CHAPITRE XV
ORGANISATION POLITIQUE DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST — DÉSAVEU DES LOIS PROVIN- CIALES— LA SITUATION FINANCIÈRE DU PAYS.
C'est pendant la session de 1875, que les vastes territoires du Nord-Ouest, qui s'étendent des frontières du Manitoba jusqu'au pied des montagnes Rocheuses, reçurent une constitution politique et furent soumis à un gouvernement composé d'un lieutenant-gouverneur et de cinq conseillers, dont trois devaient administrer la justice comme magistrats stipendiaires. C'est aussi pendant cette session, que M. Blake fit adopter des résolutions importantes, au point de vue de l'interprétation de la constitution du Canada en œ qui concerne le désaveu des lois provinciales.
Le Gouverneur-Général pouvait-il exercer le droit de désaveu indépendamment de l'avis de ses ministres ?
Des opinions contradictoires avaient été émises à cet égard, en Angleterre, et en 1873 le secrétaire des colonies, répondant à Lord Dufferin, déclarait que le Gouverneur-Général devait se conformer à l'avis de ses ministres responsables.
Il est assez intéressant de savoir que, si Lord Dufferin avait demandé des instructions au gouvernement impérial, c'est parce que le ministère Macdouald aurait bien aimé lui faire porter la responsabilité du désaveu des lois scolaires du Nouveau-Brunswick.
L'intérêt de son parti poussait Sir John Macdonald à prendre des positions adverses à des principes dont il aurait, dans des circonstances différentes, proclamé le caractère sacré.
M. Blake fit déclarer unanimement par la Chambre, que le désaveu des lois provinciales ne pouvait être exercé que par le Gouverneuren-Conseil.
La discussion de la situation financière du pays, et de la fameuse question de protection provoqua de vifs débats au cours des deux dernières sessions du parlement.
La crise industrielle et commerciale sévissait de toute part ; la banqueroute faisait partout des ravages terribles ; les maisons les plus solides étaient ébranlées sinon détruites ; les usines chômaient, des milliers d'ouvriers
sans travail battaient le pavé des grandes villes, demandant du pain ; à Montréal, on organisait des soitp kitchens, des distributions de soupe et de viande ; le« importations diminuaient, les droits de douane tombaient de trois à quatre millions, et le gouvernement, malgré ses efforts pour réduire les dépenses, ne pouvait équilibrer son budget.
Les chefs conservateurs étaient trop habiles et trop désireux de revenir au pouvoir pour ne pas profiter des circonstances. Pendant les sessions de 1876, 77, 78, ils reprochèrent au gouvernement de ne rien faire pour alléger la détresse publique, et reniant leurs doctrines d'autrefois, ils prêchèrent la protection comme remède aux maux du peuple, comme moyen pratique d'augmenter les revenus, de faire face aux déficits, et d'empêcher les manufacturiers américains d'inonder notre marché de leurs produits au détriment des manufacturiers canadiens. C'était la manière de voir des libéraux modérés et des conservateurs indépendants, qui avaient soutenu la candidature de M. Jette contre Sir Georges-Etienne Cartier, dans la division Est de Montréal, avec le Bien Public pour organe. Mais les chefs libéraux se contentèrent de dénoncer les contradictions de leurs adversaires à ce sujet et de proclamer hautement que, pour garder le pouvoir, ils ne
trahiraient jamais les principes qu'ils avaient prêches toute leur vie. Les Tupper et les Macdonald mis en face de leurs déclarations passées, toutes adverses à la protection, invoquaient la nécessité, l'opportunité, les besoins du temps, et ils proposaient des amendements que la majorité de la Chambre repoussait, mais que le peuple applaudissait.
Certains changements ministériels contribuaient aussi à affaiblir le parti libéral.
Dorion était ministre de la justice depuis quelques mois seulement, lorsque ses amis rengagèrent à accepter la place de juge en chef de la Cour du banc de la Eeine de la province de Québec.
Certes, personne dans cette province ne possédait à un plus haut degré toutes les qualités requises pour cette haute position. Mais, de tous les anciens libéraux faisant partie du cabinet, c'était le plus respecté, le moins attaquable à tous les points de vue : personne ne pouvait le remplacer.
Ses amis savaient bien, M. Mackenzie, le premier, que le gouvernement et le parti libéral subiraient une grosse perte en le laissant partir, mais trente années de luttes et de sacrifices pour son parti ne l'avaient pas enrichi. Il était pauvre, endetté, il ne pouvait refuser d'occuper la première place dans la magistrature qu'il ho-
nora par sa science et sa probité. Il employa la moitié des émoluments attachés à sa charge, à payer les dettes qu'il avait contractées dans la politique.
Il n'eut pas toujours les qualités requises chez un chef politique : il manqua souvent de tact, de flair et d'énergie dans la conduite d'un parti qui, à une certaine époque, ne sut pas toujours tenir compte des sentiments de la population et des exigences de la société. Mais il a été l'un des hommes les plus respectables et les plus estimés de notre population, l'une des gloires les plus pures du barreau canadien. Il fut remplacé par M. Fournier, jurisconsulte distingué, qui avait été battu six fois, avant de réussir à se faire élire. Il avait été pendant bien des années, avec son ami Plamondon, l'âme du parti libéral dans le district de Québec, à une époque où il fallait avoir du dévouement pour être libéral. Il accepta bientôt la position de juge de la Cour Supérieure. M. Blake consentit à le remplacer, aux applaudissements du pays tout entier : mais après avoir rempli pendant quelques mois avec éclat les devoirs de cette charge importante, il donna sa démission, et M. Rodolphe Laflamme fut appelé à lui succéder.
M. Laflamme était un homme de talent, une des étoiles du vieux parti libéral ; mais, com-
me M. Fournier, il arrivait un peu tard pour briller dans la politique. On ne devient pas homme d'Etat sans une longue préparation, sans un apprentissage laborieux et des études spéciales.
En 1876, M. Pelletier avait remplacé, comme ministre de l'agriculture, M. Letellier de St- Just, nommé lieutenant-gouverneur de Québec.
Au ministère du revenu de l'intérieur, on avait vu passer successivement MM. Fournier, Geoffrion, Cauclion, Laflamme et Laurier.
Félix Geoffrion sortait d'une vieille famille libérale remarquable par le talent et le caractère. Il ne fut pas longtemps ministre, la maladie le força à se retirer du ministère, et il fut remplacé par le célèbre Cauclion, dont l'entrée dans le gouvernement produisit beaucoup de mécontentement parmi les libéraux et souleva des tempêtes de colère dans le parti conservateur. M. Cauclion tendait encore une fois sa voile aux vents propices du pouvoir.
Sa plume et son expérience avaient toujours une grande valeur ; c'était une force avec laquelle il fallait compter, et on crut que sa nomination serait agréable au clergé, dont l'hostilité menaçait de plus en plus le ministère.
En 1877, il acceptait la place de lieutenantgouverneur du Manitoba et mourait dans la pauvreté, après avoir occupé les positions les
plus élevées, après avoir joui largement des faveurs de la fortune et du pouvoir.
Ces changements avaient affaibli le ministère €t permettaient aux conservateurs de dire que les libéraux n'étaient arrivés au pouvoir, que pour se placer et vivre heureux, pendant que le peuple souffrait.
L'entrée de M. Laurier dans le gouvernement ne produisit pas l'effet qu'on attendait, et sa défaite dans Arthabaska, où il fut obligé de se porter candidat, après avoir accepté un portefeuille, fut considérée par plusieurs comme un indice alarmant du résultat probable des prochaines élections générales. Si le plus sympathique, le plus populaire des ministres et des députés était traité de cette façon, quel serait le sort des autres ?
Telle était la question que l'on se posait dans les cercles politiques.
Cependant le premier ministre Mackenzie et ses collègues, au milieu des tracas qui les accablaient, travaillaient rudement, inscrivaient aux statuts du pays des lois utiles, et faisaient reconnaître, par le gouvernement impérial, certains principes constitutionnels de la plus haute importance. Le pays leur doit en effet des lois sur la tempérance, sur la vérification des comptes publics, laquelle était, de ce fait, soustraite à l'influence ministérielle, sur la
pétition de droit, la milice etc., etc. C'est à eux que l'on doit aussi la reconnaissance du principe, que le Gouverneur-Général en Conseil et le parlement canadien occupent à l'égard du peuple du Canada, la même position que le Roi et ses ministres, ainsi que le parlement d'Angleterre occupent vis-à-vis du peuple anglais, et que les gouverneurs ne pouvaient pas différer d'opinion avec leurs ministres, en matière d'administration intime. Le résultat de leurs efforts dans ce sens fut de faire modifier les instructions données par le Bureau Colonial à nos gouverneurs et d'en faire disparaître les mots qui leur donnaient le droit de dissentiment. Lord Dufferin, qui avait l'esprit aussi large que brillant, les aida à obtenir cette réforme.
SIR A. A. DORIOX