LE TRAITÉ DE WASHINGTON
Le traité de Washington fut l'œuvre d'une commission conjointe, nommée par l'Angleterre, les Etats-Unis et le Canada, pour régler nombre de questions irritantes suscitées en grande partie par l'abrogation du traité de réciprocité, et en particulier pour résoudre la question des pêcheries.
Sous l'empire du traité de réciprocité les Américains avaient le droit de pêcher dans les eaux canadiennes, mais l'abrogation de ce traité faisait revivre le traité de 1818 qui leur interdisait la pêche en dedans de trois milles marins de nos rives.
La question en litige était de savoir d'où devraient partir ces trois milles.
Les Américains, gens peu scrupuleux en affaires et en politique, continuaient de pêcher, comme ils l'avaient fait sous le traité de réciprocité, sans s'occuper le moins du monde des
remontrances du gouvernement canadien et même des ordres du président des Etats-Unis. Des croiseurs anglais et canadiens reçurent l'ordre de protéger les droits des Canadiens et d'arrêter ceux qui les enfreindraient. Plusieurs vaisseaux américains furent saisis et confisqués ; une agitation violente s'ensuivit dans la presse, et l'opinion publique irritée se fit entendre jusqu'au capitole de Washington.
Les autres questions soumises à la commission avaient trait aux fameuses réclamations de l'Alabama, à la navigation du Saint- Laurent et des canaux canadiens, à la délimitation de la frontière entre les Etats-Unis et la Colombie Anglaise, ou au droit de posséder l'île San-Juan sur la côte de Vancouver, dont les Etats-Unis s'étaient emparés sans scrupule.
Sir John Macdonald représentait seul le Canada dans ce tribunal chargé de décider des questions essentiellement canadiennes. Il déploya toutes les ressources de son talent pour obtenir que les intérêts canadiens fussent sacrifiés le moins possible et pour remporter des concessions importantes. Il aurait bien voulu se faire concéder la réciprocité des produits agricoles entre le Canada et les Etats-Unis en échange de l'usage de nos pêcheries du Saint- Laurent et des canaux canadiens. Mais comme il le disait dans une de ses lettres au Dr Tup-
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per, l'intérêt de l'Angleterre primait celui du Canada, il fallait avant tout régler les questions de l'Alabama et de l'île San-Juan qui devenaient menaçantes pour la paix entre les deux pays.
Les commissaires américains refusèrent toute compensation pour les dommages causés par les invasions des Féniens, et toute proposition de réciprocité en dehors du poisson et de l'huile de poisson. Ils obtinrent à peu près tout ce qu'ils voulurent, spécialement le droit de pêcher dans les eaux canadiennes, pendant dix ans encore, moyennant un dédommagement monétaire qui devait être déterminé par une commission d'arbitrage, et qui fut fixé en 1877 à 15,500,000. Ils acquirent aussi le droit de faire usage de nos canaux et de naviguer librement dans les eaux du Saint-Laurent.
La question de l'Alabama fut renvoyée à une commission d'arbitrage, et celle de la frontière à l'empereur d'Allemagne qui en 1872 rendit sa décision eu faveur des Américains, et déclara que rîle San-Juan faisait partie du territoire américain.
Pour calmer l'irritation publique le gouvernement anglais s'engagea à garantir un emprunt de quelques millions de dollars destiné à mettre le gouvernement canadien en état d'à-
méliorer les canaux, et de construire le fameux chemin de fer du Canadien Pacifique.
En dépit de ces témoignages de bon vouloir, le traité de Washington suscita des critiques et des commentaires violents dans la presse et dans le parlement. On demanda ce que valait pour nous la protection de l'Angleterre si elle nous livrait pièce à pièce aux Etats-Unis pour acheter la paix dont elle avait besoin. Il ne manquait pas de gens pour insinuer que nous avions bien tort de redouter, en devenant une nation indépendante, la perte d'un appui qui nous faisait défaut dans les circonstances critiques.
Un membre du cabinet, le célèbre Joseph Howe, alla jusqu'à dire, dans une conférence devant une réunion de jeunes gens, que l'Angleterre sacrifiait délibérément les intérêts du Canada et agissait de façon à faire supposer qu'elle voulait se débarrasser de ses colonies.
Le traité de Washington fut néanmoins ratifié par le parlement en 1872, après un débat intéressant où Sir John Macdonald eut besoin de toute son habileté pour lutter contre l'éloquence vigoureuse de Blake. La majorité partagea l'opinion de Sir John et convint qu'elle devait faire le sacrifice demandé dans l'intérêt de la paix.
Les cinq sessions de la première législature
de la Confédération furent fécondes en événements et virent surgir des questions excessivement difficiles à régler. La barque ministérielle assaillie de tous côtés évitait un danger pour en rencontrer un autre. La tempête ne cessait de gronder. Après les troubles du Nord-Ouest, l'annexion de la Colombie, les questions de tarif, de milice, de fortifications, de réciprocité et le traité de Washington, surgit l'épineuse question des écoles du Nouveau-Brunswick.