JOSEPH HOWE ET LA NOUVELLE-ECOSSE
La première réunion des législatures provinciales fut paisible et peu intéressante, excepté toujours en Nouvelle-Ecosse, où la Chambre se prononça presque unanimement en faveur de la sécession et nomma une députation pour aller à Londres demander que cette province fût autorisée à se détacher de la Confédération. Tupper et Howe se rencontrèrent encore à Londres, le premier pour plaider la cause de la Confédération, le second, pour faire accepter les résolutions passées par sa province.
Tupper l'emporta.
Le gouvernement anglais ne pouvait détruire l'œuvre qu'il avait approuvée, il se contenta d'engager le gouvernement canadien à faire des concessions à la Nouvelle-Ecosse et à améliorer la situation de cette province dans la Confédération.
Les deux champions canadiens eurent des
entrevues à Londres, et Tupper fit cà son éloquent adversaire des reproches qui produisirent leur effet sur l'esprit tourmenté du vieux patriote ; il lui demanda s'il ne vaudrait pas mieux pour lui, pour sa province et pour l'Empire faire la paix avec le gouvernement canadien, plutôt que de continuer une lutte inutile et pleine de dangers.
Howe revint au Canada, l'esprit obsédé par ces justes observations, et par la crainte de l'opinion publique dans sa propre province.
iSir John Macdonald compléta Foeuvre commencée par son fidèle Achate ; et, après des pourparlers, des entrevues et des discussions nombreuses, Joseph Howe mit bas les armes. Il avait obtenu que le subside annuel payé par le gouvernement fédéral à la Nouvelle-Ecosse fût augmenté pendant dix ans de |82,000, et que le Canada ajoutât un peu plus d'un million au chiffre de la dette de cette province dont il avait assumé la responsabilité. Plusieurs de ses amis devaient être nommés sénateurs, et lui-même entrait dans le ministère comme président du Conseil.
La soumission de Joseph Howe porta la joie au cœur des auteurs et des amis du nouveau régime, mais contrista profondément la population de la Nouvelle-Ecosse. Aux yeux des siens, Joseph Howe, le grand patriote, avait
capitulé, avait sacrifié sa dip:nité et son drapeau : il avait renversé le piédestal où il trônait depuis si longtemps. Il eut beau faire, comme membre du gouvernement et ensuite comme Lieutenant-Gouverneur de sa province, il eut beau démontrer qu'il avait agi dans l'intérêt de ses compatriotes en cessant une lutte fratricide et en acceptant des concessions si importantes, tout fut inutile : l'idole était brisée. Le vieux tribun fut sensible à la perte de sa popularité, l'ingratitude de ses compatriotes affligea ses dernières années et abrégea même, dit-on, sa vie.
Pourtant il n'y a qu'une voix aujourd'hui pour proclamer qu'il ne pouvait, dans Tintérêt de sa province, agir autrement qu'il n'a fait. Mais il a subi le sort de tous ceux qui après avoir arboré un drapeau l'amènent ensuite, en acceptant de l'ennemi des faveurs qui sont toujours, à tort ou à raison, considérées comme le prix de la capitulation.
Le seul moyen d'écarter les soupçons, dans de pareilles circonstances, est de ne rien accepter pour soi-même, et encore faut-il se préparer à subir quand même les premières colères des partisans sincères de la cause pour laquelle on avait combattu en commun.
La population de la Nouvelle-Ecosse aurait dû apprécier la valeur des concessions obtenues
par Joseph Howe. Lorsque la question vint devant la Chambre, dans les premiers jours de la session de 18G9, l'opposition dénonça ces concessions comme une violation du pacte en vertu duquel les dettes des différentes provinces avaient été longuement discutées et définitivement fixées ainsi que les sommes que le gouvernement fédéral devait leur payer tous les ans pour l'administration des affaires de chaque province.
Payer à la Nouvelle-Ecosse pendant dix ans 182,628.00 par année en sus du subside annuel, et ajouter un million à sa dette reconnue, c'était lui donner deux millions de dollars de plus qu'aux autres provinces, et déjà, pourtant, afin de la décider à accepter la Confédération on lui avait accordé, en sus des 80c. par tête, une subvention annuelle de $60,000, tandis que, pour être sur le même pied que la province de Québec qui retirait $700,000, elle n'aurait dû recevoir que $18,000.
Les représentants du Nouveau-Brunswick avaient également obtenu pour leur province une somme plus considérable que le Haut et le Bas-Canada ; ils n'avaient même pas voulu accepter le projet de Confédération sans qu'il fût soumis au peuple.
Les électeurs de la Nouvelle-Ecosse n'avaient pas été consultés non plus que ceux du Haut et
du Bas-Canada, et ils en profitèrent pour faire valoir leurs réclamations.
Le refus des auteurs de la Confédération de faire ratifier le changement de constitution par le peuple sera toujours un argument sérieux à invoquer par les provinces qui se croiront traitées injustement par le gouvernement central.
Les résolutions du gouvernement furent adoptées, mais le débat qu'elles soulevèrent démontra que l'opposition, malgré sa faiblesse numérique, était formidable par le talent de ceux qui la dirigeaient.
La question brûlante de la Nouvelle-Ecosse était à peine réglée qu'il en surgissait une autre destinée à soulever des tempêtes encore plus dangereuses, savoir : l'annexion des territoires du Nord-Ouest.