CHAPITRE IV
Lord Elgin, nommé gouverneur général le 16 septembre 1846. — Retour du gouvernement anglais au système de la responsabilité ministérielle dans le gouvernement du Canada. — Déclaration du nouveau gouverneur. — On offre des portefeuilles à M. Morin et M. Caron qui déclinent. — M. Draper reconstitue le cabinet.
— M. John A. Macdonald est nommé receveur général. — M. Draper se retire. — La session le 2 juin 1847. — Le programme ministériel peu Important. — Débats sur l'adresse. — Le cabinet a deux voix de majorité. — Résolution adoptée par le Conseil législatif. — Tarif nouveau. — La Chambre demande la liberté de navigation sur le St-Laurent. — La prorogation a lieu le 28 juillet. — Faiblesse du cabinet. — Concentration des forces du parti réformiste. — Le typhus irlandais.
— Les immigrants meurent par miliers. — Admirable dévouement de la population française et de son clergé. — Beau témoignage de W. Smith O'Brien. — Lord Grey signale l'union de toutes les provinces de l'A. B. du Nord comme moyen puissant de force et de progrès. — L'Association Constitutionnelle de la Réforme à Québec. — La dissolution des Chambres le 6 décembre. — Les élections générales se font assez paisiblement. — Triomphe du parti réformiste dans les deux provinces. — M. L. J. Papineau fait sa rentrée dans la vie publique. — Son manifeste. — M. Cauchon le critique. — La session s'ouvre le 25 février 1848.
— La mort de M. Neilson. — M. A. N. Morln élu orateur. — Le discours du trOne.
— Le cabinet battu sur un vote de non confiance par une majorité de 54 voix. — Le ministère Lafontaine-Baldwin. — Courte session. — M. Papineau prend une attitude d'hostilité. — Il publie trois lettres. — Un parti de jeunes se forme autour de lui. — L'Avenir et l'Institut Canadien. — Le programme de ce parti. — Polémiques ardentes dans la presse. — La lutte est religieuse plus encore que politique. — M. Lafontaine visite Washington pour essayer de négocier un traité de réciprocité d'échanges avec les Etats-Unis. — L'émigration des Canadiens aux Etats-Unie. — Mouvement patriotique de colonisation. — Noble attitude du clergé.
— La réforme parlementaire. — Ouverture du parlement le 18 janvier 1849. — Le discours du trône annonce la réhabilitation de la langue française et l'amnistie pour les délits insurrectionnels de 1837-38. — Lord Elgin prononce son discours dans les deux langues. — Débats sur l'amnistie. — M. Papineau est hostile au cabinet ; ses discours.
Ce n'était plus un militaire qu'il fallait à la tête des affaires, mais un homme de premier ordre par le talent et l'expérience politique. Le règlement de la question de rOrégon permit au Bureau Colonial de rappeler le général Cathcart et de le remplacer par lord Elgin ; ce dernier fut nommé le 16 septembre 1846 et arriva à Montréal sur la fin de janvier de l'année suivante. Quoique ayant 36 ans à peine, le nouveau gouverneur g-énéral s'était acquis une ré-
putation enviable dans le parlement où il avait siégé pendant quelque temps, et son administration récente de la Jamaïque avait été des plus heureuses. Il était conservateur ; néanmoins le cabinet whig de lord John Russell n'hésita pas à lui offrir un poste qui exigeait un esprit éclairé, une grande fermeté de caractère unie à des manières douces et polies, beaucoup de largeur dans les idées et une connaissance approfondie de la constitution anglaise. Il s'agissait d'inaugurer une politique coloniale toute diffé rente de l'ancienne, de s'en remettre aux colonies ellesmêmes du soin de se gouverner. Avant son départ, lord Elgin reçut du comte Grey une communication de la dépêche que celui-ci venait d'adresser à sir John Harvey, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, le 3 novembre 1846, et dans laquelle il lui traçait ses devoirs et déclarait " qu'il n'était ni possible ni désirable de gouverner au- " cune des provinces anglaises de l'Amérique du Nord " contre les vœux et le désir de ses habitants. "
Le 30 janvier 1847, le nouveau gouverneur fit son entrée à Montréal, et on remarqua surtout les passages suivants de sa réponse à l'adresse de bienvenue qui lui fut présentée :
" Vous voulez bien observer, dit-il, que la connaissance •des affaires publiques que j'ai acquise dans le parlement impérial, et dans d'autres situations de haute importance, justifie l'espoir que je me guiderai dans l'exercice de mes fonctions d'après les grands principes constitutionnels qui sont familiers aux hommes politiques de la Grande-Bretagne. Tous mes soins et tous mes efforts tendront à la réalisation de ces favorables espérances. Je suis convaincu que je ne pourrai mieux maintenir les prérogatives de la Couronne et mettre plus efficacement à effet les instructions
dont m'a honoré Sa Majesté, qu'en montrant de justes égards pour les désirs et les sentiments du peuple, et qu'en recherchant les conseils et l'aide de ceux qui jouissent de sa confiance.
" Je ne puis porter mes regards sur l'histoire récente de cette province sans sentir qu'en prenant la résolution de conduire, d'après ces principes, l'administration des affaires, je n'entreprends pas une tâche d'une grandeur et d'une difficulté ordinaires. Les pouvoirs du self govemment, auquel vous fait si largement participer votre constitution, ont été accordés pour de sages motifs, pour donner au peuple le moyen d'exercer une influence salutaire sur l'action du gouvernement, et pour faire du gouvernement lui-même un instrument plus puissant pour le bien, en lui procurant de l'appui et de la confiance. Si jamais malheureusement ces pouvoirs étaient employés à des fins de faction et d'ambition personnelle, les efforts du gouverneur général pour effectuer le bien-être de la province demeureraient sans résultat, et ses hautes et importantes fonctions, dans de pareilles circonstances, ne pourraient que produire le désappointement et le regret.
" Je ne rejette pas cependant la responsabilité que m'a ordonné d'accepter Notre Gracieuse Souveraine. J'ai conscience qu'en l'acceptant, je ne suis mû par aucun autre motif que celui de remplir fidèlement mon devoir envers Sa Majesté et le peuple de cette province ; et j'espère que dans l'unanimité qui caractérise les procédés de ce jour, j'aperçois l'augure de cet empressement à mettre de côté ces différends d'une importance mineure et à travailler de concert à l'avancement du bien-être public, condition indispensable à l'action efficace et pratique de la constitution britannique.
" J'ai les yeux ouverts sur la vaste étendue des ressources
de cette noble province, et je suis profondément convaincu qu'au moyen de mesures sages, elles sont susceptibles d'un développement rapide. Ce serait une tâche bien digne de l'emploi de l'énergie et des talents d'hommes à vues larges et patriotiques, que celle de travailler à l'extension du commerce, au développement des ressources agricoles et minérales, à l'amélioration et à la multiplication des moyens de communication intérieure; de pourvoir à de plus grandes facilités pour l'éducation d'une population croissante ; de procurer les bienfaits et le confort de la civilisation aux établissements les plus éloignés ; d'éloigner les occasions de dissension et de discorde, et d'unir les habitants de toutes les classes et de toutes les races par un seul lien d'intérêt et d'affection . . . . "
Lord Elgin ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que son Conseil exécutif manquait absolument d'un appui important par suite de l'isolement du parti canadien, et il fut décidé d'offrir des portefeuilles à MM. Morin et Carou. C'était la troisième tentative de ce genre. Impossible de supposer que le gouverneur n'ait rien su des deux premières, et tout ce que l'on peut dire c'est que M. Draper dut le convaincre du succès de la troisième avant d'être autorisé à l'essayer. M. Morin refusa immédiatement; M. Caron, à Québec, crut devoir pousser plus loin les négociations dans l'intérêt de ses compatriotes. Mal lui en prit, car lorsqu'il fut bien constaté que les pourparlers avaient misérablement échoué, le gouvernement le destitua de sa charge de président du Conseil législatif, et nomma à sa place M. P. McGill de Montréal. Ce fut le signal d'une reconstitution à peu près complète du cabinet ; M. Badgiey remplaça, comme procureur général du Bas-Canada, M. Smith qui fut fait juge de la Cour du Banc de la Reine ; M. Draper se re-
tira et céda son portefeuille à M. Slierwood ; M. John A. McDonald fut nommé receveur général ; et M. J. H. Cameron, déjià solliciteur général du Haut-Canada, fut créé membre du Conseil exécutif. M. Taschereau, qui croyait avoir droit à la succession de M. Smith, résigna sa charge de solliciteur général du Bas-Canada et fut nommé juge de la Cour de Circuit ; enfin M. P. McGill eut un siège dans le cabinet. De l'ancien ministère Draper-Viger, il ne resta que MM. Papineau, Daly et Morris.
Le parlement s'ouvrit le 2 juin 1847. Lord Elgin, dans une courte harangue, annonça que le gouvernement de Sa Majesté était disposé à abandonner à la province l'administration des postes, et que par un acte récent les colonies avaient reçu le pouvoir d'abroger les droits différentiels qui leur avaient été imposés en faveur des produits anglais. Du peste, silence complet sur les mesures que la situation économique et sociale du pays rendait absolument nécessaires. Au lieu de cela, la législature fut informée que l'exploration d'une ligne de chemin de fer entre Québec et Halifax avait été entreprise par les autorités impériales. Evidemment le nouveau ministère valait encore moins que l'ancien ; il se présentait à la députation les mains vides : si encore il les avait eues nettes. Aussi, la Chambre, faute de mesures ministérielles à discuter, se mit-elle immédiatement à faire le procès des conseillers de Son Excellence sur les abus de patronage dont ils s'étaient rendus coupables. On cita le cas de M. Roblin, député du Haut-Canada, qui avait été nommé à trois différentes positions dans le service public ; deux adjudants généraux avaient été congédiés afin de permettre au gouvernement de placer ses créatures ; il fut de plus constaté que, malgré la gravité des accusations portées contre M. Killaly, chef des travaux publics, on
s'était borné pour tout châtiment à confier la direction de ce département à une commission dont M. Killaly avait été nommé président ; puis, question bien autrement importante pour le parti canadien, il fut établi que sur cent dixneuf emplois contrôlés par l'Exécutif dans le Bas-Canada, cent dix étaient donnés à des individus de langue anglaise, alors que la population de langue française formait d'après le dernier recensement les deux tiers de la population totale. A cette injustice qui s'adressait à la race, on releva dans le Haut-Canada un autre genre d'injustice qui s'adressait à la couleur politique ; dans dix comtés du Haut-Canada, on comptait quatre cent dix-huit emplois publics, dont trois cent quatre-vingt-sept étaient remplis par des torys.
Ayant à juger ces hommes disparus depuis longtemps, nous hésitons à croire qu'ils furent moins honnêtes que la plupart de leurs contemporains ou plus antipathiques aux Canadiens que ne l'étaient les Anglais de l'époque. Leur crime principal fut de se cramponner au pouvoir, alors que la constitution de leur pays subissait une évolution radicale et que celle-ci demandait un gouvernement fort et vigoureux pour la diriger et la fixer. Leur faute capitale fut de consentir, tout en se disant les disciples des réformes nouvelles, à se faire les créatures de cabinets d'obstruction, trop faibles pour empêcher les événements, assez obstinés pour en retarder l'heure. La presse de cette année-là nous montre M. Draper et ses collègues uniquement préoccupés du soin de ne pas céder la place à leurs adversaires. Rien ne les a arrêtés pour y réussir. Ils se sont largement servi du patronage pour racoler des députés chancelants, et des travaux publics pour récompenser la fidélité des uns, réchauffer la tiédeur des autres et refroidir les allures qui
devenaient menaçantes. Obéissant à l'impulsion de lord Metcalfe autant qu'à ses propres instincts, M. Draper sembla s'être appliqué à essayer de briser le parti canadien par la séduction corruptrice des places et des honneurs, et il négligea tellement la chose publique que lord Elgin, dans son discours du trône, ne parla que de ce qui s'était fait en Angleterre. Mais cette indifférence du nouveau gouverneur à masquer l'incurie de ses ministres et l'attitude de neutralité qu'il prit envers les différents partis politiques lui ouvrirent les yeux. On le vit alors commencer ce fameux remue-menage de portefeuilles qu'il devait couronner par sa propre retraite. Par un raffinement de vengeance envers les Canadiens, il ne laissa qu'un seul des leurs dans le Conseil exécutif, donna tout à la minorité anglaise, et finit par proposer à M. Sherwood de le remplacer à la tête du gouvernement. Celui-ci, sans méfiance de l'orage qui noircissait l'horizon, accepta avec empressement un poste qu'il croyait ne devoir qu'au désintéressement le plus pur, pendant que M. Draper se faisait nommer juge de juridiction supérieure dans le Haut-Canada.
Les débats sur l'adresse prirent quatre longues séances et se terminèrent par un vote de deux voix de majorité pour le ministère. Ce fut le Conseil législatif qui attira surtout l'attention par la discussion d'une résolution proposée le 17 juin par M. Neilson. Nous transcrivons ici ce document qui est une protestation énergique contre la politique de M. Draper :
" 1° Que, par les actes de capitulation du Canada de 1759 et de 1760, il a été stipulé que les habitants " conserve- " ront la propriété entière et paisible de leurs biens nobles " et roturiers, meubles et immeubles " ;
"2° Que par le traité de paix entre les rois de la Grande- Bretagne et de France, conclu le 10 février 1763, Sa Majesté britannique est convenue " d'accorder la liberté de l'exer- " cice de la religion catholique aux habitants du Canada " ;
"3° Que, par l'acte du parlement de la Grande-Bretagne, de la quatorzième George Trois, chapitre quatre-vingt-trois, il a été déclaré que " les habitants du Canada avaient joui " d'un système de lois en vertu duquel leurs personnes et " leurs propriétés avaient été protégées pendant une longue " suite d'années depuis le premier établissement de la dite " province du Canada, " et que " toutes et chacune des or- " donnances faites par le gouverneur et le Conseil de Que- " bec, relativement au gouvernement civil et à l'adminis- " tration de la justice dans la dite province, sont abrogées, " révoqués, annulées ", et il fut déclaré en outre que " les " sujets de sa Majesté professant la religion de l'Eglise de " Rome, sujets à la suprématie du Roi ", et que " le clergé " de la dite Eglise pourrait conserver et recevoir ses dus et " droits accoutumés et en jouir, mais à l'égard seulement " des personnes professant la dite religion " ;
" 4° Et par la huitième clause du dit acte, il a été déclaré que les "lois et coutumes du Canada" seraient en force jusqu'à ce qu'elles " fussent changées ou altérées par l'autorité législative alors établie " ;
" 5° Que par l'acte du parlement de la Grande-Bretagne, de la trente-huitième George Trois, chapitre trente-et-un, les dispositions ci-dessus mentionnées ont été continuées, et la province de Québec d'alors a été divisée en provinces du Haut et du Bas-Canada avec des législatures et des assemblées représentatives séparées, celle du Bas-Canada repré-
sentant la majorité de la population à laquelle la garantie de ces dispositions avait été accordée, de manière qu'elles ne pouvaient être changées sans son consentement par la voie de ses représentants.
" 6° Que, par l'acte du parlement uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, des troisième et quatrième Victoria, chapitre trente-cinq, les dites provinces du Haut et du Bas- Canada ont été réunies et " il a été accordé à chacune d'elles un nombre égal de représentants " avec pouvoir de proposer et approuver des lois " pour la paix, le bien-être et le bon gouvernement de la province réunie ", avec réserves des redevances en faveur du clergé catholique, mais sans aucune telle réserve en faveur du système de lois en vertu duquel la personne et la propriété des habitants du Canada, lors de la cession de la province, " avaient été protégées pendant une longue suite d'années, depuis le premier établissement de la dite province du Canada " tel que déclaré en force par l'acte sus-mentionné de la quatorzième George Trois, chapitre quatre-vingt-trois.
" 7° Que d'après le partage de la représentation en vertu du dit acte pour réunir les dites provinces, et d'après le système de gouvernement existant, en conformité de certaines résolutions de l'Assemblée législative du trois septembre 1841, la principale part du pouvoir, de l'influence et de la responsabilité en toutes choses concernant " le gouvernement et la législation intérieurs " appartient à et est exercé par un Conseil exécutif composé des chefs de département.
" 8° Que les habitants du Canada, pour qui les stipulations et articles de capitulation, traités et statuts sus-meutionnés, ont été faits, quoique formant la grande majorité
de la ci-devant province du Bas-Canada et probablement une majorité de la province entière, se trouvent privés, par le partage de la représentation actuelle, de l'avantage d'élire une proportion équitable de représentants et n'ont qu'un seul membre dans le Conseil exécutif que l'on puissvf supposer avoir, avec les dits habitants, quelque communauté d'intérêts et de sentiments, quoique le Conseil se xîompose maintenant de neuf membres.
"9° Qu'un pareil état de choses met en danger les droits, les libertés et les privilèges garantis aux descendants de? premiers colons du Canada par les capitulations, traités et actes du parlement sus-mentionnés, et tend à affaiblir leur confiance dans la stabilité de ces institutions, leur affection pour lesquelles a fortement contribué à la conservation du Canada comme partie de l'Empire britannique.
"10° Que cette Chambre, en reconnaissant pleinement le droit de prérogative royale d'appeler au Conseil de la Couronne et au service public ceux des sujets de Sa Majesté qu'elle juge à propos et de les démettre à volonté, à moins que la loi ne s'y oppose, ne peut s'empêcher de regretter que l'on n'ait pas exercé cette prérogative, autant qu'il dépendait de l'autorité royale, de manière à remédier à un état de choses que cette Chambre considère humblement être incompatible avec la justice et d'une tendance dangereuse. "
La plupart des conseillers prirent la parole, et ces résolutions ne furent négativées que par le vote prépondérant du nouveau président du Conseil législatif, M. Peter McGill. Presque le même jour, un député de la Chambre d'Assemblée fit motion que le ministère devait se retirer pour permettre à Son Excellence de former une administration plus efficace pour le bien public. Cette proposition qui faisait
écho à celle du Conseil lépslatif alarma sérieusement les ministres ; un nouveau débat eut lieu, et le gouvernement fut appuyé par une majorité de quatre voix seulement. Quoique prévu, ce résultat, dans la pensée du chef de l'opposition, devait surtout servir à monti'er au gouverneur la faiblesse irrémédiable de son Exécutif, malgré le replâtrage compliqué dont il avait été l'objet de la part de M. Draper.
Conformément à la liberté qui lui en était laissée par le parlement impérial, la Chaanbre adopta un tarif d'une moyenne de dix et quart pour cent, duquel disparurent le» droits différentiels de la colonie en faveur de la métropole et qui fut applicable à tous les pays du monde. Elle adopta en même temps une adresse à Sa Majesté demandant la liberté de navigation du Saint-Laurent et la révocation des célèbres dispositions de l'acte de navigation passé par Cromwell en 1651, auquel l'Angleterre doit sans contredit la prospérité de sa marine marchande. On sait qu'en vertu de cette loi tout le commerce de l'Asie, de l'Afrique, et de l'Amérique avec l'Angleterre ou ses colonies ne pouvait se faire que par des navires battant pavillon anglais. Seuls les pays d'Europe pouvaient exporter en Angleterre leurs produits sur leurs propres vaisseaux, mais la taxe imposée sur les navires étrangers employés à ce trafic était si élevée que cette exception ne fut jamais que nominale.
Au cours de la même session la législature adopta une autre adresse à Sa Majesté pour demander l'entrée en franchise, dans le Royaume-Uni, de tous les produits du Canada. Le comte Grey répondit, le 13 octobre suivant, que cette exemption de droits existait déjà sauf pour trois articles, le beurre, le fromage et la graine de mil, mais que même sur ces produits les droits étaient bien au-dessous de ceux qui étaient prélevés sur des articles similaires de provenance étran<:ïère.
" Il est important de remarquer, ajoutait la dépêche du comte Grey, que les objets de manufacture anglaise étant imposés en Canada tout autant que les mêmes objets importés de pays étrangers, l'abolition de tout droit sur l'importation des produits canadiens dans le Koyaume-Uni entraînerait nécessairement l'abolition des droits imposés par le Canada sur les produits anglais, mesure qui, je le crains bien, occasionnerait une perte sérieuse au trésor provincial hormis qu'on y suppléât par l'imposition de quelque autre taxe. Pour ces raisons le gouvernement impérial ne pouvait accéder à la prière de l'Assemblée législative. "
L'adoption du libre-échange par la métropole avait bouleversé de fond en comble la situation économique des colonies, et le Canada en ressentit bientôt les effets désastreux. Avant que le nouvel ordre de choses ne fût établi, le pays eut à traverser une crise commerciale de deux longues an nées.
La prorogation se fit le 28 juillet 1847 ; la session avait duré à peine deux mois. Le ministère, soutenu par une majorité insignifiante, n'avait osé présenter aucune mesure importante à part le bill des douanes ; il s'était défendu mollement contre les attaques de MM. Lafontaine, Baldwin, Chauveau, Cauchon, Aylwin et Hincks, et ses partisans ne se cachaient pas d'exprimer hautement leur manque de confiance et de respect dans la plupart des ministres.
" Il n'y a pas un seul membre du cabinet, écrivait le ^^ Moniing Courier, de Montréal, un des organes torys, qui *' ne soit intéressé ; chacun a ses vues personnelles et son '' objet à réaliser ; pas un ne fait de politique uniquement ^' pour le bien général ... De tels chefs ne sont pas les ^' hommes que nous devons suivre, car aussitôt qu'ils ont ^^ obtenu ce qu'ils désirent, ils nous souhaitent le bonjour ''et nous laissent dans l'embarras. M. Draper nous a ré-
" cemment joué ce tour. Nous voulons pour chefs des " hommes qui tomberont ou surnageront avec le parti, nous " voulons des hommes sur lesquels nous pouvons compter " et qui trouveront leur récompense dans la faveur popu- " laire. "
Quand un gouvernement est à la veille de se disloquer tout à fait, il est assez commun d'en voir les membres chercher à se pourvoir de positions lucratives qui leur permettent de se retirer à l'abri des amers soucis du lendemain ; M. Draper est-il le père de ce positivisme scandaleux qui fait descendre les chefs d'un pays au rang de simples fonctionnaires ? Nous ne savons ; mais il est certainement celui qui, dans notre pays, s'en est prévalu le premier avec le plus d'éclat et le moins de vergogne. Le peuple exige le dévouement le plus pur de la part de ceux qui marchent à sa tête ; il a raison, et c'est le prix de la confiance qu'il leur accorde. Qu'il s'imagine à tort ou à raison que ses chefs ne risquent rien à le servir, et dès ce moment la politique à ses yeux n'est plus qu'un métier exercé à ses dépens, oh les plus adroits se font la plus grosse part. Doit-on s'étonner après cela si tant d'électeurs réclament le prix du vote qui doit servir à un député à obtenir pour lui ou pour les siens des places et des honneurs ?
On conçoit que le parti tory se soit trouvé dans un état de désorganisation complète à la suite de chefs qui, apercevant le terrain leur manquer sous les pieds, n'avaient plus songé qu'à se sauver eux-mêmes. Au contraire, les réformistes des deux provinces s'étaient dans le même temps rapprochés les uns des autres ; le parti de M. Lafontaine s'était raffermi depuis qu'on avait vu les offres insidieuses de M. Draper repoussées aussitôt que faites, et les chefs libéraux du Haut-Canada avaient réussi à rallier leurs col-
lègues depuis que lord Metcalfe n'était plus là pour rompre la discipline du parti par ses libéralités corruptrices et ses intrigues. Il devenait évident qu'on était à la veille de changements sérieux dans la direction politique du pavs, et la crise aurait éclaté plus tôt si un épouvantable fléau apporté par l'immigration irlandaise n'avait subitement imposé silence à toute autre espèce de préoccupations. Amenés par milliers dans des vaisseaux trop encombrés, à moitié morts de faim et de maladie, ces malheureux Irlandais débarquaient à la Grosse-Ile pour y être décimés par le typhus. Ceux qui pouvaient en sortir étaient dirigés sur Québec et Montréal où bientôt le germe de la fièvre les forçait à s'arrêter la plupart pour mourir. Le parlement s'était hâté de voter un crédit de |40.000 pour venir à leur secours, et on avait construit h Montréal, presque dans le voisinage du palais législatif, des baraquements pour les y recevoir et les traiter. La peur salutaire du fléau, qui emporta plus de deux mille de ces infortunés dans le court espace de quelques semaines, força la législature à terminer les travaux de la session au plus tôt, et il ne fut plus question dans tout le pays que de la terrible épidémie dont la population était menacée, et des miracles de dévouement qui s'accomplissaient pour recueillir, soigner et soulager les pauvres Irlandais. Le clergé canadien, prêtres, religieux et religieuses, fit preuve d'un héroïsme incomparable, et plusieurs payèrent généreusement de leur vie leur zèle apostolique. C'était au plus fort des chaleurs d'été. Il y eut, à Montréal seulement, jusqu'à vingt-trois soeurs de charité frappées par l'horrible maladie ; plusieurs en moururent. Au nombre des ecclésiastiques M. le Grand Vicaire Hudon de l'évêché de Montréal, des Sulpiciens et d'autres prêtres périrent également victimes de leur charité après avoir con-
tracté la fièvre an chevet des mourants. Les laïques ne restèrent pas en arrière de si nobles exemples, et leur sollicitude s'exerça principalement envers les centaines d'orphelins que la mort avait privés de leurs parents. Les familles canadiennes, déjà si nombreuses, s'ouvrirent néanmoins pour les recueillir ; les maisons d'éducation et les presbytères firent de même. Jamais on n'avait vu chez un peuple la charité se manifester par des actes plus éclatants et plus nombreux. Les Canadiens traitèrent les Irlandais comme des frères, et il sembla qu'un pacte éternel consaci^rait d'une manière indissoluble leur amitié et leur union.
Sur une centaine de mille individus que l'immigration irlandaise avait dirigés pendant cette année néfaste vers les rives canadiennes, on calcule qu'il en mourut près de vingt-cinq mille dont 5,293 en mer, 3,389 à la quarantaine de la Grosse-Ile, 1,137 à Québec, 3,862 à Montréal, 130 à Lachine, 39 à St-Jean. Un nombre presque égal s'en alla mourir dans le Haut-Canada et les Etats-Unis.
La fameux patriote irlandais, W. Smith O'Brien, donnant une conférence à Dublin en 1859, sur l'Amérique, parla dans les termes suivants du dévouement avec lequel les émigrés de 1847 avaient été traités par les Canadiens :
" Je ne fais que payer au clergé catholique du Bas- Canada une dette sacrée, en déclarant que, au temps de la famine, quand nos concitoyens mouraient par milliers à la station de la quarantaine près de Québec, les prêtres catholiques canadiens d'origine française se précipitèrent au plus fort de la terreur et du danger avec un zèle dont ni la parole ni la plume ne sauraient donner une juste idée. L'histoire des fléaux qui ont ravagé le monde ne nous offre que de bien rares exemples (si même elle nous en offre) d'un
plus grand dévouement. Beaucoup de prêtres sont tombés victimes de leur charité. Donnez à ceux d'entre eux qui ont survécu, et qui maintenant encore ne peuvent raconter sans horreur les affreuses souffrances auxquelles l'insouciance anglaise condamnait alors nos compatriotes, donnezleur la consolation d'apprendre qu'en Irlande, comme au Canada, leurs héroïques travaux ont trouvé de justes appréciateurs. Prodiguez aussi et vos actions de grâces et vos bénédictions à ces familles canadiennes (c'est par centaines qu'on les compte), qui ont reçu dans leurs maisons, confondu avec leurs propres enfants, les orphelins de ceux des émigrés de notre pays que moissonnaient les maladies engendrées par la faim. "
Les ravages causés par le typhus et la manière plus qu'étrange dont l'Angleterre paraissait vouloir se débarrasser d'un excédent de sa population excitèrent au Canada un mécontentement général. On rechercha les causes, on discuta les moindres incidents du fléau, et le gouvernement provincial adressa aux autorités impériales des représentations qui produisirent le résultat voulu. Le trésor anglais nous remboursa des sommes que nous avions dépensées, et des deux côtés on prit des mesures législatives pour prévenir le retour d'une aussi terrible catastrophe.
Le ministre des colonies, le comte Grey, ayant été informé des difficultés douanières auxquelles le tarif libreéchangiste de la métropole exposait le Canada et les provinces voisines, crut le moment favorable d'attirer de nouveau l'attention sur les avantages précieux qui pouvaient découler d'une union des colonies. La dépêche qu'il écrivit à lord Elgin, sans pousser jusque-là ses conclusions, est consacrée tout entière à faire valoir l'utilité que les pro-
vinces retireraient d'un système uniforme de douane, de poste et de travaux publics d'une certaine nature. iLes journaux, au milieu des récits lamentables de l'odyssée funèbre de l'immigration irlandaise, ne prêtèrent qu'une attention assez distraite aux recommandations du ministère anglais. Quelques-uns en devinèrent le sens véritable, mais ils discutèrent la question générale sans grand enthousiasme.
Le lendemain de la prorogation qui eut lieu à Québec, un meeting des électeurs de la ville et du comté fut présidé par M. li. E. Caron ; on y reçut le rapport du comité qui avait été constitué le mois précédent, et suivant sa recommandation on s'organisa en "Association Constitutionnelle de la Réforme et du Progrès ". Les principaux hommes politiques en prirent la direction, et au mois de novembre l'Association publia un manifeste qui fut la programme des élections générales qui approchaient. Ce document remarquable fut répandu dans tout le pays et contribua largement à fixer l'opinion sur les réformes principales que les électeurs devaient demander. Après avoir énuméré les injustices dont souffraient les Canadiens et fait ressortir les inégalités sociales et politiques qui pesaient sur eux, le manifeste continuait en signalant le travail de restauration qu'il y avait à accomplir et qui se résumait ainsi : — appli cation sincère des principes du gouvernement responsable tels que reconnus par les résolutions de 1841, réforme de la loi électorale, libre-échange avec l'étranger, le Saint-Laurent ouvert aux navires de toutes les nations, réforme du système postal, et enfin concession à bas prix des terres de la Couronne. Puis, l'Association terminait en invitant les électeurs de chaque localité à se réunir pour former un conseil de comté qui se mettrait en rapport avec le comité général de Québec.
Ce programme fut accueilli favorablement par toute la presse qui en publia les principales parties ; les journaux réformistes du Haut-Canada en firent de grands éloges et s'accordèrent avec leurs amis du Bas-Canada pour demander la réforme électorale. En même temps, il fut pris des mesures pour former des associations semblables à celle du Bas-Canada.
Cependant, la dissolution du parlement se faisait attendre ; on l'avait crue plus prochaine. Il est bien vrai que l'horrible fléau du typhus irlandais avait pu retarder les choses ; mais l'été était passé, le calme était revenu et les froides et courtes journées de novembre s'en allaient une par une sans laisser paraître le moindre indice d'une décision de l'Exécutif. Quand donc se ferait la dissolution ? Lord Elgin était de retour d'une longue visite qu'il avait faite dans le Haut-Canada où il avait pu constater l'influence considérable que M. Baldwin exerçait sur la population ; pendant son absence, le ministère, de plus en plus aveuglé, avait nommé M. J. E. Turcotte, des Trois-Rivière«, solliciteur général, et destitué M. Guillet, député de Champlain et agent des biens des Jésuites, qui avait refusé de résigner son mandat pour faire place au nouveau solliciteur général. Ces deux actes, outre qu'ils furent mal vus du parti anglais, portèrent l'exaspération des réformistes à son comble, et la presse ne ménageait pas ses commentaires lorsque la Gazette Officielle publia sur ces entrefaites une proclamation datée du 6 décembre annonçant la dissolution des Chambres. Les brefs d'élection furent émanés aussitôt et faits rapportahles le 24 janvier suivant (1848) ; le pays se trouva plongé dans l'excitation de la tourmente électorale. Malgré tout, le cabinet moribond n'en avait pas encore fini avec ses convulsions dernières ; le 18 décembre,
M. D. B. Papineau se démit de ses fonctions et fut remplacé par M. J. A. MacDonald qui était receveur général et qui eut pour successeur M. T. P. Bruneau, conseiller législatif ; en même temps, paraissait la nomination de M. Turcotte, comme solliciteur général. C'est le sort des gouvernements voués fatalement à disparaître de se désagréger sans cesse : on dirait qu'ils veulent par là se donner des airs de vie, comme si l'agitation du malade était une marque de santé.
Ives élections, quoique chaudement disputées en plus d'un endroit, furent néanmoins à peu près exemptes dey scènes de violence qui avaient caractérisé les précédentes, et lord Elgin se garda scrupuleusement d'intervenir. M. Lafontaine fut élu à la fois dans Montréal et dans Terrebonne ; un certain nombre des anciens députés reçurent leur élection d'emblée, et dans tout le Bas-Canada c'est à peine si les torys réussirent à faire passer une demi-douzaine des leurs. La victoire des réformistes du Haut-Canada, sans être aussi complète, fut écrasante pour leurs adversaires qui ne purent élire que seize torys là où trois ans auparavant ils avaient presque anéanti le parti de M. Baldwin. Le solliciteur général, J. H. Cameron, fut battu dans une des deux divisions électorales où il s'était présenté ; M. Gowan, grand chef orangiste, perdit son élection dans Leeds, et M. Sherwood lui-même ne dut la sienne dans Toronto qu'à une majorité de quarante voix.
L'ancienne Chambre comptait parmi ses membres les plus en évidence : MM. Lafontaine, Morin, Baldwin, McNab, John A. MacD'onald, J. H. Cameron, Chauveau, Cauchon, Chabot, Laterrière, Hincks, Leslie, Sherwood et Merritt ; les élections ajoutèrent à ce groupe MM. L. J. Papineau, J. C. Taché, Blake, N. Dumas, Holmes, Wilson et J. C. Mor-
rison ; de sorte qu'on put dire avec vérité qu'en aucun temps la Chambre depuis l'Union n'avait compté un aussi grand nombre d'hommes distingués.
La rentrée de M. Papineau dans la vie publique ne se fit. pas sans un certain éclat. Sollicité de se présenter dans Huntingdon et dans Saint-Maurice, il choisit ce dernier comté et publia une espèce de manifeste dans lequel il fit connaître à ses électeurs ses opinions sur la situation politique du jour et en particulier sur le gouvernement responsable. N'ayant aucune confiance dans les bonnes dispositions du gouvernement anglais envers les Canadiens, il se refusait à croire que la concession du gouvernement responsable ne fut pas un " leurre " et une " déception ". Cependant, il rendit hommage aux anciens ministres et s'engagea à marcher avec eux.
Il concluait ainsi son manifeste :
" Il faut, disait-il aux électeurs, soutenir, dans votre comté comme dans tous les autres, des candidats qui vous seront connus pour vouloir se rallier à un ministère qui a lutté avec énergie contre le gouverneur Metcalfe et contre sa pratique inconstitutionnelle d'essayer à gouverner par d'autre'3 aviseurs que ceux que lui avait donnés le pays. Il faut que vous vous efforciez de reporter les mêmes hommes au pouvoir. "
Il parut à plusieurs que le jugement porté par M. Papineau sur la direction politique donnée par M. Lafontaine ■et ses amis du parti canadien manquait de justice, et que ses appréciations du nouvel ordre de choses manquaient de Justesse. M. Cauchon, dans le Journal de Québec, commenta le manifeste avec un talent et une modération qui lui attirèrent les plus grands éloges. Il s'appliqua surtout à rendre les sentiments du parti dont MM. Lafontaine et Morin
avaient été reconnus les chefs sous le nouveau régime. Il parla avec respect et admiration de M. Papineau qui, pendant trente ans, avait été " la personnification incarnée de la " nationalité canadienne-française et avait flétri de sa brû- " lante parole les oppresseurs de son pays. " Il le félicita d'avoir enfin exprimé son opinion sur les hommes qui, durant les trois dernières années, s'étaient servi du prestige de son nom pour aider à gouverner le pays contre les vœux et les intérêts du peuple. Mais il ne put s'empêcher de regretter, dans des termes pleins de respect et de dignité, la méfiance dont M. Papineau faisait un si grand étalage dans son manifeste, et il lui représenta qu'il eût été de meilleure politique de taire ce sentiment pour au moins quelque temps encore. Sur l'opportunité d'agiter immédiatement la question du rappel de l'Union, le Journal n'hésita pas à différer d'opinion avec M. Papineau.
Nous citons :
"La majorité des représentants du Bas-Canada, dit-il, protesta contre l'Union en 1841 ; c'était bien, c'était son devoir et dans son droit ; mais protester toujours eût été une absurdité, un suicide. Car pour faire ce protêt éternel dans la Chambre, elle n'avait que les éléments que lui avait faits l'Union, de sorte que sur 84 membres^ on n'en devait trouver jamais que 25 ou 26 pour signer ce protêt. C'était placer une population respectable par son nombre sur un théâtre qui la rapetissait aux yeux du monde et à ses propres yeux. C'était montrer sans cesse, comme signe de sa force et de sa volonté nationales, une minorité désespérante pour elle et rassurante pour ses oppresseurs, encourageante pour ceux qui avaient suggéré ou fait l'Union dans un but d'oppression et d'anéantissement. Se placer tou-
jours dans un pareil isolement et s'obstiner à le constater, c'était vouloir obstinément rappeler à ses adversaires l'exiguité de son nombre et de sa force, c'était produire un effet moral funeste à ceux dont elle avait pris en main les destinées politiques. On ne doit pas amener de pareils résultats uniquement pour la satisfaction personnelle de faire une chose agréable et populaire même. L'acte d'Union avait évidemment été créé pour écraser la population canadienne-française, personne n'en doute, puisque l'on fit semblant de ne pas entendre le cri des centaines de milliers qui protestaient énergiquement contre ce meurtre social. Si donc nous avions protesté à chaque session, depuis sept ans, contre l'acte d'Union, c'eût été faire comprendre que nous en trouvions le fardeau accablant ; tant mieux donc pour eux, tant mieux pour le succès ardemment souhaité de leur mesure d'iniquité. Ce n'était pas, il faut se le bien persuader, le succès qui devait les engag"er à renoncer à une idée dans laquelle ils mettaient toutes leurs complaisances séides. Mais si jamais le parti pour lequel on a fait l'Union en sentait lui-même lourdement le fardeau et il le sent déjà, alors l'action sera plus possible et plus utile aux opprimés. Mais en attendant, il faudra renoncer à toute participation aux affaires, comme on ne l'a déjà que trop fait, pour prêcher des théories impraticables, s'isoler complètement, ne pas protéger cette population que l'on veut faire disparaître de ce sol, ne pas la protéger parce que l'acte d'Union qu'on ne saurait tuer, lui, quoiqu'on fasse, existe ? Fallait-il donc, encore une fois, pour le seul plaisir de protester, abandonner ceux qui pouvaient nous donner de la force, renoncer à accepter des situations et à commander de l'influence dans les conseils du gouvernement, situations et influence qui pouvaient être d'une immense utilité au Bas-Canada, et lui
redonner, en partie du moins, précisément ce qu'on avait voulu lui ravir, ses droits politiques ? "
Malgré la défaite écrasante qu'il venait de subir, le ministère ne crut pas devoir résigner et attendit la convocation des Chambres. Il en avait le droit. Bientôt parut à VOfficiel la proclamation qui annonçait l'ouverture de la session pour le 25 février (1848).
Le dernier jour de janvier, la nouvelle se répandit de la mort de l'honorable John Neilson, membre du Conseil législatif, ancien représentant du peuple et journaliste capable et convaincu. C'était pour le parti canadien une perte irréparable. Ecossais d'origine, M. Neilson était arrivé jeune au Canada, et il n'hésita pas, dès qu'il put se rendre compte des choses, à embrasser la cause où s'illustraient alors à titres divers les Bédard, les Papineau, les Viger, lei Vallières et les Bourdages. Esprit d'une grande droiture, naturellement ennemi de l'arbitraire, il se déclara pour les moyens constitutionnels dans la résistance que le parti canadien opposait aux injustices de l'oligarchie. Il se sépara sans éclat de Papineau lorsque ce dernier fit passer sea fameuses quatre-vingt-douze Résolutions, et il eut la douleur de ne pouvoir retarder ni empêcher la catastrophe qui se préparait. La nature lui avait refusé le don de l'éloquence, mais elle l'avait doué d'un jugement sain et d'un noble caractère, dons précieux qu'on ne trouve presque jamais chez les grands orateurs politiques. Sa parole était sobre, éclairée et s'adressait uniquement à l'esprit de ses auditeurs. Sa carrière fut d'une grande et admirable unité, et ce n'est pas une des moindres gloires des temps où il vécut que de voir figurer aux premiers rangs des défenseur;^ d'une race honnête et persécutée un homme qui n'en avait
ni la langue ni la foi religieuse. Le régime constitutionnel promis avec l'acte d'Union l'avait trouvé préparé à continuer sur un théâtre plus conforme à ses idées anglaises la lutte qu'il avait soutenue avec tant d'autorité dans l'ancienne Chambre d'Assemblée du Bas-Canada. Il fut l'un des chefs du parti réformiste et sembla s'être donné pour mission de protester contre les injustices si nombreuses de la Constitution de 1841 envers les Canadiens. Chose singulière, le gouvernement responsable ne lui inspirait de confiance qu'à demi ; cependant, à la session précédente, il avait proposé un vote de blâme contre le gouvernement parce que les Canadiens n'y étaient pas représentés dans une juste proportion. Ce fut sa dernière protestation, son chant du cygne.
Lord Elgin ouvrit les Chambres au jour indiqué, et l'Assemblée s'occupa d'abord de choisir son président ou orateur. Sir Allan McNab fut de nouveau proposé, mais l'opposition voulant affirmer l'autorité que lui donnait sa majorité se déclara pour M. A. N. Morin. M. Baldwin prit l'initiative de cette démarche si flatteuse pour les Canadiens et insista particulièrement sur le fait que le président de la Chambre telle que composée devait, pour rendre justice à tout le monde, posséder le français et l'anglais. M. Morin fut élu à une majorité de trente-cinq voix sur un vote total de 73 voix. Sir Allan McNab le félicita courtoisement et reconnut la parfaite convenance de ce choix.
Le discours du trône, assez maigre, se bornait à signaler à l'attention de la législature la création d'un système postal interprovincial, certains changements dans l'administration de la justice, l'exploration d'une ligne pour la construction d'une voix ferrée entre Québec et Halifax, et finissait en recommandant l'adoption de mesures propres
à prévenir le retour des scènes affrenses de misère et de mort qu'une immigration mal contenue et mal dirigée était venue apporter la saison précédente.
La Chambre, avant de répondre à Son Excellence, régularisa quelques élections, après quoi le colonel Prince, secondé par M. Christie, proposa le vote pur et simple de l'adresse. La discussion ne fut pas longue ni remarquable ; on sentait que le parti tory était résigné au sort qui l'attendait. D'un autre côté, le parti libéral ou réformiste ne voulut se montrer ni trop cruel ni trop pressé. Le vote fut pris, et le cabinet se trouva appuyé par 20 députés seulement sur un total de 74. Le lendemain M. Sherwood et ses. collègues mirent leur démission entre les mains du gouverneur qui l'accepta sur-le-champ. " Le ministère n'est pas- " tombé de bien haut, dit la Minerve, sa chute ne pouvait " faire beaucoup de bruit. " — Deux jours après, M. Ayhvin informa la députation que Son Excellence, lord Elgin, avait mandé MM. Lafontaine et Baldwin pour conférer ensemble de la situation politique, et le samedi, 11 mars, VOfficid publiait les nominations suivantes :
L'honorable L. H. Lafontaine, procureur général pour le Bas-Canada.
L'honorable R. Baldwin, procureur général pour le Haut- Canada.
L'honorable R. B. Sullivan, secrétaire provincial.
L'honorable Francis Hincks, inspecteur général de« comptes.
L'honorable T. C Aylwin, solliciteur général pour le Bas- Canada.
L'honorable James Leslie, président du comité du Conseil exécutif.
L'honorable R. E. Oaron, orateur du Conseil législatif.
L'honorable J. H. Priée, commissaire des terres de la Couronne.
L'honorable L. M. Viger, receveur général.
L'honorable E. P. Taché, commissaire principal des travaux publics.
L'honorable Malcolm Cameron, assistant-commissaire des travaux publics.
Tous étaient en même temps membres du Conseil exéjcutif.
Ce cabinet était composé d'hommes reconnus dans tout le pays par leurs hautes capacités, leur influence considérable et leur intégrité. Il convenait que l'évolution finale que subissait en ce moment notre régime politique s'opérât sous la direction de ceux qui en avaient fait leur programme, et il advint par une disposition providentielle que ces apôtres de nos libertés constitutionnelles furent de-t hommes que n'importe quelle nation du monde eût été fière de posséder à la tête de son gouvernement. Au véritable génie politique, M. Lafontaine joignait cette parfaite dignité personnelle qui commande le respect et ce désintéressement absolu qui rend si sûr l'attachement du partisan au chef. M. Baldwin, d'une nature plus chaude, plus impulsive, était doué d'un grand esprit et poussait le culte de la fidélité à ses alliés jusqu'aux dernières limites. C'est que les grandes causes ne triomphent que lorsqu'elles sont épousées par des apôtres ou des martyrs. En mil huit cent trente-sept nous avions eu nos martyrs; mil huit cent quarante-sept nous donna nos apôtres.
Les nouveaux ministres durent se faire réélire, et il fut entendu généralement que la prorogation aurait lieu aussi-
tôt que la Chambre aurait passé les lois les plus pressantes et voté les subsides. On voulut de cette façon donner plus de temps au cabinet pour préparer ses mesures et discipliner sa majorité dont un accident venait de révéler une certaine variété d'allures. M. Boulton, qui avait voté avec M. Lafontaine, fit un discours pour diminuer le nombre des ministres à sept ou huit ; M. Merritt, un autre réformiste, prétendit que les postes de solliciteur général et de commissaire des travaux publics ne devaient pas être politiques ; MM. Sherwood et Christie, torys, furent du même avis, et M. L. J. Papineau se joignit à eux. Bien plus, ce dernier désapprouva les ministres d'attendre à une autre session pour l'exécution de leur programme; ils avaient son appui, mais rien dans la Constitution ne les autorisait à, demander à la Chambre de voter les subsides d'une façon aussi sommaire.
Une fois lancés, les tribuns se laissent en général aller au gré de leur faconde ; M. Papineau, qui avait les défauts de son incontestable talent, s'attaqua ensuite à toutes les injustices de l'acte d'Union et blâma la conduite du parti canadien à cet égard et termina en se prononçant pour le rappel de l'Union et une réforme de la loi électorale.
Quoique toutes ces choses n'eussent pas été dites en un seul discours, il ressortait de l'ensemble que M. Papineau tendait de plus en plus à s'ériger en juge un peu hautain de ce que l'on avait fait avant lui, distribuant la censure à pleines mains, et voilant à peine son mépris pour les hommes du nouveau gouvernement. M. Chauveau l'en reprit avec fermeté, mais en y mettant des formes. M. Cauchon choisit son heure et ménagea un peu moins le grand homme.
Après avoir dit que s'il n'y avait pas de précédents anglais pour autoriser le gouvernement à demander des subsides en l'absience des ministres, le fait était dû à ce que /l'histoire de l'Angleterre n'offrait aucune situation qui ressemblât à la nôtre, il ajouta :
" Mais il y a quelque chose de plus pour nous que les antécédents du parlement impérial, il y a nos propres précé- .<lents, il y a notre histoire parlementaire. En 1843, après .la résignation du ministère Lafontaine-Baldwin, il n'y avait plus qu'un seul ministre dans la Chambre, M. Daly, et M. Daly était malade, de sorte que ce fut M. John Neilson qui maintenant n'est plus, qui proposa le vote des subsides. Personne alors de ceux qui siègent à gauche n'osa dire qu'il était inconstitutionnel de voter des subsides, quand il n'y avait pas de ministres dans la Chambre. D'ailleurs, est-ce que la responsabilité n'est pas la même, est-ce qu'à une pro- 'idiaine session nous n'aurons pas moyeq d'atteindre ceux que nous venons de placer dans les conseils du souverain ?
" Maintenant, je dois dire sans hésitation ce que j.e pense «de la conduite de l'honorable député du comté de Saint- Maurice. Je dis que son opposition systématique au ministère qu'il nous a aidé à créer, lorsqu'il affirme qu'il a confiance dans les hommes qui le composent, et qu'il est dispo- .«é à laisser essayer le système actuel sous de pareilles conditions, qu'une pareille opposition, que de pareilles exigences ne sont ni loyales ni généreuses, surtout lorsque les bouches éloquentes qui pourraient lui répondre ne peuvent se faire entendre dans cette enceinte. J'ai beaucoup admiré ses brillantes harangues, mais je ne les admire plus parce qu'elles ne conduisent à rien. Je ne puis flétrir la politique ■<du passé, parce que les hommes qui l'ont faite étaient cons-
ciencieux. J'ai droit de la considérer comme une leçon d'expérience, et de la condamner parce qu'elle s'est suicidée pour avoir été trop excessive. A quoi nous ont servi les cinquante années de luttes de l'ancien régime, si ce n'est à produire l'état de choses actuel et les iniquités de l'Union ? Il y a des hommes qui sont puissants à détruire mais qui n'ont jamais rien élevé sur les ruines qu'ils ont faites. Avant de consentir à détruire, je veux savoir ce qui doit remplacer nos éléments actuels de société politique. Voilà pas moins de cinq longs discours pour dire précisément la même chose, pour dire qu'il faut un élargissement de la représentation, une réforme électorale, le libre-échange, la liberté de la navigation et mille autres réformes également importantes. Qu'est-il donc besoin de remonter à la création et au déluge et de dénoncer toutes les iniquités du genre humain, pourquoi ? pour en venir à voter les subsides dont le pays a besoin et que vous demande sur sa responsabilité un ministère dans lequel vous venez de placer si largement votre confiance ? Je sais que ceux qui, dans tous les temps, ont crié aux abus et à l'injustice, ont été populaires, momentanément du moins. Mais il y a quelque chose de plus pour le législateur que de dénoncer les injustices du passé ; il y a le besoin de l'avenir, la surveillance, la sauvegarde des destinées sociales et politiques qui vous sont confiées. Nous avons quelque chose de plus là faire que de parler pour les galeries ; je maintiens, moi, qu'au lieu de crier contre ce qui n'est plus, nous devons nous efforcer de sauver l'avenir, contre son gré même s'il est nécessaire. Que veut l'honorable député du comté de Saint-Maurice ? que veut-il des hommes qu'il vient de placer au pouvoir ? Il veut de suite des réformes qui demandent le travail de plusieurs hommes et de plusieurs années. Je lui demande à lui-même, que ferait-il à l'égard de toutes ces réformes s'il
se trouvait tout à coup à la place du ministère actuel ? Serait-il prêt tout de suite avec autant de mesures d'une pareille portée? L'honorable député du comté de Saint-Maurice doit savoir que nous, hommes du Bas-Canada, ne pouvons consentir à nous diviser pour aucune considération au monde, la division pour nous étant un suicide. Une funeste et récente expérience devrait lui faire comprendre que ses exigences injustes et ses raisons n'auront pas d'écho dans la population qui a le sentiment, l'instinct de sa conservation propre. D'ailleurs, il n'a pas l'initiative de toutes les réformes qu'il suggère. La Chambre a exprimé l'année dernière, par sa résolution unanime, son désir d'obtenir la liberté du commerce. "
Ces débats ne furent qu'un incident, mais personne ne se méprit sur les difficultés qu'ils laissaient entrevoir pour l'avenir. Les subsides furent votés, et la prorogation eut lieu le 23 mars.
M. Lafontaine fut réélu par acclamation député de Montréal ; M. Hincks et M. Cameron ne rencontrèrent pas d'opposition dans Oxford et Kent ; M. L. M. Viger fut élu à Terrebonne par une forte majorité sur M. Scott ; MM. Baldwin et Price furent également réélus sans peine dans leurs comtés respectifs ; MM. Taché et Leslie furent créés membres du Conseil législatif où se trouvaient déjà MM. Sullivan et Caron. D'un autre côté, M. Aylwin quitta le gouvernement pour accepter la succession du juge Gale qui venait de résigner, et M. L. T. Drummond fut nommé solliciteur général à sa place. Comme la nomination de M. Leslie au Conseil législatif avait rendu nécessaire une nouvelle élection dans Verchèros, M. G. E. Cartier, avocat de Montréal, accepta la candidature qui lui était offerte et fut élu. C'était un réformiste convaincu dont on vantait le talent, et un admirateur passionné de M. Lafontaine.
Pendant que ces événements se passaient, M. Papineau brisait les liens fragiles qui l'avaient rattaché au parti canadien et levait bruyamment l'étendard de la révolte. Les journaux publièrent une entrevue rédigée par lui-même et au cours de laquelle il avait confié à quelques citoyens irlandais, venus pour l'inviter à une certaine réunion, son changement d'opinion. Il accusa M. Lafontaine et ses collègues d'une ambition personnelle exagérée et les représenta comme brûlant du désir de s'emparer des portefeuilles de l'ancien cabinet ; il fut violent jusqu'à l'insulte, et ne manqua pas l'occasion de revenir sur les injustices de l'acte d'Union et la nécessité constante d'en demander le rappel. La presse réformiste, qui avait traité jusque-là M. Papineau avec respect, fit ressortir les contradictions de son langage envers ces mêmes hommes dont quelques mois auparavant il avait loué le désintéressement ; M. Papineau répondit à coup de manifestes.
Il publia trois Lettres où la passion politique éclatait avec une violence qui surprit tout le monde. Evidemment, ni l'âge ni les voyages n'avaient assagi le tribun d'antan ; il semblait moins comprendre que jamais cette grande vérité politique, à savoir que, dans les choses de gouvernement, ce n'est pas le bien absolu qu'il faut rechercher, mais c'est le mieux en rapport avec le temps et les circonstances. On lui pardonnait facilement de traiter l'Angleterre comme la Grande Ennemie ; est-ce qu'il oubliait que la politique de St. James n'a jamais eu de formules absolues? En politique, l'habileté c'est de choisir le moment ; lui était-il permis d'ignorer qu'en s'attaquant aux chefs qui, depuis 1830, avaient conduit le parti canadien avec une si haute sagesse, il se heurtait aux sentiments de la nation elle-même ? Le fait est que M. Papineau entreprit de dérouter et de diviser les esprits, précisément dans le moment où l'union était
devenue la première condition de notre salut. Dans ses Lettres on trouva des inimitiés, des préventions, de l'humeur chagrine, de l'irritation, mais point de principes ; nulle synthèse élevée ; rien que le style et le ton du premier pami)hlétaire venu. Ce fut une heure décisive. Les Canadiens, obligés de choisir entre M. Lafontaine et M. Papineau, allaient-ils écouter le langage enflammé de celui-ci et rejeter le fruit de dix années d'efforts, d'entente et d'unité pour se lancer de nouveau dans les périlleuses incertitudes d'une résistance qui leur rappelait de si amers souvenirs ? Grâce à Dieu, la masse du peuple resta douloureusement impassible devant les appels d'une voix qui l'avait jadis électrisée par ses accents patriotiques ; elle se prononça pour M. Lafontaine. Mais un groupe de jeunes gens se déclara pour M. Papineau ; ses idées sociales et religieuses eurent pour eux l'irrésistible attrait de la nouveauté. U Avenir, qui avait débuté par être favorable à M. Lafontaine, fut l'organe du nouveau parti qui prit le nom de parti démocrate. Plus tard, il ne refusa point de s'appeler le parti rouge. Parmi ceux qui se rangèrent autour de M. Papineau et devinrent ses disciples enthousiastes, on compta MM. J. Papin, A. A. Dorion, L. A. Dessaulles, C. Laberge, L. Labrèche-Viger, J. Doutre, J. B. Eric Dorion, Blanchet et R. Laflamme. Ils formèrent le comité de collaboration de V Avenir et firent, de V Institut Canadien, leur centre de ralliement et de propagande. C'était presque tous des hommes de talent et qui, à titres divers, jouèrent un rôle considérable dans la politique de leur pays. Le programme du maître parlait des triomphes de la démocratie, de l'émancipation des peuples, de la fièvre révolutionnaire qui dans ce temps-là agitait la vieille Europe ; une ère nouvelle se levait sur le monde, et une foule d'esprits cherchaient dans des formules ronflantes la régénération de la société
qui leur paraissait mal ordonnée ; il n'en fallait pas davantage pour éveiller dans les âmes de cette génération, qui avait vu l'année sanglante, Fentliousiasme et les desseins les plus exagérés. A Québec, le Canadien, tombé depuis peu entre les mains d'un étranger, donna son adhésion au nouveau parti, et publia un compte rendu détaillé de rassemblée du 11 mai dont un immense discours de M. Papineau avait fait tous les frais. On s'était réuni sous le prétexte de choisir un successeur à M. Aylwin, et il fut question surtout de la rentrée de M. Papineau dans la vie politique. On lui présenta une adresse, et il fut adopté une résolution en faveur de la réforme électorale basée sur le chiffre de la population.
La presse canadienne tout entière resta fidèle à M. Lafontaine, et la discussion prit une tournure où la politique fut bientôt reléguée au dernier rang.
M. Papineau, par ses contradictions et ses brutalités de langage, devint l'objectif de toutes les attaques, et l'un de ses plus fidèles partisans de 1837, le Dr Wolfred Nelson, l'accusa d'avoir déserté le jour de la bataille de Saint-Denis. Malgré cette phrase célèbre du manifeste électoral de M. Papineau du 20 décembre 1847 : " Toute division entre '• les libéraux de n'importe quelle nuance doit être soigneu- " sèment évitée ", le parti libéral ou réformiste se trouva désormais divisé en deux camps. La nouvelle école était peu nombreuse mais elle fut bruyante, audacieuse, très remuante et se montra singulièrement avide de toutes ces libertés qui ne sont que les affirmations insensées de ceux qui ne veulent souffrir ni Dieu ni maître. Un tel mouvement étonna surtout dans notre état de société si religieux, si imbu des enseignements de l'Eglise, si complètement soumis à l'autorité ; on fut consterné de voir à sa tête des jeunes gens qui avaient pris leur formation morale et Intel-
lectiielle dans nos collèges. On put croire peut-être et non sans raison à une effervescence passagère, car la plupart de ces farouches démocrates, après avoir sacrifié à la librepensée pendant quelques années, firent leur paix avec la religion et moururent en bons chrétiens. Mais il y eut des scandales ; il y eut plus tard des résistances publiques à la voix des évêques ; de politique la lutte devint à un moment donné ouvertement anti catholique ; tous les vieux arguments qui servaient en France depuis cent ans contre le dogme et la discipline furent ramassés et rhabillés de neuf par V Avenir et le Pays, et il fallut bien se rendre à l'évidence d'une lutte religieuse.
M. Lafontaine, au milieu de ce déchaînement des esprits, poursuivait son œuvre de progrès et mettait à profit la confiance extraordinaire dont le parlement l'avait honoré. Il fit le voyage à Washington avec M. Sullivan afin de sonder le gouvernement américain sur les chances d'établir un échange réciproque de produits entre le Canada et les Etats- Unis, et il se mit en correspondance avec les autorités impériales au sujet du rappel des lois de navigation. En même temps, il se livrait avec ses collègues à une étude approfondie des graves questions de politique intérieure dont il voulait soumettre la solution aux Chambres prochaine».
La scission de M. Papineau et de l'école démocrate n'eut pas le retentissement qu'on serait aujourd'hui tenté de lui attribuer. Il y eut certainement un moment de malaise, mais lorsqu'il fut bien constaté que la révolte contre le ministère Lafontaine-Baldwin se bornait à un petit nombre de têtes chaudes et que le gros du parti n'avait pas bronché, on s'occupa d'un sujet bien autrement important pour l'avenir de la nationalité canadienne.
Depuis 1834, on avait observé l'existence d'un mouvement d'émigration vers la frontière américaine. Cet exode d'abord incertain, vague, sans parti pris, avait consisté dans
le départ de quelques familles qui, ne trouvant plus de terres à établir dans les anciennes seigneuries, s'étaient dirigées du côté du lac Champlain. Les troubles de 1837 et 1838 forcèrent un certain nombre de cultivateurs et de jeunes gens des paroisses de la rivière Ohambly et des environs à se jeter dans les bois pour échapper aux poursuites judiciaires dirigées contre eux, et ils se trouvèrent bientôt en terre étrangère. Le climat était peut-être plus doux là-bas qu'au village, la main d'œuvre y était recherchée et l'argent plus abondant ; la plupart s'y fixèrent pour ne plu« jamais revenir. En 1840, on pouvait compter plusieurs petits noyaux de population canadienne tout le long de la frontière du Maine, du Vermont, de New-York, de la rivière Détroit et du côté d'Essex, en tout une trentaine de mille âmes environ. Chose triste à constater, le courant paraissait se régulariser en grossissant. Sans doute, les événements politiques eurent quelque part à ce dépeuplement d'un jeune pays qui avait besoin de tous les siens ; mais pour en trouver la véritable cause il faut savoir qu'en arrière des anciennes seigneuries le gouvernement ne s'était jamais occupé sérieusement d'arpenter le territoire inculte ni d'y ouvrir des voies de communications. D'un autre côté, certains gouverneurs de Québec avaient laissé quelques favoris s'emparer d'immenses étendues de terrain à des prix dérisoires, et ces propriétaires, introuvables pour la plupart, refusaient de vendre quand des colons se présentaient. A vrai dire, la politique était au fond. On avait de propos délibéré négligé d'ouvrir la forêt au pionnier, parce qu'on voulait empêcher les défrichements et arrêter les développements de la population canadienne-française. Et si, de 1841 à 1846, sous l'Union, le gouvernement dépensa quelques centaines de mille piastres à ouvrir de grandes artères à travers les townships de FEst, on ne saurait oublier que le Haut-Canada reçut pour le même service des sommes trois
OU quatre fois plus considérables. Le budget fut en outre accaparé par les grands travaux destinés à étendre et améliorer le commerce qui était presque entièrement anglais. Le creusement des canaux et leur achèvement dans le Haut- Canada eut pour effet d'y attirer une immigration nombreuse et d'y porter, en peu d'années, la population à un chiffre plus élevé que celui du Bas-Canada. Si donc l'agriculture progressa rapidement, si le commerce prit une extension inusitée, si en un mot la province anglaise se développa et devint plus riche et plus prospère que la province française, il est facile d'en trouver l'explication dans la manière dont les budgets furent presque toujours manipulés. Le spectacle de ces familles canadiennes s'expatriant pour aller demander à l'étranger le pain que leur refusait le pays de leur naissance émut l'âme patriotique de certains membres du clergé. Un prêtre irlandais à la voix entraînante, à l'âme de feu, au cœur de missionnaire, se mit à la tête du mouvement dans le district de Montréal. Assemblées publiques, fondation de sociétés, organisation de caisses de secours, choix de cantons à coloniser, départ des colons, tout se fit avec un entrain, avec un désir sincère de servir la Religion et la Patrie et avec un enthousiasme admirable. Montréal eut ses établissements, Québec et les Trois-Rivières eurent chacun les leurs, et l'élan avec lequel le mouvement se propagea dans toute la province de Québec, eut pour résultat sinon de tarir l'émigration tout à fait, du moins d'acheminer l'excédent de population de^ vieilles paroisses vers les terres vacantes du voisinage. La colonisation, à partir de cet instant, devint et a toujours été depuis dans notre politique une question nationale de première importance. Les évêques du Bas-Canada patronisèrent énergiquement les efforts de leurs dignes prêtres, et à leur mémoire vénérée il convient d'associer les noms de M'M. O'Reilly, Bédard, Mailloux, Boucher et Hébert.
Lord Elgin ne demeura pas insensible lui non plus à cette patriotique agitation du Bas-Canada, et l'encouragea par sa parole et par ses actes. Le gouvernement fit des concessions gratuites de terres et abaissa notablement le prix des autres ; il fit commencer l'ouverture de chemins importants, et aida de toutes manières le mouvement.
Dans le même temps, M. l'abbé Mailloux et M. l'abbé Chiniquy parcouraient les villes et les campagnes du Bas- Canada, prêchant la tempérance, et entraînant les foules à renoncer à l'abus et jusqu'au simple usage des boissons enivrantes. Les effets de cette prédication furent vraiment merveilleux ; l'œuvre fut bénie et le peuple canadien est encore aujourd'hui (1899) le plus sobre de toutes les races qui l'entourent.
La question de la réforme parlementaire avait surgi durant la campagne électorale de 1847, et tout le monde s'accordait sur la nécessité de changer la loi inique de lord Sydenham en augmentant le nombre des circonscriptions» et en répartissant d'une façon plus équitable la masse dea électeurs dans chaque province. Sans tenir compte de l'opinion générale, M. Papineau s'empressa de mettre en tête de son programme la représentation basée sur la population. Or, M. Lafontaine et ses amis avaient depuis longtemps considéré comme un acte impolitique de déranger l'égalité de représentation dans les deux provinces. Cette mesure, à l'époque où elle avait été inscrite dans l'acte d'Union, constituait sans doute une injustice flagrante contre le Bas- Canada dont la population était beaucoup plus nombreuse que celle du Haut-Canada; mais l'immigration s'étant portée en masse vers cette dernière province, la différence s'était effacée graduellement au point qu'il était facile de prévoir qu'avant peu d'années la position se trouverait renversée.
Le propre de la politique c'est de prévoir, et c'est précisément parce que M. Lafontaine avait prévu cette éventualité qu'il s'était, dès 1843, déclaré en faveur du maintien do l'égalité de représentation décrétée par l'acte d'Union. Lei événements lui avaient donné raison, et il était assurément contraire à la prudence la plus ordinaire de chercher à détruire cette égalité au moment même où elle cessait de nous être défavorable.
" N'importe, répondait en substance V Avenir, organe de« '* démocrates, la réforme voulue par M. Lafontaine est trom- " peuse et fatale au Bas-Canada, car elle reconnaît impli- " citement l'acte d'Union et admet la justice du principe " odieux posé à l'égard de la représentation des deux pro- " vinces. " M. Papineau alla même jusqu'à dire qu'il acceptait sans hésiter toutes les conséquences de sa doctrine, quand même elle donnerait au Haut<^anada une représentation plus nombreuse que celle du Bas-Oanada.
Le 16 septembre, M. Sullivan fut nommé juge, M. Leslie, président du Conseil, le remplaça comme secrétaire provincial, et M. Merritt succéda à M. Leslie. Le gouvernement, pour donner à l'élément canadien la proportion à laquelle le chiffre de sa population lui donnait droit, nomma en outre huit nouveaux conseillers législatifs : MM. E. P. Taché, Leslie, Turgeon, Quesnel, Bourret, de Beaujeu, Ross et Méthot. Ces nominations permettaient au ministère de compter dans le Conseil sur une majorité favorable à sa politique, majorité qui sans cela lui aurait fait défaut.
Ainsi réorganisé, ayant ses mesures prêtes, le gouvernement aurait pu réunir les Chambres à la fin de l'automne s'il n'eut pas jugé préférable de tenir la session dans le même temps que celle du parlement anglais, afin de hâter le rappel des lois de navigation ; c'est pourquoi il attendit une couple de mois ; enfin, le 18 janvier 1849, le gouverneur général convoqua la législature.
Le discours du trône annonça le rétablissement de l'usage officiel de la langue française dans le parlement du Canada Uni, une amnistie générale accordée par Sa Majesté en faveur de tous ceux qui étaient impliqués dans les événements de 1837 et 1838, et la perspective d'obtenir sous peu, pour les autorités provinciales, le contrôle absolu de l'administration des postes et l'établissement d'un prix de port uniforme dans toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord. Le gouverneur général attira en outre l'attention des Chambres sur l'augmentation de la représentation parlementaire, le système de judicature, les lois scolaires et municipales du Bas-Canada, l'achèvement des canaux du Saint- Laurent, la création d'un fonds d'amortissement et la réorganisation de la dette provinciale ; en finissant. Son Excellence informa la Chambre que le parlement impérial avait fait un accueil favorable à ses représentations au sujet du rappel des lois de navigation.
Ce discours fut prononcé en anglais et en français par lord Elgin. Les Canadiens en éprouvèrent une joie immense. Il leur parut que leur belle langue n'avait jamais rendu des accents plus harmonieux ; dans la bouche du représentant de l'autorité impériale, elle prenait une fierté particulière, une grâce pleine de force, un sens élevé qu'ils semblaient ne pas lui avoir connus jusque-là. C'étaient d'ailleurs des choses bien françaises qu'elle exprimait puisqu'elle annonçait la réhabilitation nationale et un nouveau pacte solennel de justice. Elle reprenait son droit de cité, et consacrait définitivement le caractère fédéral de cette Constitution en 1841 qui n'avait été odieuse que parce que ses auteurs avaient voulu en faire une union législative au profit d'une seule religion, d'une seule langue et d'un seul peuple. Même sous l'ancien régime où le français était censé être sur le même pied que l'anglais, les gouverneurs
ouvraient les Chambres dans une seule langue, et chargeaient invariablement le président du Conseil législatif de lire en français le discours du trône. Aussi, on raconte que le vénérable patriote M. D. B. Viger fut tellement ému de ce qu'il entendait, qu'il s'écria : " Que mon âme est soulagée " d'entendre prononcer le discours du trône dans la langue " de mes pères ! "
Sir Allan McNab souleva le premier débat en demandant la production de la correspondance échangée entre le gou- ^ernement canadien et celui de Sa Majesté au sujet de l'amnistie. Sa proposition fut appuyée par MM. Gugy, Sherwood, de Toronto et L. J. Papineau; ce dernier en prit occasion pour rappeler avec beaucoup de vivacité les injustices commises par la métropole envers les Canadiens durant les troubles insurrectionnels de 1837 et 1838. Le ministère fit objection à cette demande à cause de la nature toute confidentielle des communications qui avaient été échangées entre les deux gouvernements ; d'ailleurs, le sujet était matière de prérogative royale, et c'était faire acte d'indiscrétion que de ne pas accepter avec empressement un acte de grâce accordé par la Souveraine. MM. Lafontaine, Baldwin et Cauchon firent valoir ces arguments, et la motion fut rejetée par 47 voix contre 18.
La discussion sur l'adresse s'ouvrit le 22. M. Papineau ayant proposé que le discours du trône fût considéré en comité général de toute la Chambre, sa proposition ne put rallier que 5 voix sur 59. M. N. Dumas, avocat éminent de Montréal et député de Leinster, se leva alors et proposa la réponse à l'adresse. " On s'attendait, dit M. A. Gérin-Lajoie, " à un discours chaleureux, entraînant, énergique ; M. Du- " mas fut froid, timide, embarrassé ; on voyait qu'il n'était " pas sur son terrain; la connaissance des faits politiques lui " manquait. En un mot, le discours de M. Dumas, comme
" on le disait alors, fut un fiasco. Le brillant avocat ne se " releva jamais de cet échec, et à l'expiration de son mandat " il se retira tout à fait de la politique. " Pareil fait est loin d'être unique dans notre histoire parlementaire.
Le colonel Prince parla après les proposeurs de l'adresse et se répandit en reproches amers contre le gouverneur^ parce qu'il avait lu le discours du trône en français. M. Papineau fut loin de partager cette opinion, maie sur tout le reste il dépassa le colonel Prince en violences contre le ministère. Il termina ce premier discours en proposant le plu» étrange des amendements.
Au paragraphe concernant la réforme électorale, il prit de nouveau la parole et proposa que la représentation fût répartie suivant le chiffre de la population. Il parla quatre fois sur l'adresse, deux fois en anglais et deux fois en français ; on calcula qu'en tout il avait parlé douze heure». \j Avenir, quelques jours plus tard, publia un discours qui fut considéré comme le résumé des quatre discours de M. Papineau. Nous allons le citer en entier malgré sa longueur, parce qu'il contient le programme de l'ancien chef du Bas-Canada, programme qu'il continua à développer dans le cours de cette mémorable session.
" Je me lève, dit M. Papineau, pour dire le peu de mots que j'ai à dire à l'occasion des circonstances qui ont accompagné la convocation du parlement provincial, cette année. Dans la manière qu'il a été, ouvert, il y a quelque chose d'inaccoutumé. C'est un acte de justice par trop agréable, trop digne d'approbation, de la part du souverain du pays pour qu'on pût se permettre d'en faire un sujet de basses railleries, comme on se l'est permis. Le gouverneur a prononcé son discours en français et en anglais. Le rétablissement de la langue française dans le parlement canadien était un acte de stricte justice, que nous devait l'auto-
rite constituée. Son Excellence remplissait donc son devoir en agissant comme il l'a fait. Il l'a fait avec toute l'attention et la courtoisie qu'on devait en justice au peuple de cette province, et on doit lui en savoir gré. L'année dernière, j'ai été blessé, j'ai été profondément affligé dans l'occasion solennelle où le parlement a été convoqué de voir que le discours du trône n'eût pas été prononcé en langue française. Dans les usages du pays cette pratique avait toujours eu lieu. Il est vrai que les gouverneurs, n'ayant pas toujours l'éducation qui semble inséparable de la langue du pays le plus civilisé de l'Europe, étaient souvent obligés de faire lire les discours par un de leurs subrogés, mais toujours était-il lu dans la langue française. Il n'y a que depuis l'Union des deux provinces que cet acte de justice a été interrompu.
" La personne chargée ordinairement de lire le discours 'du gouverneur, quand il ne pouvait pas le faire lui-même, était l'Orateur du Conseil, et comme il arrivait souvent luimême qu'il ne connaissait pas très bien la langue de ses compatriotes, il martyrisait, la plupart du temps, tellement le discours qu'on pouvait à peine le comprendre. C'est ainsi que l'Orateur du Conseil faisait dire au gouverneur qu'il désirait armer le plus tôt possible la malice canadienne. Le mot " malice " canadienne était comme à dessein, toujours substitué au mot milice canadienne. Le discours, ■cette année, a été prononcé en français avec dignité et d'une manière propre à faire honneur aux sentiments de celui qui l'a prononcé, et à lui mériter la reconnaissance du pays.
" Ceci posé, je dis que, quant à tout le reste de cette adresse, je n'y vois rien de louable, mais beaucoup à blâmer, beaucoup à reprendre ; je ne sais pas si c'est un piège tendu À cette Assemblée, ou si l'on a bien calculé la portée du dis-
cours qu'on a mis dans la bouche de Son Excellence. Toujours le second paragraphe de cette adresse nous entraînerait-il à compromettre le pays plus qu'il ne l'a jamais été, si nous l'acceptions sans explication, sans protestation. Voici ce paragraphe :
" Que cette Chambre a l'assurance que les preuves qu'a " données le peuple du Canada, pendant cette période d'ex- " citation et de malaise général, de son amour de l'ordre " et de son attachement à ses institutions, tendront à as- " seoir le crédit de la province sur une base plus solide et k. " l'avancement de sa prospérité. "
" Voilà, Monsieur l'Orateur, à mon avis, le ministère libéral à peine monté au pouvoir, qui déjà fait un pas rétrograde, qui descend, qui se rabaisse jusqu'à jouer le rôle da ci-devant Conseil spécial de lord Sydenham. Cet éloge san* mesure, cet éloge insensé que nous font nos ministres, de la constitution bâtarde qui a été imposée au pays, cet éloge sans restriction de l'acte d'Union, met les membres du cabinet soi-disant libéral en contradiction directe avec euxmêmes ; il contraste on ne peut plus avec leur passé, avec leurs protestations (quand ces protestations pouvaient leur profiter et les porter au pouvoir) contre l'acte d'Union. Rien de plus opposé, de plus contradictoire, que leur conduite d'alors et celle d'aujourd'hui, que leurs déclarations sur les hustings et leurs déclarations du jour. Quoi, l'acte d'Union a-t-il donc subi des changements tels que nous devions maintenant une approbation entière à ce que nous avions été si unanimes d'abord à condamner ? Mais on veut faire contraster l'acte d'Union avec l'acte de constitution qui nous régissait auparavant, on met ces deux constitutions en contraste ; pourquoi ? Pour prouver que celle-ci ne doit plus autoriser, soulever aucune réclamation.
" Néanmoins, le 23 juin 1841, les membres libéraux de la Chambre d'alors, qui sont les mêmes que ceux d'aujourd'hui, qui votaient dans un sens en 41, et qui votent dans un sens contraire en 49, voulant toujours néanmoins conserver le même nom, ces mêmes libéraux s'exprimaient dans les termes suivants :
" Nous regrettons que la province du Bas-Canada n'ait "" pas été consultée sur la constitution qui est substituée à -'' celle qui existait par l'acte de 1791, et qu'il y ait des pas- -" sages, dans l'acte qui constitue le gouvernement des Ca- ^' nadas, qui sont contraires à la justice et aux droits com- ^^ muns de sujets britanniques. "
(Signé) ARMSTRONG, BALDWIN, BOUTHILLIER, CHRISTIE, HINCKS, MORIN et PRICE.
" Cette profession de foi si sage était appuyée par les mêmes hommes qui viennent nous dire sans rougir que la tranquillité du pays est due à la sagesse, à la supériorité de nos institutions ; et ces hommes-là veulent se faire donner le titre de libéraux; ils se plaisent à se le donner entre eux ! Ils veulent ijrendre le nom de libéraux maintenant encore qu'il y a une contradiction si palpable, si flagrante entr':i leur doctrine d'alors et celle d'aujourd'hui. Loin de penser <îomme eux, je trouve la constitution sous laquelle nous sommes régis extrêmement fautive, extrêmement tyrannique et démoralisatrice. Conçue par des hommes d'Etat au génie aussi étroit que malfaisant, aussi petit qu'était grand un de ceux qui, dans des circonstances plus heureuses, avaient préparé l'acte de 91, elle n'a eu jusqu'ici et ne peut avoir dans la suite que des effets dangereux, des résultats ruineux et destructifs. Je proposerai donc un amendement au paragraphe de l'adresse auquel je fais allusion.
" Mais avant, je ferai remarquer que ce sont des considé-
rations singulièrement sordides, que d'annoncer pour récompense à un peuple dont on approuve la tranquillité, dont on dit que sa tranquillité est louable dans des circonstances extraordinaires, dans des circonstances où le monde entier est soulevé comme sous l'effet d'un volcan, où l'on aurait pu en conséquence s'attendre à ce que cette surexcitation qu'il y avait dans toute l'Europe, aurait pu avoir ici du retentissement, que d'annoncer, dis-je, à un peuple, ou plutôt que de lui dire : — Pour te punir d'une conduite si " méritoire, dans des circonstances aussi difficiles, tu peux " espérer que bientôt le crédit public va revivre. " Pour des libéraux qui l'eussent été dans le cœur et non seulement sur les lèvres et à l'extérieur, il y avait bien d'autres conclusions infiniment plus nobles, infiniment plus honorables et pour le gouvernement et pour le peuple, à tirer de la tranquillité qui règne, je dirai à un degré lamentable, dans la province. C'est, entre autres, que le peuple, qui savait ainsi aimer l'ordre, ne renonçait pas pour cela au désir d'obtenir plus de libertés, n'était pas insensible à l'injustice de l'acte d'Union des deux Canadas, mais que pour prix de cette tranquillité, il méritait la confiance des autorités supérieures, que le temps était venu où l'on pouvait lui accorder de larges libertés. Puisqu'on nous invite donc aujourd'hui à louer ce qu'on a blâmé et repoussé courageusement dans d'autres temps, ce que, je suis sûr, la grande majorité du pays condamne encore, c'est-à-dire l'acte d'Union, je ne crois pas que cette Chambre puisse, en honneur, en conscience, voter ce paragraphe de la présente adresse, mais qu'on doit au pays, qu'on se doit à soi-même, d'y substituer des amendements exprimant les vœux bien connus de la nation. Je lirai donc celui que je tiens ici et que je crois approprié aux circonstances :
" Que cette tranquillité que le peuple des Canadas a su
"conserver au milieu de l'agitation profonde et générale " qui a poussé les nations les plus éclairées de l'Europe aux " plus nobles efforts, souvent couronnés d'heureux succès, " pour changer et transformer leurs gouvernements vicieux, " follement attachés à des usurpations surprises par la " fraude ou conquises par la violence durant la barbarie du " moyen âge, mais devenus intolérables, bientôt impossibles " en présence de la libre discussion et des lumières du XIXe " siècle, prouve que les Canadiens de toutes classes et de " toutes origines se sont montrés amis de l'ordre à ce degré " qu'ils méritent d'être dotés d'institutions politiques beau- " coup plus libres et libérales, que ne l'est la constitution " fautive qui leur a été imposée contrairement à leurs re- " montrances et à leurs pétitions réitérées contre la réu- " nion des deux Canadas, sagement séparés, et pour leur "mutuel avantage en 1791. Que jusqu'à ce que le vœu "philanthropique et judicieux de ce grand et prévoyant "' homme d'Etat, Charles James Fox, soit accompli, c'est-à- " dire jusqu'à ce que nos institutions aient été réformées " par l'extension du principe d'élection à beaucoup d'autres " charges et départements que ceux où il prévaut, au poinr, " disait-il, de nous rien laisser à envier à nos voisins, nous " n'avons pas plus de chances dans l'avenir que nous en " avons eu durant un long et pénible passé, d'obtenir le bon " gouvernement de la province, et par son bon gouverne- " ment, la prospérité générale et le contentement général " de ses habitants ..."
" Il y a quelque chose d'étonnant, continue M. Papineau, dans la situation que se font les partis de ce pays. Ces années dernières on a appelé au pouvoir un ministère tory, celui qui a été déplacé, il n'y a encore que quelques semaines. A son entrée au pouvoir, il a préparé, suivant les habitudes, un discours au gouverneur. Qu'est-il arrivé ? Le
parti libéral, indigné de la manière d'agir de ce ministère, a répudié de toutes ses forces les vues contenues dans ce discours, on n'a pas pu trouver d'expressions assez fortes pour le condamner, le ridiculiser. Eh bien, aujourd'hui, ce parti libéral, si fier alors de ses droits, accepte en entier le discours de ces hommes auxquels ils avaient cru devoir faire de si amers reproches. On n'en a ôté que les mots : Otes-vous de là qii^o?i s'y mette ! Tout le reste convenait entièrement au parti libéral. Aujourd'hui ce qu'on a blâmé est approuvé. Il y a entente cordiale entre des hommes qui s'étaient formés en deux partis. Le discours de nos ministres actuels est le même discours que celui du ministère tory, moins ce trait qui le rend encore moins libéral que celui de l'année dernière, c'est cette lâche approbation, sans protestation aucune, de l'acte d'Union. Le parti libéral compose un discours qui convient en tout point au parti tory qu'il a tant méprisé, tant combattu.
" Voilà un échange de compliments qui nous justifie bien, je pense, de dire qu'il y a autant de mal de part et d'autre ; que nous ne pouvons rien attendre de mieux de ceux-ci que de ceux-là. Depuis que je suis de retour au pays, j'ai été à portée d'examiner les choses, d'étudier les hommes, et je puis dire d'un côté que les torys sont meilleurs que je ne les pensais, et, d'un autre côté, que les libéraux sont loin d'être ce que je les croyais, que j'en ai une idée très inférieure à celle que je m'en étais formée.
" Tout ce que ceux-ci ont dit contre leurs adversaires, on peut le répéter aujourd'hui. Il n'y a pas une seule des injustices que nos ministres libéraux ont reprochées au ministère tory qu'on ne puisse aussi leur reprocher à juste titre. Ils ont imité tour à tour toutes les fautes de leurs prédécesseurs et, quant à moi, je dois l'avouer, je ne vois pas de différence essentielle, de différence marquée, entre
ces deux partis politiques, entre les torys et les libéraux. Je dois aussi dire, M. l'Orateur, puisqu'on à voulu faire allusion à l'agitation qui prévaut par toute l'Europe, qu'on aurait dû, dans le discours du trône, insérer au moins quelques mots de sympathie en faveur des nobles et courageux efforts qui viennent d'être faits en Europe contre toutes le« tyrannies, contre toutes espèces de despotisme.
" Est-ce que nos ministres, s'ils entendent par le mot libéralité ce qu'on doit entendre, s'ils ne lui donnent pas une signification autre que celle qu'il comporte, une signification tout à fait à leur usage particulier, est-ce qu'ils ne doivent pas concourir dans les sublimes combats des peuples contre leurs oppresseurs, dans les efforts d'hommes généreux qui se dévouent à combattre le despotisme pour lui substituer le principe démocratique des idées d'égalité et de fraternité humaines, est-ce que ces hommes ne devaient pas obtenir de la part d'un cabinet vraiment libéral, une expression de sympathie et d'approbation ? Quoi, on sait que la liberté, ce principe de vie des nations, ne régnait nulle part, qu'elle était partout foulée aux pieds, que les grandes et belles luttes dans lesquelles on est entré ont été entreprises pour reconquérir cette liberté, et on n'a pas dit un mot de sympathie pour la France quand on voit une ligue puissante s'y établir pour renverser le gouvernement militaire qui tient ce noble empire dans l'oppression et y substituer un gouvernement libre et indépendant, et ses idées de liberté commerciale qui font le bonheur de la société américaine ? Un ministère vraiment libéral n'aurait fait aucune allusion à ce sujet s'il n'avait pas la force et l'énergie d'applaudir à un peuple qui cherche à s'émanciper, à se procurer un gouvernement libre, ou il aurait eu des paroles de sympathie à faire entendre en sa faveur. Qui a pu observer l'état de l'Europe sans s'apercevoir qu'il n'y a pas de despotisme
plus dégradant que celui qui régnait en Autriche ; que c'était un gouvernement militaire des plus tyranniques, des plus méprisables? Eh bien, notre ministère colonial n'a pas la force de dire que l'agitation qui a renversé un pareil gouvernement est heureuse. Mais l'Angleterre dont vous admirez tous les procédés consent à ce mouvement ; mais elle envoie des ambassadeurs pour aider les Siciliens à se soustraire à la domination malveillante, oppressive, du roi de Naples ! Pourquoi ne trouve-t-on donc pas une seule pensée de sympathie chez nos ministi-es ? Oh, c'est, voyez-vous, qu'ils veulent la tranquillité jusqu'à l'indifférence, à l'insouciance pour les libertés publiques, et que, profitant des antécédents anglais, ils viennent nous proposer de consacrer l'asservissement du pays, nous disant que la tranquillité qui se fait remarquer en Canada, est due à l'attachement du peuple canadien pour ses institutions qui ne sont que l'acte d'Union qui nous a été proposé par la violence, acte inique, qui n'a eu pour nous que des effets déplorables, et qui ne pourra jamais que conduire à notre asservissement.
" Eh bien, ce sont des ministres libéraux qui nous proposent de pareilles mesures î Je leur demanderai donc de me dire, de me désigner, quelle est la disposition de l'acte d'Union qui mérite l'approbation de qui que ce soit parmi nous ? Le système de la représentation a été faussé sans l'ombre d'excuse dans cet acte arbitraire ; les bourgs-pourris ont été multipliés sans réserve, et des ministres libéraux s'attachent à les conserver ? Ils nous présentent une mesure de représentation où rien n'est changé, approuvant aiijourd'hui, comme sur bien d'autres sujets, ce qu'ils avaient condamné dans des temps passés. Quiconque aurait, il n'y a que quelque temps, osé applaudir à l'acte d'Union n'aurait, à coup sûr, pas manqué d'éprouver leurs ressentiments,
d'être en butte de leur part à d'amers reproches, à d'énergiques accusations. Quand, il n'y a encore que quelque temps, on signait de toutes parts dans le pays des requête** pour s'opposer à l'acte d'Union, pour témoigner l'indignation qu'il causait au peuple canadien, quiconque aurait pu souscrire à cet acte d'infamie, aurait perdu sans retour sa popularité, l'estime publique. Eh bien, je demande à ces mêmes hommes, qui étaient alors si grands ennemis de l'Union, qui ont voté dans le temps contre cette mesure, j(.' leur demande, je les sollicite dans l'intérêt public, de vouloir bien seconder ma motion, je trouve, parmi ces personnes, messieurs Christie et Price, et beaucoup d'autres membres de cette Chambre. J'interpelle donc ces membres, s'ils tiennent le moindrement à être conséquente avec euxmêmes, s'ils entretiennent les mêmes idées quant au pouvoir qu'avant d'y être assis, de le démontrer, de le prouver en secondant ma motion. J'aurai probablement le chagrin de les voir se tenir en arrière, se refuser à ma demande. Eh bien, si je ne trouve plus de courage, plus d'indépendance chez eux, d'autres hommes auront peut-être ce courage, cette indépendance pour comprendre qu'on ne doit jamais être assez attaché à un ministère, assez servile à son égard, pour repousser, dans le seul but de plaire, une bonne proposition, de quelque part qu'elle vienne.
" On a beaucoup blâmé, M. l'Orateur, le parti tory à cause de ses antécédents. Eh bien, je déclare ici que, quand aucun des membres de ce parti, aussi bien de quelque autre parti que ce soit, aura une bonne mesure à proposer, soit le rappel de l'acte d'Union, soit la réforme des dispositions vicieuses de cet acte, je serai toujours prêt à seconder sa mesure et à lui donner mon concours, sans regarder à quel parti ni à quelle origine il pourrait appartenir. Il me répugne de voir jusqu'à quel point les partis en Canada sont