‹ Histoire du Canada depuis la Confédération, 1867-1887Chapitre 13 sur 37 · SIR ADOLPHE CHAPLEAU · texte numérisé non relu

SIR ADOLPHE CHAPLEAU

Au début de la session de 1874, le nouveau ministère se trouva en face de la scabreuse affaire des troubles du Xord-Ouest et de l'amnistie. Kiel était revenu des Etats-Unis en 1873, avec la ferme résolution de forcer le gouvernement à remplir ses promesses de pardon ou d'amnistie. Il s'était porté candidat dans le comté de Provencher pour le siège laissé vacant par la mort de Cartier, avait été élu facilement et s'était rendu à Ottawa pour prendre son siège. Il avait même réussi, grâce à des amis dévoués, à tromper la vigilance du greffier de la Chambre et à signer le rôle.

La nouvelle de ce qui s'était passé ayant transpiré, une formidable tempête d'indignation éclata au sein de la députation et de la population anglaises. Des milliers de voix s'élevèrent pour crier qu'il ne pouvait pas être permis à un traître, à un meurtrier de prendre son siège dans la Chambre. D'un autre côté, la population canadienne-française d'Ottawa et de Hull offrait à Riel de le protéger et de l'accompagner jusque sur le parquet de la Chambre. Des amis réussirent à convaincre Riel qu'il devait disparaître afin d'empêcher des désordres qui pourraient être graves et rendre plus difficile le règlement de l'épineuse question de l'amnistie.

Le gouvernement avait bien la volonté de la

régler ; mais, comme les anciens ministres niaient catégoriquement avoir promis l'amnistie, il se trouvait privé d'un argument puissant pour faire accepter sa décision par la population anglaise et protestante, dont le fanatisme était chauffé à blanc par les loges orangistes. Il eut alors recours au seul moyen qui lui restait pour sortir d'embarras, c'était de nommer une commission pour établir si oui ou non l'amnistie avait été promise. M. Mousseau proposa comme amendement qu'une pétition fût adressée à la Reine pour réclamer l'amnistie en faveur des chefs métis. M. Holton tourna la situation en proposant que la Chambre attendît pour se prononcer le résultat de l'enquête. Cette proposition fut adoptée, mais celle de M. Bowell demandant l'expulsion fut aussi votée par une forte majorité composée de presque tous les députés des provinces anglaises. L'amendement de M. Mousseau, dont le seul objet était d'embarrasser le gouvernement, ne réunit que vingt-sept voix.

La nomination de la commission d'enquête fit trêve pour un moment à l'excitation publique.

La construction du chemin de fer Canadien du Pacifique fut une autre source d'embarras pour le gouvernement. La Colombie Britannique réclamait énergiquement l'accomplisse-

ment des promesses de l'ancien gouvernement, et le parti libéral de son côté s'était engagé à procéder à l'exécution de cette vaste entreprise avec prudence et à mesure que les ressources du pays le permettraient. Une compagnie puissante composée de Lord Strathcona, Lord Mount Stephen, M. Mclntyre et autres, offrait de construire le chemin. M. Mackenzie proposa de lui accorder |10,000 et 20,000 acres de terre par mille, avec une garantie de 4% sur le coût de construction, à la condition que le chemin fût construit par étapes et qu'on utilisât autant que possible les eaux navigables et les chemins de fer américains pour communiquer avec les territoires du Nord-Ouest, afin de retarder autant que possible la construction coûteuse et difficile de la section de l'Est au nord du lac Supérieur. Mackenzie fit à l'appui de sa proposition un discours remarquable par la force des arguments et l'abondance des enseignements qu'il contenait. Il dit que vu l'état des finances du pays, il serait dangereux d'entreprendre de construire ce chemin en dix ans comme le voulait le projet du gouvernement Macdonald. La Chambre ne put s'empêcher d'admirer la force de caractère et d'esprit de ce maçon devenu le premier ministre de son pays et s'imposant à tous comme orateur parlementaire de premier ordre; elle adopta sa ma-

uière de voir, malgré les protestations des conservateurs.

Puis vint la question toujours orageuse du remaniement du tarif.

La crise financière qui régnait dans le monde entier, semant partout la ruine, arrivait sur nos rives avec son cortège de misères et de malheurs; le commerce et l'industrie souffraient, les importations diminuaient et le revenu du pays décroissait à vue d'œil. Or, les ministres, pour faire honneur aux engagements considérables contractés par leurs prédécesseurs, devaient emprunter et en même temps chercher de nouvelles ressources budgétaires pour augmenter le revenu et faire face à l'accroissement des intérêts et des dépenses en général. D'un autre côté, une fraction importante du parti libéral, dont M. Jette était le chef, réclamait énergiquement la protection. C'était l'un des principaux articles du programme du parti national, dont le Nouveau Monde et le Bien Public étaient les organes. Les meiix libéraux, comme on les appelait, s'étaient laissé imposer avec plus ou moins de bonne grâce ce programme qui répugnait à leurs doctrines libre-échangistes, mais ils ne pouvaient fermer l'oreille complètement aux cris qui s'élevaient en tout lieu pour demander l'élévation des droits d'entrée sur les produits étrangers.

Le gouvernemeiit consentit à relever le tarif de 15 à 17% par cent afin de suppléer à l'insuffisance du revenu et d'accorder en même temps aux manufacturiers une protection incidente. Pendant que les nationaux reprochaient au gouvernement de ne pas aller assez loin, les conservateurs se contentaient pour ne pas se compromettre de reprocher aux libéraux de répudier leur principe favori, de sacrifier le libre-échange, objet de leurs amours politiques. Le célèbre M, Tupper alla même jusqu'à dire qu'il craignait que le gouvernement n'eût l'intention de faire entrer dans le tarif le tranchant de la hache protectionniste qui porterait la ruine et la désolation dans les provinces maritimes. Et il cita l'exemple des Etats-Unis dont la politique protectionniste avait, disait-il, anéanti le commerce maritime. MM. Mackenzie et Cartwright protestèrent contre de pareilles imputations et réaffirmèrent leur fidélité à leur théorie bien-aimée.

Il faut bien l'avouer, les chefs des deux partis avaient été jusqu'à cette époque plus ou moins partisans du libre-échange, et ce furent les manufacturiers en banqueroute et les ouvriers sans ouvrage qui engagèrent les conservateurs à arborer, à l'approche des élections, le drapeau de la protection. Et même il est bien connu qu'il fallut faire violence à Sir

John Macdonald, et lui démontrer que la protection serait le salut de son parti, pour le décider à se soumettre au désir de ses amis.

L'un des projets de loi les plus importants de la session fut celui que présenta M. Dorion, ministre de la justice, au sujet des élections.

Il y avait longtemps que le parti libéral prêchait la nécessité d'une législation sévère, pour mettre fin aux abus et aux influences pernicieuses, qui souillaient le suffrage populaire. Le bill de M. Dorion fixait un seul et même jour, pour la présentation et l'élection des candidats dans toutes les divisions électorales du pays, à l'exception de deux ou trois comtés éloignés; il abolissait le cens d'éligibilité, acceptait la franchise électorale des provinces, établissait le scrutin secret et décrétait des peines sévères contre les fraudes et les menées corruptrices.

Sir John Macdonald s'opposa à l'introduction du scrutin secret, qu'il dénonça comme un système faux, propre à engendrer la ruse et l'hypocrisie. Il n'y a pas de doute qu'en principe le vote public est plus noble, plus digne d'un peuple libre, mais il est aussi incontestable qu'il gêne la liberté de l'électeur qui n'a pas l'avantage d'être dans une position indépendante, et qui peut difficilement voter contrairement au désir de celui qui l'emploie, ou dont il

dépend. On était à une époque où l'intervention active d'un grand nombre de prêtres dans la politique et les influences de l'argent et du pouvoir avaient un grand effet sur le résultat 'des élections. On crut que le scrutin secret serait une protection pour le candidat et aussi pour l'électeur contre ces puissantes influences, en permettant aux gens de voter à leur gré suivant leur conscience.

Après avoir voté quelques autres lois d'une importance moindre la Chambre fut prorogée.

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