‹ Histoire du Canada, 1841-1867, période comprise entre l'Union législative des provinces du Haut et du Bas-Canada et la Confédération des provinces continentales de l'Amérique Britannique du NordChapitre 3 sur 35 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Résultat de la rébellion de 1837 et 1838. — Projet de noyer la nationalité canadiennefrançaise. — Il n'est pas nouveau. — Lord Durham le reprend dans son rapport de 1839. — Il va au fond des choses. — L'Union législative. — Le bill introduit dans les Communes. — Nomination de M. Poulett Thompson, gouverneur général du Canada. — Le Conseil spécial du B.-C. accepte le bill. — Moyens employés pour obtenir l'assentiment de la législature du H.-C. — Dépêche de lord J. Russell. — Thompson courtise les réformistes et les torys. — Il évite les réponses catégoriques — La doctrine du gouvernement responsable. — L'Assemblée se déclare en faveur de l'Union. — Les Canadiens pétitionnent Sa Majesté. — M. Thompson a recours au mensonge. — Le bill d'Union passé par le Parlement anglais le 23 juillet 1840. — Sommaire de l'Acte. — Les réformistes sont désappointés de la réserve de la liste civile. — Thompson accusé de duplicité. — 'La situation des Canadiens-Français. — L'Union proclamée le 10 février 1841. — Les élections générales. — M. Lafontaine s'oppose à l'abstention, son manifeste. — Il entre en correspondance avec les réformistes du H.-C. — Son alliance. — M. Thompson et M. Lafontaine. — Le premier cabinet ; il n'est pas responsable à la chambre. M. Draper et M. Baldwin. — Les élections dans les deux provinces. — M. Lafontaine n'est pas élu. — Le Conseil législatif. — Convocation du premier parlement. Le discours du trône. — L'élection de l'orateur. — M. Baldwin se retire du cabinet. — Le Cabinet et le gouvernement responsable. — Rôle de Sydenham. — Tiédeur des réformistes. — Protestations des Canadiens contre l'Union. — Le Conseil législatif. — Elections contestées. — Le système municipal. — Les députés canadiens-français. — Les écoles primaires. — Etat de l'instruction dans les deux provinces. — Le rôle bienfaisant du clergé catholique. — L'amnistie. — Les résolutions définissant le gouvernement responsable. — Règle parlementaire au sujet des demandes d'argent. — M. Wilson proteste de nouveau contre l'acte d'Union. — Corruption politique de Sydenham. — Le tarif. — La loi Black. — M. Etienne Parent. — La question de la capitale. — La prorogation. — La mort de Sydenham. — L'élection de M. Lafontaine dans le H. -G- — Signes de résurrection nationale. —

Le résultat le plus clair des sanglantes échauffourées de 1837 et 1838 fut non pas d'émanciper le Bas-Oanada, mais d'achever de convaincre la métropole de la nécessité d'en finir une fois pour toutes avec les aspirations nationales de la population française de cette province. Impossible de fermer les yeux à l'évidence et de ne pas admettre que les divers procédés d'anglificaUon tentés depuis 1763 avaient échoué de la façon la plus complète. Rien n'avait réussi, ni les injustices, ni les cajoleries, ni les mauvais traite-

ments, ni l'ostracisme politique et social ; au contraire, les Canadiens étaient plus que jamais attachés à une nationalité qui leur était devenue d'autant plus chère qu'ils avaient plus souffert pour la conserver. Ils avaient franchement accepté d'être anglais d'allégeance, mais des Anglais parlant le français. Tout était donc à recommencer. Or, il parut que le seul moyen de résoudre cet inquiétant problème serait de ne faire qu'une seule et même province du Bas et du Haut-Canada, avec une seule législature, avec une seule langue officielle, et avec, au sommet, un seul gouvernement issu d'une majorité bien anglaise.

En un mot, on proposa le mélange forcé des deux races afin de permettre, s'il était possible, à la plus nombreuse d'absorber la plus faible.

Gela peut-être prendrait du temps à se faire ; mais on se dit que de guerre lasse les Canadiens se soumettraient peu à peu au nouvel ordre de choses, qu'ils ne devraient pas tarder à constater l'inutilité de leurs efforts pour échapper à leur destinée, et que, dans l'intervalle, il serait relativement facile au pouvoir de travailler à ébranler la constance de leurs chefs par d'adroits ménagements, par des nominations à des places d'honneur ou de profit, par quelque système d'instruction publique savamment combiné, et surtout par la dédaigneuse indifférence avec laquelle la majorité anglaise accueillerait les programmes agressifs des plus intransigeants d'entr'eux. Et ainsi, sans violence ouverte, sans commotion bruyante, et le plus naturellement du monde en apparence, la colonie arriverait à se trouver débarrassée pour toujours de ces épuisantes luttes de races, qui avaient, depuis la conquête, affligé et retardé la partie la plus populeuse et la plus florissante des provinces anglaises de la vallée du Saint-Laurent, et en avaieut rendu le gouvernement impossible.

Du reste, le moyen n'était point nouveau. Dès 1810, Craiji^ en conseillait l'adoption, et le sinistre Ryland traversait eu Angleterre pour convaincre lord Liverpool de sa nécessité.

Le 15 mai 1819, on mandait de Québec, dans une dépêche officielle adressée à Londres, " que le remède proposé par " le duc de Richmond (gouverneur général), pour réparer " les erreurs de la constitution (1791), était d'unir les légis- " latures du Haut et du Bas-Canada en une seule, et de " laisser toutes les autres matières telles qu'elles étaient, " sauf les revenus et les dépenses qui seraient mis en " commun. " Plus tard, en 1822, le même remède avait failli être accepté par le parlement impérial, et ce fut par un pur accident que le bill dans les Communes ne put franchir sa troisième lecture.

Il était réservé à lord Durham de résumer les opinioms de ses devanciers et de présenter la question sous une forme plus propre à flatter le patriotisme anglais, tout en restant dans le domaine des réalités pratiques. Envoj^é en 1838 pour remplacer Colborne qui venait de réprimer un second soulèvement par le fer et le feu, il arriva à Québec revêtu des doubles fonctions de gouverneur général et de hautcommissaire. La Constitution du Bas-Canada avait été suspendue par le parlement impérial ; la loi martiale était redevenue la loi du pays comme aux plus mauvais jours de Craig ; des exécutions capitales avaient eu lieu ; un grand nombre de citoyens éminents avaient été jetés en prison sur le simple soupçon de sympathiser avec les rebelles ; un plus grand nombre avaient été exilés ; l'opinion était surexcitée au dernier point par le spectacle des vengeances préméditées du parti anglais ; telle était, en un mot, la situation politique. Bien plus, on s'accordait à prévoir de plus grands malheurs encore si la métropole ne se hâtait d'inter-

venir et d'apporter une solution. Lord Durliam, qui était un homme de talent quoique de peu de jugement, se livra aussitôt après son arrivée à une étude approfondie du pays, du fonctionnement du régime de 1791 sous les différentes administrations, des causes de dissensions entre la Chambre d'Assemblée et les gouverneurs, et du remède le plus propre à rétablir la paix. Son enquête qu'il étendit à toutes les provinces de l'Amérique du Nord dura cinq mois. Il fut aidé de M. Wakefield, de M. Charles Buller et de M. Molesworth auxquels plusieurs attribuent la grosse part du travail et du mérite de l'ouvrage, et, le 31 janvier 1839, il présenta à iSa Majesté, dans un rapport élaboré, le résultat de ses recherches et de ses réflexions.

Ce qui à nos yeux constitue le trait principal de lord Durham, c'est d'avoir été de tous ses devanciers le seul j)eutêtre à se rendre un compte exact de la situation exceptionnelle du Bas-Canada. Il est certainement le premier qui en ait donné au gouvernement impérial la claire information, et qui ait démontré l'insuffisance absolue d'un simple changement constitutionnel pour mettre fin au désordre et ramener le calme et la prospérité.

" Je m'attendais, dit-il, à trouver dans le Bas-Canada " (comme dans les autres provinces) de graves dissenti- " ments entre l'Exécutif et la population ; j'ai, au contraire, " trouvé deux nations en guerre dans le même pays. J'ai " constaté une lutte de races et non une lutte de principes, " et j'en ai conclu qu'il serait inutile de tenter d'améliorer " les lois ou les institutions tant qu'on laisserait subsister " l'inimitié mortelle qui partage la province en deux camps, " les Français d'un côté et les Anglais de l'autre. "

Il continue plus loin :

" En signalant la nature du conflit dans le Bas-Canada,

" je me suis efforcé d'en rechercher les causes ; on remar- " quera cependant que la conduite et la constitution de " l'Exécutif provincial, tout en modifiant le caractère de la " lutte, ne m'ont pas permis d'attribuer à des causes poli- " tiques un état de choses qui, quel que soit le régime, ré- " suite de la texture même des couches sociales de la popu- " lation. La jalousie de deux races, habituées depuis si long- " temps à se regarder comme ennemies héréditaires, et si " différentes de langage, d'habitudes et de lois^ aurait fata- " lement éclaté sous n'importe quelle forme de gouverne- " ment. Sans doute, le conflit aurait pu être adouci par des " institutions plus libérales et par une politique plus sage " et plus prudente, mais le choc n'aurait pas pu être évité ; " tout au plus, ces institutions auraient-elles pu en atté- " nuer la violence et en accélérer le dénouement final sans " trop de secousses. Malheureusement, le système de gou- " vernement du Bas-Canada s'est inspiré de cette idée qu'il " fallait précisément maintenir et favoriser cette séparation " des deux races, lorsque, au contraire, le premier et cons- " tant souci du gouvernement aurait dû être d'empêcher la " chose par tous les moyens possibles. "

Après avoir ainsi mis à nu la plaie qui, suivant lui, rongeait les parties les plus vitales de l'organisme confié à ses investigations, lord Durham signale le remède. Nous continuons de traduire. — "Les principes généraux dont je " viens de parler ne s'appliquent qu'aux changements cons- " titutionnels jugés nécessaires pour corriger le malaise qui " est commun à toutes les colonies de l'Amérique du Xord; " leur application ne saurait aucunement débarrasser le " Bas-Canada des désordres qui caractérisent sa situation. " Les haines nationales, cause première de tout le mal, ne " pourraient que s'envenimer davantage, si un chang^ement

quelconque devait accroître le pouvoir dans les mains de ceux qui le possèdent déjà. Pour ramener la paix, il faudrait adopter le moyen d'éteindre l'agitation qui provient des querelles de race en fixant d'une manière irrévocable le caractère national de la province. Or, je le dis en toute syicérité et j'affirme que le caractère national du Bas- Canada devra être celui-là même de l'Empire britannique, celui de la majorité de la population de l'Amérique anglaise, celui du grand peuple qui est appelé, dans un avenir assez rapproché, à marcher à la tête de tout le continent de l'Amérique septentrionale. . . Il faut que le Bas- Canada soit régi dorénavant par une population anglaise. ... Le seul pouvoir qui puisse faire disparaître la désaffection actuelle et en finir avec la nationalité canadienne-française devra être celui d'une majorité numérique fournie par une population loyale et anglaise, de même que le seul gouvernement stable sera celui qui fera à l'élément populaire une plus large part que celle qui lui a été laissée jusqu'ici dans les colonies du Nord de l'Amérique. . . . Par conséquent, je suis d'avis qu'on ne saurait trouver de remède permanent et efficace aux désordres du Bas^anada que dans la fusion de son gouvernement avec celui d'une ou de plusieurs provinces voisines. Et comme je considère qu'on ne pourrait inaugurer un régime de responsabilité ministérielle qu'en donnant à ces colonies une importance plus grande dans la politique de la métropole, je regarde leur union entre elles comme le seul moyen de remédier aux deux causes principales de leur déplorable condition présente.... J'estime qu'il est impossible de rétablir la tranquillité dans le Bas-Canada si on ne soumet pas cette province au régime vigoureux d'une majorité anglaise, et que le seul gouvernement qui lui convienne est celui d'une union législative. "

Ce projet d'union législative n'était pas non plus de l'invention de lord Durbam. Uniacke, de la Nouvelle-Ecosse, en 1806, Sewell, du Bas-Canada, en 1815, John Beverley Robinson, du Haut-Canada, en 1822, en avaient tour à tour entretenu le ministre des colonies. La Chambre d'Assemblée du Haut-Canada, dans un rapport du 4 février 1838 sur la situation de la province, en avait parlé avec faveur, et, cinq jours après, le Conseil législatif en faisait autant, sans toutefois manifester le même enthousiasme. La Chambre avait respectueusement pétitionné Sa Majesté d'ajouter à son titre de Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne, celui de Reine du Canada, et d'appeler Vice-Roi le gouverneur de cette vaste confédération, osant se flatter qu'un poste aussi élevé ne pourrait manquer d'éveiller l'ambition des princes du sang !

Cependant, le ministère avait introduit dans les Communes un bill fondé sur les conclusions du rapport de lord Durham ; mais la discussion fit sentir la nécessité d'obtenir l'assentiment préalable des provinces intéressées. Lord Melbourne jeta les yeux autour de lui et il lui parut que M. C. Ed. P. Thompson conviendrait à cette mission.

Certes, la tâche n'était pas facile ; elle exigeait une habilité peu commune, une grande fertilité de moyens, beaucoup d'expérience politique et un bagage assez léger de scrupules. M. Thompson avait tout cela, avec, en plus, une capacité de travail vraiment remarquable. En politique, il avait été l'homme que les partis chargent des besognes louches, et le poste de ministre du commerce qu'il occupait, au moment de sa nomination, montre qu'il avait l'entente des affaires. Pénétré des idées de lord Durham dont il était resté l'ami, suffisamment renseigné sur le caractère des troubles récents du Canada pour pouvoir s'orienter en

arrivant, M. Thompson fit voile pour Québec, le 13 septembre 1839, et arriva le 19 octobre. Le 23, il faisait son entrée à Montréal, et tout de suite se mettait à l'œuvre pour amener le Conseil spécial à donner son approbation au projet d'union législative des deux provinces.

Il eut peu de difficultés à surmonter ; il en eût été tout autrement s'il lui avait fallu consulter la population. Mais la Constitution était suspendue depuis le 29 mars de l'année précédente, et la législature avait été remplacée par un corps dont les membres avaient été choisis d'abord par sir John Colborne, son prédécesseur. M. Thompson créa et convoqua un nouveau conseil pour le 11 novembre à Montréal ; quinze membres sur 22 répondirent à son appel. Ils étaient presque tous animés d'intentions les plus hostiles envers les Canadiens, et l'envoyé de lord Melbourne n'eut pas besoin de recourir à de longs arguments pour les convaincre de la sagesse des projets de la métropole. M. James Stuart, qui avait été nommé juge en chef de Québec par lord Durham, présida les réunions du Conseil et rédigea les résolutions qui lui furent soumises. Le troisième jour, qui était le 13 novembre, ces résolutions furent adoptées.

Le Conseil déclara qu'il était nécessaire d'effectuer une union législative du Haut et du Bas-Canada sous le plus bref délai ; il approuvait l'octroi d'une liste civile à la Couronne, et consentait à charger le Bas-Canada de la dette du Haut-Canada ; en outre, il s'en rapportait Ù la sagesse du parlement impérial pour co-mpléter la mesure à d'autres égards. Trois conseillers seulement osèrent voter contre le projet, MM. Jules Quesnel (de Montréal), James Cuthbert (de Berthier) et John Neilson (de Québec): des douze autres qui avaient voté pour son adoption, neuf étaient de Montréal ou des environs, et sur quatre canadiens-français, un seul repoussa l'union.

M. Thompson partit ensuite pour le Haut-Canada où il ouvrit lui-même la session de la législature le 3 décembre. Il était arrivé à Toronto le 24 novembre. Presqu'aussitôt après, il réunit le Conseil exécutif, et, s'adressant à ceux d'entr'eux qui siégeaient soit au Conseil législatif soit à l'Assemblée, il leur fit part des intentions de la métropole ainsi que des mesures qu'il allait soumettre k la législature et leur dit ce qu'il attendait d'eux. Il publia en même temps une dépêche de lord John Russell, ministre des colonies, en date du 16 octobre, dans laquelle celui-ci avertissait les membres du Conseil exécutif que leur terme d'office, au lieu d'être durant bonne conduite, suivant la eoutume, serait dorénavant suivant bon plaisir, e'est-à-dire que ces fonctions, au lieu d'être permanentes, pourraient changer aussi souvent de titulaires que l'exigeraient les nécessités de la politique.

Ce fut une agréable nouvelle pour les réformistes qui, tout d'abord, crurent apercevoir dans ces instructions le gage d'un changement constitutionnel de la plus haute importance et la réalisation partielle de leur programme politique. Ils se montrèrent pleins de confiance dans le nouveau gouverneur, lequel se borna néanmoins à cette publication sans l'accompagner d'aucun commentaire. iSon but était de plaire à ce parti assez pour flatter l'espoir des chefs, tout en évitant de prendre des engagements explicites qui auraient pu lui aliéner les sympathies et la coopération des torys. Comme une autre dépêche écrite la veille, c'est-à-dire le 15 octobre, aurait pu refroidir l'enthousiasme des réformistes par des explications trop précises sur les intentions du gouvernement impérial, M. Thompson la garda tout bonnement dans ses tiroirs, et ne la fit connaître que beaucoup plus tard, lorsque tout danger eut complètement dUparu.

A l'Assemblée qui lui demanda dans une adresse plus de renseignements sur la question, il répondit avoir reçu Toixire de Sa Majesté de gouverner la province suivant les désirs bien compris de la nation, et de montrer pour les sentiments du peuple /e7*' quejt^primcs par ses représentants toute la déférence possible. Ce langage, quoique vague, contenta les plus modérés, et l'agitation se réduisit à peu de chose. Il est vrai d'ajouter que la doctrine du gouvernement responsable, quoique défrayant largement la polémique des journaux et la discussion publique de ce tempslà, n'était après tout qu'une théorie, et le peuple, qui est simpliste, s'embarrassait facilement de la contradiction à laquelle on voulait soumettre le gouverneur. Comment, en effet, forcer ce fonctionnaire à n'accepter pour conseillers exécutifs que des hommes désignés par la majorité de la Chambre, lorstju'il se regardait comme uniquement respon- Siible de ses actes au gouvernement impérial qui l'avait nommé? M. Thompson évitait, d'ailleurs, de s'en expliquer lui-même. Dans la réponse qu'il fit aux citoyens d'Halifax, qui l'avaient harangué à son arrivée dans leur ville pendant ce même été de 1840, il tint le langage suivant : — " Tout en " considérant de mon intérêt et de mon devoir de prêter •* une oi*eille attentive aux opinions qui me sont communi- " quées, et de respecter les conseils qui peuvent passer pour " représenter les intérêts bien entendus de la population, je " ne saurais rejeter la responsabilité de mes actes sur qui " que ce soit sans danger pour le bien qui unit la colonie à " la mère patrie, et sans détriment pour les intérêts qui " m'ont été confiés. "

On a cru surprendre le fond de sa pensée dans une lettre qu'il écrivit à la même époque, et découvrir qu'il penchait décidément vers les idées nouvelles ; nous sommes d'un avis

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différent. Voici le passage sur lequel se base cette croyance :

"Le principe d'après lequel je me conduirai, dit-il, est d'abord de composer le Conseil exécutif de manière à comprendre seulement les principaux officiers du gouvernement et quelques-uns des membres les plus influents de chaque Chambre mais spécialement de la Chambre d'Assemblée ; les officiers publics dont les services sont désirables devront, lorsqu'il sera nécessaire, se faire élire membres de l'Assemblée, et leurs talents et leur temps devront être à la disposition du gouvernement. "

En réalité, à quoi se bornent ces sympathies pour la responsabilité ministérielle, sinon à convenir simplement de l'avantage incontestable qu'il y aurait pour le gouverneur de se faire aider dans ses fonctions par des hommes qui auraient la confiance de l'Assemblée et seraient mieux renseignés que lui sur les matières d'intérêt loeal. Mais avec quel soin M. Thompson ne se garde-t-il pas de délimiter les attributions du nouveau pouvoir qu'on tente d'élever à côté de celui dont ses prédécesseurs et lui-même ont toujours été revêtus ! A ses yeux le Conseil exécutif n'est pas autre chose qu'un comité consultatif dont il se propose d'améliorer le personnel ; il ne va pas plus loin. Au contraire, le principe du gouvernement responsable veut que le Conseil exécutif soit composé suivant les vœux de la majorité, que les conseillers soient responsables de leurs actes à la majorité qui leur accorde sa confiance, et qu'ils doivent se démettre de leurs fonctions dès l'instant que le gouverneur juge à propos de ne plus les consulter. Dans tous les cas, les réformistes le regardèrent plutôt comme un ami qu'un ennemi de leurs visées politiques, et ils se montrèrent satisfaits de déclarations qu'aurait pu signer n'importe lequel

de ses devanciers. Bien accueilli par les réformistes, assez bien vu par les torys, M. Thompson, en outre, accorda à peu près à la législature tout ce qu'elle demanda et n'eut point de difficultés sérieuses à vaincre pour faire passer le projet d'union législative des deux provinces (10 février 1840).

Mais si la population du Bas-Canada avait été tenue dans l'ignorance de ce qui s'était passé derrière le huis clos du Conseil spécial, elle ne tarda guère d'être instruite des faits et gestes de la législature du Haut-Canada.

Le journaux firent connaître par le menu l'attitude prise par la Chambre, sur la mesure, sur les conditions exorbitantes qu'elle avait exigées, sur l'abolition de la langue française qui lui avait été accordée, et sur le prix qui devait lui être payé. Pour tous, même pour ceux des Canadiens qui en très petit nombre avaient regardé l'union avec plus ou moins d'indifférence, il fut évident que le Bas-Canada avait été odieusement sacrifié à l'autre province dans ses intérêts et dans son autonomie. S'il s'était élevé quelque discussion parmi nos nouveaux maîtres, tout s'était borné à chercher un accord sur la manière dont on se partagerait nos dépouilles dont le Comité Constitutionnel anglais de Montréal les avait autrefois invités à venir s'emparer.

Se voyant menacés d'une nouvelle conquête non moins désastreuse que la première, les Canadiens s'adressèrent au gouvernement de Sa Majesté pour parer le coup mortel qui leur était destiné. Le peuple fut convoqué à des meetings monstres, et on fit circuler des pétitions partout. Celles de Québec réunirent plus de quarante mille signatures. Le clergé catholique se joignit ouvertement aux manifestations, et les évêques de la province protestèrent contre un projet de loi qui mettait en péril la foi du peuple canadien et livrait ses institutions religieuses et l'instruction de se» enfants à une majorité radicalement hostile.

Comme cette résistance menaçait de gâter Papprobatioiî qu'il avait obtenue du Conseil spécial, M. Thompson n'hésita pas devant le mensonge pour détruire l'effet de ces suppliques. Il écrivit au ministre des colonies, et réussit à discréditer les auteurs du mouvement en affirmant qu'au fond le clergé, par exemple, voyait d'un œil assez favorable l'existence du Conseil spécial, que les Canadiens-Françai» instruits et modérés, de même que les torys du Haut-Canada, commençaient à regarder le projet sans trop de défaveur, et qu'avec le temps toute cette opposition finirait par tomber d'elle-même. Le motif qu'il alléguait était que le» pétitionnaires du Bas-Canada concluaient leur protestation en demandant le rétablissement de la Constitution de 1791, ce qui était une impossibilité.

L'acte d'Union fut soumis au parlement anglais durant la session de 1840 et adopté après de longs et intéressants débats, sauf les dispositions relatives à l'établissement d'institutions municipales.

La loi décrétait pour les deux provinces la création d'un seul pouvoir législatif composé d'un Conseil législatif et d'une Chambre d'Assemblée et de la Reine ou de son représentant ; les membres du Conseil au nombre de 24, 12 pour le Bas et 12 pour le Haut-Canada, étaient nommés à vie et leur président était choisi par le gouverneur; le Conseil exécutif était de 8 membres; la Chambre d'Assemblée comptait 84 membres élus par moitié par chacune des provinces; toute mesure ayant pour objet de modifier le chiffre de la députation devait être votée par les deux tiers au moins des. membres de chaque Chambre ; le cens d'éligibilité des députés était de £2,500 ; la législature devait tenir une session par année ; la Reine avait le pouvoir de veto sur tous les bills sanctionnés par le gouverneur ; le français était aboli.

et la langue officielle était l'anglais ; les lois concernant le commerce et la navigation étaient réservées au parlement impérial ; les lois en vigueur dans les deux provinces continuaient de l'être ; la liste civile permanente était fixée à £45,000, celle qui finissait avec le règne de Sa Majesté à £30,000, ces deux sommes étant alîectées au paiement des fonctionnaires publics ; les articles des constitutions antérieures, les traités et conventions non incompatibles devaient rester en vigueur.

Le bill devint loi le 23 juillet 1840, et ce ne fut guère qu'au mois suivant que les principales dispositions en furent connues au Canada. Les réformistes du Haut-Canada furent vivement désappointés d'y voir l'établissement d'une liste civile qui enlevait au contrôle de la branche populaire de la législature canadienne une importante partie de la dépense publique, et rendait d'autant plus illusoire l'utilité d'un gouvernement responsable ; leurs journaux crièrent à la mauvaise foi, et accusèrent ouvertement M. Thompson de les avoir trompés. Les Canadiens-Français n'eurent pas de reproche de ce genre à lui adresser. Venu pour compléter l'œuvre de Durham, il s'était fidèlement acquitté de sa mission, et si Durham avait indiqué le moyen d'anglifier le Bas- Canada, M. Thompson en avait exécuté les détails et réglé l'exécution. Ce fut précisément avec cette guerre de race dont il parle avec tant de mépris dans ses lettres privées, qu'il avait exploité le fanatisme des membres du Conseil spécial pour obtenir leur assentiment. Dans le Haut-Canada, tout en démontrant à la législature que son devoir était d'arracher la minorité anglaise à la tyrannie de la majorité française du Bas-Canada, il comprit qu'il ne devait pas omettre de mentionner les bénéfices matériels qu'elle trouverait dans cette union. Il poussa habilement la question des affaires au premier rang, connaissant trop le ca-

ractère de ses compatriotes pour croire qu'il pourrait les amener à sa politique par l'unique perspective d'un i^gime de gouvernement plus populaire.

Jamais la situation des Canadiens-Français n'avait été plus critique, ni l'avenir plus sombre. Leurs lois, leur religion, leurs institutions se trouvaient absolument à la merci d'une législature dont la majorité était animée par les pires préjugés. Jusqu'où n'iraient pas les vengeances de leurs anciens ennemis, qui, eux, sauraient choisir l'endroit le plus sensible ou le plus faible pour porter des coups qui seraient d'autant plus douloureux ou plus meurtriers ? La constitution nouvelle ne leur donnait aucune protection. Oui, on y parlait des traités ; mais comment s'y prendre pour en réclamer l'exécution s'ils étaient ignorés ? A qui se plaindre s'ils étaient violés ? Tout était à craindre, et le pire destin était celui qui semblait le plus probable.

En supposant qu'il se rencontrât dans la nouvelle législature un petit groupe d'hommes justes, quelle raison auraient-ils de s'opposer à l'introduction du droit anglais dans le pays ? Quel prétexte alléguer pour empêcher l'adoption d'une loi générale d'écoles dont la notion de Dieu serait bannie, et dans lesquelles l'anglais seul serait enseigné ? Et si, poussés par le désir de ne pas blesser toute une population dans ses plus chères affections, ces hommes osaient élever la voix, il était hors de doute que le gouvernement, par sa majorité compacte, ne se laisserait pas arrêter dans le programme d'anglification à outrance qui lui avait été tracé par lord Durham et qu'il était de son intérêt d'exécuter.

Nous paraissions condamnés à voir la vie nationale s'en aller par toutes les veines ouvertes, goutte à goutte, lentement, sans secousse à peine, sans même le consolant espoir

•d'une lutte suprême et dernière. Les troubles sanglants de 1837 et 1838 avaient désorganisé le corps social tout entier, ^t nous avait laissés sur place vaincus, humiliés, soupçonnés, sans force, sans enthousiasme et sans esprit d'unité.

L'Union des deux Canadas fut proclamée le 10 février 1841, et, le mois suivant, M. Thompson ordonna les élections générales. A cette occasion, M. Lafontaine adressa, aux électeurs de Terrebonne, un manifeste qui eut un immense retentissement dans tout le pays et qui fut comme le programme politique de l'électorat français de la province. 1j Examiner, de Toronto, organe des réformistes du Haut- ■Canada, en fit la traduction avec les plus grands éloges.

Dans le cours de l'automne précédent, M. John Neilson, M. A. N. Morin et quelques autres Canadiens influente •avaient, les premiers, en prévision des élections, publié une adresse aux électeurs du Bas-Canada dans laquelle étaient ^numérés tous les motifs pour lesquels on devait s'opposer à l'acte d'Union.

" Rien au monde, disaient-ils, ne doit nous faire con- " sentir à voter pour un seul candidat qui ne se déclarera "pas contre cet acte et contre ses dispositions iniques. . . " Toute agitation de questions mineures (secondaires) qui " pourraient détacher un seul de ceux qui désapprouvent **■ (la nouvelle constitution) doit être interdite jusqu'à ce ^* ce qu'on nous ait fait justice. "

M. Lafontaine, tout en flétrissant le but criminel caché sous le régime nouveau, exprima une opinion différente. Il se refusa à engager ainsi l'avenir et à se lier les mains sans retour. Il fit observer que la constitution reposait sur le principe salutaire de la responsabilité ministérielle, que ce principe contenait en germe le seul remède efficace <îontre l'arbitraire et l'injustice, et que le devoir des futurs

députés serait d'assurer au pays l'application intégrale des libertés qui lui étaient offertes. Il s'opposa fortement à la politique d'abstention qui laisserait le champ libre à toutes les ambitions et à toutes les mesures iniques ; ce qu'il voulait, ce qu'il conseillait c'était la politique d'action, c'était de prendre le moyen de tirer le meilleur parti possible des circonstances dans lesquelles nous étions placés.

Aussitôt que les dispositions de l'acte d'Union furent connues, M. Lafontaine avait cherché à communiquer avec les chefs du parti réformiste du Haut-Canada. Tous se trouvèrent d'accord avec lui sur l'interprétation du système de la responsabilité de l'Exécutif envers l'Assemblée.

Voici dans quels termes il préconisa cette alliance des deux partis :

— " La cause des deux partis, le parti réformiste du Haut- " Canada et le parti réformiste du Bas-Canada, est la même, " et il est de leur intérêt à tous deux de se rencontrer sur le " terrain législatif dans un esprit de paix, d'union, d'amitié "et de fraternité. Je n'ai aucun doute, ajoutait M. Lafon- " taine, en terminant son manifeste, que comme nous les " réformistes du Haut-Canada en sentent le besoin, et que " dans la première session de la législature, ils nous en " donneront des preuves non équivoques, ce qui, j'espère, '^ sera le gage d'une confiance réciproque et durable. "

C'est que M. Lafontaine n'avait apporté aucune hâte à faire connaître ses vues sur les changements constitutionnels ; il avait pris le temps de la réflexion, et ses regards s'étaient portés sur le Haut-Canada où l'on continuait à se demander dans les journaux et les assemblées publiques si M. Thompson, dont les méthodes restaient mystérieuses, serait favorable au gouvernement responsable, ou s'il ne continuerait pas les traditions de l'ancien régime oligar-

cliique. Il en conclut que la lutte nouvelle ne serait plus celle de deux races l'une contre l'autre, mais serait d'abord purement politique, qu'elle se ferait sur les principes mêmes du gouvernement, qu'il y aurait par suite tout avantage pour les Canadiens à s'allier au parti favorable à l'extension des libertés populaires, et que tôt ou tard ce parti serait triomphant. Il eut à ce moment le clair pressentiment de l'erreur de lord Durham, qui n'avait pas un seul instant douté que les animosités nationales de la minorité anglaise du Bas-Oanada inspireraient la politique générale de la nouvelle Chambre. Au contraire, M. Lafontaine se dit que dans cette législature homogène, la différence d'aspirations ferait sûrement naître des partis distincts et des programmes opposés. Insignifiant par le nombre, quantité négligeable par tout ce qui l'isolait de la masse de la députation anglaise, le petit groupe des députés canadiens, s'il était uni, pouvait prétendre à une importance proportionnée à l'appoint qu'il pouvait offrir à des alliés. Sa faiblesse même l'empêchait de porter ombrage à qui que ce soit, et pour se l'attacher on le protégerait contre de nouvelles persécutions. La question française était bien morte, et l'union législative devait l'ensevelir à jamais : voilà ce qui était au fond de la pensée de tous les principaux hommes politique^» que le régime nouveau appelait sur la scène. M. Lafontaine ne chercha à désabuser personne ; il serait toujours assez tôt de le faire en temps opportun. En attendant, il s'agissait de ne pas se tromper sur nos alliances, et le parti réformiste en inscrivant la doctrine de la responsabilité ministérielle comme le premier article de son programme lui parut être celui vers lequel devaient tout naturellement se porter nos sympathies et notre choix.

M. Thompson avait entendu parler de M. Lafontaine, et

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il n'eut pas de peine à constater dans cet homme une intelligence vraiment supérieure, en même temps qu'il apprenait la haute estime et l'autorité considérable dont il jouissait parmi les siens. Quoique résolu à ne prendre ses conseillers que dans la population anglaise qui formait maintenant la majorité dans le pays, M. Thompson se laissa tenter un moment par le désir de montrer au gouvernement impérial que le Bas-Canada s'était lui aussi rallié à l'acte d'Union. M. Lafontaine lui parut à cet égard une recrue des plus précieuses, et on le vit multiplier les moyens de séduction pour se l'attacher. Il n'eut de repos que lorsqu'il fut convaincu de la parfaite inutilité de ses efforts. Il l'invita à plusieurs entrevues pour le convaincre et le décider.

Devant les ardentes protestations de sympathie que prodiguait le gouverneur pour les Canadiens, M. Lafontaine restait généralement muet ; sur la question du gouvernement responsable, les deux interlocuteurs avaient beau jeu. M. Thompson ne ménageait point les professions de foi les plus larges, tandis que M. Lafontaine lui rappelait, non sans à propos, ses déclarations d'Halifax et la clause de l'acte d'Union qui enlevait au contrôle de la Chambre la dépense d'une partie importante des revenus publics. Le gouverneur, peut-être indécis encore sur l'application du nouveau système, répliquait en lui disant que sur toutes les questions d'intérêt local le Conseil exécutif et le Conseil législatif devraient être d'accord avec la branche populaire de la législature, et que le bien public exigerait que le gouvernement fût administré suivant les désirs du peuple. Alors M. Lafontaine réclamait des actes ; il voulait des déclarations claires, nettes, précises, publiées partout ; et l'entrevue se terminait d'ordinaire sur un dissentiment qui se creusait davantage. Pressé d'en finir, M. Thompson essaya

d'un autre moyen, et fit briller aux yeux de M. Lafontaine, encore jeune, l'éclat si attrayant des dignités ; il lui offrit le poste de solliciteur général du Bas-Canada. M. Lafontaine déclina respectueusement une charge dont l'acceptation, dit-il, équivaudrait pour lui à une adhésion formelle à l'acte d'Union. — " Eh ! bien, reprit le gouverneur avec " humeur, quoique vous fassiez, je saurai me passer de vous " pour obtenir la majorité dont j'ai besoin ".

Le 13 février 1841, le gouverneur composa son cabinet des personnes suivantes : A. B. Sullivan, J. H. Dunn, L. B. Harrison, W. H. Draper, Eobt Baldwin, O. Daly, C. R. Ogden et C. D. Day. Sur ces huit conseillers, les premiers étaient du Haut-Canada, les trois derniers du Bas-Canada. Suivant la conception du régime colonial existant, le gouverneur était le chef de l'Exécutif et responsable à Sa Majesté seulement ; quant à ses conseillers, il les consultait selon qu'il le jugeait à propos, mais leur responsabilité ne dépassait pas la salle du conseil. Il les avait pris un peu partout, chez les torys comme chez les réformistes, ce qui s'accordait bien avec le mépris qu'il professait pour les deux partis qui se battaient sous ses yeux, et avec ses idées sur la responsabilité de ses conseillers envers la Chambre, et sur leur solidarité les uns des autres. M. Draper était considéré néanmoins comme le tory le plus important de la province du Haut-Canada, et M. R. Baldwin comme le chef reconnu du parti réformiste. Il n'y eut d'exclus du gouvernement que les Canadiens qui formaient la minorité et qui, pour cette raison, avait dit M. Thompson, n'avait aucun droit d'y être représentés.

Les élections générales suivirent de près ; les brefs émanés le 19 février furent rapportables le 8 avril. La lutte électorale fut des plus chaudes d'un bout du pays à l'autre.

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