CHARLES BAGOT
“ L. H. La Fontaine, Ecr. ”
Que signifiait cette attitude de M. Draper ? Par quel artifice avait-il pu se procurer une copie d’un document aussi grave, quelques heures seulement après sa rédaction , et obtenir du gouverneur l’autorisation de la communiquer sitôt à la Chambre ? Quel pouvait être le motif d’une hâte aussi inexplicable ? Son discours était modéré, mais n’espérait-il pas, comptant peut-être sur l’inexpérience ou l’irréflexion de M. Lafontaine, qu’en dévoilant du même coup les offres faites par sir Charles Bagot et les hésitations du chef canadien, il forcerait celui-ci à prononcer un mot malheureux qui briserait des négociations que l’on jetait ainsi, au mépris de toute convenance, en pâture à la curiosité et à la malveillance publiques ? Voulait-il faire parade de son propre désintéressement et préjuger l’opinion sur les exigences outrées des Canadiens, croyant peut-être ranimer les querelles de race encore mal éteintes entre les Anglais et les Français ? Tory convaincu, il avait en horreur les principes et les tendances des réformistes ; ne prenait-il pas ce moyen de dépopulariser ses adversaires à jamais dans le Haut-Canada, en les montrant comme alliés des Canadiens et subordonnés à M. Lafontaine avec qui seul le gouverneur négociait ? .S’il en était ainsi, c'était une tactique insidieuse et sans précédents. Le coup était certainement sérieux, et les nôtres durent croire un instant que tout était fini, mais M. Lafontaine eut la conception nette de la gravité de la situation, et il répondit immédiatement à M. Draper qu’il se faisait fort de prouver à la Chambre et surtout â ses compatriotes que “ la conduite qu’il avait tenue dans ses entre- “ vues avec le gouverneur général avait été dictée par le “ sentiment de sa position et de ses devoirs envers ses amis “ et envers son honorable collègue d’Hastings (M. Bald- “ win). ”
Il s'était exprimé en français ; il était profondément ému, et sa parole avait été écoutée au milieu d un silence solennel. M. Dunn, receveur général, ministre du Haut-Canada, lui ayant demandé de parler en anglais, M. Lafontaine lui répondit par cette apostrophe pleine d’une noble fierté :
“ On me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j’ai à faire dans cette Chambre. Je me défie de mes forces à parler la langue anglaise ; mais je dois informer les honorables membres que quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n’en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens-français. ne fût-ce que pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de l’acte d’Union qui proscrit la langue d’une moitié de la population du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi-même. ”
Puis se tournant vers M. Draper, il le pria de lui dire s’il avait reçu de Son Excellence congé de communiquer à la Chambre les faits qu’il venait d’évoquer. — Oui, répondit M. Draper.
« Il me faut alors, dit M. Lafontaine, faire le récit de ce qui s'est passé entre Son Excellence et moi.... Je sais combien est grande la responsabilité qui, pendant ces derniers jours, a pesé sur ma tête. Nul doute que Son Excellence n’ait été mue par le désir sincère de rendre justice à mes compatriotes, au moins autant qu il btç était en son pouvoir de le faire pour le moment, et je dois déclarer publiquement que, quoique j’aie grandement à me plaindre de la communication qui vient d'être faite à cette Chambre, dans la vue sans doute de m’écraser, j'ai néanmoins la plus grande confiance dans Son Excellence. D’après ce qui s est passé entre sir Charles Bagot et moi, je n'hésite pas à dire
que Son Excellence mérite toute la confiance, non seulement de mes amis dans cette Chambre, mais encore de tous mes concitoyens, quelle que soit l’origine à laquelle ils appartiennent. Mais je n’ai pas la même confiance dans le cabinet, tel qu’à présent constitué. Si, individuellement, quelques membres de ce corps ont droit à ma confiance, ils n’y ont aucun droit collectivement.
“ Cependant, M. le Président, voulant rendre justice à l’honorable procureur général, je lui déclare que les sentiments que personnellement il nous a dit entretenir enver » mes compatriotes canadiens-français, et qu’il vient d’exprimer, sont propres à lui gagner mon estime et celle de mes amis ; et puisqu’il est mû par des vues si honnêtes et si libérales, il est malheureux de le voir placé dans une fausse position qui est telle que ses actions, libres ou non, l’exposent à perdre tout le mérite des sentiments qu’il a exprimés, puisqu’il nous déclare lui-même que cette position l’a empêché de les faire prévaloir.
“ Néanmoins, je suis sensible à l’aveu de l’honorable procureur général, qu’avant de rencontrer mes compatriotes, il avait été gravement préjugé contre eux ; mais que, depuis qu’il est venu en relations avec eux durant la dernière session, il s’était convaincu que ces préjugés étaient injustes et mal fondés, et qu’il prenait plaisir à le reconnaître publiquement.
“ Il reconnaît qu’il faut au gouvernement, pour rétablir la paix et le contentement général, la coopération active des Canadiens-Français. Non seulement ce serait là un acte de justice, mais c’est encore un appui que la nécessité exige. Oui, cette coopération est absolument nécessaire au gouvernement. Oui, il la lui faut ; oui, il nous faut la lui donner, mais dans des termes qui ne puissent en rien diminuer ni
affaiblir notre honneur et notre caractère. L’acte (l’Union dans la pensée de son auteur a été d'écraser la population française ; mais l’on s’est trompé, car les moyens employés ne sont pas complets pour produire ce résultat. La masse des deux populations du Haut et du Bas-Canada a des intérêts communs, et elles finiront par sympathiser ensemble.
“ Oui, sans notre coopération active, sans notre participation au pouvoir, le gouvernement ne peut fonctionner de manière à rétablir la paix et la confiance qui sont essentielles au succès de toute administration. Placés par l’acte d’Union dans une situation exceptionnelle et de minorité dans la distribution du pouvoir politique, si nous devons succomber, nous succomberons du moins en nous faisant respecter. Je ne recule pas devant la responsabilité que j’ai assumée, puisque dans ma personne le gouverneur général a choisi celui par lequel il voulait faire connaître ses vues de libéralité et de justice envers mes compatriotes. Mais dans l’état d’asservissement où la main de fer de lord Sydenham a cherché à tenir la population française, en présence des faits qu’on voulait accomplir dans ce but, je n’avais comme canadien qu’un devoir à remplir, celui de maintenir le caractère honorable qui a toujours distingué nos compatriotes et auquel nos ennemis les plus acharnés sont obligés de rendre hommage. Ce caractère, M. le Président, je ne le ternirai jamais.
“ Pour faire apprécier à la Chambre la position particulière où je me suis trouvé, on me permettra de faire remarquer qu’avant l’union des deux provinces, chacune d’elles était soumise à une législature séparée. Des luttes de principes et de vues politiques se sont engagées dans cette législature. Des sympathies se sont formées entre des
hommes soutenant la même cause, mais ne se connaissant pas encore personnellement. Ces sympathies étaient plus ou moins fortes entre ces hommes politiques, selon qu’ils étaient plus ou moins engagés dans ces luttes parlementaires. Ces sympathies, M. le Président, se sont accrues, sont devenues plus pressantes du moment que ces hommes en faisant leur entrée dans cette Chambre ont pu se serrer la main mutuellement. Telle est, entre autres, la position de mon honorable ami du comté de Hastings, à l’égard de nous, Canadiens-Français. Ces relations, M. le Président, ont non seulement créé des sympathies, mais ont encore créé des obligations morales auxquelles le sentiment seul de l’honneur nous faisait un devoir impérieux, à moi en particulier, de ne pas manquer. J’y suis resté fidèle. F oilà, en partie, la cause de cette position que j’ai à défendre aujourd’hui.
“ Je vais procéder maintenant à expliquer mes entrevues avec Son Excellence. Ces explications sont bien désagréables et pénibles ; mais encore une fois la faute en est au cabinet de Son Excellence, tel qu à présent constitué. Ce sont eux, et non pas moi, qui ont rendu ces explications inévitables, en conseillant à Son Excellence de communiquer à cette Chambre une lettre qui n’aurait jamais dû lui être communiquée dans les circonstances actuelles et surtout d’après ce qui s’est passé entre Son Excellence et moi.
u Cette lettre ne m’a été remise par Son Excellence qu’aujourd’hui, à une heure de l’après-midi, et pai conséquent peu de temps avant l’ouverture de cette séance. J ai si bien regardé cette lettre comme privée, comme étant de la nature de mes entrevues avec Son Excellence, que je l’ai laissée sous clé chez moi. Si on devait en faire usage dans
cette Chambre, je dis, avec néanmoins tout le respect possible pour iSon Excellence, que Son Excellence aurait dû me l’intimer. Le reproche que je fais à son cabinet, de lui avoir donné un conseil qui tendait à la compromettre, est donc juste et bien mérité. A une telle lettre, il était naturel de penser, même sans s’en expliquer en termes exprès, que je devais faire une réponse par écrit soit que je fusse disposé à donner un refus péremptoire ou conditionnel, et je déclare que je n’ai pas donné de refus péremptoire. Avais-je le temps de faire une réponse par écrit entre le moment où cette lettre me fut remise par ordre de Son Excellence, et l’heure de l’ouverture de cette séance ? Il y avait impossibilité de le faire : grande a donc été ma surprise, quand, arrivé dans cette Chambre, j’ai entendu l’honorable secrétaire pour le Haut-Canada me dire que le cabinet entendait faire usage de cette lettre en la lisant à cette Chambre comme moyen de défense. J’ai voulu lui en remontrer l’inconvenance, mais sans succès ; et alors je me suis empressé d’envoyer chercher la lettre à mon hôtel. Dans cette lettre, Son Excellence fait allusion à nos entrevues précédentes que j’ai également regardées comme privées. Depuis que je suis à Kingston, j’ai eu trois entrevues avec Son Excellence, à sa demande, l’une samedi, la deuxième dimanche et la troisième aujourd'hui. Je n’ai qu’à me féliciter de ces entrevues. Elles m'ont convaincu que Son Excellence voulait réellement rendre justice à toutes les classes des sujets de Sa Majesté ; et aussi lui ai-je donné ma pleine et entière confiance, lui donnant en même temps autant qu’il était en mon pouvoir l'assurance de celle de mes amis et de mes compatriotes.
“ Je vois que le but du cabinet, en communiquant cette lettre à la Chambre, est de faire revivre plus fort que jamais
l’assertion si souvent faite par nos ennemis que les Canadiens-Français sont impraticables ; qu’il est inutile au gouvernement de leur tendre la main et de les appeler au pouvoir. Cette accusation, M. le Président, je la repousse de toutes mes forces ; cette pensée était la pensée favorite de feu lord Sydenham, dont la volonté tyrannique a tant opprimé mes compatriotes. Dans quelle occasion les Canadiens-Français ont-ils été appelés à prendre part activement à l’action politique et administrative du gouvernement de manière à exercer la juste influence qu’ils ont droit d'y avoir ? Jamais, M. le Président, cette occasion ne leur a été offerte accompagnée de ces garanties dont le ministère reconnaît aujourd’hui la nécessité et la justice. Je suis peut-être le premier auquel une proposition de cette nature ait été faite avant l’arrivée du présent gouverneur général. C’était sous lord Sydenham quand il m’offrit la charge de solliciteur général, je l’ai refusée, et je devais le faire si je voulais conserver mon indépendance. Je sais que quelques amis m’ont blâmé dans le temps. Ils m’ont approuvé depuis ; quant à moi, je déclare, dans toute la sincérité de mon cœur, que je ne m’en suis jamais repenti.
« Depuis mon arrivée à Kingston, Son Excellence a cru devoir m’envoyer chercher. A la première entrevue, je trouvai qu’il me plaçait sur un terrain assez étendu pour me permettre de réaliser ses bonnes et bienveillantes dispositions envers mes compatriotes ; à la seconde, il m'a semblé que le terrain me laissait moins de latitude quant à 1 action du pouvoir politique : mais les sentiments de justice de la part du gouverneur à l’égard de mes compatriotes n’en étaient pas moins les mêmes. Le résultat de ses offres était de me placer, moi et un ami, dans le cabinet; nous y aux ions été en minorité. Il voulait nous y appeler comme canadiens-
français, et comme un commencement de justice envers mes compatriotes. Sur ce pied nous aurions pu peut-être accéder aux propositions bienveillantes de Son Excellence sans manquer à nos obligations envers mon honorable ami pour le comté de Hastings, d'autant, plus que mon honorable ami a toujours été prêt à donner son assentiment à tout arrangement qui aurait pour but de faire rendre justice à mes compatriotes. Mais pour accéder à cette proposition, il nous fallait (et c’en était la conséquence naturelle) obtenir liberté d’action sur les mesures de cabinet, puisque, étant placés en minorité et sans l'accession d’aucun ami du Haut-Canada, nous ne pouvions espérer y exercer aucune influence, ni y faire prévaloir uos opinions. La conséquence dont je viens de parler 11e fut pas niée par Son Excellence, mais il ne pouvait promettre cette liberté d'action. Au contraire, il s’y est refusé, et Son Excellence avait raison ; car c’eût été contraire à l'action du gouvernement responsable, récemment introduit dans notre Constitution, principe que j’approuve quoique malheureusement, sous l’administration du prédécesseur de Son Excellence, on lui ait donné une fausse direction dans la pratique. 11 me fallait donc, moi et mon ami, assumer la responsabilité des actes et des mesures de 1 Exécutif ou résigner. L’on nous soumettait donc et avec raison a 1 action du principe du gouvernement responsable, mais on nous plaçait en même temps sur un autre terrain. Il nous fallait une part efficace du pouvoir politique ; il nous fallait non seulement une légitime influence auprès des membres canadiens-français, mais encore la même influence auprès des membres du Haut-Canada. Nous ne pouvions espérer obtenir par nous-mêmes cette influence auprès des membres
dn Haut. -‘Canada. Ainsi placé, n’avais-je pas raison, n avais-je pas même le droit de demander l’assistance de mon honorable ami pour le comté de Hastings dans le Conseil exécutif ? Oui, j'en avais le droit, et si bien que îonorable procureur général le reconnaît lui-même. Ainsi, des raisons politiques, de même que celles de l’honneur et de la reconnaissance, me faisaient un devoir impérieux, de l aveu même de l’honorable procureur général, de fane, de l’entrée au Conseil de mon honorable ami pour le comte de Hastings, une condition sine quâ non de mon acceptation des offres de Son Excellence, — “ mon accession au « gouvernement devant être satisfaisante pour mes compa- « triotes, et en même temps accompagnée de cette confiance « mutuelle qui seule pouvait rendre cette accession avan-
“ tageuse au pays. ” . . , ,
“ J’avais la conviction que je n’aurais pu atteindre le but
de Son Excellence, sans l’assistance de mon honorable ami pour le comté de Hastings. Du moment qu’on m'a concédé ce point, on devait être prêt à faire disparaître tous les obstacles qui, dans sa position particulière, pouvaient empêcher mon honorable ami d'entrer dans le cabinet. O en était la conséquence naturelle ; on devait donc s’y soumettre. Cette conviction était si forte dans mon esprit qu’elle était inébranlable et m’imposait la ligne de conduite que l’on veut me reprocher aujourd’hui.
u La preuve que je voulais, en autant qu’il dépendait de moi et de mes amis, faciliter à Son Excellence tous les moyens de réaliser ce qu’avec raison il appelait un grand acte de justice pour la population française, c’est que je lui déclarai plusieurs fois qu’en supposant même que je pourrais avoir des objections personnelles à aucun des membres du Conseil choisis dans le Haut-Canada, je croyais de mon
devoir de ne pas les faire valoir, tant il était vrai que l’administration du Haut et du Bas-Canada devait être laissée û chaque province respectivement ; mais, en même temps, je déclarai Son Excellence, comme c’était mon devoir de le faire, que si mon honorable ami pour le comté de Hastings avait des objections de cette nature à faire valoir, je serais obligé de les appuyer.
“ Quant au Bas-Canada, j’acceptais les arrangements proposés dans la lettre de Son Excellence. Mais quant au Haut-Canada, puisqu’il était reconnu que, pour des raisons politiques, mon honorable ami pour le comté de Hastings ne pouvait siéger dans le Conseil avec l’honorable procureur général, l’on ne pouvait ignorer que, pour les mêmes raisons, mon honorable ami avait des objections analogues à faire valoir contre M. Sherwood, solliciteur général du Haut-Canada. Il ne pouvait donc entrer dans le Conseil avec ce dernier, à moins de se mettre dans une fausse position, et de s’exposer en outre au soupçon d’être mû dans sa conduite par des motifs purement personnels contre l’honorable procureur général. Mon honorable ami a donc dû insister sur la retraite de M. Sherwood, et j'ai dû appuyer cette demande. La lettre de Son Excellence n’accordant pas ce point, j’ai exposé à Son Excellence que je regrettais beaucoup qu’il n’y eût pas plus de temps pour délibérer avant la séance de la Chambre, et que, tant que cet obstacle existerait, il me semblait qu’il ne me laissait pas de latitude ; que néanmoins j’espérais qu’il pourrait le faire disparaître bientôt, de même que les deux autres que je mentionnerai dans un instant, et qu’alors il pourrait en tout temps commander mes services.
“ En outre, deux nominations récentes que Son Excellence avait faites dans son Conseil de deux honorables indi-
vidus de vues politiques entièrement opposées, justifiaient encore, ce me semble, mon honorable ami de demander pour lui dans le Conseil l’entrée et le concours d’un de ses amis politiques, afiu de rendre évident aux yeux de cette grande partie de la population du Haut-Canada uont il représente les sentiments, que son adhésion au cabinet était un nouveau gage des vues nobles et désintéressées qui ont toujours caractérisé sa conduite.
“ Une autre objection à accepter immédiatement les arrangements proposés par Son excellence, c’était la condition que sa lettre nous imposait de nous lier à faire voter des pensions de retraite. C’était nous lier à un principe que mon honorable ami et moi ne pouvons consacrer. Voilà, M. le Président, les seules raisons qui ne m’ont pas permis de conclure aujourd’hui, à une heure, les arrangements proposés par Son Excellence.
“ Ce n’est pas la première fois que, depuis l’arrivée du gouverneur général, l’on m’a fait des ouvertures pour entrer dans le Conseil exécutif. Je regrette d’être forcé d’avoir à faire part à cette Chambre d’une entrevue qui a eu lieu à cet égard entre l’un des membres du cabinet, M. Sullivan, et moi. Ce sont eux qui me forcent à le faire par le procédé inexcusable auquel ils ont cru devoir recourir pour se défendre dans leur situation chancelante.
« En juillet dernier, étant à Québec, à la Cour d’Appel, l’honorable M. Sullivan me demanda une entrevue à moi et à un de mes amis. Je lui fis part des conditions auxquelles j’étais disposé à consentir à entrer dans le cabinet. On se sépara et l’on me dit alors : — “ LEP THE MATTER STAND AS IT IS TILL WE MEET ”. — Les honorables membres qui siègent aux banquettes ministérielles en ontils su quelque chose ? Avaient-ils autorisé M. Sullivan à avoir cette entrevue ?
(Ici M. Draper fait un signe négatif).
“Alors, dit M. Lafontaine, comment voulez-vous qu’on ait confiance dans un cabinet dont les membres semblent se défier les uns des autres, et dont on dit ouvertement que chacun d’eux serait prêt à sacrifier ses collègues pour garder son siège ? N’y a-t-il pas là absence de cohésion, de vitalité dans le Conseil ? Au contraire, n’est-ce pas là une raison suffisante pour démontrer que non seulement il n’y a pas de cohésion dans ce corps, mais que même il renferme dans son sein un principe de destruction? Oui, ce ministère, tel qu’à présent constitué, ne saurait exister longtemps. Sa dernière ancre de salut, c’est de reconnaître la nécessité de la coopération des Canadiens-Français, et d’implorer cette coopération. Il vaut mieux tard que jamais. Pourquoi donc avoir attendu jusqu’à la dernière heure, surtout quand on entend l’honorable procureur général dire que depuis l’hiver dernier il avait conseillé à Son Excellence d’opérer cette coopération. Qui donc y a mis des entraves ? Si on ne peut le découvrir, le fait n’en existe pas moins ; et ce fait seul suffit pour appuyer un vote de manque de confiance, et rendre évidente la nécessité de reconstituer ce cabinet d’une manière ou d’une autre.
“Une autre raison pour moi d’appuyer ce vote, c’est le mépris que les membres du cabinet ont montré envers mes compatriotes du Bas-Canada, à quelque origine qu’ils appartiennent. Pendant plusieurs mois et en l’absence de l’honorable membre pour Mégantic, qui représentait dans le cabinet le Bas-Canada ? Personne. Toute l’administration des affaires du Bas-Canada était laissée aux mains d’un jeune homme, clerc ou assistant de l’honorable membre pour Mégantic. N’y a-t-il pas eu là du mépris, même une insulte envers tout le Bas-Canada ?
u L’absence de tout nom français dans le cabinet n estelle pas une circonstance qui comporte une injustice, et même une insulte préméditée ? Mais, dira-t-on : “ A ous ne voulez pas accepter d’emploi. ” Ce n’est pas là une raison. Mes amis et moi, il est vrai, nous n’avons pas voulu en accepter sans des garanties; mais puisque vous avez bien trouvé quelques noms français pour siéger dans le Conseil spécial, même pour assister la cour martiale, 11e pouviezvous pas en trouvez de même force pour siéger dans le cabinet ? Non pas qu’un pareil choix aurait assuré la coopération de mes compatriotes, mais du moins on aurait eu l’apparence de ne pas dédaigner entièrement une origine qui est, celle de la moitié de la population. Non, les honorables membres du cabinet 11e l’auraient pu, quand même ils l’auraient voulu, sous l’administration de lord Sydenham.. Ils n’étaient là que pour exécuter ses volontés. Ils ont prouvé qu’ils n’avaient pas la force d’y résister. Lord Sydenham leur imposait silence, et ils s’y soumettaient servilement. Croit-on que ce serait pour marcher sur leurs traces que je consentirais à entrer dans le Conseil ? Avant tout je préfère mon indépendance et les dictées de ma conscience. Quand je serai appelé à donner mes avis au représentant de Sa Majesté, je manquerais à mon devoir envers lui, si je n’agissais pas avec franchise et indépendance ; je manquerais également envers mes compatriotes et envçrs moi-même. Ce n'est pas d’aujourd’hui que je suis engagé dans la vie publique ; il y a déjà plusieurs années que j ai commencé ma carrière. Je n’ai pas à rougir du passé, je ne veux pas avoir à rougir du présent ni de l’avenir.
“ Voilà l’exposé que j’avais à faire à cette Chambre. J’en appelle avec confiance à sa décision. Je le répète en-
core, une grande responsabilité a pesé sur ma tête ; j’en connaissais toute rétendue. J’aurais voulu que Son Excellence eût appelé un de mes honorables amis, que je ne nommerai pas pour ne point blesser sa modestie. Comme cet ami, canadien-français ainsi que moi, a toute ma confiance et mon estime, j’aurais donné à toute administration dont il aurait fait partie, un appui cordial et sincère. Les circonstances en ont décidé autrement ; j’ai dû m’y soumettre.
“ Trop longtemps, sans doute, j’ai abusé de la patience de celte honorable Chambre. Mais les explications que je viens de donner, je les devais à mes compatriotes, à mes amis et à moi-même. ”
Ni M. Draper, ni aucun des ministres ne prirent la parole pour répondre à M. Lafontaine félicité en ce moment par tous ses amis ; le débat fut ajourné au lendemain ; puis, sur motion du gouvernement, jusqu’au lundi suivant. On était alors au mardi ; c’était donc toute une semaine que sir Charles Ragot demandait pour négocier ; la Chambre accorda ce délai volontiers. Elle était restée sous le charme profond et saisissant des déclarations si dignes et si nettes du chef canadien. La situation telle qu’il venait de l’exposer ne permettait pas le plus léger doute sur ses intentions* et son honorabilité. Il était sorti avec tous les honneurs de la victoire du guet-apens que M. Draper lui avait tendu. Tout en protestant de sa confiance absolue dans la bonne foi et la sincérité du gouverneur, il avait pris adroitement le moyen de faire ressortir l’insigne perfidie des ministres qui avaient conseillé à Son Excellence l’acte dont il se plaignait avec toute l’amertume dont il était capable.
Les députés furent frappés de la hauteur où il avait tout
de suite placé le débat, et lorsqu’il invoqua les lois de l’honneur et de la reconnaissance comme les seules considérations qui l’avaient guidé dans ses relations avec sir Charles Bagot, on sentit que dans cet homme d’Etat qui se révélait, le cœur était pour le moins aussi grand que l’intelligence. Il avait été constitutionnel, et c’est parce qu’il avait la claire conception du principe de la responsabilité ministérielle qu’il avait formulé les conditions qui n’ étaient que la déduction logique de l’application du système. Sydenham, qui repoussait de toutes ses forces le gouvernement, responsable, avait, en Angleterre et partout, représenté les Canadiens comme des gens intraitables et impraticables ; et pourtant que demandaient-ils comme condition essentielle de leur adhésion, sinon la reconnaissance pure et simple du gouvernement responsable. Sir Charles Bagot, au contraire, voulait gouverner avec des aviseurs possédant la confiance de la majorité de l’Assemblée, et cette ferme détermination était, à ses yeux, le gage du succès final négociations.
M. Lafontaine avait parlé sans emportement, sans éclat de voix; mais, sous cette froideur apparente, les idées larges et généreuses abondaient et bouillonnaient. Il porta la conviction dans tous les esprits par la logique, et il s’empara des cœurs par l’élévation de ses sentiments.
Après ce discours tout le monde fut d’accord sur 1 impossibilité pour le cabinet de se maintenir, et les nôtres purent ouvrir leur âme aux plus belles espérances pour l’avenir. La Providence leur avait donné un chef capable et digne de commander à tout le pays.
Le 16 septembre, la Gazette Officielle publiait la nomination de M. Lafontaine comme conseiller exécutif et procu-
reur général du Bas-Canada, en même temps que celle de M. Baldwin comme conseiller exécutif et procureur général du Haut-Canada ; tous deux avaient été assermentés la veille. Quelques jours après, M. Aylwin devint solliciteur général du Bas-Canada, et M. Small, solliciteur général du Haut-Canada; le 10 octobre suivant, M. A. N. Morin, qui avait démissionné comme juge, acceptait le portefeuille des terres de la couronne que M. Girouard, de St-Benoit, avait refusé, malgré toutes les instances de ses amis. M. Morin n hésita pas à sacrifier ses goûts et son repos pour rentrer dans la vie publique lorsqu’il lui fut représenté que l’intérêt de ses compatriotes le demandait ; il fut assermenté le 15. Des anciens membres de l’Exécutif il ne restait plus que MM. Sullivan, Daly, Harrison, Dunn, Killaly et Hincks ; avaient été forcés de partir MM. Draper, Ogden, Sherwood et Davidson.
Sur un effectif de onze ministres les réformistes en comptaient neuf ; quant aux autres, l’un, M. Daly, n’avait pas d’opinion à lui, l’autre, M. Sullivan, ne devait pas tarder à devenir un ardent réformiste.
Le cabinet se composait donc de la manière suivante :
L’honorable B. B. Sullivan, président du Conseil, Haut- Canada.
L’honorable S. B. Harrison, secrétaire provincial, Haut- Canada.
L’honorable Robt. Baldwin, procureur général, Haut- Canada.
L’honorable J. E. Small, solliciteur général, Haut-Canada.
L’honorable L. H. Lafontaine, procureur général, Bas- Canada.
L'honorable A. N. Morin, commissaire des terres, Bas- € an ad a.
L’honorable T. C. Aylwin, solliciteur général, Bas-Canada.
L’honorable D. Daly, secrétaire provincial, Bas-Canada.
L’honorable J. H. Dunn, receveur général, Haut-Canada.
L'honorable F. Hincks, inspecteur général, Haut-Canada.
L’honorable XI. H. Killaly, président du bureau des travaux publics, Haut-Canada.
Dans le même temps M. Etienne Parent acceptait la «charge de greffier du Conseil exécutif.
M. Lafontaine ne crut pas devoir demander sa réélection à d’autre comté qu’à celui d’York qui l’avait si généreusement traité, et on vit alors le spectacle rare d'une division électorale du Haut-Canada élisant comme son représentant le chef politique du Bas-Canada. M. Baldwin, au contraire, échoua dans Hastings. Toute la rage des torys s’était déchaînée contre lui ; on le représenta comme l'esclave du parti français et catholique ; on exploita contre lui son amour inaltérable de la justice, et telle fut la force du préjugé qu’on parvint à créer qu'il fut battu une seconde fois lorsqu’il tenta un peu plus tard de se faire élire dans un des ridings d’York. Il dut se résigner à laisser passer l'orage.
La Chambre reprit ses séances et fut presque unanime à voter une adresse à sir Charles Bagot pour lui exprimer u ga vive et entière satisfaction ’ des changements qui venaient d’avoir lieu. Elle était convaincue que “ pour asseoir « le gouvernement du pays sur des bases permanentes, il “ était indispensable d'amener la population française à ■“ s’associer à l’administration des affaires publiques ” ; elle
voyait dans cet événement un signe certain de l'harmonie qui s’établissait entre les diverses nationalités, et elle faisait ses remerciements les plus sincères au gouverneur d’avoir, par sa sagesse et sa fermeté, “inauguré une ère; aussi bril- “ lante au peuple uni et loyal qu’il avait pour mission d’ad- “ ministrer. ” Cinq députés seulement refusèrent leur concours' à cette adresse qui fut proposée par MM. Dunscomb et Simpson, du Bas-Canada, anciens partisans du ministère Draper. Tous les réformistes se groupèrent comme un seul homme autour de MM. Lafontaine et Baldwin, et la minorité, sous la conduite de sir Allan McNab, du Haut-Canada, et de M. Moffatt, représentant de Montréal, ? fut réduite à l’insignifiance la plus complète.
Les journaux anglais du temps, prompts à saluer le soleil levant, firent semblant de revenir de leurs injustes prévention nationales, et le Herald de Montréal alla jusqu’à imprimer que “ la conduite des Canadiens-Français méritait “ les plus grands éloges, étant marquée au coin du bon “ sens, de la modération et de la courtoisie, et qu’il impor- “ tait qu’elle trouvât des imitateurs dans toutes les classes “ de la société. ”
La réponse que fit Son Excellence à l'adresse de la Chambre fut des plus remarquables.
“ Votre adresse, disait-il, m’a causé la plus vive satisfaction. Je me réjouis de voir que la Chambre d’Assemblée envisage avec une parfaite satisfaction la marche que j’ai suivie en invitant à siéger dans mon Conseil des personnes qui forment partie et possèdent la confiance de cette portion des habitants de la Province qui, quoique d’une origine différente, sont sujets de la même Peine, participent à la même constitution, et sont animés du même esprit de dévouement envers notre gracieuse Souveraine. ”
Avec un changement aussi radical dans les hautes sphères du pouvoir, il était évident que le Parlement devait se hâter de terminer sa besogne afin de donner aux ministres le loisir de se faire réélire et de préparer les mesures de leur programme.
Le 12 octobre, le gouverneur général vint proroger les Chambres. Si courte qu’avait été la session, l’ Assemblée, cependant, avait adopté de nouveau une résolution condamnant Kingston comme siège du gouvernement ; elle passa une loi de protection contre l’importation des blés américains ; elle prit les moyens de prévenir la fraude dans les élections en établissant un bureau de votation dans chaque paroisse, au lieu de l’ancienne loi qui n’en fixait qu un seul par comté ; les faubourgs de Montréal et de Québec furent réintégrés dans leur franchise électorale dont Sydenham les avait dépouillés ; l’ordonnance de judicature passée par le Conseil spécial fut abrogée, celle des chemins d hiver fut modifiée, celle des bureaux d’enregistrement fut également amendée, et l’ordonnance de police fut abrogée. On dut ajourner, à cause de leur importance, les changements à faire dans la loi municipale et la loi des écoles. Il fut en outre décidé d’affecter l’emprunt des sept millions et demi voté l’année précédente aux travaux publics, au lieu de l'employer à solder l’ancienne dette ainsi qu il en avait été question ; enfin la considération des pensions de retraite recommandée par le gouverneur pour MM. Ogden et Davidson, ministres résignataires, fut remise a la session suivante.
A peine un an s’était écoulé depuis la mort de Sydenham et déjà la politique canadienne avait pris une orientation toute différente. La réaction s’était faite sans ébranlement et sans secousse ; il semblait que les choses étaient ren-
trées dans leur cours naturel. Et puis, le caractère d’union législative du nouveau régime allait s’atténuant sensiblement, et à sa place paraissait s’installer un mode d’existence imprévu de tous et qui était imposé par la force des choses. Il était moins question, sauf dans certains esprits aveuglés, d un parlement homogène, foncièrement anglais et protestant, gardien jaloux du pouvoir pour les siens, affectant d ignorer le dualisme de la population du pays et traitant le Bas-Canada comme partie intégrante du Haut-Canada. C’était pourtant ce qu’avait rêvé Durham et ce qu’avait essayé de réaliser Sydenham.
Par un mystérieux retour des choses humaines, la métropole a"\ ait recommandé au nouveau vice-roi de tenir compte des Canadiens-Français ; et voilà que, tout à coup, c’est de leurs rangs que sort 1 homme d’Etat dont le programme de liberté et de sage démocratie va entraîner à sa suite la majorité anglaise et française de l’Assemblée.
L’évolution considérable subie par les affaires politiques du Canada sous Bagot ne fut pas sans avoir un certain retentissement en Angleterre. On s'étonna d’un revirement qui partait de si haut, mais la presse de l'opposition wliig ne s’en montra pas scandalisée outre mesure; au contraire, elle fut même généralement favorable. La presse tory ministérielle se tut, ne sachant trop si le nouveau gouverneur avait obéi à des instructions formelles, ou à sa propre inspiration. Quelques journaux, les plus endurcis, se contentèrent de dire que si sa. politique était judicieuse, ses nominations étaient loin de l'être. Le Times , qui appuyait le cabinet de sir Robert Peel, prit une allure plus décidée et le condamna sans mesure ; mais lord Stanley saisit la première occasion pour déclarer que sir Charles Bagot n’avait fait que se conformer aux instructions qu’il avait reçues, et
que les événements avaient prouvé la sagesse incontestable de son administration. En Canada, l’agitation que les adversaires de M. Baldwin et de M. Lafontaine essayèrent de soulever dans la population anglaise des deux provinces ne fut pas de longue durée. De fait, la question anti-française dans son ancienne forme était en train de s’user ; pour la raviver il aurait fallu en changer les termes et les rajeu¬
nir, ce que ne surent pas faire les vieux torys qui n’apprenaient rien et n’oubliaient rien. D’ailleurs, l’opinion demandait à juger le nouveau ministère sur ses actes, et le peuple sentait que c’était sa cause même qui était en jeu.
Cependant, sir Charles Bagot ne devait pas être longtemps témoin des heureuses conséquences du programme qu’il s’était tracé. Il ressentit vers le commencement de novembre les atteintes d’une maladie que les médecins s’accordèrent à regarder comme fatale dès le début. Son âge avancé, les inquiétudes de toute espèce, la somme énorme de travail à faire, les graves responsabilités assumées avaient miné sa santé déjà délicate et préparé les voies du mal qui allait l’emporter. Il envisagea la situation avec calme, et sur-le-champ il demanda au gouvernement de Sa Majesté de le relever de ses fonctions et de lui nommer un successeur. Peut-être eut-il l’espoir de vivre encore assez longtemps pour accueillir le nouveau gouverneur et l’initier à l’œuvre de régénération sociale et politique dont il avait jeté les bases. On croit facilement la parole de ceux que la mort a déjà marqués, et ses recommandations, il s’en flattait auraient facilité la tâche de celui que la métropole
chargerait de continuer sa mission.
La consternation fut grande lorsque la triste nouvelle se répandit, mais nulle part autant que daus la province du Bas-Canada où la population regardait sir Charles Bagot
comme un libérateur. Avec cette vivacité de sentiments qui caractérise la race française, on organisa des assemblées publiques afin d’exprimer hautement à l'illustre malade la reconnaissance éprouvée pour les bienfaits de son administration et la sympathie éveillée dans tous les coeurs par ses souffrances. 1 1 y eut même des prières publiques Pour le rétablissement de sa santé, et de toutes parts on lui adressa des adresses de condoléances les plus touchantes. — Ou s in t (‘cessait a sa santé, écrit M. Gérin-Lajoie, comme “ à celle d’un père. ” Ce fut pendant ce même hiver de 1843, que sir Charles Bagot apprit avec bonheur que sa conduite avait été approuvée en plein parlement par le cabinet et Que le secrétaire d’Etat pour les Colonies avait prononcé son éloge aux applaudissements de tous les amis des Canadiens.
Vers ce même temps, M. Borne, député de Rimouski, ayant renoncé à la vie publique, les électeurs du comté, mus par les plus nobles sentiments, s’empressèrent d’offrir leur mandat à M. Baldwin. C’était reconnaître la dette de eratitude que le Bas-Canada avait contractée envers le Haut- Canada par l’élection de Lafontaine dans York. A son tour la population française allait élire le chef politique du Haut-Canada.
M. Baldwin reconnut de la manière suivante le noble procédé dont il était l’objet de la part de la population de Rimouski :
“ Ainsi donc, canadien d’origine irlandaise, connu de vous comme homme public seulement, sans aucune influence politique dans votre comté, n’y ayant de connaissance que mon ami M. Borne, votre ci-devant représentant, j’ai été choisi par un corps d’électeurs composé principalement de Canadiens-Français pour me faire le candidat au plus grand
honneur que vous puissiez conférer, et cela dans un temps oh loin d’être en hostilité politique avec le gouvernement,
10 remplis une des principales charges de l’administration. (V fait seul réfute mieux que tous les arguments les fausses imputations si souvent portées contre les réformistes du Bas-Canada, que leur lutte était une lutte de race, qu i s étaient des hommes intraitables, guidés par leur seule haine contre le gouvernement sous lequel ils vivaient, et qu'il était impossible de former une administration contre laquelle ils 11e fussent pas prêts à se liguer. Je suis fier de le aire, ces accusations portées contre les habitants du Bas- Canada trouvèrent dans la personne de mon père, il y a plus de vingt ans, alors qu’il était membre du parlemen du Haut-Canada, un des adversaires les plus énergiques.
11 les dénonça comme fausses et injustes. Marchant sur ses
traces, autant par le respect que je porte à sa mémoire que par la conviction que c’est la cause de la justice, je n ai jamais cessé moi-même d’élever la voix contre ces imputations et je suis heureux maintenant d’avoir dans ma personne une preuve de la justesse avec laquelle nous avons apprécié le caractère de nos concitoyens du Bas-Canada. Les descendants d’un peuple brave, généreux et patriote, Peu avais la conviction, devaient être ce que mes rapports avec leurs chefs m’ont démontré qu'ils sont, des hommes élevés au-dessus des préjugés vulgaires, incapables de se conduire par des motifs aussi indignes que ceux que leur prêt aient h dessein leurs ennemis - '
Le 30 janvier 1843, il était élu par acclamation.
8ir Charles, sur son lit de douleur, ne dut pas être insensible à cette nouvelle preuve d'apaisement dans l'attitude des populations française et anglaise du pays l'une envers l'autre ; ce lui fut une satisfaction d’autant plus grande que
le fait était plus éclatant. Sans doute, le vieux levain de haine nationale restait toujours au fond du cœur d’un certain nombre, mais les idées de tolérance, de justice et d’égalité faisaient rapidement leur chemin.
On se rappelle que M. Lafontaine, lors de ses premières entrevues avec sir Charles Bagot, avait refusé de reconnaître le droit que M. Ogden et M. Davidson, deux membres de l’Exécutif de Sydenham, réclamaient d’une pension à la suite de leur résignation ; l’objection n’avait pas été levée, mais on en avait ajourné la solution. Dans l’intervalle, on trouva à placer M. Davidson aux douanes de Kingston, et M. Ogden fut nommé à un poste quelconque dans le service impérial. Ainsi se trouva réglée une difficulté qui aurait pu causer plus d'un ennui au gouverneur et à son Conseil.
Enfin la mort vint mettre un terme aux souffrances de sir Charles Bagot, et, le 19 mai, cet homme illustre succombait, à l’âge de Cl ans. Ce fut un deuil général.
Nous citerons le passage suivant de la lettre que M. P. J. O. Chauveau adressait cinq jours après au Courrier des Etats-Unis :
“ Sir Charles Bagot n'est plus : c’est un nom à ajouter à la très courte liste des gouverneurs anglais qui ont été sincèrement regrettés dans ce pays. Ce qui a valu à sir Charles Bagot l'immense popularité dont il a joui parmi nous, ce n’est pas seulement le changement qu’il a fait dans notre système de gouvernement, mais c’est plus encore la franchise, la cordialité qui ont paru dans toutes ses démarches, depuis son arrivée jusqu’à sa mort ; c’est la vive, la sincère affection qu’il a témoignée pour une population que ses prédécesseurs ont toujours affecté de traiter avec le plus de morgue et d’insolence possible. C’était un de ces hommes, malheureusement trop rares, qui, sans y mettre
le moindre charlatanisme, dans tout ce qu’ils fout savent plaire au peuple. “ Notre bon gouverneur ”, tel est le nom, le seul nom peut-être sous lequel il sera connu par la suite dans la chaumière de nos paysans ....
“ Vous avez suivi avec intérêt les péripéties si étranges de la maladie, de la convalescence, et enfin de la rechute de sir Charles Bagot. Vous avez été frappé de l’effet immense qu’elles ont produit sur nos populations, dont l'existence semblait suspendue à la vie d’un seul homme. . . Un peuple entier qui prie sérieusement et avec ferveur et de toute son âme pour la santé de ses gouverneurs, c’est là, il faut l’avouer, un spectacle qui n’est pas de notre siècle. Dire qu’on fait chanter des messes dans toutes les paroisses du Canada pour un gouverneur anglais, cela vaut mieux que des volumes pour peindre les mœurs publiques de ce pays. ...”
hir Charles Metcalfe fut nommé, vers la fin de janvier 1843, pour succéder à sir Charles Bagot. Il arriva à Kingston le 29 mai, et le 31, il prit les rênes du gouvernement. Il était ià peine installé qu'il est frappé de l’acrimonie qui règne dans les luttes politiques du pays, et il conclut que le principal objet de ses efforts sera d’établir l’harmonie entre les partis. Cette résolution ne laisse pas cependant que de lui paraître difficile. “ Plusieurs questions importantes de- “ vront être décidées bientôt, écrit-il le 9 avril, et quel que “ soit le résultat, il m’attirera probablement des injures de “ l’un ou de l’autre parti, peut-être des deux à la fois. ” Ce langage montre que le nouveau gouverneur n’était pas disposé à marcher sur les traces de son prédécesseur qui avait inauguré le gouvernement de parti. Il se félicite, dans une lettre écrite deux semaines après, de n’avoir rien eu encore de désagréable avec son Conseil, et, comme s’il
répondait à certains désirs exprimés, il ajoute : — “ Je ne “ vois pas qu’un changement puisse produire aucun avantage quelconque. ” — Cependant il prévoit l’écueil, car il se révolte à l’idée de gouverner le pays en partisan, c’est-àdire d’exercer le patronage suivant l’opinion du parti au pouvoir. Il redoute sur ce point les empiétements de ses aviseurs constitutionnels, mais il est prévenu et il agira en conséquence. De prime abord, Sydenham lui paraît avoir fait l’application heureuse du régime recommandé par Durham, et il raille discrètement l’avènement du gouvernement responsable qui lui donne des conseillers qui se prétendent ministres et un Conseil qui s’appelle Cabinet !
Dans ses premières dépêches au secrétaire du Bureau Colonial, il communique au gouvernement impérial ses vues sur la composition et la situation des partis canadiens, et ne cache pas ses sympathies personnelles pour les torys qui forment l’aristocratie du pays et sont toujours restés fidèles sujets de Sa Majesté. Il déplore d’être condamné à administrer le pouvoir sans la participation de ceux-là même sur lesquels la métropole devra compter en cas de besoin, et il exprime son ardent désir de s’entourer des meilleurs hommes de tous les partis et de gagner la confiance et la coopération du parlement par des lois nécessaires au bien général et réclamées par l’opinion publique.
Le 12 mai suivant, il mande à lord Stanley que son Conseil voit d’un fort mauvais œil les tentatives de conciliation qu’il a faites, mais il déclare que son respect pour la haute dignité dont il est revêtu l’empêchera toujours de consentir à devenir l'instrument d'un parti et à proscrire ceux qui, à l’heure du danger, ont défendu le pays contre l’invasion du dehors et combattu la révolte à l'intérieur.
u La question qui se présente, ajoute-t-il, question qui
“ devra être résolue durant mon administration, n'est pas “ savoir si le gouverneur doit agir de façon à satisfaire les besoins publics et à obtenir le suffrage des citoyens en " procurant le bien-être général, ni s’il sera responsable u Pour ses mesures envers le peuple ou ses représentants, “ mais bien s'il aura voix ou non dans le Conseil exécutif, s ^ aura la faculté de traiter avec une égale justice tous les sujets de Sa Majesté, ou s'il ne sera qu'un instrument " passif entre les mains d’un parti pour proscrire les ad ver- “ saires de ce parti lorsque ces adversaires forment la classe “ qui est la plus attachée à la métropole, et lorsque le gou- “ verneur qui devra les proscrire est un gouverneur an- “ glais. ”
M. Lafontaine et ses collègues ne furent pas lents à s'apercevoir que le régime de responsabilité ministérielle inauguré par sir Charles Bagot avait un adversaire convaincu dans son successeur, et que la lutte allait recommencer. Ils décidèrent aussitôt d'éviter avec soin tout ce qui pourrait amener une rupture avec lord Metcalfe afin de gagner du temps. Le peuple avait besoin d'être renseigné sur la valeur des changements qui Pavaient rendu maître de ses destinées, et il ne pouvait l’être que par la
comparaison des faits et gestes du nouveau régime avec l’ancien. C’est pourquoi les journaux amis signalèrent avec éloges le programme ministériel de la prochaine session et ils en commentèrent les principales mesures. L’acte des écoles et l’acte municipal devaient être amendés et
le système judiciaire serait réformé ; on allait abolir la tenure seigneuriale ; l’acte d’enregistrement qui avait été fi impopulaire serait modifié ; la capitale serait changée et fixée dans une grande ville. On ne pouvait songer à faire rappeler Pacte d'Union mais le gouvernement se proposait
d en élaguer les dispositions les plus mauvaises, entr’autres choses il demanderait à la métropole d’abroger la permanence des crédits affectés au paiement de certains fonctionnaires, et de rendre au parlement le contrôle de cette partie de la dépense publique ; il demanderait en outre de rétablir l’usage officiel de la langue française, et enfin il ferait les démarches nécessaires pour obtenir une amnistie générale.
L opinion publique accueillit avec joie cette série de réformes qui portaient à la fois sur la constitution et sur 1 organisation politique et sociale du pays. L’idée concrète du gouvernement responsable faisait place dans les esprits aux notions vagues, abstraites et souvent exagérées que la discussion dans la presse et le parlement avait répandues. C’était enfin quelque chose de vivant, d’humain, dont l’action se voyait et se faisait sentir dans la gestion des affaires de l’Etat. Vienne maintenant la rupture entre lord Metcalfe et ses ministres, et on verra la faveur populaire ne pas rester longtemps incertaine et pencher du bon côté.
Inquiet, presque découragé, le gouverneur ne savait comment surmonter les embarras qui lui barraient le chemin, et il regrettait amèrement d’avoir accepté un poste où il avait si peu d’espoir de faire du bien ou de se faire “ honneur ’’. 11 ne savait pas non plus comment serait jugée sa conduite en Angleterre s’il brisait avec un Conseil qu’avait formé son prédécesseur et qui avait reçu l’approbation du gouvernement impérial. Aussi, le 5 août, il adresse une longue dépêche au ministre des colonies dans laquelle il examine l’interprétation qu’avait donnée lord Sydenham du système de responsabilité ministérielle, autrement dit gom ernement responsable, et signale les inconséquences voulues de ce dernier dans l’application qu’il avait faite :
il expose ensuite la notion assez confuse que lord Durham semble avoir eue du gouvernement responsable, et il attribue à lord Sydenham d’avoir tiré de cette conception informe et mal digérée un régime dans lequel l’autorité du gouvernement était remplacée par celle des membres du Conseil qui appartiendraient à la Chambre d’Assemblée; il rappelle la façon dont lord Sydenham composa son Exécutif en excluant les torys extrêmes et les Canadiens-Français, et le manque de vitalité de ce Conseil qui n’avait pas osé affronter une deuxième session ; il indique comment s’était constitué le Conseil de sir Charles Bagot d’après la formule du gouvernement responsable et comment, du fait de la maladie de ce gouverneur, les conseillers exécutifs s’étaient emparés de toutes les affaires ; puis, il déclare qu’un des maux résultant de cette sorte de système de gouvernement était sa tendance à devenir un gouvernement de parti, car si le gouverneur marche d’accord avec son Conseil il devient partisan de fait ou d’apparence. Ce qu’il veut, c’est de gouverner pour le plus grand bien du pays; son but est de resserrer davantage les liens qui l’attachent à la métropole. Plutôt que d’endosser la livrée d’un parti, il renverrait son Conseil et subirait les conséquences de son acte ; il attendra cependant la réunion de la législature avant d’agir.
Les Chambres se réunirent en session le 28 septembre 1S43. Dans son discours d’ouverture, lord Metcalfe, après avoir parlé de la mort de son prédécesseur, signala à l’étude sérieuse des législateurs le système de judicature du Bas- Canada et celui du jury dans les deux provinces, l’acte général des écoles et les lois de cotisation du Haut-Canada ; il attira l’attention sur l’état des prisons, sur le manque d’un hospice d’aliénés dans le Bas-Canada, et annonça que l’emprunt du Canada garanti par la métropole avait été négocié
à des termes avantageux, l’Angleterre tenait à favoriser sa colonie, et le parlement avait dégrevé d’un chelin par huit minots l’importation des blés canadiens. Ce tarif différentiel s’appliquait également aux farines, et le gouverneur fit sonner bien haut cette nouvelle preuve de considération donnée par la mère patrie au développement de la prospérité du Canada. La législature aurait en conséquence à modifier ses lois de douane.
L’adresse en réponse à ce discours, qui était le programme ministériel de la session, fut proposée par M. D. B. Yiger et secqndée par M. Menât t. L’opposition ouvrit aussitôt le feu, et ses orateurs se firent surtout remarquer par la violence de leur langage. Peut-être prirent-ils ce moyen de compenser leur faiblesse numérique, car ils n’étaient qu’une quinzaine environ clans une Chambre composée de 84 .membres.
Sir Allan McNab, leur chef, attaqua surtout le principe du régime inauguré par M. Lafontaine et par M. Baldwin ; il le condamna comme désastreux dans son application, et prétendit qu’il n’avait servi qu’à récompenser les rebelles et à reléguer dans l’oubli tous ceux qui étaient restés fidèles à leur allégeance. Puis, il revint sur les malheureux troubles de 1837 et de 1838, et se répandit en insultes contre ses adversaires parmi lesquels M. Baldwin surtout ne fut pas épargné.
Il est évident que les torys s’accommodaient assez mal de la perte du pouvoir ; eux qui avaient régné si longtemps, ils ne pouvaient se faire à l’idée que dorénavant ce ne serait plus le gouverneur mais la majorité des représentants qui allait gouverner. Etait-ce une simple coïncidence de vues, ou bien lord Metcalfe s’était-il ouvert de ses opinions aux torys que les relations de société attiraient dans les sa-
ions de la Résidence, nous ne savons ; mais les ministres remarquèrent cette uniformité de vues et se tinrent davantage sur leurs gardes.
L’adresse passa sans amendement.
La tempête se déchaîna de nouveau sur une question dont le discours du trône n’avait soufflé mot, celle du siège du gouvernement. La Chambre, à sa session précédente, avait condamné Kingston comme capitale ; le fait ayant été communiqué au ministère impérial, ce dernier refusa d’intervenir avant de connaître le choix fait par la législature et déclara qu’il le soumettrait volontiers à Sa Majesté du moment qu’il en serait informé.
Le gouvernement canadien se prononça pour Montréal et fit de sa décision une question de cabinet ; aussitôt M. Harrison, secrétaire provincial du Haut-Canada et député de Kingston, donna sa démission. Tout le parti tory prit feu, et les vieilles haines toujours à la veille d’éclater eurent beau jeu. Lord Metcalfe, dans ses communications avec le Bureau Colonial, favorisait Montréal, et constatait non sans amertume que lord Sydenham s’était servi de cette question pour rallier à l’acte d’Union un certain nombre de députés récalcitrants du Haut-Canada. Il avait promis que 1a. capitale resterait fixée dans cette province ; mais, avec sa rouerie ordinaire, il avait en même temps confié à des intimes qu’en allant à Kingston il prenait plus sûrement le chemin de Montréal. De leur côté, les adversaires du gouvernement affirmaient qu’en se déménageant dans le Bas- Canada, la capitale cessait d’être anglaise et qu’ainsi se trouvait manqué le but principal de l’Union qui était l’anglificatiou de la province française. On craignit pendant un certain temps une défection sérieuse dans les rangs des .réformistes ; plusieurs propositions furent formulées de fa-
çon à les embarrasser, mais elles furent repoussées : enfin, le 3 novembre, la Chambre par 51 voix contre 27 se déclara en faveur de la politique ministérielle.
L'opposition transporta alors le champs de bataille an Conseil législatif où ses chances de succès paraissaient excellentes. En prévision de l’avenir, cette Chambre avait, dans les premiers jours de la session, adopté une série de lésolutions en faveur de Kingston, et avait profité de 1 absence de presque tous les conseillers du Bas-Canada pour paralvser par ce moyen toute décision contraire de 1 Assemblée. Aussi, lorsque M. Sullivan proposa la prise en considération du message de concours, vit-on se faire une agitation extraordinaire au sein de ce corps vénérable. Le président, M. Jamieson, refusa d’abord de mettre la question aux voix et quitta son siège ; il le reprit cependant, et, après des débats très animés, le Conseil, par 18 voix contre 13, accepta la motion principale. Par manière de protestation ces 13 conseillers ne reparurent plus aux séances pendant le reste de la session, non plus que M. Jamieson gui fut remplacé par M. R. E. Caron, de Québec. Le concours fut accordé et Kingston perdit pour toujours son titre de capitale des, provinces unies.
Un moment interrompu par cet incident, le travail immense de réorganisation sociale entrepris par le ministère réformiste continua d’occuper la Chambre. A lui seul M.. Lafontaine introduisit trois projets de loi destinés à renouveler de fond en comble le système judiciaire du Bas-Canada. En temps ordinaire, la discussion et la préparation d’une seule de ces mesures auraient suffi pour faire la réputation d'un jurisconsulte et d’un homme d Etat. M. Lafontaine s’y adonna surtout comme à une obligation dictée par le patriotisme le plus élevé. Combien de fois, dans le
silence de son cabinet, n’avait-il pas déploré la manière dont la justice envers ses compatriotes avait été administrée sous l'ancien régime! De tous les abus, c’en était un des plus criants. La politique coloniale, les animosités de race, l'ignorance dédaigneuse et le favoritisme impudent avaient pendant trois quarts de siècle dégradé la magistrature anglaise dans le Bas-Canada. La population le plus souvent avait refusé de s’en servir ; pendant presque tout ce temps elle n’eut pas d’autres arbitres de ses différends que le curé de la paroisse. N’était-ce pas le besoin social le plus important et le plus pressant à satisfaire ? Il est vrai que dans les dernières années qui avaient précédé les troubles insurrectionnels de 1837, quelque gouverneur plus humain ou plus diplomate que les autres avait nommé trois ou quatre juges canadiens, mais ces actes avaient été purement personnels ; le système était resté le même. M. Lafontaine se dit que le premier devoir de l’autorité civile dans toute société est de garantir l’honneur, la vie et la propriété des citoyens contre le meurtre, le vol et la calomnie ; dans le cas actuel, la tâche était encore bien plus onéreuse puisqu’il fallait commencer par mettre dans l’impossibilité de continuer à mal faire une magistrature haineuse, ignorante et passionnée. Il conserva les quatre grands districts déjà existants, créa une vingtaine de cours de circuit dans les campagnes, abrogea l’ordonnance du Conseil spécial à ce sujet, établit le district de Gaspé et constitua les cours de commissaires pour décider des causes de peu d’importance.
Il modifia la composition de la cour de dernière instance, appela tous les juges de la Cour du Banc de la Reine, sauf en certains cas, à en faire partie, en fixa la tenue à Montréal et à Québec alternativement, à des dates fixes, et effaça
de nos statuts tout ce qui pouvait entraver l’exécution de
son plan.
M. Lafontaine tourna ensuite son attention vers l’enregistrement des titres de propriété ; il présenta un bill à ce sujet, et saisit ensuite la Chambre d’une mesure relative à l’indépendance des membres du parlement. Il voulait purger la Chambre de tous les fonctionnaires publics qui y siégeaient en si grand nombre et qui avaient fourni, sou s tous les régimes, l’appoint nécessaire pour assurer 1 impunité au despotisme. Et ce ne fut pas l’un des moindres services qu’il rendit aux institutions démocratiques de son pays, que d’en avoir ainsi mis le fonctionnement à l’abri de l’influence prépondérante que pouvait exercer le pom oir royal à un moment donné par le vote des députés oui lui devaient leur pain. Il rendit par une autre loi les juges indépendants de l’autorité qui les avait nommés, et réalisa ainsi en une seule session deux réformes fondamentales que l’ancienne Chambre d’ Assemblée du Bas-Canada avait travaillé pendant de longues années à obtenir et que le parti anglais avait toujours réussi à faire rejeter.
En même temps qu’avec ses collègues il enlevait graduellement là la Couronne les moyens irréguliers dont elle s’était servi jusque-là pour contrecarrer la volonté de la branche populaire du parlement, en même temps qu’il plaçait l’administration de la justice dans une sphère où rien ne devait plus faire suspecter la pureté de ses decisions, il prenait soin d’affirmer le droit absolu pour la Chambre de contrôler la perception et la dépense des deniers publics, et faisait voter une pétition à Sa Majesté pour la prier de daigner abroger la clause de l’acte d’Union relative a la
liste civile.
M. Baldwin présenta diverses mesures concernant l’Université de Toronto, les municipalités du Haut-Canada le système judiciaire de cette province et la loi des
soire. gouvernement et d’un impôt compul-
une'C'l „r Pe“dant Cette session 1ue les Chambres passèrent rc étésPsreerèS T’o“' ^ '* ™PP^sion des
iule du Jîisc a ministre d’être tombé sous la fé-
scènes de désord^ don't' I vil V * * Kin*st0“ des
les principaux auteurs. ’
JO . Prolongés, le bill fut adopté par 55 voix contre
13 oo députes protestants votèrent avec la majorité Maigre le labeur énorme que lui imposait une législation aussi variée et aussi importante, le gouvernement trouva encore le moyen d’autoriser la formation d’un comité bar ge d’étudier le meilleur plan ù adopter pour promo, vo r 1 immigration et la colonisation des terres incultes. 7fl egalement continuer devant un comité l’enquête déjà coin mencée sur la campagne électorale de 1841 et mit au joules manœin res illégales et la corruption auxquelles avaient
Z ITXZIT emT°rter .leur ^ oertiins camlMlitl i . 11 iam' résignation de quelques-uns de ces
d rniers et surtout la dissolution des'clbres qui
Sévir contre TUVa“te’ f 1844’ emPê<«rent le Parlement de bCMi contie les coupables.
Parmi les lois d’une non moindre importance qui rendirent cette session mémorable, il ne faut pas oublier de compter celle qui grévait l’importation en Canada des produits agricoles et étrangers d’un droit protecteur. L’agriculture
était alors pour ainsi dire la seule industrie du pays ; ses développements avaient été lents, et la production avait été limitée presque uniquement aux besoins du marché local. Avec le tarif de faveur édicté par la métropole, il était naturel de penser que cette condition changerait, et que le cultivateur, alléché par des prix rémunérateurs, ne tarderait pas à prendre les moyens d’accroître sa production. Il y était poussé en outre par l’accroissement de la population qu’apportait l’immigration et qui avait amélioré le marche en y déterminant une hausse sur toutes les choses nécessaires à la vie. Ici, cependant, il avait rencontré un concurrent. sérieux dans l'agriculteur des Etats-Unis, lequel,
n’ayant aucun droit à payer, passait partout la frontière et venait à ses côtés offrir en vente ses grains et ses bestiaux.
Le ministère voulut du môme coup éloigner cette concurrence et donner à l’agriculture nationale le temps et les moyens de perfectionner ses méthodes afin d approvisionner les deux débouchés importants ouverts aux fruits de son travail. On peut dire que le progrès de l’agriculture en ce pays date de cette époque.
Cependant, lord Metcalfe, absorbé par le souci de sauvegarder les prérogatives de la Couronne, n accordait qu une attention distraite à la régénération sociale que ses ministres préparaient sous ses yeux. Il ne possédait pas une largeur d’esprit suffisante pour comprendre les nécessités de l'état social où son rôle devait s'exercer. Par son âge, par les besognes administratives qu'il avait remplies au milieu de peuples divers, par sa formation politique, il appai tenait à un autre monde. Tout en recherchant le bien de tous, il était habitué à le vouloir avec des hommes et par des moyens de son choix. Aussi, ne cesse-t-il de se plaindre à son ministre de ne pouvoir rien faire de bon et de dépenser
tout, son temps à défendre l’autorité dont on l’a revêtu contre les assauts d’une démocratie envahissante. Si, du moins, la majorité qui prétend gouverner était composée de gens cordialement dévoués à la couronne et aux intérêts anglais,^ l’entente serait possible ; mais comment se résoudre à faire des concessions à un Conseil formé de Français qui détestent tout ce qui est anglais, et de républicains qui n ont que de l’indifférence pour la mère patrie ? Ce qui lui est plus particulièrement sensible, c’est de se voir incompris, pis que cela, soupçonné par le parti anglais, “ le
seul avec lequel il soit en communauté de sentiments. ”
Il Prévoit l’imminence d’une rupture avec son Conseil, mais comment former un gouvernement avec une minorité ?
Ainsi, mécontent, inquiet, ballotté de projets en projets, ne rêvant qu’aux moyens à prendre pour s’émanciper du joug que le système du gouvernement responsable fait peser sur ses épaules, lord Metcalfe s’isolait de plus en plus des membres de son gouvernement. Leurs lois, leurs travaux, les longs débats d’où ils sortaient vainqueurs, le magnifique entrain de cette législature qui préparait l’action sociale des deux provinces en assignant à chacune le rôle qui lui convenait par le caractère et les tendances de ses habitants, rien de ce spectacle si émouvant ne paraissait
I intéresser. S il l’eut osé, il leur aurait reproché de tant et surtout de si bien faire pour l’avenir et la prospérité du Canada ; ce qu’il ne pouvait souffrir c’était l’obligation à laquelle on prétendait l’assujétir de ne faire aucune nomination aux emplois publics sans prendre l’avis du Conseil.
II ne voulait pas que le patronage passât du représentant de iSa Majesté à ses aviseurs, et devînt ainsi l’apanage des partis politiques; la dignité de la Couronne y était intéressée autant que l’intérêt de tous. Déjà, en mainte occasion.
il avait agi et accordé des places hors de la connaissance de l’Exécutif. Tant que son initiative s’était bornée à des actes d’une importance relative, M. Lafontaine et ses collègues avaient fermé les yeux. Lors de la résignation du président du Conseil législatif sur la question du siège du gouvernement, la nomination de M. Slierwood à ce poste par lord Metcalfe avait failli mettre le feu aux poudres. M. Slierwood était l'un des chefs de 1 opposition et avait fait partie des treize conseillers qui étaient sortis de la salle des séances afin d’empêcher le concours du Conseil à la mesure du gouvernement. Par bonheur, il laissa Kingston et sa nomination n’eut pas de suite. Dans le même temps, le bruit courut que la charge avait été offerte par le gouverneur à M. Neilson, de Québec, qui l’avait refusée. Heureusement après la nomination de M. If. E. Caron, les relations de lord Metcalfe avec ses ministres reprirent leur cours ordinaire, en apparence du moins, mais un œil exerce aurait surpris des indices non équivoques d’une froideur grandissante et d’une gêne de mauvais augure. La nomination de M. Powell au greffe de la paix à Bytown, faite à l’insu des ministres qui entendaient disposer de cette place d une autre manière, mit le comble à la mesure 5 des explications furent jugées nécessaires de part et d autre, et la discussion des droits de chacun eut lieu. C’était provoquer la crise ; elle eut lieu le 25 novembre. “ Jamais nouvelle, dit un « écrivain de ce temps, ne causa plus de sensation dans la “ la presse et dans le pays tout entier. On en fut tout étour- “ ,di. Ceux qui n’avaient pas eu l’avantage de voir les “ choses de près et qui ignoraient l’espèce de contrainte qui “ avait régné jusqu’alors entre le gouverneur et ses mi- “ nistres dans leurs rapports quotidiens se perdaient en “ conjectures sur les causes de cet événement. ”
Le 27 novembre, un lundi, lorsque la Chambre s’ouvrit à dix heures du matin, M. Lafontaine se leva aussitôt et annonça en anglais et en français que ses collègues et lui, sauf le secrétaire provincial Dalv, avaient remis entre les mains du gouverneur leur résignation qui avait été aussitôt acceptée, et qu’il aurait avant peu l’occasion de rendre publiques les raisons de cette grave détermination.
Quelques jours plus tard, la Chambre par une adresse au gouverneur demanda communication de la correspondance échangée entre lord Metcalfe et son Conseil au sujet de cette résignation, et le premier jour de décembre les dépêches suivantes furent déposées sur le bureau de l’Assemblée. On verra, par la lecture de ces documents d’une importance historique, la nature des explications qui avaient été échangées clans le Conseil après la démission des ministres.
Mémoire.
“ M. Lafontaine, pour se conformer à la demande du gouverneur général, donne, tant pour lui que pour ses ci-devant collègues qui ont cru de leur devoir d’offrir leur résignation, pour l’information de Son Excellence, la substance de l'explication qu’ils se proposent de présenter, de leurs sièges, en Parlement.
“ Ils sont entrés en office sur le principe avoué de la responsabilité envers les représentants du peuple en Parlement, et la reconnaissance pleine et entière de leur part des principes énoncés dans les résolutions suivantes introduites dans l’Assemblée Législative à la connaissance et avec la sanction du représentant de iSa Majesté en cette Province, le 3 septembre 1841 :
“ Que le chef du gouvernement exécutif de la Province “étant, dans les limites de son gouvernement, le représen-
“tant du Souverain, est responsable aux autorités impé- “ riales seules, mais que néanmoins nos affaires locales ne “ peuvent être conduites par lui qu'avec l’assistance, au “ moyen, par l'avis et d'après les informations d’officiers “ subordonnés dans la Province, et que pour maintenir “ entre les différentes brandies du Parlement provinciale “ l’harmonie qui est essentielle à la paix, au bien-être et au “ bon gouvernement de la Province, les principaux conseil- « 1ers du représentant du Souverain, constituant sous lui “ une administration provinciale, doivent être des per- “ sonnes qui possèdent la confiance des représentants du “ peuple, offrant ainsi garantie que les vœux et les intérêts bien entendus que Notre Gracieuse Souveraine a “déclaré devoir être, en toute occasion, la règle du gouver- « nement provincial, seront fidèlement représentés et dé- “ fendus. ”
“ Ils se sont récemment aperçus que Son Excellence envisageait la situation, les devoirs et la responsabilité du Conseil exécutif, sous un point de vue très différent de celui sous lequel ils avaient accepté leurs charges, et par lequel ils ont pu, appuyés de la grande majorité de la branche populaire de la Législature, conduire les affaires parlementaire du gouvernement.
« Si ]a différence d’opinion entre Son Excellence et euxmêmes, et comme ils ont raison de le croire, entre Son Excellence et le Parlement et le peuple du Canada généralement, n’avait existé simplement qu’en théorie, les membres du Conseil exécutif auraient pu et pourraient croire de leur devoir d’éviter toute possibilité de collision tendant à troubler la tranquillité et les relations amicales qui existaient en apparence entre le gouvernement exécutif et le Parle-
ment provincial. Mais cette différence d’opinion a amené non seulement des nominations à des charges contre leur avis, et des nominations et des offres d’emplois qui n ont été, en aucune manière, portées à leur connaissance, qu’après que l’occasion de donner leur avis à cet égard eut etc passée, mais encore la détermination de la part de Son Excellence de réserver pour l’expression du plaisir de Sa Majesté un bill introduit dans le Parlement provincial a la connaissance et du consentement de Son Excellence, comme mesure du gouvernement, sans informer les membres du Conseil exécutif qu’il serait probablement réservé. Ils se sont en conséquence trouvés dans la situation anormale, d’après leurs propres déclarations et leurs promesses publiques et solennelles, d’être responsables de tous les actes du gouvernement exécutif au Parlement, et en même temps privés, non seulement de l’occasion d’offrir leur avis relativement à ces actes, mais encore de la connaissance de leur existence, jusqu’à ce qu’ils en aient été informés par des
voies privées et non-officielles.
“ Lorsque les membres du ci-devant Conseil exécutif ont présenté leurs humbles remontrances à Son Excellence sur cette situation des affaires publiques, non seulement, elle expliqua franchement la différence d’opinion qui existait entre elle et le Conseil, mais elle déclara que, depuis son arrivée dans le pays, elle avait observé un esprit d’antagonisme entre elle et eux sur ce sujet, et quoique les membres du Conseil aient, distinctement et à diverses reprises, déclaré à Son Excellence qu’ils la considéraient libre d’agir contrairement à leur avis, et réclamaient seulement l’occasion de lui donner leur avis, et de connaître avant les autres ses intentions, elle n’a en aucune manière dissipé l'impression qu’avait faite sur leur esprit, sa déclaration qu’un esprit
d’antagonisme existait entre Son Excellence et eux, et qu’il n’y avait pas entre eux cette cordialité et cette confiance nécessaires pour les mettre en état, dans leurs positions respectives, de conduire les affaires publiques à la satisfaction de Son Excellence et du pays.
“ L’absence de cette cordialité et de cette confiance était déjà devenue la proie de la rumeur publique ; et l’opinion de la Province s’étendait non seulement aux actes sur lesquels il y avait des motifs apparents de différence d’opinion, mais à toutes les mesures du gouvernement qui embrassaient des principes politiques. D'un côté, l’on supposait que Son excellence était forcée par son Conseil de suivre une marche politique qu’elle désapprouvait, et de l’autre, le Conseil restait exposé à l’accusation d’assumer sur lui le ton et la position de conseillers responsables du gouvernement, sans revendiquer réellement le droit d’être consultés.
“Tout en désavouant toute intention de changer le système d’administration des affaires publiques qu’elle avait trouvé établi à son arrivée en Canada, Son Excellence n’a pas dissimulé son opinion que ces affaires seraient conduites d’une manière plus satisfaisante par le gouverneur luimême, que l’accord n’était pas nécessaire entre les membres du Conseil exécutif, et qu’ils n’étaient pas obligés de défendre ou de soutenir en Parlement les actes du gouverneur. Les membre du Conseil exécutif pourraient n’avoir pas eu d’objection à cette opinion de Son Excellence en théorie, mais lorsque, samedi dernier, ils ont découvert que c’était là le motif réel de tous leurs différends avec elle, et du manque de confiance et de cordialité entre Son Excellence et le Conseil depuis son arrivée, ils ont cru qu’il leur était impossible de servir Sa Majesté, comme conseillers exécutifs, pour les affaires de cette Province, avec les égards dus
à Sa Majesté et à Son Excellence et conformément aux promesses publiques qu’ils ont souvent faites dans le Parlement provincial, si Son Excellence jugeait convenable d’agir d’après l'opinion qu’elle avait formée de leurs fonclions et de leur responsabilité.
“ Daley’s Hôtel,
“ 27 novembre 1843. ”
(Réponse).
« Le gouverneur général observe avec regret, dans l’explication que les messieurs qui ont résigné leurs sièges dans le Conseil exécutif se proposent de donner de leurs places en Parlement, une omission totale des circonstances qu’il regarde comme étant les véritables motifs de leur résignation ; comme cette omission vient peut-être de ce qu ils ne se sont pas crus libres de divulguer ces circonstances, il devient nécessaire pour lui de les expliquer.
“Vendredi, M. Lafontaine et M. Baldwin se transportèrent à l’Hôtel du Gouvernement, et, après avoir exp quelques autres affaires et fait quelques remarques préliminaires sur la cause qui donnait lieu à cette demande de leur part, ils exigèrent que le gouverneur général consentit à ne point faire de nomination ni d’offre de nommer à des emplois, sans an préalable prendre l’avis du Conseil, que l’on soumît des listes des candidats au Conseil dans chaque cas • qu’il leur fût permis de recommander d’autres candidats selon leur gré, et que le gouverneur général, faisant son choix, après avoir pris leur avis, ne fît aucune nomination préjudiciable à leur influence; en d’autres mots, c était exiger que le patronage de la Couronne fût cédé au Conseil
pour acquérir des appuis dans le Parlement, car si cette demande ne voulait pas dire cela, elle ne voulait rien dire, puisque l’on ne peut pas s’imaginer que l’on eût en vue la simple formalité de prendre un avis sans y avoir aucun ég'ard.
“ Le gouverneur général répliqua qu’il ne ferait aucune stipulation semblable, et qu’il ne pouvait pas dégrader le caractère de sa charge, ni violer son devoir, en cédant ainsi la prérogative de la Couronne.
“ Il en appela au grand nombre de nominations qu’il avait faites sur la recommandation du Conseil, ou de ses membres, dans leurs divers départements, et en diverses occasions, dans lesquelles il s’était abstenu de nommer leurs adversaires à des charges, comme une preuve de la grande considération qu’il avait toujours témoignée pour le Conseil en distribuant le patronage de la Couronne.
“ Il s’opposa en même temps, comme il l’avait toujours fait, au système d’exercer exclusivement le patronage dans des vues de parti, et il maintint le principe que les charges devaient toujours être conférées aux hommes les plus capables de rendre service à l’Etat, et en l’absence de cette qualification, il réclama le droit d’exercer sa discrétion.
“ Messieurs Lafontaine et Baldwin lui donnèrent à entendre que leur continuation en office dépendait de la décision finale qu’il prendrait relativement à leur demande, et il fut convenu que ce sujet serait pleinement discuté à la prochaine session du Conseil qui devait avoir lieu le lendemain.
“ En conséquence, il rencontra le Conseil, samedi, convaincu qu’ils allaient résigner, puisqu’il ne pouvait se départir de la résolution qu’il avait prise ; et ce sujet devint l’objet principal de la discussion.
“ Trois propositions formelles ou plus lui furent soumises, à diverses reprises, quelquefois dans des termes différents, mais tendant toujours au même but. Y accéder, c’eût été, selon lui, un abandon virtuel de la prérogative de la Couronne entre les mains du Conseil ; ayant uniformément rejeté ces propositions, son refus fut chaque fois suivi de : — “ Alors nous devons résigner ”, — ou autres expressions semblables de la part d’un ou plusieurs membres du Conseil. Après une discussion assez prolongée sur cette question, qui est la seule qui ait déterminé la résignation des membres du Conseil, comme il l’a toujours pensé jusqu’à présent, il est étonné de voir qu’elle est maintenant attribuée à une prétendue différence d’opinion sur la théorie du gouvernement responsable.
“ Dans le cours des conversations qui, vendredi et samedi, ont suivi la demande formelle du Conseil relative au patronage de la Couronne, demande basée sur l’interprétation donnée par quelques-uns de ces messieurs sur ce qu'ils entendent par gouvernement responsable, il fut émis diverses opinions sur la théorie abstraite de cette question, qui n’est pas encore bien définie quant à son application à une colonie, et sur laquelle on sait qu’il existe partout une grande diversité d’opinions, mais pendant toutes ces conversations, le gouverneur général a protesté contre tout ce qui pourrait faire supposer qu’il fût opposé, dans la pratique, a 1 opération du système du gouvernement responsable qui a été établi ici, système qu’il a jusqu’à présent suivi sans aucune déviation, et auquel il a pleinement l’intention d’adhérer.
« Le gouverneur général souscrit entièrement à la résolution de l’assemblée législative du 3 septembre 1841 et considère tout autre système de gouvernement, que celui qui admet la responsabilité envers le peuple et envers l’Assemblée représentative, comme impraticable en cette Province.
“ Personne n’est plus convaincu que lui que tout gouvernement existe uniquement pour l’avantage du peuple ; et, à l’appui de cette assertion, il en appelle avec confiance à la conduite uniforme qu’il a tenue ici et ailleurs.
“ Si, par gouvernement responsable, les messieurs qui composaient ci-devant le Conseil veulent dire que l’autorité du Conseil doit être suprême, et celle du gouverneur, nulle, alors il ne peut tomber d’accord avec eux, et il doit déclarerqu’il repousse cette perversion d’un principe reconnu.
“ Mais s’ils entendent que le gouvernement responsable, tel qu’introduit dans cette colonie, doit être mis en opération avec le désir sincère de le faire fonctionner avec succès, il doit alors témoigner sa surprise de ce qu’ils en ont tiréclés conséquences qu’aucune partie de sa conduite ne saurait justifier selon lui, et que ses déclarations réitérées auraient dû prévenir.
« Dans l’explication que les messieurs du Conseil se proposent de donner, il est fait allusion à la détermination qu’aurait prise le gouverneur général de réserver pour la considération du Gouvernement de Sa Majesté un des bills qui ont été passés par les deux Chambres législatives. Cebill, c’est celui des sociétés secrètes. S’il est aucune partielles fonctions du gouverneur, par rapport auxquels il est tenu, plus que dans toute autre occasion, d’exercer un jugement indépendant, ce doit être surtout en donnant la sanction royale aux actes du Parlement. A cet égard, il a reçu des instruction spéciales de Sa Majesté de réserver tout acte qui porte l’empreinte d’un caractère extraordinaire ou inusité. Le bill des sociétés secrètes tombe indubitablement dans cette catégorie, puisqu’il est sans exemple dans lesannales de la législation britannique. Les messieurs du cidevant Conseil l’ont entendu exprimer ses sentiments sur
ce sujet. Il leur a dit que c’était là une mesure arbitraire et inconsidérée, et qu’elle n’était pas même propre :à atteindre le but qu’il avait en vue. Il avait consenti à la laisser introduire en Parlement, parce qu’il avait promis, peu de temps après avoir pris les rênes du gouvernement, qu’il sanctionnerait une loi sur ce sujet, à la place des mesures exécutives qu’il avait refusé d’adopter, parce qu’elles avaient un caractère de proscription, quoiqu'il déplore l’existence de sociétés qui tendent à fomenter des discordes civiles et religieuses. Les messieurs du ci-devant Conseil doivent se rappeler avec quelles instances pressantes ces mesures lui ont été demandées, et ils ne doivent guère ignorer ce qui serait arrivé alors, si, après avoir rejeté les mesures de proscription que l’on réclamait, il avait en outre refusé de permettre qu’on législatât sur ce sujet.
u On ne peut convenablement regarder la permission d introduire un bill comme liant le jugement du gouverneur par rapport à la sanction royale, car il peut arriver beaucoup de choses, pendant le progrès du bill dans la législature, qui peuvent influer sur sa décision. Dans le cas actuel, le bill a été vivement opposé et réprouvé dans 1 Assemblée, et lorsqu’il a été transmis au Conseil législatif, plusieurs de ses membres s’étaient retirés, et il n’est pas sorti de cette Chambre avec l’avantage d’avoir été passé pendant qu’elle était au grand complet. Considérant toutes ces circonstances, considérant aussi les instructions formelles de Sa Majesté, et l’incertitude où l’on était si Sa Majesté aurait permis que le bill entrât en opération, le gouverneur général a cru qu’il était de son devoir de le réserver pour la considération de Sa Majesté, car il valait mieux qu’il n’entrât en opération qu’après avoir été approuvé par le gouvernement de Sa Majesté que de le discontinuer après qu’il aurait été mis en vigueur.
“ En terminant, le gouverneur général proteste contre