‹ Histoire du Canada, 1841-1867, période comprise entre l'Union législative des provinces du Haut et du Bas-Canada et la Confédération des provinces continentales de l'Amérique Britannique du NordChapitre 7 sur 35 · GO HISTOIRE DU CANADA · texte numérisé non relu

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aussitôt la direction des affaires. Homme d'une soixantaine d'années, sir Charles Bagot n'avait guère d'antécédents politiques ; on le savait tory, c'était tout ; il avait d'ailleurs passé la meilleure partie de sa vie dans la carrière diplomatique où il s'était acquis une réputation enviable de modération, de sagesse et de bon jugement. Les citoyens de Kingston en firent les premiers l'expérience. Ayant présenté une adresse de congratulations au nouveau gouverneur, ils lui exprimèrent leurs vœux de le voir travailler à l'établissement d'institutions anglaises dans tout le pays ; sir Charles répondit que son plus vif désir serait de consacrer ses efforts au bien-être de tous les sujets de Sa Majesté, sans distinction de croyance et d'origine. Il accentua davantage cette déclaration dans ses réponses à d'autres adresses ; le parti réformiste se prit dès lors à espérer et le parti tory comprit, au contraire, qu'il avait lieu de s'alarmer.

Avant de convoquer une nouvelle session ou de consentir à aucun mouvement ministériel rendu nécessaire par la disparition de iSydenham, sir Charles Bagot voulut se rendre compte par lui-même de la situation et juger de la disposition des esprits. Il avait, avant son départ d'Angleterre, reçu les instructions de lord Stanley qui lui avait enjoint de ne faire aucune différence de race et de religion dans le choix de ses aviseurs, et de tâcher de s'entendre avec tous les partis pour faire disparaître les animosités dont la colonie avait eu tant à souffrir.

Bienveillant par nature, l'esprit tout à fait libre de préjugés, lord Bagot entreprit cette œuvre d'apaisement et de concorde non sans une intime et bien vive satisfaction : il y trouvait à exercer les plus nobles instincts de son cœur, et bientôt les hommes et les choses eurent pour lui un inté-

rêt passionnant. Il fut surpris du nombre et de l'importance des pétitions qui lui étaient envoyées du Bas-Canada. Non seulement c'était des milliers de citoyens qui se plaignaient des lois passées Tannée précédente, mais c'était toute une population qui protestait contre l'injustice dont elle souffrait par l'acte d'Union. La presse française joignait sa voix à ces représentations, et le " Canadien " entr'autres parlait de la situation dans les termes suivants :

" Nos réclamations, disait-il, sont générales et particu- " lières. Les unes, telles que l'approbation faite pour la liste " civile et l'initiative des bills d'argent pour l'Exécutif, re- " gardent les deux sections de la province : d'autres sont " particulières à la section Est, comme la répartition entre " les deux sections et le paiement de la dette du Haut-Ca- " nada par la province unie : d'autres enfin sont particu- " lières à la population canadienne-française, qui, jusque " dans ses propres limites, s'est vue traitée de la manière la " plus indigne par le satrape éhonté qui s'est trouvé chargé " d'exécuter l'acte d'Union qu'il avait lui-même dressé. Per- " sonne n'ignore qu'il n'y a aucune proportion entre la re- " présentation des comtés anglais et celle des chefs-lieux " des comtés français. On n'ignore pas non plus que les " chefs-lieux ont été, partout où cela pouvait servir les vues " malveillantes de l'administration, placés à l'extrémité " des habitations, loin des centres de population ; on n'a " pas oublié le défranchissement en bloc de plus de la moi- " tié des électeurs qualifiés de Québec et de Montréal, et la " proscription de la langue de la majorité, ou pour le moins " de la grande moitié de la population du Canada Uni " comme la langue parlementaire et légale. Tous ces points " particuliers sont des sujets sur lesquels nous pouvons " nous adresser à l'administration pour en recevoir son

" appui soit dans la législature locale, soit auprès des auto- " rites impériales. Et, si cette administration nous refuse " cet appui, elle n'a pas droit à notre confiance ; et nous '^ nous ravalerions au-dessous- de l'esclave africain, nous " nous rendrions justement méconnaissables aux yeux " même du pouvoir, si nous lui accordions notre concours " constitutionnel pour le maintien d'un état de choses qui " est une insulte constante pour nous.

" On peut nous maintenir dans un état d'infériorité poli- " tique, on peut nous piller, on peut nous opprimer, on a '' l'appui d'une armée et de toutes les forces de l'Empire à " sa disposition pour cela : mais, certes non, jamais nous " ne prêterons la main à notre asservissement, à notre dé- " gradation. On nous avertit de bien tout considérer avant " de décider. Nous pouvons assurer que nos réflexions sont " toutes faites. Nous avons bu la coupe jusqu'à la lie ; de- " puis un demi-siècle, nous sommes abreuvés d'amertume ; " on peut nous faire endurer plus que nous avons souffert, " nous sommes familiers avec les souffrances, et nous les " redoutons moins que le déshonneur. Ces réflexions ne " sont pas les divagations d'une imagination échauffée; c'est " l'expression fidèle et réfléchie du sentiment qui anime un " demi-million d'hommes dans le Bas-Canada. L'appât des " faveurs a pu amollir quelques courages, mais la masse de " la population ne fléchira jamais ; le soleil du pouvoir " pourra dessécher quelques branches, mais l'arbre conser- " vera toujours sa sève et sa verdure.

" Nous n'attendons nullement par ces remarques jeter au- " cun doute sur les bonnes dispositions d'une administra- " tion qui s'annonce avec des vues conciliatrices, dont les " premiers pas sont des actes de réparation ; mais elles sont " destinées à ceux qui voudraient faire fléchir cette admi-

" nistration dans la voie de justice où elle semble disposée à " marcher, en lui faisant entrevoir des obstacles à sa " marche vers une justice pleine et entière. "

Lord Bajçot, ayant eu à faire des nominations importantes dans le Bas-Canada, saisit cette occasion d'appuyer par des actes la politique qu'il avait annoncée lors de son arrivée. Il nomma M. Yallières de Saint-Réal juge en chef, et le remplaça aux Trois-Rivières par un autre juge canadien. C'était la première fois, depuis la conquête, qu'un des nôtres était élevé à une charge aussi éminente ; et d'ailleurs le choix était irréprochable à tous égards. Il confirma la nomination, comme surintendant des écoles de la Province, de M. le Dr Meilleur dont le zèle pour la cause de l'instruction était bien connue, et qui offrait en outre toutes les garanties que la population catholique avait le droit d'exiger de ce fonctionnaire. Le gouverneur, dans la constitution des bureaux et le choix des examinateurs pour l'enseignement se laissa également guider par les mêmes considérations et la même déférence ; aussi, lorsque, dans le cour^ de l'été de 1842, il fit la visite du Bas-Canada, l'empressement que lui témoignèrent les Canadiens à le recevoir avec toutes les démonstrations possibles de respect et d'affection dut le convaincre de l'excellence de sa politique.

Cependant l'Exécutif, assemblage disparate d'hommes sans communauté de principes et d'opinions, craquait de toutes parts. Il fallait un remaniement, et ce qui montre combien peu on entendait la pratique du gouvernement responsable, chaque ministre parut y avoir travaillé chacun de son côté, dans l'espérance de faire probablement partie de la majorité qui l'emporterait. Ce fut une surprise générale quand, le 9 juin, on apprit que M. Hincks, un des chefs réformistes, avait accepté la place d'inspecteur des

comptes publics ; rétonnement redoubla, six semaines plus tard, lorsque M. Sherwood, un des chefs du parti tory, fut assermenté comme solliciteur général du Haut-Canada. Le premier était rédacteur de VExaminer de Toronto, organe du parti réformiste ; que signifiait son entrée dans un cabinet dont presque tous les membres étaient pour lui des adversaires irréconciliables ? On prononça tout bas le mot de " désertion ", mais les événements se chargèrent de démentir ce bruit. Presque au même moment, en juillet, à Québec, M. Sullivan, président du Conseil exécutif, rencontrait M. Lafontaine qui se trouvait là pour le terme de la Cour d'Appel, et lui faisait demander une entrevue. M. Lafontaine y alla accompagné de M. Morin. Au cours de la conversation, M. Sullivan offrit au chef canadien d'entrer dans le ministère ; les conditions mises par ce dernier à son acceptation furent telles qu'on se sépara sans rien conclure. De semblables tentatives eurent lieu auprès de M. Girouard, de Saint-Benoit, et de M. C. S. Cherrier; elles n'amenèrent pas plus de résultats. Evidemment l'influence de lord Bagot se faisait sentir, et on s'était aperçu tout à coup que, pour former une administration viable, le concours des Canadien* était nécessaire. De fait les élections partielles qui avaient eu lieu dans les derniers temps avaient eu pour effet d'assombrir davantage les espérances des anciens aviseurs de Sydenham. Presque tous les comtés devenus vacants après la session avaient élu des réformistes. Dans le Bas-Canada, c'était toute une phalange d'hommes remarquables qui arrivait à la députation : on comptait M. L. M. Viger, M. D. B. Papineau, frère du célèbre tribun, M. James D. Leslie, M. Jacob DeWitt et M. Walker. Il était impossible au gouvernement de se présenter devant le parlement sans

s'exposer à une défaite certaine ; mais replâtrer un Exécutif comme celui-là, ou même le reconstruire à neuf n'était pas chose facile. M. Wakefield, dans une lettre à la Colonial Gazette de Londres, écrivait à ce sujet :

" Doué d'une rare habileté pour briser les parties, lord " Sydenham n'avait pas pris les moyens d'en élever un plus '^ fort et plus puissant sur les ruines qu'il a faites .... Il est " arrivé qu'à sa mort, et il en eût été de même après son dé- "part pour l'Angleterre, il n'a laissé derrière lui aucun " parti capable de fournir les éléments d'un gouvernement " stable. Celui qu'il avait composé était formé de maté- " riaux hétérogènes, manquait de cohésion et n'avait pas " cette uniformité d'opinions et de tendances indispensables " pour commander une majorité de l'Assemblée. C'était " un Exécutif suffisant pour Sydenham qui en était en " toutes lettres le premier ministre, mais il est absolu- " ment nul pour un gouverneur décidé à administrer les " affaires publiques par des ministres responsables. "

Sur ces entrefaites sir Charles Bagot convoqua la Chambre pour le 8 septembre 1842. Le discours du trône fit allusion en termes convenables à la mort de Sydenham et parla de la paix profonde dont jouissait le pays. La naissance du Prince de Galles, le traité d'Ashburton qui venaii d'être conclu, la garantie impériale donnée à l'emprunt du Canada, une nouvelle loi de milice, des amendements à l'acte scolaire et à l'acte municipal, furent les principales questions signalées à l'attention et à l'étude du parlement.

L'écho des paroles vice-royales était à peine expiré que la rumeur de la chute certaine du cabinet courait partout. Il succomberait infailliblement sous le premier vote de non-confiance qui serait proposé, tout le monde en convenait; mais, au même instant, d'autres bruits non moins con-

sistants se répandaient sur l'ouverture de négociations avec certains députés dans le but de fortifier l'Exécutif. On se communiquait des noms étranges qui provoquaient l'épouvante ou l'incrédulité suivant les groupes. Non, jamais, le gouverneur n'oserait livrer le gouvernement entre des mains qui s'étaient autrefois levées menaçantes contre la Couronne ; le pays était anglais et devait être traité comme tel, sans privilèges pour aucune classe de la population. Mais ces mêmes noms soulevaient l'enthousiasme dans le gros de la députation. L'air était chargé de suppositions de toute sorte, et personne n'osait prédire la solution que le lendemain pouvait apporter à une situation quasi désespérée.

M. Neilson, dès la première séance, proposa la formation d'un comité chargé de s'enquérir sur les actes de violences commis pendant les élections de Montréal, Terrebonne, Chambly, Beauharnois, Kouville et Vaudreuil l'année précédente, et M. Leslie déposa un projet de loi pour rendre la franchise élective aux faubourgs de Montréal et de Québec et abroger le statut inique de lord Sydenham qui les en avait privés. Puis, entr'autres, M. Aylwin introduisit un bill pour assurer l'indépendance des juges, et M. Baldwin ramena le sien pour garantir la liberté des élections.

Le 10 septembre, il se confirma que M. Lafontaine avait eu avec Son Excellence une longue conférence ; le 13, les débats s'ouvrirent sur l'adresse en réponse au discours du trône et une proposition de non-confiance fut aussitôt déposée en amendement par M. Baldwin secondé par M. D. B. Viger. Mais M. Draper, procureur général du Haut-Canada et leader dans l'Assemblée, fit dès le début des révélations dont l'indiscrétion voulue confondit tous ceux qui n'étaient pas dans le secret des ministres. Après avoir émis l'opinion

que les Canadiens ne pouvaient pas être exclus du cabinet pendant longtemps et que leur concours était nécessaire au succès du nouveau régime, il dit que, poussé par un sentiment analogue, le gouverneur avait fait des démarches auprès de M. Lafontaine afin de l'engager à entrer dans le gouvernement. Il lut alors à la Chambre la lettre suivante que Son Excellence venait d'écrire à M. Lafontaine :

" Hôtel du Gouvernement,

" Kingston, 13 septembre 1842.

" Monsieur,

" Après avoir de nouveau pris en considération les conversations qui ont eu lieu entre nous, je me sens toujours le même désir d'inviter la population d'origine française de cette Province, à prêter sou aide et sa coopération sincère à mon gouvernement ; c'est pourquoi, et j'ai, au contraire, considéré jusqu'où il m'est possible de rencontrer les vues de ceux qui ont la confiance de cette partie de la population, de manière à rendre leur accession au gouvernement satisfaisante pour eux-mêmes, et la faire accompagner en même temps de cette confiance mutuelle qui peut seule la rendre avantageusement au pays.

" J'en suis donc venu, et cela non sans difficultés, à la conclusion de consentir, pour un tel objet, à la retraite du procureur général, M. Ogden, de la charge qu'il remplit maintenant, étant bien entendu qu'il lui sera fait une allocation (provision) proportionnée à ses longs et fidèles services.

" Cette retraite me met en état de vous offrir la place de

procureur général pour le Bas-Canada, avec un siège dans jnon Conseil exécutif.

" La charge de solliciteur général du Bas-Canada a été tenue vacante depuis longtemps, dans l'espérance qu'il serait fait quelque arrangement qui pût contribuer au résultat que j'ai toujours eu en vue, et je serai fort aise de prêter l'oreille à la recommandation que vous pourrez me faire du nom d'un monsieur d'origine anglaise, dont la coopération avec le gouvernement nous aidera dans l'accomplissement de l'objet qui nous est commun.

" J'ai soigneusement et sérieusement considéré le désir •que vous avez exprimé d'avoir, dans votre adhésion à mon gouvernement, l'adjonction d'un nombre suffisant d'amis pour obtenir et vous assurer la confiance de ceux dont vous représentez les intérêts.

"Je trouve qu'on peut faire accorder avec vos vues un de mes plans pour l'avantage du Bas^Canada, à savoir : la distribution d'une partie de la population trop dense de vos établissements sur la frontière sur une plus grande étendue de territoire.

" On m'a parlé de M. Girouard comme d'un homme qui possède des facultés administratives d'un ordre élevé et, en m,ême temps, la confiance de ses compatriotes.

" Il peut considérablement aider à l'avancement de l'objet que j'ai eu en vue à cet égard ; et je me suis en conséquence déterminé, si je puis vous induire à accepter ma proposition, à lui offrir la situation maintenant occupée par M. Davidson, avec un siège dans le Conseil. Il est bien entendu que monsieur Girouard sera rétribué d'une manière convenable à ses justes prétentions, et qu'il obtiendra quelque part un siège dans l'Assemblée.

" Je me suis en outre déterminé à offrir le poste de con- ;fiance de greffier du Conseil à quelque personne recomman-

dée par vous, et je suis porté à croire que la réputation dont jouissent M. Morin et M. Parent les désignerait comme se trouvant peut-être parmi les hommes les plus propres à obtenir votre recommandation.

" Le désaccord de M. Baldwin avec le gouvernement étant, comme je l'espère, heureusement disparu, je sera* disposé il profiter de ses services.

" M. Draper m'a offert sa résignation. Je regretterai toujours la perte de l'assistance qu'il m'a invariablement donnée, et sentirai l'obligation impérieuse d'appuyer ses réclamations auprès du gouvernement à la première occasion qui s'offrira de les reconnaître convenablement.

" Cela laissera la charge de procureur général, avec un siège dans le Conseil, à ma disposition, et je suis prêt h l'offrir à M. Baldwin.

" L'absence de M. Sherwood me prive de l'occasion de m'assurer jusqu'à quel point il pourrait être disposé à accepter cet arrangement ou de connaître s'il est prêt à remplir une des conditions de sa nomination, en obtenant un siège dans l'Assemblée. La disposition de sa charge, dans le cas 011 il se retirerait, devra être prise en considération plus tard.

" D'après la connaissance que j'ai des sentiments qui animent tous ceux qui composent maintenant mon Con«^eil,. je ne vois aucune raison de douter qu'on ne puisse, sur la base de cette proposition, former un Conseil fort et uni.

" Dans cette persuasion, je suis allé aussi loin que possible pour rencontrer et même dépasser vos demandes, et si, après une telle ouverture, je trouve que nos efforts pour assurer la tranquillité politique du pays ont échoué, il me restera au moins la satisfaction de sentir que j'ai épuisé tous les moyens que le désir d'accomplir ce grand objet m'a mis en état d'imaginer. "

to'

"J'ai l'honneur d'être, etc.,

" CHARLES B AOOT. " " L. H. La Fontaine, Ecr. "

Que signifiait cette attitude de M. Draper ? Par quel artifice avait-il pu se procurer une copie d'un document aussi grave, quelques heures seulement après sa rédaction, et obtenir du gouverneur l'autorisation de la communiquer sitôt à la Chambre ? Quel pouvait être le motif d'une hâte aussi inexplicable ? Son discours était modéré, mais n'espérait-il pas, com|>tant peut-être sur l'inexpérience ou l'irréflexion de M. Lafontaine, qu'en dévoilant du même coup les offres faites par sir Charles Bagot et les hésitations du chef canadien, il forcerait celui-ci à prononcer un mot malheureux qui briserait des négociations que l'on jetait ainsi, au mépris de toute convenance, en pâture à la curiosité et à la malveillance publiques ? Voulait-il faire parade de son propre désintéressement et préjuger l'opinion sur les exigences outrées des Canadiens, croyant peut-être ranimer les querelles de race encore mal éteintes entre les Anglais et les Français ? Tory convaincu, il avait en horreur les principes et les tendances des réformistes ; ne prenait-il pas ce moyen de dépopulariser ses adversaires à jamais dans le Haut-Canada, en les montrant comme alliés des Canadiens et subordonnés à M. Lafontaine avec qui seul le gouverneur négociait ? S'il en était ainsi, c'était une tactique insidieuse et sans précédents. Le coup était certainement sérieux, et les nôtres durent croire un instant que tout était fini, mais M. Lafontaine eut la conception nette de la gravité de la situation, et il répondit immédiatement à M. Draper qu'il se faisait fort de prouver à la Chambre et surtout à ses compatriotes que ^' la conduite qu'il avait tenue dans ses entre- *' vues avec le gouverneur général avait été dictée par le ^^ sentiment de sa position et de ses devoirs envers ses amis ^' et envers son honorable collègue d'Hastings (M. Bald- ■" Win). "

Il s'était exprimé en français ; il était profondément ému, et sa parole avait été écoutée au milieu d'un silence solennel. M. Dunn, receveur général, ministre du Haut-Canada, lui ayant demandé de parler en anglais, M. Lafontaine lui répondit par cette apostrophe pleine d'une noble fierté :

" On me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j'ai à faire dans cette Chambre. Je me défie de mes forces à parler la langue anglaise ; mais je dois informer les honorables membres que quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n'en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens-français, ne fût-ce que pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de l'acte d'Union qui proscrit la langue d'une moitié de la population du Canada. Je le dois <\ mes compatriotes, je le dois à moi-même. "

Puis se tournant vers M. DTaper, il le pria de lui dire s'il avait reçu de Son Excellence congé de communiquer à la Chambre les faits qu'il venait d'évoquer. — Oui, répondit M. Draper.

" Il me faut alors, dit M. Lafontaine, faire le récit de ce qui s'est passé entre Son Excellence et moi .... Je sais combien est grande la responsabilité qui, pendant ces derniers jours, a pesé sur ma tête. Nul doute que Son Excellence n'ait été mue par le désir sincère de rendre justice à mes compatriotes, au moins autant qu'il en était en son pouvoir de le faire pour le moment, et je dois déclarer publiquement que, quoique j'aie grandement à me plaindre de la communication qui vient d'être faite à cette Chambre, dans la vue sans doute de m'écraser, j'ai néanmoins la plus grande confiance dans Son Excellence. D'après ce qui s'est passé entre sir Charles Bagot et moi, je n'hésite pas à dire

que Son Excellence mérite toute la confiance, non seulement de mes amis dans cette Chambre, mais encore de tous mes concitoyens, quelle que soit l'origine à laquelle ils appartiennent Mais je n'ai pas la même confiance dans le cabinet, tel qu'à présent constitué. Si, individuellement, quelques membres de ce corps ont droit h ma confiance, ils n'y ont aucun droit collectivement.

"Cependant, M. le Président, voulant rendre justice à l'honorable procureur général, je lui déclare que les sentiments que personnellement il nous a dit entretenir enver» mes compatriotes canadiens-franyais, et qu'il vient d'exprimer, sont propres à lui gagner mon estime et celle de mes amis ; et puisqu'il est mû par des vues si honnêtes et si libérales, il est malheureux de le voir placé dans une fausse position qui est telle que ses actions, libres ou non, l'exposent à perdre tout le mérite des sentiments qu'il a exprimés, puisqu'il nous déclare lui-même que cette position l'a empêché de les faire prévaloir.

" Néanmoins, je suis sensible à l'aveu de l'honorable procureur général, qu'avant de rencontrer mes compatriotes, il avait été gravement préjugé contre eux ; mais que, depuis qu'il est venu en relations avec eux durant la dernière session, il s'était convaincu que ces préjugés étaient injustes et mal fondés, et qu'il prenait plaisir à le reconnaître publiquement.

" Il reconnaît qu'il faut au gouvernement, pour rétablir la paix et le contentement général, la coopération active de» Canadiens-Français. Non seulement ce serait là un acte de justice, mais c'est encore un appui que la nécessité exige. Oui, cette coopération est absolument nécessaire au gouvernement. Oui, il la lui faut ; oui, il nous faut la lui donner, mais dans des termes qui ne puissent en rien diminuer ni

affaiblir notre honneur et notre caractère. L'acte d'Union dans la pensée de son auteur a été d'écraser la population française ; mais l'on s'est trompé, car les moyens employés ne sont pas complets pour produire ce résultat. La masse des deux populations du Haut et du Bas-Canada a des intérêts communs, et elles finiront par sympathiser ensemble.

"Oui, sans notre coopération active, sans notre participation au pouvoir, le gouvernement ne peut fonctionner de manière à rétablir la paix et la confiance qui sont essentielles au succès de toute administration. Placés par l'acte d'Union dans une situation exceptionnelle et de minorité dans la distribution du pouvoir politique, si nous devons .s'iccomber, nous succomberons du moins en nous faisant respecter. Je ne recule pas devant la responsabilité que j'ai assumée, puisque dans ma personne le gouverneur général a choisi celui par lequel il voulait faire connaître ses vues de libéralité et de justice envers mes compatriotes. Mais dans l'état d'asservissement où la main de fer de lord Sydenham a cherché à tenir la population française, en présence des faits qu'on voulait accomplir dans ce but, je n'avais comme canadien qu'un devoir à remplir, celui de maintenir le caractère honorable qui a toujours distingué nos compatriotes et auquel nos ennemis les plus acharnés sont obligés de rendre hommage. Ce caractère, M. le Président, je ne le ternirai jamais.

" Pour faire apprécier à la Chambre la position particulière où je me suis trouvé, on me permettra de faire remarquer qu'avant l'union des deux provinces, chacune d'elles était soumise à une législature séparée. Des luttes de principes et de vues politiques se sont engagées dans cette législature. Des sympathies se sont formées entre des

hommes soutenant la même cause, mais ne se connaissant pas encore personnellement. Ces sympathies étaient plus ou moins fortes entre ces hommes politiques, selon qu'ils étaient plus ou moins engaoés dans ces luttes parlementaires. Ces sympathies, ]M. le Président, se sont accrues, sont devenues plus pressantes du moment que ces hommes en faisant leur entrée dans cette Chambre ont pu se serrer la main mutuellement. Telle est, entre autres, la position de mon honorable ami du comté de Hastings, à l'égard de nous, Canadiens-Français. Ces relations, M. le Président, ont non seulement créé des sympathies, mais ont encore créé des obligations morales auxquelles le sentiment seul de l'honneur nous faisait un devoir impérieux, à moi en particulier, de ne pas manquer. J'y suis resté fidèle. Voilà, en partie, la cause de cette position que j'ai à défendre aujourd'hui.

" Je vais procéder maintenant à expliquer mes entrevues avec Son Excellence. Ces explications sont bien désagréables et pénibles ; mais encore une fois la faute en est au cabinet de Son Excellence, tel qu'à présent constitué. Ce sont eux, et non pas moi, qui ont rendu ces explications inévitables, en conseillant à Son Excellence de communiquer à cette Chambre une lettre qui n'aurait jamais dû lui être communiquée dans les circonstances actuelles et surtout d'après ce qui s'est passé entre Son Excellence et moi.

"Cette lettre ne m'a été remise par Son Excellence qu'aujourd'hui, à une heure de l'après-midi, et par conséquent peu de temps avant l'ouverture de cette séance. J'ai si bien regardé cette lettre comme privée, comme étant de la nature de mes entrevues avec Son Excellence, que je l'ai laissée sous clé chez moi. Si on devait en faire usage dans

cette Chambre, je dis, avec néanmoins tout le respect possible pour Son Excellence, que Son Excellence aurait dû me 1- intimer. Le reproche que je fais à son cabinet, de lui avoir donné un conseil qui tendait à la compromettre, est donc juste et bien mérité. A une telle lettre, il était naturel de penser, même sans s'en expliquer en termes exprès, que je devais faire une réponse par écrit soit que je fusse disposé à donner un refus péremptoire ou conditionnel, et je déclare que je n"ai pas donné de refus péremptoire. Avais-je le temps de faire une réponse par écrit entre le moment où cette lettre me fut l'émise par ordre de Son Excellence, et; l'heure de l'ouverture de cette séance ? Il y avait impossibilité de le faire : grande a donc été ma surprise, quand, arrivé dans cette Chambre, j'ai entendu l'honorable secrétaire pour le Haut-Canada me dire que le cabinet entendait faire usage de cette lettre en la lisant à cette Chambre comme moyen de défense. J'ai voulu lui en remontrer l'inconvenance, mais sans succès ; et alors je me suis empressé d'envoyer chercher la lettre à mon hôtel. Dans cette lettre, Son Excellence fait allusion à nos entrevues précédentes que j'ai également regardées comme privées. Depuis que je suis à Kingston, j'ai eu trois entrevues avec Son Excellence, à sa demande, l'une samedi, la deuxième dimanche et la troisième aujourd'hui. Je n'ai qu'à me féliciter de ces entrevues. Elles m'ont convaincu que Son Excellence voulait réellement rendre justice à toutes les classes des sujets de Sa Majesté ; et aussi lui ai-je donné ma pleine et entière confiance, lui donnant en même temps autant qu'il était en mon pouvoir l'assurance de celle de mes amis et de mes compatriotes.

" Je vois que le but du cabinet, en communiquant cette lettre à la Chambre, est de faire revivre plus fort que jamai^s

l'assertion si souvent faite par nus enneniis (|\ie Irs < iiuadiens-Français sont impraticables ; qu'il est inutile au gouvernement de leur tendre la main et de les appeler au pouvoir. Cette accusation, M. le Président, je la repousse de toutes mes forces ; cette pensée était la pensée favorite de feu lord Sydenham, dont la volonté tjraunique a tant opprimé mes compatriotes. Dans quelle occasion les Oanadiens-Franyais ont-ils été appelés i\ prendre part activement à l'action politique et administrative du gouvernement de manière à exercer la juste influence qu'ils ont droit d'y avoir ? Jamais, M. le Président, cette occasion ne leur a été offerte accompagnée de ces garanties dont le ministère reconnaît aujourd'hui la nécessité et la justice. Je suis peut-être le premier auquel une proposition de cette nature ait été faite avant l'arrivée du présent gouverneur général. C'était sous lord Sydenham quand il m'offrit la charge de solliciteur général, je l'ai refusée, et je devais le faire si je voulais conserver mon indépendance. Je sais que quelques amis m'ont blâmé dans le temps. Ils m'ont approuvé depuis ; quant à moi, je déclare, dans toute la sincérité de mon cœur, que je ne m'en suis jamais repenti.

" Depuis mon arrivée à Kingston, Son Excellence a cru devoir m'envoyer chercher. A la première entrevue, je trouvai qu'il me plaçait sur un terrain assez étendu pour me permettre de réaliser ses bonnes et bienveillantes dispositions envers mes compatriotes ; à la seconde, il m'a semblé que le terrain me laissait moins de latitude quant à l'action du pouvoir politique : mais les sentiments de justice de la part du gouverneur à l'égard de mes compatriotes n'en étaient pas moins les mêmes. Le résultat de ses offres était de me placer, moi et un ami, dans le cabinet; nous y aurions été en minorité. Il voulait nous y appeler comme canadiens-

français, et comme un commencement de justice envers mes compatriotes. Sur ce pied nous aurions pu peut-être accéder aux propositions bienveillantes de Son Excellence sans manquer à nos obligations envers mon honorable ami pour le comté de Hastings, d'autant plus que mon honorable ami a toujours été prêt à donner son assentiment à tout arrangement qui aurait pour but de faire rendre justice à mes compatriotes. Mais pour accéder à cette proposition, il nous fallait (et c'en était la conséquence naturelle) obtenir liberté d'action sur les mesures de cabinet, puisque, étant placés en minorité et sans l'accession d'aucun ami du Haut-Oanada, nous ne pouvions espérer y exercer aucune influence, ni y faire prévaloir nos opinions. La conséquence dont je viens de parler ne fut pas niée par Son Excellence, mais il ne pouvait promettre cette liberté d'action. Au contraire, il s'y est refusé, et Son Excellence avait raison ; car c'eût été contraire à l'action du gouvernement responsable, récemment introduit dans notre Constitution, principe que j'approuve quoique malheureusement, sou8 l'administration du prédécesseur de Son Excellence, on lui ait donné une fausse direction dans la pratique. Il me fallait donc, moi et mon ami, assumer la iHisponsabilité des actes et des mesures de l'Exécutif ou i-ésisner. L'on nous soumettait donc et avec raison à l'action du principe du gouvernement responsable, mais on nous plaçait en même temps sur un autre terrain. 11 nous fallait une part efficace du pouvoir politique ; il nous fallait non seulement une légitime influence auprès des membres canadiens-français, mais encore la même influence auprès de>3 membres du Haut-Canada. Nous ne pouvions espérer obtenir par nous-mêmes cette influence auprès des membres

du Haut-Canada. Ainsi placé, n'avais-je pas raison, n'avais-je pas même le droit de demander l'assistance de mon honorable ami pour le comté de Hastin^s dans le Conseil exécutif ? Oui, j'en avais le droit, et si bien que l'honorable procureur général le reconnaît lui-même. Ainsi, des raisons politiques, de même que celles de l'honneur et de la reconnaissance, me faisaient un devoir impérieux, de l'aveu même de l'honorable procureur général, de faire, de l'entrée au Conseil de mon honorable ami pour le comté de Hastings, une condition sine quâ non de mon acceptation des offres de Son Excellence, — " mon accession au " gouvernement devant être satisfaisante pour mes compa- " triotes, et en même temps accompagnée de cette confiance " mutuelle qui seule pouvait rendre cette accession avan- " tageuse au pays. "

" J'avais la conviction que je n'aurais pu atteindre le but de Son Excellence, sans l'assistance de mon honorable ami pour le comté de Hastings. Du moment qu'on m'a concédé ce point, on devait être prêt à faire disparaître tous les obstacles qui, dans sa position particulière, pouvaient empêcher mon honorable ami d'entrer dans le cabinet. C'en était la conséquence naturelle ; on devait donc s'y soumettre. Cette conviction était si forte dans mon esprit qu'elle était inébranlable et m'imposait la ligne de conduite que l'on veut me reprocher aujourd'hui.

" La preuve que je voulais, en autant qu'il dépendait de moi et de mes amis, faciliter à Son Excellence tous les moyens de réaliser ce qu'avec raison il appelait un grand acte de justice pour la population française, c'est que je lui déclarai plusieurs fois qu'en supposant même que je pourrais avoir des objections personnelles à aucun des membres du Conseil choisis dans le Haut-Canada, je croyais de mon

devoir de ne pas les faire valoir, tant il était vrai que Fadministration du Haut et du Bas-Canada devait être laissée à chaque province respectivement ; mais, en même temps, je déclarai à Son Excellence, comme c'était mon devoir de le faire, que si mon honorable ami pour le comté de Hastings avait des objections de cette nature à faire valoir, je serais obligé de les appuyer.

" Quant au Bas-Canada, j'acceptais les arrangements proposés dans la lettre de Son Excellence. Mais quant au Haut-Canada, puisqu'il était reconnu que, pour des raisons politiques, mon honorable ami pour le comté de Hastings ne pouvait siéger dans le Conseil avec l'honorable procureur général, l'on ne pouvait ignorer que, pour les mêmes raisons, mon honorable ami avait des objections analogues à faire valoir contre M. Sherwood, solliciteur général du Haut-Canada. Il ne pouvait donc entrer dans le Conseil avec ce dernier, à moins de se mettre dans une fausse position, et de s'exposer en outre au soupçon d'être mû dans sa conduite par des motifs purement personnels contre l'honorable procureur général. Mon honorable ami a donc dû insister sur la retraite de M. Sherwood, et j'ai dû appuyer cette demande. La lettre de Son Excellence n'accordant pas ce point, j'ai exposé à Son Excellence que je regrettais beaucoup qu'il n'y eût pas plus de temps pour délibérer avant la séance de la Chambre, et que, tant que cet obstacle •existerait, il me semblait qu'il ne me laissait pas de latitude ; que néanmoins j'espérais qu'il pourrait le faire disparaître bientôt, de même que les deux autres que je mentionnerai dans un instant, et qu'alors il pourrait en tout temps commander mes services.

" En outre, deux nominations récentes que Son Excellence avait faites dans son Conseil de deux honorables indi-

vidus de vues politiques entièrement opposées, justifiaient encore, ce me semble, mon honorable ami de demander pour lui dans le Conseil l'entrée et le concours d'un de ses amis politiques, afin de rendre évident aux yeux de cette grande partie de la population du Haut-Canada dont il représente les sentiments, que son adhésion au cabinet était un nouveau gage des vues nobles et désintéressées qui ont toujours caractérisé sa conduite.

" Une autre objection à accepter immédiatement les arrangements proposés par Son Excellence, c'était la condition que sa lettre nous imposait de nous lier à faire voter des pensions de retraite. C'était nous lier à un principe que mon honorable ami et moi ne pouvons consacrer. Voilà, M. le Président, les seules raisons qui ne m'ont pas permis de conclure aujourd'hui, à une heure, les arrangements proposés par Son Excellence.

" Ce n'est pas la première fois que, depuis l'arrivée du gouverneur général, l'on m'a fait des ouvertures pour entrer dans le Conseil exécutif. Je regrette d'être forcé d'avoir à faire part à cette Chambre d'une entrevue qui a eu lieu à cet égard entre l'un des membres du cabinet, M. Sullivan, et moi. Ce sont eux qui me forcent à le faire par le procédé inexcusable auquel ils ont cru devoir recourir pour se défendi*e dans leur situation chancelante.

" En juillet dernier, étant à Québec, à la Cour d'Appel, l'honorable M. Sullivan me demanda une entrevue à moi et à un de mes amis. Je lui fis part des conditions auxquelles j'étais disposé à consentir à entrer dans le cabinet. On se sépara et l'on me dit alors : — " LET THE MATTEli STAND AS IT IS TILL WE MEET ". — Les honorables membres qui siègent aux banquettes ministérielles en ontils su quelque chose ? Avaient-ils autorisé M. Sullivan à avoir cette entrevue ?

(Ici M. Draper fait un signe négatif).

" Alors, dit M. Lafontaine, comment voulez-vous qu'on ait confiance dans un cabinet dont les membres semblent se défier les uns des autres, et dont on dit ouvertement que chacun d'eux serait prêt à sacrifier ses collègues pour garder son siège ? N'y a-t-il pas là absence de cohésion, de vitalité dans le Conseil ? Au contraire, n'est-ce pas là une raison suffisante pour démontrer que non seulement il n'y a pas de cohésion dans ce corps, mais que même il renferme dans son sein un principe de destruction? Oui, ce ministère, tel qu'à présent constitué, ne saurait exister longtemps. Sa dernière ancre de salut, c'est de reconnaître la nécessité de la coopération des Canadiens-Français, et d'implorer cette coopération. Il vaut mieux tard que jamais. Pourquoi donc avoir attendu jusqu'à la dernière heure, surtout quand on entend l'honorable procureur général dire que depuis l'hiver dernier il avait conseillé à Son Excellence d'opérer cette coopération. Qui donc y a mis des entraves ? Si on ne peut le découvrir, le fait n'en existe pas moins ; et ce fait seul suffit pour appuyer un vote de manque de confiance, et rendre évidente la nécessité de reconstituer ce cabinet d'une manière ou d'une autre.

"Une autre raison pour moi d'appu^-er ce vote, c'est le mépris que les membres du cabinet ont montré envers mes compatriotes du Bas-Canada, à quelque origine qu'ils appartiennent. Pendant plusieurs mois et en l'absence de l'honorable membre pour Mégantic, qui représentait dans le cabinet le Bas-Canada ? Personne. Toute l'administration des affaires du Bas-Canada était laissée aux mains d'un jeune homme, clerc ou assistant de l'honorable membre pour Mégantic. N'y a-t-il pas eu là du mépris, même une insulte envers tout le Bas-Canada ?

" L'absence de tout nom français dans le cabinet n'estelle pas une circonstance cjui comporte une injustice, et même une insulte préméditée ? Mais, dira-t-on : " Vous ne voulez pas accepter d'emploi. " Ce n'est pas là une raison. Mes amis et moi, il est vrai, nous n'avons pas voulu en accepter sans des garanties; mais puisque vous avez bien trouvé quelques noms français pour siéger dans le Conseil spécial, même pour assister la cour martiale, ne pouviezvous pas en trouvez de même force pour siéger dans le cabinet ? Non pas qu'un pareil choix aurait assuré la coopération de mes compatriotes, mais du moins on aurait eu l'apparence de ne pas dédaigner entièrement une origine qui est celle de la moitié de la population. Non, les honorables membres du cabinet ne l'auraient pu, quand même ils l'auraient voulu, sous l'administration de lord Sydenham. Ils n'étaient là que pour exécuter ses volontés. Ils ont prouvé qu'ils n'avaient pas la force d'y résister. Lord Sydenham leur imposait silence, et ils s'y soumettaient servilement. Croit-on que ce serait pour marcher sur leurs traces que je consentirais à entrer dans le Conseil ? Avant tout je préfère mon indépendance et les dictées de ma conscience. Quand je serai appelé à donner mes avis au représentant de Sa Majesté, je manquerais à mon devoir envers lui, si je n'agissais pas avec franchise et indépendance ; je manquerais également envers mes compatriotes et envçrs moi-même. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis engagé dans la vie publique ; il y a déjà plusieurs années que j'ai commencé ma carrière. Je n'ai pas à rougir du passé, je ne veux pas avoir à rougir du présent ni de l'avenir.

"Voilà l'exposé que j'avais à faire à cette Chambre. J'en appelle avec confiance à sa décision. Je le répète en-

core, une grande responsabilité a pesé sur ma tête ; j'en connaissais toute l'étendue. J'aurais voulu que Son Excellence eût appelé un de mes honorables amis, que je ne nommerai pas pour ne point blesser sa modestie. Comme cet ami, canadien-français ainsi que moi, a toute ma confiance et mon estime, j'aurais donné à toute administration dont il aurait fait partie, un appui cordial et sincère. Les circonstances en ont décidé autrement ; j'ai dû m'y soumettre.

" Trop longtemps, sans doute, j'ai abusé de la patience de cette honorable Chambre. Mais les explications que je viens de donner, je les devais à mes compatriotes, à mes amis et à moi-même. "

Ni M. Draper, ni aucun des ministres ne prirent la parole pour répondre à M. Lafontaine félicité en ce moment par tous ses amis ; le débat fut ajourné au lendemain ; puis, sur motion du gouvernement, jusqu'au lundi suivant. On était alors au mardi ; c'était donc toute une semaine que sir Charles Bagot demandait pour négocier ; la Chambre accorda ce délai volontiers. Elle était restée sous le charme profond et saisissant des déclarations si dignes et si nettes du chef canadien. La situation telle qu'il venait de l'exposer ne permettait pas le plus léger doute sur ses intentions et son honorabilité. Il était sorti avec tous les honneurs de la victoire du guet-apens que M. Draper lui avait tendu. Tout en protestant de sa confiance absolue dans la bonne foi et la sincérité du gouverneur, il avait pris adroitement le moyen de faire ressortir l'insigne perfidie des ministres qui avaient conseillé à Son Excellence l'acte dont il se plaignait avec toute l'amertume dont il était capable.

Les députés furent frappés de la hauteur où il avait tout

de suite placé le débat, et lorsqu'il invoqua les lois de l'honneur et de la reconnaissance comme les seules considérations qui l'avaient guidé dans ses relations avec sir Charles Bagot, on sentit que dans cet homme d'Etat qui se révélait, le cœur était pour le moins aussi grand que l'intelligence. Il avait été constitutionnel, et c'est parce qu'il avait la claire conception du principe de la responsabilité ministérielle qu'il avait formulé les conditions qui n'étaient que la déduction logique de l'application du système. Sydenham, qui repoussait de toutes ses forces le gouvernement responsable, avait, en Angleterre et partout, représenté les Canadiens comme des gens intraitables et impraticables ; et pourtant que demandaient-ils comme condition essentielle de leur adhésion, sinon la reconnaissance pure et simple du gouvernement responsable. Sir Charles Bagot, au contraire, voulait gouverner avec des aviseurs possédant la confiance de la majorité de l'Assemblée, et cette ferme détermination était, à ses yeux, le gage du succès final des négociations.

M. Lafontaine avait parlé sans emportement, sans éclat de voix; mais, sous cette froideur apparente, les idées larges et généreuses abondaient et bouillonnaient. Il porta la conviction dans tous les esprits par la logique, et il s'empara des cœurs par l'élévation de ses sentiments.

Après ce discours tout le monde fut d'accord sur l'impossibilité pour le cabinet de se maintenir, et les nôtres purent ouvrir leur âme aux plus belles espérances pour l'avenir. La Providence leur avait donné un chef capable et digne de commander à tout le pays.

Le 16 septembre, la Gazette Officielle publiait la nomination de M. Lafontaine comme conseiller exécutif et procu-

reur général du Bas-Canada, en même temps que celle de M. Baldwin comme conseiller exécutif et procureur général du Haut-Canada ; tous deux avaient été assermentés la veille. Quelques jours après, M. Aylwin devint solliciteur général du Bas-Canada, et M. Small, solliciteur général du Haut-Canada; le 10 octobre suivant, M. A. N. Morin, qui avait démissionné comme juge, acceptait le portefeuille des terres de la couronne que M. Girouard, de St-Benoit, avait refusé, malgré toutes les instances de ses amis. M. Morin n'hésita pas à sacrifier ses goûts et son repos pour rentrer dans la vie publique lorsqu'il lui fut représenté que l'intérêt de ses compatriotes le demandait ; il fut assermenté le 15. Des anciens membres de l'Exécutif il ne restait plus que MM. Sullivan, Daly, Harrison, Dunn, Killaly et Hincks ; avaient été forcés de partir MM. Draper, Ogden, Sherwood et Davidson.

Sur un effectif de onze nUaiistres les réformistes en comptaient neuf ; quant a^ix autres, l'un, M. Daly, n'avait pas d'opinion à lui, l'autre, M. Sullivan, ne devait pas tarder à devenir un ardent réformiste.

Le cabinet se composait donc de la manière suivante :

L'honorable R. B. Sullivan, président du Conseil, Haut- Canada.

L'honorable S. B. Harrison, secrétaire provincial, Haut- Canada.

L'honorable Robt. Baldwin, procureur général, Haut- Canada.

L'honorable J. E. Small, solliciteur général, Haut-Canada.

L'honorable L. H. Lafontaine, procureur général, Bas- Canada.

L'honorable A. N. Morin, commissaire des terres, Bas- Canada.

L'honorable T. C. Aylwin, solliciteur général, Bas-Canada.

L'honorable D. Daly, secrétaire provincial, Bas-Canada.

L'honorable J. H. Dunn, receveur général, Haut-Canada.

L'honorable F. Hincks, inspecteur général, Haut-Canada.

L'honorable H. H. Killaly, président du bureau des travaux publics, Haut-Canada.

Dans le même temps M. Etienne Parent acceptait la charge de greffier du Conseil exécutif.

M. Lafontaine ne crut pas devoir demander sa réélection à d'autre comté qu'à celui d'York qui l'avait si généreusement traité, et on vit alors le spectacle rare d'une division électorale du Haut-Canada élisant comme son représentant le chef politique du Bas-Canada. M. Baldwin, au contraire, échoua dans Hastings. Toute la rage des torys s'était déchaînée contre lui ; on le représenta comme l'esclave du parti français et catholique ; on exploita contre lui son amour inaltérable de la justice, et telle fut la force du préjugé qu'on parvint à créer qu'il fut battu une seconde fois lorsqu'il tenta un peu plus tard de se faire élire dans un des ridings d'York. Il dut se résigner à laisser passer l'orage.

La Chambre reprit ses séances et fut presque unanime à voter une adresse à sir Charles Bagot pour lui exprimer " sa vive et entière satisfaction " des changements qui venaient d'avoir lieu. Elle était convaincue que " pour asseoir " le gouvernement du pays sur des bases permanentes, il "était indispensable d'amener la population française à " s'associer à l'administration des affaires publiques " ; elle

voyait dans cet événement un signe certain de riiarmonie qui s'établissait entre les diverses nationalités, et elle faisait ses remerciements les plus sincères au gouverneur d'avoir, par sa sagesse et sa fermeté, '' inauguré une ère aussi bril- " lante au peuple uni et loyal qu'il avait pour mission d'ad- " ministrer. " Cinq députés seulement refusèrent leur concours à cette adresse qui fut proposée par MM. Dunscomb et Simpson, du Bas-Canada, anciens partisans du ministère Draper. Tous les réformistes se groupèrent comme un seul homme autour de MM. Lafontaine et Baldwin, et la minorité, sous la conduite de sir Ail an McNab, du Haut-Canada, et de M. Moffatt, représentant de ^Montréal, fut réduite à l'insignifiance la plus complète.

Les journaux anglais du temps, prompts à saluer le' soleil levant, firent semblant de revenir de leurs injustes prévention nationales, et le Herald de Montréal alla jusqu'à imprimer que " la conduite des Canadiens-Français méritait " les plus grands éloges, étant marquée au coin du bon " sens, de la modération et de la courtoisie, et qu'il impor- " tait qu'elle trouvât des imitateurs dans toutes les classes " de la société. "

La réponse que fit Son Excellence à l'adresse de la Chambre fut des plus remarquables.

" Votre adresse, disait-il, m'a causé la plus vive satisfaction. Je me réjouis de voir que la Chambre d'Assemblée envisage avec une parfaite satisfaction la marche que j'ai suivie en invitant à siéger dans mon Conseil des personnes qui forment partie et possèdent la confiance de cette portion des habitants de la Province qui, quoique d'une origine différente, sont sujets de la même Keine, participent à la môme constitution, et sont animés du même esprit de dévouement envers notre gracieuse Souveraine. "

Avec un changement aussi radical dans les hautes sphères du pouvoir, il était évident que le Parlement devait se hâter de terminer sa besogne afin de donner aux ministres le loisir de se faire réélire et de préparer les mesures de leur programme.

Le 12 octobre, le gouverneur général vint proroger les Chambres. Si courte qu'avait été la session, l'Assemblée, cependant, avait adopté de nouveau une résolution condamnant Kingston comme siège du gouvernement ; elle passa une loi de protection contre l'importation des blés américains ; elle prit les moyens de prévenir la fraude dans les élections en établissant un bureau de votation dans chaque paroisse, au lieu de l'ancienne loi qui n'en fixait qu'un seul par comté ; les faubourgs de Montréal et de Québec furent réintégrés dans leur franchise électorale dont Sydenham les avait dépouillés ; l'ordonnance de judicature passée par le Conseil spécial fut abrogée, celle des chemins d'hiver fut modifiée, celle des bureaux d'enregistrement fut également amendée, et l'ordonnance de police fut abrogée. On dut ajourner, à cause de leur importance, les changements à faire dans la loi municipale et la loi des écoles. Il fut en outre décidé d'affecter l'emprunt des sept millions et demi voté l'année précédente aux travaux publics, au lieu de l'employer à solder l'ancienne dette ainsi qu'.il en avait été question ; enfin la considération des pensions de retraite recommandée par le gouverneur pour MM. Ogden et Davidson, ministres résignataires, fut remise à la session suivante.

A peine un an s'était écoulé depuis la mort de Sydenham et déjà la politique canadienne avait pris une orientation toute différente. La réaction s'était faite sans ébranlement et sans secousse ; il semblait que les choses étaient ren-

trées dans leur cours naturel. Et puis, le caractère d'union législative du nouveau régime allait s'atténuant sensiblement, et à sa place paraissait s'installer un mode d'existence imprévu de tous et qui était imposé par la force des choses. Il était moins question, sauf dans certains esprits aveuglés, d'un parlement homogène, foncièrement anglais et protestant, gardien jaloux du pouvoir pour les siens, affectant d'ignorer le dualisme de la population du paj^s et traitant le Bas-Canada comme partie intégrante du Haut-Canada. C'était pourtant ce qu'avait rêvé Durham et ce qu'avait essayé de réaliser iSydenham,

Par un mystérieux retour des choses humaines, la métropole avait recommandé au nouveau vice-roi de tenir compte des Canadiens-Français ; et voilà que, tout à coup, c'est de leurs rangs que sort l'homme d'Etat dont le programme de liberté et de sage démocratie va entraîner à sa suite la majorité anglaise et française de l'Assemblée.

L'évolution considérable subie par les affaires politiques du Canada sous Bagot ne fut pas sans avoir un certain retentissement en Angleterre. On s'étonna d'un revirement qtii partait de si haut, mais la presse de l'opposition whig ne s'en montra pas scandalisée outre mesure; au contraire, elle fut même généralement favorable. La presse tory ministérielle se tut, ne sachant trop si le nouveau gouverneur avait obéi à des instructions formelles, ou à sa propre inspiration. Quelques journaux, les plus endurcis, se contentèrent de dire que si sa politique était judicieuse, ses nominations étaient loin de l'être. Le Times, qui appuyait le cabinet de sir Robert Peel, prit une allure plus décidée et le condamna sans mesure ; mais lord Stanley saisit la première occasion pour déclarer que sir Charles Bagot n'avait fait que se conformer aux instructions qu'il avait reçues, et

que leB événements avaient prouvé la sagesse incontestable de son administration. En Canada, Fagitation que les adversaires de M. Baldwin et de M. Lafontaine essayèrent de soulever dans la population anglaise des deux provinces ne fut pas de longue durée. De fait, la question anti-française dans son ancienne forme était en train de s'user ; pour la raviver il aurait fallu en changer les termes et les rajeunir, ce que ne surent pas faire les vieux torys qui n'apprenaient rien et n'oubliaient rien. D'ailleurs, l'opinion demandait à juger le nouveau ministère sur ses actes, et le peuple sentait que c'était sa cause même qui était en jeu.

Cependant, sir Charles Bagot ne devait pas être longtemps témoin des heureuses conséquences du programme qu'il s'était tracé. Il ressentit vers le commencement de novembre les atteintes d'une maladie que les médecins s'accordèrent h regarder comme fatale dès le début. vSon âge avancé, les inquiétudes de toute espèce, la somme énorme de travail à faire, les graves responsabilités assumées avaient miné sa santé déjà délicate et préparé les voies du mal qui allait l'emporter. Il envisagea la situation avec calme, et sur-le-champ il demanda au gouvernement de Sa Majesté de le relever de ses fonctions et de lui nommer un successeur. Peut-être eut-il l'espoir de vivre encore assez longtemps pour accueillir le nouveau gouverneur et l'initier à l'œuvre de régénération sociale et politique dont il avait jeté les bases. On croit facilement la parole de ceux que la mort a déjà marqués, et ses recommandations, il s'en flattait, auraient facilité la tâche de celui que la métropole chargerait de continuer sa mission.

La consternation fut grande lorsque la triste nouvelle se répandit, mais nulle part autant que dans la province du Bas-Canada où la population regardait sir Charles Bagot

comme un libérateur. Avec cette vivacité de sentiments qui caractérise la race française, on organisa des assemblées publiques afin d'exprimer hautement à l'illustre malade la reconnaissance éprouvée pour les bienfaits de son administration et la s^-mpatliie éveillée dans tous les coeurs par ses souffrances. Il y eut même des prières publiques pour le rétablissement de sa santé, et de toutes parts on lui adressa des adresses de condoléances les plus touchantes. — " On s'intéressait à sa santé, écrit M. Gérin-Lajoie, comme " à celle d'un père. " Ce fut pendant ce même hiver de 1843, que sir Charles Bagot apprit avec bonheur que sa conduite avait été approuvée en plein parlement par le cabinet et que le secrétaire d'Etat pour les Colonies avait prononcé son éloge aux applaudissements de tous les amis des Canadiens.

Vers ce même temps, M. Borne, député de Rimouski, ayant renoncé à la vie publique, les électeurs du comté, mus par les plus nobles sentiments, s'empressèrent d'offrir leur mandat à M. Baldwin. C'était reconnaître la dette de gratitude que le Bas-Canada avait contractée envers le Haut- Canada par l'élection de Lafontaine dans York. A son tour la population française allait élire le chef politique du Haut-Canada.

M. Baldwin reconnut de la manière suivante le noble procédé dont il était l'objet de la part de la population de Ivimouski :

" Ainsi donc, canadien d'origine irlandaise, connu de vous comme homme public seulement, sans aucune influence politique dans votre comté, n'y ayant de connaissance que mon ami M. Borne, votre ci-devant représentant, j'ai été choisi par un corps d'électeurs composé principalement do Canadiens-Français pour me faire le candidat au plus grand

honneur que vous puissiez conférer, et cela dans un temps où, loin d'être en hostilité politique avec le gouvernement, je remplis une des jmncipales charges de l'administration. Ce fait seul réfute mieux que tous les arguments les fausses imputations si souvent portées contre les réformistes du Bas-Canada, que leur lutte était une lutte de race^ qu'ils étaient des hommes intraitables, guidés par leur seule haine contre le gouvernement sous lequel ils vivaient, et qu'il était impossible de former une administration contre laquelle ils ne fussent pas prêts à se liguer. Je suis fier de le dire, ces accusations portées contre les habitants du Bas- Canada trouvèrent dans la personne de mon père, il y a plus de vingt ans, alors qu'il était membre du parlement du Haut-Canada, un des adversaires les plus énergiques. Il les dénonça comme fausses et injustes. Marchant sur ses traces, autant par le respect que je porte à sa mémoire que par la conviction que c'est la cause de la justice, je n'ai jamais cessé moi-même d'élever la voix contre ces imputations, et je suis heureux maintenant d'avoir dans ma personne une preuve de la justesse avec laquelle nous avons apprécié le caractère de nos concitoyens du Bas-Canada. Les descendants d'un peuple brave, généreux et patriote, j'en avais la conviction, devaient être ce que mes rapports avec leurs chefs m'ont démontré qu'ils sont, des hommes élevés au-dessus des préjugés vulgaires, incapables de se conduire par des motifs aussi indignes que ceux que leur prêtaient à dessein leurs ennemis . . . . "

Le 30 janvier 1843, il était élu par acclamation. Sir Charles, sur son lit de douleur, ne dut pas être insensible à cette nouvelle preuve d'apaisement dans l'attitude des populations française et anglaise du pays l'une envers l'autre ; ce lui fut une satisfaction d'autant plus grande que

le fait était plus éclatant. Sans doute, le vieux levain de haine nationale restait toujours au fond du cœur d'un certain nombre, mais les idées de tolérance, de justice et d'égalité faisaient rapidement leur chemin.

On se rappelle que M. Lafontaine, lors de ses premières entrevues avec sir Charles Bagot, avait refusé de reconnaître le droit que M. Ogden et M. Davidson, deux membres de l'Exécutif de Sydenham, réclamaient d'une pension à la suite de leur résignation ; l'objection n'avait pas été levée, mais on en avait ajourné la solution. Dans l'intervalle, on trouva à placer M. Davidson aux douanes de Kingston, et M. Ogden fut nommé à un poste quelconque dans le service impérial. Ainsi se trouva réglée une difficulté qui aurait pu causer plus d'un ennui au gouverneur et à son Conseil.

Enfin la mort vint mettre un terme aux souffrances de sir Charles Bagot, et, le 19 mai, cet homme illustre succombait, à l'âge de 61 ans. Ce fut un deuil général.

Nous citerons le passage suivant de la lettre que M. P. J. O. Chauveau adressait cinq jours après au Courrier des Etats-Unis :

" Sir Charles Bagot n'est plus : c'est un nom à ajouter à la très courte liste des gouv<*rneurs anglais qui ont été sincèrement regrettés dans ce pays. Ce qui a valu à sir Charles Bagot l'immense popularité dont il a joui parmi nous, ce n'est pas seulement le changement qu'il a fait dans notre système de gouvernement, mais c'est plus encore la franchise, la cordialité qui ont paru dans toutes ses démarches, depuis son arrivée jusqu'à sa mort ; c'est la vive, la sincère affection qu'il a témoignée pour une population que ses prédécesseurs ont toujours affecté de traiter avec le plus de morgue et d'insolence possible. C'était un de ces hommes, malheureusement trop rares, qui, sans y mettre

le moindre charlatanisme, dans tout ce qu'ils font savent plaire au peuple. " Notre hou gouverneur "', tel est le nom, le seul nom peut-être sous lequel il sera connu par la suite dans la chaumière de nos paysans ....

"Vous avez suivi avec intérêt les péripéties si étranges de la maladie, de la convalescence, et enfin de la rechute de sir Charles Bagot. Vous avez été frappé de l'effet immense qu'elles ont produit sur nos populations, dont l'existence semblait suspendue à la vie d'un seul homme . . . Un peuple entier qui prie sérieusement et avec ferveur et de toute son âme pour la santé de ses gouverneurs, c'est làj il faut l'avouer, un spectacle qui n'est pas de notre siècle. Dire qu'on fait chanter des messes dans toutes les paroisses du Canada pour un gouverneur anglais, cela vaut mieux que des volumes pour peindre les mœurs publiques de ce l)ays . . . . "

Sir Charles Metcalfe fut nommé, vers la fin de janvier 1813, pour succéder à sir Charles Bagot. Il arriva à Kingston le 29 mai, et le 31, il prit les rênes du gouvernement. Il était à peine installé qu'il est frappé de l'acrimonie qui règne dans les luttes politiques du pays, et il conclut que le principal objet de ses efforts sera d'établir l'harmonie entre les partis. Cette résolution ne laisse pas cependant que de lui paraître difficile. " Plusieurs questions importantes de- " vront être décidées bientôt, écrit-il le 9 avril, et quel qu(^ " soit le résultat, il m'attirera probablement des injures de " l'un ou de l'autre parti, peut-être des deux à la fois. " Ce langage montre que le nouveau gouverneur n'était pas disposé à marcher sur les traces de son prédécesseur qui avait inauguré le gouvernement de parti. Il se félicite, dans une lettre écrite deux semaines après, de n'avoir rien eu encore de désagréable avec son Conseil, et, comme s'il

répondait à certains désirs exprimés, il ajoute : — r " Je ne " vois pas qu'un changement puisse produire aucun avan- " tage quelconque. " — Cependant il prévoit Fécueil, car il se révolte à l'idée de gouverner le pays en partisan, c'est-àdire d'exercer le patronage suivant l'opinion du parti au pouvoir. Il redoute sur ce point les empiétements de ses aviseurs constitutionnels, mais il est prévenu et il agira en conséquence. De prime abord, Sydenliam lui paraît avoir fait l'application heureuse du régime recommandé par Durham, et il raille discrètement l'avènement du gouvernement responsable qui lui donne des conseillers qui se prétendent muiisfrcs et un Conseil qui s'appelle Cabinet !

Dans ses premières dépêches au secrétaire du Bureau Colonial, il communique au gouvernement impérial ses vues sur la composition et la situation des partis canadiens, et ne cache pas ses sympathies personnelles pour les torys qui forment l'aristocratie du pays et sont toujours restés fidèles sujets de Sa Majesté. Il déplore d'être condamné à administrer le pouvoir sans la participation de ceux-là même sur lesquels la métropole devra compter en cas de besoin, et il exprime son ardent désir de s'entourer des meilleurs hommes de tous les partis et de gagner la confiance et la coopération du parlement par des lois nécessaires au bien général et réclamées par l'opinion publique.

Le 12 mai suivant, il mande à lord Stanley que son Conseil voit d'un fort mauvais œil les tentatives de conciliation qu'il a faites, mais il déclare que son respect pour la haute dignité dont il est revêtu l'empêchera toujours de consentir à devenir l'instrument d'un parti et à proscrire ceux qui, à l'heure du danger, ont défendu le pays contre l'invasion du dehors et combattu la révolte à l'intérieur,

" La question qui se présente, ajoute-t-il, question qui

' devra être résolue durant mon administration, n'est pas de savoir si le gouverneur doit agir de façon à satisfaire les besoins publics et à obtenir le suffrage des citoyens en procurant le bien-être général, ni s'il sera responsable pour ses mesures envers le peuple ou ses représentants, mais bien s'il aura voix ou non dans le Conseil exécutif, s'il aura la faculté de traiter avec une égale justice tous les sujets de Sa Majesté, ou s'il ne sera qu'un instrument passif entre les mains d'un parti pour proscrire les adversaires de ce parti lorsque ces adversaires forment la classe qui est la plus attachée à la métropole, et lorsque le gouverneur qui devra les proscrire est un gouverneur anglais. "

M. Lafontaine et ses collègues ne furent pas lents à s'apercevoir que le régime de responsabilité ministérielle inauguré par sir Charles Bagot avait un adversaire convaincu dans son successeur, et que la lutte allait recommencer. Ils décidèrent aussitôt d'éviter avec soin tout ce qui pourrait amener une rupture avec lord Metcalfe afin de gagner du temps. Le peuple avait besoin d'être renseigné sur la valeur des changements qui l'avaient rendu maître de ses destinées, et il ne pouvait l'être que par la comparaison des faits et gestes du nouveau régime avec l'ancien. C'est pourquoi les journaux amis signalèrent avec éloges le programme ministériel de la prochaine «ession et ils en commentèrent les principales mesures. L'acte des écoles et l'acte municipal devaient être amendés et le système judiciaire serait réformé ; on allait abolir la tenure seigneuriale ; l'acte d'enregistrement qui avait été n impopulaire serait modifié ; la capitale serait changée et fixée dans une grande ville. On ne pouvait songer à faire rappeler l'acte d'Union mais le gouvernement se proposait

d'en élaguer les dispositions les plus mauvaises, entr'autre« choses il demanderait à la métropole d'abroger la permanence des crédits affectés au paiement de certains fonctionnaires, et de rendre au parlement le contrôle de cette partie de la dépense publique ; il demanderait en outre de rétablir l'usage officiel de la langue française, et enfin il ferait les démarches nécessaires pour obtenir une amnistie générale.

L'opinion publique accueillit avec joie cette série de réformes qui portaient à la fois sur la constitution et sur l'organisation politique et sociale du pays. L'idée concrète du gouvernement responsable faisait place dans les esprits aux notions vagues, abstraites et souvent exagérées que la discussion dans la presse et le parlement avait répandues. C'était enfin quelque chose de vivant, d'humain, dont l'action se voyait et se faisait sentir dans la gestion de« affaires de l'Etat. Vienne maintenant la rupture entre lord Metcalfe et ses ministres, et on verra la faveur populaire ne pas rester longtemps incertaine et pencher du bon côté.

Inquiet, presque découragé, le gouverneur ne savait comment surmonter les embarras qui lui barraient le chemin, et il regrettait amèrement d'avoir accepté un poste où il avait si peu d'espoir de faire du bien ou de se faire " honneur ". Il ne savait pas non plus comment serait jugée sa conduite en Angleterre s'il brisait avec un Conseil qu'avait formé son prédécesseur et qui avait reçu l'approbation du gouvernement impérial. Aussi, le 5 août, il adresse une longue dépêche au ministre des colonies dans laquelle il examine l'interprétation qu'avait donnée lord Sydenham du système de responsabilité ministérielle, autrement dit gouvernement responsable, et signale les inconséquences voulues de ce dernier dans l'application qu'il avait faite :

il expose ensuite la notion assez confuse qiîe lord Durham semble avoir eue du gouvernement responsable, et il attribue à lord Sydenham d'avoir tiré de cette conception informe et mal digérée un régime dans lequel l'autorité du gouvernement était remplacée par celle des membres du Conseil qui appartiendraient à la Chambre d'Assemblée; il rappelle la façon dont lord Sydenham composa son Exécutif en excluant les torys extrêmes et les Canadiens- Français, et le manque de vitalité de ce Conseil qui n'avait pas osé affronter une deuxième session ; il indique comment s'était constitué le Conseil de sir Charles Bagot d'après la formule du gouvernement responsable et comment, du fait de la maladie de ce gouverneur, les conseillers exécutifs s'étaient emparés de toutes les affaires ; puis, il déclare qu'un des maux résultant de cette sorte de système de gouvernement était sa tendance à devenir un gouvernement de parti, car si le gouverneur marche d'accord avec son Conseil il devient partisan de fait ou d'apparence. Ce qu'il veut, c'est de gouverner pour le plus grand bien du pays; son but est de resserrer davantage les liens qui l'attachent à la métropole. Plutôt que d'endosser la livrée d'un parti, il renverrait son Conseil et subirait les conséquences de son acte ; il attendra cependant la réunion de la législature avant d'agir.

Les Chambres se réunirent en session le 28 septembre 1843. Dans son discours d'ouverture, lord Metcalfe, après avoir parlé de la mort de son prédécesseur, signala à l'étude sérieuse des législateurs le système de judicature du Bas- Canada et celui du jury dans les deux provinces, l'acte général des écoles et les lois de cotisation du Haut-Canada ; il attira l'attention sur l'état des prisons, sur le manque d'un hospice d'aliénés dans le Bas-Canada, et annonça que l'emprunt du Canada garanti par la métropole avait été négocié

à des termes avantageux, l'Angleterre tenait à favoriser sa colonie, et le parlement avait dégrevé d'un chelin par huit minots l'importation des blés canadiens. Ce tarif différentiel s'appliquait également aux farines, et le gouverneur fit sonner bien haut cette nouvelle preuve de considération donnée par la mère patrie au développement de la prospérité du Canada. La législature aurait en conséquence à modifier ses lois de douane.

L'adresse en réponse à ce discours, qui était le programme ministériel de la session, fut proposée par M. D. B. Viger et secondée par M. Merritt. L'opposition ouvrit aussitôt le feu, et ses orateurs se firent surtout remarquer par la violence de leur langage. Peut-être prirent-ils ce moyen de compenser leur faiblesse numérique, car ils n'étaient qu'une quinzaine environ dans une Chambre composée de 84 membres.

Sir Allan McNab, leur chef, attaqua surtout le principe (lu régime inauguré par M. Lafontaine et par M. Baldwin ; il le condamna comme désastreux dans son application, et prétendit qu'il n'avait servi qu'à récompenser les rebelles et à reléguer dans l'oubli tous ceux qui étaient restés fidèles à leur allégeance. Puis, il revint sur les malheureux troubles de 1837 et de 1838, et se répandit en insultes contre ses adversaires parmi lesquels M. Baldwin surtout ne fut pas épargné.

Il est évident que les torys s'accommodaient assez mal de la perte du pouvoir ; eux qui avaient régné si longtemps, ils ne pouvaient se faire à l'idée que dorénavant ce ne serait plus le gouverneur mais la majorité des représentants qui allait gouverner. Etait-ce une simple coïncidence de vues, ou bien lord Metcalfe s'était-il ouvert de ses opinions aux torys que les relations de société attiraient dans les sa-

Ions de la Résidence, nous ne savons ; mais les ministres remarquèrent cette uniformité de vues et se tinrent davantage sur leurs gardes.

L'adresse passa sans amendement.

La tempête se déchaîna de nouveau sur une question dont le discours du trône n'avait soufflé mot, celle du siège du gouvernement. La Chambre, à sa session précédente, avait condamné Kingston comme capitale ; le fait ayant été communiqué au ministère impérial, ce dernier refusa d'intervenir avant de connaître le choix fait par la législature et •déclara qu'il le soumettrait volontiers à Sa Majesté du moment qu'il en serait informé.

Le gouvernement canadien se prononça pour Montréal •et fit de sa décision une question de cabinet ; aussitôt M. Harrison, secrétaire provincial du Haut-Canada et député de Kingston, donna sa démission. Tout le parti tory prit feu, et les vieilles haines toujours tl la veille d'éclater eurent beau jeu. Lord Metcalfe, dans ses communications avec le Bureau Colonial, favorisait Montréal, et constatait non «ans amertume que lord Sydenham s'était servi de cette question pour rallier à l'acte d'Union un certain nombre de députés récalcitrants du Haut-Canada. Il avait promis que la capitale resterait fixée dans cette province ; mais, avec -sa rouerie ordinaire, il avait en même temps confié à des intimes qu'en allant à Kingston il prenait plus sûrement le ehemin de Montréal. De leur côté, les adversaires du gouvernement affirmaient qu'en se déménageant dans le Bas- Canada, la capitale cessait d'être anglaise et qu'ainsi se trouvait manqué le but principal de l'Union qui était l'anglification de la province française. On craignit pendant un certain temps une défection sérieuse dans les rangs des réformistes ; plusieurs propositions furent formulées de fa-

çon à les embarrasser, mais elles furent repoussées : enfin^ le 3 novembre, la Chambre par 51 voix contre 27 se déclara en faveur de la politique ministérielle.

L'opposition transporta alors le champs de bataille au Conseil législatif où ses chances de succès paraissaient excellentes. En prévision de l'avenir, cette Chambre avait,, dans les premiers jours de la session, adopté une série de résolutions en faveur de Kingston, et avait profité de l'absence de presque tous les conseillers du Bas-Canada pour paralyser par ce moyen toute décision contraire de l'Assemblée. Aussi, lorsque M. Sullivan proposa la prise en considération du message de concours, vit-on se faire une agitation extraordinaire au sein de ce corps vénérable. Le président, M. Jamieson, refusa d'abord de mettre la question aux voix et quitta son siège ; il le reprit cependant, et, après de» débats très animés, le Conseil, par 18 voix contre 13, accepta la motion principale. Par manière de protestation ces 13 conseillers ne reparurent plus aux séances pendant le reste de la session, non plus que M. Jamieson gui fut remplacé par M. R. E. Caron, de Québec. Le concours fut accordé et Kingston perdit pour toujours son titre de capitale des provinces unies.

Un moment interrompu par cet incident, le travail immense de réorganisation sociale entrepris par le ministère réformiste continua d'occuper la Chambre. A lui seul M.. Lafontaine introduisit trois projets de loi destinés à renouveler de fond en comble le système judiciaire du Bas-Canada. En temps ordinaire, la discussion et la préparation! d'une seule de ces mesures auraient suffi pour faire la réputation d'un jurisconsulte et d'un homme d'Etat. M. Lafontaine s'y adonna surtout comme à une obligation dictée par le patriotisme le plus élevé. Combien de fois, dans le

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