HISTOIRE DD CANADA
l’explication que ces messieurs proposent d’offrir au Parlement, comme omettant les circonstances réelles et saillantes qui ont donné lieu à leur résignation, et comme devant porter le Parlement à se méprendre sur ses sentiments et ses intentions, ce que ne justifie aucune partie de sa. conduite, à moins qu’on ne regarde son refus d’abandonner virtuellement la prérogative de la Couronne au Conseil, dans des vues de parti, et son anxiété de rendre justice a ceux qui ont été lésés par les arrangements qui ont accompagné l’Union, comme des motifs qui autorisent un exposé qiü tend, sans cause légitime, à lui nuire dans l’opinion du Parlement et du peuple, en qui seuls il a reposé toute sa confiance pour administrer le gouvernement avec succès. ”
“ Hôtel du Gouvernement,
“ 29 novembre 1843. ”
Autant le mémoire de M. Lafontaine est remarquable par la clarté, la concision et une froide dignité, autant celui de lord Metealfe est embarrassé, diffus et agressif. Il y règne d’un bout ;à l’autre une préoccupation constante de faire ressortir avec le plus de relief possible les exigences outrées des ministres résignataires ; cela est même poussé jusqu à la mauvaise foi. Lui qui déclare adhérer pleinement aux résolutions du 3 septembre 1841, il se plaint néanmoins du rôle effacé que ses conseillers ont voulu lui imposer. Le gouvernement responsable ne lui est jamais apparu comme un déplacement de pouvoir ; c’est tout au plus un moyen
•que l'Exécutif a trouvé de constater les désirs, les besoins et l’opinion du pays. Mais en conclure que c'est la majorité qui doit gouverner, que ce sont les partis qui doivent se substituer à l'exercice de la prérogative royale, et que le gouverneur, en ce qui regarde l’administration des affaires locales, ne doit rien faire sans l'avis ou le consentement du parti dominant, voilà ce que Metcalfe n'admet pas et n'admettra jamais. Il essaie de rabaisser et de déplacer la question en prétendant que la cause de ses dissentiments avec M. Lafontaine et ses collègues se réduit à une misérable affaire de patronage ; cette argumentation est-elle due à un manque d'intelligence ou de sincérité ? Peut-être à l'un et à l’autre, car dans ses dépêches au ministre des colonies, dans sa correspondance intime, parmi ses familiers, il n’a cessé de manifester ses antipathies contre les membres de son Conseil. S'il a différé aussi longtemps de briser avec eux, c'est qu'il attendait une occasion favorable pour les prendre au piège. Lorsqu'il s'est aperçu que M. Lafontaine et ses collègues évitaient de propos délibéré d'entrer en lutte ouverte avec lui, il a. précipité la crise par une fournée de nominations faites à leur insu et distribuées parmi leurs adversaires politiques.
La Chambre prit tout de suite connaissance de ces deux mémoires, et M. Price proposa de voter une adresse à lord Metcalfe “pour lui dire le vif regret que la Chambre “ éprouvait de la résignation des membres du Conseil exé- “ cntif causée par le refus d’être consultés sur les nominau tions aux charges publiques ; que ces nominations dépen- “ daient, il est vrai, de l’exercice des prérogatives royales, “ mais que la conduite des conseillers résignataires leur a donnait droit à la confiance de l'Assemblée, parce quelle
“ était strictement conforme aux résolutions adoptées par « la législature le 3 septembre 1841. ”
La discussion s’ouvrit aussitôt sur cette proposition qui comportait un vote de confiance dans les ci-devant ministres et une censure contre lord Metcalfe. Les deux côtés de la Chambre fournirent à ces mémorables débats leurs orateurs les plus brillants et les plus capables. Sir Allan McNab, Cartwright, Dunlop et Hamilton ne cherchèrent pas à dissimuler leur opinion ; ils s’attachèrent au contraire à montrer que la doctrine du gouvernement responsable était incompatible avec l’existence du régime colonial. Suivant eux, cette formule nouvelle menait nécessairement à la rupture du lien colonial et au bouleversement de l’ordre de choses existant. Ils répétèrent tous les arguments de lord Metcalfe les uns après les autres, et la députation ne douta plus de l’entente dont on avait toujours soupçonné l’existence entre le gouverneur et l’opposition.
Le gouvernement responsable trouva des défenseurs d’une science et d’une logique irrésistibles dans MM. Lafontaine, Baldwin, Hincks, Aylwin, Boulton, Prince et Durand.
M. D. B. Viger, tout en se déclarant partisan convaincu du système de la responsabilité ministérielle, se borna surtout à critiquer la manière dont les ministres s’y étaient pris pour donner leurs explications à la Chambre. Leur action n’était appuyée sur aucun précédent, et ils ne pouvaient sans la permission écrite du gouverneur dévoiler les délibérations du Conseil exécutif, même pour se justifier, qu’en violant l’une de ces règles principales de la constitution.
Ce discours étonna les amis et les admirateurs de ce vétéran des luttes nationales du Bas-Canada ; on se demanda,
non sans raison, ce qu’était une qustion de forme lorsque la liberté politique et les destinées du pays se trouvaient menacées par les prétentions autocratiques d’un gouverneur préjugé? Personne ne releva les objections de M. Yiger qui fut à peu près le seul à les exprimer; mais le débat, s’affranchissant aussitôt des subtilités légales et des questions de personne, se concentra sur le seul grand, sur le seul véritable problème du moment, le gouvernement responsable tel que défini par les résolutions du 3 septembre 1841. Cette évolution du pouvoir vers la démocratie qui s’opérait dans la constitution d’une simple colonie anglaise était un spectacle fait pour échauffer la pensée de ces hommes d’Etat distingués, quand même leur existence politique n’y aurait pas été intéressée. L’autorité désertait ses antiques sommets pour se reposer définitivement dans la nation d’où elle devait surgir vivifiée, plus forte, mieux obéie, agrandie. Une fois en possession de ce droit qui vient de Dieu, le peuple marcherait librement et sans entraves ves ses destinées. Nulle main pour comprimer violemment ou pour fausser son développement naturel. Avec la responsabilité ministérielle comme principe du régime nouveau, l’Acte de 1841, sans que rien pût l’empêcher, subissait une modification essentielle, et de législative qu’on l’avait faite l’union des deux provinces devenait fédérative. C’était la liberté, c’était la vie nationale, c’était la résurrection, c’était l’avenir des races qui se partageaient le Canada. Ce rêve magnifique, Lafontaine l’avait caressé ; il en avait dévodé toutes les attirantes beautés à ses intimes, et Baldwin, plus ardent, plus agressif, plus impatient, frémissait comme d’un outrage personnel des embarras suscités par Metcalfe. Lafontaine avait la foi qui fait les hommes forts ; il avait pris ses précautions pour frapper l’opinion publique et lui mon-
trer les grandes réformes qu’apporterait l’application du gouvernement responsable ; les hésitations de Metcalfe lui •en avaient donné le temps, et la crise avait plutôt l’air de proclamer le triomphe de son idée que la dissolution de son gouvernement. Les orateurs ministériels eurent le soin de faire cette distinction, et de dire que le sort des ministères importait assez peu, pourvu que la liberté continuât son oeuvre réparatrice dans l’éducation politique des masses populaires.
Il fut proposé divers amendements à la proposition Price, l’un par M. Black, favorable aux prétentions du gouverneur, un autre par M.D. B. Yiger qui résumait son discours, et un autre par M. Wakefield qui se bornait à répéter identiquement les explications données par lord Metcalfe sur sa manière d’interpréter le gouvernement responsable. Tous ces amendements furent repoussés et la motion principale fut votée par 46 voix contre 23.
On remarqua avec chagrin que MM. D. B. Viger, Neilson et Noël se séparèrent en cette circonstance solennelle de leurs compatriotes et de leur parti pour voter avec le parti anglais.
Ainsi donc, lord Metcalfe était battu, car c’était sa politique qui était en cause ; la Chambre, à une majorité de deux contre un lui donnait tort, et renouvelait sa confiance à M. Lafontaine et à ses collègues. Elle proclamait une fois de plus sa ferme adhésion 'à la doctrine du gouvernement responsable, et par le fait condamnait le coup cl’Etat du gouverneur comme un de ces mauvais coups de tete si communs sous Dalhousie et sir Francis Bond Head. Metcalfe n’avait vu qu’une chose à la fois j 1 ensemble de la situation lui avait échappé. Il n’avait pas fait attention que les temps avaient changé et les circonstances aussi ; ni le Conseil lé-
gislatif, ni l’Assemblée n’étaient constitués comme jadis. Les fonctionnaires publics, les juges, les principaux dignitaires, qui assuraient autrefois aux prédécesseurs de Metcalfe une majorité toujours docile, étaient disparus du parlement où le peuple était entré en maître. Aujourd’hui Metcalfe était gêné par certaines instructions impériales, par les actes de Sydenham et de Bagot, et par les résolutions du 3 septembre 1841 ; et surtout le contrôle des deniers publics s’en allait rapidement dans d’autres mains que les siennes.
La lutte dans ces conditions devenait inégale, et l’issue n’en pouvait être douteuse. Le pays assistait aux dernières résistances d’un régime caduc qui se mourait.
Cependant, la crise pouvait se prolonger ; quoique affaibli dans ses moyens, le gouverneur disposait encore de ressources assez sérieuses pour tenir les réformistes en échec et retarder leur triomphe final. Son intimité avec les torys à qui il ne cachait rien, ses préférences ouvertes pour le parti anglais, la méfiance invincible qu’il avait nourrie contre les idées et les projets de ses anciens conseillers dont son secrétaire avait été chargé d’espionner la conduite et le langage, tout faisait prévoir ù M. Lafontaine qu'il aurait a combattre un adversaire peu scrupuleux. C’est pourquoi il prit ses précautions. On avait prétendu, dans le cours de la discussion, que les ministres n’avaient démissionné que parce que le gouverneur n'avait pas voulu consentir a une stipulation expresse par laquelle il se serait engagé a les consulter avant de prendre quelque détermination que ce fût. M. Lafontaine donna un démenti catégorique à cette perfide accusation qui tendait à dénaturer la question et à fausser la vérité sur des faits essentiels. Le droit pour lui et ses collègues d’être consultés par le gouverneur ne dé-
pend, disait-il, ni du Conseil ni de lord Metcalfe ; c’est un droit créé par les résolutions du 3 février 1841, lesquelles ont été solennellement approuvées par ses successeurs et font depuis cette date partie de la constitution du pays. Le devoir du gouverneur à ce sujet existait avant même son arrivée en Canada, et le Conseil exécutif n’a jamais voulu autre chose, sinon que cette obligation reçût son entier et loyal accomplissement. Mais, quand, après un certain temps, les ministres se furent aperçus que le gouverneur en faisait peu de cas, ils se crurent tenus de s’assurer si sa conduite était simplement le résultat d’un malentendu ou d'une décision prise de propos délibéré ; et ce ne fut qu’après s’être éclairés sur ce dernier point qu’ils déposèrent leur résignation. MM. Hincks et Baldwin parlèrent dans le même sens et nul n’osa les contredire.
Ici se place un incident qui prouve la clairvoyance de M. Lafontaine et combien il avait jugé son homme avec justice.
Voulant indiquer sans contestation possible quel avait été le nœud de la difficulté entre le gouverneur et son Conseil, M. Boulton, secondé par M. Lafontaine, proposa de voter une adresse à lord Metcalfe dans laquelle la Chambre répudiait toute intention d’exiger de lui une convention du o-enre dont son mémoire faisait mention. Que fit Metcalfe ?
Il répondit par un message où il affecta de recommander simplement à la Chambre de faire son devoir envers la nation, voici ce curieux document :
u Le gouverneur général considère qu’il est de son devoir, dans l'état actuel des affaires publiques, d’exprimer à l’Assemblée législative son vif désir que les mesures importantes maintenant devant le parlement, si propres à promouvoir le bien-être du pays, soient continuées et menées à
fin, sans interruption, par la sagesse du Parlement, afin que les vœux légitimes et l’attente du peuple ne soient pas frustrés. ”
La Chambre, justement froissée, rappela le gouverneur à l’ordre dans un rapport plein de dignité et de force, qui fut adopté par 38 voix contre 7. Il est évident que Metcalfe perdait la tête. Juste au moment où il avait le plus besoin du bon vouloir des députés pour achever le travail de la session, il semblait saisir avec empressement l’occasion de les offenser de gaieté de cœur: aussi, fut-il un moment question de refuser les subsides. Les ministres résignataires s’opposèrent à ce projet qui aurait bouleversé l’administration des affaires publiques, et il fut abandonné. Mais toutes ces choses n’eurent pas précisément pour effet de faciliter à Metcalfe la formation d’un nouveau Conseil exécutif ; toutes les portes se fermèrent devant lui, et les anciens ministres se plaignirent de la lenteur apportée à la nomination de leurs successeurs. “Ce ne sera pas long, “ leur dit en souriant M. D. B. Viger.” C’était le 7 décembre. Le même jour M. Viger fit savoir de la part du gouverneur que le parlement serait prorogé sous peu et que la nomination d’un Conseil ne tarderait guère. La prorogation se fit le neuf, et le treize MM. Draper et Viger furent adjoints à M. Daly pour composer le nouveau cabinet.