CHAPITRE X
Ouverture de la session le 13 août 1863. — M. U. J. Tessler, président du Conseil législatif ; M. Wallbridge, orateur de l'Assemblée. — Le bill de faillite. — La loi de milice amendée. — Explications ministérielles. — Motion de non confiance par M. Sicotte. — Le cabinet soutenu par une majorité de 3 voix. — La question de la représentation de nouveau repoussée. — Conduite déshionorante de M. Sicolte. — Motion Cockburn. — Prorogation. — Convocation des Chambres le 19 février 1864. — La représentation ramenée sur le tapis par M. G. Brown. — Le cabinet paralysé. — Résignation. — Administration Taché-Macdonald le 30 mars. — Son programme. — Législation. — Vote de censure contre M. Galt ; le ministère défait. — M. G. Brown offre son concours pour sortir de la crise. — Négociationa — Coalition formée. — Mémoire confidentiel. — Prorogation le 30 juin. — Le projet d'union des provinces. — Les provinces du golfe cherchent à s'unir entre elles. — • La conférence de Charlottetown. — Le gouvernement du Canada obtient de -s'y faire représenter. — Le résultat. — La Conférence du 10 octobre à Québec. — Les délégués. — Le projet élaboré devient public ; il est approuvé en Angleterre. — La session s'ouvre à Québec le 19 janvier 1865. — Le cabinet soumet le projet au parlement. — M. Dorion et la nouvelle nationalité. — L'affaire' de maraude de St-Albans. — Le traité de réciprocité est dénoncé. — Les débats sur le projet s'ouvrent le 3 février dans les deux Chambres. — Divers amendements sont rejetés. — Deux votes importants. — Le projet reçoit l'approbation des deux Chambres du parlement.
Lord iMonck ouvrit le parlement le 13 août 1863 ; cette fois, une partie des débats précédèrent l'adresse car le discours du trône ne pouvait être prononcé qu'après le choix de son orateur par l'Assemblée. M. U. J. Tessier fut choisi par le Conseil législatif ; l'élection se fit à l'unanimité. Les choses se passèrent autrement dans la Chambre basse, et la motion faite par le premier ministre d'élire M. Wallbridge orateur, souleva une assez grosse tempête de quelques heures. Les ministres résignataires en firent les principaux frais. M. Foley déclara qu'il appuierait le candidat ministériel, mais qu'il n'entendait nullement voter, par là, confiance dans le gouvernement. M. Sicotte fit une charge à fond contre le ministère, et conclut en disant que ce serait une étrange contradiction de voter pour un des ministres
quand pas un seul d'entre eux ne possédait sa confiance ; cette contradiction il ne s'en rendrait pas coupable. M. McGee, qui ne pardonna jamais à M. J. Sandfield MacDonald la manière dont il avait été évincé par lui du cabinet, traita les ministres d'usurpateurs du pouvoir, dit qu'ils étaient indignes de la confiance publique et leur annonça qu'ils auraient à compter sur son hostilité. M. John A. Mac- Donald s'opposa avec toute la vigueur possible au choix de M. Wallbridge parce qu'il était membre du gouvernement et se trouvait de ce chef incapable d'être candidat au poste d'orateur de la Chambre. Le premier ministre ne sut que répondre à cet argument irréfutable et s'en tira par une bordée d'invectives contre l'orateur précédent, M. Turcotte; M. Wallbridge fut élu par un vote de 66 contre 58.
Le discours du trône signala à l'attention de la législature les mesures qui lui seraient soumises et qui comprenaient un loi de faillite, certains changements au tarif, des amendements à la loi de milice, mais ne dit mot de la double majorité, ni de la représentation basée sur la population. Interpellé à ce sujet par M. John A. MacDonald, le premier ministre avoua que le ministère actuel n'envisageait pas ces deux questions comme l'avait fait le, cabinet MacDonald- Sicotte et qu'elles étaient éliminées du nouveau programme ou n'y figuraient qu'à titre de questions libres.
La discussion suscitée par les explications données sur les changements ministériels excitèrent la curiosité de la Chambre au plus haut point, et mirent dans un jour nouveau M. J. Sandfield MacDonald et M. Dorion. Suivant M. Sicotte, et ses affirmations ne furent pas contredites, M. J. B. MacDonald lui aurait dit, après leur défaite, qu'il allait remplacer M. Foley, par M. Mowat, et qu'il désirait la résignation de M. McGee. Ce dernier fut averti, et M. Sicotte
informa le premier ministre qu'il était prêt avec ses collègues à affronter les élections générales.
" Mais il ne s'agit pas de cela, observa le premier " ministre très mécontent ; j'ai besoin de Dorion car il me " faut rendre le cabinet plus acceptable au Haut-Oanada ; " or, il n'y a qu'un seul moyen d'obtenir de MM. Dorion et " Holton de faire partie du gouvernement, c'est de donner " au premier la direction de la section bas-canadienne. '^ M. Sicotte attendit la réunion du Conseil pour reprocher au premier ministre sa duplicité à son égard et pour se retirer. Deux ou trois jours plus tard, M. Dorion se rendit chez M. Sicotte, l'informa qu'il était chargé de former la section bas-canadienne du cabinet, et que M. Sicotte avait le choix des portefeuilles s'il voulait consentir à en faire partie. — " J'interrompis aussitôt M. Dorion, raconta M. " Sicotte, pour lui dire combien sa conduite envers moi man- " quait de franchise, et combien j'avais plus de raison de " me plaindre de lui que du premier ministre. C'était la "première nouvelle que j'avais de l'acceptation de ma ré- "signation, et je lui reprochai vivement, après m'avoir rem- " placé, de venir m'offrir une place secondaire dans le ca- " binet. Je lui dis que jamais je n'avais appartenu au par- " ti rouge, et que jamais je n'accepterais de portefeuille de " ce parti. "
M. Foley n'avait été guère mieux traité. Jusqu'au dernier moment, le premier ministre en avait agi avec lui comme «on collègue, et c'est par un ami qu'il avait appris la nomination de M. Mowat à sa place. Il interrogea le premier ministre : — " C'est vrai, lui répondit celui-ci d'un ton cava- " lier, et vous devez sortir du gouvernement. " Naturellement, il sortit.
L'histoire racontée par M. McGee avait le même carac-
tère, sauf que M. J. S. MacDonald avait exigé son renvoi pour des motifs personnels. Il y avait eu ensuite un échange de lettres entre eux au sujet de la représentation de l'élément irlandais dans le cabinet et de sa rentrée dans le ministère. Plus tard, après la défaite de M. Drummond, le premier ministre lui avait fait dire par M. Holton qu'il serait récompensé " s'il se conduisait bien " ; mais il repoussa des offres avec mépris.
Le juste ressentiment de ces ministres bafoués par M. MacDonald ne s'arrêta pas là, et M. Sicotte proposa, secondé par iUL. g. Foley, un amendement au douzième paragraphe de l'adresse, dans lequel il représenta que les changements essentiels opérés dans l'administration après la dissolution du parlement étaient contraires aux principes de la responsabilité et à tous les usages constitutionnels, et mettaient en danger la paix et l'harmonie des deux provinces. Le premier ministre se leva pour répondre à cette motion, et «'emporta contre M. McGee qu'il traita avec la dernière violence. Les débats se continuèrent pendant six jours et se terminèrent par un vote de 60 contre 63 ; le ministère ne fut sauvé de la défaite que par le vote de quelques députés eoi-disant indépendants.
Un autre amendement proposé par M. Ferguson à l'effet d'obtenir pour le Haut-Canada une augmentation de représentation ne put réunir que trente-trois voix, la plupart eUar grits.
Il s'était écoulé une semaine depuis le vote sur l'amendement Sicotte, lorsque la nouvelle se répandit tout à coup de la nomination de ce dernier à la charge de juge de la Oour Supérieure du Bas-Canada. Tout le monde fut surpris, et chacun se livra à des commentaires plus ou moins favorables au gouvernement et au nouveau magistrat. Il paraî-
trait que le 4 septembre au soir, M. Skotte aurait reçu du premier ministre une lettre dans laquelle on lui offrait le poste en question ; le lendemain matin il aurait répondu qu'il acceptait, et avant trois heures de l'après-midi du même jour, la nomination aurait été faite. Le tout s'était passé sans que personne en eût eu la moindre connaissance soit dans son entourage soit parmi ses amis. Une conduite aussi extraordinaire irrita profondément ceux-ci qui se reprochèrent d'avoir cru à l'honorabilité d'un homme qui venait, disaient-ils, de se vendre à ceux-là mêmes qu'il avait dénoncés la veille avec autant d'amertume que d'apparente sincérité. C'était à leurs yeux une trahison politique sans exemple qu'il importait de flétrir, et dans le gouvernement qui en profitait et dans l'individu qui s'en était rendu coupable. M. Cockburn rédigea une proposition dans ce sens qu'il soumit à la Chambre et qui ne fut repoussée que par une majorité ministérielle de deux voix, le vote ayant été de 61 contre 63. En réalité, le ministère n'échappa à l'ignominie de la censure que par le vote plus que suspect de M. Foley et de M. J. O'Halloran, le premier donnant pour excuse qu'il ne pouvait se résoudre à voter contre un ancien collègue, et le second, élu dans Missisquoi contre le gouvernement, disant qu'il n'était pas prudent pour lui de voter contre un juge devant lequel il aurait à exercer sa profession d'avocat. Nous laissons à penser avec quel sourire d'incrédulité méprisante furent accueillies ces excuses plus que boiteuses. Le gouvernement tomba du coup dans la déconsidération la plus complète, et les honnêtes gens se demandèrent avec effroi où s'arrêterait l'achat des consciences lorsque les chefs donnaient eux-mêmes l'exemple de la défection.
Justement alarmé de sa faiblesse, M. J. S. MacDonald
informa bientôt la Chambre qu'il se bornerait à proposer des amendements à la loi de milice et à faire voter le budget après quoi la prorogation aurait lieu. En d'autres termes, le ministère laissait les affaires publiques de côté pour s'occuper uniquement de son salut. L'opposition adopta sans trop de difficultés le nouveau bill de milice peu différent de celui qui avait été proposé par le gouvernement Cartier- MacDonald, mais elle rouvrit la campagne sur le budget. M. Holton avait annoncé un déficit de deux millions et déclaré qu'il remettait à une session prochaine de soumettre au parlement sa politique financière dont la taxe directe, le libre-échange, et le rétablissement des péages sur les canaux devaient être les grandes lignes. Il se contenterait pour le moment de proposer des réductions notables sur plusieurs crédits importants, et de promettre de ramener l'équilibre dans les finances dans un avenir peu éloigné. M. Galt tout aussitôt fit motion de non confiance dans le gouvernement, et le blâma de vouloir proroger la Chambre avant d'avoir rempli l'engagement qu'il avait pris dans le discours du trône de porter remède au mauvais état des finances. Il accusa le ministère d'avoir détruit le crédit canadien en Angleterre par l'instabilité de son administration, et notamment par le rejet du bill de milice, le refus de prendre part à la construction de l'Intercolonial et son opposition au subside postal du Grand Tronc.
Le débat se termina par un vote de 61 voix pour la motion de non confiance et de 64 contre. La majorité ministérielle se composa encore cette fois de M. Foley, de M. O'Halloran et d'un autre. Sans l'absence de M. LeBouthilier et la défection de MM. Foley et O'Halloran le gouvernement aurait été battu. Il n'y a pas de pire mal pour un pays constitutionnel que d'être administré pour un gouvernement soutenu de quelques voix de majorité seulement.
M. J. S. MacDonald employa la vacance à soigner son cabinet et à tâcher de le fortifier soit par des actes populaires, soit par quelque adroit remaniement de portefeuilles. Il régla le subside postal du Grand Tronc, conclut de nouveaux arrangements avec la Compagnie Allan des steamers transatlantiques, accepta de son collègue M. J. Thibaudeau le règlement proposé par ce dernier du prêt des incendiés de Québec, continua les enquêtes sur le fonctionnement des bureaux publics et fit quelques destitutions qui eurent un certain retentissement.
Dans le Haut-Canada, M. A. N. Richards, qui avait succédé à M. Wallbridge comme solliciteur général, fut vaincu dans Leeds, et malgré des démonstrations publiques organisées à Ottawa et à Québec, le gouvernement fut impuissant à déterminer un courant d'opinion en sa faveur ? Ce fut dans ces circonstances et sans avoir fait aucun changement dans son personnel qu'il se décida à convoquer les Chambres pour le 19 février 1864.
Le discours du trône annonça de nouveau une loi de faillite, des amendements aux lois électorales, aux lois d'enregistrement et au système judiciaire, et attira l'attention de la législature sur l'expiration du traité de réciprocité, sur l'amélioration de la navigation du Saint-Laurent et sur le déménagement prochain du gouvernement à Ottawa. L'adresse donna lieu à des discussions très vives, mais l'opposition s'abstint de présenter aucun amendement. (^)
Le 14 mars M. George Brown proposa de confier l'étude de la question de la représentation parlementaire à uq
(1) Ce fut pendant les débats sur l'adresse qu'on apprit la mort soudaine de sir Louis-Hypolite Lafontaine. La Chambre rendit hommage aux qualités éminentes de l'illustre défunt.
comité spécial et appuya sa motion d'un discours si différent de ceux qu'il avait jadis prononcés sur le même sujet, que M. John A. MacDonald se donna le plaisir malin de le faire se contredire en lisant du Globe des extraits de ses discours et de ses articles. La Chambre s'amusa énormément de la scène qui eut lieu entre ces deux hommes et dans laquelle les rieurs furent du côté de M. MacDonald, dont la finesse et la vivacité des réparties ne laissaient à peine à M. Brown, toujours violent et lourd, le temps d'ouvrir la bouche.
Cependant la session s'avançait et le cabinet, après avoir introduit quelques-unes de ses mesures, se sentait paralysé. Il n'osait avancer de peur de tomber, et l'opposition le regardait faire, sachant bien que la fidélité que l'on porte aux gouvernements se mesure souvent sur les faveurs qu'on en attend, et que la chute dans ces circonstances est chose inévitable à très courte échéance. M. J. S. MacDonald, réduit aux résolutions désespérées, eut une dernière audace ; il fit des ouvertures à sir Etienne Taché, et laissa même entendre que le concours de M. Cartier ne lui serait pas trop désagréable. Nul doute que cet homme crut qu'il pouvait jouer indéfiniment avec l'honneur et la conscience des chefs du parti français. Il avait commencé par mettre à la porte sans cérémonie M. Sicotte pour le remplacer par M. Dorion afin de plaire à M. George Brown qui l'avait exigé, puis il s'était débarrassé de M. Sicotte en l'avilissant ; à cette heure, il proposait de jeter M. Dorion par-dessus bord et de faire alliance avec MM. Taché et Cartier. Quel programme avait- il donc à leur offrir ? La situation créée par le mouvement antifrançais et anticatholique du Globe rendait précaire la durée de n'importe quel gouvernement ; le salut n'était possible que dans une revision de la constitution, et
tous les esprits sérieux s'en préoccupaient. M. J. S. Mac- Donald, par son manque de caractère, par la médiocrité de ses talents et par l'étroitesse de ses idées, n'offrait pas à M. Taché et à M. Cartier les garanties désirables pour une œuvre aussi importante ; ses avances furent repoussées. Dès ce moment, il ne lui resta plus qu'à subir l'échec d'un vote hostile ou à résigner ; il préféra ce dernier moyen et démissionna. Lord Monck accepta la résignation des ministres et chargea M. Ferguson Blair de former un nouveau cabinet. Les tentatives de ce dernier n'eurent aucun résultat ; le gouverneur s'adressa alors à sir Etienne P. Taché, lequel, après bien des hésitations, consentit à son tour à s'essayer à une tâche qui semblait quasi-insurmontable. Il réussit à s'adjoindre M. John A. MacDonald et forma avec lui le ministère suivant :
Pour le Bas-Canada :
Sir Etienne P. Taché, premier ministre et receveur
général.
(îeorges-Etienne Cartier, procureur général. II. L. Langevin, solliciteur général.
A. T. Galt, ministre des finances.
T. D. McGee, ministre de l'agriculture.
J. C Chapais, ministre des travaux publics.
Pour le Haut-Canada :
John A. MacDonald, procureur général.
J. Simpson, secrétaire provincial.
Isaac Buchanan, président du Conseil.
U. H. Foley, maître général des postes. J. Cockburn, solliciteur général.