ISTOIRE DU CANADA J
Le parti réformiste en 'général se rangea du côté de M. Thompson dans le Haut-Canada. Il y eut des scènes de violence dans plusieurs endroits ; mais le spectacle présenté par le Bas-Canada, durant ces quelques semaines, fut bien autrement émouvant. Pendant que le parti anglais se déclarait comme un seul homme pour la politique de M. Thompson, tous les Canadiens-Français s'étaient entendus pour n'élire que des députés qui y seraient opposés. Se voyant menacé d'une défaite, M. Thompson n'hésita pas à se jeter lui-même dans la mêlée et à prendre la direction de la campagne. Par une proclamation royale, il commença par enlever leur franchise électorale aux faubourgs de Montréal et de Québec, afin, disait-il, de permettre aux classes commerciales de n'être pas gênées dans le choix do leurs représentants. Cet acte inqualifiable excita l'indignation publique ; il ne fut pourtant que le prélude d'une séri" de fraudes, de corruption et de violences dont jusque-là personne n'avait eu l'idée. Dans le comté de Montréal, dans Rouville, dans Beauharnois, Vaudreuil, Chambly et Terre bonne, habités presqu'entièrement par des Canadiens-Français, M. Thompson réussi à faire élire ses créatures à force d'argent, de promesses et de coups de bâton. Il concentra principalement ses efforts sur l'élection de Terrebonne oii M. Lafontaine avait posé sa candidature. Profondémeni blessé des nubles fiertés avec lesquelles ses avances avaient été accueillies, il avait résolu de se venger. Il fixa d'abord le bureau de votation à une extrémité de ce vaste comté, à New-Glasgow, en pleine forêt ; c'était, à cette époque de l'année, rendre impossible à un grand nombre d'électeurs de s'y rendre. Puis, il choisit un certain Dr. McCulloch de Montréal, un homme de rien, pour être l'adversaire de M, Lafontaine. Le jour de l'élection, lorsque ce dernier, accom-
pagné d'un certain nombre de ses amis, se présenta à New- Glasgow, il trouva la maison du poil envahie par une troupe de gens armés qui, l'injure aux lèvres, lui en défendirent l'entrée sous peine de mort. Plutôt que d'exposer la vie de ses partisans, car personne ne songeait à reculer, M. Lafontaine engagea ses amis à se retirer non sans avoir protesté hautement contre la violence dont il était victime. Il vit d'où le coup était parti, et, dans une lettre adressée à ses électeurs, il accusa publiquement le gouverneur général d'être l'auteur de cette odieuse machination. On se fera une idée de la puissance des moyens employés pour peser sur l'électorat, par le fait que le parti canadien ne put élire que vingt-trois députés contre l'Union, pendant que le gouverneur réussissait à s'emparer de dix-neuf comtés, et cela dans une province dont les neuf-dixièmes de la population envisageaient le nouveau régime comme un arrêt de mort nationale.
Dans le Haut-Canada, les réformistes élirent 26 des leurs et les torys 16 seulement, et encore sur ce chiffre on prétendait que 6 étaient douteux. Les électeurs ne furent pas appelés comme dans le Bas-Canada à se déclarer pour ou contre l'Union ; le régime nouveau étant une bonne affaire, personne n'eut intérêt à le dénoncer. La lutte se fit plutôt entre les deux vieux partis, les réformistes se donnant pour mission de faire triompher sous le nouveau régime le principe du gouvernement responsable, les torys déterminés, au contraire, à résister à une doctrine qui leur paraissait dangereuse pour leurs intérêts particuliers, pour les droits de la Couronne et l'avenir de la colonie. M. Thompson, voulant à tout prix s'assurer une majorité dans le parlement nouveau, avait réussi, nous l'avons dit, à se gagner les bonnes grâces du parti réformiste qui était le plus nom-
breux et le plus remuant. Dans l'été de 1840, il avait élaboré son plan de campagne et distribué les rôles avant que de retourner à Montréal où il tint session du Conseil spécial, le 5 novembre. Puis, il avait formé son conseil dans lequel dominait l'élément libéral, et n'avait pas craint, une fois ces préparatifs terminés, d'affronter la tourmente électorale dont il avait pris soin de mettre d'avance toutes les chances de son côté.
Il tint parole à M. Lafontaine ; il eut sa majorité.
Le 9 juin, la nomination du Conseil législatif parut à la Gazette Officielle. Sur 24 membres, huit étaient canadiensfrançais. Le parlement fut convoqué le 14 juin, à Kingston, et le lendemain, M. Thompson, qui était devenu lord Sydenham, en faisait l'ouverture au milieu de cérémonies qu'on avait cherché à -'pudre imposantes.
Après avoir prêté serment entre les mains du greffier, la Chambre se réunit pour élire son orateur. M. Augustin Cuvillier, député d'Huntingdon, fut choisi à l'unanimité. C'était un riche négociant de Montréal, ayant une parfaite connaissance de l'anglais et possédant l'habitude des usages parlementaires.
Le discours du trône annonçait l'amélioration du service postal, recommandait l'établissement d'une navigation plus facile entre le lac Huron et la mer, et signalait l'importance de nouvelles communications à établir dans l'intérieur. Lo gouvernement de la métropole offrait son assistance, et la Chambre serait appelée à contracter un emprunt de sept millions et demi de piastres dont le parlement impérial garantirait volontiers l'intérêt. Entre les mesures importantes qu'il se proposait de soumettre à l'examen de la Chambre, le gouverneur mentionnait plus spécialement l'organisation d'un système d'écoles publiques, la constitution
de certains corps judiciaires et municipaux, une loi d'immigration et une autre sur l'administration des terres de l'Etat ; puis, il terminait ainsi :
" Le Canada, uni sous une constitution que la Législature impériale a établie avec le désir sincère de venir en aide à cette partie de l'Empire britannique, ne peut manquer, s'il est sagement administré, de devenir prospère et florissant. L'assistance généreuse dont je vous ai parlé, la détermination prise par le gouvernement, ainsi que je suis autorisé à vous le faire connaître, d'employer annuellement une somme considérable pour la défense militaire de cette province, la résolution bien arrêtée que la Reine m'a chargé de vous signifier que ses possessions de l'Amérique septentrionale seront maintenues à tout prix comme partie de son empire, sont un gage de la sincérité avec laquelle la mère patrie désire contribuer à la prospérité du Canada et à la mise en pratique des institutions qu'elle 3^ a établies. Les regards de l'Angleterre sont attachés avec anxiété sur le résultat de ce grand essai. S'il est couronné de succès, Tassistance du Parlement pour vos entreprises, la confiance des capitalistes anglais dans les rapports que vous pourrez avoir avec eux, la sécurité qui ne pourra manquer de s'établir parmi la population britannique et qui aura l'effet de peupler vos rives et le sol fertile de votre pays, tout cela développera les ressources de la province à un degré sans exemple jusqu'à ce jour. L'accroissement rapide du commerce et de l'immigration pendant les derniers dix-huit mois nous offre une preuve frappante de l'effet que produit la tranquillité pour rétablir la confiance et faire naître la prospérité. Puisse cette belle perspective qui s'ouvrp devant vous n'être obscurcie par aucune dissension. "
Aussitôt que l'Assemblée, après le départ du gouverneur,
eut repris sa séance, M. R. Baldwin annonça qu'il avait démissionné comme solliciteur général du Haut-Canada et conseiller exécutif. Invité à accepter la charge de solliciteur général, rendue vacante par M. Draper qui avait succédé à M. Hagerman comme procureur général, M. Baldwin n'avait pas caché à ses quatre collègues du Conseil représentant comme lui le Haut-Canada, qu'ils ne devaient pas interpréter son action comme impliquant une communauté de vues avec eux. Ils durent se le tenir pour dit. Le gouverneur n'ignorait pas non plus les opinions et le passé de l'éminent chef réformiste, mais il l'avait fait ministre parce que c'était une partie de son système de s'entourer d'hommes qui avaient joué un rôle marquant sur la scène politique, quelles que fussent leurs idées. M. Baldwin n'avait sacrifié aucun de ses principes en consentant à faire partie du conseil ; il s'y détermina par le désir d'aider M. Thompson à réaliser les grands projets de réforme qu'il croyait avoir été conçus par ce dernier dans l'intérêt du pays. Il n'avait pas eu, comme M. Lafontaine, de raisons de suspecter la droiture des intentions de M. Thompson ; mais trois ou quatre jours avant la session, il apprit, non sans le plus vif désappointement, la situation qui avait été faite à ses alliés du Bas-Canada. Il avisa aussitôt le gouverneur général de faire dans son conseil certains changements nécessaires pour s'assurer la confiance de la Chambre, et lui suggéra les noms de quelques-uns des principaux députés du Bas-Canada. LfOrd Sydenham s'y refusa péremptoirement parce que le temps et le mode de ces changements ne lui paraissaient pas opportuns, et ensuite parce que les députés indiqués étaient notoirement connus comme opposés au principe même de l'acte d'Union. M. Baldwin insista cependant quoique en pure perte ; dès lors
il n'hésita plus et remit sa résignation entre les mains du gouverneur. Cet événement fut un échec sérieux pour lord Sydenham qui ne put envisager sans effroi un certain groupement de partis hostiles à sa politique et l'importance subite que prenait la minorité française.
La première dissension importante eut lieu presque immédiatement après. M. Buchanan, de Toronto, interpella les membres de l'Exécutif pour savoir quelle était la nature de leurs relations avec le gouverneur général et avec l'Assemblée, et comment ils interprétaient le système du gouvernement responsable. M. Draper répondit en substance que le Conseil n'était responsable de ses actes qu'au gouverneur, lequel, à son tour, n'était responsable qu'à Sa Majesté. Sans doute, l'harmonie entre l'Exécutif et la Chambre était indispensable au bon ordre et au bien public, et le désir du gouvernement impérial exigeait qu'il fût tenu compte des intérêts bien compris du peuple ainsi que l'avait déclaré lord Sydenham dans son discours d'Halifax. Quant à lui-même, M. Draper ajoutait, en terminant, qu'il ne demeurerait membre du Conseil exécutif qu'en autant que les mesures soumises à la législature par le gouverneur rencontreraient son approbation.
Le débat fut continué par MM. Merritt, Cameron, Steele, Thorburn, Boswell, Ilincks et Baldwin qui prirent une attitude tout à fait différente et accusèrent le gouvernement et son Conseil de vouloir perpétuer l'ancien ordre de choses. M. Boswell s'adressa directement à M. Draper : — " Si, dit- " il, la majorité de la Chambre refusait d'adopter les me- " sures de l'Exécutif et si les conseillers de Sa Majesté s'a- " percevaient qu'ils ne possèdent pas la confiance de cette " majorité, se démettraient-ils de leurs fonctions, ou en ap- " pelleraient-ils à l'électorat ? " Oui, répondit M, Draper au
' parlement provincial l'harmonie qui est essentielle à la ' paix, au bien-être et au bon gouvernement de la Province, ' les principaux aviseurs du représentant du souverain, ' constituant sous lui une administration provinciale, doi- ^ vent être des hommes jouissant de la confiance des repré- ' sentants du peuple, offrant ainsi une garantie que les ' vœux et les intérêts bien entendus que Notre Gracieuse ' Souveraine a déclarés devoir être en tout temps la règle 'du gouvernement provincial, seront fidèlement représen- ' tés et défendus.
"4° — Le peuple de cette Province a, de plus, le droit * d'attendre de l'administration provinciale ainsi composée ' qu'elle emploiera tous ses efforts pour que l'autorité impé- ' riale, dans ses limites constitutionnelles, soit exercée de ' la manière la plus conforme à ses vœux et à ses intérêts ' bien entendus. "
La Chambre adopta également, comme une règle fondamentale de sa procédure, qu'elle ne prendrait connaissance d'aucune demande d'argent qui ne serait pas d'abord recommandée par l'Exécutif. Le but de cette décision était de mettre fin aux abus du système suivi sous l'ancien régime, et d'après lequel tout pouvait proposer le vote d'un crédit quelconque pour des fins purement locales et personnelles. Cette règle si sage n'a pas cessé d'être en vigueur depuis cette date jusqu'à nos jours, et on peut dire aujourd'hui qu'elle fait partie de la constitution.
La question de l'emprunt fournit à M. Neilson l'occasion de revenir sur les injustices de l'acte d'Union ; plusieurs députés prirent la parole, mais rien ne put ébranler la majorité du gouverneur. Seize députés seulement appuyèrent l'amendement de M. Neilson ; seuls, M. Baldwin et M. Price, du Haut-Canada, votèrent avec les nôtres. *
Le lendemain, M. Neilson proposa un nouvel amendement là la motion des subsides, afin de protester contre la liste civile imposée par le gouvernement impérial dans l'acte d'Union, et pour déclarer que tout octroi de deniers publics accordé par le Parlement à Sa Majesté n'était pas autre chose qu'un pur don fait par les représentants du peuple. Le procureur général Draper proposa en amendement qu'il n'était pas expédient, dans cette première session tenue sous l'acte d'Union, de soulever de discussion sur le principe des subsides ni d'en censurer les détails.
On se rappelle que la liste civile avait été autrefois dans les deux provinces la cause de toutes les difficultés entre le gouverneur et l'Assemblée ; cette dernière répugnait à l'idée de se soumettre à une dépense de deniers qu'elle n'avait point votée, et l'un des griefs les plus considérables du parti réformiste dans le Haut-Canada à l'acte d'Union avait été la liste civile qui s'y trouvait imposée. De fait, il y avait chance que la dissension ne prît une mauvaise tournure, et que la Chambre, dans un moment d'indépendance, ne fît à la loi passée par la Métropole l'affront d'une censure solennelle ; aussi, le débat fut-il ajourné au lendemain afin de permettre au gouverneur de conjurer ce nouveau danger. Le vote qui fut pris sur la résolution principale donna 35 voix -à M. Draper et 29 à M. Neilson. MM. Baldwin, Merrittt, Hincks, Cameron, réformistes, sir Allan McNab et Sherwood, conservateurs (torys), votèrent avec M. Neilson.
Dans la même séance, l'infatigable leader du district de Québec proposa de répudier toute augmentation de traitement qui serait faite aux employés civils sans la participation de la Chambre d'Assemblée. Le but de cette proposition était toujours le même ; il s'agissait de revendiquer
pour les représentants du peuple le droit de contrôler la dépense publique. Cette fois, les députés, pris à l'improviste, se partagèrent également, et ce fut la voix de l'Orateur qui fit pencher la balance du côté de M. Neilson. Etrange contradiction qui permet de se faire une idée desmoyens dont se servait lord Sydenham pour enchaîner sûrement sa majorité! Encore fallait-il qu'il en eût le temps, car, laissés à eux-mêmes, les réformistes du Haut-Canada se groupaient tout aussitôt et comme par instinct autour de leur chef M. Baldwin, ainsi qu'on vient de le voir.
Les hommes sont toujours les mêmes, et leurs vices ne changent guère ; les mêmes appâts exercent sur eux le» mêmes attractions, quels que soient leur pays, la forme de leur gouvernement, leur degré de civilisation et l'époque où ils vivent. Lord Sydenham, en obtenant de lord John Russell la promesse de la garantie impériale pour un emprunt de sept millions et demi de piastres, avait mis un puissant atout dans son jeu. Le chiffre de cette somme énorme, qui devait être dépensée en travaux publics surtout dans le Haut-Canada, lui avait été d'un secours inépuisable dans ses élections; que de places grassement payées, que de contrats opulents, que de faveurs insignes à distribuer parmi les fidèles lorsqu'il avait eu besoin de leurs services !
Professant le même mépris pour les deux partis politiques, il s'était attaché à se ménager des intelligences dan» celui qui était le plus nombreux ; il avait frappé dans le tas, et le parti réformiste s'était désorganisé comme par enchantement. M. Baldwin s'en plaignait souvent, et les Canadiens ne savaient que penser d'alliés qui s'en allaient de tous les côtés lorsqu'ils en avaient le plus besoin.
Ive vingt août, le gouverneur communiqua à la Chambreun rapport du président du Bureau des Travaux publics
dans lequel étaient indiqués les ouvrages projetés ou en voie, ainsi que les sommes nécessaires pour ce service. Sui' la recommandation de l'Exécutif, la Chambre passa les résolutions ordinaires pour autoriser un emprunt de sept millions et demi de piastres avec lequel le gouvernement devait liquider la dette publique, ou plutôt, pour parler plus correctement, liquider les dettes du Haut-Canada et entreprendre l'exécution des travaux publics. Il fut décidé en même temps d'élever de 2^ à 5 pour cent ad valorem les droits de douane sur l'entrée des dry goods, des spiritueux et du sucre, de taxer les billets de banque et fixer à trentesix sous par gallon les spiritueux distillés dans la province. On portait à |200.000.00 la somme que devaient produire ces nouveaux impôts. La législation basée sur ces résolutions n'entraîna que peu ou point de discussion.
Fier de son succès, Sydenham pouvait, quelques jours après, écrire à son frère que le succès de sa politiques avait dépassé toutes ses espérances. " Quoique j'aie eu à lutter au *' début, lui disait-il, n'ayant en quelque sorte qu'une mino- ^' rite sur laquelle je pouvais compter, j'ai réussi par degrés ^^ à régulariser la conduite de l'Assemblée et à en obtenir à
*' peu près tout ce que je veux les cinq grandes mesures
*' que j'avais entrepris de faire adopter sont maintenant ^^ loi ; l'établissement d'un bureau des travaux publics avec •''d'amples pouvoirs; l'admission des aubains; un nouveau '' système de cour de comté ; le règlement des terres pu- *' bliques cédées à la province par l'acte d'Union, et enfin le ^' bill municipal. — Vous conviendrez avec moi que c'est là ^'un travail suffisant pour une session, surtout lorsque '''j'avais en outre à faire passer une demi-douzaine d'autres ^' mesures de moindre importance, que j'avais à constituer *• un o-ouvernement, à établir l'harmonie entre deux peu-
" pies qui se détestent cordialement, et h prévenir ou re- " pousser les attaques formidables dont l'Union était sans " cesse menacée. "
Cette session, qui avait été si laborieuse pour iSydenliam, ne l'avait pas été moins pour un certain nombre de députés. C'est ainsi que M. Black, de Québec, devenu par la suite juge de la Cour de Vice-Amirauté, avait fait subir des changements importants à la législation criminelle ; M. Etienne Parent était l'auteur d'une loi pourvoyant à la traduction en langue française des lois du Canada Uni ; une commission avait été nommée pour faire la revision des Statuts et Ordonnance du Bas-Canada ; des résolutions furent passées pour autoriser l'Exécutif à nommer un<^ commission chargée de faire une enquête sur l'abolition de la tenure seigneuriale ; et enfin le service géologique de la province avait été organisé.
Le séjour de trois mois qu'avaient fait les députés à Kingston ne parut pas leur avoir inspiré beaucoup d'attrait pour cette ville, puisque, à la veille de la prorogation, à ce moment consacré dans nos législatures canadiennes aux surprises de toute espèce, sir Allan McNab se leva pour proposer une adresse à Sa Majesté dans le but de fixer alternativement à Québec et à Toronto la tenure du parlement provincial. Sur quarante-sept députés présents, vingtsix votèrent la proposition malgré le gouvernement qui se trouva dans une minorité de cinq voix. On ne voit pas cependant qu'il ait été donné de suite à cette résolution de la Chambre ; elle fut sans doute jetée au panier par lord Sydenham comme sans conséquence.
Pour la première fois, dans l'histoire parlementaire des deux provinces, la Chambre vota pour chacun de se*» membres une indemnité pécuniaire qui fut de soixante et
cinq louis, et fixa les traitements des orateurs de l'Assemblée et du Conseil législatif.
Cependant on touchait à la fin de la session ; le programme que s'était imposé lord Sydenham était à peu près épuisé ; les députés, éloignés de leurs affaires depuis le 14 juin, commençaient à trouver le temps long; tout le mondi^ avait hâte de profiter des derniers beaux jours de l'été pour refaire les longs trajets qui les séparaient de leurs foyers ; <;ar à cette époque il n'y avait pas de chemin de fer, à peine si quelques bateaux à vapeur sillonnaient le Saint-Laurent. Le gouverneur avait même indiqué la date du 15 septembre pour la prorogation des Chambres, lorsque, le quatre, eu revenant d'une promenade, son cheval fit une chute et en «'abattant l'écrasa sous lui. Il fut relevé tout sanglant, la jambe droite fracassée et une blessure béante au genou. Quoique souffrant horriblement, il n'en continua pas moins de s'occuper d'affaires, et chargea le général Clitherow de proroger le parlement le dix-sept. Le lendemain, il réalisa que la mort l'attendait et fit son testament ; le 19 au matin il avait cessé de vivre.
Ainsi s'éteignit cet homme à l'âge de 42 ans seulement, après avoir été 15 ans membre des Communes anglaises, avoir durant cet espace de temps exercé pendant dix ans diverses fonctions ministérielles, et occupé un peu plus de deux ans le poste de premier gouverneur général du Canada. Tous ses biographes s'accordent à dire que l'excès de travail contribua à abréger sa vie. On sait qu'il avait espéré que son séjour en Amérique le remettrait de ses fatigues parlementaires et l'aiderait à refaire sa santé très ébranlée : ce fut tout le contraire qui arriva. Son ardeur au travail, l'ambition de justifier la confiance dont l'avaient Jionoré ses chefs, la tâche immense d'organisation politique
à laquelle il s'était voué corps et âme dépassèrent ses forces physiques, et le laissèrent sans vitalité contre les suites de l'accident qui l'emporta. On peut dire qu'il succomba à la peine, loué jusqu'aux nues par les uns, souverainement détesté et méprisé par les autres.
" Sa mission, dit M. Gérin-Lajoie dans son excellent ou- " vrage " Dix ans au Canada ", était de faire des Canadas " une province toute anglaise et d'en faire disparaître la " langue, les lois et les institutions françaises, et il mit tout " en œuvre pour réussir. Tout en cherchant à enlever aux "Canadiens ce qu'ils avaient de plus cher, il leur refusa ce " fair pJay, cette justice si chère aux Anglais : il remporta " les élections par la force et la fraude, laissant ainsi croire " à l'Angleterre que les Canadiens avaient la bassesse d'ac- " cepter de cœur joie une constitution faite en vue de les " anéantir. Comment un peuple fier et susceptible pouvait- " il pardonner pareille injure ? D'ailleurs, lord Sydenham " ne se contenta pas de les exclure entièrement de toute " participation au gouvernement de leur pays, il n'en parle " dans ses dépêches et ses correspondances qu'avec une " espèce de dédain, ce dédain s'étend même jusqu'à la con- " trée habitée par cette population, comme on peut le voir " par le récit de ses excursions dans les diverses parties du " Bas-Canada. Que la conduite et les procédés de lord Sy- " denham à l'égard des Canadiens-Français durant sa courte " administration aient été dictés par les circonstances ou *'par une autorité supérieure, il n'en est pas moins vrai " qu'ils ont été souverainement injustes et cruels, et le nom "de ce gouverneur restera dans la mémoire de leurs descen- " dants comme celui d'un roué politique et d'un tyran. "
Lord Sydenham avait, en effet, réussi, en partie du moins, dans son œuvre néfaste. Uniquement occupé à faire accep-
ter l'acte d'Union à la population anglaise des deux provinces, il avait laissé de côté les Canadiens que le nouveau régime avait pour but d'écraser, et s'il avait un instant chercher à s'emparer de M. Lafontainè, c'était plutôt pour s'en faire parade auprès du gouvernement impérial. Ce fur uri incident sans portée sérieuse dans son esprit et qu'il oublia aussitôt. Il regarda son succès auprès des Anglais comme si complet, qu'il n'attacha aucune importance à certains indices qui, pour un esprit plus attentif, auraient probablement suffi à montrer que l'acte d'Union était déjà modifié dans son objet essentiel, que les Canadiens n'avaient, pas désarmé, et qu'ils s'adonnaient au contraire avec plus d'énergie que jamais à préparer leurs revendications nationales. Malgré la loi qui avait décrété en termes formels l'union absolue des deux provinces et l'abolition des limites géographiques qui les séparaient ; quoique cette loi n'eût tenu aucun compte de la diversité des institutions qui existaient dans l'une et dans l'autre ; malgré l'intention expresse des auteurs du nouveau régime, qui avaient fait statuer par le Parlement de la Grande-Bretagne, que It' pays serait sous tous les rapports traité comme pays anglais sans mélange d'autres races ; malgré les efforts infatigables faits par lord Sydenham pour seconder en ce sens les vues de ceux qui l'avaient envoyé, la force des choses l'avait emporté, ou plutôt, la Providence veillait.
Sans s'en rendre compte peut-être, lord Sydenham donna, à la formation de son premier Conseil exécutif un caractère tranché de fédéralisme bien opposé à celui d'une union législative. C'est ainsi qu'on le voit nommer un procureur général et solliciteur général pour chaque province ; et il laisse ensuite élire M. Cuvillier orateur de l'Assemblée, quoique la raison principale donnée de ce choix «oit la
nécessité où se trouve ce fonctionnaire de parler et comprendre le français et l'anglais. D'un autre côté, en préparant sa loi d'instruction publique, au lieu d'une seule organisation pour tout le pays, il crée deux surintendants, un pour le Bas-Canada, un autre pour le Haut-Canada; et plus tard il permet que ^I. Etienne Parent introduise et fasse passer une loi décrétant la traduction des lois en français. Il est bien vrai qu'en «'attachant le gros du parti réformiste du Haut-Canada il avait empêché M. Neilson et les députés canadiens d'appuyer leurs protestations, contre l'acte d'Union, d'un vote important ; il est bien vrai qu'il avait réussi à imposer à la Chambre un cabinet sans un seul représentant de la population canadienne-française, mais la justice n'en pénétrait pas moins par toutes les fissures du nouveau régime. Ce qu'il fallait maintenant pour achever de dépouiller tout à fait la loi de son caractère de fusion nationale à tout prix et accentuer davantage les allures fédéralistes qui s'affirmaient, c'était le nom d'un chef prudent, habile et dévoué. Ce chef, lord Sydenham, après l'avoir cajolé, l'avait fait battre dans l'élection de Terrebonne, mais il n'avait pas pu affaiblir ni son autorité parmi les siens, ni l'admiration que ses alliés avaient pour son caractère. Cinq jours après sa mort et la veille de ses funérailles, M. Lafontaine était élu député pour le comté d'York dans le Haut-Canada ; voici comment cet événement avait eu lieu. Obligé d'opter entre deux divisions électorales qui lui avaient confié chacune un mandat, M. Baldwin fit son choix ; mais, en même temps, il persuada à ses partisans d'élire le chef des réformistes du Bas-Canada dans celui des comtés qui se trouvait vacant. M. Lafontaine accepta la nomination, et arriva bientôt parmi les électeurs pour surveiller et aider le travail de ses nou-
veaux amis. Le gouvernement lui fit une opposition acharnée sans réussir néanmoins à l'empêcher d'être élu par une majorité considérable. Et c'est ainsi que le chef persécuté des Canadiens-Français entrait au Parlement au moment même où son ennemi et l'ennemi de sa race disparaissait à jamais de la scène du monde.