LE CONTRAT DU PACIFIQUE ET LA CHUTE DU MINISTÈRE MACDONALD
Lorsque le parlement se réunit, le 18 août 1878, pour recevoir le rapport du comité chargs de faire une enquête sur les accusations de Huntingdon, le comité n’avait aucun rapport à soumettre. En effet, le bill passé par le par. lement pour l’autoriser à entendre les témoins sous serment, avait été désavoué en Angleterre, et il n’avait pu, par conséquent, procéder. Sir John avait offert, il est vrai, de transformer le comité en commission royale, mais MM. Dorion et Blake avaient refusé cette offre en déclarant qu’ils voulaient respecter la volonté de la Chambre,
Vers la même époque, les journaux de Popposition publiaient des lettres et des dépêches compromettantes dans lesquelles Sir John et Sir Georges demandaient à Sir Hugh Allan des sommes d'argent additionnelles de vingt et dio
mille dollars. Ces lettres suivies d’une dénonciation en règle d’un nommé MeMullen qui représentait les capitalistes américains, associés de Sir Hugh, avaient activé le feu de l’excitation publique. Le ministère avait décidé en dernière ressource de proroger la Chambre aussitôt qu’elle serait réunie, le 18 août, et de pro- mettre de nommer une commission d'enquête.
Mais les députés de “opposition s’étaient rendus en force au siège du gouvernement, et avaient présenté au gouverneur, Lord Dufferin, un mémoire pour protester contre l’ajournement de la Chambre avant qu’elle eût fait une enquête sérieuse et complète sur des accusations qui entachaient si vivement som honneur.
Lord Dufferin exposa avec une rare habileté les raisons pour lesquelles il ne pouvait refuser de suivre l’avis de ses ministres, et insista spécialement sur deux points : le premier, qu’il avait été compris et entendu que la réunion de la Chambre, le 18 août, serait immédiatement suivie d’une prorogation; le deuxième, que refuser de suivre l’avis de ses ministres c'était les renvoyer, c'était, par conséquent, les déclarer coupable des accusations de la plus haute gravité avant que la preuve en eût été faite légalement, et refuser de croîre à la vérité
de leurs dénégations énergiques. Il ajoutait aus-
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si que rien n’indiquait que le cabinet eut perdu la conflance de la majorité de la Chambre, et que, vu l’absence d'un grand nombre de dépu-
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descendit de son fauteuil et se rendit au Sénat, suivi d'un petit nombre de conservateurs au milieu des huées et des protestations des députés libéraux qui restèrent dans la Chambre et adoptèrent des résolutions énergiques contre la prorogation.
Des historiens ont critiqué sévèrement la conduite du parti libéral en cette circonstance. Ua pas de doute qu’ils eurent tort de soup- Sonner limpartialité de Lord Dufferin, mais pour les juger avec équité, il faut tenir compte
de la crainte qu’inspirait alors l'astuce de Sir John Macdonald. Ils étaient tous parfaitement convaincus que ce politicien rusé trouverait bien le moyen d'échapper au danger qui le menagait, si l’opinion publique ne se manifestait pas de la manière la plus énergique. Le lendemain de la prorogation, une commission royale, composée des juges Day et Polette et de M. Gowan, fut nommée pour faire immédiatement l'enquête demandée sur les accusations de M. Huntingdon.
suite Sir Hugh Allan, MM. Starnes, Abbott, etc., presque tous des amis dévoués du premier ministre et de ses eollègues. Et cependant, ils avaient à peine ouvert la bouche, que Yopinion publique surexcitée les condamnait sur leurs propres aveux et demandait la déchéagee du Souvernement. En effet, leurs témoignages montrèrent que Sir Hugh Allan avait déboursé
#350,000 pour aider les ministres et leurs amis au Cours des élections de 1872, et pour contri. buer à faire élire une
les ministres se seraient engagés à
fameux contrat du Pacifique à Sir Hugh Allan
moyennant remunération, ou à la condition
que ce grand capitaliste leur fournirait l'argent Pour leurs élections et celles de leurs
amis ; on eut beau répéter sur tous les tons
que Sir Hugh avait souscrit pour les élec.
tons de ses amis politiques, suivant ses Moyens comme font généralement les parti-
somme de 980000 et que l'argent avait ser.
vi à faire élire des hommes favorables à ce contrat. La question était facile à résoudre.
Même sous sa forme la plus mitigée, Ia moins indépendamment
verse de l'argent à un ministre ou à un député s'attend à recevoir leur appui dans ses demandes, et ceux-ci ne peuvent accepter l’argent qui leur est offert sans savoir que le donataire aura le droit de compter sur leur bonne volonté future.
Que deviendrait le grand principe de l’indépendance du parlement, le fondement sacré, la garantie salutaire du bon fonctionnement des institutions démocratiques, si de pareils abus étaient tolérés ? ,
La corruption des mœurs politiques paraît malheureusement être l’apanage naturel de ces institutions mêmes ; tous les partis y contribuent et se servent, pour gagner des partisans, des séductions de l'or, des faveurs, et du patronage public. L’hypoerisie étant un hommage rendu à la vertu, on se tait, on excuse et on pardonne, quand les choses se font discrètement, secrètement et dans certaines limites décentes. Mais lorsque des hommes publics sont surpris au moment où, d’une main ils donnent un contrat valant des millions, et de l’autre ils reçoivent de l’entrepreneur des sommes considérables, un bon nombre de leurs amis les condamnent par honnêteté, tandis que d’autres le font par respect ou par crainte de l’opinion publique, et le sort des coupables est vite scellé. Il faut bien qu'il en soit ainsi, autrement
la vénalité deviendrait une vertu, et tout se vendrait, les intérêts les plus sacrés seraient mis à l’enchère, et les honnêtes gens seraient impuissants. La corruption des mœurs politiques est le ver rongeur des gouvernements modernes, et fait avec raison le désespoir des partisans honnêtes et dévoués du régime parlementaire. Ils regrettent de voir leur gouvernement idéal, dont la conquête a coûté tant de sacrifices, tant de sang, déshonoré par des abus si funestes. Mais ils se consolent en pensant que si le mal est grand, cette forme de gouvernement permet l’application d’un remède prempt et l’éclosion de réactions puissantes. Il y a généralement assez d’honnêtes gens dans un pays, pour purifier de temps à autre Pat mosphère, pour arrêter ou réprimer les abus de l’esprit de parti et de la convoitise.
Le jour où cette soupape de sûreté fera dé.
faut, les institutions démocratiques tomberont écrasées sous le mépris public.
Ceux qui enseignent la morale et la religion devraient conseiller constamment au peuple d'apprécier les bienfaits du gouvernement représentatif, et d'en préserver l'intégrité en respectant comme un dépôt sacré, le droit de choisir ses représentants.
L'opinion publique condamnait en général ce qu’on appelait le scandale du Pacifique,
mais on se demandait ce que ferait la députation. II est asses rare qu’un parti fort comme l'était le parti conservateur, à cette époque, consente à décapiter ses chefs et à perdre le pouvoir. L'esprit grégaire, l'amour du patronage et l'intérêt personnel unissent si intimement les membres d’un parti! Aussi, lorsque la session du parlement s’ouvrit le 15 octobre, pour délibérer sur la situation et sur le rapport de. la Commission, tous les regards se tournèrent vers la capitale, Sir John était là, insinuant, aimable comme de coutume pour ses amis, souriant à tout le monde avec Pair d'un homme dont la conscience est tranquille, fortiflant les faibles, stimulant les forts et flattant les dévoués.
Le rapport de la Commission avait été déposé sur le bureau de la Chambre. L'adresse en réponse au discours du Trône était à peine soumise, que M. Mackensie, le chef de opposition, proposait un amendement déclarant que, vu les accusations portées de son siège par M. Huntingdon et vu les faits prouvés dans l'enquête dont le rapport était soumis à la Chambre, les conseillers de Son Excellence méritaient la censure la plus sévère. La discussion fut longue, orageuse, les apostrophes et les récriminations violentes. Quarante députés prirent la parole, et plusieurs se distinguèrent par la force de
HISTOIRE DU CANADA 77 leur raisonnement et Ia puissance de leurs ar guments.
Sir John mit en jeu toutes les ressources de son intelligence tors pour se
Le 5 décembre, Sir John se levait pour annoncer que le ministère ayant raison de croire qu’il ne jouissait plus de la confiance de la majorité de la Chambre, avait
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pointement pour les libéraux et surtout pour les modérés, ainsi que pour les conservateurs qui avaient contribué à la défaite de Cartier. Le Nouveau-Monde, organe de ces derniers, exprima son mécontentement en termes énergiques. | L’exclusion de l'élément modéré fut une faute, elle donna aux chefs et aux journaux
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conservateurs raison de dire que la formation du parti national n’avait eu d’autre but que de préparer les voies à l’avènement des chefs libéraux. i
Des élections générales eurent lieu, dans le mois de janvier 1874, et le peuple donna au nouveau ministère une majorité de 75 à 80 voix.
Le parti conservateur était écrasé, le rempart que toutes les influences accumulées pendant vingt années de pouvoir avaient élevé autour de lui, s'était écroulé. : Le scandale du Pacifique avait brisé les idoles, renversé les autels de ce parti puissant. Dans la province de Québec, les troubles du Nord-Ouest, la persécution des Métis et la question des écoles du Nouveau-Brunswick l'avaient probablement emporté sur toutes les autres considérations, et, encore, le parti conservateur y avait-il subi moins de ravages qu’ailieurs.
Le parti libéral arrivait au pouvoir dans les circonstances les plus difficiles: il était appelé à règler toutes ces questions brûlantes dont la solution sans cesse remise avait tant contribué à tourner l'opinion publique en sa faveur, et à justifier, dans la province de Québec, surtout, la confiance des libéraux modérés, des nationaux et des conservateurs qui avaient tous voté contre les hommes de l’ancien gouvernement.
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Le gouvernement avait bien la volonté de la
régler ; mais, comme les anciens ministres niaient catégoriquement avoir promis l’amnistie, il se trouvait privé d’un argument puissant pour faire accepter sa décision par la population anglaise et protestante, dont le fanatisme était chauffé à blanc par les loges orangistes. Il eut alors recours au seul moyen qui lui restait pour sortir d’embarras, c'était de nommer une commission pour établir si oui ou non l’amnistie avait été promise. M. Mousseau proposa comme amendement qu'une pétition fût adressée à la Reine pour réclamer l’amnistie en faveur des chefs métis. M. Holton tourna la situation en proposant que la Chambre attendit pour se prononcer le résultat de l’enquête. Cette proposition fut adoptée, mais celle de M. Bowell demandant l’expulsion fut aussi votée par une forte majorité composée de presque tous les députés des provinces anglaises. L’amendement de M. Mousseau, dont le seul objet était d’embarrasser le gouvernement, ne réunit que vingt-sept voix.
La nomination de la commission d’enquête fit trêve pour un moment à l’excitation publique.
La construction du chemin de fer Canadien du Pacifique fut une autre source d’embarras pour le gouvernement. La Colombie Britannique réclamait énergiquement l’accomplisse-
Mount Stephen, M. Melntyre et autres, offrait de construire le chemin. M. Mackenzie proposa de lui accorder 910, 000 et 20, 000 acres de terre par mille, avec une garantie de 4% sur le coût de construction, à la Condition que le chemin fût construit par étapes et qu’on utilisât autant que possible les eaux navigables et les chemins
etion coûteuse et difficile de la section de l'Est au nord du lac
Supérieur. Mackenzie fit à l’appui de sa pro- Position un discours remarquable par la force des arguments et l'abondance des enseignements qu’il contenait. II dit que vu l’état des finances du Pays, il serait dangereux d'entreprendre de construire ce chemin en dix ans comme le voulait le projet du gouvernement Macdonald. La Chambre ne put s’empêcher d'admirer la force de Caractère et d’esprit de ce maçon devenu le premier ministre de son Pays et s’imposant à tous comme orateur parlementaire de premier ordre; elle adopta sa ma-
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nière de voir, malgré les protestations des conservateurs.
Puis vint la question es orageuse du remaniement du tarif.
La crise financière qui régnait dans le monde entier, semant partout la ruine, arrivait sur nos rives avec son cortège de misères et de malheurs; le commerce et l’industrie souffraient, les importations diminuaient et le revenu du pays décroissait à vue d’œil. Or, les ministres, pour faire honneur aux engagements considérables contractés par leurs prédécesseurs, devaient emprunter et en même temps chercher de nouvelles ressources budgétaires pour augmenter le revenu et faire face à l’accroissement des intérêts et des dépenses en général. D’un autre côté, ane fraction importante du parti libéral, dont M. Jetté était le chef, réclamait énergiquement la protection. C'était l’un des principaux articles du programme du parti national, dont le Nouveau Monde et le Bien Public étaient les organes. Les vieux liber aum, comme on les appelait, s'étaient laissé imposer avec plus ou moins de bonne grâce ce programme qui répugnait à leurs doctrines libre-échangistes, mais ils ne pouvaient fermer l'oreille complètement aux cris qui s’élevaient en tout lieu pour demander l'élévation des droits d’entrée sur les produiis étrangers.
Le gouvernement consentit à relever le tarif de 15 à 17% par cent afin de suppléer à binsuffisance du revenu et d'accorder en meme temps aux manufacturiers une protection inei · dente. Pendant que les nationaux reprochaient au gouvernement de ne pas aller assez loin, les conservateurs se contentaient pour ne Pas se compromettre de reprocher aux libéraux de répudier leur principe favori, de sacrifier le libre-échange, objet de leurs amours politiques. Le célèbre M. Tupper alla même jusqu’à dire qu’il craignait que le gouvernement n’eût l’intention de faire entrer dans le tarif le tranchant de la hache Protectionniste qui porterait la
ruine et la désolation dans les provinces mari. times, Et il cita l'exemple des Etats-Unis dont la politique protectionniste avait, disait-il, anéanti le commerce maritime. MM. Mackenzie et Cartwright protestèrent contre de pareilles im-
théorie bien - aimée.
I faut bien l’avouer, les chefs des deux par. tis avaient été jusqu’à cette époque plus ou moins partisans du libre-échange, et ce furent les manufacturiers en banqueroute et les ou.
vriers sans ouvrage qui engagèrent les conservateurs à arborer, à l’approche des élections, le drapeau de la protection. Et même il est bien connu qu’il fallut faire violence à Sir
John Macdonald, et lui démontrer que la protection serait le salut de son parti, pour le dé cider à se soumettre au désir de ses amis.
Lun des projets de loi les plus importants de la session fut celui que présenta M. Dorion, ministre de la justice, au sujet des élections.
II y avait longtemps que le parti libéral prechait la nécessité d’une législation sévère, pour mettre fin aux abus et aux influences pernicieuses, qui souillaient le suffrage populaire. Le bill de M. Dorion fixait un seul et même jour, pour la présentation et \'élection des candidats dans toutes les divisions électorales du pays, à l’exception de deux ou trois comtés éloignés; il abolissait le cens d'éligibilité, acceptait la franchise électorale des provinces, établissait le scrutin et et décrétait des peines 86vères contre les fraudes et les menées corru trices. -
Sir John Macdonald s’opposa à l’introduction du scrutin secret, qu’il dénonça comme un systeme faux, propre à engendrer la ruse et l’hypocrisie. II n'y a pas de doute qu’en principe le vote public est plus noble, plus digne d’un peuple libre, mais il est aussi incontestable qu'il gene la liberté de l’électeur qui n’a pas l'avantage d’être dans une position indépendante, et qui peut difficilement voter contrairement au désir de celui qui l’emploie, ou dont il
dépend. On était à une époque où l’intervention active d’un grand nombre de prêtres dans la politique et les influences de l’argent et du pouvoir avaient un grand effet sur le résultat des élections. On erut que le scrutin secret serait une protection pour le candidat et aussi pour l'électeur contre ces puissantes influences, en permettant aux gens de voter à leur gré suivant leur conscience. —
Après avoir voté quelques autres lois d’une importance moindre la Chambre fut prorogée,