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LE CONTRAT DU PACIFIQUE ET LA CHUTE DU MINISTÈRE MACDONALD

Lorsque le parlement se réunit, le 13 août 1873, pour recevoir le rapport du comité chargé de faire une enquête sur les accusations de Huntingdon, le comité n'avait aucun rapport à soumettre. En effet, le bill passé par le parlement pour l'autoriser à entendre les témoins sous serment, avait été désavoué en Angleterre, et il n'avait pu, par conséquent, procéder. Sir John avait offert, il est vrai, de transformer le comité en commission royale, mais MM. Dorion et Blake avaient refusé cette offre en déclarant qu'ils voulaient respecter la volonté de la Chambre.

Vers la même époque, les journaux de Topposition publiaient des lettres et des dépêches compromettantes dans lesquelles Sir John et Sir Georges demandaient à Sir Hugh Allan des sommes d/argent additionnelles de vingt et dix

mille dollars. Ces lettres suivies d'une dénonciation en règle d'un nommé McMullen qui représentait les capitalistes américains, associés de Sir Hugh, avaient activé le feu de l'excitation publique. Le ministère avait décidé en dernière ressource de proroger la Chambre aussitôt qu'elle serait réunie, le 13 août, et de promettre de nommer une commission d'enquête. Mais les députés de l'opposition s'étaient rendus en force au siège du gouvernement, et avaient présenté au gouverneur, Lord Dufferin, un mémoire pour protester contre l'ajournement de la Chambre avant qu'elle eût fait une enquête sérieuse et complète sur des accusations qui entachaient si vivement son honneur.

Lord Dnfferin exposa avec une rare habileté les raisons pour lesquelles il ne pouvait refuser de suivre l'avis de ses ministres, et insista spécialement sur deux points : le premier, qu'il avait été compris et entendu que la réunion de la Chambre, le 13 août, serait immédiatement suivie d'une prorogation; le deuxième, que refuser de suivre Tavis de ses ministres c'était les renvoyer, c'était, par conséquent, les déclarer coupable des accusations de la plu« haute gravité avant que la preuve en eût été faite légalement, et refuser de croire à la vérité de leurs dénégations énergiques. Il ajoutait aus-

si que rien n'indiquait que le cabinet eut perdu la confiance de la majorité de la Chambre, et que, vu l'absence d'un grand nombre de députés, qui avaient raison de croire que la Chambre se réunirait pour la forme seulement, il ne serait pas juste de forcer le ministère à accepter le verdict d'une Chambre incomplète.

Lorsque les membres de la Chambre se réunirent, à trois heures, le 13 août, et que l'huissier de la Verge Noire se présenta pour annoncer que le Gouverneur-Général les mandait au Sénat, les cris de " Privilège ! Privilège ! " retentirent, et le chef de l'opposition, M. Mackenzie, continua le discours violent qu'il avait commencé pour dénoncer les moyens employés par le gouvernement dans l'intention de se soustraire au contrôle de la Chambre. L'huissier parvint à se faire entendre de l'orateur qui descendit de son fauteuil et se rendit au Sénat, suivi d'un petit nombre de conservateurs au milieu des huées et des protestations des députés libéraux qui restèrent dans la Chambre et adoptèrent des résolutions énergiques contre la prorogation.

Des historiens ont critiqué sévèrement la conduite du parti libéral en cette circonstance. Il n'y a pas de doute qu'ils eurent tort de soupçonner l'impartialité de Lord Dufferin, mais pour les juger avec équité, il faut tenir compte

de la crainte qu'inspirait alors l'astuce de Sir John Macdonald. Ils étaient tous parfaitement convaincus que ce politicien rusé trouverait bien le moyen d'échapper au danger qui le menaçait, si l'opinion publique ne se manifestait pas de la manière la plus énergique. Le lendemain de la prorogation, une commission royale, composée des juges Day et Polette et de M. Gowan, fut nommée pour faire immédiatement l'enquête demandée sur les accusations de M. Huntingdon.

M. Huntingdon refusa de comparaître devant la Commission, en disant que la Chambre seule devait entendre la preuve des accusations portées devant elle, et qu'il ne pouvait reconnaître un tribunal nommé par les accusés pour juger leurs propres actes. La Commission procéda néanmoins à l'enquête et entendit une trentaine de témoins. C'était des témoins bien disposés envers le gouvernement: d'abord plusieurs ministres. Sir John- A. Macdonald lui-même, et ensuite Sir Hugh Allan, MM. Starnes, Abbott, etc., presque tous des amis dévoués du premier ministre et de ses collègues. Et cependant, ils avaient à peine ouvert la bouche, que l'opinion publique surexcitée les condamnait sur leurs propres aveux et demandait la déchéance du gouvernement. En effet, leurs témoignages montrèrent que Sir Hugh Allan avait déboursé

$350,000 pour aider les ministres et leurs amis au cours des élections de 1872, et pour contribuer à faire élire une Chambre favorable à ses propres projets, avec l'espoir naturel qu'on lui tiendrait un compte avantageux de ses généreux sacrifices. On eut beau dire que rien n'établissait un marché frauduleux, par lequel les ministres se seraient engagés à accorder le fameux contrat du Pacifique à Sir Hugh Allan moyennant rémunération, ou à la condition que ce grand capitaliste leur fournirait l'argent nécessaire pour leurs élections et celles de leurs amis ; on eut beau répéter sur tous les tons que Sir Hugh avait souscrit pour les élections de ses amis politiques, suivant ses moyens comme font généralement les partisans riches et dévoués, toutes les explications, toutes les excuses tombèrent dans le vide. Le peuple interprétant à sa manière tout ce qu'il lisait et entendait, allait partout répétant que le gouvernement avait vendu le contrat du Pacifique à Sir Hugh Allan, moyennant une somme de $350,000 et que l'argent avait servi à faire élire des hommes favorables à ce contrat. La question était facile à résoudre. Même sous sa forme la plus mitigée, la moins répréhensible, indépendamment des motifs et des intentions, la transaction était immorale et condamnable. L'entrepreneur public qui

verse de l'argent à un ministre ou à un député s'attend à recevoir leur appui dans ses demandes, et ceux-ci ne peuvent accepter l'argent qui leur est offert sans savoir que le donataire aura le droit de compter sur leur bonne volonté future.

Que deviendrait le grand principe de l'indépendance du parlement, le fondement sacré, la garantie salutaire du bon fonctionnement des institutions démocratiques, si de pareils abus étaient tolérés ?

La corruption des mœurs politiques paraît malheureusement être l'apanage naturel de ces institutions mêmes ; tous les partis y contribuent et se servent, pour gagner des partisans, des séductions de l'or, des faveurs, et du patronage public. L'hypocrisie étant un hommage rendu à la vertu, on se tait, on excuse et on pardonne, quand les choses se font discrètement, secrètement et dans certaines limites décentes. Mais lorsque des hommes publics sont surpris au moment où, d'une main ils donnent un contrat valant des millions, et de l'autre ils reçoivent de l'entrepreneur des sommes considérables, un bon nombre de leurs amis les condamnent par honnêteté, tandis que d'autres le font par respect ou par crainte de l'opinion publique, et le sort des coupables est vite scellé. Il faut bien qu'il en soit ainsi, autrement

la vénalité deviendrait une vertu, et tout se vendrait, les intérêts les plus sacrés seraient mis à l'enchère, et les honnêtes gens seraient impuissants. La corruption des mœurs politiques est le ver rongeur des gouvernements modernes, et fait avec raison le désespoir des partisans honnêtes et dévoués du régime parlementaire. Ils regrettent de voir leur gouvernement idéal, dont la conquête a coûté tant de sacrifices, tant de sang, déshonoré par des abus si funestes. Mais ils se consolent en pensant que si le mal est grand, cette forme de gouvernement permet l'application d'un remède prompt et l'éclosion de réactions puissantes. Il y a généralement assez d'honnêtes gens dans un pays, pour purifier de temps à autre l'atmosphère, pour arrêter ou réprimer les abus de l'esprit de parti et de la convoitise.

Le jour où cette soupape de sûreté fera défaut, les institutions démocratiques tomberont écrasées sous le mépris public.

Ceux qui enseignent la morale et la religion devraient conseiller constamment au peuple d'apprécier les bienfaits du gouvernement représentatif, et d'en préserver l'intégrité en respectant comme un dépôt sacré, le droit de choisir ses représentants.

L'opinion publique condamnait en général ce qu'on appelait le scandale du Pacifique,

mais on se demandait ce que ferait la députation. Il est assez rare qu'un parti fort comme l'était le parti conservateur, à cette époque, consente à décapiter ses chefs et à perdre le pouvoir. L'esprit grégaire, l'amour du patronage et l'intérêt personnel unissent si intimement les membres d'un parti ! Aussi, lorsque la session du parlement s'ouvrit le 15 octobre, pour délibérer sur la situation et sur le rapport de la Commission, tous les regards se tournèrent vers la capitale. Sir John était là, insinuant, aimable comme de coutume pour ses amis, souriant à tout le monde avec l'air d'un homme dont la conscience est tranquille, fortifiant les faibles, stimulant les forts et flattant les dévoués.

Le rapport de la Commission avait été déposé sur le bureau de la Chambre. L'adresse en réponse au discours du Trône était à peine soumise, que M. Mackenzie, le chef de l'opposition, proposait un amendement déclarant que, vu le» accusations portées de son siège par M. Huntingdon et vu les faits prouvés dans l'enquête dont le rapport était soumis à la Chambre, les conseillers de Son Excellence méritaient la censure la plus sévère. La discussion fut longue, orageuse, les apostrophes et les récriminations violentes. Quarante députés prirent la parole, et plusieurs se distinguèrent par la force de

leur raisonnement et la puissance de leurs arguments.

Sir John mit en jeu toutes les ressources de son intelligence féconde, de son esprit retors pour se justifier. Dans une péroraison vraiment éloquente, il rappela ce qu'il avait fait pour le pays, et se jeta en quelque sorte dans les bras de la Chambre. Le discours de M. Blake porta un coup terrible au gouvernement, et celui de M. Donald Smith, ancien gouverneur de la Baie d'Hudson et ami de Sir John, compléta la déroute du parti conservateur.

Le 5 décembre, Sir John se levait pour annoncer que le ministère ayant raison de croire qu'il ne jouissait plus de la confiance de la majorité de la Chambre, avait démissionné, et que M. Mackenzie avait été appelé par Son Excellence à former un gouvernement.

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