‹ Histoire du Canada, 1841-1867, période comprise entre l'Union législative des provinces du Haut et du Bas-Canada et la Confédération des provinces continentales de l'Amérique Britannique du NordChapitre 5 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

f.e général Jackson, administrateur. — Arrivée de sir Charles Bagot, gouverneur, la 10 janvier 1842. — Il se rend compte de la situation. — Il recherche la justice. — Mouvement ministériel significatif. — M. Hincks, ministre. — Session 8 septembre 1842. — Rôle de M. Draper. — Négociations avec M. Lafontaine. — Explications importantes. — Lettre de Bagot. — M. Lafontaine prend la parole en français. — Cabinet Lafontaine-Baldwin. — Adresse de félicitations de la Chambre au gouverneur. — Prorogation le 12 octobre. — Législation. — La conduite de Bagot appréciée en Angleterre. — Sa maladie. — Regrets universels. — M. Baldwin élu dans Rimouski. — Mort de sir Charles Bagot. — Son successeur sir Charles T. Metcalfe. — Sentiments différents. — Le nouveau gouvernement opposé à la doctrine de responsabilité ministérielle. — Ses lettres et ses dépêches au secrétaire des colonies. — Conduite de M. Lafontaine. — Le programme de réforme du cabinet.

— Mésintelligence entre Metcalfe et ses aviseurs. — Session 28 septembre 1843.

— Le discours du trône. — Débats sur l'adresse. — L'opposition de sir Allan McNab et des torys. — La question de la capitale. — Montréal est choisie. — Projets de loi importants préparés par M. Lafontaine. — Travail de M. Baldwin.

— Le bill des sociétés secrètes. — La colonisation. — Tarif protecteur. — Metcalfe mécontent et inquiet de la perte de son autorité. — La question du patronage. — Résignation de M. Lafontaine et de ses collègues, le 27 novembre. — Explications ministérielles. — La mémoire de M. Lafontaine. — La Chambre désapprouve la conduite de M. Metcalfe. — M. D. B. Viger, son attitude et son isolement. — M. Neilfon se rallie à M. Viger. — La. crise. — Véracité de lord Metcalfe mise en doute. — M. D. B. Viger et Draper forment une administration. —

Sir Richard Jackson, p:én^ral commandant les forces militaires de Sa Majesté dans les provinces, eut à remplir les fonctions d'administrateur jusqu'à l'arrivée du successeur de Svdenham. Il se borna à exécuter, pour ainsi dire, les dernières volontés de ce dernier ; il mit en vigueur la plupart des statuts passés par le parlement, organisa le Bureau des Travaux publics et fit des fournées de nominations d'employés; le seul numéro de la Gazette officielle, Canada Gazette du 1er janvier 1842, en publiait une liste de 113 pour le Bas-Canada seulement. L'Exécutif soldait les dettes contractées par Sydenham dans le cours de son règne.

Sir Charles Bagot, le nouveau gouverneur, arriva à Kingston, le 10 janvier 1842 ; le 12, il fut assermenté et prit

aussitôt la direction des affaires. Homme d'une soixantaine d'années, sir Charles Bagot n'avait guère d'antécédents politiques ; on le savait tory, c'était tout ; il avait d'ailleurs passé la meilleure partie de sa vie dans la carrière diplomatique où il s'était acquis une réputation enviable de modération, de sagesse et de bon jugement. Les citoyens de Kingston en firent les premiers l'expérience. Ayant présenté une adresse de congratulations au nouveau gouverneur, ils lui exprimèrent leurs vœux de le voir travailler à l'établissement d'institutions anglaises dans tout le pays ; sir Charles répondit que son plus vif désir serait de consacrer ses efforts au bien-être de tous les sujets de Sa Majesté, sans distinction de croyance et d'origine. Il accentua davantage cette déclaration dans ses réponses à d'autres adresses ; le parti réformiste se prit dès lors à espérer et le parti tory comprit, au contraire, qu'il avait lieu de s'alarmer.

Avant de eonvoquer une nouvelle session ou de consentir à aucun mouvement ministériel rendu nécessaire par la disparition de Sydenham, sir Charles Bagot voulut se rendre compte par lui-même de la situation et juger de la disposition des esprits. Il avait, avant son départ d'Angleterre, reçu les instructions de lord Stanley qui lui avait enjoint de ne faire aucune différence de race et de religion dans le choix de ses aviseurs, et de tâcher de s'entendre avec tous les partis pour faire disparaître les animosités dont la colonie avait eu tant à souffrir.

Bienveillant par nature, l'esprit tout à fait libre de préjugés, lord Bagot entreprit cette œuvre d'apaisement et de concorde non sans une intime et bien vive satisfaction : il y trouvait à exercer les plus nobles instincts de son cœur, et bientôt les hommes et les choses eurent pour lui un inté-

rêt passionnant. Il fut surpris du nombre et de l'importance des pétitions qui lui étaient envoyées du Bas-Canada. Non seulement c'était des milliers de citoyens qui se plaignaient des lois passées l'année précédente, mais c'était toute une population qui protestait contre l'injustice dont elle souffrait par l'acte d'Union. La presse française joignait sa voix à ces représentations, et le " Canadien " entr'autres parlait de la situation dans les termes suivants :

" Nos réclamations, disait-il, sont générales et particu- " lières. I^es unes, telles que l'approbation faite pour la liste " civile et l'initiative des bills d'argent pour l'Exécutif, re- " gardent les deux sections de la province : d'autres sont " particulières à la section Est, comme la répartition entre " les deux sections et le paiement de la dette du Haut-Ca- " nada par la province unie : d'autres enfin sont particu- " lières à la population canadienne-française, qui, jusque " dans ses propres limites, s'est vue traitée de la manière la " plus indigne par le satrape éhonté qui s'est trouvé chargé " d'exécuter l'acte d'Union qu'il avait lui-même dressé. Per- " sonne n'ignore qu'il n'y a aucune proportion entre la re- " présentation des comtés anglais et celle des chefs-lieux " des comtés français. On n'ignore pas non plus que les " chefs-lieux ont été, partout où cela pouvait servir les vues " malveillantes de l'administration, placés à l'extrémité " des habitations, loin des centres de population ; on n'a "pas oublié le défranchissement en bloc de plus de la moi- " tié des électeurs qualifiés de Québec et de Montréal, et la " proscription de la langue de la majorité, ou pour le moins " de la grande moitié de la population du Canada Uni "' comme la langue parlementaire et légale. Tous ces points " particuliers sont des sujets sur lesquels nous pouvons " nous adresser à l'administration pour en recevoir son

" appui soit dans la législature locale, soit auprès des auto- " rites impériales. Et, si cette administration nous refuse " cet appui, elle n'a pas droit à notre confiance ; et nous " nous ravalerions au-dessous de Tesclave africain, nous " nous rendrions justement méconnaissables aux yeux " même du pouvoir, si nous lui accordions notre concours " constitutionnel pour le maintien d'un état de cho? s qui " est une insulte constante pour nous.

" On peut nous maintenir dans un état d'infériorité poli- *' tique, on peut nous piller, on peut nous opprimer, on a "l'appui d'une armée et de toutes les forces de l'Empire à " sa disposition pour cela : mais, certes non, jamais nous " ne prêterons la main à notre asservissement, à notre dé- " gradation. On nous avertit de bien tout considérer avant " de décider. Nous pouvons assurer que nos réflexions sont " toutes faites. Nous avons bu la coupe jusqu'à la lie ; de- " puis un demi-siècle, nous sommes abreuvés d'amertume ; " on peut nous faire endurer plus que nous avons souffert, " nous sommes familiers avec les souffrances, et nous les " redoutons moins que le déshonneur. Ces réflexions ne " sont pas les divagations d'une imagination échauffée; c'est " l'expression fidèle et réfléchie du sentiment qui anime un " demi-million d'hommes dans le Bas-Canada. L'appât des " faveurs a pu amollir quelques courages, mais la masse de " la population ne fléchira jamais ; le soleil du pouvoir "pourra dessécher quelques branches, mais l'arbre coaser- " vera toujours sa sève et sa verdure.

" Nous n'attendons nullement par ces remarques jeter au- " cun doute sur les bonnes dispositions d'une administra- " tign qui s'annonce avec des vues conciliatrices, dont les " premiers pas sont des actes de réparation ; mais elles sont " destinées à ceux qui voudraient faire fléchir cette admi-

" nistration dans la voie de justice où elle semble disposée à " marcher, en lui faisant entrevoir des obstacles à sa " marche vers une justice pleine et entière. "

Lord Bagot, ayant eu à faire des nominations importantes dans le Bas-Canada, saisit cette occasion d'appuyer par des actes la politique qu'il avait annoncée lors de son arrivée. Il nomma M. Vallières de Saint-Réal juge en chef, et le remplaça aux Trois-Rivières par un autre juge canadien. C'était la première fois, depuis la conquête, qu'un des nôtres était élevé à une charge aussi éminente ; et d'ailleurs le choix était irréprochable à tous égards. Il confirma la nomination, comme surintendant des écoles de la Province, de M. le Dr Meilleur dont le zèle pour la cause de l'instruction était bien connue, et qui offrait en outre toutes les garanties que la population catholique avait le droit d'exiger de ce fonctionnaire. Le gouverneur, dans la constitution des bureaux et le choix des examinateurs pour l'enseignement se laissa également guider par les mêmes considérations et la même déférence ; aussi, lorsque, dans le cour? de l'été de 1842, il fit la visite du Bas-Canada, l'empressement que lui témoignèrent les Canadiens à le recevoir avec toutes les démonstrations possibles de respect et d'affection dut le convaincre de l'excellence de sa politique.

Cependant l'Exécutif, assemblage disparate d'hommes sans communauté de principes et d'opinions, craquait de toutes parts. Il fallait un remaniement, et ce qui montre combien peu on entendait la pratique du gouvernement responsable, chaque ministre parut y avoir travaillé chacun de son côté, dans l'espérance de faire probablement partie de la majorité qui l'emporterait. Ce fut une surprise générale quand, le 9 juin, on apprit que M. Hincks, un des chefs réformistes, avait accepté la place d'inspecteur des

comptes publies ; rétonnement redoubla, six semaines plus tard, lorsque M. Sherwood, un des chefs du parti tory, fut assermenté comme solliciteur général du Haut-Canada. Le premier était rédacteur de VExaminer de Toronto, organe du parti réformiste ; que signifiait son entrée dans un cabinet dont presque tous les membres étaient pour lui des adversaires irréconciliables ? On prononça tout bas le mot de " désertion ", mais les événements se chargèrent de démentir ce bruit. Presque au même moment, en juillet, à Québec, M. Sullivan, président du Conseil exécutif, rencontrait M. Lafontaine qui se trouvait là pour le terme de la Cour d'Appel, et lui faisait demander une entrevue. M. Lafontaine y alla accompagné de M. Morin. Au cours de la conversation, M. Sullivan offrit au chef canadien d'entrer dans le ministère ; les conditions mises par ce dernier à son acceptation furent telles qu'on se sépara sans rien conclure. De semblables tentatives eurent lieu auprès de M. Girouard, de Saint-Benoit, et de M. C. S. Cherrier; elles n'amenèrent pas plus de résultats. Evidemment l'influence de lord Bagot se faisait sentir, et on s'était aperçu tout à coup que, pour former une administration viable, le concours des Canadiens était nécessaire. De fait les élections partielles qui avaient eu lieu dans les derniers temps avaient eu pour effet d'assombrir davantage les espérances des anciens aviseurs de Sydenham. Presque tous les comtés devenus vacants après la session avaient élu des réformistes. Dans le Bas-Canada, c'était toute une phalange d'hommes remarquables qui arrivait à la députation : on comptait M. L. M. Viger, M. D. B. Papineau, frère du célèbre tribun, M. James D. Leslie, M. Jacob DeWitt et M. Walker. Il était impossible au gouvernement de se présenter devant le parlement san«î

' parlement provincial l'harmonie qui est essentielle à la ' paix, au bien-être et au bon gouvernement de la Province, ' les principaux aviseurs du représentant du souverain, ' constituant sous lui une administration provinciale, doi- ' vent être des hommes jouissant de la confiance des repré- ' sentants du peuple, olïrant ainsi une garantie que les ' vœux et les intérêts bien entendus que Notre Gracieuse ' Souveraine a déclarés devoir être en tout temps la règle ^du gouvernement provincial, seront fidèlement représen- ' tés et défendus.

" 4° — Le peuple de cette Province a, de plus, le droit ' d'attendre de l'administration provinciale ainsi composée ' qu'elle emploiera tous ses eiïorts pour que l'autorité impé- ' riale, dans ses limites constitutionnelles, soit exercée de ' la manière la plus conforme à ses voeux et à ses intérêts ' bien entendus. "

La Chambre adopta également, comme une règle fondamentale de sa procédure, qu'elle ne prendrait connaissance d'aucune demande d'argent qui ne serait pas d'abord recommandée par l'Exécutif. Le but de cette décision était de mettre fin aux abus du système suivi sous l'ancien régime, et d'après lequel tout pouvait proposer le vote d'un crédit quelconque pour des fins purement locales et personnelles. Cette règle si sage n'a pas cessé d'être en vigueur depuis cette date jusqu'à nos jours, et on peut dire aujourd'hui qu'elle fait partie de la constitution.

La question de l'emprunt fournit à M. Neilson l'occasion de revenir sur les injustices de l'acte d'Union ; plusieurs députés prirent la parole, mais rien ne put ébranler la majorité du gouverneur. Seize députés seulement appuyèrent l'amendement de M. Neilson ; seuls, M. Baldwin et M. Price, du Haut-Canada, votèrent avec les nôtres. *

Le lendemain, M. Neilson proposa un nouvel amendement là la motion des subsides, afin de protester contre la liste civile imposée par le gouvernement impérial dans l'acte d'Union, et pour déclarer que tout octroi de deniers publics accordé par le Parlement à Sa Majesté n'était pas autre chose qu'un pur don fait par les représentants du peuple. Le procureur général Draper proposa en amendement qu'il n'était pas expédient, dans cette première session tenue sous l'acte d'Union, de soulever de discussion sur le principe des subsides ni d'en censurer les détails.

On se rappelle que la liste civile avait été autrefois dans les deux provinces la cause de toutes les difficultés entre le gouverneur et l'Assemblée ; cette dernière répugnait à l'idée de se soumettre à une dépense de deniers qu'elle n'avait point votée, et l'un des griefs les plus considérables du parti réformiste dans le Haut-Canada à l'acte d'Union avait été la liste civile qui s'y trouvait imposée. De fait, il y avait chance que la dissension ne prît une mauvaise tournure, et que la Chambre, dans un moment d'indépendance, ne fît à la loi passée par la Métropole l'affront d'une censure solennelle ; aussi, le débat fut-il ajourné au lendemain afin de permettre au gouverneur de conjurer ce nouveau danger. Le vote qui fut pris sur la résolution principale donna 35 voix à M. Draper et 29 à M. Neilson. MM. Baldwin, Merrittt, Hincks, Cameron, réformistes, sir Allan McNab et Sherwood, conservateurs (torys), votèrent avec M. Neilson.

Dans la même séance, l'infatigable leader du district de Québec proposa de répudier toute augmentation de traitement qui serait faite aux employés civils sans la participation de la Chambre d'Assemblée. Le but de cette proposition était toujours le même ; il s'agissait de revendiquer

pour les représentants du peuple le droit de contrôler la dépense publique. Cette fois, les députés, pris à l'improviste, se partagèrent également, et ce fut la voix de l'Orateur qui fit pencher la balance du côté de M. Neilson. Etrange contradiction qui permet de se faire une idée des moyens dont se servait lord iSydenliam pour enchaîner sûrement sa majorité! Encore fallait-il qu'il en eût le temps,, car, laissés à eux-mêmes, les réformistes du Haut-Canada se groupaient tout aussitôt et comme par instinct autour de leur chef M. Baldwin, ainsi qu'on vient de le voir.

Les hommes sont toujours les mêmes, et leurs vices ne changent guère ; les mêmes appâts exercent sur eux les mêmes attractions, quels que soient leur pays, la forme de leur gouvernement, leur degré de civilisation et l'époque où ils vivent. Lord Sydenham, en obtenant de lord John Russell la promesse de la garantie impériale pour un emprunt de sept millions et demi de piastres, avait mis un puissant atout dans son jeu. Le chiffre de cette somme énorme, qui devait être dépensée en travaux publics surtout dans le Haut-Canada, lui avait été d'un secours inépuisable dans ses élections; que de places grassement payées, que de contrats opulents, que de faveurs insignes à distribuer parmi les fidèles lorsqu'il avait eu besoin de leurs services !

Professant le même mépris pour les deux partis politiques, il s'était attaché à se ménager des intelligences dans; celui qui était le plus nombreux ; il avait frappé dans le tas, et le parti réformiste s'était désorganisé comme par enchantement. M. Baldwin s'en plaignait souvent, et les^ Canadiens ne savaient que penser d'alliés qui s'en allaient de tous les côtés lorsqu'ils en avaient le plus besoin.

Le vingt août, le gouverneur communiqua à la Chambre un rapport du président du Bureau des Travaux publics

dans lequel étaient indiqués les ouvrages projetés ou en voie, ainsi que les sommes nécessaires pour œ service. Sur la recommandation de l'Exécutif, la Chambre passa les résolutions ordinaires pour autoriser un emprunt de sept millions et demi de piastres avec lequel le gouvernement devait liquider la dette publique, ou plutôt, pour parler plus correctement, liquider les dettes du Haut-Canada ^t entreprendre l'exécution des travaux publics. Il fut décidé en même temps d'élever de 2>4 à 5 pour cent ad valorem les droits de douane sur l'entrée des dry goods, des spiritueux et du sucre, de taxer les billets de banque et fixer à trentesix sous par gallon les spiritueux distillés dans la province. On portait à |200.000.00 la somme que devaient produii o ces nouveaux impôts. La législation basée sur ces résolutions n'entraîna que peu ou point de discussion.

Fier de son succès, Sydenham pouvait, quelques jours après, écrire à son frère que le succès de sa politiques avait dépassé toutes ses espérances. " Quoique j'aie eu- à lutter au " début, lui disait-il, n'ayant en quelque sorte qu'une mino- " rite sur laquelle je pouvais compter, j'ai réussi par degrés " à régulariser la conduite de l'Assemblée et à en obtenir à " peu près tout ce que je veux. ... les cinq grandes mesures " que j'avais entrepris de faire adopter sont maintenant " loi ; l'établissement d'un bureau des travaux publics avec "d'amples pouvoirs; l'admission des aubains; un nouveau " système de cour de comté ; le règlement des terres pu- " bliques cédées à la province par l'acte d'Union, et enfin le " bill municipal. — Vous conviendrez avec moi que c'est là " un travail suffisant pour une session, surtout lorsque " j'avais en outre à faire passer une demi-douzaine d'autres " mesures de moindre importance, que j'avais à constituer " un gouvernement, à établir l'harmonie entre deux peu-

"pies qui se détestent cordialement, et à prévenir ou re- " pousser les attaques formidables dont l'Union était sans " cesse menacée. "

C^tte session, qui avait été si laborieuse pour iSydenbam^ ne l'avait pas été moins pour un certain nombre de députés. C'est ainsi que M. Black, de Québec, devenu par la suite juge de la Cour de Vice-Amirauté, avait fait subir des changements importants à la législation criminelle ; M. Etienne Parent était l'auteur d'une loi pourvoyant à la traduction en langue française des lois du Canada Uni ; une commission avait été nommée pour faire la revision des Statuts et Ordonnance du Bas-Canada ; des résolutions furent passées pour autoriser l'Exécutif à nommer une commission chargée de faire une enquête sur Pabolition de la tenure seigneuriale ; et enfin le service géologique de la province avait été organisé.

Le séjour de trois mois qu'avaient fait les députés à Kingston ne parut pas leur avoir inspiré beaucoup d'attrait pour cette ville, puisque, à la veille de la prorogation, à ce moment consacré dans nos législatures canadiennes aux surprises de toute espèce, sir Allan McNab se leva pour proposer une adresse à Sa Majesté dans le but de fixer alternativement à Québec et à Toronto la tenure du parlement provincial. Sur quarante-sept députés présents, vingtsix votèrent la proposition malgré le gouvernement qui se trouva dans une minorité de cinq voix. On ne voit pas cependant qu'il ait été donné de suite à cette résolution de la Chambre ; elle fut sans doute jetée au panier par lord Sydenham comme sans conséquence.

Pour la première fois, dans l'histoire parlementaire des deux provinces, la Chambre vota pour chacun de se«i membres une indemnité pécuniaire qui fut de soixante et

cinq louis, et fixa les traitements des orateurs de l'Assemblée et du Conseil législatif.

Cependant on touchait à la fin de la session ; le programme que s'était imposé lord Sydenham était à peu près •épuisé ; les députés, éloignés de leurs affaires depuis le 14 juin, commençaient à trouver le temps long; tout le monde avait hâte de profiter des derniers beaux jours de l'été pour refaire les longs trajets qui les séparaient de leurs foyers ; •car à cette époque il n'y avait pas de chemin de fer, à peine si quelques bateaux à vapeur sillonnaient le Saint-Laurent. Le gouverneur avait même indiqué la date du 15 septembre pour la prorogation des Chambres, lorsque, le quatre, en revenant d'une promenade, son cheval fit une chute et en s'abattant l'écrasa sous lui. Il fut relevé tout sanglant, la jambe droite fracassée et une blessure béante au genou. Quoique souffrant horriblement, il n'en continua pas moins de s'occuper d'affaires, et chargea le général Clitherow de proroger le parlement le dix-sept. Le lendemain, il réalisa que la mort l'attendait et fit son testament ; le 19 au matin il avait cessé de vivre.

Ainsi s'éteignit cet homme à l'âge de 42 ans seulement, fiprès avoir été 15 ans membre des Communes anglaises, avoir durant cet espace de temps exercé pendant dix ans diverses fonctions ministérielles, et occupé un peu plus de deux ans le poste de premier gouverneur général du Canada. Tous ses biographes s'accordent à dire que l'excès de travail contribua à abréger sa vie. On sait qu'il avait espéré que son séjour en Amérique le remettrait de ses fatigues parlementaires et l'aiderait à refaire sa santé très ébranlée : ce fut tout le contraire qui arriva. Son ardeur au travail, l'ambition de justifier la confiance dont l'avaient honoré ses chefs, la tâche immense d'organisation politique

à laquelle il s'était voué corps et âme dépassèrent ses forces physiques, et le laissèrent sans vitalité contre les suites de l'accident qui l'emporta. On peut dire qu'il succomba à la peine, loué jusqu'aux nues par les uns, souverainement détesté et méprisé par les autres.

" Sa mission, dit M. Gérin-Lajoie dans son excellent ou- " vrage " Dix ans au Canada ", était de faire des Canadas " une province toute anglaise et d'en faire disparaître la " langue, les lois et les institutions françaises, et il mit tout " en œuvre pour réussir. Tout en cherchant à enlever aux "Canadiens ce qu'ils avaient de plus cher, il leur refusa ce " fair plaj/, cette justice si chère aux Anglais : il remporta " les élections par la force et la fraude, laissant ainsi croire " à l'Angleterre que les Canadiens avaient la bassesse d'ac- " cepter de cœur joie une constitution faite en vue de les " anéantir. Comment un peuple fier et susceptible pouvait- " il pardonner pareille injure ? D'ailleurs, lord Sydenham " ne se contenta pas de les exclure entièrement de toute " participation au gouvernement de leur pays, il n'en parle " dans ses dépêches et ses correspondances qu'avec une " espèce de dédain, ce dédain s'étend même jusqu'à la con- " trée habitée par cette population, comme on peut le voir " par le récit de ses excursions dans les diverses parties du " Bas-Canada. Que la conduite et les procédés de lord Sy- " denham à l'égard des Canadiens-Français durant sa courte " administration aient été dictés par les circonstances ou '* par une autorité supérieure, il n'en est pas moins vrai " qu'ils ont été souverainement injustes et cruels, et le nom " de ce gouverneur restera dans la mémoire de leurs descen- " dants comme celui d'un roué politique et d'un tyran. "

Lord Sydenham avait, en effet, réussi, en partie du moins, dans son œuvre néfaste. Uniquement occupé à faire accep-

ter l'acte d'Union à la population anglaise des deux provinces, il avait laissé de côté les Canadiens que le nouveau régime avait pour but d'écraser, et s'il avait un instant cliercher à s'emparer de M. Lafontainè, c'était plutôt pour s'en faire parade auprès du gouvernement impérial. Ce fut un incident sans portée sérieuse dans son esprit et qu'il oublia aussitôt. Il regarda son succès auprès des Anglais comme si complet, qu'il n'attacha aucune importance à certains indices qui, pour un esprit plus attentif, auraient probablement suffi à montrer que l'acte d'Union était déjà modifié dans son objet essentiel, que les Canadiens n'avaient, pas désarmé, et qu'ils s'adonnaient au contraire avec plus d'énergie que jamais à préparer leurs revendications nationales. Malgré la loi qui avait décrété en termes formels l'union absolue des deux provinces et l'abolition des limites géographiques qui les séparaient ; quoique cette loi n'eût tenu aucun compte de la diversité des institutions qui existaient dans l'une et dans lautre ; malgré l'intention expresse des auteurs du nouveau régime, qui avaient fait statuer par le Parlement de la Grande-Bretagne, que le pays serait sous tous les rapports traité comme pays anglais sans mélange d'autres races ; malgré les efforts infatigables faits par lord Sydenham pour seconder en ce sens les vues de ceux qui l'avaient envoyé, la force des choses l'avait emporté, ou plutôt, la Providence veillait.

Sans s'en rendre compte peut-être, lord Sydenham donna, à la formation de son premier Conseil exécutif un caractère tranché de fédéralisme bien opposé à celui d'une union législative. C'est ainsi qu'on le voit nommer un procureur général et solliciteur général pour chaque province ; et il laisse ensuite élire M. Cuvillier orateur de l'Assemblée, quoique la raison principale donnée de ce choix soit la

nécessité où se trouve ce fonctionnaire de parler et comprendre le français et l'anglais. D'un autre côté, en préparant sa loi d'instruction publique, au lieu d'une seule organisation pour tout le pays, il crée deux surintendants, uu pour le Bas-Canada, un autre pour le Haut-Canada; et plus tard il permet que ]\[. Etienne Parent introduise et fasse passer une loi décrétant la traduction des lois en français. Il est bien vrai qu'en s'attachant le gros du parti réformiste du Haut-Canada il avait empêché M. Neilson et les députés canadiens d'appuyer leurs protestations, contre l'acte d'Union, d'un vote important ; il est bien vrai qu'il avait réussi à imposer à la Chambre un cabinet sans un seul représentant de la population canadienne-française, mais la justice n'en pénétrait pas moins par toutes les fissures du nouveau régime. Ce qu'il fallait maintenant pour achever de dépouiller tout à fait la loi de son caractère de fusion nationale à tout prix et accentuer davantage les allures fédéralistes qui s'affirmaient, c'était le nom d'un chef prudent, habile et dévoué. Ce chef, lord Sydenham, après l'avoir cajolé, l'avait fait battre dans l'élection de Terrebonne, mais il n'avait pas pu affaiblir ni son autorité parmi les siens, ni l'admiration que ses alliés avaient pour son caractère. Cinq jours après sa mort et la veille de ses funérailles, M. Lafontaine était élu député pour le comté d'York dans le Haut-Canada ; voici comment cet événement avait eu lieu. Obligé d'opter entre deux divisions électorales qui lui avaient confié chacune un mandat, M. Baldwin fit son choix ; mais, en même temps, il persuada à ses partisans d'élire le chef des réformistes du Bas-Canada dans celui des comtés qui se trouvait vacant. M. Lafontaine accepta la nomination, et arriva bientôt parmi les électeurs pour surveiller et aider le travail de ses nou-

veaux amis. Le gouvernement lui fit une opposition acharnée sans réussir néanmoins à l'empêcher d'être élu par une majorité considérable. Et c'est ainsi que le chef persécuté des Canadiens-Français entrait au Parlement au moment même où son ennemi et l'ennemi de sa race disparaissait à jamais de la scène du monde.

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