LA QUESTION DE L'AMNISTIE
Pendant la vacance du parlement la Commission nommée pour s'enquérir des promesses d'amnistie continua le travail qu'elle avait commencé au cours de la session, et entendit plusieurs témoins.
L'enquête établit clairement :
1° Que l'exécution de Scott était l'acte d'un gouvernement de facto, accepté par la population, et reconnu par le gouvernement canadien et les représentants du gouvernement britannique.
2° Que Mgr Taché, et plus tard les délégués du gouvernement provisoire, se dirent autorisés par le gouvernement canadien et les représentants du gouvernement britannique à promettre l'amnistie pleine et entière, si les Métie mettaient bas les armes et acceptaient l'acte de Manitoba; que de fait ils avaient été autorisés verbalement et par écrit en différentes circons-
tances par Sir John Macdonald et les honorables MM. Cartier, Langevin et Howe à faire ces promesses.
3° Que ces promesses avaient été faites à la connaissance et avec le consentement du gouverneur Young -et d'autres représentants du gouvernement britannique, et de manière à convaincre les chefs métis, qu'elles étaient sincères et qu'ils pouvaient s'y fier.
4° Que le gouverneur Archibald chargea le P. Ritchot, en 1871, de demander à Riel et à Lépine de prendre les armes pour repousser l'invasion fénienne, et que ses paroles étaient de nature à faire croire que s'ils se rendaient à son appel, il ne pourrait plus être question de les arrêter et de les punir pour des offenses commises antérieurement.
C'est le point sur lequel le gouverneur Dufferin appela spécialement l'attention du gouvernement britannique, dans un rapport remarquable. Lord Dufferin n'admettait pas que le gouvernement de Sa Majesté fût lié par des promesses faites sans autorisation suffisante, mais ses sentiments d'honneur et de justice repoussaient l'idée qu'un gouvernement pût envoyer à l'échafaud des hommes auxquels il avait fait appel pour défendre le pays.
On ne pouvait lire les témoignages et les documents produits à cette enquête sans arri-
ver à la conclusion que la crainte des loges orangistes avait, seule, empêché les ministres anglais de reconnaître leurs promesses et de les tenir.
La session de 1875 était à peine ouverte que M. Mackenzie s'appuyant sur les faits établis dans cette enquête, proposait l'adoption d'une Adresse à Sa Majesté, demandant une amnistie générale pour tous ceux qui avaient pris part aux troubles du Nord-Ouest, mais à la condition que Riel et Lépine seraient tenus de demeurer, durant cinq ans, hors des possessions britanniques. M. Mackenzie reprocha en termes sévères, à Sir John Macdonald et à MM. Cartier et Langevin, d'avoir recours à toute sorte de subterfuges, pour renier les engagements pris en leurs noms, par les hommes les plus honorables.
Wilfrid Laurier, qui s'était distingué à la session précédente, lors de la motion d'expulsion proposée par M. Bowell, fit, à l'appui de la motion Mackenzie, un discours remarquable par le fond et la forme.
Il accusa les ministres d'avoir provoqué par les négligences les plus coupables, les troubles du Nord-Ouest, d'avoir poussé les Métis à la révolte, et de renier maintenant les engagements contractés pour les amener à déposer les armes.
Il fit voir que, dans ces circonstances et par suite de la position prise par Sir John-A. Macdonald et ses amis, et des instructions reçues du gouvernement de Sa Majesté, qui avait voix au chapitre, l'amnistie ne pouvait être votée sans le bannissement de Riel et de Lépine pendant cinq années.
Les membres du gouvernement impérial, comme Lord Dufferin lui-même, étaient clairement d'opinion qu'une amnistie complète ne pouvait pas être accordée aux chefs de l'insurrection.
Sir John et ses amis crurent devoir tirer parti des embarras du ministère dans l'intérêt de leur parti. Ils reprochèrent aux chefs libéraux de la province d'Ontario, d'oublier leurs violentes dénonciations contre les meurtriers de Scott et se moquèrent de la punition anodine infligée à ceux do^.t ils avaient mis la tête à prix. Les conservateurs, dans la province de Québec, accusaient leurs adversaires de trahison et réclamaient l'amnistie pleine et entière, mais leur demande fut repoussée par une grande majorité, et la motion Mackenzie fut votée par 152 voix contre 23.
Sir John Macdonald s'absenta pour ne pas voter, et, quelques jours plus tard, il vota, avec la majorité de ses amis, pour la motion d'expulsion proposée par M. Bowell.
Les libéraux d'Ontario pouvaient difficilement, sans se sacrifier, voter l'amnistie complète, et les libéraux de la province de Québec eurent de la peine à défendre leur conduite contre les attaques violentes de leurs adversaires.
Les conservateurs crurent de bon aloi de se venger des dénonciations dont ils avaient été l'objet en accusant à leur tour les libéraux de manquer à leurs promesses et à leurs engagements.