‹ Histoire du Canada depuis la Confédération, 1867-1887Chapitre 18 sur 37 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

mouvement religieux et national depuis

l'établissement de la confédération

— questions briYlantes — l'affaire

guibord — le parti national —

LE programme CATHOLIQUE.

L'opinion publique était profondément agitée dans la province de Québec depuis l'établissement de la Confédération et les esprits se passionnaient à toute sorte de controverses. Nous ne sommes pas français impunément, nous aimons la discussion, la dispute, l'argumentation et l'agitation. Les questions nationales et religieuses où le sentiment anime et réchauffe la discussion, nous attirent et nous séduisent.

Trois ou quatre de ces questions ont occupé l'attention publique pendant plusieurs années. Nous croyons devoir en faire un historique abrégé.

Les autorités religieuses et la Fabrique de Montréal avaient refusé la sépulture ecclésiastique à un pauvre imprimeur du nom de Joseph s

Gilibord parce que, à sa mort, il faisait partie de " l'Institut Canadien " condamné et excommunié par l'autorité ecclésiastique.

" L'Institut Canadien " avait été fondé par la bouillante et fougueuse jeunesse de 1848, pour se préparer par la lecture et la discussion aux luttes de l'avenir. C'est là que les Dorion, les Pépin, les Laflamme, les Doutre, les Laberge, les Labrèche-Viger, les Fabre, les Morin et plusieurs autres s'étaient formés, avaient appris l'art si difficile et si charmant de la parole publique, c'est là aussi que toutes les semaines ils proclamaient des principes et des opinions d'un libéralisme souvent avancé et compromettant.

" L'Institut Canadien " et " L'Avenir " se complétaient, c'étaient deux foyers de chaleur et de vie intellectuelles et nationales, qui laissaient parfois échapper quelques étincelles de libre-pensée.

" L'Institut Canadien " avait une bibliothèque où l'on offrait au public des livres dont l'orthodoxie et le caractère moral laissaient à désirer.

Les chefs de l'Eglise et de l'Etat redoutaient, tout à la fois, pour des motifs différents, l'influence de la tribune et de la bibliothèque de " l'Institut Canadien. "

Les membres de l'Institut avaient adopté des

résolutions déclarant que leur bibliothèque ne contenait pas de mauvais livres, et qu'ils avaient d'ailleurs la compétence voulue pour faire le choix de leurs lectures.

Mgr Bourget protesta contre ces résolutions et mit les membres de l'Institut en demeure de les retirer ; il affirma que leur bibliothèque contenait des livres à l'Index qu'ils ne pouvaient lire sans encourir l'excommunication. Un certain nombre de jeunes gens prirent fait et cause pour l'évêque et demandèrent des réformes. Une lutte violente éclata au sein de " l'Institut Canadien." Après des séances orageuses où les deux partis luttèrent, pendant des nuits entières, les partisans de l'autorité religieuse furent vaincus et s'en allèrent, sous la conduite des Labrèche-Viger et des Fabre, fonder une autre institution qu'ils appelèrent '■' L'Institut Canadien-Français."

Ce fut une malheureuse division : au lieu de quitter le champ de bataille, la minorité qui était presqu'aussi considérable que la majorité aurait dû continuer la lutte, elle aurait obtenu les réformes nécessaires, empêché des rancunes, des colères et des conflits funestes, et préservé une institution qui méritait de vivre.

La lutte continua entre l'évêque de Montréal et les représentants de " l'Institut Canadien." En 1863 un comité composé de L.-A. Dessaulles,

Joseph D'outre, J.-E. Coderre et Wilfrid Laurier fut nommé pour se rendre auprès de l'évêque, et chercher à mettre fin à des difficultés qui troublaient les consciences et menaçaient la paix des familles.

Les membres du comité mirent le catalogue des livres de l'Institut entre les mains de l'Evêque et lui demandèrent de leur indiquer les livres dangereux, qui devaient être enlevés de la bibliothèque ou mis sous clef, de façon à ce que personne ne pût les lire sans une permission spéciale de l'autorité ecclésiastique,

Mgr Bourget garda le catalogue pendant six mois et le renvoya sans aucune indication ; il exigeait une soumission absolue et sans condition.

Un certain nombre de membres de l'Institut, après avoir encore essayé vainement d'induire l'Evêque à indiquer les livres dangereux de leur bibliothèque, résolurent de s'adresser à Rome. Des années s'écoulèrent et Rome restait muette. Malheureusement, l'Annuaire de l'Institut de 1868 contenait une conférence de M. Dessaulles et un discours de Horace Greely qui exprimaient sur la tolérance religieuse des opinions que les autorités romaines condamnèrent.

En 1869, Mgr Bourget envoya de Rome une lettre pastorale annonçant que le Pape avait

HISTOIRE DU CA^*ADA lll

condamné l'Institut, et défendant, sous peine de refus des sacrements, d'être membre de cette institution et de lire ou de garder en sa possession l'Annuaire de 1868. Les membres de l'Institut se plaignirent amèrement d'être condamnés pour des faits postérieurs à leur appel, ils se réunirent cependant et adoptèrent une résolution dans laquelle ils déclaraient se soumettre purement et simplement au décret de Rome. Mais leur soumission n'eut pas l'effet de les soustraire aux conséquences des condamnations portées contre eux.

En 1869, un nommé Joseph Guibord, imprimeur et membre de l'Institut, tomba malade et mourut sans avoir reçu les sacrements. Quelques mois auparavant, il avait fait venir un prêtre qui avait refusé de lui donner l'absolution à moins qu'il ne renonçât à l'Institut: Guibord n'avait pas voulu se soumettre à cette condition. Les autorités religieuses s'opposèrent à ce que son corps fût mis en terre sainte, et la veuve Guibord s'adressa à la Justice pour les y forcer. Un procès émouvant s'engagea et passionna l'opinion publique. MM. Joseph Doutre et Rodolphe Laflamme représentaient la veuve Guibord, et MM. L.-A. Jette, F.-X. Trudel et F. Cassidy plaidaient pour la Fabrique et les autorités religieuses.

Joseph Doutre était une des fortes têtes du

parti libéral, un avocat habile, un citoyen estimé. Il s'était fait remarquer dans sa jeunesse par des écrits fortement pensés, par des discours qui dénotaient un esprit vigoureux et un caractère indépendant de toute autorité. Il fut l'un des chefs libéraux qui contribuèrent le plus à effrayer le clergé et à le jeter dans les bras du parti conservateur. Lorsque la lutte entre les autorités religieuses et le parti libéral éclata, il fut au premier rang des combattants. Mais c'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Dans un pays où la foi est si vive et le respect du prêtre si grand, il aurait fallu que les libéraux fussent irréprochables comme catholiques pour soutenir un pareil conflit. Joseph Doutre ressentit vivement les coups mortels que le clergé porta au parti libéral et il en garda jusqu'à la mort un ressentiment profond. Il eut tort. Il avait contribué plus que tout autre à effrayer le clergé, à lui inspirer la peur du parti libéral, et puis en quoi l'intervention même exagérée et violente du clergé dans la politique diminueraitelle la valeur de la foi catholique ?

Rodolphe Laflamme avait bel air et bonne mine, aristocrate d'apparence et d'esprit, malgré des sentiments démocratiques, excellent avocat, orateur agréable, il possédait une riche clientèle et menait la vie à grandes guides.

M. Jette était, comme il a été dit déjà plus haut, un libéral modéré, croyant et pratiquant, sage, instruit, jouissant de l'estime et de la confiance publiques.

31. Trudel était un avocat disert, un journaliste fécond et vigoureux, un catholique sincère et belliqueux, un croisé d'autrefois qui n'aurait pas hésité à escalader les murs de Jérusalem comme Godefroy de Bouillon, pour conquérir le tombeau du Sauveur.

Francis Cassidy, petit irlandais, arrivé presque nu-pieds à Montréal, garçon de cœur et d'esprit, avait réussi, à force de travail et de talent, à atteindre les sommets du barreau. Une parole facile, une intelligence vive et perspicace, un jugement droit et un caractère bienveillant l'avaient rendu si populaire qu'il devint maire de Montréal presque sans le vouloir.

Le président du tribunal était le juge Charles Mondelet dont la vivacité, la pétulance originale et l'indépendance d'esprit et de caractère purent se donner un libre cours. Jamais homme ne fut plus heureux d'être mêlé à une pareille cause où son esprit curieux et frondeur se complaisait.

Le procès fut long, les plaidoiries savantes. Toutes les lois ecclésiastiques et civiles, le droit public et le vieux droit gallican furent passés au crible de la discussion.

D'un côté on prétendait que la sépulture de Guibord dans le cimetière catholique, était un droit civil que personne ne pouvait lui ravir, et que s'il pouvait en être privé en vertu des lois de l'Eglise, l'excommunication majeure pouvait seule avoir cet effet funeste.

De l'autre côté on disait que l'autorité ecclésiastique a le droit de refuser la sépulture ecclésiastique à ceux qui meurent en révolte contre les lois de l'Eglise, contre des lois auxquelles ils doivent être soumis comme membres de cette Eglise, et qu'en offrant d'enterrer les restes de Guibord dans la partie du cimetière réservée aux enfants morts sans baptême et aux pécheurs publics, elle avait fait tout ce qu'on pouvait exiger d'elle ; que la sépulture ecclésiastique comme le refus des sacrements était un acte religieux qui ne relevait en aucune manière de l'autorité civile.

Le juge Mondelet condamna le curé et la Fabrique de Notre-Dame, à enterrer le défunt dans le cimetière de la Côte des Neiges. Il fut très sévère à l'égard de l'évêque de Montréal, déclara que de tout temps depuis l'établissement du pays, les tribunaux avaient exercé le droit de demander compte à l'autorité ecclésiastique des motifs de sa conduite, lorsque, dans l'exercice de ses fonctions religieuses, elle enfreignait un droit civil, que d'ailleurs,

d'après même les lois ecclésiastiques, la lettre de l'administrateur du diocèse, que le curé de Notre-Dame invoquait, et les condamnations portées contre " l'Institut Canadien " n'autorisaient pas le curé et la fabrique de Notre- Dame, à imposer à Guibord une sépulture qui était une flétrissure.

La cause fut portée devant la Cour de Revision composée de trois juges et le jugement du juge Mondelet fut infirmé, mais plutôt sur des questions de forme que sur le fond même de la question. Les avocats de la veuve Guibord portèrent la cause en appel devant la Cour du Banc de la Reine.

C'est alors que se produisit un incident qui ne fut pas le moins émouvant, parmi tous les faits qui marquèrent ce procès dramatique.

M. Doutre demanda aux juges de ce tribunal de déclarer que dans une cause où il fallait décider entre la loi civile et les lois ecclésiastiques, les juges catholiques ne pouvaient rendre justice. La cour rejeta les prétentions de M. Doutre qui demanda la permission de porter la cause devant le Conseil Privé. Les juges de ce haut tribunal décidèrent que l'autorité religieuse n'avait pas établi que les règles prescrites dans les cas d'excommunication et de refus de sépulture ecclésiastique, avaient été observées ; que Guibord, lors de sa mort, n'était

SOUS le coup d'aucune peine ou censure ecclésiastique validement portée ; et que, par conséquent, il avait droit à la sépulture ordinaire des catholiques.

Ce jugement blessa profondément les autorités religieuses et tous ceux qui sont d'opinion que la cession du Canada à l'Angleterre, a eu pour effet de soustraire l'exercice de la religion dans ce pays au vieux droit gallican comme à toute autre autorité, sauf celle de Rome.

Dans le mois de septembre 1875, afin de donner effet au jugement du Conseil Privé, la dépouille mortelle de Guibord fut transportée, du cimetière protestant où elle avait été déposée, dans le cimetière catholique. Le corbillard surmonté d'une croix et couvert du drapeau anglais était suivi d'un bon nombre de personnes, à la tête desquelles marchait l'avocat principal de Guibord, Joseph Doutre. Le corbillard avait à peine franchi la porte du cimetière de la Côte des Neiges, que trois ou quatre cents personnes, réunies en cet endroit, l'accueillaient par des cris, des huées et une pluie de cailloux. M. Doutre et ses amis crurent prudent de revenir sur leurs pas afin d'éviter une rixe funeste, et de reprendre la route du cimetière protestant pour y remettre le corps de Guibord. Les turbulents contents de leur victoire comblèrent la fosse qui avait été creusée

dans le cimetière catholique pour y recevoir les restes de Guibord.

Mais il fallait bien que la majesté de la loi fût respectée et que l'obéissance à l'autorité fût solennellement reconnue.

Le 16 novembre 1875, les avocats et amis du défunt, accompagnés d'un corps de troupes assez considérable, entreprirent encore une fois de transporter le corps de Guibord du cimetière protestant dans le cimetière catholique, et, cette fois, ils réussirent à le mettre dans la fosse qui depuis si longtemps l'attendait. Un énorme bloc de pierre pris dans le ciment dont la fosse est remplie indique l'endroit où repose enfin dans la paix un homme qui ne s'attendait pas à faire tant de bruit après sa mort.

La conclusion logique de cet épisode émouvant de l'histoire des troubles religieux du Canada est que dans les questions mixtes où le civil et le religieux sont mêlés, où l'Eglise et l'Etat ont tous deux des droits, de pareils conflits sont regrettables.

Depuis longtemps un bon nombre de libéraux sincèrement catholiques regrettaient de ne pouvoir condamner la politique du parti conservateur sans s'exposer à passer pour des catholiques suspects. Les jeunes gens surtout gémissaient d'être ostracisés pour des opinions, des doctrines qu'ils ne professaient point, que

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souvent ils connaissaient à peine. Trouvant, en 1871, les circonstances favorables pour briser le joug du parti conservateur et voulant faire disparaître la principale cause de l'impopularité du parti libéral, ils résolurent d'offrir à la population des chefs moins compromis sous le rapport religieux et un programme plus populaire.

Le recensement de 1871 avait causé un grand désappointement dans la province de Québec, jeté l'alarme dans les esprits les plus calmes. La province d'Ontario avait 1,620,842 âmes, la province de Québec 1,190,503, la Nouvelle- Ecosse 384,800, le Nouveau-Brunswick 285,777. La province de Québec, au lieu de s'accroître d'environ 300,000 âmes, dans les dernières dix années, suivant les lois de sa progression naturelle, ne s'était accrue que de 70,000 âmes. Dans la revue décennale des forces de la nation, deux cent mille âmes canadiennes-françaises manquaient à l'appel. Où étaient-elles ? Qu'étaient-elles devenues ? Le flot funeste de rémigration les avait éparpillées un peu partout dans toutes les parties du Canada et surtout aux Etats-Unis.

Les conséquences étaient graves.

La province d'Ontario qui était entrée dans la Confédération avec dix-sept députés à la Chambre des Communes, de plus que la pro-

vince de Québec, en gagnait encore six. On se demandait avec effroi ce que la province de Québec allait devenir si elle ne trouvait pas le moyen de garder sa population, et des voix s'élevaient de toute part demandant aux deux gouvernements, et même aux chefs des deux partis de s'entendre pour enrayer le mal qui dévorait le pays.

On disait que les Canadiens-Français s'expatriaient pour trouver du travail dans les usines de la Nouvelle-Angleterre, et que conséquemment ils resteraient au pays, s'ils y trouvaient le même avantage; qu'il fallait donc créer l'industrie à tout prix, et encourager la colonisation. C'était le programme de VOpinion Piihlique, journal illustré, à grande circulation, rédigé par des jeunes gens appartenant aux deux partis.

On différait un peu sur les moyens à prendre pour donner de l'essor à l'industrie; les uns prêchaient le régime protectionniste, d'autres prônaient l'indépendance du pays, sinon l'indépendance totale, du moins l'indépendance commerciale, c'est-à-dire le droit pour le Canada de conclure librement ses traités de commerce aux conditions les plus avantageuses, et de taxer les produits de l'Angleterre comme ceux des autres pays.

La plupart s'accordaient à dire que si nous

ne pouvions pas obtenir par la réciprocité la jouissance du marché des Etats-Unis, nous devions alors protéger le nôtre en imposant sur les marchandises américaines les mêmes droits qu'ils imposaient sur nos produits.

•C'est sous l'empire de ces idées et de ces sentiments que les fondateurs du parti national se réunirent et formulèrent un programme dont les principaux articles étaient : la réforme des lois électorales et de l'administration de la justice, l'abolition du double mandat, l'établissement du scrutin secret, la contestation des élections devant les tribunaux, la création d'écoles spéciales des arts et métiers, l'encouragement de la colonisation par la concession gratuite de terres, l'abolition du Conseil Législatif, l'élection des sénateurs par le peuple ou par les législatures provinciales, l'opposition à la construction du chemin de fer Canadien du Pacifique, tant que le Nord-Ouest ne serait pas suffisamment colonisé, et enfin l'obtention du droit absolu pour le Canada de régler à son gré ses relations commerciales avec les autres pays.

Comme on le voit, il n'était question ni de tarif protectionniste ni de réciprocité ; on croyait qu'il fallait avant tout obtenir le droit de conclure des traités de commerce sans tenii^ compte des intérêts de l'Angleterre. On pensait que c'était la seule manière pratique de faire

disparaître Tobjection de ceux qui disaient que les Etats-Unis ne consentiraient jamais à ouvrir leur marché à nos produits si nous n'adoptions pas un tarif équivalent au leur contre les produits de l'Angleterre et des autres pays.

On verra, plus tard, que conservateurs et libéraux finirent par arriver à la conclusion que le seul moyen pratique d'encourager l'établissement des manufactures dans le pays était d'avoir un tarif assez élevé pour empêcher les Américains d'inonder notre marché de leurs produits.

C'était la seule solution praticable et raisonnable, la seule politique vraiment nationale, car on aura beau vanter les théories des savants champions du libre-échange, il n'en est pas moins vrai qu'un jeune pays où tout est à créer ne peut, sans se ruiner, lutter contre un vieux pays où l'industrie a atteint son apogée.

Les vieux libéraux, comme les chefs conservateurs d'ailleurs, avaient des idées erronées sur cette question. Ils étaient tous plus ou moins imprégnés des théories libre-échangistes des Cobden, des Bright et des Mills; ils oubliaient que l'Angleterre ne devint libre-échangiste que le jour où son industrie manufacturière fut devenue, grâce à un tarif prohibitif, capable de lutter contre les produits du monde entier. Ils oubliaient que Mills lui-même, après

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avoir écrit des centaines de pages en faveur du libre-échange, termine son ouvrage en avouant que la protection i>eut être bonne pour aider un jeune paj's à développer son industrie.

Pour donner confiance au clergé et dissiper les craintes des conservateurs et des libéraux modérés, on choisit pour chef du nouveau parti, M. L.-A. Jette. C'était un choix judicieux. M. Jette était reconnu pour un catholique sincère, croyant et pratiquant, moral, honnête et instruit. Il venait de plaider pour l'autorité ecclésiastique dans la fameuse affaire Guibord, et avait prononcé un plaidoyer remarquable sous le rapport du fond et de la forme.

C'était un homme froid, conciliant, pondéré, doué d'un jugement sain, droit et pratique, d'un esprit cultivé, d'un caractère où la douceur était unie à la fermeté.

Il était l'un des chefs de la jeunesse qui s'était séparée de l'Institut Canadien pour fonder l'Institut Canadien-français, et il avait eu souvent le courage de condamner les doctrines trop libérales de quelques-uns des chefs du parti libéral.

Aussi le programme national fut-il salué avec joie, surtout, par un grand nombre de vieux libéraux des campagnes à qui leurs curés faisaient la vie dure, et accueilli avec respect par beaucoup de conservateurs mécontents de la

LTION. ED. BLAKE

conduite du gouvernement relativement aux écoles du Nouveau-Brunswick, aux troubles du Nord-Ouest, et au traité de Washington.

Mais le plus grand, le seul succès même du parti national fut l'élection de son chef, M. Jette, contre Sir Georges-Etienne Cartier. Ce triomphe éclatant n'eut pas l'effet d'ouvrir les portes du Cabinet à Jette, qui se laissa d'ailleurs assez facilement ignorer et joua dans la Chambre un rôle modeste. Lorsque les élections de 1878 arrivèrent, il comprit qu'il ne pouvait retourner devant les électeurs sans s'exposer à une défaite humiliante. Il accepta la place de juge que le gouvernement lui offrait, et qui convenait si bien à son caractère et à son intelligence.

Le parti national avait cessé de vivre.

On le verra reparaître plus tard, sous une autre forme, pour disparaître encore après avoir fasciné un moment l'esprit de la population. Dans un pays jeune comme le nôtre, où les hommes qui se livrent à la politique sont peu nombreux et n'ont pas de fortune, un troisième parti, — qu'il s'appelle national ou indépendant, — n'a pas la chance de vivre longtemps. C'est un vase d'argile entre deux pots de fer, il est fatalement écrasé. Mais il peut, à certaines heures, avant d'être absorbé, opérer une diversion dans l'opinion publique et faire pen-

cher la balance d'un côté ou de l'autre. La constitution de 18C7, ne pouvant fonctionner que grâce à un système de concessions mutuelles, il sera toujours facile à un homme de talent de jeter l'alarme dans les esprits en faisant croire à tort ou à raison que les droits, les intérêts ou les sentiments d'une province ou d'une nationalité ont été sacrifiés ou froissés. Son rôle pourra être utile, mais souvent aussi dangereux.

En même temps que le parti libéral subissait une évolution désirée par tous les hommes modérés et disposés à donner au clergé des gages d'orthodoxie, un travail sérieux de désagrégation s'opérait au sein du parti conservateur et donnait naissance au programme catholique.

Les démêlés de Mgr Bourget avec l'Institut Canadien, le fameux procès Guibond, la division de la paroisse de Notre-Dame et la création d'une université indépendante, à Montréal, avaient profondément remué les esprits et créé l'impression, dans le monde ecclésiastique, que les hommes publics de ce pays étaient imbus de doctrines libérales et gallicanes réprouvées par l'Eglise. Une croisade fut organisée pour combattre ces doctrines et enseigner aux hommes publics les vérités qui devaient guider leur coDiduite. Les deux chefs principaux de la guerre sainte étaient Mgr Bourget de Montréal

et Mgr Laflèche des Trois-Rivières, deux évêques renommés pour l'ardeur de leur foi, la sincérité de leurs convictions et la sainteté de leur vie, mais tous deux également inflexibles et d'une rigueur implacable dans l'accomplissement de leurs devoirs.

Ils avaient pour les seconder plusieurs journaux dont les principaux étaient le Nouveau- Monde, plus tard le Monde de Montréal et le Journal des Trois-Rivières. L'abbé Lamarche, un prêtre de talent, avait été cliargé de la direction du Nouveau-Monde ; plus tard, il fut remplacé par M. F.-X. Trudel, avocat et journaliste d'une grande valeur.

Le programme catholique, sous l'égide d'hommes si éminents, fit de rapides progrès et souleva des tempêtes formidables. Les chefs du parti conservateur, plus habitués à la flatterie qu'à la critique, se révoltèrent à l'idée qu'on pouvait, qu'on osait soupçonner leur orthodoxie et donnèrent l'ordre à leurs amis de foudroyer les mécréants.

iSommés de définir leurs griefs et leur but, les insurgés répondirent à cette sommation en formulant leurs vues sous la forme d'un programme que tous les fidèles, candidats, députés et ministres devaient signer et par lequel ils s'engageaient à se conduire toujours conformément aux doctrines de l'Eglise, et à faire tout

ce que les évêques exigeraient pour corriger les lois du pays et les mettre d'accord avec les doctrines exprimées.

Les électeurs étaient invités à n'accorder leurs suffrages qu'aux candidats qui accepteraient le programme catholique. Voici quelle était la conclusion de ce Syllabus politique :

"1° Si la lutte se fait entre deux conservateurs, il va sans dire que nous appuierons celui qui acceptera le Programme.

"2° Si, au contraire, elle se trouve engagée entre un conservateur d'une nuance quelconque, et un adepte de l'école libérale, nos sympathies actives seront pour le premier.

" 3° Si les seuls candidats qui s'offrent à nos suffrages dans un comté sont tous libéraux ou oppositionnistes, nous devons choisir celui qui souscrira à nos conditions.

"4° Enfin, dans le cas où la contestation serait engagée entre un conservateur rejetant notre programme, et un oppositionniste l'acceptant, la position serait plus délicate.

" 5° Voter pour le premier serait nous mettre en contradiction avec la doctrine que nous venons d'exposer. Voter pour le second serait mettre en péril ce parti conservateur que nous voudrions voir puissant. Quel parti prendre entre ces deux dangers? Nous conseillons alors l'abstention des électeurs catholiques. "

Les hommes publics des deux partis ne trouvaient rien dans ce programme qu'un catholique ne pût accepter, mais ils redoutaient les exagérations auxquelles son interprétation donnerait lieu, les passions et les colères, les discussions violentes et les résistances dangereuses qui en seraient le résultat. Ils disaient que le groupement des catholiques en parti distinct amènerait le groupement des protestants, l'union des provinces anglaises dans la politique fédérale et la perte des avantages et de la protection que nous devons à la division des partis sur le terrain politique. Les conservateurs ajoutaient que la création d'un troisième parti aurait pour effet de les affaiblir au profit des libéraux et de semer la division et la discorde au sein même de l'Eglise.

C'est en effet ce qui arriva.

On voyait, d'un côté, les évêques de Montréal et des Trois-Eivières, et de l'autre, l'archevêque de Québec, Mgr Taschereau, Mgr Langevin de Rimouski et le Séminaire de Montréal.

Les Messieurs de St-Sulpice étaient entrés en lutte avec Mgr Bourget, à propos de la division de la paroisse de Notre-Dame, à laquelle ils s'opposaient en réclamant les droits et privilèges qui leur avaient été accordés par les rois de France. L'évêque de Montréal affirmait, de par son autorité épiscopale, la nécessité, dans

l'intérêt de la religion, de diviser la paroisse de Montréal qui devenait trop vaste et de créer de nouvelles paroisses soumises à son autorité et administrées par des curés qu'il nommerait.

Le Séminaire répondait que la loi lui donnait la cure de l'ancienne paroisse de Montréal et qu'il voulait la garder, qu'il ne refusait pas de créer de nouvelles paroisses et de construire des églises, lorsque c'était nécessaire, mais qu'il ne pouvait renoncer au privilège de les administrer. Ses avocats étaient MM. Cartier, Pomminville et Bétournay, et sa cause était soutenue énergiquement par la Minerve, organe du parti conservateur.

Ces messieurs disaient que la loi ne reconnaissait que la paroisse civile dont le curé seul pouvait et devait tenir les registres de l'état civil, que les curés de paroisses simplement canoniques ne pourraient pas légalement tenir ces registres.

Mgr Bourget et ses partisans reprochaient à M. Cartier et à ses amis de s'opposer aux vues de leur évêque et d'invoquer, pour justifier leur position, des lois qu'ils avaient le pouvoir et le devoir de changer.

L'évêque finit par triompher. Il divisa la paroisse Notre-Dame, nomma les curés des nouvelles paroisses et la loi amendée leur permit de tenir les registres de l'état civil. Les querelles engendrées par la question de la division

de la paroisse de Notre-Dame et de la tenue des registres d'état civil, furent insignifiantes comparées à celles que souleva la question de l'établissement à Montréal d'une université catholique indépendante de celle de Québec. Le champ de bataille fut beaucoup plus étendu, la lutte plus ardente, les combattants plus nombreux.

Mgr Bourget entouré d'un état-major nombreux, et puissamment aidé par l'Ecole de Médecine de Montréal, entreprit contre l'Université Laval de Québec, que soutenait Mgr Taschereau, une lutte épique

L'évêque de Montréal et ses amis réclamaient avec énergie, pour Montréal, l'avantage d'avoir une université indépendante. L'archevêque Taschereau et les partisans de l'Université Laval prétendaient, avec non moins d'énergie, que la création d'une université indépendante, à Montréal, tuerait celle de Québec. Ils faisaient valoir les sacrifices faits par les fondateurs de Laval, pour créer l'enseignement universitaire dans le pays, et invoquaient à l'appui de leur opinion les bulles papales et les lois de l'Etat. Rome était inondée de pétitions, de protêts et de plaintes, envahie par des députations qui demandaient justice avec une ardeur et une violence extrêmes.

A ces éléments de discorde s'ajoutait la question toujours brûlante de l'intervention du clergé dans la politique et les élections.

Rome écoutait, avec une certaine stupéfaction, les accusations dont les deux partis en lutte s'accablaient, et se renseignait ; elle envoyait même au Canada des délégués apostoliques dont les conseils et les décisions, il faut l'avouer, avaient peu d'effet et suscitaient de nouvelles discussions.

A voir les combattants, à les entendre se condamner, s'ostraciser réciproquement au nom de l'Eglise, on se demandait s'il restait encore au Canada, parmi les membres du clergé comme parmi les laïques, des catholiques orthodoxes.

Les hommes de l'époque actuelle ne peuvent pas se faire une idée de la légèreté avec laquelle on mettait alors en doute l'orthodoxie des évêques, des prêtres et des citoyens les plus vénérables, de l'acharnement qu'on déployait à poursuivre tout ce qui était libéral, tout ce qui paraissait l'être. Le nom même de libéral fut proscrit, au point qu'il ne fut plus permis de se dire libéral-conservateur. Il fallait être conservateur purement et simplement.

Les chefs libéraux depuis si longtemps dénoncés comme des catholiques compromis, ne

voyaient pas, sans un certain plaisir, leurs adversaires se déchirer avec tant d'acharnement ; ils étaient heureux de se trouver en si bonne (Compagnie et se disaient avec raison que ces abus, ces exagérations serviraient leur cause, que le peuple finirait par avoir des doutes sur la valeur de toutes ces inculpations lancées sans discernement à droite et à gauche. Ils comprirent qu'ils ne pouvaient manquer de bénéficier de l'agitation qui se faisait au sein des deux partis et, comme les conservateurs, ils eurent, un moment, la faiblesse de sacrifier leur nom et de consentir à s'appeler le parti national. Ils savaient bien que le sacrifice ne durerait pas plus longtemps que l'union précaire des nationaux et des programmistes.

Cette union s'était affirmée surtout dans l'élection de la division Est de Montréal, où elle contribua, dans une grande mesure, à faire élire le chef du parti national, M. L.-A. Jette, contre Sir Georges-Etienne Cartier.

La défaite du chef, de l'homme le plus populaire et le plus puissant du parti conservateur, dans la province de Québec, envenima les querelles, et les dissensions intestines qui divisaient ce parti et l'affaiblissaient gravement.

Lorsque les programmistes virent arriver au pouvoir les vieux libéraux, lorsqu'ils constatèrent que leurs efforts pour faire élire Jette

contre Cartier, n'avaient eu d'autre résultat que d'assurer le triomphe des hommes qu'ils redoutaient, des représentants légitimes du libéralisme qu'ils combattaient avec tant d'acharnement, ils éprouvèrent un sentiment d'inquiétude et résolurent de faire payer cher au parti libéral, Taide qu'ils lui avaient donnée.

Dans les élections partielles qui eurent lieu pour le parlement fédéral, comme aux élections provinciales de 1875, ils marchèrent, bannières déployées, à la tête des conservateurs, et prêchèrent la guerre sainte.

S'appuyant sur un mandement des évêques de la province de Québec auquel ils donnaient une interprétation erronée, le Canadien rédigé par M. Tarte, le Nouveau-Monde de Montréal, et le Journal des Trois-Rivières, et un grand nombre de prêtres proclamèrent hautement que la condamnation du libéralisme catholique était la condamnation évidente du parti libéral luimême. Ils frappaient à droite, à gauche, promenant partout le spectre du catholicisme libéral dans les collèges, les universités, jusque sur les marches des trônes épiscopaux.

C'était le règne de la terreur religieuse.

Cette terreur menaçait de détruire toute conviction, toute indépendance, de saper à sa base le fondement de nos institutions politiques. Plutôt que de passer pour libéral, on excu-

sait tout, on justifiait toutes les erreurs, tous les abus. Quelques hommes avaient le courage de rester debout et de réclamer le respect de leurs droits politiques et de leurs consciences, mais beaucoup n'osaient pas entreprendre une lutte funeste à leurs intérêts personnels et à leur tranquillité.

C'était un état de choses alarmant pour les esprits sages et clairvoyants. L'un des chefs les plus ardents et les plus habiles de la croisade religieuse fut Israël Tarte qui plus tard ne se gêna pas, en changeant de parti, de changer d'attitude et de se joindre aux libéraux pour dénoncer les mêmes abus, les mêmes exagérations.

Il y avait beaucoup de bonne foi et de sincérité chez les combattants, mais l'esprit de parti l'emportait chez un bon nombre sur le zèle religieux.

La position de l'évêque ou du prêtre qui a charge d'âmes et se croit obligé pour faire son devoir de condamner certaines opinions ou doctrines mérite le respect. Mais l'attitude du citoyen qui réclame le libre exercice de ses droits politiques dans les matières laissées aux disputes des hommes, est aussi digne de sympathie.

La question d'empiétement sur les droits réciproques des uns et des autres est toujours une question difficile à résoudre. Mais Rome a démontré que l'on peut s'adresser avec confiance à sa sagesse, à sa prudence.

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