SIR GEORGES-ETIENNE CARTIER
Pendant la discussion de ces graves questions Sir Georges-Etienne Cartier se mourait. Depuis un an on remarquait le dépérissement de sa santé ; il était atteint de la terrible maladie du rein connue sous le nom de Briglit disease, et dont souffrent si souvent les hommes victimes du surmenage. Ardent, ambitieux, nerveux, excitable et laborieux, il faisait depuis longtemps une dépense imprudente de vitalité. Les troubles du Nord-Ouest, la question des écoles du Nouveau-Brunswick, les luttes acrimonieuses provoquées par le programme catholique et les accusations de M. Huntingdon relativement au contrat du Pacifique, avaient naturellement développé la maladie dont il portait en lui les germes. Il devait commencer à avoir des doutes sur l'avenir de la Confédération : si, dès son début, elle était si fortement secouée par les passions religieuses et nationales, si déjà la majorité des
provinces anglaises imposait ses volontés, que serait-ce donc plus tard ? Il voyait bien que la paix cesserait d'exister le jour où le système des concessions mutuelles serait impuissant, et prévoyait que les hommes d'Etat canadiensfrançais épuiseraient leur prestige dans le travail démoralisant et ingrat des compromis. Il commençait à craindre pour son parti, pour l'avenir de ce parti auquel il avait dévoué toutes les forces de son intelligence, toute l'énergie de son caractère.
Il était malade, lors des élections générales de 1872, et sa défaite, dans la division Est de Montréal, ne fut pas de nature à arrêter les progrès du mal qui le minait.
Il était allé en Angleterre se mettre sous les soins de spécialistes, mais les efforts de la science furent impuissants.
Le 21 mai, un télégramme, reçu de Londres, annonçait la mort de Sir Georges-Etienne Cartier.
Ce fut une nouvelle accablante pour les conservateurs, et un deuil pour tout le pays, pour la province de Québec en particulier. Pour les conservateurs clairvoyants, qui se rendaient compte de la gravité des circonstances, la perte était absolument irréparable : c'était la fin d'un règne.
Ixjr.sque le vaisseau qui rapportait la dé-
pouille mortelle du défunt entra dans les eaux canadiennes, toutes les voix de la discorde politique se turent pour laisser entendre le langage de la louange et du respect.
Les Canadiens-Français oublièrent ses défauts et ses fautes pour rendre hommage aux services qu'il avait rendus à son pays dans sa longue et laborieuse carrière.
On montrait avec admiration le chemin parcouru, par le jeune rebelle de 1837, à travers tant d'obstacles et de luttes acharnées, et on vantait les lois qu'il avait fait adopter dans l'intérêt de la prospérité du pays et de la province de Québec en particulier.
On ne voyait plus en lui que le chef de sa province, le représentant le plus autorisé de sa race.
L'Histoire, le jugeant impartialement, sera forcée de lui reprocher d'avoir attaché son nom à la scandaleuse affaire du Pacifique ; d'avoir refusé, avant de mourir, de racheter la parole donnée par Mgr Taché et de sauver la vie de Riel, en reconnaissant les promesses d'amnistie faites par lui et plusieurs de ses collègues aux représentants des Métis ; d'avoir eu recours pour gouverner à des moyens plus ou moins avouables j d'avoir été un homme de parti violent, dur pour ses adversaires et d'avoir man-
que de la délicatesse et de la courtoisie qui distinguaient son rival, Aimé Dorion.
Elle lui reprochera peut-être aussi d'avoir trop fermé les yeux sur les dangers auxquels la province de Québec serait exposée dans la Confédération.
Mais elle rendra hommage à son désintéressement personnel, à son amour du travail, à sa volonté inflexible, à son activité infatigable, à son esprit vif, perspicace et pratique, à sa loyauté envers ses amis, à son désir sincère d'être utile à ses concitoyens, à son pays, à l'énergie qu'il déploya plus d'une fois pour protéger sa province et sa nationalité, à ses efforts constants et souvent couronnés de succès pour assurer le progrès matériel du pays.
L'agitation politique, un moment ralentie par la mort de Cartier, recommença avec intensité.