‹ Histoire du Canada depuis la Confédération, 1867-1887Chapitre 1 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le premier juillet 1867, une proclamation royale rendait exécutoire l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord. La Confédération des provinces du Haut et du Bas-Canada, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick remplaçait l'Union des deux Canadas.

Lord Monck était alors gouverneur du Canada et Sir John-A. MacDonald, premier ministre; Sir Narcisse-Fortunat Belleau, lieutenantgouverneur de la province de Québec, et Pierre- Joseph-Olivier Ohauveau, premier ministre de cette même province.

Des élections générales venaient d'avoir lieu, et le gouvernement avait obtenu dans toutes les

provinces une majorité considérable, sauf dans la Nouvelle-Ecosse où un seul député ministériel, le Dr Tupper, avait été élu.

La Nouvelle-Ecosse se plaignait, comme la province de Québec, de n'avoir pas été consultée sur le changement de constitution ; elle prétendait que ses intérêts avaient été sacrifiés et que la nouvelle constitution ne lui assurait pas des revenus suffisants pour administrer ses affaires.

C'était le point noir à l'horizon, le nuage dans le ciel clair.

Le chef de cette province était alors Joseph Howe, ancien ministre, orateur puissant, adversaire acharné de la Confédération et du Dr Tupper.

Fière du succès qu'elle avait obtenu dans les élections générales, elle menaça de se jeter dans les bras des Américains, si on persistait à vouloir la forcer à entrer contre son gré dans la Confédération.

Le gouvernement était inquiet, il se demandait si le mécontentement de la Nouvelle- Ecosse ne gagnerait pas le Nouveau-Brunswick où de puissants adversaires de sa politique avaient été élus.

Le sept novembre 1867, avait lieu l'ouverture de la première session de la première législature de la Confédération.

La scène fut solennelle, brillante; rien n'avait été négligé pour rehausser l'éclat de l'inauguration du nouveau régime, j>our impressionner favorablement l'esprit du peuple.

La Chambre des Communes se composait de 181 députés dont quatre-vingt-deux représentaient la province d'Ontario ; soixante-cinq, la province de Québec ; dix-neuf, la Nouvelle- Ecosse ; et quinze, le Xouveau-Brunswick.

On y voyait des hommes distingués : les uns vieillis sous le harnais, les autres jeunes encore et destinés à fournir une carrière brillante.

C'était du côté ministériel : les deux Macdonald (John et Saudfield), Galt, Tupper, Mitchell, Tilley, Cartier, Langevin, Campbell, Mc- Gee, McDougall, Cauchou, Cliauveau, 11. Masson, Chapais et plusieurs autres.

Aux premiers rangs de l'opposition, on voyait : Dorion, Holton, Blake, Mackenzie, Howe, Anglin, Huntingdon, Félix (îeoffrion, A. Tremblay, Joly.

Saudfield MacDonald, ancien premier ministre libéral sous l'Union des deux Canada*, s'était rapproché de John A. Macdonald, son adversaire, pour s'éloigner de George Brown qu'il n'aimait pas, et pour contribuer à l'œuvre de la Confédération. Il devait être bientôt premier ministre de la province d'Ontario. Il était catholique, mais ses convictions reli-

gieuses n'étaient pas assez ardentes pour offusquer les protestants.

Alexander T. Galt, de Sherbrooke, avait quitté, tout jeune encore, l'Ani^leterre, avec sa famille, pour chercher fortune au Canada, et s'était établi à Sherbrooke, où il avait fait rapidement son chemin. Homme d'affaires doublé d'un homme de lettres, il savait jongler avec les chiffres et donner parfois aux dissertations financières les plus ardues, une tournure presque poétique.

C'était le ministre des finances favori du parti conservateur. Doué d'un caractère indépendant, jaloux de son honneur et de sa dignité, il donna sa démission avant la réunion du Parlement, à l'occasion de certaines critiques suscitées par ses relations avec la Banque de Commerce en faillite.

Au grand désappointement de ses amis politiques, il prit une attitude hostile au gouvernement.

John Rose, qui lui succéda comme ministre des finances, était un riche avocat de Montréal, lancé dans les affaires, en haute faveur auprès des grandes institutions financières du Canada et de l'Angleterre.

Tilley, un futur ministre des finances, venait du Nouveau-Brunswick. C'était un des plus

populaires représentants d'une province qui, avec la Nouvelle-Ecosse, d'ailleurs, n'a cessé de fournir au Canada des hommes d'Etat remarquables.

Tupper (depuis, Sir Charles), le fameux Dr Tupper, de la Xouvelle-Ecosse, médecin par aventure, mais politicien de naissance, plutôt fait pour rédiger des ordonnances politiques que pour dicter des prescriptions médicales, tribun puissant, homme de parti ardent, ambitieux, conservant sous les neiges de la vieillesse la chaleur de la jeunesse, l'un des fondateurs de la Confédération, le lutteur le plus infatigable du parti conservateur pendant quarante ans.

Thomas D'Arcy McGee, le plus brillant, le plus éloquent des hommes de cette époque, venait d'Irlande, où il avait pris part, en 1848, au soulèvement organisé par Smith O'Brien.

Après avoir vécu quelque temps aux Etats- Unis, il s'établit à Montréal, où il fonda un journal et devint en peu de temps le chef aimé de la majorité des Irlandais. Il s'était d'abord rangé, en politique, du côté des libéraux, et avait même fait partie du ministère Macdonald-Sicotte en 1862. Mais ayant été laissé de côté, lors de la formation du ministère Brown-Dorion, il passa dans le camp conservateur, qui l'accueillit à bras ouverts, et

il fut l'un des apôtres les plus puissants de la Confédération.

Sir John A. Macdonald était trop habile pour manquer la chance de s'attacher un homme de cette valeur; il le combla d'attentions et de faveurs.

•Sa fin fut triste et même dramatique.

Il avait soulevé contre lui des rancunes terribles en criblant la puissante association irlandaise des Féniens des traits acérés de son éloquence mordante.

Un soir du mois d'avril 1868, après avoir prononcé à la Chambre des Communes l'un de ses plus éloquents discours, il fut tué d'un coup de revolver au moment où il rentrait chez lui.

Un nommé Whalen, trouvé coupable de ce meurtre horrible, mourut sur l'échafaud sans divulguer les noms de ceux qui avaient armé son bras et qui passaient pour être des hommes haut placés.

Joseph Howe arrivait de la Nouvelle-Ecosse avec une réputation éclatante de patriote et d'orateur ; il avait derrière lui presque toute la représentation de cette province, dont il était, depuis trente ans, l'orgueil et l'espérance.

Il arrivait chargé de foudres et d'imprécations contre le gouvernement et la Confédération. Mais lorsqu'il s'aperçut qu'il ne pouvait continuer la lutte sans cesser d'être loyal en-

vers l'Angleterre qu'il aimait tant, lorsqu'il entendit les cris que ses partisans poussaient en faveur de l'annexion, sa vieille loyauté fut effrayée, et il entra comme on le verra dans la voie des compromis. Il aima mieux perdre sa popularité que compromettre sa loyauté.

Alexander Mackenzie avait commencé à se distinguer dans le parlement de l'Union. De simple maçon il était devenu journaliste et député, et devait être bientôt le chef du parti libéral et premier ministre même du Canada, grâce à la force de son intelligence, à l'énergie de son caractère et à sa merveilleuse puissance de travail

Sa vie est un exemple de désintéressement et de patriotisme, une leçon de morale politique.

Edward Blake était le fils du célèbre orateur dont la voix avait retenti avec tant de puissance dans l'ancien parlement de l'Union, Il 'était déjà lui-même considéré comme l'étoile la plus brillante qu'on vît se lever à l'horizon politique. Ses succès à l'université et au barreau, ses discours, ses plaidoyers bourrés d'arguments solides, de démonstrations saisissantes, son caractère irréprochable et son amour du travail le signalaient à l'admiration publique, lative d'Ontario et pour la Chambre fédérale.

Comme le double mandat existait à cettv^ époque, il avait été élu pour l'Assemblée législative d'Ontario et pour la Chambre fédérale.

Mais pendant plusieurs années il consacra surtout son temps et son attention à la politique locale, et dirigea le parti libéral dans le parlement provincial d'Ontario. Lorsqu'il eut démoli le ministère de Sandfield Macdonald, il tourna ses coups formidables contre la politique du parti conservateur à Ottawa, et contribua beaucoup à le faire tomber en 1873 sur la question du Pacifique.

Huntingdon était l'un des représentants les plus remarquables des comtés anglais de la province de Québec. Avocat, orateur vigoureux, brillant et agréable, il était destiné à jouer un rôle considérable dans la politique.

Quant aux Cartier, aux Dorion, aux Cauchon et aux Chauveau, ils jouissaient alors de toute la maturité de leur talent, de l'épanouissement de leurs brillantes facultés.

Cartier demeurait toujours le même : actif, bruyant, agressif, content de lui-même et de son parti, la tête pleine de projets sérieux et pratiques.

Dorion avait conservé son calme, son air pensif et résigné, ses manières distinguées et polies, sa douce philosophie, sa force de jurisconsulte.

Chauveau occupait le poste de surintendant de l'Instruction depuis plusieurs années, lorsque Cartier le fit sortir de sa retraite et l'arracha à ses études littéraires pour en faire le pre-

mier ministre de la province de Québec et membre en même temps du parlement fédéral.

La confédération des provinces avait bien un instant effrayé son patriotisme, mais il crut avec raison qu'il devait accepter le fait accompli et aider dans l'intérêt du pays à mettre en opération le nouveau régime.

Cauchon avait été nommé président du Sénat ; les services qu'il avait rendus aux fondateurs de la Confédération, les efforts puissants qu'il avait dû faire pour détruire l'effet de ses premiers écrits adverses à ce projet politique, lui donnaient droit à une récompense.

Le nouveau régime faisait donc une entrée triomphale sur la scène politique du monde ; une constellation de brillants talents éclairait ses premiers pas.

L'opposition faible par le nombre, était forte par le tempérament, l'énergie et l'activité, et elle devait se renforcir bientôt par de puissantes recrues.

Aussi, dès la première session, affirma-t-elle sa valeur et donna-t-elle aux séances da la Chambre un intérêt considérable. La répon&e à l'Adresse mit aux prises les deux vigoureux jouteurs de la Nouvelle-E<îosse : Charles Tupper et Joseph Howe.

Le duel fut intéressant et la joute émouvante.

14 HISTOIEE DU CANADA

Joseph Howe protesta contre le coup de force par lequel on avait fait entrer la Nouvelle- Ecosse dans la Confédération, et démontra éloquemment les faiblesses du nouveau régime. La réponse de Tupper fut vigoureuse, incisive: il fit le procès des ennemis de la Confédération, les accusa de manquer de patriotisme et de loyauté, et repoussa leurs accusations avec un succès qui fut fortement applaudi par la majorité de la Chambre.

La première question importante soumise à l'attention du parlement fut celle de Tacquisition du Territoire du Nord-Ouest. Des résolutions furent déposées par le gouvernement, pour faire accepter le principe ou la nécessité de cette acquisition. L'opposition proposa un amendement demandant que l'achat du territoire fût retardé jusqu'à ce que le gouvernement se mît en état de faire connaître l'étendue et la valeur des engagements contractés envers la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Cet amendement fut rejeté par un vote de 104 contre 41.

Puis vint la question du chemin de fer Intercolonial dont la construction était l'une des conditions de l'acceptation de la Confédération par les provinces maritimes, et que le gouvernement impérial s'était engagé à favoriser en garantissant l'emprunt de 3,000,000 de livres

sterling nécessaire pour l'exécution de cette grande entreprise.

Le projet ministériel laissait au gouvernement impérial le choix de la route que devait suivre l'Intercolonial. L'opposition se prononça fortement contre cette disposition draconienne, et M. Dorion proposa que le choix de la route fût ratifié par le parlement, mais son amendement fut repoussé par une forte majorité.

Après avoir obtenu les subsides nécessaires à l'administration du pays, le gouvernement fit ajourner la session du mois de décembre au mois de mars afin de laisser les législatures provinciales s'assembler et de permettre aux ministres et aux députés qui en faisaient partie de remplir les devoirs de leur mandat.

Cet incident fit ressortir, dès le début du nouveau régime, les inconvénients du double mandat.

LHOX. JOS. IlOWE

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