CHAPITRE III
La surprise est générale. — On doute de la sagesse de MM. Lafontaine et Baldwin.
Considérations sur la conduite de M. D. B. Viger. — Il est vivement désapprouvé par la députation française et la presse du B. C. — Ses protestations. Metealfe est approuvé par le ministre des colonies. — Les législatures du N. Brunswick et de la N. Ecosse le félicitent. — La crise continue. — Elle se termine le 2 sep tembre 1844. — Elections générales le 23 septembre. • Triomphe de M. Lafon taine et du parti réformiste dans le B. C. — M. D. B. Viger perd son élection. Défaite du parti réformiste dans le H. C. — La cause. — Le sesJlion 8 à
Montréal le 28 novembre 1844. — Sir Allan McNab élu orateur Mesures minis térielles, loi scolaire, loi municipale. — La liste civile. Débats 8Vr 1 *
Vote de non confiance. — Faible majorité de six voix. — Metealfe s emploie a
protéger ses ministres. — M. Lafontaine et l’amnistie. Les progrès de a .. g française. — M. D. B . Papineau au nom du gouvernement propose de pétitionner Sa Majesté pour le rétablissement du français comme langue officielle. — Contestation d’élection. — La loi des écoles et le bill municipal. — Indemnité propose^ aux victimes des Doubles de 1837 et 1838. — M. Lafontaine en signale toute l’injustice — Le b: l’université de Toronto. — L idee de la double majorité
fait son apparition. — M. E. P. Taché. — La prorogation le 29 mars 1845. — Dépêches de Metealfe au secrétaire des colonies. — Analyse de la dépêché du 13 mai. — Il est approuvé en Angleterre. — M. D. B. Viger est élu aux Trois- Rivières,. — Arrivée de M. L. J. Papineau en Canada. — Maladie de Metealfe, sa
mort. — Le général Cathcart nommé administrateur. — La question d Oregon. —
Session le 20 mars 1846. — Le discours du trône. — Loi de milice, Liste civile.
Incident Lafontaine. — Caron, la correspondance échangée. — Explications
dans l’assemblée. — M. Lafontaine approuvé par M. Baldwin et son parti.
La- Chambre vote $18,000 à M. L. J. Papineau. — ■ Les biens des Jésuites.— Adresses au gouvernement impérial sur les conséquences du libre-échange pour le Canada. — Retraite de M. Viger. — M. Draper renouvelle ses tentatives auprès des amis de M. LafoDtaine. — • Belle conduite de la presse canadienne au milieu des difficultés.
L’étonnement fut général. Suivant la règle constitutionnelle, lord Metealfe aurait dû, aussitôt après la démission de M. Lafontaine, s’adresser an chef de l’opposition, sir Allan McNab, et lui offrir la succession. Mais c’eût été reconnaître l’existence des partis, et il avait déclaré maintes fois qu’il ne voulait pas de gouvernement de parti ; il chercha donc ses ministres dans les rangs des réformistes comme des torys. Quant à M. Daly, ce n’était pas l’homme de son choix, et il ne pouvait songer à en faire un chef de
cabinet ; tout au plus le gardait-il pour le récompenser de l’avoir préféré à M. Lafontaine et à M. Baldwin. Caractère neutre et de talents médiocres, inoffensif et de bonnes manières, M. Daly serait passé inaperçu dans l’histoire politique de ce pays si ce n’eût été de l’étrange conception qu’il s’était faite de son rôle. Il était membre de l’Exécutif et entendait l’être toujours ; ses collègues pouvaient changer, aller, venir, résigner, revenir, pour lui il restait inamovible. Il était secrétaire perpétuel de la province, et ami du gouvernement du jour. Metcalfe, dans ses dépêches, déclare toutefois que de tous les membres de son ancien conseil le seul qu’il eût aimé à garder était M. Morin dont la coopération aurait pu lui être utile.
Les ouvertures qu’il fit à M. Yiger et à M. Draper furent acceptées. C’étaient deux amis de M. Lafontaine, deux hommes éminents et deux adeptes du gouvernement responsable. Si M. Draper était un demi-converti de la veille, il n’en était pas de même de M. Yiger qui, dès le commencement, s’était fait remarquer comme un des plus chauds partisans de ce régime. Il avait prononcé sur la question, vers la fin de la première session du Parlement, un discours qui avait été très applaudi, et y avait attaché son nom comme secondeur des résolutions de M. Baldwin dont celles de M. Harrison ne furent qu’une fidèle répétition ; on le regardait à bon droit comme l’un des pères du gouvernement responsable. Aussi, rien ne saurait donner une idée de la surprise avec laquelle, dans la députation canadienne, on apprit la nouvelle de sa démarche. Tout le monde fut consterné, et dans plus d’un esprit il se glissa simultanément comme un cloute sur la sagesse de la résignation de M. Lafontaine. Après tout, M. Yiger avait pour lui un passé glorieux de services rendus et une longue expérience des
hommes et des choses, tandis que M. Lafontaine était encore un jeune homme; l’intégrité parfaite de l’un n’était pas moins à l’abri du soupçon que l’honneur de l’autre ; tous deux étaient reconnus comme dévoués corps et âme à leur nationalité ; tous deux professaient les mêmes principes et marchaient vers le même but ; comment expliquer la différence de leur conduite ? M. Viger avait blâmé les ministres de n’avoir pas observé certaines règles constitutionnelles dans leurs démêlés avec le gouverneur ; c’était évidemment pour la galerie, car il s’était abstenu d’aborder le fond même de la difficulté : on pouvait donc supposer qu’il était demeuré d’accord avec eux. Ce fut d ailleurs 1 impression qui se dégagea de ses écrits. En réalité, il eut la conviction que M. Lafontaine et ses collègues avaient poussé leurs exigences plus loin que n’autorisait la prudence ; que par là même le succès du gouvernement responsable était giavement compromis, et que c’en était fait de la cause, si Metcalfe, rebuté par les partisans de ce régime, se jetait dans les bras du parti tory. Voilà ce qui ne pouvait se dire en public et voilà cependant ce qu’il fallait -empêcher a tout prix.
Cette tâche si délicate et si difficile, M. Viger n’hésita pas à s’en charger. Il compta sans doute que sa grande réputation inspirerait tout de suite assez de confiance aux députés canadiens pour en grouper au moins un certain nombre autour de lui, et que si MM. Lafontaine et Baldwin lui refusaient d’abord leur concours, il saurait bien forcer leur adhésion en faisant triompher sous leurs yeux la cause qui leur était si chère. Hélas ! cette illusion du vieil homme d’Etat fut de courte durée. Le vide, vide douloureux, se fit à ses côtés ; personne de ses compatriotes ne put ou ne voulut le comprendre. Avec les temps nouveaux, des liens de
parti s’étaient créés qu’il n’était pas désirable de rompre ; et M. Yiger dut croire un instant qu’il marchait fatalement à un désastre s’il persistait dans son dessein. Cependant, il avait engagé sa foi à lord Metcalfe dont la sincérité apparente et les qualités personnelles l’avaient fasciné; il aurait cru d’ailleurs déserter la cause nationale en sortant du Conseil exécutif où il était seul pour la représenter : il resta. Tout de suite il devint le point de mire des attaques de la presse française ; à peine s’il se trouva un journal qui osât le défendre. Il y eut, comme on devait s’y attendre, de déplorables excès de langage ; on oublia facilement le passé déjà loin du grand patriote ; la génération présente lui en voulut de lui barrer le chemin, et on l’accusa d’ambitions séniles. Les plus emportés allèrent même jusqu’à prononcer le gros mot de trahison. Plus tard, M. Yiger, devenu octogénaire, ne parlait jamais qu’avec la plus vive émotion des injures dont ses jeunes adversaires l’avaient abreuvé à cette époque mémorable de sa fin de carrière. Non pas qu'il fût resté muet devant l’outrage, car voici dans quels termes il s’adressa à l’électorat de son comté :
“ Je puis paraître, disait-il, devant ceux qui m’ont fait “ l’honneur de m’accorder des marques de leur confiance “ dans des temps critiques, sans crainte d’être convaincu de “ l’avoir trahie. L’homme capable d’être resté dix-neuf “ mois derrière les verroux pour ne pas souscrire à des con- “ ditions qui n’étaient pas d’accord avec l’honneur de son “ pays, ni reconnaître un principe dangereux pour les droits “ comme pour les libertés de ses concitoyens, n’a pas souillé “ ses cheveux blancs par des démarches contraires à son de- “ voir. Le temps fera voir que ma conduite est de nature “ à soutenir le système du gouvernement responsable au “ lieu de l’ébranler. ”
Ce langage n’est-il pas la fière protestation d'une âme blessée jusque dans ses replis les plus intimes ? Non, ce n'est pas ainsi que parlent les ambitieux et les traîtres.
M. Neilson, un autre vétéran des glorieuses résistances du Bas-Canada à l’anglification, se sépara également de M. Lafontaine dans cette occasion, et on peut dire qu'il ne manqua à ces deux anciens chefs que le succès pour justifier leur attitude ; mais ce succès n’aurait-il pas été fatalement accompagné de divisions intestines au sein de la députation canadienne ? Peut-être ne furent-ils coupables que de la faute de leur âge en se refusant à croire qu’aux régimes nouveaux il faut des hommes nouveaux.
La conduite de lord Metcalfe reçut l’approbation du ministre des colonies ainsi que de plusieurs députés importants dans les Communes ; on fut généralement d’opinion que le régime de la responsabilité ministérielle absolue était incompatible avec l’état colonial. Vers le même temps, les parlements du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse lui votaient une adresse de félicitations ainsi que plusieurs corporations municipales du Haut-Canada. Dans ses réponses il s’étudia à marquer davantage son sentiment sur les derniers événements. Au Conseil du district de Brock, il fit connaître que les élections générales n’auraient pas lieu avant le terme fixé par la loi ; il ajouta que depuis son arrivée dans le pays, il s’était efforcé de conformer ses actes au principe du gouvernement responsable et que c’était par suite de son désir de continuer d’en agir de la sorte s’il apportait quelque délai à l’organisation de son ministère. Dans une autre circonstance, il s’exprima d’une façon encore plus claire. “ Nul gouverneur, dit-il, ne peut “ songer à administrer le gouvernement de ce pays sans “ prendre constamment l’avis de son Conseil. ”
Youlait-il par ce langage, si curieux dans sa bouche, se populariser avec le parti réformiste qui était en grande majorité dans le Haut-Canada, ou bien étaient-ee de nouveaux gages qu’il donnait à M. Viger de la sincérité de ses vues sur l’adoption du principe de la responsabilité ministérielle; ou bien encore brisait-il il dessein avec le parti tory afin de montrer aux réformistes des deux provinces qu’il était de leur intérêt de se rallier à son cabinet ?
Quoi qu’il en soit, cette évolution de lord Metcalfe, en la supposant vraie, est intéressante à observer ; (die serait même de nature à faire croire qu’en définitive c’était bien plus au personnel qu’aux doctrines politiques de son ancien ministère qu’on devait attribuer la crise qui lui avait permis de s’en débarrasser.
Aux polémiques passionnées des journaux réformistes des deux provinces se joignit bientôt l’agitation produite par les assemblées publiques. Dans le Bas-Canada le mot d’ordre fut de ne pas se laisser diviser, et il fut observé d’une façon admirable. Pas un seul partisan de M. Lafontaine ne se détacha, malgré les efforts tentés auprès de plusieurs par M. Viger d’abord, puis par M. Draper. Une élection, qui eut lieu à Montréal vers le mois d’avril 1844, tourna au profit du candidat réformiste; et il fut lacile de provoir le sort réservé aux successeurs de M. Lafontaine, à tout le moins dans cette province. Résolu à faire une dernière tentative, lord Metcalfe, rendu à Montréal depuis le 24 juin, offrit successivement à quatre avocats canadiens h' portefeuille de procureur général ; tous déclinèrent la charge sous un prétexte ou sous un autre. Il se déclara prêt rappeler M. Morin ; rien ne fit. On était à la fin de l’été, et la crise durait depuis plus de huit mois ; prolonger cette situation davantage pouvait devenir dangereux pour la sécu-
rité publique : il fallait agir. Enfin, M. James Smith, avocat de Montréal, consentit à être procureur général du Bas- Canada, et le gouverneur put annoncer au ministre des colonies qu’il avait réussi à former son Conseil.
Le 2 septembre 1844, la Gazette Officielle publia la liste suivante : M. D. B. Viger, président du Conseil exécutif ; M. James Smith, procureur général du Bas-Canada.
M. D. B. Papineau, commissaire des terres de la couronne.
M. D. Daly, secrétaire provincial.
M. W. R. Draper, procureur général du Haut-Canada.
M. A. N. Morin, receveur général.
Sans doute, lord Metcalfe aurait pu, bien avant cette date, se fabriquer un Exécutif quelconque ; mais il s’était flatté d’entraîner une bonne partie des députés canadiens à la suite de M. D. B. Viger et il comptait un peu sur son prestige personnel pour y aider. Déçu dans cet espoir, il résolut d’en appeler au peuple par des élections générales. C’était, une suprême et dernière ressource. A tout événement, la situation dans le Bas-Canada ne pouvait être pire, et le Haut-Canada semblait lui promettre d’amples compensations. Non pas que le parti réformiste y fût resté oisif; mais la perte de la capitale, le bill des sociétés secrètes, la loi de l’Université de Toronto et les amendements au bill municipal proposés par M. Baldwin furent exploités par les torys contre celui-ci, et causèrent un revirement d’opinion dont Metcalfe sut habilement tirer profit.
Les brefs d’élection portant la date du 23 septembre étaient rapportables le douze novembre ; ce fut par conséquent une campagne de deux mois pendant lesquels le pays fut en proie à une agitation extraordinaire.
Le parti réformiste triompha partout dans le Bas-Canada, excepté ,à Montréal où MM. Drnmmond et le Dr I\ Beaubien succombèrent à la violence et à la fraude organisées contre leur candidature. Leurs adversaires, MM. DeBleury et Moffatt, furent élus à de faibles majorités. Mais cet avantage douteux remporté par le gouvernement fut largement escompté par la double défaite de M. D. L. A iger, dans Richelieu et dans le comté de Montréal. M. Neilson, à Québec, M. Noël, dans Lotbinière, AI. Barthe dans A'amaska, et Cuvillier à. Laprairie, qui s’étaient à titres divers montrés sympathiques à la nouvelle administration ne puient non plus se faire réélire. Quant a Al. Lafontaine, il rem porta son élection d’emblée dans Terrebonne ainsi que AI. Morin dans les deux comtés à la fois de Bellechasse et du Saguenay. La victoire du chef du parti canadien fut particulièrement sensible au gouverneur, et il s’en plaignit avec amertume.
Dans le Haut-Canada, les élections furent, au contraire, presque toutes favorables à la politique de lord Aletcalfe ; Al Al. Hincks et Dunn, anciens ministres, furent battus, et c’est à peine si AI. Baldwin réussit à sortir de la melée à la
tête d’une dizaine de ses partisans.
Aussi bien la lutte dans le Haut-Canada ne s’était pas faite entre les deux partis politiques, réformistes d’un côté et torys de l’autre ; on l’avait à dessein transportée sur un autre terrain. Profitant de ce que dans les rangs du parti réformiste se trouvaient un certain nombre de démagogues et d’annexionnistes, les adversaires de AL Baldwin le représentèrent, lui et ses collègues, comme des ennemis déclarés de la Constitution britannique. On répandit que c’était à la suite des résistances de lord Aletcalfe a leurs empiétements qu’était venue la crise ; est-ce que le ministère Lafontaine
ne renfermait pas (les hommes qui avaient quelques années auparavant tenu tête aux soldats de Sa Majesté ? Quoi d’étonnant à ce que les mêmes individus fussent aujourd’hui ligués contre le représentant de la mère patrie ? Et ce groupe nombreux et compact de Canadiens qui marchaient derrière M. Lafontaine, pouvait-on oublier qu’il était composé de la fine fleur de cette population française dont la nationalité avait été signalée, par lord Durham, comme l’obstacle le plus vivace et le plus menaçant pour la suprématie anglaise dans la colonie ? M. Baldwin n’avait pas su se soustraire à l’influence de ces Canadiens, et il leur avait sacrifié les intérêts de sa province. Tel était le sujet fécond des déclamations de la presse tory du Haut-Canada ; ce fut surtout le thème des pamphlets du Révérend Egerton Ryerson, écrivain de mérite et exerçant une grande influence parmi les méthodistes dont il était une des lumières. 'Ses écrits, répandus à profusion, ne contribuèrent pas peu à populariser la cause du gouverneur parmi les sectes dissidentes restées hostiles jusque-là aux torys de l’église anglicane. L’année suivante, lord Metcalfe récompensa un si beau zèle en nommant M. Ryerson surintendant de l’instruction publique dans le Haut-Canada.
A la veille des élections, parut un journal tout dévoué au parti réformiste, c’était le (HoU, sous la direction de M. George Brown. Violent, sans littérature, frappant à tort et à travers comme un sourd, ce journaliste se fit remarquer par la vigueur impétueuse de ses attaques. Il contrebalança dans une certaine mesure l’effet des harangues du prédicant méthodiste ; mais l’opinion publique était déjà détournée du programme de M. Baldwin et rien ne put la ramener.
Le parlement s’ouvrit à Montréal le 23 novembre 1844.
La députation avait été presque toute renouvelée, et parmi les figures nouvelles on remarquait MM. Chauveau, Drummond, Cauclion, le Dr W. ISTeilson, du Bas-Canada, John A. Macdonald, Henry Smith, de Frontenac, M. Beverly-Robinson et Ogle A. Gowan, du Haut-Canada.
Le choix de l’orateur mit les partis en présence. Sir Allan McNab fut proposé par le procureur général Smith, et M. A. Morin par le colonel Price. L’objection principale soulevée contre le premier de ces candidats fut son ignorance du français, tandis que M. Morin était versé dans les deux langues ; mais un député du Haut-Canada, M. Emmatinger, prétendit que la chose n’était pas nécessaire parce que la Chambre était anglaise de droit et de fait ; et un certain nombre saisirent cette occasion de manifester leur désapprobation des actes du ci-devant cabinet Lafontaine. MM. Chauveau et Cauclion revendiquèrent avec énergie le droit pour les Canadiens d’être entendus dans leur langue. Après un débat assez animé, sir Allan McNab l’emporta sur son concurrent par une majorité de 3 voix seulement ; ce vote indiqua la formation du nouveau ministère.
Dans le discours du trône que vint prononcer le lendemain (29) lord Metcalfe, la Chambre fut invitée à s’occuper d’amender le système d’instruction publique dans les deux provinces, à perfectionner les lois municipales, à établir une loi générale de milice, à passer un bill concernant l’Université de King’s College et à améliorer les voies de communications. Le gouvernement de Sa Majesté avait accueilli favorablement la demande du parlement canadien d’abroger l’acte d’Union en ce qui touchait à la liste civile, et se rendrait à ses désirs dès qu’il aurait pourvu par une loi à une rémunération équitable des fonctionnaires publics intéressés. Puis, lord Metcalfe terminait en disant qu’il cou-
tinuerait d’exercer les devoirs de sa charge “ suivant les “ principes reconnus de notre constitution provinciale et « de manière à satisfaire les vœux et les besoins du peuple. ”
C’était tout. Tant il est vrai d’observer que les discours du trône ont été de tout temps plutôt remarquables par ce qu’ils ne disent pas que par ce qu’ils disent. L’opposition se chargea de combler cette lacune, et M. Baldwin proposa plusieurs amendements dans l’un desquels il invitait la Chambre à déclarer comme attentoire à la Constitution, nuisible aux intérêts de la Couronne et dangereux pour les libertés du peuple, l’avis qui avait été donné au gouverneur d’administrer les affaires de l’Etat avec un seul ministre pendant plusieurs mois. La discussion occupa la Chambre pendant plusieurs jours et fut conduite avec une rare vigueur par MM. Baldwin, Lafontaine, Aylwin, Morin et Neilson. Interpellés à plusieurs reprise pour savoir si en devenant conseillers exécutifs les nouveaux ministres avaient entendus être consultés par le gouverneur sur les question i de législation et d’administration, ils restèrent muets comme la tombe.
Le solliciteur général Sherwood prit la parole et reprocha aux Canadiens de suivre aveuglément leurs chefs sans rien comprendre aux choses de la politique ; M. Lafontaine défendit d’une voix émue ses compatriotes qui, ditil, ne le cèdent aux autres races ni en intelligence, ni en dignité, ni en instruction, ni en indépendance de caractère. « Dans tous les cas, ajouta-t-il, avec un geste de dédain, “ quand ils vont au scrutin ils votent pour un des candidats « et non pas pour le gouverneur comme cela s’est vu dans le “ Haut-Canada. ”
M. Baldwin se montra, durant ces débats, supérieur à luimême, presque l’égal de M. Lafontaine ; il prit la parole
plusieurs fois et fut écrasant. Il s’attaqua surtout à M. D. B. Papineau qui avait approuvé la retraite de ses chefs et qui, malgré cela, avait accepté de les remplacer.
M. Papineau était le frère de l’ancien orateur du Bas- Canada ; sa surdité l’avait éloigné des affaires et nuisait à son mérite. Il avait consenti à partager la fortune politique de son cousin M. D. B. Viger, et il protesta sans cesse de son attachement au principe de la responsabilité ministérielle. Il avait regretté la démission des ci-devant ministres, mais tout en leur restant fidèles jusqu’au bout, il avait fait taire son sentiment personnel afin d’éviter une scission. Maintenant qu'il avait accepté de les remplacer, il prétendait l’avoir fait sans violer aucun des principes de sa vie politique. On aurait avant peu, disait-il, occasion de le juger sur les actes. Ce même langage, M. D. B. Viger l’avait déjà tenu en d’autres circonstances.
Du côté ministériel les beaux parleurs étaient rares. Le procureur général Smith manquait absolument de connaissances parlementaires ; le solliciteur général Sherwood, qui avait été fait conseiller après les élections ainsi que W. B. Robinson, avait le débit facile et abondant, mais il était vulgaire de raisonnement et de façons., M. Daly était complètement privé de parole, ce qui ne nuisait pas, dans son esprit du moins, à ses fonctions de secrétaire provincial perpétuel ; quant à M. Viger, il se trouvait en dehors de la Chambre.
L’adresse fut enfin votée par 42 voix contre 36 ; c’était un gain de trois voix sur le vote du choix de l’orateur; mais avec une majorité aussi faible le gouvernement allait se trouver constamment exposé à des risques et à des surprises que lord Metcalfe n’aurait pas trop de tout son temps pour conjurer. Durant cette session, qui dura quatre mois,
le ministère ne parvint à se maintenir qu'à force d’expédients, et lord Metcalfe pour le sauver dut adopter la tactique et les manœuvres d'un simple chef de parti ; c'est du moins ce que nous apprend M. Kane, son biographe. Cependant, nous serions injuste si nous refusions de reconnaître qu’en dehors de la politique il se montra plein de bienveillance envers nos compatriotes dont il paraissait rechercher l’estime. Les démarches personnelles qu’il ht pour obtenir la grâce d'un bon nombre de Canadiens exilés à la suite des troubles de 1837-38 méritent assurément toute notre gratitude.
Le 17 décembre, M. Lafontaine proposa que la Chambre s'adressât ià Sa Majesté pour demander une amnistie générale en faveur de toutes les personnes accusées de délits politiques durant cette mémorable époque ; l’adresse fut votée à l'unanimité. Le gouverneur, ayant été prié de la transmettre en Angleterre, répondit qu'il le ferait, mais que les vœux de l'Assemblée avaient été anticipés, car tous ceux qui jusque-là avaient fait appel à la clémence royale avaient été graciés ou devaient l'être. Néanmoins, le ministre des colonies, par dépêche du 31 janvier suivant (1845), s'empressa d’informer la Chambre que Sa Majesté avait accordé l’amnistie sollicitée.
A ce propos, il n’est pas sans intérêt de rappeler qu'une semblable adresse avait été votée par l’Assemblée législative pendant la session de 1841. An lieu de l'expédier au Bureau Colonial, comme c'était son devoir, Sydenham l’avait gardée parmi ses papiers. On ne découvrit la chose que sous l’administration de Bagot, de sorte que l’adresse mit plus d’un an à parvenir à sa destination. Le ministère Lafontaine appuya fortement cette action de la Chambre et réussit à obtenir du gouvernement impérial la déclara-
tion (lue, tout en réservant pour plus tard 1 amnistie qu on lui demandait, la Reine traiterait avec la plus grande indulgence les cas particuliers qui seraient portés à sa connaissance et que sir Charles Ragot serait informé en conséquence. Les mêmes instructions furent transmises h sir Charles Metcalfe. Les procès politiques commencés autrefois contre MM. Papineau, O’Callaghan et T. S. Brown furent abandonnés en 1843, à la demande de M. Lafontaine, qui n’avait pas hésité à mettre son portefeuille en jeu pour décider le gouverneur. Et ainsi s’accomplissait graduellement l’œuvre de réparation publique envers les malheureuses victimes d’une insurrection dont la politique coloniale anglaise avait été la cause première.
La question de la langue française n’avait pas cessé un seul instant d’occuper l’esprit des députés canadiens depuis la proclamation de l’acte d’Union. C’était une flétrissure nationale que tous, dans leur âme, ils avaient juré de faire disparaître de la nouvelle Constitution. De temps à autre, à propos de l’élection de l’orateur, au sujet d’un discours prononcé en français, sur la demande de faire traduire une proposition déposée devant la Chambre, une altercation s’élevait brève, orageuse, violente entre quelques-uns de nos représentants et leurs collègues anglais. Cependant l’opposition, de brutale qu’elle s’était montrée tout d’abord, avait fini par mollir ; sauf un petit nombre de fanatiques, la Chambre s’accoutumait peu à peu au français. La traduction des lois se faisait régulièrement par des fonctionnaires nommés par le gouvernement ; on en était venu à exiger presque de l’orateur la connaissance des deux langues, et il n’était pas rare maintenant de voir, au beau milieu d’un discours ou d'une discussion anglaise, se lever un homme du Bas-Canada qui éveillait tout à coup la curiosité
par des observations présentées dans nue langue pleine d'harmonie, mais étrangère à la plupart. On écoutait pendant un instant ; les délicats applaudissaient la musique après que le virtuose avait repris son siège et le débat reprenait lourd, monotone, ennuyant, juste à l’endroit où la première phrase française, l’avait arrêté. M. Chauveau fut, sans s’en douter peut-être, un des principaux apôtres du changement. Jeune, lettré, éloquent, de bonne tournure, ses discours captivèrent l’Assemblée du premier coup. Les Anglais se délectaient ù l’entendre, tant sa voix était agréable et son geste sympathique ; il ne parlait jamais qu’en français. De telle sorte que lorsque le chef du parti canadien demanda la restauration de cette langue au rang de langue officielle, les plus gros préjugés se trouvaient déjà plus qu'à moitié fondus, et la majorité anglaise ne fit pas trop mauvais accueil à la proposition. Le 9 décembre, M. Lafontaine saisit la Chambre de la question par le vote d’une adresse demandant communication de la correspondance qui avait pu être échangée à ce sujet entre le ministre des colonies et le gouverneur général. Quatre jours après, 1a. discussion allait s’engager sur la réponse de lord Metcalfe quand M. D. B. Papineau se leva pour donner avis que, le 20, il proposerait de voter une adresse à Sa Majesté la priant de faire abroger la disposition de l’acte d’Union qui proscrivait l’usage de la langue française dans la législature. C’était ni plus ni moins le ministère qui s’engageait par la bouche d’un de ses membres, et qui prenait l’iuitiative de ce grand acte de justice ! M. Papineau en fut chaudement félicité par M. Lafontaine et par tous nos amis. Le biographe de lord Metcalfe nous apprend toutefois que ce ne fut pas sans difficultés que MM. Viger et Papineau l’amenèrent à leurs vues sur cette question, le gouverneur
ayant reçu du Bureau Colonial défense expresse de consentir à une pareille mesure. Le 20 février, l’adresse fut votée par la Chambre sans opposition aucune, mais ce ne fut que trois ans après, en 1848, que la langue française fut officiellement mise au même rang que l’anglais.
Les excès de tout genre qui avaient signalé plusieurs élections absorbèrent l’attention de la Chambre pendant un temps considérable ; pas moins de dix-huit pétitions furent présentées demandant l’invalidation d’autant d’élections ; mais comme le gouvernement était trop faible pour imposer sa volonté, il n’y eut pas grand chose de fait.
M. D. B. Papineau introduisit deux mesures du plus grand intérêt pour le Bas-Canada, l’une concernant l'instruction publique, l’autre le système municipal. Toutes deux avaient été préparées et en grande partie rédigées par M. Morin qui les avaient présentées à la Chambre durant la session précédente ; c’est d’ailleurs ce que M. Papineau s’empressa de reconnaître à la première occasion. Un comité spécial fut institué pour étudier les amendements proposés à la loi scolaire de 1841, et tous les députés canadiens sans distinction de partis travaillèrent sérieusement à pendre le système aussi complet que possible. On enleva le contrôle des écoles aux autorités municipales pour en ini estir le surintendant et les commissaires élus par le peuple ; et, comme dans la majorité des cas, le curé de la paroisse était élu commissaire, il s’ensuivit que de fait l’école élémentaire fut placée sous la saine et intelligente direction du clergé. L’impôt scolaire fut, il est vrai, rendu obligatoire, mais les arrondissements eurent la faculté de s’en affranchir en prélevant par souscriptions volontaires la somme nécessaire au maintien de l’école, c’est-à-dire la moitié du subside accordé à chaque corporation par la législature suivant le chiffre de sa population.
La nouvelle loi municipale abrogeait la fameuse Ordonnance du Conseil spécial et, prenant la paroisse ou le townsliip comme unité, y établissait un Conseil de sept personnes élues par le peuple. Le Conseil à son tour élisait son Maire, et possédait à peu près les mêmes attributions que les conseils de district de Sydenham. De cette manière tout le système, au lieu de prendre naissance clans l’autorité déjà établie, fut tiré du peuple dont il devenait la créature. Malgré beaucoup d’imperfection de détails, le bill passa sans opposition.
Il n'en fut pas de même d’une proposition du ministère de faire voter par la Chambre une somme de quarante mille louis pour indemniser ceux qui avaient souffert des troubles de 1S37 et 1838 dans le Haut-Canada. M. Lafontaine s’éleva avec force contre l’injustice faite à tous ceux qui, dans le Bas-Canada, avaient subi les mêmes pertes dans les mêmes circonstances ; pourquoi ne pas étendre cette indemnité aux mêmes victimes dans les deux provinces ? Pourquoi en favoriser une et méconnaître le droit de l’autre ? M. D. B. Papineau, pour toute explication, répondit que le gouvernement n'avait pas pu s’occuper du Bas-Canada parce qu’il manquait absolument de renseignements sur les dégâts commis pendant l’insurrection, mais que c'était son intention de nommer sans délai une commission à cet effet. L'amendement de M. Lafontaine fut repoussé à une majorité de 13 voix ; le vote fut de 30 contre 43.
Malgré toute la vigilance et les soins de lord Metcalfe, le cabinet faillit recevoir son coup de mort sur le bill universitaire de M. Draper. M. W. Beverley Robinson, inspecteur général, envoya sa résignation, M. Sherwood menaçait d’en faire autant, et la catastrophe aurait eu lieu sans la défec-
tion de six députés de l’opposition qui votèrent avec M. Draper. Un fait qui démontre les surprenantes volte-face que la politique exhibe quelquefois, c’est que M. Draper avait été l’adversaire le plus ardent de ce même projet de loi lorsqu’il avait été présenté à la dernière session par M. Baldwin ; il est vrai que M. Draper n’était à cette époque qu’un membre du Conseil législatif et qu’aujourd’hui, depuis la fin de février, il occupait un siège dans la Chambre d’Assemblée. Justement alarmé du danger auquel le gouvernement venait d’échapper, M. Draper retira son bill après la deuxième lecture, c’est-à-dire après en avoir fait accepter le principe par la Chambre ; la question religieuse lui avait barré le chemin. Comme deux dénominations seulement devaient bénéficier de la création de la nouvelle université, les autres sectes avaient protesté avec véhémence contre l’exclusion dont elles étaient l’objet, et leurs plaintes avaient trouvé un écho sympathique dans la députation du Haut-Canada. Les nôtres s’étaient aussitôt désintéressés d’une loi qui ne concernait le Bas-Canada en aucune façon ; ils affectaient généralement de laisser leurs collègues de l’autre province régler à leur guise les questions qui les touchaient exclusivement. Ainsi, durant la même session, tous les députés canadiens prêtèrent leur concours à la majorité du Haut-Canada pour l’aider à repousser une loi qui, à l’encontre des vœux de la population, décrétait l’abolition du droit d’aînesse. Sous la forme attirante d’égards courtois, M. Lafontaine faisait ainsi entrer peu à peu dans les mœurs parlementaires le principe fédératif dans lequel il plaçait le salut de notre nationalité.
La discussion du budget fournit l’occasion à M. E. P. Taché, plus tard sir Etienne, de révéler son importance.
Déjà sur le bill scolaire de M. D. B. Papineau, il avait prononcé un discours qui avait attiré l’attention ; mais il fut surtout applaudi lorsque, chiffres en main, il démontra que le Bas-Canada, depuis 1841, ne recevait qu’une minime fraction des travaux publics, tandis que le Haut-Canada était gorgé des faveurs ministérielles. Et pourtant, n’était-il pas de l’intérêt général que les grandes entreprises qui avaient pour but d’améliorer les voies de transport fussent poussées avec la même activité, en même temps dans les deux provinces ? A quoi serviraient les canaux du Haut-Canada si on négligeait les débouchés maritimes du Saint-Laurent ? Les journaux du temps s’accordèrent à dire que le député de L’Islet venait de prendre place aux premiers rangs des hommes politiques du pays.
Nous ne devons pas omettre de raconter ici que le gouverneur général, qui n’avait été jusque-là que sir Charles Metcalfe, reçut en décembre (1844) une dépêche du ministre des colonies, en date du 2, dans laquelle ce dernier lui annonçait que pour reconnaître ses services Sa Majesté l’avait créé pair d’Angleterre. Au mois de février, la Chambre lui vota une adresse de félicitations.
Enfin le 29 mars, le parlement fut prorogé après une longue session pendant laquelle le ministère Draper -Viger ne s’était maintenu que par une faible majorité des représentants du Haut-Canada. Malgré tout, 1a. cause du gouvernement responsable n’avait rien perdu de sa force ; c’était à qui des députés en vue témoignerait davantage de son adhésion à cet article du programme réformiste, et on avait vu à maintes reprises M. Draper et ses collègues se déclarer les partisans sincères du système de la responsabilité ministérielle telle que définie par les résolutions
Harrison du 3 février 1841. D’ailleurs, le gouverneur général en était arrivé à regarder comme impossible de revenir à l’ancien ordre de choses. Ecrivant le 4 avril 1845 à lord Stanley, pour lui rendre compte de la situation, il se lamentait sur les difficultés qu’il éprouvait à former un ministère qui réunît toutes les qualités voulues. “ Pendant neuf “ mois, dit-il, j’ai travaillé sans résultat à former mon Con- “ seil et j’en suis encore à l’heure qu'il est à chercher par- “ tout un inspecteur général et un solliciteur général pour “ le Bas-Canada. ” Il rend son prédécesseur Sydenham responsable de tous ces embarras ; puis, il fait l’aveu suivant : “ Je ne vois pas de possibilité de détruire la supréu matie cle fait que ce système a conférée à la Chambre élec- “ tive, ni de vaincre les obstacles qui en résultent pour l’ad- “ ministration de la chose publique. ” Il est malade et un horrible cancer à la figure lui a déjà mangé un œil ; il n’hésiterait pas à demander d’être remplacé s’il était sûr que le Conseil exécutif qu’il a formé pouvait traverser victorieusement les sessions à venir. “ Mais, ajoute-t-il, je ne serais “ pas content de moi, si en me retirant je laissais à mon “ successeur une situation aussi embrouillée; c’est pourquoi “ je resterai à mon poste tant que j’aurai quelque espoir “ de rendre service à Sa Majesté et de faire du bien à cette “ colonie. ”
Le 13 mai suivant, il adresse une autre dépêche au ministre des colonies dans laquelle il lui fait part de ses appréciations sur les différents partis politiques du pays, sur leurs tendances respectives, sur leurs chefs et sur la probabilité de changements ministériels. Metcalfe était loin d’être un homme d’Etat ni un penseur. Ses lettres sont diffuses ; il se répète souvent, et toute sa science politique se résume à quelques axiomes de fonctionnaire zélé. Manquant d’é-
nergie, il subissait l’impression de son entourage. Dans la longue dépêche que nous avons sous les yeux, il représente le peuple canadien comme profondément atteint de désaffection envers le gouvernement britannique et n’ayant pas d’autre ambition que de régner en maître dans le Bas- Canada. Le bien qu’on lui a fait depuis quelques années, places de ministres à ses chefs, nominations à des charges considérables, amnistie accordée aux exilés, tout cela n’a servi, dit-il, qu’à rétablir une tranquillité apparente et toute de surface. “Je conseillerais, poursuit-il, de conti- “ nuer à traiter cette population avec justice, mais les fa- “ veurs ne devraient être dispensées qu’à ceux qui feraient “ preuve de dispositions loyales envers le gouvernement de “ Sa Majesté. ”
Il est évident que lord Metcalfe, pour se livrer à un tel commérage, n’avait jamais pris la peine de se renseigner sur l’histoire du Bas-Canada ; il ne sait rien du caractère et des mœurs, ni de l’esprit de ses habitants, et semble ignorer tout à fait ce qu’en a dit le rapport de lord Durham. Il s’est laissé persuader qu’il avait affaire à une population impatiente du joug de la métropole et épiant le moment favorable pour le secouer. Il n’a pas voulu voir que les Canadiens cherchaient et ne demandaient pas autre chose que de jouir de la plénitude de leurs droits cle sujets britanniques, et que la justice et les libertés qu’ils réclamaient pour euxmêmes, ils les réclamaient également pour leurs concitoyens de race et de langue différentes. Raisonnant à faux, rien d'étonnant que Metcalfe se soit laissé aller aux conséquences les plus erronées, et il calomnie grossièrement le clergé catholique lorsqu’il le représente comme généralement imbu des mêmes sentiments de déloyauté que le reste de la population.
“ L’opposition haut-canadienne dans l’Assemblée, écrit-il,
“ se compose d’un petit nombre de députés groupés autour “ de M. Baldwin. Ce parti numériquement faible dans la “ législature compte beaucoup d’adliérents dans presque “ toutes les divisions électorales du Haut-Canada, et quoi- “ que aux dernières élections il ait été battu dans maint “ comté, il a suscité une opposition formidable à plus d’un “ candidat heureux. On rencontre toute espèce d’hommes “ dans ce parti ; il y en a d’honnêtes et de loyaux sans “ doute, mais il est certain que tous les mécontents de la “ province s’y sont réfugiés. La plupart détestent le gou- “ verneur. ” N’est-ce pas que ce dernier trait est absolument typique ?
Quant à la majorité ministérielle, elle aurait, suivant lui, toute chance de se maintenir et même d’augmenter si les esprits étaient plus prudents, s’il y avait plus de désintéressement et plus d’entente entre les membres. Les ministres n’exercent aucun contrôle sur leurs partisans ; lors de la crise, ceux qui étaient opposés au programme de MM. Lafontaine et Baldwin se sont ralliés non pas à M. Draper, mais au gouverneur lui-même, “ tant par sentiment “ de loyauté envers Sa Majesté que par haine contre ses “ ennemis ”, — et la lutte s’est faite aux élections entre ceux qui appuyaient le gouverneur d’un côté et ceux qui approuvaient les ministres démissionnaires de l’autre. M. W. Beverley Bobinson fut appelé à représenter cet élément conservateur dans le Conseil ; mais sa résignation sur la question du bill ministériel universitaire a renouvelé les embarras, et il est probable que la division se mettra dans les rangs ministériels à la prochaine réunion des Chambres. Comment l’empêcher ? A cette question que se pose le gouverneur général, il répond avec un cynisme qui serait éhonté s’il n’était pas inconscient.
“ Mon opinion, dit-il, est qu’il faudrait employer tous les “ moyens légitimes pour conserver la majorité existante ; “ une fois ce résultat obtenu, les adversaires du gouverne- “ ment se convaincraient de l'inutilité de leur opposition “ factieuse, et la division ne tarderait pas à se mettre dans “ le parti français. ”
Il ne faut pas oublier que la dépêche volumineuse dont nous donnons ici l’analyse était confidentielle et destinée à n’être lue que par le ministre des colonies ; cette considération explique jusqu'à un certain point peut-être le sans-gêne et la criminelle légèreté avec laquelle Metcalfe parle des hommes et des choses.
“ Le parti canadien, continue-t-il, semble convenir que “ le Haut-Canada devrait être gouverné par la majorité du “ Haut-Canada, c’est aussi sa prétention qu’il en devrait “ être de même du Bas-Canada, et alors l’effet serait d’y “ noyer complètement le parti anglais et d’établir la domi- “ nation française, ce qui est le but vers lequel tendent tous “ ses efforts. Si cette proposition était agréée du parti tory “du Haut-Canada, le parti canadien serait prêt à une al- “ liance; mais, à mon sens, c’est chose absolument inadmis- “ sible, et par conséquent impraticable. Peut-être serait-il “ possible d’induire quelques membres du parti français “ à entrer dans le Conseil exécutif ; mais ce ne serait en “réalité que s’assurer de leur appui individuel. Il se peut “ néanmoins que de telles conversions soient désirables “ quand elles n’auraient pas d’autre effet que de diviser un “ parti dont l'objet et les motifs sont des plus coupables. ”
Après avoir fait part à lord Stanley du peu d’espoir qu’il entretient touchant les dispositions des Irlandais et des Ecossais, Metcalfe conclut subitement que “ la colonie peut “ parfois être regardée comme un vaste camp formé près-
“ que en entier d’adversaires du gouvernement de Sa Ma- “ jesté. S’il surgit quelque question, comme par exemple “ la liste civile à propos de laquelle les intérêts de la mé- “ tropole et de la province semblent en conflit les uns avec “ les autres, on voit immédiatement le peuple en masse se “ ranger contre la métropole. Tout ce qui touche aux intérêts immédiats de la colonie provoque un zèle remar- “ quable ; au contraire on traite avec une froide indiffé- 11 rence tout ce qui regarde l’intérêt de la mère patrie, enii core que la province y puisse être concernée comme partie “ de l’empire britannique. Ce sentiment s’est affirmé dans *l le mauvais vouloir dont la Chambre a fait preuve à propos “ d’une loi de milice ; il s’est révélé encore dans son refus “ d’accorder la franchise de la douane aux fournitures des il régiments de Sa Majesté ; il est apparent dans le retard « apporté à rembourser les avances faites par les autorités <i impériales à la colonie', en un mot, on le constate généra- « lement dans l’intention bien arrêtée du peuple de la colou nie de rejeter sur la mère patrie tous les fardeaux dont il il n’aime pas à se charger. Inutile de se dissimuler que “ ce sentiment se manifeste dans toutes les occasions ; il “ n’est, pas l’apanage de tel ou tel parti en particulier, on “ le rencontre chez tous au même degré. Ajoutez, en outre, “ qu’il est favorisé par le nouveau système qui met les fonc- “ tionnaires civils dans une dépendance beaucoup plus il grande de la Chambre que de la Couronne, et vous con- “ viendrez que le représentant de Sa Majesté a besoin u d’exercer une vigilance extrême s’il veut sauvegarder les “ droits de sa charge mal protégés par un Exécutif qui ne ■“ s’en soucie guère, sauf le secrétaire. ”
Notons en passant que Son Excellence, qui ne cesse d’accuser les Canadiens de désaffection sans jamais en fournir
la preuve, fait ici un singulier étalage des motifs qu’il aurait de suspecter le loyalisme des Anglais s’il n’était pas aveuglé par ses préjugés.
Plus loin, lord Metcalfe confesse que le principe de la responsabilité ministérielle est définitivement inscrit sur le programme des deux partis qui se disputent le pouvoir, et que la seule différence qui les sépare consiste dans la manière de l’appliquer. Il finirait lui-même par s’y résigner si la majorité de la Chambre voulait ne lui donner que des conseillers dont le dévouement aux intérêts de la Couronne fût au-dessus du soupçon. Il refusera certainement les autres, et courra même le risque d’un conflit avec la branche populaire plutôt que de confier les charges les plus hautes de l’Etat à des hommes en qui il n’aura pas confiance. Prévoyant non sans raison qu’un changement de gouverneur pourrait tout compromettre, il ne démissionnera qu’à la dernière extrémité.
Telle est cette dépêche où les mêmes idées se répètent avec une monotonie fatigante, où les mêmes craintes se retrouvent à chaque instant, où la même impuissance intellectuelle à comprendre la situation se révèle avec une désespérante fixité.
Ce devait être néanmoins le testament politique de son auteur. Lord Stanley lui répondit le 18 juin et l’encouragea fortement à persister dans la voie où il était entré. “ Sur- “ tout, lui disait-il, en terminant, faites bien comprendre à “ votre Conseil, quoique pareil avis de ma part semble extraordinaire, tout le danger qui pourrait résulter d’une “ scission du parti conservateur actuel, car on verrait alors “ revenir au pouvoir des hommes sans scrupules, prêts à “ sacrifier les intérêts britanniques à leur ambition person- “ nelle. ”
Ou comprend facilement qu'ainsi appuyé lord Metcalfe ait persévéré dans sa manière de voir et d'administrer le gouvernement de Sa Majesté. Vers le même temps, la discussion du système de la double majorité passionnait les esprits dans le Bas-Canada. Corollaire du principe de la responsabilité ministérielle, ce système d’après ses partisans consistait dans la formation d'un Conseil exécutif composé d’hommes désignés par la majorité dans chaque province. En s’y ralliant les Canadiens couraient peut-être le risque de tourner le dos à M. Baldwin et aux quelques amis qui leur étaient restés fidèles dans la mauvaise fortune ; mais le parti réformiste avait-il conservé le droit de formuler un tel reproche, lui qui, dans presque toutes les occasions, avait fourni au ministère Draper-Viger l'appoint de sa majorité ? D’autres, tout en approuvant la théorie, hésitaient devant les conséquences plus que douteuses d’une rigide application. Il répugnait à leur sentiment d’honneur de rompre avec M. Baldwin dont, après tout, les partisans pouvaient revenir aux élections prochaines plus nombreux, plus sympathiques, plus disciplinés que jamais. Le vent était aux libertés populaires, et qui sait ? lord Metcalfe serait peut-être le dernier gouverneur de son école. Tout l’indiquait ; son peu de succès, une crise chronique dans son gouvernement, un revirement probable d’opinion en Angleterre, les précédents déjà établis par Sydenham et par Bagot, et enfin la dislocation de la faible majorité qu’il avait réussi à grouper autour de son cabinet. Sur ces entrefaites, M. Viger parvint à se faire élire dans les Trois- Rivières au mois de juillet ; M. M. Cayley fut nommé en août suivant inspecteur général des comptes à la placide M. Robinson et mit six mois à se procurer un siège en parlement. Il fut question de M. J.-E. Turcotte, ancien dé-
puté des Trois-Rivières et ami de M. Viger, comme solliciteur général du Bas-Canada, mais la place échut à M. André Taschereau, magistrat de police de Québec, qui fut élu dans Dorchester. Plusieurs crurent apercevoir dans les élections de M. Viger et de M. Taschereau une certaine réaction dans l’opinion publique contre M. Lafontaine ; il n’en était rien. Tout le monde continuait de vouloir le gouvernement responsable, mais comme le ministère s’était montré avare de travaux publics dans le Bas-Canada, on avait manœuvré de façon à obtenir certaines améliorations locales dont le public avait grand besoin. Rien de plus. Il était évident, malgré tout, que quelque chose se tramait dans certains cercles officiels. Personne ne savait au juste ce qui en était, mais une rumeur discrète parlait de tentatives faites auprès des chefs pour amener une coalition ; on citait tout bas des noms, et on se livrait aux plus inquiétantes combinaisons. Ce qui était certain pour tous, c’est que lord Metcalfe et M. Draper remuaient ciel et terre pour tâcher de grossir leur majorité et s’assurer l’avenir qui se montrait gros de menaces.
Au mois d’octobre, M. L. J. Papineau, ancien orateur de l’ Assemblé législative du Bas-Canada, revint dans le pays. Parti pour l’étranger au moment où l’insurrection de 1837 battait son plein, il avait profité de l’amnistie, et son retour éveillait dans les esprits les plus consolantes idées. Il serait, personne n’en doutait, une recrue puissante pour le parti réformiste qui, sur un terrain nouveau, continuait les mêmes luttes nationales où lui-même avait acquis autrefois tant de renom et de popularité ; aussi, de nombreux amis l’accueillirent avec empressement, mais on remarqua bientôt qu’il se montrait d’une extrême réserve sur les hommes et sur les choses politiques du jour. Ses intimes assurèrent
(lue son séjour en France en avait fait nn démocrate des plus avancés. Quoi qu’il en soit, on rapporta que son frère le ministre lui ayant amicalement reproché d’avoir retardé son arrivée d’une journée :
“Je voulais attendre le bateau de l’opposition, lui ré- “ pondit-il ; j'aime tant l’opposition ! ” se hâta-t-il d’ajouter.
A un ancien député anglais qui lui faisait ses compliments sur sa figure qui n’avait pas changé, il dit :
— “ Je suis resté le même en tout. ”
Le fait est qu’il manifesta l’intention de ne pas rentrer dans la politique, du moins pour le moment. Les circonstances d’ailleurs ne s’y prêtaient guère. Il trouvait sou frère ministre et M. D. F. Viger, son cousin, collègue du premier ministre ; deux de ses fils étaient les obligés du ministère, et lui-même avait contre le gouvernement une réclamation de plusieurs milliers de louis dont il allait presser le règlement sans délai. Bref, plutôt que de partir en guerre contre le pouvoir du jour, il parut préférer actendre les événements en s’occupant de ses affaires.
Ce fut aussi pendant le mois d’octobre que lord Metcalfe, dont le mal au visage avait empiré, écrivit au ministre des colonies pour l’informer que ses médecins ne lui laissaient guère l’espoir de pouvoir continuer à remplir les devoirs de sa charge. On se hâta en Angleterre d’accepter sa résignation, et le 20 novembre 1845, l’illustre malade quittait Montréal pour toujours. Il mourut le 5 septembre 1840. Lord Cathcart, commandant militaire des forces impériales, lui succéda comme administrateur jusqu’à l’arrivée de son successeur ; néanmoins, vu les graves complications causées entre la métropole et les Etats-Unis par la question du territoire de l'Orégon, il fut nommé gouverneur général le 16 mars 1846.
Il ouvrit le parlement le 20 mars, et se borna à recommander le vote d’une liste civile pour remplacer celle qu’avait établie l'acte d’Union ; il insista en outre sur l’adoption d une loi efficace afin de réorganiser les milices canadiennes, et conclut en invitant la législature à déplorer avec lui la cause qui avait privé le pays des services éminents de son prédécesseur. Les débats se ressentirent de la brièveté du discours du trône. Ils ne durèrent que quelques heures. L’opposition 11e pouvait logiquement s’associer aux regrets exprimés par le gouverneur touchant le départ de lord Metcalfe, et M. Baldwin proposa d’en modifier la teneur. Son amendement fut repoussé par 43 voix contre 27.
Le principal événement de la session fut la publication de la correspondance Lafontaine-Caron. M. Malcolm Cameron avait déjà interpellé le ministère pour savoir la vérité sur la rumeur publiée par une gazette du Haut-Canada au sujet de négociations qui auraient eu lieu durant la vacance entre M. Draper et les principaux membres canadiens de l'opposition. L’orateur ayant déclaré l’irrégularité de ce procédé, l’interpellation n’eut pas de suites. Elle fut néanmoins renouvelée par M. Chauveau quelque temps après sans plus de succès. Le mutisme du gouvernement ne fit qu exciter la curiosité, et bientôt les réformistes eurent à se plaindre des explications que M. Draper ne se gênait pas de donner privément à ses amis et dans lesquelles il était loin d’attribuer le beau rôle à ses adversaires politiques, L’opposition décida d’en avoir le cœur net. Tous les députés du parti furent convoqués en assemblée au commencement d’avril, et on requit M. Lafontaine de faire part à ses amis de ce qui s’était passé entre lui et M. Draper ou avec qui que ce soit au sujet de changements ministériels. M. Lafontaine ne crut pas devoir se taire plus longtemps. Il
leur communiqua les lettres dont, il était le possesseur, et il fut décidé qu’il en ferait la lecture à la Chambre à la première occasion favorable. Le 7 avril, après avoir proposé une motion d’ajournement afin d’avoir la parole, M. Lafontaine lut cette correspondance qui est considérable et se compose de dix lettres dont une seule est de M. Lafontaine.
Voici les principales :
(M. Caron à M. Lafontaine).
Québec, 7 septembre 1845.
Mon cher ami,
Je me fais un devoir de vous écrire la substance d’une conversation que j’ai eue il y a quelque temps à Montréal avec M. Draper, dans laquelle il m’a manifesté le désir de voir quelques-uns de nos amis se joindre a l’administration , voici ce dont il s’agit.
Dès l’été dernier, M. Draper, sans être aussi explicite qu’il l’a été cette fois, m’avait fait entendre qu’il serait bien flatté de voir quelques Canadiens-Français faire partie de l’administration, autres que ceux qui y sont déjà. Il m avait mentionné M. Morin comme un de ceux-là, et tout en me disant qu’il regardait comme impossible de vous y voir entrer vous-même à raison des difficultés personnelles existant entre vous et le gouverneur, il me donna à comprendre qu il y avait moyen de faire disparaître cet obstacle en vous pourvoyant autrement. Quant à M. Baldwin, il parut être sous l’impression qu’il serait disposé à se retirer de lui-même, et semblait même avoir des informations sur le sujet. Je regardai tout cela comme de simples confidences que je devais garder pour moi, vu qu'il ne m’avait pas autorisé a les communiquer. Quelques jours avant mon départ pour Montréal, je reçus de lui une note me rappelant cette conversa-
lion et me priant de lui communiquer les difficultés que je voyais à un rapprochement, afin, disait-il, de s’assurer s’il iry aurait pas moyen de les faire disparaître. Je lui répondis que, devant aller à Montréal, je le verrais et lui ferais là ma réponse.
l'm chef, 1 ayant rencontré, après avoir fortement insisté sur les avantages que le public en général, et particulièrement la population française retireraient d’avoir dans le conseil du pays des personnes connaissant les besoins de tous et en état d’y pourvoir ; après m’avoir représenté le tort que notre isolement causait au Bas-Canada en entier, mais plus particulièrement à notre portion de sa population, il m’a dit qu’il y avait des difficultés, mais qu’il fallait voir s’il n’y avait pas moyen de les surmonter. La première était de pourvoir de situations les nouveaux venus. Làdessus il m’a dit que M. Viger serait facilement induit à se retirer et que M. Papineau ne demandait pas mieux, que ces deux situations devaient être remplies par des Canadiens- Français ; il m’a paru désirer voir Morin président du Conseil, mais à tout événement, pour cette place il voulait un Canadien. Il a parlé de la situation de solliciteur général qui devait être occupée par un de notre origine, et qui, quoique ne faisant pas nominalement partie du ministère, n’en exercerait pas moins une grande influence sur la conduite des affaires. Il a aussi parlé de la situation d’un assistant-secrétaire qui fournirait à son homme des émoluments respectables et qui devait être remplie par quelqu’un ayant ou devant avoir un siège dans le parlement. Voici à peu près tout ce qu’il pouvait offrir pour le moment à nos amis qui pourraient eux-mêmes ensuite travailler à faire leur part plus considérable.
Une autre difficulté qu’il a signalée était relative à vous-
même. A votre sujet il a dit que rien ne lui ferait plus de plaisir que de vous avoir pour collaborateur ; mais que le gouverneur et vous ne pouvant vous rencontrer, il fallait renoncer à vous pour faire partie de l’administration tant que lord Metcalfe serait au pouvoir ; mais qu'il serait injuste de sacrifier un homme de votre importance et de votre mérite, que vos amis seraient bien blâmables s’ils le faisaient, mais que l’on était prêt à faire disparaître cette difficulté en vous plaçant de manière à vous satisfaire. J ai compris qu’il m’a dit que l’intention était de vous mettre
sur le Banc.
Quant à M. Baldwin, il n’en a pas dit grand chose ; mais j’ai compris, comme dans la première conversation dont je vous ai parlé, qu’il comptait qu’il se retirerait de lui-même. Il m’a. dit qu’il y avait d’autres détails sur lesquels il était sûr que l’on pourrait s’entendre. Tout ceci m’a été dit, avec permission de le communiquer et même avec piière de faiic tout ce qui dépendrait de moi pour effectuer un rapprochement et pour engager quelques-uns des nôtres à prendre dans le Conseil les sièges que l’on pouvait faire vider pour le moment.
Je dois vous dire que je suis d’avis que l’état dans lequel nous sommes ne peut pas durer. . . Ce qu’on nous offie est peu de chose, mais ce pourrait être le commencement de quelque chose de mieux. Il est très possible que je voie mal les choses, mais il me semble que cette ouverture vaut bien la peine qu’on y réfléchisse ; je vous la communique dans cette vue afin que vous y pensiez, avec liberté de la communiquer, mais la chose doit être faite avec discrétion. . .
Tout à vous,
ED. CARON
(M. Lafontaine à M. Caron).
Montréal, 10 septembre 1845.
Mon cher ami,
Je m'empresse d’accuser la réception de votre lettre en date du 8, ainsi que celle qui l’accompagnait. Ces lettres ne me sont parvenues que tard hier dans l’après-midi. Selon votre désir, je les ai communiquées à notre ami Morin.
En répondant à votre communication, je ne réponds que pour moi seul, et je le fais comme je l’eusse fait, si mon nom n’avait pas été mêlé à vos entretiens avec M. Draper.
Bien que la nature et le but de ces entretiens, en autant que j’y suis concerné, me justifieraient de m’abstenir d’exprimer une opinion, cependant, consultant votre désir, je dois au sentiment de l’amitié que je vous porte, de vous dire franchement ma pensée, mais seulement sur ceux des points de votre lettre auxquels je me crois appelé à répondre.
Je dois d’abord vous faire remarquer que j’infère de la teneur de votre lettre, quoique cela n’y soit pas exprimé en termes précis, que vous êtes d’opinion que, dans les circonstances où se trouve le pays, la majorité de chaque province doit gouverner respectivement, dans le sens que nous attachons à cette pensée, c’est-à-dire que le Haut-Canada doit être représenté dans l’administration du jour par des hommes possédant la confiance du parti politique de cette section de la Province qui est en majorité dans la Chambre d’Assemblée, et qu’il en devrait être de même pour le Bas- Canada. Soit ; et si c’est là votre opinion, il me semble qu’elle vous fournit les moyens d’offrir à M. Draper des raisons “ fortes et irrésistibles ” pour soutenir un avis que vous lui auriez donné en harmonie avec cette opinion. Ces rai-
sons se présentent d’elles-mêmes, sans qu’il soit besoin de les énoncer en détail.
L’administration actuelle quant au Haut-Canada est formée sur ce principe, mais pour le Bas-Canada sa formation repose sur un principe contraire. Pourquoi cette distinction entre les deux sections de la Province ? N’y a-t-il pas dans ce fait là seul une pensée d’injustice, d’oppression même ?
La voie qu’a prise M. Draper pour obtenir le résultat qu’il désire, me paraît être inconstitutionnelle. Personne n’est responsable de la démarche j>ar suite de laquelle vous m’écrivez. Vous n’êtes pas chargé de réorganiser soit en tout, soit même en partie l’administration dont il est membre. Vous n’assumez aucune responsabilité. C’est ce qui, au premier abord, m’a fait hésiter à vous faire part de mes opinions. S’il en eût été autrement, vous auriez eu le droit d’exiger d’un ami qu’il vous donnât son avis sur ce que vous auriez eu à faire, et en pareil cas je me serais fait un devoir de répondre à votre appel sans omettre aucune partie de vos démarches et sans crainte de compromettre qui que ce soit.
Si donc aujourd’hui je réponds sur quelques points, vous devez croire que je ne le fais pas sans quelque hésitation.
Ce que l’on vous propose est une répudiation du principe de la responsabilité, en tant qu’il s’agit de son application au Bas-Canada. Puisque M. Draper admet que la section bas-canadienne du ministère ne représente pas le Bas- Canada, pourquoi la maintenir? Pourquoi, suivant vos principes, ne pas former une nouvelle administration pour le Bas-Canada, à l’aide de quelqu’un qu’on chargerait constitutionnellement de le faire ? Une administration ainsi formée serait forte de l’influence que lui donnerait l’appui de la majorité de nos représentants, ferait prévaloir cette in-
fluence légitime dans les conseils, et en retour donnerait au pays toute la garantie qui résulte nécessairement du contrôle qu’exercerait sur elle l’opinion publique. C’est alors et alors seulement que vous pourrez vous flatter d’avoir dans une administration, pour faire usage de vos propres termes, “ des personnes disposées et capables de soutenir nos inté- “ rets. ”
Mais l’on vous dit : Nous voulons seulement, nous adjoindre quelques Canadiens comme Canadiens-Français. De ce moment ceux qui entrent ainsi au ministère y entrent, non par suite d'un droit constitutionnel, non par l’action de l’opinion de leurs compatriotes, mais uniquement par suite de la faveur, du bon plaisir d’un gouverneur. De ce moment, l’expérience nous l’apprend, ils sont sans influence, ils ne sont plus des agents libres, ils ne sont que des instruments entre les mains de ce gouverneur pour faire mal comme pour faire bien. S’ils ont quelque capacité et quelque talent, ils les font tôt ou tard servir jeter la division parmi nous. D’un côté, ils cessent bientôt de sentir le frein salutaire de l’opinion de leurs concitoyens, de l’autre, ils s’accoutument ià ne consulter que leurs intérêts personnels et souvent même leurs passions, ils n’obéissent plus qu’aux volontés arbitraires d’un gouverneur. Voulez-vous que je vous cite des exemples ? En voici : M. Dominique Mondelet croyait sans doute être utile à ses compatriotes lorsque sous lord Aylmer il accepta une place dans le Conseil exécutif. Nous l’avons vu presque de suite renier son passé, et plus tard nous l’avons vu voter la suspension des juges Panet et Bédard, et servir lui-même d’avocat à ce tribunal illégal de la cour martiale. Cependant on l'avait appelé au Conseil comme Canadien-Français. C’est à ce titre que plus tard, à une époque assez mémorable, nous
avons vu Mil. de Bartzch, Ileney, Quesnel, Louis Panet prendre siège dans le Conseil exécutif. Ils croyaient sans doute pouvoir y servir les intérêts de leurs compatriotes. Ils ont fini par y voter la suspension de notre constitution représentative.
Dans ces derniers temps nous avons vu entrer au Conseil, par la même porte, MM. Viger et Papineau. Ils ont dit, comme les autres, qu’ils pensaient y être utiles à leurs concitoyens d’origine française. Cependant un de leurs premiers actes, commis au grand jour, a été de nous donner pour orateur une personne que nous devons estimer sans doute, mais qui n’entend pas un seul mot de notre langue, et de repousser la candidature d’un Canadien-Français parlant également les deux langues, bien que la voix reconnaissante de ses compatriotes l’appelât unanimement à cette haute charge. Nous nous plaignons, et surtout vous, du district de Québec, de la répartition injuste des deniers publics dans la dernière session. A qui le devons-nous ? Sous les auspices de qui cette répartition a-t-elle été faite ? Que MM. Viger et Papineau vous répondent.
Cependant, toutes ces personnes invoquaient leur qualité de Canadiens-Français pour accepter des places. Tous portaient des noms plus connus que celui de M. Taschereau qui, comme eux, n’entre dans l’administration qu’au même titre, et par la même porte, avec la meilleure volonté du monde, de bien faire sans doute. Le même sort l’attend. Un peu plus de division parmi les Canadiens, avec tous ses malheureux effets, voilà tout ce que nous avons a attendre d’un système qu’un journal de Québec vient de proclamer au grand jour, et que je ne puis qualifier autrement que de système de chercheurs de places. Je suis, je vous l’avoue, encore à apprendre ce que ce système peut procurer de bon.
S il était (leux noms qui pussent sous ce système faire espérer qu’ils exerceraient dans le Conseil quelque influence ; s’il était deux noms auxquels une administration devait quelque reconnaissance pour s’être adjoints à elle comme Canadiens-! rançais, ces deux noms étaient certainement ceux de Viger et Papineau. Et cependant, voilà que M. Draper vous apprend que Son Excellence est prête à leui donner congé. Est-ce au moins pour former une nouvelle administration pour le Bas-Canada ? Oh non, c’est uniquement pour faire un replâtrage d’une administration que M. Draper avoue ne pas représenter le Bas- Canada, et que l’on voudrait refaire en substituant, aux noms de Viirer et Papineau, deux autres noms canadiens-français, à l’aide desquels on espérerait sans doute créer parmi nous un peu plus de division que n’en ont créé ceux des premiers. Puisque l’on veut ainsi congédier MM. Viger et Papineau, pourquoi ne congédie-t-on pas également MM. Daly et Smith ? Est-ce que ces deux derniers représentent plus le Bas-Canada que les deux premiers ? Ceux-ci du moins peuvent invoquer un passé, tandis que les deux autres n’ont qu’un présent, et je vous en laisse le juge.
Pauvre M. Viger, si c’est là le traitement qu’on lui destine, traitement que l’on dit être prêt à lui administrer, je ne suis pas surpris de voir pour ainsi dire tous les officiers du gouvernement ne parler de lui qu’avec dérision. Deux hommes ainsi placés, ainsi traités, peuvent-ils exercer une grande influence sur les délibérations du Conseil, et y faire respecter les intérêts de leurs compatriotes ? Si cette influence y est nulle, comme on doit le présumer d’après les aveux de M. Draper, M. Taschereau qui ne vient qu’à leur remorque, et à qui, de plus, la porte du Conseil est fermée,
peut-il s’attendre à faire mieux qu'eux ? Voilà où nous conduira, ou plutôt voilà l’état de choses que perpétuera ce système d’accepter des places ù tout prix. Ce qu’il faut avant tout aux Canadiens-Français, c’est de rester unis et de se faire respecter. Ils se feront respecter dans le Conseil et y exerceront la légitime influence qui leur est due, non quand ils n’y seront représentés que par des instruments passifs du pouvoir, quoiqu’on soit le nombre, mais bien quand ils y seront constitutionnellement représentés par une administration bas-canadienne formée en harmonie avec des principes que l’opinion publique ne désavoue pas.
La démarche qu’a faite auprès de vous M. Draper a toute la ressemblance du monde avec celle que M. Sullivan fit auprès de vous et moi ù Québec en juillet 1842. On reconnaissait alors que l’administration du temps, qui était celle que lord Sydenham avait léguée à sir Charles Bagot, ne représentait pas le BasdJanada. On voulait comme aujourd’hui y ajouter un ou deux noms français, seulement comme Canadiens-Français. Vous savez tout ce qui s’en est suivi, je n’ai pas besoin de vous le rappeler. La même scène est sur le point de se renouveler, ou je me trompe beaucoup, à moins que le système d’accepter des places à tout prix ne vienne, en comblant les vœux des chercheurs de places, jeter nos compatriotes dans une division et une faiblesse mortelles. Lord Metcalfe est le lord Sydenham, et son successeur sera le sir Charles Bagot.
J’en viens donc à une conclusion sur laquelle vous ne pouvez pas vous méprendre. C’est qu’en fait d'administration, le Bas-Canada doit avoir ce qui est accordé au Haut- Canada, rien de plus, mais aussi rien de moins.
Voilà l’expression sincère de mes vues. Si je me trompe, l’erreur est mienne. Je le regretterai sans doute, mais ad-
vienne que pourra ; je désire avant tout rester en paix avec mes convictions qui sont ma conscience.
Je ne puis terminer sans vous dire un mot sur ma position à l’égard de mes amis politiques. Je l’ai souvent dit et je le répéterai encore, c’est qu’aucune considération qui me soit personnelle ne doit les empêcher de former partie d’une administration qui, pour le Bas-Canada, serait organisée d’après les principes constitutionnels qui doivent diriger notre conduite.
Je ne servirai jamais d’instrument pour diviser mes compatriotes. Si l’on forme une administration qui mérite ma confiance, je la soutiendrai de bon cœur. Si cette administration n’a pas ma confiance, mais qu’elle possède celle de la majorité de mes compatriotes, ne pouvant la soutenir je me retirerai volontiers de la représentation, plutôt que de jeter de la division dans nos rangs. Si, sous le système d’accepter des places à tout prix, il est des personnes qui, pour un avantage personnel et momentané, ne craignent pas de détruire le seul bien qui fait notre force, l’union entre nous, je ne veux pas être et ne serai jamais de ce nombre.
N’ayant aucun désir de tenir secrètes mes pensées ou mes vues politiques, je vous permets de faire de cette lettre l’usage que vous jugerez convenable.
Je suis, avec estime,
Votre ami dévoué,