HISTOIRE DU CANADA 23T
aujourd'hui liés, enchaînés, qu'on n'agisse jamais que d'après cette considération, que s'opposer à une mesure, c'est s'opposer au ministère, c'est lui nuire, ce qu'on doit bien se garder de faire. Tout a été sacrifié à cette misérable considération de conserver le pouvoir. J'ai toujours combattu pour le principe de Télection populaire, j'ai toujours voulu une Chambre forte et un gouvernement faible. On a établi, pour notre prétendu gouvernement responsable, une digue contre ce principe démocratique, un principe contraire qui déjà a avili le pays tout entier. Nous avons tout abandonné en faveur de quelques hommes ; nous avons tout jeté sous les pieds pour les porter au pouvoir. Nous leur faisions ce sacrifice en leur qualité d'amis des libertés du peuple ; et aujourd'hui ils sont les premiers à s'opposer à ces libertés, dont ils s'étaient faits les champions. Tout esprit d'indépendance et de liberté d'examen et de discussion est par eux soigneusement étouffé.
" Qu'y a-t-il donc de si beau dans cet acte d'Union, pour qu'on s'y attache si fortement ? Qu'y a-t-on donc découvert de si excellent, qu'on n'y avait pas aperçu avant d'être monté au pouvoir ?
" Pour moi, je n'y vois que des infamies, je n'y vois toujours que des iniquités, toujours qu'une loi de proscription et de tyrannie contre mes compatriotes. Je trouve de l'injustice et de l'oppression dans chacune de ses dispositions. Aussi, dans un pays nouveau, pauvre, dans un pays où l'éducation est rare (et parce qu'elle est rare, elle doit être appréciée plus qu'ailleurs), dans un tel pays on doit laisser la liberté la plus entière dans le choix des représentants. On a voulu faire des qualifications qui n'existent pas, qu'on ne reconnaît pas en Amérique, qui ont été répudiées depuis longtemps. Le président des Etats-Unis lui-même peut être élu sans qualifications de propriété, sans autres qualifica-
tions enfin que celles de son mérite, de ses talents et de la confiance publique ; et en Canada, il faut, pour avoir droit d'être élu membre de la Chambre représentative, une qualification territoriale, une qualification de cinq cents loui«. N'est-ce pas là une absurdité ?
" On demande des qualifications pécuniaires pour les membres de la Chambre d'Assemblée, et l'on n'en demande pas pour les membres du Conseil. Qu'y a-t-il, dans des dispositions absurdes comme celles-là, de si admirable, que nos ministres viennent nous inviter à leur donner une approbation sans limite ?
^' La première garantie d'un bon gouvernement est une sage représentation ; et ici, il n'y a que l'homme riche qui puisse être envoyé en parlement par ses concitoyens ; un homme sans propriété, eût-il toute l'énergie^, tous les talents, tout le patriotisme possible, ne peut jouir du même droit. Ne vaudrait-il donc pas mieux que cet homme de talent, sans qualifications pécuniaires, occupât une place dans cette Chambre, plutôt qu'un mauvais citoyen, une personne incapable avec cinq cents louis? Mais, c'est l'habitude en Angleterre et ça suffit à notre ministère libéral. Si on admet ici ce système, c'est qu'on veut toujours imiter l'Angleterre, c'est qu'on veut l'imiter à tort à travers, c'est qu'on a des affections, des goûts bien prononcés pour tout ce qui tient des procédés anglais. Si une chose se fait en Angleterre, vite il faut l'admettre ici, l'admettre sans considération, sans examiner si elle est bien fondée ou non en raison. Est-ce là encore une conduite qui mérite de l'approbation, qui fait honneur au jugement de nos ministres? certainement non. Ce n'est pas là ce qu'il faut faire. Il ne faut pas être reconnaissant quand on vous maltraite.
" Maintenant, M. l'Orateur, est-ce la disposition suivante qui plaît tant à nos ministres, qui les attache si fort à
l'acte d'Union ? Cette disposition est celle qui veut que le quorum de cette Chambre se compose de 20 membres, et qu'ainsi le gouvernement, avec une poignée d'amis, quand il voudra, pourra passer toutes les mesures qu'il désirera. C'est là ce qu'on appelle du bon sens. Mais c'est la législation des âges de barbarie, c'est un système répudié par tous les jurisconsultes du jour. Je sais bien que, dans la Chambre des Communes en Angleterre, il y a plus de 640 membres et que 60 forment un quorum, tant il est vrai que la rouille des siècles ronge ce gouvernement.
" Après tout, cela n'est plus de notre temps, c'est de la vieillerie ; et, quand on forme des constitutions, de nos jours, dans l'âge actuel, on doit surtout éviter d'y laisser introduire de semblables abus, de si funestes dispositions. Dans toute l'étendue de la confédération américaine, il n'y a pas d'exemple qu'on laisse ainsi à une minorité le pouvoir de passer les lois les plus nuisibles, et d'enchaîner ainsi la société pour des années entières. C'est surtout dans ce pays où le patronage de la Couronne domine, comme dans celuici, qu'on doit se mettre en garde contre de pareilles velléités. Autrement, il sera toujours possible au pouvoir de concentrer entre ses mains, pendant des sessions même prolongées, toute la législation du pays. Il pourra toujours, il lui sera toujours facile, de profiter de cette puissance d'action, d'une petite minorité, pour législater comme il l'entendra et contre les vœux du pays. Dans tous les gouvernements qui ont été constitués dans un siècle comme celui-ci, oii l'on s'accorde à consacrer comme principe une égalité de droits entre tous les hommes, entre le pauvre et le riche, entre l'ignorant et le savant, et qu'en conséquence ces droits doivent être également défendus et représentés ; dans ces gouvernements, dis-je, on a reconnu comme principe général, universel, que le corps législatif n'était compétent à agir
que quand la majorité était présente. Ainsi, en France, dans la Belgique, aux Etats-Unis, partout où on a voulu laisser au peuple ses libertés, on a repoussé, on s'est bien gardé d'admettre des principes aussi évidemment illogiques, erronés, que celui de créer ainsi une minorité puissante, assez puissante pour disposer à son gré même de l'avenir et du bonheur du peuple.
" Les autres dispositions du bill qu'on présente à notre approbation, sont simplement pour nous faire consentir, au moins tacitement, à payer les dettes du Haut-Canada. On nous laisse entendre que ces travaux finiront par nous profiter ; et c'est en dorant ainsi la pilule qu'on veut nous la faire avaler, est-ce là la partie du bill à laquelle on veut nous faire applaudir, qui est de nature à exciter le moindrement notre admiration ? Ce paragraphe pourtant, si nous allions de voter, nous surprendrait, nous arracherait à notre insu une approbation formelle d'un acte qui a si justement été regardé comme odieux, qui a été répudié comme tel par tout le pays. A l'époque où dans cette Chambre on a protesté contre l'acte d'Union, on doit l'avoir fait avec sincérité ; pourquoi donc, maintenant que j'y suis, sans qu'il y ait eu de mon choix, que je n'y suis rentré qu'après avoii; franchement déclaré à ceux qui voulaient m'y envoyer, que je préférais ne pas y aller et que je désirais vivre à l'écart, qu'après avoir donné ouvertement les raisons pour lesquelles je ne voulais pas rentrer de nouveau dans la vie publique, pourquoi donc, quand je dis que l'acte d'Union est injuste et que je protesterai toujours contre cet acte, pourquoi cette clameur si grande qui s'élève contre moi ?
"Ai-je fait autre chose que répéter ce qu'avaient dit avant moi tous ceux qui dans cette Chambre m'en font un crime aujourd'hui? Dans quels termes ne s'était-on pas récrié contre cet acte ? A-t-on jamais trouvé d'expressions
trop fortes pour le qualifier ? De quelles expressions s'eston servi quand on en a appelé au peuple du pays, quand on a voulu lui faire signer des requêtes contre cet acte odieux ? Le manifeste du comité constitutionnel de Québec n'avait-il pas dit : —
" Aucune considération quelconque ne devra nous induire " à voter pour aucun candidat qui ne " désapprouve pas " " l'Union et ses " iniques dispositions " : car en votant pour " un tel candidat nous " consentirions à l'acte ", nous ap- " prouverions tous ceux qui " l'ont conseillé ". Nous pro- " clamerions notre PROPRE DESHONNEUR, et nous "DESHONORERIONS notre propre pays, en tendant le " cou au joug. "
" Voilà ce que disait le manifeste de Québec, et ce que tout le district de Québec a approuvé. Aurait-on pu alors prévoir que ceux mêmes qui étaient à la tête du mouvement, qui signaient ce manifeste, viendraient plus tard applaudir à cette Union qu'ils stigmatisaient comme infâme ? Auraiton pu prévoir qu'ils seraient les premiers à applaudir à la mémoire de lord Sydenham ? Si cet homme était aujourd'hui à la tête du gouvernement, pourrait-il désirer un autre discours comportant une approbation plus complète de sa conduite envers les Canadiens, que celui qu'on veut nous faire approuver dans le moment actuel ?
" Si donc, M. l'Orateur, le pays tout entier a pu s'exprim,er à la fois avec tant de force et de justice contre cet acte aussi abrutissant, pourquoi et de quel droit a-t-on mis tant d'acharnement et d'animosité à condamner celui qui ne faisait qu'exprimer, qu'énoncer avant lui, et qu'avait approuvé le peuple canadien tout d'une seule voix? Pourquoi? Le voici : c'est qu'on savait que celui qui osait ainsi élever
la voix pour crier contre l'injustice, était un homme sincère; qu'une fois que le devoir l'aurait appelé à faire connaître fies convictions, il ne les abandonnerait jamais, que ça ne «erait pas une fois pour toutes, en 1841, qu'il aurait voté des résolutions, pour n'en plus parler dans la suite, mais que toujours, en toutes occasions, il ramènerait le sujet devant le pays, finirait par faire rougir, par couvrir de mépris ceux qui applaudissaient, qui aidaient à son asservissement. Je proposerai donc, M. l'Orateur, sur ce second paragraphe, l'amendement suivant. Peu m'importe qu'il soit appuyé ou non. J'ai toujours donné mes opinions sans considération pour qui que ce soit, sans que jamais aucun pouvoir, aucune intrigue ait pu m'en détourner, toujours dans l'intention seule de les énoncer publiquement. Voici donc l'amendement que je prop'ose à ce paragraphe. Je voudrais que les mots suivants y soient insérés :
" Pourvu que cette augmentation, respectant les règles " de l'équité et de cette justice légale strictement due aux " habitants de toutes les parties de la province indistincte- "ment, répartisse la représentation en proportion des po- "pulations et ne comporte pas le plan odieux, justement '• repoussé par lord Durham, de donner un égal nombre de "représentants aux deux provinces, en violation des prin- " cipes de la représentation, par une injustice qui soulève- "rait contre ce projet l'opinion publique en Angleterre " comme en Amérique, et qui, ainsi que le comité général de " la réforme et du progrès de Québec l'énonça aussi forte- " ment que judicieusement, consacrerait l'oppression du " Bas-Canada comme localité, l'oppression des Canadiens- " Français comme race. "
" Je prie, ajouta M. Papineau, quelque honorable membre de vouloir bien me seconder, non pas que je veuille le
faire se démettre de ses opinions en ma faveur, mais afin que ma protestation puisse entrer dans le journal de cette Chambre. Je voudrais un homme qui voulût me rendre eo service, afin de me fournir l'occasion de faire connaître mon opinion à ce sujet, et que, quand même j'aurais l'honneur d'être seul de cette opinion, elle fût bien constatée.
" Ceci fait, M. l'Orateur, je dis que la conclusion que l'on a tirée de la tranquillité du pays, devait être tout autre que celle qu'on en a tirée. Cette tranquillité donnait droit au peuple d'attendre justice de la part de son gouvernement. Je dis que cette tranquillité, — au lieu de l'agitation profonde qui a poussé les nations les plus éclairées de l'Europe aux plus nobles efforts, pour réformer ou renverser des gouvernements attachés aux coutumes devenues intolérables, impossibles, en présence de la liberté de discussion qui règne de nos jours, en présence des lumières qui se répandent de toutes parts, — prouve que les Canadiens de toutes les classes sont amis de l'ordre à ce degré, qu'ils ont droit d'être dotés d'une constitution plus libérale que celle qui leur a été imposée par la force brutale d'une faction haineuse ; et cela contrairement à leurs vœux fortement exprimés, contrairement à toute leur opjposition contre l'Union des deux Canadas, sagement séparés pour leur mutuel avantage.
" ^laintenant je ferai remarquer à cette Chambre que le discours, dans ce passage, vous dit que la tranquillité dui pays doit avoir pour récompense le rétablissement du crédit de la province. Cette partie, en particulier, du discour» est plus propre que toute l'agitation possible dans les assemblées publiques, plus propre que quoi que ce soit à détruire le crédit public. Si on avait voulu véritablement rétablir le crédit public, il aurait fallu donner des sûretés au peuple. Il fallait donc dire qu'on était libéral, mais non pa*
libéral et prodigue du revenu public, qu'on était libéral, mais libéral en ce sens, qu'on donnerait une attention particulière à diminuer les dépenses du service public, à réduire à un taux raisonnable les salaires de tous les départements, enfin qu'il y avait de nombreuses économies de possibles et qu'on était décidé à les faire.
" Il y avait d'autres considérations aussi qu'on pouvait faire valoir, qu'on pouvait mettre devant les yeux des habitants de la province pour donner au crédit quelques chances de se rétablir ; il fallait dire, puisque l'Angleterre avait changé sa politique, que nous avions des réclamations à faire. Il n'y a que quelques années, l'éloge des lois commerciales anglaises était dans toutes les bouches. C'est alors que nous avons cru au système proclamé en Angleterre, et que, sur la foi de ce royaume dont nous dépendons, ce qui est la cause de la gêne qui prévaut actuellement parmi nous, nous nous sommes engagés dans des entreprises de colonisation établies sur un pied rien moins que fou. Nous avons contracté une dette de seize millions de piastres. Pourquoi ? parce que nous nous disons : " Puisque les blés " canadiens sont reçus avec avantage sur les marchés d'An- " gleterre, il y aura un très grand commerce parmi nous, '* nous aurons la supériorité sur les habitants du voisinage, " nous pourrons au moins entrer en concurrence avec eux, ** nous sommes donc justifiés de nous lancer dans des en- '* treprises aussi coûteuses. "
" Il y a eu de l'erreur dans l'idée de faire des canaux dans des dimensions d'ostentation et non d'utilité. Il y a folie à croire que des vaisseaux européens se rendront jamais, par nos canaux, jusqu'à une distance si considérable. Le cours des eaux, les vents, tout leur est contraire, et rendra toujours ces voyages trop longs et trop coûteux, pour qu'il n'y ait pas de la rêverie dans cette idée d'entreprendre la con-
fection des canaux si vastes pour permettre aux vaisseaux d'Europe de se rendre jusqu'aux lacs Non, cela n'aura jamais lieu; je le dis sans crainte, car tout me prouve que c'est impossible. La continuation de la navigation de notre fleuve jusqu'à Kingston ne pourra jamais ainsi se réaliser avec profit, et toutes les dépenses faites dans ce but étaient un acte de folie. Mais l'Angleterre n'a pas été plus sage ; elle a applaudi à notre folie, elle nous y a poussés en nous promettant une protection qu'aujourd'hui elle nous retire. " Eh bien, il fallait dire à l'Angleterre que si elle nous reniait ainsi, nous ne pourrions jamais faire face à nos engagements. C'est elle qui profite de ses changements dans ses lois commerciales ; c'est nous qui devons en souffrir ; devons-nous en payer les dépenses ? Ce changement de politique est fort sage pour l'Angleterre ; son peuple ne peut manquer d'y gagner, mais comme c'est à son invitation, d'après ses promesses que ces travaux publics ont été entrepris, je dis qu'elle doit se charger des dettes qu'ils nous ont coûtées, puisqu'elle nous met, contrairement à sa parole, dans l'impossibilité d'en profiter. Sans cela jamais notre crédit ne pourra se rétablir. L'intérêt de cette somme a ajouté à nos dépenses, et quoique nos taxes aient été redoublées, nous en sommes réduits à un système de crédit qui va de pire en pire. Lorsque viendra le remboursement de la dette publique, quelles seront nos mesures ? Auparavant les Canadiens pouvaient vendre leurs blés avec profit sur les marchés anglais ; aujourd'hui ils ne le peuvent plus. Déjà même les marchands des Etats-Unis vont acheter leurs grains et les farines du Haut-Canada et trouvent moyen de se rendre sur les marchés anglais avant que nous ne puissions y arriver. Nos canaux sont donc inutiles. Les canaux du Saint-Laurent sont aujourd'hui ce qu'est le canal Rideau, entrepris lui aussi sous l'inspiration de l'Angle-
•terre. Cette entreprise du canal Rideau, parce qu'elle a été faite sur une échelle trop vaste, ne vaut rien du tout, et il en est de même de nos canaux du Saint-Laurent. Nous devons donc dire à l'Angleterre : — " Nous ne voulons ni de " vous ni de vos dons ; vos dons seraient notre ruine. "
" Le sort du canal Rideau nous dévoile le sort des canaux du Saint-Laurent. Déjà les blés du Haut-Canada passent par l'Etat de New- York. Ils ont déjà commencé à prendre cette route, quoiqu'ils aient encore des droits assez élevéïs à payer. Au premier février prochain il n'y aura plus la moindre protection en notre faveur et les Etats-Unis seront mis sur le même pied que nous sur les marchés anglais. Encore une fois, cette loi est sage de la part de l'Angleterre. Ses ouvriers qui, avec quatorze à quinze heures de travail par jour, peuvent à peine suffire à leur subsistance, s'en trouveront soulagés. C'est un acte de justice qui est dû -à la masse du peuple de la Grande-Bretagne, pour qui ces lois haussaient le prix du pain. Une bonne administration ne peut donc qu'approuver la conduite du gouvernement anglais en cette circonstance. Nous n'avons pas le droit de demander qu'en Angleterre la classe ouvrière souffre pour nous enrichir. Cette politique du gouvernement métropolitain a été juste pour le peuple anglais, mais injuste pour nous, et nous avons droit de nous en plaindre. La libre navigation et la compétition entre les vaisseaux qui viennent chercher nos produits, nous donneront un léger soulagement. Ce sera un gain pour le cultivateur, mais nous ne pouvons pas nous flatter que, même avec la libre navigation et la compétition entre les vaisseaux étrangers, nos canaux soient jamais capables de réaliser les espérances qu'on veut bien en attendre.
" L'Etat de New-York est cinquante fois et cent fois riche .«omme les Canadas unis. Il est en voie de racheter sa
dette, il a tiré de ses canaux près de quatre millions de piastres dans le cours de l'année dernière, tandis que nous en avons à peine tiré cinquante mille louis. Et, c'est avec des chances si inégales que nous voudrions tirer d'un ai riche Etat des profits qu'il a su se donner? Nous n'y réussirons jamais. Les habitants de l'Etat de New-York ont bien plus que nous les moyens de soutenir la concurrence. Je traite donc tout cela de conte jaune et de projets misérables. I
" Nous obtiendrons, je le souhaite, la liberté de la navigation sur le Saint-Laurent. Mais supposé même que nous l'obtenions, il n'en est pas moins vrai de dire que les Américains, au moyen de leurs chemins de fer, peuvent transporter facilement à New- York tous les produits de l'Ouest, sans prendre la voie du Saint-Laurent. Mais dans le cas même où les Américains auraient besoin de cette liberté de navigation et qu'on la leur accorderait, ils ne se fieront pas à la promesse du gouvernement colonial; ils traiteront avec l'Angleterre, et ils diront: " Puisque cette mesure est aussi utile pour l'Angleterre que pour nous, nous ne voulons pas qu'elle soit sujette à varier tous les jours, à changer avec les partis en Canada. Le gouvernement américain aura bien la sagesse de stipuler que cet avantage devra durer toujours. Eh bien, s'il était vrai qu'une partie du commerce des Américains prit la route du Saint-Laurent, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen pour eux d'attirer de leur côté les revenus en construisant des canaux qu'ils pourraient faire à meilleur marché que nous.
" Il arriverait alors ce qui est arrivé pendant que nous faisions ces canaux. Nous les croyions indispensables, on a étudié les chenaux, et depuis l'on a vu passer des vaisseaux de cinquante tonneaux dans ces mêmes chenaux que l'on aurait cru jamais ne pouvoir naviguer. Il en sera de même
des chenaux du Saint-Laurent ; plus on y refléchira, plus on en sentira l'inutilité ; plus on étudiera et plus les facilités de contre-balancer les avantages naturels du Saint-Laurent seront augmentés, et nos canaux ne pourront ainsi jamais être profitables. Ainsi, dans ces circonstances, si les ministres avaient voulu relever le crédit public, ils auraient dû parler d'économie d'abord, montrer que la dissipation jusqu'ici avait régné à un degré effrayant, mais que dorénavant l'économie allait être à l'ordre du jour, que les places allaient être diminuées en nombre, que les salaires allaient être réduits, enfin que l'ordre et l'économie en tout allaient être substitués au désordre et à la prodigalité dans l'administration des deniers publics.
" Voilà les observations que j'avais à faire sur ce paragraphe de l'adresse. Il en est beaucoup d'autres qui demanderaient à mon avis des améliorations, des amendements. Néanmoins, je laisse à d'autres de les proposer. Il me semble que d'autres doivent prendre à tâche de rendue moins imparfaite cette œuvre misérable. Quant à moi je ne proposerai d'amendements que sur ce que j'y trouve de plus vicieux ; ainsi j'en proposerai encore un sur le paragraphe qui parle de la représentation, et je me permettrai de l'accompagner de quelques réflexions. Cet amendement, il n'y a pas bien longtemps, n'aurait certainement pas manqué de trouver des approbations dans plusieurs des membres qui vont aujourd'hui s'y opposer dans cette Chambre. Je veux que mon vote ne puisse pas paraître avoir été ajouté à une proposition qui me répugne, que je regarde comme déshonorante, mais que j'ai paru avoir fait des efforts pour m'y opposer. Je propose donc qu'après les derniers mots du paragraphe du discours qui a rapport à la représentation, on ajoute l'amendement que je viens de lire.
"Sur cet amendement, M. l'Orateur, ce que j'ai à dire,
c'est que je suis profondément étonné, quand je vois que, dans uu siècle de lumière comme celui-ci, on viole ainsi les lois fondamentales de la justice, qu'on ne veut pas suivre, cliez des ministres libéraux au moins de nom, l'exemple de tous les gouvernements du jour. Tous les hommes vraiment éclairés du siècle s'accordent à dire que c'est la population qui, dans tout pays bien constitué, doit servir de base à la représentation. Il y a donc lieu ici de reprocher à ceux qui se disent les amis des Canadiens, qu'ils n'aient pas eu d'égards, de considération pour toutes ces opinions, pour ce principe de justice, de l'avoir rejeté pour s'en tenir à leurs propres idées, aussi funestes que rétrécies. C'est depuis l'établissement de la confédération américaine qu'il a été consacré en principe que la représentation, pour être juste, devait être basée sur la population. Depuis ce temps, la France a adopté ce plan de proportionner la représentation à la population. La Belgique, la Hollande ont aussi consacré ce principe, mais il y a plus, puisque nous voyons le roi de Prusse obligé de céder à la force des temps, après avoir voulu opprimer le peuple, reconnaître lui-même ce principe.
" Pourquoi donc le Canada ferait-il une exception à cette loi générale qu'adoptent tous les gouvernements qui tendent à sortir des routines du moyen âge ? C'est parce que nos ministres veulent concourir dans la gloire de l'Union, parce que ce sont bien les sentiments mêmes de Durham qui les tiennent à la gorge, c'est parce qu'ils ne veulent pas faire de réformes, sans que ce soit suivant les vues de ce grand homme. Oh, alors ils sont braves. Nous voulons des réformes, mais nous ne voulons pas courir le risque de demander quelque chose d'utile au pays, quand nous ne sommes pas sûrs d'avance d'avoir l'approbation du gouvernement métropolitain.
"Je dis, donc, M. l'Orateur, que le discours soumis h notre adoption aujourd'hui, qui est une édition stéréotypée de tous les discours antérieurs, qui n'est ni pire ni meilleur que celui de l'année dernière, qui est accepté volontiers par les hommes auxquels le ministère actuel faisait de si graves reproches pour les forcer à s'ôter des places qu'ils occupaient, je dis que ce discours stéréotypé qui a convenu, qui convient et qui conviendra encore à tous les ministères formés sous notre constitution, devra convaincre tous les hommes bien pensants, tous les amis de la liberté, qu'il sera toujours plus sage pour eux, de ne pas faire partie d'un gouvernement comme le nôtre que d'en faire partie. Il y a longtemps que j'ai cru et que j'ai dit que, lorsque des homnies pendant une longue suite d'années de combats soutenus pour la défense de la Patrie avaient acquis une popularité justement méritée, leurs services ne devaient pas être donnés à l'Angleterre pour lui aider à faire fonctionner un acte destructeur, dirigé uniquement dans un esprit de vengeance contre leurs compatriotes ; un acte qui leur avait été imposé dans un temps de colère et de haine par de« hommes animés par la violence. Ils devraient conserver leurs forces et leur énergie pour pouvoir dire au peuple canadien: — " Il y a eu un temps où, la raison et la justice " n'ayant pas la liberté de se faire entendre, nous avons " gardé le silence et nous avons dû vous engager à en faire " autant. Lorsqu'il n'y avait pas moyen de remédier à des " maux extrêmes, nous avons dû nous taire, parce que nous " ne pouvions pas faire autrement. Aujourd'hui le gouver- " nement civil est rétabli ; vous jouissez de vos droits de " sujets anglais, vous êtes réintégrés au moins dans la 11- " berté d'en réclamer la jouissance, dans la liberté de dire " que vous avez une constitution plus défectueuse que ja- " mais colonie anglaise n'a été dotée, et que vous voulez " en avoir une meilleure. "
'* C'eût été le moyen d'obtenir la réforme de la constitution vicieuse qui nous régit. Une constitution comme cellelà ne peut pas se soutenir contre la force d'une libre discussion. Alors le peuple se réveille ; il n'y a plus à craindre que sa tranquillité aille jusqu'à l'apathie et que cette apathie passe en maxime politique. Quand on dit au peuple : " A^ous avez des droits à réclamer ; au nombre de ces droits " est une représentation qui sera le fidèle interprète de vos " sentiments " : au lieu de s'effrayer par le souvenir d'événements malheureux, le peuple se réveille et sait se faire accorder ses droits. Et, ici je dois rentrer dans quelques détails, vu que je vois qu'on a trompé l'opinion publique, et que nos ministres, par l'acceptation du pouvoir, font plus en faveur de la concentration des autorités et l'oppression du peuple que l'ancien gouvernement n'a fait pendant de longues années. Pourquoi n'y a-t-il pas plus d'indépendance dans cette Chambre ? C'est parce que les dépenses sont augmentées, c'est parce que, quand pour plusieurs millions d'habitants l'Angleterre ne dépense qu'un million, on fournit dans la proportion de six fois autant en Canada, sur les dépenses publiques.
" En Angleterre, les hommes indépendants ont toujours réclamé contre l'influence indue que la Couronne exerçait : pourtant cette influence est nulle comparée à ce qu'elle est en Canada. Est-il possible qu'en présence de moyens de séduction aussi puissants que ceux que possède ici le pouvoir, on ne s'alarme pas un peu et qu'on ne dise pas que le patronage de la Couronne devrait être restreint ? Un ministère comme le nôtre, je le répète, accomplit l'œuvre de Sydenham. Il n'a aucune force pour le bien, mais beaucoup pour le mal ; il n'a aucune force pour le renversement des abus, mais beaucoup pour l'asservissement de ceux qu'il gouverne. Je vois avec effroi des bills de judicature qui
tendent à augmenter le patronage de la Couronne, et je sollicite les membres du ministère de me dire quelles soni les dispositions de cette mesure. Si, en introduisant ce bill, on voulait bien nous dire que pas un des membres de cette Chambre ne pourra être fait juge pendant le parlement pour lequel il aura été élu, je dirais : " Voilà un minis- " tère vraiment libéral, un ministère qui reconnaît que ce "qui doit le guider dan» la passation d'une mesure n'est " pas la considération de l'avantage ou du désavantage qui " doit en résulter pour ses amis, mais des avantages qui " doivent en résulter pour le pays. "
" Le principe que j'invoque ici n'est pas nouveau ; il est conforme aux usages suivis aux Etats-Unis. On y a reconnu qu'un membre de la représentation ne pouvait pas profiter, tant qu'il est membre, des bills qui créent de nouvelles charges. C'est, en effet, créer des moyens de séduction, et je crois qu'on a droit d'attendre une toute autre mesure de la part de nos ministres; s'ils nous promettaient cela, j'aurais alors un peu plus de confiance dans leurs mesures.
" Si nous passons à l'examen de la conduite du ministère depuis sa nomination, nous n'avons pas non plus lieu de nous en applaudir. C'est du moment qu'il est monté au pouvoir que j'ai vu qu'on voulait nous demander cette approbation avilissante et sans condition de l'acte d'Union, et c'est de ce moment que je résolus de ne plus donner ma confiance à des hommes sur de simples promesses, mais de toujours juger les hommes d'après leurs actes.
" Toutes les bonnes mesures qui seront présentées, soit par mes amis ou par mes adversaires, auront mon appui, mais toutes celles qui tendront à restreindre les libertés publiques seront par moi repoussées, et quoique ma marche puisse être isolée, je ne craindrai ni ne regretterai jamais de présenter une mesure, de soutenir une doctrine que j'aurai
lieu de croire juste et qu'on n'aura pas réfutée, et, de plus, je ne regarderai jamais si je suis seul ou non pour la soutenir. C'est au peuple à décider si elle est bonne ou non pour la soutenir. Quant à la conduite du ministère, nous devons voir avec peine que dès sa première formation il a mis le Bas-Canada dans l'infériorité vis-à-vis du Haut-Canada, infériorité où on ne devait pas placer les habitante du Bas-Canada en tout aussi bons, aussi respectables qu? ceux du Haut-Canada. Le Haut-Canada est représenté par quatre membres dans le cabinet, le Bas n'est représenté que par deux membres. Eh bien, il y avait plus d'une raison à ce qu'il y eût au moins égalité. ''
" J'ai déjà fait remarquer que le choix du président d'une banque comme membre du ministère était une démarche que n'auraient pas dû imiter des personnes qui avaient blâmé la même conduite chez d'autres; ce n'est pas là uae réflexion contre des particuliers, c'est une réflexion contre un ministère qui agit d'une manière quand il n'est pas en charge et d'une autre quand il est au pouvoir, c'est une erreur qu'on avait reprochée à d'autres et dans laquelle il ne fallait pas tomber.
" Mais il est un autre département à la tête duquel il était désirable de voir un Canadien et non pas un Anglai?!. Cela n'est pas non plus une réflexion contre le ministre de ce département ; il n'en est pas envers qui je sois mieux disposé. Je veux parler du commissaire des terres Mais un Canadien-Français devait avoir cette charge-là, pourquoi ? Parce que pendant trente années on a suivi un système, sous l'ancien régime ou gouvernement, qui tendait constamment à interdire l'entrée dans les townships de l'Est, aux Canadiens-Français. D'immenses concessions de 3 à 4,000,000 d'arpents de terre ont été faites presque exclusivement aux habitants d'origines étrangères. Eh bien,
c'est parce qu'une personne d'origine française-canadienne eût été plus apte à remédier à de semblables abus, que ce département devait être donné à un Canadien. Le public ne peut pas avoir le même degré de confiance dans l'administration de ce département, que s'il voyait à sa tête un de nos compatriotes ; on nous devait cela : pourquoi ne l'a-t-on pas fait ? C'est qu'on est à la remorque du Haut-Canada, c'est qu'on se soumet à tous ses caprices, et l'intérêt du Bas- Canada est sacrifié dans cette occasion comme dans tant d'autres.
" Je trouve un vice dans la formation de notre ministère ; j'en trouve bien plus dans ses actes. Il n'y a rien de plus important dans un pays que d'imposer la confiance dans les cours de justice, et je crois qu'on a tout à fait diminué la confiance dans les nôtres. Depuis le système qui a été introduit, d'après ce qu'on se plaît à appeler (fouvcrrmnent responsahJe, et dont on n'a que l'ombre imparfaite, les pai'tis tour à tour ont nommé comme juges les hommes les plus fortement lancés dans l'arène parlementaire ; c'était tandis qu'on était encore tout bouillant, tout fatigué des di8cu>«sions parlementaires, qu'on passait d'un bond de la Chambre sur le Banc. Si on eut su ce que c'était qu'un véritable gouvernement responsable, on eût compris qu'il eût été mieux de prendre les juges hors de la Chambre. Cette Chambre ne doit pas être un marchepied pour parvenir aux emplois, surtout aux places de juges. Il n'y a que peu de temps que je suis de retour dans le pays et que j'ai pu étudier la nouvelle marche de nos affaires publiques, et je vois plus de cinq personnes sorties de la Chambre pour aller siéger dans les cours de justice. Les juges siégeant, le corps des avocats a-t-il pour cela été consulté ? Non ; mais cela était du gouvernement responsahie, ça suffit. Pourtant le respect pour les juges, pour le Barreau tout entier, demandait-il au
moins qu'on vînt à les consulter sur le choix des juges nouveaux.
" Je ne m'étendrai pas sur l'acte d'Union, c'est un contrebon-sens qui nuit également au Haut et au Bas-Canada, qui met les membres de l'une et de l'autre province dans la plus étrange position. C'est ainsi que les membres pour le Haut-Canada ne peuvent pas comprendre ce qui nous intéresse, et qu'ils sont obligés de législater sans connaissance^" de cause pour nous, comme nous le sommes pour eux. Avec un pareil système, tous les jours il y aura des fautes grossières de commises, et nous serons sans cesse dans la nécessité de faire un jour ce que nous aurons fait la veille, tant il est difficile, impossible même, de bien législater pour deux peuples différents de race, de mœurs, de caractère, et disséminés sur une si grande étendue territoriale.
" Un ministère vraiment canadien, vraiment libéral, sentirait que pour perfectionner nos lois, qui ont le tort d'avoir trois cents ans d'existence, il faut avoir recours aux lois françaises. Un ministère libéral ne devrait-il pas penser à nommer une commission pour reviser notre code de lois en entier et le modeler d'après le code français ? Le Haut- Canada, s'il a besoin de réformes, doit avoir recours aux lois anglaises et à celles des colonies voisines qui ont corrigé les lois anglaises d'une manière admirable. Voilà où il nous faut aller puiser nos lois, si nous voulons les avoir bonnes. C'est une folie pour nous de vouloir bien législater à la fois pour le Haut et le Bas-Canada.
" Quant à la nomination des juges pour le Bas-Canada, on ne peut pas dire autrement, il y a eu des scandales. Je ne parle ni contre le caractère, ni contre les hommes qui ont été nommés, mais je dis que ce sont des considérations très mesquines qui les ont fait choisir, que c'est de la témérité, et que cela tend à n'inspirer aucun respect pour la justice.
La première nomination est celle du juge qui siège à Québec et qui, l'année dernière, était membre de cette Chambre. Il a été porté au ministère avec la confiance que ce serait à la Chambre qu'il rendrait ses services pendant quatre ans. En acceptant le pouvoir il en prenait tacitement l'engagement. A peine s'est-il écoulé quelques jours depuis son entrée au ministère, qu'il accepte la place qu'il occupe maintenant. Fait ministre, il se rend à Québec et dit: — "Je viens " solliciter vos suffrages, j'ai la confiance du peuple et de la " Couronne. Je demande la réélection. " — N'est-ce pas là prendre l'engagement solennel vis-à-vis du peuple de le servir en Chambre ? Comment s'expliquer le fait singulier qui, peu de semaines après, porte le ministre à dire à ses collègues: — "Je m'ennuie avec vous; je veux devenir juge. " — Il me semble qu'il y a objection à ce qu'il devienne juge dans de telles circonstances ; il avait pris sur lui la responsabilité de servir comme ministre pendant quatre ans. Oui, mais nos ministres trouvent toujours moyen de se tirer d'embarras. Il y avait probablement quelques dissensions dans le Conseil, et il fallait bien y rétablir l'unanimité : " Eh bien, sois juge ! " — Mais cela n'est pas assez : — " J'ai mes plaisirs, j'ai mes affections à Québec, je " ne veux pas devenir juge à moins que ce ne soit à Qué- " bec. " — " Mais le banc à Québec est rempli; les juges ont " droit de rester dans leurs charges, ils remplissent bien " leurs devoirs, tout le monde en est content. " — " Oui ! " mais vous avez des juges complaisants; ils me donneront " leurs places pour vous faire plaisir. "
" On ne pouvait donc créer ce monsieur juge qu'en commettant une injustice. C'est vrai, mais il était trop pénible de le garder ; il fallait donc lui trouver une place à Québec. C'était montrer que, puisqu'on avait le pouvoir, on était décidé à l'exercer avec toutes ses prérogatives, avec moins
de réserves qu'un ministère tory qui n'aurait pas fait la proposition qu'on nous fait aujourd'liui. Nous avons plus à craindre avec un ministère libéral fort, qu'avec un ministère tory faible et obligé à toute la prudence. Ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui ne sont obligés à aucune précaution, il» usent de leurs facultés, ils n'en prennent aucune. Je ne me permettrai jamais l'ombre de réflexion sur ceux qui sont hors de cette Chambre ; je dirai au contraire que le juge qu'on a amené ici de Québec en encourant les disgrâces d'un gouvernement brutal dans une occasion bien connue, en souffrant sa destitution plutôt que de se rendre coupable de servir d'instrument dans les affaires politiques contre ses compatriotes, s'est attiré l'estime inaltérable de ses concitoyens. Je respecte donc le juge qui a été amené ici, et je dis que sa conduite lors de nos troubles politiques mérite la plus haute approbation, mais je dis aussi que rien ne peut faire pardonner à un ministère de qui on avait droit d'attendre tant de bien, d'avoir été ainsi chercher ce juge à Québec et lui avoir fait abandonner une place qu'il remplissait si bien, dans le seul but de se rendre aux sollicitations d'un ami, d'un collègue tracassier. En venant ici, il prend une commission nouvelle, il a perdu son droit à la préséance. On a porté l'esprit de complaisance et d'intrigue jusque sur le banc. Le remplacement était réglé par une loi spéciale, et les deux juges puisnés, qui ont refusé au ministère de céder leur droit de préséance, ont montré qu'il-i avaient du respect pour eux-mêmes et pour le barreau. On ne consulte pas le banc quand il s'agit de quelque combinaison politique. Les juges sont pourtant des personnes qui auraient droit aux égards du cabinet s'il ne s'imaginait pas qu'il doit tout régler, tout conduire. Quelles ont été les conséquences de cette conduite de nos ministres ? C'est que l'administration de la justice est souffrante, c'est que le
juge est payé et qu'il ne fait rien, c'est que si la décision des autorités métropolitaines est rendue contre lui, il se trouvera le dernier sur le banc. Et l'on dira n'avoir pu empêcher tout cela ; c'est un acte oii il manque au moins quelque prudence.
" Il est bien d'autres détails dans lesquels on pourrait suivre les écarts de l'administration, mais je crois avoir pour le moment occupé assez longtemps l'attention de la Chambre. Je m'arrêterai donc ici sauf à me reprendre si cela devient nécessaire dans la réplique. Je dois néanmoins dire, avant de terminer, que ce ministère tory dont je pensais tant de mal, et ce ministère libéral, dont j'espérais tant do bien, ont tous deux également trompé mes espérances et mes craintes. Du moment que j'ai connu notre ministère libéral, j'ai commencé à dire qu'on n'avait rien de bon à en espérer. Dès lors on a abusé contre moi de la facilité qu'on avait de conduire la presse. On a tout faussé; on a dit et répété jusqu'à satiété un fameux "Taisez-vous" qui rendra nos ministres immortels, à défaut de quelque cho^e de mieux. " Taisez-vous ", s'est-on écrié ; une discussion " franche et libre pourrait briser notre parti et le bien m} "peut résulter que de l'union entre tous les membres de " notre parti. "
" La presse canadienne avait été arrêtée lors des malheureux événements de 37 ; ses propriétaires avaient été maltraités, emprisonnés de la manière la plus inconstitutionnelle, par l'ordre d'hommes aussi stupides que sanguinaires. Mais depuis, l'ordre avait été rétabli et la presse n'avait pas tardé à se relever. La presse libre du Bas-Canada a été reconstituée. La Minerve a reparu au même rang où l'avaient élevée son patriotisme et son indépendance, dans des temps de luttes vigoureuses entre le peuple et un gouvernement injuste. Il n'y a eu de rétabli dans ce pre-
mier moment aucune presse qui ne se soit donnée pieds et mains liés au ministère. Depuis ce temps, toute cette presse n'a cessé d'être conduite par l'imagination des ministres, qui ne l'ont rétablie qu'à la condition formelle qu'elle serait leur organe en tout et partout, qu'elle dirait tout ce qu'ils désireraient et rien autre chose. Si, en attachant cette presse, on n'eut eu pour but que d'avoir un organe pour exposer et développer les vues du gouvernement, il n'y aurait eu là dedans rien que de louable. De pareilles presses se voient dans tous les pays. Mais on ne s'en tient pas là. On s'en est fait une arme, un moyen d'injure et de calomnie contre tous ceux qui ont osé différer d'opinion avec notre ministère libéral.
" Il ne s'est pas trouvé de presses indépendantes dans lesquelles un seul mot de défense ait été dit en faveur des hommes les plus odieusement calomniés. Ce système a donné une force extraordinaire, une force sans contrôle aux chefs du parti dit libéral. Ne voyant que des journaux à leur solde, le système de l'injure et de la calomnie a été par eux mis à l'ordre du jour. On a endormi l'opinion publique, on a démoralisé le pays ; on a accoutumé les lecteurs des journaux non pas à juger par eux-mêmes, à peser les raisonnements, mais à croire aveuglément toutes les flatteries qui étaient données à leurs patrons. Et non seulement l'opinion publique a été faussée, mais elle a été entièrement paralysée. Ce règne est fini II y a déjà deux papiers indépendants qui ont une circulation aussi grande que la circulation des journaux ministériels. Il faudra donc, malgré l'exclusivisme qui est encore à l'ordre du jour, qu'il y ait liberté de penser et de discussion parce que des hommes qui voudraient s'en tenir à un système d'exclusivisme aussi absurde, ne pourraient jamais ni garder le pouvoir, ni tromper davantage le public.
" Il faudra toujours en revenir à la liberté de discussion, c'est le seul moyen qui puisse donner de la durée à un gouvernement et qui puisse faire prévaloir ses idées. Eh bien, c'est dans cette période d'exclusivisme que le ministère précédent a été attaqué avec une force, un acharnement qui ne pouvait être celui des éditeurs de journaux eux-mêmes. Nous connaissons ces éditeurs, nous savons qu'ils ne sont pas de taille à faire peur. Derrière ces éditeurs, il faut chercher et on ne trouve que ceux à qui profitait la calomnie. A qui cette infamie proflte-t-elle ? On sait bien que ce n'est pas aux éditeurs de ces journaux mais à ceux qui les poussent et les soudoient. Dans toutes ces calomnies qui ont été volontairement répétées par la presse ministérielle qui, lorsqu'on l'a convaincue de mensonge, n'a jamais eu le courage de se rétracter, il faut ne pas voir que ces minces éditeurs, qui ne font que mettre les matières ensemble et rapprocher les types d'imprimerie, mais il faut voir dans les auteurs de ces écrits ceux qui se disputent le pouvoir et qui pour s'en arracher les dépouilles ne reculent devant aucune dignité.
" Je ne répondrai qu'à quelques-unes de ces calomnies. L'honorable M. Viger est un homme que je n'ai pas approuvé, on le sait. Ceux qui l'ont attaqué savaient que, quand j'étais à Paris, j'avais blâmé sa conduite, que j'avais dit qu'il était dans une erreur qui certes n'était pas plus coupable que celle qui a fait accepter le pouvoir à nos ministres. C'était la même erreur. Il n'avait accepté le pouvoir que comme cédant à la nécessité ; ses successeurs, en acceptant leurs portefeuilles, ont fait la même faute. Si on croyait qu'il avait tort, il fallait argumenter et non pas injurier. On s'est contenté de répéter que M. Viger s'était vendu pour £40,000 ; on n'a pas essayé de prouver ce fait. ■Oeux qui dirigeaient la presse savaient que c'était un men-
songe. M.Viger avait nié leur avancé, c'était à eux à le prouver. Quand on fait dire à la presse de pareilles choses, il faut être prêt à les soutenir. Mais ici, on ne se sert que de la calomnie, et on a continué ce système sans rien prouver. Le même homme a été attaqué sous un autre rapport : on a dit, pour le perdre, qu'il était ennemi de la religion de ses compatriotes, qu'il était protestant. On savait néanmoins* que ce monsieur est religieux, infiniment plus religieux qu(> ceux qui le calomniaient. Je ne veux ici faire de reproche à personne; je respecte toutes les opinions sincères; elle» ont droit au respect, et je ne dis pas cela pour donner de la valeur à M. Viger; mais je dis que ceux qui portaient contre lui de pareilles attaques disaient un mensonge honteux, et qu'en en recueillant les fruits ils nuisaient à la réputation d'un honnête citoyen. Il avait fait honneur à son pays, et devait être respecté au moins pour ses services passés ; il ne devait pas être calomnié.
" Ceux qui publiaient ces calomnies savaient très bien que M. Viger était plus catholique et plus religieux que plusieurs de ceux pour le profit et le plaisir desquels on publiait ces indignes reproches. S'il tombait, on tombait à sa place. Il ne fallait pas être scrupuleux pour emporter au plus vite un poste si convoité. C'est cela qui était une indignité, et j'ai eu raison de dire que le scandale était plus choquant quand il paraissait dans les 'Mélanges dits Religieux^ parce que M. Viger était un des bienfaiteurs de l'établissement. On croit avoir suffisamment répondu en disant : — " Quoi, êtes-vous si ami de votre famille, si peu ami du bien " public, si ennemi de la liberté d'examen que parce que " M. Viger, homme public, aurait fait quelque bien à l'évê- " ché, l'on n'ait pas le droit de le condamner quand il a " tort ?" — Oui certes, cette liberté doit rester entière pour M. Viger, pour l'évêché, pour chaque citoyen, grand ou
petit, ecclésiastique ou laïc, mais la liberté de mentir et de calomnier n'existe pour personne, pas plus pour l'éditeur des Mélanges dits Religieux que pour qui que ce soit au monde. Je n'ai rien dit autre chose, et pour excuser la calomnie contre M. Viger l'on est forcé de dénaturer ce que j'ai dit, d'employer la calomnie contre moi, de ne pas sortir d'un système coupable et ordurier qui a profité à quelques ministres dans le passé, qui les tuera dans Tavenir et peutêtre par V Avenir, dès que la discussion deviendra argumentative.
"Au reste, quand je dis que M. Viger est très religieux, €t que quelques-uns de ses détracteurs l'étaient très peu, ce n'est pas pour le louer, ce n'est pas pour les déprécier quant à leurs opinions, mais, oui bien, quant à leur conduite à son égard, puisqu'elle est une combinaison de calomnie et d'hypocrisie, le plus ignoble de tous les genres de mensonges. Représentants de tout le peuple dans un siècle et dans une société où règne la plus grande diversité d'opinions religieuses et irréligieuses, nous devons justice pleine et entière à tous nos concitoyens et à nous-mêmes, en proclamant que notre disposition à respecter les honnêtes gens est pleine et entière, indépendamment de toute considération de ce que sont leur croyance ou leur scepticisme (à chacun sa liberté sous ce rapport), sans qu'ils aient à rendre compte de leurs opinions à qui que ce soit au monde, sans qu'ils doivent se soumettre à aucun désavantage politique.
" Voudra-t-on dire que nul des membres du cabinet ne doit être blâmé du dévergondage de ses adulateurs dans la presse ministérielle parce qu'il n'y a pas de preuves légales qu'il soit l'auteur de ces sales injures, parce qu'elles sont si nombreuses et si incessantes qu'une seule tête n'a pu les concevoir et une seule bouche les trompeter ? mais qui en est l'inspirateur ? qui y a applaudi ? qui les a récom-
pensées ? de qui les inventeurs et trompeteurs attendent-ils leurs récompenses ? Quand quelque crime bien odieux a été commis, quand quelques turpitudes incroyables, excessives, sont déjetées sur la société, et que pendant un temps le coupable n'est pas connu, quelles seront les recherches judicieuses qui mettront la justice sur la piste pour les découvrir ? Elle se dira à qui le crime, à qui les turpitudes qui répugnent à tout ce qui a une tête et un cœur d'homme ontelles pu profiter ? De quoi s'agit-il ? D'être ou de n'être pas en place, de garder, perdre ou reprendre des portefeuilles et toute l'adulation, le patronage, l'autorité qu'ils donnent.
" Est-ce que les éditeurs de la Minerve, de la Revue, des Mélanges Religieux, voire même du Journal de Québee se croient de figure et d'allure à porter avec grâce et dignité, avec honneur pour eux-mêmes, et utilité pour le pays des portefeuilles? Non, ils ne sont pas de taille à se charger d'un pareil fardeau. Ils sont donc souffiés pour vomir incessamment la calomnie, pour ne donner jamais admission aux dénégations d'hommes innocemment accusés, pour ne jamais se rétracter, quand ils se sont assurés qu'ils ont dit faux. Oui, ce sont des journaux soufflés, des journaux souillés.
" Un système aussi immoral, aussi fortement organisé, aussi odieusement suivi avec persévérance depuis six ou sept ans, n'aurait jamais pu avoir une telle durée dans aucun pays où, par des circonstances déplorables, un homme ou un très petit nombre d'hommes combinés n'auraient pas été rendus les seuls maîtres de la presse du pays, pour l'animer d'une direction, d'une inspiration, à son où à leur profit. Mais le mal a cessé. La presse ministérielle, il est vrai, est bien tout aussi immorale et mensongère aujourd'hui qu'hier ; ses énormités sont aussi scandaleuses ; elle ne sait respirer que du poison; mais l'antidote est trouvé. Depuis quelques mois seulement, il y a deux presses indépendante*.
deux presses où le pour et le contre peuvent être discutés, où la raison, l'argumentation, sont reçues avec ferveur, où les plus hautes questions politiques sont journellement traitées avec une supériorité de talents et de connaissances, de savoir-vivre et de modération qui réduiront les éditeurs à sortir du bourbier où il leur a plu de se vautrer pour faire leur cour aux membres du cabinet. Leur inclination fut d'applaudir à ce système si propre à démoraliser rapidement la société, sans quoi il y a longtemps que ces différentes presses aur^ent rempli leur mission par la libre discussion et répudié ce qu'il y avait de plus répugnant, et qu'elles auraient cherché ce que le monde a droit d'attendre de la presse, le triomphe de la vérité, et non le système qui a fait leur honte et cela au profit transitoire des ministres. Ils ont pratiqué l'organisation du mensonge pour le faire triompher.
" J'ai entendu bien des éloges exagérés du gouverneur actuel, et la chose ne m'a pas peu surpris. Je trouve qu'il y a de la folie pour toute colonie d'être satisfaite de quelque gouverneur que ce soit. Il sont tous bons, tous mauvais. Oe sont des agents de Downing Street, qui viennent en passant vous exploiter et qui ne sont bons ou mauvais qu'en autant que leurs instructions leur donnent ce caractère. Ou a fait chanter des messes en reconnaissance à sir Charles Bagot ; j'ai trouvé que c'était ridicule, comme je trouve qu'il est ridicule de se séparer de ses concitoyens pour aider à tirer du bien d'un mauvais gouvernement. Pour moi, h distance, tout ceci me paraissait une question de personnes, et je me disais que, pour l'intérêt du gouverneur, on ne devait pas faire de si gi'andes démonstrations que celles qu'on faisait pour celui-là. Tous doivent être également indifférents, et le plus tôt on cessera de nous en envoyer, le mieux ee sera tant pour la colonie que pour la métropole. Et cette
idée que j'exprime n'est pas nouvelle ; il y a un grand nombre de colonies anglaises qui sont demeurées colonies et qui ont bien supporté cette privation sans en souffrir.
" Je dis donc que lorsque, — pour avoir pris la défense de quelques individus qui avaient droit à la reconnaissance du pays, et qui y ont encore droit, malgré les insinuations par lesquelles on a voulu détruire le sentiment de respect que le peuple entretenait envers eux, — le même système de proscription a été employé contre moi pour me faire taire, on devait savoir que j'étais accoutumé à ces attaques, qu'elles ne pourraient pas me faire changer d'opinion, ni me faire fléchir en quelque occasion que ce fût Toujours prêt à écouter les argumentations qu'on me présente, je ne cède pas aux menaces de qui que ce soit. Puisqu'on me parlait de procès criminel et d'échafaud, je me suis dit: — " Est-ce que " la loi martiale pourrait être de nouveau proclamée ?" — J'ai cherché pour voir s'il n'y avait rien dans nos lois pour me mettre à l'abri de pareilles poursuites, et j'ai vu que l'honorable député du comté de Missisquoi avait la liberté de faire adopter une loi pour le procès par jury, qui tend à empêcher le retour des excès commis par nos cours criminelles en 1837, et dès lors j'ai été convaincu que je pouvais venir exprimer librement mes opinions dans cette enceinte. Quand j'ai vu que les lois mettaient un jury entre le mauvais vouloir des ministres et moi, je ne les ai plus craints, et j'ai dit : — " J'irai en Chambre leur dire sans crainte ce " que je pense d'eux et de notre constitution. " — Je dois cela à la bonne loi d'un ministre tory.
" Je crois qu'il n'y a jamais eu depuis longtemps, sous les ministres torys, rien de pareil au discours actuel de notre ministère libéral. Je crois que les noms " tory et libéral " ont disparu, que les deux partis n'en font plus qu'un, soit qu'ils se soient mutuellement rapprochés l'un de l'autre ou
que ce ne soit que le ministère libéral qui a rétrogadé. J'espère toujours que toutes ces distinctions de partis finiront par disparaître, et que viendra un jour où tous seront réunis dans un même intérêt, et que les hommes seront jugés par leurs œuvres et non autrement.
" Je veux maintenant faire voir que le gouvernement responsable n'est pas en Canada, mais dans Doivning Street. Rien de plus frappant que la différence qu'il y a au sujet de la question de l'émigration dans le discours de cette année et celui de l'an dernier. L'année dernière une loi sur l'émigration -«st faite en tout conforme aux renseignements reçus du bureau colonial ; il ne fallait rien faire avant d'avoir obtenu son consentement, avant de connaître son avis. La loi passée dans cette circonstance était bonne et sage. Aujourd'hui, nous sommes avertis qu'elle n'est ni bonne ni sage, et cela dix mois seulement après sa passation. N'est-ce pas une preuve que nos ministres ne se remuent qu'en autant qu'on met, dans Dotcning Street, le doigt sur le fil par lequel on les fait s'agiter ? N'est-ce pas une preuve que nos ministres, avec leur gouvernement responsable tant vanté, n'ont de volonté que celle du bureau colonial ? qu'ils ne peuvent faire un pas que conformément aux ordres de ceux dont ils ne sont que les petits instruments ? Le ministre aurait dû avoir le courage de dire : — "Ce bill est passé con- " formément à nos instructions, et nous sommes obligés de " le faire et de le défaire selon qu'on le juge à propos en " Angleterre ?" — La mort a moissonné le quart de l'immigration de l'an dernier, nos concitoyens ont été les victimes de ce fléau causé par le défaut de précautions à bord des vaisseaux, et que nous a amené l'émigration. Nombre de nos ministres de la religion et des premiers de nos concitoyens y ont succombé, et le bureau colonial reconnaît la justice qu'il y avait à prévenir par une loi urgente et effl-
cace le retour de pareils désastres pour les immigrants et le pays. La loi fut passée en conformité de ses instructions. Votée à l'unanimité l'an dernier parce que Downing Street le demandait, sera-t-elle rejetée cette année parce qu'il n'en veut plus ? Les propriétaires des vaisseaux ont, dit-on, fait dire à la Chambre des Communes que cette loi diminuait les profits de leur trafic (et quel trafic ? les profits sur la mort du plus grand nombre possible de leurs passagers), et le ministre colonial exposé à perdre quelques voix en Chambre, au lieu de reconnaître que notre loi avait été adoptée en conformité de ses vues, a la faiblesse de le nier, de dire que sa loi est mauvaise, et parce qu'il est faible et faux il a l'arrogance de demander que nous soyons faibles et faux comme lui, que nous détruisions notre œuvre. Et nos ministres d'y acquiescer en hâte parce que leur responsabilité est bien réelle envers Downing Street, bien imaginaire envers le Canada.
" Il est une autre partie de ce discours dans laquelle il paraît qu'on veut rétablir le crédit à la manière que l'entendent nos ministres. Le crédit du Canada est disparu en Angleterre ; on fait tous les jours des placements à deux et demi pour cent, et l'on pense trouver néanmoins à y placer nos débentures même à six par cent. Personne depuis deux ans ne veut en prendre à ce taux élevé comparé à ce qu'est le cours de l'intérêt dans la plupart des pays d'Europe. Eh bien, que propose-t-on pour remédier à ceci ? C'est incompréhensible! on parle d'un fojids cV amortissement comme d'un moj^en puissant pour rétablir le crédit de la province. Lord Durham en avait fondé un de ces fonds d'amortissement qui a tout amorti avec lui. Le fonds d'amortissement a perdu M. Tliiers. Donc ce fonds d'amortissement est bon chez un gouvernement honnête, mais chez un gouvernement comme le nôtre, c'est l'héritage que reçoit
un jeune débauché qui se dit:— "Je veux maintenant m'en *' donner pendant six mois de mon reste." — Il met une partie de son bien en réserve comme une poire pour la soif, et tout est dit; avant six mois les trois quarts de l'héritage ont ^té dissipés. Le fonds d'amortissement de notre ministère aura le même résultat. Il verra au premier jour la nécessité d'employer le fonds d'amortissement à finir les travaux publics qui sont jusqu'ici restés inachev'-;, ou à en commencer d'autres.
" Dans l'Etat de New- York on a pris des précautions contre la dissipation des deniers publics. Ici c'est la dernière chose à laquelle on pense, ou plutôt l'on n'y a pas pensé du tout. L'année dernière nous avons autorisé un emprunt considérable pour faciliter le rétablissement dans la confiance publique ; nous avons à cet effet donné au ministère le pouvoir d'offrir six pour cent d'intérêt. Il fallait donc, si on voulait soutenir le crédit public, s'y prendr<^ de la même manière qu'on s'y prend dans les Etats bien réglés, comme on s'y prend dans la république voisine. Il fallait bien se garder de se montrer dans un état de pénurie sans exemple, émettant comme on l'a fait des débentures en si petites valeurs, en montants aussi modiques que cinq et dix piastres. La Chambre d'Assemblée ne peut pas donner son approbation à une semblable mesure ; elle n'a pas pu le vouloir. Pourquoi le ministère, s'il voulait rétablir notre crédit, n'a-t-il pas fait à cet effet des propositions à New- York, dans Wall Street, à la bourse de France ou aux marchands de Hollande ? Ce sont là de grands centres de circulation où les fonds étrangers sont négociés en tout temps. Si les membres du ministère avaient eu foi dans le crédit public, ils auraient donc contracté ainsi qu'ils en avaient le pouvoir avec ces nations étrangères. Mais quand on est autorisé à emprunter de l'argent à six pour cent et qu'on ne le fait pas, qu'au lieu de le faire un gouvernement de«-
cend jusqu'à émettre des débentures si petites, qu'elles ii<^ peuvent pas manquer d'avoir le sort des assignats, c'est de déclarer à la face du monde qu'on n'a plus de foi dans le rétablissement du pays ; c'est porter au crédit son coup de mort. Tout cela est une suite de la position que nous a faite l'acte d'Union. Je crois donc que plus tôt viendra la séparation des deux provinces, mieux ce sera pour les deux partis. Le rappel de l'Union est surtout désirable pour le Bas- Canada. Cette union nous met vis-à-vis du Haut-Canada dans la même position qu'est l'Irlande vis-à-vis de l'Angleterre. C'est la partie de toute l'Europe où il meurt actuellement de faim, le plus grand nombre d'hommes. C'est la domination d'un pays sur un autre qui produit de pareils résultats. Tant que nous serons soumis comme nous le sommes à la domination du Haut-Canada, nous ne pourrons rien espérer de mieux. On doit donc s'empresser de faire cesser un pareil état de choses. Jusqu'à présent l'attention publique s'est abandonnée surtout à la réforme électorale, cela, non pas parce que c'est la seule réforme désirable, mais parce qu'elle est un moyen de conduire au rappel de l'Union. Tous les hommes de bon sens sentent que cette mesure est désirable, sentent la difficulté qu'il y a de législater pour deux pays si différents en tous points. Cette union a été formée dans le but avoué de nuire au peuple canadien. De quel prétexte s'est-on servi pour nous l'imposer ? C'est qu'elle devait nécessairement amener l'extension du commerce. On doit voir aujourd'hui qu'on s'est trompé, si c'est là l'idée qu'on avait ; que le pays n'a jamais été plus souffrant que depuis l'Union. "
M. Papineau, nous dit M. Gérin-Lajoie qui l'avait entendu, fut écouté avec respect, presque sans interruption malgré des accusations exagérées; il avait dans l'attitude, dans
le geste, dans la voix quelque chose de solennel qui com.mandait l'attention.
Il le fallait bien, car la pièce que nous venons de lire, en supposant qu'elle ait été prononcée, eût infailliblement plongé la Chambre dans une douce somnolence si M. Papineau n'en avait pas souligné, de temps en temps, quelques passages par un débit majestueux ou par une déclamation théâtrale qui rappelait la manière du tribun de jadis.