HISTOIRE DU CANADA 1G
c'est encore naturel, ou c'est du moins une question discutable. On peut prétendre avec raison que les capitalistes américains seraient les premiers à venir exploiter les trésors d'industrie que renferme le Canada, et que le tort causé d'abord à quelques-unes de nos industries serait plus que compensé par le développement gigantesque de la richesse du pays. Mais que ce jeune pays, privé du riche marché de ses voisins, admette de partager le sien avec eux et reçoive à bras ouverts leurs produits vendus souvent à sacrifice: c'est difficile à comprendre.
Les libre-échangistes ressemblent un peu à ceux qui, dans un pays dont les voisins sont armés jusqu'aux dents, prêchent le désarmement. Ils devraient commencer au Canada par décider les Américains à nous ouvrir leur marché avant de leur livrer le nôtre.
Les libéraux avaient beau dire que protéger l'industrie, comme le demandaient les conservateurs, c'était enlever à la masse du peuple plusieurs millions de dollars, au profit de quelques individus, que c'était accroître le prix des marchandises et de tous les articles de consommation, les conservateurs répondaient qu'il valait mieux payer un peu plus cher et avoir l'argent pour acheter les choses nécessaires à la vie que d'être dans l'impossibilité de se les procurer, même à bon marché.
Ceux parmi les libéraux qui avaient demandé d'établir la protection étaient disparus ou se taisaient. M. Jette avait cru prudent de se faire nommer juge et le Bien Public, organe des libéraux modérés et protectionnistes, dont l'auteur de ce livre était l'un des propriétaires, avait cessé de paraître plutôt que d'amener son drapeau.
Le résultat des élections de 1878 fut un désastre pour le parti libéral ; il fut écrasé dans toutes les provinces.
M. Mackenaie donna sa démission et Sir John-A. Macdonald fut de nouveau appelé au pouvoir.
Le nouveau ministère se composait de Sir John-A. Macdonald et de MM. Tilley, Campbell, Langeviu, Tupper, Pope, Masson, Bowell, Baby, Thompson, et plus tard MM. Chapleau, Caron et Mousseau en firent partie.
La session fédérale de 1879 fut remarquable par le remaniement du tarif et la destitution de M. Letellier de St-Just comme lieutenantgouverneur de la province de Québec.
Le ministère, fidèle à ses promesses, arbora hardiment le drapeau protectionniste et fit adopter un tarif qui élevait de cinq à quinze pour cent les droits sur toutes marchandises importées.
€e fut un curieux spectacle de voir les chefs conservateurs renier leurs doctrines passées pour faire pénétrer dans le tarif ce que M. Tupper avait appelé le fin tranchant de la liciclie protectionniste. La hache était devenue une vraie mascotte, un bienfait des dieux : Sir John oublia de dire que les conservateurs de la province de Québec lui avaient mis le couteau sur la gorge, pour le forcer à accepter la nouvelle politique.
Il eut raison toutefois, non seulement pour son parti mais dans l'intérêt du pays, de se rendre aux vœux de la population. Le nouveau tarif fut salué par les acclamations de toutes les classes, et surtout des manufacturiers et des ouvriers, qui y voyaient un gage de la résurrection financière et le glas de la misère politique,
iSans doute, comme on devait le prévoir, les effets ne s'en firent pas sentir immédiatement, et la crise continua de sévir encore pendant près de deux ans, ce qui permit à M. Mackenzie et à ses amis de parler avec complaisance des espérances déçues qu'avait fait naître ce qu'on appelait la Politique Nationale.
Le remaniement d'un tarif ne transforme pas du jour au lendemain la situation économique d'un pays, surtout lorsque cette situation est le résultat d'un état de choses dont souffrent tous
les pays du monde; mais il est évident que certaines branches d'industrie auraient moins souffert en toute circonstance, si des droits plus élevés eussent empêché les Américains d'inonder le marché canadien de leurs marchandises de rebut, vendues à vil prix, si surtout elles avaient possédé lors de la crise la force et la vigueur que leur auraient données plusieurs années de protection.
Les libéraux avaient prétendu que l'imposition de droits élevés sur les marchandises anglaises seraient considérée en Angleterre comme une injustice et un manque de loyauté, et de fait quelques-uns des principaux journaux anglais ne se gênèrent pas de condamner ouvertement la nouvelle politique canadienne.
On avait jparlé de veto, de refus de sanction, mais le temps est passé où l'Angleterre pouvait empêcher les colonies britanniques de taxer ses produits comme ceux des autres pays.
Il est incontestable que le tarif de 1879 a eu pour effet de donner un puissant essor au progrès du pays, de développer les industries existantes et d'en créer de nouvelles , et ce serait une erreur de prêcher en Canada le libre-échange tant que les Etats-Unis n'abandonneront pas leur politique de protection à outrance.
Au moment où s'éleva la question Letellier, le ministère de Boucherville administrait la
province de Québec, il était fort et puissant, car il avait une majorité de trente-cinq voix. Rien ne paraissait devoir troubler son existence paisible, et il travaillait ardemment à mettre à exécution la politique de construction de chemins de fer inaugurée par les ministres précédents, lorsque l'orage éclata dans son ciel serein.
L'un des vétérans les plus robustes de Farmée libérale, Letellier de St-Just, l'homme des grandes luttes, des combats légendaires, avait été nommé lieutenant-gouverneur de la province de Québec par le ministère Mackenzie.
Il avait pour premier ministre 31. de Boucherville, le conservateur le plus convaincu, le chef des Programmistes et des Castors, mais, aussi, un chef digne de confiance, représentant respectable de l'une de nos vieilles et glorieuses familles canadiennes.
Deux hommes aussi opposés par le caractère et les tendances ne pouvaient se trouver constamment en contact sans danger.
Mais le péril venait surtout de ce que M. de Boucherville, qui était calme, avait pour procureur-général M. Auguste-Kéal Angers, un homme de talent, hardi, ardent et belliqueux.
Des malentendus, des frictions se produisirent, les relations devinrent tendues, et, un
jour, une nouvelle dramatique fit le tour du pays : le lieutenant-gouverneur Letellier avait renvoyé ses ministres.
Voici ce qui c'était passé :
Depuis plusieurs années, le principal article du programme des ministres était la construction de chemins (? er sur la rive nord du Saint- Laurent, entre Q\\ hec et Montréal. Des compagnies surgissaient de toute part et réclamaient leur part de subventions.
En 1874, le gouvernement avait résolu d'accorder à ces compagnies .$2000 par mille, et en 1875, une subvention additionnelle de |1500 par mille. Comme il arrive en pareil cas, chaque député voulait avoir son chemin de fer. Le gouvernement était aux abois.
Pendant la session de 1877, M. Angers proposa ses fameuses résolutions destinées à soulever tant de mécontentements. D'abord le tracé du chemin de fer de la rive Xord était changé, au lieu d'arriver tout droit à Montréal en traversant la rivière des Prairies au Bout-del'Isle, on allongeait la ligne de plusieurs milles afin de le faire passer à Terrebonne, dans le comté représenté par M. Chapleau. Ce changement destiné à raccorder le chemin de la rive nord à celui de Montréal et Ottawa, dans le voisinage de Saint-Martin ou de Sainte-Rose, met-
tait en péril l'établissement du terminus dans la partie Est de Montréal.
Or, c'est pour posséder le terminus en cet endroit que le Conseil de ville et la population de Montréal avaient souscrit un million pour la construction de la ligne.
La ville de Québec et les autres municipalités qui avaient souscrit n'étaient pas moins mécontentes d'un changement fait clairement dans l'intérêt de quelques hommes politiques.
Elles menaçaient de refuser de payer leurs souscriptions. Mais on avait prévu leur mauvaise humeur, les résolutions décrétaient que dans le cas où les municipalités refuseraient de fournir au gouvernement les déb<^ntures promises, un syndic nommé par le gouvernement aurait le pouvoir de les signer après un avis de quinze jours et si l'intérêt sur ces débentures n'était pas payé, le shérif pourrait prélever le montant dû avec intérêt et frais sur les biens mobiliers et immobiliers des contribuables. Cette substitution du pouvoir exécutif à l'autorité judiciaire constituait un empiétement dangereux, un précédent redoutable.
M. Angers, irrité par les clameurs publique ? qui s'élevaient de toutes parts, s'écria qu'il fallait prendre les rminwipalités à la gorge.
Des assemblées publiques eurent lieu pour
protester contre la politique du gouvernement, et, un soir, la population de Québec promena par les rues un mannequin représentant M. Angers qu'elle alla brûler en face du parlement au milieu d'une tempête de cris et de sifflets.
Le ministère effrayé fit appel à la troupe et à la police pour se protéger. Ce n'est pas tout. Les malheureuses résolutions étaient à peine proposées que le ministère, afin d'équilibrer son budget, proposait d'imposer une taxe nouvelle sous formes de timbres sur les documents judiciaires. Quelques jours après, M. Angers proposait d'autres résolutions accordant encore des subventions à d'autres compagnies de chemin de fer.
C'est à propos de ces résolutions et de ces projets de taxe que les difficultés éclatèrent entre le lieutenant-gouverneur et le premier ministre.
M. Letellier prétendit qu'on avait soumis à la Chambre ces projets de loi, entre autres celui qui concernait le chemin de fer de la rive Nord, sans avoir obtenu son assentiment préalable ; que cette négligence constituait une violation des prérogatives de la Couronne ; et qu'il avait vainement appelé l'attention du premier ministre sur les dangers et sur l'inopportunité de certaines mesures du gouvernement.
M. de Boucherville répondit qu'il avait déposé les résolutions concernant ce chemin devant la Chambre, le 29 janvier, après avoir reçu, par télégramme de la Rivière Quelle où se trouvait le gouverneur, l'autorisation de présenter des résolutions concernant finances ; que pendant un mois ces résolutions avaient été discutées par la Chambre ; et que, le 19 février, il en parla à M. Letellier qui le quitta convaincu que le lieutenant-gouverneur l'autorisait à procéder.
Après des explications réciproques, le lieutenant-gouverneur exposa ses griefs dans un mémoire qui se terminait par ces mots :
" Le lieutenant-gouverneur, après avoir mûrement délibéré, ne peut accepter l'avis de M. le premier ministre au sujet de la sanction à donner au bill du chemin de fer intitulé " Acte concernant le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental."
M. de Boucherville croyant que les paroles du lieutenant-gouverneur équivalaient à un renvoi, donna sa démission. Le lieutenant-gouverneur ne s'attendait pas, dit-on, à une interprétation aussi rigoureuse de ses paroles, mais il accepta la démission des ministres et chargea M. Joly, chef de l'opposition, de former un ministère.
L« renvoi de M. de Boucherville créa une pro-
fonde sensation dans tout le pays et remplit d'indignation le parti conservateur.
Il est certain qu'en principe les lieutenantsgouverneurs ont le droit, comme le roi lui-même, de renvoyer leurs ministres, mais, à notre époque, avec les idées modernes, il faut des raisons bien graves pour justifier l'exercice de cette prérogative. Or l'es raisons, dans le cas en question, étaient-elles suffisantes ?
Il n'y a pas de doute que M. de Boucherville avait commis des irrégularités assez sérieuses, mais il était de bonne foi, il se croyait autorisé, et M. Letellier l'avait laissé sous l'empire de cette conviction, et avait attendu un long mois avant de se plaindre et de sévir.
On peut supposer qu'il se serait contenté de protester contre ces irrégularités, si l'irritation générale causée par la politique du gouvernement ne l'eût pas gagné.
Cette politique violente et contraire aux principes qu'il avait toujours prêches, réveilla le vieux lutteur un peu endormi, et le convainquit, trop facilement peut-être, que son devoir était de protéger les droits du peuple en refusant de sanctionner cette politique. Ensuite, M. de Boucherville lui avait admis que les subventions accordées aux compagnies de chemin de fer étaient trop considérables, mais que le minis-
LHOX. R. LAFLAMME
tère était impuissant à résister parce qu'il se trouvait à la merci d'une majorité qui se constituait en rings pour lui forcer la main. En tout cas, si on peut nier que le renvoi du ministère de Boucherville fut opportun, on doit bien admettre qu'il était constitutionnel. Même s'il subsiste des doutes sur ces deux points, il en est un sur lequel on ne saurait différer d'opinion, c'est qu'il appartenait à la Chambre et au peuple de la province de juger en dernier ressort, et que l'acharnement avec lequel ses adversaires ont traqué et poursuivi jusque dans sa tombe ce pauvre Letellier, est beaucoup plus condamnable que son erreur. D'autant plus qu'en le faisant condamner et destituer par le parlement fédéral, ils ont établi un précédent plein de conséquences funestes. Les conservateurs déçus s'étaient d'abord adressés en 1878 au parlement fédéral, et Sir John Macdonald avait proposé que l'acte commis par M. Letellier fût condamné comme contraire aux principes du gouvernement responsable. Mais M. Mackenzie et ses amis opposèrent à cette proposition que M. Joly ayant assumé la responsabilité de la conduite de M. Letellier, et le peuple devant se prononcer bientôt dans des élections générales, il n'y avait pas lieu pour le parlement d'intervenir. La motion de Sir John fut alors repoussée par une grande majorité.