‹ Histoire du Canada depuis la Confédération, 1867-1887Chapitre 25 sur 37 · T8 HISTOIRE DU CANADA · texte numérisé non relu

T8 HISTOIRE DU CANADA

Pendant ce temps-là, le ministère Joly faisait des élections, gagnait une dizaine de comtés, faisait battre trois ministres, MM. Angers, Garneau et Baker, et réussissait à gouverner, pendant la session de 1879, avec quelques voix de majorité, même, durant quelques semaines, avec la seule voix de l'orateur de la Chambre. Mais le parti conservateur tenait le pouvoir à Ottawa, et il voulait le ressaisir à Québec per fas et nefas. Accoutumés à régner, à jouir des faveurs publiques, les conservateurs se résignent difficilement à végéter dans l'opposition. D'ailleurs les membres du ministère de Boucherville et leurs amis étaient convaincus que le lieutenant-gouverneur, en les renvoyant, leur avait volé leurs portefeuilles et avait commis un abus d'autorité.

Leurs amis étaient tout-puissants à Ottawa, ils réclamèrent avec énergie la destitution de Letellier. Cependant Sir John hésitait, il craignait d'assumer le responsabilité d'un acte aussi arbitraire, il savait aussi que le nouveau gouverneur y était opposé. Ce nouveau gouverneur était le marquis de Lorne, époux de la princesse Louise.

Il avait remplacé le célèbre Lord Dufferin, dont le génie diplomatique et l'esprit lumineux devaient briller dans les sphères les plus hautes. Le marquis de Lorne ne mit pas de

temps à voir tout ce qu'il j avait d'anormal et d'arbitraire dans la destitution de M, Letellier.

Les conservateurs étaient furieux ; ils siégeaient en permanence, à Ottawa, à quelques pas du Palais Législatif, dans une maison appelée la Maison Bleue.

Ils avaient, pour les inspirer. Tarte et Dansereau, deux journalistes de talent, et pour leur fournir les munitions, l'entreprenant Adélard Sénécal, ancien libéral que le désappointement avait jeté dans les rangs du parti con-. servateur.

,Sir John, se voyant poser le couteau sur la gorge, s'avisa de tourner la difficulté en conseillant à ses turbulents amis de porter la question devant la Chambre, vu que le ministère appuyé sur le vote de la majorité, serait beaucoup plus fort pour décider le gouverneur à signer la condamnation de Letellier.

La proposition fut acceptée, et M. Mousseau se chargea de mettre le feu au bûcher de l'infortuné lieutenant-gouverneur.

Il laissa de côté la motion présentée, à la session précédente, par Sir John Macdonald, et prononça un réquisitoire violent contre M. Letellier qu'il accusa d'avoir agi contrairement à la justice et à l'esprit de la constitution. M.Mackenzie répondit avec raison qu'il appartenait

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au gouvernement de prendre l'initiative dans une matière aussi importante, et d'empêcher qu'on eût recours à une procédure irrégulière pour censurer non seulement le lieutenant-gouverneur et ses ministres, mais toute la population de la province de Québec qui venait de rendre un verdict en leur faveur. Ses paroles auraient dû faire réfléchir les ennemis de M. Letellier, lorsqu'il dit que l'adoption de la motion Mousseau mettrait en péril l'autonomie des provinces qui devait demeurer intacte dans Vintcrêt fZe la province de Québec plus que dans celui de toute autre.

M. Laurier rappela, avec son éloquence ordinaire, que les conservateurs, pour faire accepter la Confédération, avaient assuré qu'elle donnait à la province de Québec le droit de se gouverner elle-même au moyen d'un gouvernement et d'un ministère français; il cita, au milieu des applaudissements de ses amis, la première page d'un pamphlet, dont M. Mousseau lui-même était l'auteur, dans lequel il disait avec enthousiasme :

" Toutes les âmes vraiment patriotiques ont tressailli d'un noble orgueil, lorsque le canon de la citadelle de Québec fit résonner sa grande voix pour saluer le premier gouverneur français depuis 1760 .... Il faut être un renégat ou

un annexionniste (sic!) pour ne pas admirer les hommes d'Etat qui nous ont restitué notre complète autonomie et qui confient le dépôt sacré de nos traditions nationales à un gouvernement choisi parmi nous et composé des nôtres."

M. Laurier, commentant ces paroles, ajouta avec énergie : " Si nous, le peuple de la province de Québec, devons être les premiers à porter une main sacrilège sur l'arche sainte de nos libertés, combien de temps pouvons-nous espérer que ce système se maintienne ? Si nous devons être les premiers à attaquer le système fédéral, le canon de la citadelle de Québec aura encore à faire retentir sa grande voix pour sonner le glas de nos libertés provinciales."

L'affaire était jugée d'avance, la cause gagnée avant d'être entendue, la motion Mousseau fut emportée par la majorité ordinaire du gouvernement.

Le ministère, mené tambour battant par les conspirateurs de la Maison Bleue, adopta un arrêté déclarant que M. Letellier devait être démis de ses fonctions, et Sir John annonça à la Chambre que le marquis de Lorne avait conseillé de soumettre l'avis de ses ministres sur cette question au gouvernement de Sa Majesté. Les députés conservateurs qui, depuis si

longtemps, demandaient la tête de Letellier, furent exaspérés et protestèrent avec violence contre la conduite du gouverneur que Sir John livra à leur colère, quoique son cabinet eût luimême recommandé de soumettre la question aux autorités impériales. Mais Sir John avait peu de scrupules.

A Londres, on admettait le droit strict d'un lieutenant-gouverneur de renvoyer ses ministres pour des raisons graves ; mais on fut d'opinion que le Gouverneur-Général devait suivre l'avis de ses ministres.

Le marquis de Lorne fut donc obligé, quoiqu'à regret évidemment, de signer le fameux arrêté ministériel qui mettait à exécution la sentence de mort portée par le comité du Salut Public siégeant à la Maison Bleue.

M. Letellier fut chassé de Spencer-Wood et remplacé par M. Robitaille ; il mourut peu de temps après, miné par une mala;die que les anxiétés de la lutte avaient aggravée et laissant dans le parti libéral la réputation d'un martyr politique.

Les conservateurs célébrèrent leur triomphe, et afin d'atténuer ce qu'il avait de regrettable, ils proclamèrent que la destitution du gouverneur Letellier était la consécration du gouvernement responsable et de l'autonomie des pro-

vinces. Sans aucun cloute, le gouvernement impérial en décidant que la clause de l'Acte fédéral décrétant que les lieutenants-gouverneurs pourront être destitués par le gouverneur-général signifiait "le gouverneur en conseil," avait, une fois de plus, sanctionné le principe de la. responsabilité ministérielle; mais ce principe était depuis si longtemps clairement établi qu'il importait peu de lui donner une nouvelle sanction dans des circonstances aussi critiques, au détriment d'un principe aussi sacré que celui de l'autonomie provinciale.

Comment compter sur l'indépendance des lieutenants-gouverneurs s'il ne sont pratiquement que des fonctionnaires fédéraux responsables avant tout, dans l'exécution de leurs fonctions, au gouvernement qui les nomme?

Le droit accordé au gouvernement fédéral de démettre les lieutenants-gouverneurs et de désavouer les lois adoptées par les législatures provinciales réduit à néant le principe de l'autonomie provinciale, puisqu'il la met à la merci d'une majorité du gouvernement et du parlement fédéral. Il n'est donc pas étonnant que les premiers ministres des provinces, faisant partie de la Conférence Interprovinciale de 1887, aient songé à abolir le désaveu ou ià le remettre aux mains du gouvernement impérial.

La question du chemin de fer Canadien du Pacifique absorba presque toute la session de 1880-1881. Le ministère Macdonald était naturellement revenu à l'idée de construire ce chemin de fer par l'entremise d'une compagnie. Un syndicat puissant, composé de Sir George Stephen, de M. Duncan Mcintyre de Montréal et de capitalistes anglais et américains, offrait de prendre l'entreprise moyennant une concession de vingt-cinq millions d'acres de terre et une subvention en argent de vingt-cinq millions de piastres. Le gouvernement demanda à la Chambre d'accepter cette offre. La discussion fut longue, les discours et les amendements nombreux. Pendant le débat, un autre syndicat, à la tête duquel se trouvait M. Howland de Toronto, offrit de construire le chemin à raison de $22,000,000 et de 22,000,000 d'acres de terre.

Mais le gouvernement était trop engagé avec le syndicat Stephen pour reculer, et il réussit à faire adopter ses résolutions après une discussion qui dura six semaines. La compagnie a pleinement justifié la confiance du gouvernement. En 1885, six ans avant le terme de son contrat, elle terminait son œuvre colossale et provoquait l'admiration générale. Ses succès continuent d'étonner le monde et de renverser toutes les prévisions des hommes que cette im-

mense entreprise effrayait. Le C. P. R., comme on l'appelle généralement, a ouvert à la civilisation et au progrès ces territoires immenses du Nord-Ouest, où il a fait surgir partout des villages, des villes, des centres prospères, et qu'il a transformés en champs de blé d'une richesse admirable. Les yeux du monde se tournent vers ces pays fortunés où l'on verra avant longtemps des millions d'hommes actifs, entreprenant, dont l'influence politique fera surgir des problèmes difficiles à résoudre. Les vieilles provinces, celle de Québec surtout, auront là de grandes filles avec lesquelles il faudra compter plus tard et dont l'établissement leur aura coûté cher.

Toutefois il faut rendre hommage à l'esprit politique et clairvoyant des Macdonald, des Cartier et des autres chefs conservateurs qui ont eu confiance dans l'avenir et dans les résultats de cette gigantesque entreprise. Cartier, l'homme des chemins de fer par excellence, serait heureux, s'il vivait, de contempler l'œuvre à laquelle il a tant contribué. Il faut avouer qu'à l'égard du Grand Tronc comme du Pacifiques les conservateurs de cette époque surent mieux que les libéraux prévoir les résultats de ces grandes entreprises et qu'ils montrèrent plus de clairvoyance et de confiance dans l'avenir du pays.

Quelques détails sur la construction de ce gigantesque chemin de fer sont nécessaires pour se rendre un compte exact de l'importance de l'entreprise. Des lettres-patentes portant la signature de Lord Lorne furent accordées à la Compagnie du chemin de fer Canadien du Pacifique, le 16 février 1881 ; le 2 mai suivant, la première pelletée de terre fut remuée, en vertu du nouveau contrat.

La compagnie eut à surmonter des difficultés énormes, pour construire la section au nord du lac Supérieur, où plus de 10,000 à 12,000 hommes étaient employés avec 1,500 à 2,000 attelages doubles. Les provisions pour les hommes et les chevaux formaient le chargement de douze vaisseaux des lacs. Cette section fut complétée au commencement de 1885 et ouverte au trafic dans l'automne.

Simultanément avec les opérations au nord du lac Supérieur le travail était poussé énergiquement dans les montagnes de la Colombie Anglaise et, en moins d'une année, les difficultés énormes de la passe du Cheval qui Eue (Kicl-'uig-Horse) furent vaincues. Les voyageurs qui traversent aujourd'hui les montagnes Rocheuses sont émerveillés de la grandeur des travaux qu'il a fallu accomplir pour faire passer une voie ferrée à travers cette mer de montagnes.

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