruzzes étaient dans leur droit.
Ils furent un moment les plus forts. Ils arrivèrent assez près de Teramo. Us repoussèrent les gardes nationales que le gouverneur avait envoyées contre eux. Il fallut, pour les disperser, l’ardente légion des volontaires abruzzais de Curci et presque un bataillon de soldats de ligne. Us furent séparés des gendarmes de Civitella-del-Tronto, puis chassés de vallée en vallée jusqu’à la Valle-Castellana, sur le plus haut sommet des Apennins dominant trois provinces. Dans cette forteresse naturelle, ils purent se camper solidement
et résister longtemps encore. A chaque instant, ils descendaient dans les hameaux mal défendus pour renouveler leurs provisions; ils les payaient avec des balles.
Diminuée alors par la soumission des montagnards honnêtes, des paysans détrompés, la bande ne se composa plus que de bandits souillés de crimes et indignes d'absolution; ils ne se battirent plus que pour échapper à la potence et aux galères. Aussi se battaient-ils en désespérés. Il fallut envoyer contre eux le générai Pinelli, Tun des meilleurs officiers de l’armée piémontaise.
Après quelques efforts infructueux contre le fort de Civitella, le général donna la chasse aux brigands; car ce n’étaient plus que des brigands, dans leur Valle- Castellana. Ce fut alors qu’il lança contre eux cette formidable proclamation qui a tant scandalisé l’Europe et dans laquelle il menaçait de fusiller tous les bandits pris les armes à la main. Le général fut rappelé sur les cris d’horreur des philanthropes de Londres et de Paris, que les malfaiteurs abruzzais ne menaçaient en rien dans leurs maisons ni dans leurs familles. Pinelli quitta donc son commandement; mais, avant de partir, il avait détruit le brigandage. Quelques fusillades
avaient forcé des centaines de soumissions et sauvé des
milliers d’existences ; car les gens de Valle-Castellana ne volaient pas seulement, ils tuaient.
Quant à Civitella-del-Tronto, l’on sait qu’elle tint encore bravement après la reddition de Gaële et de Messine, refusant de capituler jusqu’au dernier moment. Je rends honneur à l’honneur et je ne confonds pas l'intrépide résistance de cette garnison avec l’obstination forcée des malfaiteurs qui tâchaient d’esquiver la corde.
Ainsi fut anéanti le bourbonisme dans la partie des Abruzzes qui continait aux provinces romaines annexées à l’Italie. Cependant l’Abruzze et la Terre de Labour, attenants aux États restés dans les mains du pape, étaient menacées et envahies chaque jour par de grosses bandes de partisans.
On ne s’est guère occupé de ces premières invasions, parce que tous les yeux étaient alors attachés sur Gaëte. Elles furent cependant plus sérieuses que celles dont on a tant parlé plus tard.
A vrai dire, ce n’étaient même pas des invasions, c’étaient des mouvements stratégiques. Un Allemand nommé Kleischt (et qui se faisait appeler de Lagrange) était d’accord avec le général Scolti; ce dernier par Isemia, l’autre par Aquila, devaient parcourir et soumettre les Abruzzes, et, marchant l’un vers l’autre, se
retrouver à Popoli. Kleischt avait même annoncé aux populations qu’une armée d’Autrichiens venait d’entrer par Teramo dans le royaume. Il le croyait peutêlre : on se fait beaucoup d’allcfsions dans ce parti-là.
Par malheur, ces Autrichiens étaient des Piémontais, et Scotti tombait dans leurs mains avec huit mille hommes, deux jours avant que Kleischt partît d’Avez- v zano pour marcher sur Aquila.
Lorsqu’on lui annonça que Scotti était pris, l'Allemand revint sur ses pas et fit soixante milles à cheval tout d’une traite. Kleischt avait sous ses ordres un être singulier appelé Giorgi, qui figura aussi comme chef de bande. C’était le meilleur fils du monde, aussi moral que Gil Blas, et, comme lui, coureur d’aventures.
Il était, je crois, de Ci vitella ; avocat, si je ne me trompe ; mais peu importe, il avait fait bien d’autres métiers.
Il fut arrêté pour ses méfaits, dans le mois de septembre de l’an dernier (1860), et conduit à Avezzano devant le sous-intendant, par deux officiers de la garde nationale. Il ne perdit pas contenance, et, pour faire bonne figure,, il présenta les deux officiers au sous-intendant comme ses amis.
L’amnistie de Garibaldi libéra Giorgi, qui courut à Gaële et offrit ses services à François II. Le plus grand tort de ce jeune monarque a toujours été d’accepter les
services de tout le monde. Giorgi fut donc accolé à Kleischt, et il se distingua, je crois, dans ce fameux combat de la Marsica, où les volontaires de Pateras et les volontaires bourboniens de Lagrange se tournèrent le dos mutuellement et se sauvèrent en triomphe, prétendant, des deux côtés, avoir gagné une bataille et enlevé tous ses canons à l’ennemi. Ils n’avaient de canons ni les uns ni les autres.
Giorgi devint sous-intendant d’Avezzano : il y gagna sa vie; mais glissons là-dessus. Quelque temps après, voyant les Piémontais arriver, il monta sur un cheval qui ne lui appartenait pas (le meilleur des Abruzzcs; et se sauva jusqu’à Rome. Le maître du cheval fut au désespoir; il offrit une forte somme à qui le lui rendrait.
Un homme de bonne volonté tenta l’entreprise : il courut à Rome, où justement le cheval était à vendre.
— Voilà une bète qui boite, dit-il en le voyant.
— Que me contez-vous là! s’écria Giorgi; c’est le meilleur cheval des Abruzzes.
— Je vous dis qu’il boite.
— Je vous dis que non.
La discussion s’échauffa. On promena le cheval au pas, au trot, au galop, l’homme prétendit qu'il boitait toujours, et qu’il boiterait encore davantage sous le le cavalier.
— Montez dessus, dit Giorgi furieux, et vous verrez s’il boite.
L’homme monta dessus et partit au galop.
— Boite-t-il, animal? criait Giorgi, boite-t-il?
Il boitait si peu, que Giorgi ne put jamais le rejoindre.
Dans la seconde quinzaine de décembre, tandis que Gaëte tenait encore et que Pinelli s’attardait au siège de Civitelia-del-Tronto, Lagrange et Giorgi tentèrent une expédition dans le Napolitain. Ils avaient au-dessus d’eux un général Luvara, très-vieux, si je ne me (rompe. Je demande la permission de reproduire sur cette affaire quelques notes recueillies pour moi sur place et sur le fait *.
Giorgi donc et consorts réunirent tout ce qu’ils purent trouver de papalins et de bourboniens débandés, et, leur accolant des zouaves du pape, les habitants de Cecolano, quelques paysans, des moines, ils parvinrent à ramassfer peut-être quinze mille hommes. Tout cela était armé à la diable, de fusils de chasse à deux coups ou de vieilles escopettes, de piques, de couteaux, d’ins-
i. Ces notes ont déjà paru dans le temps, je les reproduis telles quelles pour qe pas altérer les faits en changeant les mots. J’en dirai autant de quelques documents qui, parmi beaucoup d'autres complètement inédits ou inconnus, reparaîtront ici pour compléter cette étude.
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iruments de labourage; les plus terribles avaient mis leurs tronquettes au bout de leurs gourdins et ils en jouaient rudement.
Toute cette bande'tomba sur les Abruzzes avec Giorgi en tête, orné du grand cordon de Saint-Janvier. Ils occupèrent et dévalisèrent par des réquisitions forcées Tagliacozzo, Petrella, Curcomello, etc., etc. Mais voilà tout; là se bornèrent leurs triomphes. Ils ne réussirent point à soulever les provinces. Ils furent vaincus par l’indifférence populaire avant d’être chassés par les victoires du général Sonnaz.
Ils avaient cependant de rudes acolytes. Un caporal napolitain nommé Biaz, qui avait fait le garibaldien à Avezzano pour se jeter après dans les bandes bourboniennes, courait les montagnes, où il prêchait la sainte cause, promettant des piastres, des pillages, des incendies, des indulgences, etc. Voulez-vous des détails sur cette guerre de partisans où l’on semble crier comme autrefois : * Meurs ou tue? »
Le mardi 19 janvier, vers trois heures et demie (une demi-heure avant le coucher du soleil), les hauteurs de la Scurgola et les maisons de la partie supérieure du pays furent assaillies tout à coup par les hommes de Giorgi. Une seule compagnie, la 14 e du 6 e de ligne, commandée par le capitaine Foldi, occupait la Scur-
gola. Attaquée à l’improvisle, elle dut se retirer hors du pays après quelques instants de feu. Mais elle avait donné l’alarme aux deux compagnies qui étaient à Magliano, appuyées d’un peloton de lanciers.
Les renforts arrivèrent à Scurgola au pas de course. Le pays fut cerné; tous les insurgés furent pris d’un seul coup, sauf ceux qui n’étaient pas entrés encore dans le village : ceux-ci dispersés et tués. Le capitaine Foldi se fit le plus grand honneur dans cette journée. Par le plus providentiel des hasards, le colonel Quintini, du 40 e , arriva de Sora le soir même. En montant leSalviano, il entendit de loin les premières décharges et courut sur-le-champ à Avezzano, se multipliant pour envoyer des renforts sur les points où l’on se battait. Quintini valait à lui seul deux bataillons. Le feu dura deux heures, très-vif et très-soutenu. Les insurgés y perdirent environ cent trente hommes, y compris les fusillés, exécutés sur-le-champ et sur place. Les troupes italiennes n’eurent que deux morts et quatre blessés. Ceci n’est pas de la forfanterie, ce sont les chiffres officiels. Giorgi, I.uvara, généralissime qui signait les proclamations, et l’état-major étaient restés au couvent de Sant’Antonio, à un demi -mille de la Scurgola, du côté de Tagliacozzo. Ils se hâtèrent de fuir en voyant la déroute de leurs hommes. On prit dans le combat
un de leurs drapeaux. C’était un mauvais crucifix en bois attaché avec des ficelles, un lambeau d’étoffe rouge déchiré de quelque tenture d’église, et, pour hampe, un bâton des tentes enlevées aux soldats piéraontais à Tagliacozzo. Mais ce haillon, déjà troué noblement comme un vrai drapeau, n’étail pas l’oriflamme. Celleci ne s’exposait point aux balles et n’était pas sortie de Tagliacozzo. « C’est un magnifique carré de soie blanche (écrit un témoin qui l’a vue); elle ferait trèsbien dans une procession. On y voit d’un côté Marie- Christine (la mère de François II, une princesse de Carignan, comme vous le savez) à genoux devant une madone et foulant aux pieds la croix de Savoie. De l’autre côté règne une Immaculée Conception. Cet étendard avait été bénit par le pape, et l’on en attendait des miracles. Il a mal commencé dans cette malheureuse expédition.
» Avec Giorgi et Luvara (je continue à citer la lettre d’un témoin oculaire) marchait, vêtu en colonel, comme Giorgi, ce fameux Vénitien qu’on avait pris d’abord pour un cardinal, et qui était tout simplement un monsignor di corte. Parmi les prisonniers se sont trouvés beaucoup d’anciens soldats : on leur a fait grâce; mais aux partisans, pas de quartier. Un de leurs chefs, le médecin Mauti, de Luco, a été fusillé, et il est mort bra-
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vement, hâtons-nous de le dire. On lui promettait la vie sauve s’il faisait des révélations; il n’a rien voulu dire. Il s’est contenté de répondre qu’il se trouvait, par hasard, mêlé aux insurgés. Pressé de questions, il s’est tu, en vaillant homme. Il aurait mérité sa grâce; par malheur, il avait sur lui des témoignages accablants. Il a été fusillé devant le château. On a dirigé sur Sora trois prisonniers curieux, les trois hommes qui avaient porté à Tagliacozzo, au major piémontais, une assez leste sommation des bandes bourboniennes. C’était un officier de chasseurs napolitains, un caporal de la même arme et un zouave du pape. Espagnol d’origine, ancien capilan de carlistes. Ces pauvres diables ont raconté leur histoire : une longue suite de déceptions. A Rome, on leur avait assuré qu’il existait sérieusement une armée des Abruzzcs, qu’ils étaient attendus par des populations enthousiastes et qu’ils seraient à Naples avant quinze jours. Ils ont trouvé cinq ou six cents soldats débandés , deux mille paysans mal armés, et une populace épouvantée ou indifférente. On attendait à Carsoli des armes pour tout ce monde, mais les Français ont arrêté les convois.
» Parmi les fusillés de la Scurgola figurent deux prêtres : un monsignor et le curé de Monle-Sabinese. A Poggio-Filippo, village voisin, est mort un malheu-
reux des suites de ses blessures. En le déshabillant, on lui a trouvé des bas violets.
» Il m’est revenu depuis de singuliers détails sur les dispositions des paysans abruzzais à cette époque déjà reculée. Ils étaient bourboniens avec une sorte de rage. On raconte l’histoire d’une femme qui fît mourir, avec une férocité repoussante et obscène, un garibaldien réfugié chez elle; je n’ose rapporter les détails de ce long assassinat. Mais voici un incident qui peut se dire. Après la déroule de Giorgi, qui ne revint plus ( * Cette fois, dit-il en fujant, la sottise que j’ai faite est trop forte ! »), il restait dans Avezzano une cinquantaine de prisonniers. On ne savait qu’en faire; on ne pouvait les fusiller sans barbarie, ni les relâcher sans péril; on prit un moyen terme. On en choisit une trentaine pour essayer sur eux l’effet de la terreur. Le curé, qui était de ce complot humanitaire, les convoqua dans l’église; là, il leur fit un discours effrayant; il leur dit de se préparer à mourir, la dernière heure étant sonnée pour eux, et il leur reprocha leurs crimes avec la plus foudroyante éloquence. Ils tombèrent à genoux, plus morls que vifs; alors le curé fut pris d’un bon mouvement de clémence. Il leur dit que peut-êlre la justice humaine aurait pitié d’eux; mais il fallait que chacun vint à son tour, la main sur le crucifix, jurer
qu’il ne ferait plus partie d’aucune bande insurgée. Tous jurèrent, et on les laissa libres. Huit jours après, on les reprit à Carsoli, dans la bande de Giorgi.
Ce fut vers la môme époque que la troupe un peu mêlée de M. de Christen fut chassée d’abord, puis attaquée jusque dans les États romains par le général de Sonnaz. M. dejChristen était un partisan légitimiste: il se battait pour le trône et l’autel. Cerné dans Bauco par les Piémontais, dont il avait repoussé le premier assaut, il consentit à négocier avec eux et promit sur l’honneur de ne plus servir contre lTlalie. Hélas! il tint sa parole comme les prisonniers abruzzais. Il tenta encore inutilement quelques excursions; puis il vint à Naples sous un faux nom, avec un passe-port anglais, fomenter de nouveaux désordres. Il est maintenant dans les mains de la justice; mais on peut le relâcher sans crainte, il n’est plus dangereux.
Voilà déjà sept mois 1 que les expéditions purement légitimistes ont été arrêtées net par la prise de Gaëte (13 février 1861). François II dispensa ses partisans, et notamment M. de Christen, de services ultérieurs désormais inutiles,' dit la dépêche bourbonienne insérée dans les journaux du temps. Le pays respira; les
1. Les sept premiers chapitres de ce travail furent écrits en septembre 1 861 .
villes, illuminées malgré les évêques, chantèrent sans eux des Te Deum.
Ce n’est pas qu’il n’y eût plus de brigandage; mais les malfaiteurs qui couraient les campagnes n’avaient rien de commun avec les partisans du roi déchu. Ce n’étaient guère que des forçats échappés des bagnes à la faveur de l’entrée deGaribaldi. Le dictateur, suivant droit son chemin de Reggio jusqu’à Naples, n’avait pas eu le temps de reconstituer l'armée et la police dans les communes traversées au galop. Toutes les prisons s’étaient ouvertes sur son passage ; les détenus avaient pris la chemise rouge et proclamé le triomphateur. Tous attendaient leur absolution de la grande rédemption italienne. Us avaient vécu dans les bagnes avec les détenus politiques; confondus avec eux dans le châtiment, ils espéraient l'être aussi dans la délivrance. Plusieurs avaient suivi Garibaldi jusque sous les murs de Capoue et s’y étaient battus bravement.
Mais, quand l’autorité régulière vint se substituer d’un jour à l’autre au pouvoir fantastique du dictateur, toutes ces espérances tombèrent.
Par mille et une raisons, et par probité surtout, le gouvernement italien refusa les services des anciens détenus. L’un d’eux, Cipriano délia Gala, s’était offert
pour donner la chasse aux brigands. On le livra à l’autorité judiciaire. Alors tous ces hommes amassés par hasard, galériens évadés, faux patriotes déçus, malfair teurs esquivant la potence, malandrins de vieille date, mendiants, vagabonds, çà et là quelque montagnard famélique, formèrent les premières bandes et se mirent à détrousser les voyageurs. Ce fut l’origine vraie du brigandage de cette aimée.
Mais ces bandes n’étaient pas fortes et n’apparaissaient que de loin en loin, dans deux ou trois provinces. C’étaient des vingtaines d’hommes tout au plus, qui habitaient les bois ou les cimes ordinairement hantées par les brigands, notamment la Sila, en Calabre. Ils imposaient çà et là quelque taille, et s’en allaient contents si on la leur payait. Ils ne faisaient pas d'autre politique. Avec quelques bataillons de bersaglieri, on les aurait bientôt réduits. Mais, en ce temps-là, le gouvernement piémontais était en veine d’erreurs et de fautes. Il est vrai qu’il se trouvait fort empêché, militairement surtout, avec trois armées sur les bras : la
sienne d’abord, puis celle de Garibaldi, puis celle de Naples.
La dernière surtout l’embarrassait étrangement. Tous les soldats bourboniens étaient prisonniers de guerre et devaient l’être, aux termes de la capitulation de
Gaëte, jusqu’à la prise de Messine et de Civilella-del- Tronto.
Civitella tomba la dernière (le 20 mars): que faire alors de l’armée? On accorda deux mois de congé à tous Iqs échappés de Gaëte, et, après ces deux mois, tous ceux qui appartenaient aux levées postérieures à 18o7 devaient être appelés sur-le-champ sous les armes. Les autres avaient le droit de s’engager de nouveau si c’était leur bon plaisir.
Ces concessions furent les plus formidables bévues qu’eût pu commettre la générosité du pouvoir. Les deux mois de congé surtout (condition stipulée à Gaëte) compromirent gravement dans les provinces du 31idi la cause italienne. Les soldats eurent bientôt dépensé l’indemnité qu’ils avaient obtenue; alors ils ne surent plus de quoi vivre, et nous ne sommes pas en Angleterre, hélas I
Macaulay raconte qu’au retour du roi légitime, il fallut licencier l’armée de Cromwell. Cinquante mille hommes habitués à se battre furent jetés sur le pavé. On devait s’attendre à les voir mendier leur pain ou le voler peut-être ; il n’en fut rien cependant. * Quelques mois après, il ne restait aucune trace indiquant que l’armée la plus formidable du monde venait d’étre absorbée par la masse de la population. Les royalistes eux-mêmes
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étaient forcés d’avouer que les vieux soldats prospéraient plus que les autres dans toutes les industries honnêtes, que pas un ne fut accusé de vol ou de brigandage, que pas un n’eut recours à la charité publique, et que, si un maçon, un charretier, un boulanger, se distinguait par son assiduité au travail ou par sa sobriété, il y avait à parier que c’était un vieux soldat de Cromwell. » ( Histoire d’Angleterre de Macaulay.)
Ce n’est pas qu’il manquât alors de brigands en Angleterre, témoin ce William Nevison (dont parle Macaulay quelques pages plus loin), ce généreux voleur du comté d’York qui se faisait payer un tribut trimestriel par les marchands de bestiaux du Nord, et qui partageait avec les pauvres ce qu’il prenait aux riches ; témoin ce fameux chef de bande, ancien page du duc de Richmond, Claude Duval, un Français, s’il vous plaît, si galant avec les femmes. Il arrêta un jour la voiture d’une personne fort belle qui portait avec elle quatre cents livres sterling. Il n’en prit que cent, à condition qu’elle voulût bien danser une courante avec lai sur la bruyère. Il y avait même alors, en Angleterre, des brigands plus sérieux et plus mauvais; mais les vétérans de Cromwell étaient retenus dans le devoir par leur conscience et leur dignité d’hommes libres. Ce sentiment et même celui de l’honneur qui en tient
5î HISTOIRE DO BRIGANDAGE
lieu chez les Français, manquaient tout à fait dans les casernes du royaumes des Deux-Siciles. Ici, les privilèges et les immunités du sabre avaient démoralisé jusqu’à l’abjection presque toute l’armée de François II.
Cette dernière ne put donc être absorbée pacifiquement par la population laborieuse. Habitués aux loisirs des casernes ou des casemates, les soldats licenciés ne voulurent plus être ni ouvriers ni laboureurs. Ils voulurent encore moins s’engager sous la croix de Savoie, un peu par antipathie contre les Piémontais (j’expliquerai plus tard ce sentiment), beaucoup parce que le service était plus pénible et moins payé sous la croix de Savoie que sous les fleurs de lis, mais surtout (je le tiens de vingt bourboniens qui me l’ont confessé tout bonnement) parce que Victor- Emmanuel était un roi trop belliqueux et qu’ils ne se souciaient pas d’aller faire la guerre à l’Autriche.
Telles sont les causes vraies de la défection des soldats bourboniens. D’autres ajouteront la fidélité catonienne à la cause vaincue qui venait de déplaire aux dieux, l’attachement immuable au roi déchu, le pieux dévouement à l’héroïne de Gaëte. Comme beaucoup de gens y tiennent très-fort, je ne veux pas m’inscrire en faux contre ces raisons pathétiques. Je regrette seule-
ment qu’elle aient poussé des soldats à se faire voleurs de grands chemins.
Car, j’insiste sur ce point, ils ne furent que cela tout d’abord. Ils restèrent longtemps avant d’arborer une bannière quelconque. Cachés le soir dans les taillis, le couteau à la main, près des routes peu sûres, ils épiaient
Le pas d’un voyageur, le grelot d’un mulet;
Ils étaient cent pour prendre un pauvre homme au collet.
Le coup fait, ils fuyaient en hâte à leurs repaires...
comme les burgraves dégradés de Victor Hugo.
Ce ne fut que plus tard, lorsque les soldats licenciés et les soldats réfractaires se furent joints aux malfaiteurs déjà répandus sur les montagnes, que la conspiration bourbonienne organisée à Rome, à Naples, et bientôt dans tout le pays, mais manquant de soldats, résolut d’exploiter ces hommes. Alors seulement le brigandage prit une couleur politique. Mais voyons ce que c’était que celte conspiration.
La conspiration. — Naples garibaldienne. — Les partis apVès le départ du dictateur. — L'opposition des lettrés : la consorteria et le municipalisme. — L’opposition du peuple. — L'opinion de la peur. — Vive Garibaldi! — L’opposition du clergé. — Les lois contre les couvents. — La fausse monnaie, les anneaux de zinc. — Le brigandage devient politique.
L’héroïque aventure de Garibaldi avait été une surprise, un coup de foudre. Elle était déjà faite qu’on n’y croyait pas encore; on se demandait partout : « Est-il vraiment sur le continent? » Et il entrait à Naples. Aussi n’avait-il rencontré de résistance nulle part. Héros presque fabuleux, il avait pris le peuple par l'imagination, continuant pour lui les légendes de i’Arioste. Ses aventures merveilleuses sur terre et sur mer dans les quatre parties du monde, les tempêtes et les combats, les victoires et les naufrages, l’intérêt qui s’atlache en ce pays à tout ce qui est étrange, irrégulier, hors la loi ; le spectacle aussi, la tunique rouge, et par-dessus tout la terreur, les souvenirs de Velletri rapportés et répandus par les soldats en déroute; enfin la superstition
amplifiant et consacrant le demi-dieu : « Quand il est frappé, disait-on, il secoue sa chemise et les balles tombent 1 » toutes ces choses avaient fait de Garibaldi presque l’égal de saint Janvier...
J’ai parlé de terreur, j’y reviens; ce sentiment explique tout ici, je ne me lasserai jamais de le dire. < La peur gouverne le monde ; » c’est un mol habituel de Garibaldi. La peur fit triompher la cause italienne, et non-seulement celte crainte mystérieuse inspirée parle héros plébéien et qui, à dix ans de distance, balaya deux fois, de Rome et de Naples à Gaëte, l’armée du père et l’armée du fils, mais encore la terreur répandue par les soldats bourboniens, tourbe obscène et sanglante. Leurs excès récents en Sicile, l’incendie de Carini, le bombardement de Palerme et surtout leurs brutalités dans Naples môme, le souvenir du 15 mai 1848 et les agressions du 15 juillet 1860, tenaient dans un continuel effroi les bourgeois placides. Vous savez cette dernière histoire : des grenadiers du roi s’étaient jetés un dimanche, à la tombée du jour, non sur des attroupements séditieux, mais sur la foule paisible, et, prenant les passants à la gorge (môme les gentilshommes en voiture, môme des personnages officiels, entre autres le consul d’Angleterre), les avaient menacés, frappés môme et tués à coups de sabre en criant : * Vive le
roi ! » A dater de ce jour, la ville était restée sur le quivive; elle regardait les canons braqués sur elle de tous les forts et ne voyait partout que mèches allumées. Les négociants riches avaient frété des vapeurs ou des bri- * gantins pour y mettre leurs marchandises et leurs valeurs à l’abri du pillage. Les gentilhommes les plus bourboniens s’ôtaient déjà sauvés noblement. Les vaisseaux étrangers, alignés dans la rade, étaient peuplés de fugitifs et lestés de caisses précieuses. Les étrangers avaient déposé leurs inventaires chez leurs consuls. A chaque instant, dans la ville, des paniques effarées fermaient les boutiques et les maisons, dépeuplaient les rues et précipitaient voilures, chevaux, piétons, marchands ambulants, pêle-mêle, éperdus, dans une déroute insensée. J’ai vu tout cela de mes yeux et je l’ai noté jour par jour.
Ainsi la peur elle-même, c’est-à-dire le sentiment général, espéra Garibaldi comme une délivrance. Tous l’appelaient avec des cris d’angoisse, et, dès qu’il fut entré, la ville entière, calmée, rassurée, respira largement.
En réalité, le danger ne commençait qu’alors. Le jour de l’entrée de Garibaldi, suivi de vingt hommes tout au plus, il restait encore six mille soldats à Naples. Une balle heureuse aurait mis la ville à feu et à sang. Le
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