CHAPITRE PREMIER
De la Découverte des. « Terres Neuves » à la mort de Poutrincourt (1504-1608)
« Ce n'est pas chose nouvelle aux François d'aller par mer taire de nouvelles conquestes: rat' nous savons assezque la descouverte des Terres-Neufves el les entreprises généreuses de mer ont esté commencées par nos devanciers ».
Ainsi débute le livre des Voyages du « sieur Samuel de Champlain, Kainetongeois *, capitaine pour le Roy en la Marine «lu ponant. »
Ce furent, en effet, des Bretons et des Normands qui, en Pan 1504, douze ans après l'expédition de Christophe Colomb — découvrirent, « les premiers des
1 Saintongeais, Champlain était de Biouage en Saintonge.
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• brétiens ' », le grand banc « des Moluques >• el l'île de « Terre Neufve -. Pour le dire Ici, ce nom <lr Terres-Neuves désigna indistinctement toutes les terres de l'Amérique septentrionale avanl de devenir le nom propre de la grande île qui masque l'immense estuaire
• In Saint-Laurent.
En 1523, le roi François I . que stimulai! le bruil des riches découvertes laites par les Espagnols dans le Nouveau-Monde, donna commission à un navigateur florentin qu'il avait pris à son service . Verazzani, d'explorer les côtes de l'Amérique, en remontant <lu Sud ,iu Nord pour examiner si lesolel le climat étaient favorables ;\ des établissements. Verazzani longea les côtes depuis la Floride jusqu'à la hauteur du Cap Breton, - sous le cinquantième degré «le latitude », el revinl en France où le roi fui si contenl de si m rapport qu'il le chargea d'une nouvelle expédition. Malheureusement, Verazzani mourut, au cours de ce voyage, et cette circonstance, jointe à la guerre qui s'alluma à ce moment entre la France et l'Espagne, détourna pour un temps François 1er de ses visées sur l'Amérique.
Il y revint, après la conclusion de la paix de Cambrai.
1 Voyage de Cbarnplain el document manuscrit <lr> Archives de la Marine. Il esl même probable que les côtes de Terre-Neuve étaient déjà connues, avanl les découvertes de Colomb, par lesmarins bretons el basques qui se livraient dans ces parages à la pèche de la morue. D'après les annales de Dieppe, un Dieppois, le capitaine Gousin, aurait, dès lis*, découverl le continent américain, mai l<^> armateurs de Dieppe auraient caché cette découverte.
Quelques auteurs oui prétendu que, l'an 1497, Jean Cabot el Sébastien Cabot, son second Ris, marins vénitiens à la solde le l'Angletei re, auraient loui bé aux côte6 du Cm, nia el pénétré dans le neuve Saint-Laurenl : mais l'asserti il lié contestée.
Il ne pouvail admettre que les mis d'Espagne el de Portugal s'adjugeâsseni cette immense étendue de territoire sans lui en laisser miette. « .le voudrais bien voir, disait-il, l'article du testament d'Adam qui leur lègue ce vaste héritage! Qu'il souffrent au moins que j'y aie ma pari comme leur frère ! »
Philippe de Chabot étail alors grand amiral de France. (Test sur une commission signée de Inique Jacques Cartier, de Saint-Malo, brave et. aventureux marin comme tanl d'autres enfants de sa ville natale, entrepril ce voyage de reconnaissance qui devait attacher pour jamais son nom à la découverte du golfe et du bassin du Saint-Laurent.
La munificence du ministre ne lui avait donné pour cette première expédition que deux bâtiments de soixante tonneaux chacun, avec 01 hommes d'équipage. Les deux voiliers quittèrenl Saint-Malo au printemps de 1534, cinglèrenl en droite ligne vers l'occident, s'engagèrent dans le détroil de Belle-île qu'on avait pris jusque-là pour une simple baie; pénétrèrent dans le golfe immense du Saint-Laurent , reconnurent Anticosti et quelques autres îles du golfe; puis, ayant contourné, sur presque tout son périmètre, l'île de Terre-Neuve et mouillé quelque temps dans la « baie des Chaleurs », qui reçut alors le nom qu'elle a gardé depuis, ils remirenl le cap sur Saint-Malo où ils rentrèrent le 5 septembre 1534.
Cartier remit à la voile, le 19 mai de l'année suivante, avec un armement plus considérable. Il avait cet le fois trois navires, «sçavoir la Grand Hermine du port, environ cent à six vingt tonneaulx, ou estoit le cappitaine général, et pour maistre Thomas Frosmont,
Claude du Ponl Briand, (ils du seigneur de Montrueil el eschansson <l<" monseigneur l<i Dauphin, Charles de lu Pommeraye, rehan Poullet, el autres gentilzhommes. An second navire, nommé la Petite Herminedu port, environ soixante tonneaulx , < "si < »i I cappitaine snnlz ledict Cartier Mure Jalobert, et maistre Guillaume Le Marié. El au tiers navire nommé VEmerillon du porl de environ quarante tonneaulx, en estoil cappi* taine Guillaume Le Breton, el maistre Jacques Maingart ' ».
La traversée fui contrariée par les vents; néanmoins la petite flottille s'étanl «entre perdue» pendant la tourmente, se retrouva à Terre-Neuve, •■( se remil en route pour reprendre ses investigations de l'année précédente. Après avoir longé t;i côte septentrionale du golfe au nord d'Anticosti, elle pénétra en droite ligne dans le fleuve Saint-Laurenl -. Cartier s'engagea dans l'immense bras de mer que forme 'ce fleuve, d'abord jusqu'à son confluenl avec le Saguenay, finis jusqu'aux parages de Québec ;i|>|«'l<;s <l<;jà Canada, (groupe •!<• cabanes), dans la langue des indigènes. Il relâcha au porl «le Stadaconé, an confluenl d'une rivière qu'il
1 l.i' texte du second voyage de Cartier nous esl parvenu par l'édition imprimée à Paris par Ponce Roffet, en 1H45: Brief récit ri succincte narration de lu navigation faicte es y sles de Canada, Hochelage ri Saguenay ri autres, etc. Le seul exemplaire connu de cet ouvrage se trouve au British Muséum où nous l'avons pu consulter grâce ;'i l'obligeance de notre .uni, ML E.-E. Stride, l'un il. ^ bibliothécaires du British Muséum.
■' Le nom de Saint-Laurenl n'avail été d'abord donné par Cartier qu'à une baie qu'on suppose être la baie dite aujourd'hui de Sainte-Geneviève, ou il s'arrêta le jour de la fête de ce saint. Le nom ''•icndit ensuite bu fleuve, puis au golfe lui-même.
nomma Sainte-Croix el qui esl devenue depuis la pivière Saint-Charles1. Là, notre navigateur, se servant, comme truchements, de doux jeunes « Peaux- Rouges » qu'il avail pris avec lui lors de sa première expédition dans la baie des Chaleurs, put entrer eh communication avec les sauvages^ il réussil àg&gner la confiance des chefs. Garder, à leur prière, fit entendre ht voix de ses canons: « De quoi, dit-il, ils lurent si étonnés qu'ils pensoientque le ciel fust chou sur eux, el so prirent à hurler et hucher si 1res fort, qu'il sembloit qu'enfer y fust vuidé. »
Curieux cependant de poursuivre ses découvertes, Cartier, laissant deux de ses vaisseaux à l'ancre, partil avec le troisième e1 remonta le fleuve jusqu'à une bourgade appelée par les sauvages Hochelaga et située à l'emplacement où s'est élevée depuis la ville de Montréal -. Les indigènes d'Hochelaga, comme ceux de Canada, firent fête à Cartier et à ses cctaipagnons et lui donnèrent quelques indications sur leur pays et sur les rivières qui le traversent. Cartier eût bien voulu contrôler par lui-même ces renseignements; mais reconnaissant la difficulté de remonter plus loin, à cause dos rapides ou «. sauts » qui haïrent à cet endroit le cours du fleuve, il retourna à son havre de Sainte- Croix, où il se décida à hiverner avec sa flottille.
* Le P. Gharlevoix fait hiverner Cartier à l'embouchure de la rivière dite Jacques-Cartiei . Il est cependant plus probable que la rivière à laquelle Cartier donna le nom de Sainte-Croix est la rivière connue aujourd'hui sous le nom de Saint-Charles et qui se jette dans le Saint-Laurent, sous les murs de Québec. Mémoire île M . A. Berthelot, 1844.
- Ainsi nommée du mont qui la domine et que ('.ailier avait appelé Mont-Royal.
[/hiver lïrt rigoureux, un de ces longs hivers « l u Canada où la neige couvre le bo] pendant cinq mois de l'année. Le scorbut, jusque-là Inconnu aux marins, fondit sur ses gens el lui en enleva près du quarl ; lui-même lui atteinl de l'épidémie, mais un remède que lui indiqua un Indien contribua à le guérir, lui et plusieurs autres. La troupe lui heureuse, après la débâcle des glaces, de pouvoir lever l'ancre pour revenir en France. Cartier dul cependanl abandonner un ilt: ses bâtiments, faute de bras suffisants pour la manœuvre : en revanche, il emmenait, de gré ou de Force, et plus de force que de gré, quelques « sauvages », dont un grand chef, pour les présenter au roi. Les deux vaisseaux firent route entre l'île d'Anticosti el les côtes «le Gaspé, trouvèrent le passage au sud de Terre- Neuve, complètanl parcelle découverte la reconnaissance de toute cette région et, après une courte escale aux îles de Miquelon, rentrèrenl à Saint-Malo, le 16 juillet 1536.
Jacques Cartier rendit compte à François I"' de son expédition et lui présenta les sauvages qu'il avait ame" nés. Le roi accueillit le navigateur malouin avec son affabilité naturelle. Mais, autour de lui, les avis étaienl partagés sur les résultats >\c i-c voyage-, les pelleteries que Cartier avait rapportées el ce qu'il disait des facilités de ce commerce avec les sauvages paraissaient un argument décisif à quelques-uns pour une prise de possession définitive ^^s terres nouvellement découvertes dans ce Nouveau-Monde, où il n'étail pas possible d'ailleurs que la France ne se fil pas son loi ; niais d'autres objectaient la rigueur et l'insalubrité du climat, uttesit''.^ par le désastreux hivernage de lu flottille;
el puis ( initier n';iv;iil pas rapporté la moindre pépite d'or) et c'était là surtout ce qu'attendaient les courtisans, à l'heure où la découverte des mines du Pérou el la légende de l'El-Dorado faisaienl tourner toutes les têtes.
Le temps étail d'ailleurs peu propice à des entreprises de colonisation. L'aurore sanglante des persécutions religieuses avait commencé à se lever sur la France. En dépit de ses sentiments humains et des suggestions de sa sœur, la tendre Marguerite de Valois, François I" s'étail laissé arracher par les Beda et, les autres fanatiques de Sorbonne, des décrets liberticides contre les « luthériens », ainsi qu'on appelait alors tous les adhérents de la Réforme. Les échafauds et les bûchers se dressaient dans toutesles villes du royaume, arrosés du sang des plus généreux martyrs. Les esprits au dedans étaient profondément troublés comme aux approches d'une guerre civile; et, au délions, Charles- Quint, profilant de ces troubles, attaquaitla France de deux côtés, par l'Espagne et par les Flandres. Avant de songer aux conquêtes lointaines, il fallait commencer par défendre le sol de la patrie.
Dès l'année suivante cependant, les succès de nus troupes amenèrenl une trêve (trêve de Nice, 1538) qui fut signée pour dix ans, mais devait être rompue avant la (iu de la troisième année. Cet intervalle de paix permit de reprendre les projets de colonisation. Cartier l'ut renvoyé une troisième fois vers les Terres Neuves (1541); mais cette fois le vaillant Malouin devait être sous les ordres d'un gentilhomme picard, François de la Roque, seigneur de lloberval, qui avait su gagner les faveurs de la cour et s'étail l'ait nommer « vice-roi »
w2»'> HISTOIRE Dl CANADA
<lf la " Nouvelle-France » el des pays circon voisins. Ce vice-roi ne parlil pour ses nouveaux élals que plus de <li\-lmii mois après Cartier; celui-ci, abandonné pendanl ce temps ;'i ses seules ressources el pressé par la disette el par la maladie qui s'étail encore nue luis déclarée dans son équipage, dut prendre le parti de retourner en France. Comme il tenait la mer, il rencontra près de Terre-Neuve le vice-roi, Roberval, qui amenait enfin huis navires, avec deux cents personnes, el qui voulul décider Cartier à rebrousser chemin; mais Cartier, mécontent, passa outre el continua de cingler vers Saint-Malo. M. «le Pioberval cependanl s'obstina dans son entreprise, pénétra dans le golfeel dans le fleuve de Saint-Laurenl el vinl mouiller, sur les traces de Cartier, dans un petit havre naturel situé enamonl de l'île d'Orléans etqu'ilnommà Franceroy1. Il s'établil dans cel endroit, y fit élever un Fort, une tour el divers bâtiments, bref, tous les commencements d'une capitale. Malheureusement, le scorbùl lil encore rage pendanl l'hiver el enleva une cinquantaine des « sujets » du vice-roi. Une excursion assez malheureuse, dans le bassin du Sagùenay, affaiblit encore le moral de celle première colonie el ML de Roberval n'avait plus guère de confiance dans le succès de son entreprise quand il reçut — el par l'intermédiaire de Cartier lui-même, qui lil à cette occasion son quatrième voyage au Canada, — l'ordre de rentrer en France pour mettre son épée au service de son souverain, engagé dans une nouvelle guerre contre Charles-Quint. Il esl facile <le
i Cartier, l'année précédente, l'avait nommé Charlebourg» Royal.
comprendre conimenl cel ordre combla les vœux de gens si rudemenl éprouvés; il ne resta personne en arrière, qu'une respectable dame, nommée « demoiselle Marguerite », qui, par an concours de circonstances dramatiques, fui abandonnée avec su vieille nourrice sur une plage du Labrador1. Pour plusieurs années, la « Nouvelle-France » d'Amérique uVul pas d'autres représentants.
Cette première tentative avait, en somme, échoué et, dans l'étal < le guerre et de crise intestine où se trouvait alors la France, on pouvail se demander si elle sérail jamais reprise.
Il était réservé à l'amiral Golignv de ramener l'attention sur ces territoires du Nouveau-Monde où les nations européennes, les races japhétiques, devaient trouver, avec un nouvel apanage, un champ clos étendu pour les luttes pacifiques de la civilisation. En 1555, le noble amiral, « l'un des génies les plus étendus, dit l'abbé liaynal, les plus fermes, les plus actifs qui aient jamais illustré ce puissant empire, grand politique et bon citoyen jusque dans les horreurs des guerres civiles -, » conçoit le projet de coloniser avec des émigrants, pour la, plupart huguenots, les rivages de l'Amérique. Sa pensée était d'assurer la liberté de conscience île ses coreligionnaires, tout en étendant, par leurs liras, la puissance et l'influence de la France. Quel dommage que cette idée de génie n'ail pu être suivie d'effel ! Que fût-il advenu si, à l'exemple des puritains
1 Thévet raconte l'aventure tout an Ion- dans son ouvrage : Le Grand Insulaire et pilotage. — Cf. VHeptameron, Nouv. LXVïï.
- Raynal. Histoire philosophique des établissements cl du commerce des Européens dans tes deux Indes. Tome VIII, page 123.
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d'Angleterre, les huguenots français eussenl accompli un libre exode vers cette terre promise de la liberté de conscience <■( de foi? Supposez qu'au temps de la révocation de l'édii de Nantes, au lieu d'être dispersés sur toutes les plages de l'Angleterre, de la Hollande, de la Pi usse, dans tous ces pays qu'ils contribuèrenl à enrichir »'l à fortifier, supposez qu'ils eussent été laissés libres de se rendre, — avec la certitude d'y trouver déjà des frères de mémo langue el de même foi, — dans cette nouvelle France protestante que Golignj s'étail proposé de fonder, quelle n'eût pas été la moisson d'une telle semence en cette terre vierge d'Amérique! Quels développements n'eûl pas pris ce jeune peuple, formé de l'élite «lu nôtre - car, de l'aveu de tous les historiens impartiaux, les huguenots du XVIesiècle étaienl parmi les plus valeureux, les plus entreprenants, les plus éclairés et les plus industrieux «les enfants de la France, — el grandissanl dans cette atmosphère de liberté ni de sélf-govemment que crée partoutoùil passe le souffle vivifiant de l'Evangile! Lephénomène qui sera probablemenl lefail capital do en siècle: la croissance vertigineuse, la prospérité toujours ascendante des Etats-Unis d'Amérique, n'eût pas laissé de se produire ; seulement, au lieu d'avoir étécoulée dans le moule anglo-saxon toujours un peu fruste, la République américaine aurait reçu l'empreinte et reproduil l'effigie de la nationalité française; c'est à notre race qu'eût appartenu l'hégémoniedu Nouveau-Monde; pour tout dire en deux mots, l'Amérique du Nord, au lieu d'être dans son ensemble anglaise de race el de langue, ■eriiii aujourd'hui, dans sa presque totalité, un pays français. Ainsi l'avait rêvé Goligny, et nous ne dirons
jamais assez quel malheur ce fut, au poinl de vue français, que ses patriotiques visées ne soient pas devenues une réalité.
Mais reprenons noire récit pour montrer quel fatal concours de circonstances déjouèrent les projets de l'illustre chef des huguenots. Déjà, en 1655, sous le roi Henri II, il avait essayé de fonder au Brésil une colonie protestante. Un ancien chevalier de Malte, rallié aux idées de la Réforme, Durand de Villesagnon, avail été mis à la tête de l'entreprise ; mais Villegagnon étant ensuite retourné au catholicisme, perdit lu confiance de ses compagnons, et les Français, privés de chef et trop peu nombreux, ne purent se maintenir dans le pays.
Ce premier échec ne découragea pas Coligny. La situation de ses coreligionnaires devenait en France de plus en plus critique, placés qu'ils étaient entre les persécutions à subir ou les révoltes à fomenter. L'amiral, qui exerçait alors quelque influence sur l'esprit du roi Charles IX, profita d'un moment de trêve entre les deux partis, pour envoyer une expédition sur les côtesde l'Amérique du Nord. Dieppe était, à cette époque, comme La Rochelle, un nid d'armateurs et de négociants huguenots. Le 18 février 15623 un capitaine de ce port, Jean Ribaut, partit avec deux vaisseaux munis de ce qui était nécessaire pour jeter les fondements d'une colonie, et montés par plus de six cents hommes, tant volontaires que marins, tous appartenant à la religion réformée. Se dirigeant d'abord verle golfe du Mexique, Ribaut atteignit, après une heureuse traversée de deux mois, la côte de Floride, la remonta, et s'arrêtant dans le voisinage de la baie
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appelée encore aujourd'hui « Port-Royal », dans la Caroline du Sud, il lïl édi lier dans une île de la côte un Ibrl qu'il appela du nom du roi régnanl (Charles fort), y laissa ses volontaires avec '1rs provisions, puis reparti! pour aller chercher en France renforts cl ravitaille^ ments. Mais la guerre civile rallumée l'empêcha d'obtenir ces secours, et, son absence se prolongeant ibrl au-delà «lu terme fixé, le découragemenl se mil parmi nés Français, qui se voyaienl exilés si loin «I»' la mèrepatrie et se croyaienl oublies d'elle. Il résolurenl «le construire eux-mêmes, avec les bois du pays, el quoiqu'ils n'eussenl ni voiles, ni agrès, ni ancres, un petil brigantin sur lequel ils pussent se rapatrier. Ils y travaillèrenl avec une ardeur extrême, s'improvisanl eux-mêmes charpentiers, forgerons, calfats ; la mousse '!•• la forêl prochaine servit à calfater le vaisseau ; l'écorcedes pins fournil legoudron; les chemises et les draps m' transformèrent en voiles. Tous les apprêts achevés, le vaisseau prit la mer, emportanl tons nos colons, et mil le cap sur la France. Malheureusement, la traversée fut retardée par des accalmies ; les vivres inanquèrenl : la cale, mal étanchée, faisait eau de toute part; une partie des hommes mourut de faim et do fatigue, el l'équipage toul entier eût sans doute péri de même si un navire anglais ne s'étaii rencontré d'aventure pour ramener en Europe ces infortunés.
Aiu^i l'Amérique, comme autrefois ce jardin «les Hespérides que défendaienl les dragons, semblail porter malheur aux téméraires assez hardis pour aborder ses rivages. .M;us la moindre vertu de Goligny n'étail pascette mâle constance qui aurail pu prendre pour son compte la belle devise de la maison d'Orange :
LA NOUVELLE FRANCE iil
Je maintiendrai. Les qualités qui distinguaienl l'amiral sur les champs de bataille e1 faisaient ses défaites aussi dangereuses à ses adversaires que îles victoires, ue l'abandonnaient jamais dans le conseil et, qu'il s'agit de paix ou de guerre, d'une délibération dans un Synode ou d'une entreprise «le colonisation, toujours celle fermeté calme se retrouvait au service d'un robuste bon sens pour préparer le succès des justes causes qu'il servait, ou pour en réparer les revers '.
L'amiral tint donc ferme dans ses résolutions. Par ses soins, une nouvelle expédition partit en 1564, sous les ordres du capitaine de Laudonnière, gentilhomme protestant du Poitou ; celui-ci débarqua avec ses gens el ses provisions près de lumière de Mai, à quelque , distance dej'endroit où s'était fixée la colonie précé-r dente. Il donna au pays où il s'établissait et au fort qu'il (''leva dans l'intérieur des terres le nom de Caroline, nom que porteul encore aujourd'hui deux Etats de la grande République Américaine. Cette colonie « (jiii serait devenue un empire florissant si elle avait été suffisamment protégée2», fut malheureusement, comme c'avait été le cas pour l'expédition précédente, laissée trop longtemps à ses seules el trop précaires ressources. Les privations el la misère surexcitèrent quelques' mutins, qui allèrent jusqu'à
1 La France de notre génération ne l';nl que s'honorer el réparer une Longue injustice envers cette grande mémoire en élevant à Paris, au chevet du temple de l'Oratoire, tout près de cette place de Saint-Gerniain-l'Auxerrois, où sonna le tocsin néfaste delà Saint-Barthélémy, une statue à Goligny, à celui qu'on a apppelé ■ le plus grand des Huguenots ».
- Garneau, Hist. du Canada, p. 31.
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menacer Laudonnière de mort : celui-ci <lul déployer une rare autorité pour avoir raison des séditieux, don! il iii pendre quatre. Cependant, lamisère continuant el les provisions manquant toujours, — au point que les colons ne se soutenaient que par la générosité des sauvages, qui leur procurèrent <ln blé d'Inde, — L;utdonnière avail pris le parti de retourner < m i France, quand les Français aperçurent plusieurs voiles qui se dirigeaient vers leur port. C'était le capitaine Ribaut, envoyé par Goligny, qui amenait de nouvelles familles de colons, «les animaux, Mes outils d'agriculture et «les vivres.
Tout eût été pour le mieux, grâce à ce ravitaillement i nespéré, si les espagnols, qui avaient pris ombrage de l'établissement des Français dans le voisinage de la Floride, n'étaient venus fondre à l'improviste sur la colonie naissante. Le combat s'engagea sur terre et m mer ù la luis; mais les Français, surpris de relie brusque agression - ■ d'autant plus inattendue que la France et l'Espagne étaient à ce momenl en paix, — furent écrasés avanl d'avoir eu le temps de se mettre sur la défensive. Laudoimière put s'échapper, mais Jean Ribaul fut pris, avec plusieurs de ses compagnons, el les Espagnols, qui leur avaient d'abord promis la vie sauve, les lirenl ensuite traîtreusement massacrer • mi pendre, l'ourse mettre en règle avec la Madone et peut-être aussi avec le roi « très-chrétien ' », on épargna, dans cette boucherie, quelques catholiques qui se trouvaient, en petit nombre, mêlés aux
1 La reine mère, Catherine de Médieis, fui suspectée de i
i s dan ce tua aci e. Voir I laj neau p. 33 •■! 3 'i.
huguenots et on mit celte inscription sur l'arbre qui servit de gibet : « Pendus non comme Finançais, mais comme Luthériens et ennemis de la foi. » N'était-ce pas une œuvre pie d'exterminer les hérétiques partout où ils se rencontraient ?... ( 1565)
Une éclatante vengeance fut tirée de cette félonie, non par le gouvernement du roi de France, trop occupé lui-même, à ce moment, de sa lutte contre « L'hérésie », mais par un simple chevalier, Dominique de Gourgues. Gourgues était catholique, mais bon Français, et le premier article de sa foi était la haine des Espagnols, contre lesquels il avait longtemps ferraillé sur les champs de bataille d'Italie. Ressentant vivement l'outrage tait à Ja France par ces Fspagnols détestés, il vendit tout son bien pour acheter et armer trois navires, y embarqua 80 matelots et 150 soldats, la plupart gentilshommes, quitta le port de Bordeaux sans avoir avisé personne de son dessein, traversa l'Atlantique, surprit les Fspagnols dans le fort Caroline el , payant de sa personne à la tète de ses compagnons d'armes, leur livra un assaut furieux, qui mit ses ennemis à sa discrétion. Les Fspagnols lurent pendus à leur tour avec cette inscription : « Pendus non comme Espagnols, mais comme jurâtes, bandoliers el écumeurs de mer» (1568). Après cette exécution et le fort démoli, de Gourgues se rembarqua avec ses hommes, « laissant, dit le narrateur (Ghamplain), laissant au cœur des sauvages un regret immortel de se voir privés d'un si magnanime capitaine. »
Du fait de ces incidents, l'œuvre de la colonisation
n'avançait pas, ou même elle semblait étouffée dans son germe. Pendant un intervalle de trente années, aucune entreprise sérieuse ue fut faite pour reprendre cette œuvre et, sauf 1rs barques des pêcheurs normands, bretons <>u basques qui continuaient <l<i visiter, pour la pêche delà morue, les parages de Terre- Neuve, ou pénétraient même, pour le trafic des pelleteries, dans le bassin du Saint-Laurent, le pavillon français avait cessé de se, montrer dans les eaux de l'Amérique.
Qu'il nous soit permis de combler cet intervalle et de préparer la transition aux tentatives que nous allons maintenant raconter par une citation de Garneau, l'historien national du Canada. Celle page vient si bien à l'appui de nos propres observations que nous aurions regret de la passer sous silence :
« En formant, écrit cet auteur, des établissements protestants français dans le Nouveau-Monde, Goligny exécutait un projet patriotique dont l'Angleterre, en l'imitant, sut ensuite profiter, et dont nous voyons aujourd'hui les immenses résultats. Il voulait ouvrit', en Amérique, à tous eeux qui s'étaient séparés de la religion dominante, un asile où, tout en formant partie du même empire et en augmentant son étendue et sa puissance, ils pourraient jouir des avantages que possédaient les fidèles de l'ancienne religion dans la mère-patrie. C'était une des plus belles et des plus nobles conceptions des temps modernes. Si elle n'a pas réussi, c'est que, par malheur, le parti catholique qui conservait toujours la principale influence sur le trône s'y opposa sans cesse, tantôt sourdement, tantôt ouvertement, — excité par la cour de Home étrangère à
l,i nation et par conséquent fort peu touchée de ses intérêts ou de sa grandeur.
« Il en fut ainsi, surtoul vers le temps où nous sommes arrivés. La longue période qui s'écoula entre l'expédition de Eloberval et celle du marquis de lu Roche en Acadie, en 1598, esl entièrement remplie par la grande lutte avec l'Espagne et l'Empire et par les longues et sanglantes guerres de religion rendues si ti'istement laineuses par le massacre de la Saint- Barthélémy. L'attention des chefs de l'Etat, absorbée par ces événements mémorables qui ébranlèrent la France jusqu'en ses fondements, ne put se porter vers le Nouveau-Monde qui fut à peu près oublié.
« Ce n'est qu'après que le calme fut un peu rétabli et que Henri IV fut solidement établi sur le trône, que l'on revint aux desseins qu'on avait formés sur le Canada et sur les parages voisins, mais avec des motifs de moins pour la colonisation depuis la pacification des Huguenots l. »
Henri IV était, en effet, un assez grand roi et avait l'esprit assez haut placé pour comprendre de quel intérêt était pour la France une expansion coloniale et pour favoriser, de4 son mieux, cette expansion. C'était, d'ailleurs, le temps où toutes les nations maritimes de l'Europe se bâtaient de prendre un pied solide sur le continent américain. L'Espagne et le Portugal se partageaient l'Amérique centrale et l'Amérique du sud. L'Angleterre avait jeté son dévolu sur la Floride et persistait à s'y établir en dépit des attaques des Espagnols. C'est en l'an 1007 que John Smith fonde en
1 Garneau, liist. du Canada. l'e Edition, t. Ier. p. 34 el 35.
ii»i HISTOIRE m CANADA
Virginie, à Jamestown, le premier établissement anglais durable. Le grand exode des Puritains anglais sur les côtes du Massaehussets commencera en 1620. La Hollande allait bientôt après (1628) établir la colonie rapidement florissante de Manhattan, aujourd'hui New-York. Il n'y avail pas de temps à perdre pour la France si elle voulait se ménager une part des « terresneuves » et s'assurer les titres el les droits du premier occupant.
Un seigneur breton, Troïlus «lu Mesgouez, marquis de la Roche, s'était fait accorder, sous le règne de Henri JII, une commission de « gouverneur, lieutenant-généraJ et vice-roi «les Terres-Neuves et pays occupés par Liens barbares qu'il prendra et conquestera». Henri IV confirma celle commission, en 1598. Mais l'entreprise du marquis ne fut pas heureuse. N'ayant, aucune connaissance des lieux el forcé de s'en rapportera son pilote, un normand nommé Ghédhotel, il déposa ses colons dans l'île de Sable, près du cap Breton, et les laissa là, dans un lieu impropre à toute culture, sans bois ni pierre pour bâtir. Ces pauvres gens de meurèrent sept années sur cette plage inhospitalière, obligés de se creuser des retraites dans la terre et de se vêtir de peaux de loups marins, n'ayant d'autres ressources, pour vivre, que celles de la pêche et de quelques bœufs qui, par fortune, avaient été jetés Jà à la suite d'un naufrage. Au bout de ces sept ans, le pilote qui les avait mis dans cette lâcheuse position fut condamné par la cour de Rouen à les aller rechercher. Revenus en France, ou les présenta, dans leur accoutremenl sauvage, au roi Henri IV, qui commanda à Sully de leur donner « quelques commodités, connue
il lil jusques à la somme de cinquante écus, pour les encourager de s'en retourner ' ».
Une expédition plus sérieuse s'organisa, en 1599, sons les ordres d'un capitaine de navire, le sieur Chauvin on de* Chauvin. Ce Chauvin étail huguenot et se recommandait au roi par les services qu'il lui avait rendus pendant les dernières guerres. 11 obtint les pouvoirs qui avaient été confiés précédemment au marquis de la Roche; mais, avant de partir, il se lit commanditer, comme on dirait aujourd'hui, par un riche négocianl de Saint-Malo, nommé Du Pont- Gravé, qui avait conçu le vaste projet de monopoliser entre ses mains la traite des fourrures dans l'Amérique du Nord. Les deux associés frétèrent quelques vaisseaux et se rendirent jusqu'à Tadoussac, au continent du Saint-Laurent et du Saguenay, où s'opéra le débarquement. Ce lieu, excellent pour le trafic des pelleteries, étail d'ailleurs assez mal choisi à cause de l'aridité du sol et de la froidure excessive du climat, « tel, dit Champlain, que s'il y a une once de froid à 40 lieues à mont la rivière, il y en a là une livre ». Chauvin repartit avant l'hiver de 1590-1000, hiver qui fut extrêmement dur et lit bien connaître à ceux qui restèrent « le changement qu'il y avait entre la France et Tadoussac ».
Chauvin retourna, dès que la mer le lui permit,
1 Voyages de Champlain. L'époque du départ et du retour de cette expédition du marquis de la Roche n'est pas bien fixée, et quoique la plupart des historiens la placent en 1598. il y a de solides raisons de penser qu'elle eut lieu sous Henri III; seul, le rapatriement des colons, laissés dans l'île de Sable, eut lieu sûrement sous Henri IV.
visiter les colons ou plutôl les trafiquants de Tadoussac et leur apporter du renfort. L'affaire marchail bien au point de vue commercial, si iun i au point de vue agricole, H le brave capitaine venail de faire un troisième voyage quand il mourul en 16CM .
C'esl maintenanl que nous allons voir Champlain entrer en scène, non plus seulemenl comme narrateur, mais comme acteur.
Le commandeur «le Chaste, gouverneur de Dieppe, avail reçu du roi la commission devenue caduque pur la morl de Chauvin. «Et d'autanl que la despense estoil fort grande, il lil une société avec plusieurs gentilshommes el principaux marchands de Rouen et. d'autres lieux — entre lesquels Pontgravé tenait encore un «les premiers rangs. — Cequ'estanl l'ail ils l'on I équiper vaisseaux tanl pour L'exécution de ceste entreprise que pi h ir descouvrir el peupler le pays ' ». Champlain, qui s'étail déjà l'ail connaître comme un marin distingué ci comme un vaillanl soldai dans la dernière campagne contre les Espagnols (1595),fu1 prié par M. de Chaste de prendre le commandement de l'expédition. Henri IV donna son autorisation à l'officier de sa marine el le chargea de lui rendre directement un compte fidèle du voyage.
Champlain, résolu d'examiner les lieux par lui-même avant de commencer un établissement définitif, partit peur un voyage de reconnaissance en compagnie de Pontgravé, avec qui il se lia, nous apprend-il lui-
i Champlain.
même, d'étroite amitié. Lesdeux explorateurs, laissant, leurs vaisseaux àTadoussac, remontèrent le lleuve suc une chaloupe jusqu'au saut Saint-Louis où Jacques Cartier s'était arrêté en 1535. Ils reconnurent les alentours du saut, notèrentau passage la position de Québec; après quoi, et ayant dressé une carte exacte de ses reconnaissances, Ghamplain revint en France et présenta au roi le récit de son voyage l.
Sur ces entrefaites, le commandeur de Chaste étant mort, son privilège fut transféré par Henri IV à l'un de ses anciens compagnons d'armes : Pierre de Mons, sieur «lu Cua, gouverneur de Pons en Saintonge. Ce gentilhomme « étoit, dit Champlain, de la religion prétendue réformée, mais il avoil, rendu de bons services à Sa Majesté pendant toutes les guerres passées et elle avoil en lui une grande confiance pour sa fidélité, comme il a fait paroistre tousjours jusqu'à sa mort ». De Mons n'était, d'ailleurs, pas étranger au pays dont il venait d'être tait gouverneur. Il avait déjà accompagné Chauvin, lors de sa première expédition, et Champlain nous le montre « porté d'un zèle et affcction d'aller peupler et habiter le pays de la Nouvelle- France et y exposer sa vie et son bien ». Un des articles de sa commission stipulait que les sauvages seraient instruits dans la foi catholique; mais en même temps les huguenots obtenaient la liberté de professer leur religion dans les colonies qu'on établirait comme ils l'avaient en France. Ce n'est que plus tard, sous Louis XIII, qu'on revint sur ces dispositions tolérantes.
i Cette narration a été publiée, en 4603, sous ce titre : Des Sauvages ou voyage de Samuel Champlain.
'il) HISTOIRE DU CANADA
iyf.de Mous conserva la compagnie formée par son prédécesseur, mais en l'augmentanl par l'adjonction île marchands de La Rochelle el d'autres villes. Quatre vaisseaux furent équipés au Havre, donl un se dirigea vers Tadoussacel un autre vers ledétroil de Canceau ' en vue de la traite <l<bs fourrures el de la pêche de la morue.
Les deux autres, >\w lesquels M. de Mons el Champlain avaient pris place, firenl voile plus au sud. M. <\o Mons estimait, en effet, que les établissements du Saiht-Laurenl étaienl situés trop au nord et qu'il serait avantageux de se fixer dans un climal moins rigoureux. Il avait donc porté ses vues sur les cèles de l'Acadie (aujourd'hui Nouvelle-Ecosse) et c'esl pour celte contrée, encore inexplorée, qu'il partit, en mars 1604, emmenant avec lui « nombre de gentilshommes — parmi lesquels M. de Poutrincourt, baron de Saint-Just, en Champagne, — el tentes sortes d'artisans, soldats el antres, lani d'une que d'autre région, prestres et ministres - ».
Après avoir atteint la côte de l'Acadie el contourné la vasle presqu'île dans tous ses sens, on prit terre sur la côte orientale dans une île de la haie de l'assamacady qu'on uomma Sainte-Croix et où un résolu! de s'établir. On y construisit, en effet, quelques magasins* mais en s'aperçut bientôt que l'eau manquail el que le climat (''tait à la luis rigoureux et peu salnlire. Notre colonie se transporta en conséquence sur la côte occi-
i Canceau ou Chanseau, avait, au Wh siècle !>■ sens de bornes, [imites. (Voir Littrc au mol Cancel). Ce i le détroit qui limite au nord-est, le continent américain.
' délation de Champlain .
dentale do la presqu'île, dans une belle rade de lmil lieues de circuil qui donnail sur la baie Française el qu'on appela Port-Royal (aujourd'hui Annapolis)* Ce déplacement n'alla pas, comme on pense, sans bien des difficultés el dos fatigues; mais Ions les hommes s'y mirent avec courage et bonne humeur, deux qualités que nous constaterons toujours au début de Ions les établissements fondés par les Français en lointains pays.
« Le sieur de Poutrincourt ayant trouvé le lieu à son « gré, il le demanda, avec les terres y continentes, au « sieur de Mons; ce <|ni lui fut octroyé et depuis en « a pris lettres de confirmation, de Sa Majesté, eu in- « tention de s'y retirer avec sa famille pour y éla- « blir le nom chrétien et françois tant que son pouvoir « s'étendra ' ».
Après avoir jeté les premières assises de sou non vol établissement, M. de Mons « s'embarqua pour le retour et avec lui ceux qui voulurent le suivre. Néanmoins plusieurs de bon courage demeurèrent sans appréhender le mal passé ». Pontgravé resta à la tête de ces derniers, comme le lieutenant de M. de Mons. Ces premiers « Acadiens » passèrent l'hiver comme ils purent, achevant leurs logements, trafiquant avec les sauvages, faisant, sur les rôles voisines, des excursions que Champlain raconte tout au long dans son livre et ne laissant pas de courir de grands dangers drins ces expéditions sur i\r> terres inconnues.
Cependant, Mons, de retour en France, trouvail son Crédil ébranlé à la cour et les esprits prévenus contre
1 Marc Lescarboî. Hist. de la Nouvelle France.
/f>2 HISTOIRE DU CANADA
son entreprise, par suite des plaintes que faisaient entendre 1rs marchands de pelleteries, frustrés de leurs bénéfices par son privilège. Il pul craindre un moment de perdre, avec son monopole, ions ses associés; H quand, dans ces conjonctures, ML de Poutrincourt, son ancien compagnon d'armes, lui proposa de se charger du gouvernemenl el <ln soin do la colonie naissante, M. de Mons souscrivil volontiers à cet arrangement qui réservait, d'ailleurs, ;'i son profit certains privilèges com rciaux.
La convention faite, M. de Poutrincouri s'occupa de trouver des colons et <l<* rassembler toul ce qui étail nécessaire: bestiaux, provisions, outils, pour une colonisation à laquelle il voulait, donner un caractère essentiellemenl agricole. Le rendez-vous général avail été donné à La Rochelle et le jour du départ fixé au commencement de mai (1606). Marc, Lescarbot, « avocat en Parlemenl », le premier dos historiens do la .< Nouvelle France », s'était joint à cette expédition, el c'est une page qui mérite d'être conservée que celle où il raconte ses impressions de dépari :
« Arrive-/ que nous fûmes à La Rochelle, nous y « trouvâmes les sieurs de Monts et de Poutrincourt, « qui yétoienl venus en poste, el notre navire, appelé « le Jonas, du port de cenl cinquante tonneaux, prêl q ;'i sortir hors les chaînes de la ville pour attendre le « vent... Mais les ouvriers, parmi la bonne chère (car « ilsavoientchacunvingtsolsparjour),faisoientde mer- « veilleux tintamarres au quartier de Saint-Nicolas,
où ilsétoienl logez. Ce qu'on trouvaitforl étrange en « une ville si réformée que La Rochelle, en laquelle ne « se fail Minime dissolution apparente : il faut que
« chacun marche l'œi] droit, s'il no veut encourir la « censure soit du maire, soit des ministres de la « ville...
« El puis que j'entreprends une histoire narrative <( des choses en la façon qu'elles se sont passées, je o dirai <|ue ce nous est chose honteuse que les niinis- « 1res de La Rochelle priassent Dieu chaque jour en « leurs assemblées pour la conversion des pauvres < peuples sauvages et même pour notre conduite, el « que nos ecclésiastiques ne fissent pas le semblable. « De vérité nous n'avions prié ni les uns ni les autres « de ce faire, mais en cela se reconnoît le zèle d'un « chacun. Enfin, peu auparavant notre départ il me « souvint de demander au sieur curé ou vicaire de « l'Eglise de La Rochelle, s'il ne pourroit point trouver « quelque sien confrère qui voulût venir avec nous : « ce que j'esperoy se pouvoir aisément faire, pource « qu'ils étoient là en assez bon nombre, et joint « qu'étant en une ville maritime , je cuidoy qu'ils « prinssenl plaisir de voguer sur les Ilots ; mais je ne « peu rien obtenir. Et me fut dit pour excuse qu'il « faudroit des . gens qui fussent poussez de grand zèle « fie piété pour aller en tels voyages et seroit bon de « s'adresser aux Pères Jésuites. Ce que nous ne pou- « viens faire alors, notre vaisseau ayant, presque sa « charge. A propos de quoy il me souvient avoir « plusieurs l'ois ouy dire au sieur de PoUtrincourl c< qu'après son premier voyage étant en court, un « Jésuite de Court lui demanda ce qui se pourroit. « espérer de la conversion des peuples de la Nouvelleci France et s'ils étoient en grand nombre. A quoy il « répondit qu'il y avoit moyen d'acquérir cent mille
o fîmes à Jésus-Christ, mettanl un nombre certain pour «, un incertain. Ce bon Père faisant peu <\o ras de ce « nombre, dil là-dessus par admiration : N'ya-t-ilque « cria V comme si ce ri'étoil pas un sujet assez grand « pour employer un homme !... »
l'.n suivanl celle histoire, nous retrouverons bientôt ces mêmes Pères Jésuites lorl occupés de la Nouvelle- France, mais beaucoup moins, semble-t-il, pour convertir à la foi chrétienne les âmes des sauvages, que pour frustrer Mons el Poutrincourl des concessions de terres qui leur avaienl été accordées et se les l'aire adjuger à eux-mêmes sous le couvert d'une dame de qualité, la marquise de Cuercheville, fort dévote e1 liés accréditée à la cour de Marie de Médicis. (l'est là un chapitre curieux des gestes de la trop célèbre Compagnie, qu'on peul trouver tout au long dans l'histoire de Lescarbot.
Le Jonas arriva à Port-Royal le 28 juillet, y ramenant, avec l'abondance, l'entrain el le courage qui avaienl un momenl toul à l'ail abandonné la petite colonie. Des le lendemain, on commença à ouvrir la terre pour la préparer aux semailles d'automne. En homme le sens, Poutrincourt avail compris dès l'abord la vanité des calculs quêtant d'autres fondaienl sur les mines el sur les trésors métalliques du Nouveau- Momie ; les pêcheries el les fourrures ne lui parurent même qu'une ressource incidente; il visa tout, de suite à fonder un établissement agricole, appuyé sur une population laborieuse et sédentaire. Ce pays, presque inhabité —car les tribus indiennes étaient fort disséminées el peu nombreuses, — ces rivages fertiles, ces lais de mer, cespolders d'une exploitation facile et ces
LA NOUVELLE FRANI I 45
grandes forêts vierges aux essences variées, offraient un horizon sans limites aux pacifiques ambitions du baron champenois. Du manoir principal qu'il voulait établir à Port-Royal, il pensait diriger un jour, comme autant d'essaims, chacun < le ses cadets sur quelque fiel nouveau taillé dans le plein drap de cette vaste solitude '. Lescarbot, l'avocat au Parlement qui avait quitté Paris « pour fuir un monde corrompu », rêvait, lui, d'être le barde ou le trouvère de ce haut baron. Il rimait des (''pitres dans le goût de son temps et composait des pièces de théâtre qu'on jouait ensuite pour le plus grand ébaudissement des sauvages. Champlain et les autres avaient institué un ordre du Bon Temps, serte d'académie culinaire où chacun, étant à tour de rôle maître d'hôtel et chargé de l'approvisionnement de la table, avait à l'aire la preuve de ses connaissances gastronomiques. Nos gens mariaient ainsi l'agréable à l'utile ; tour-à-tour agriculteurs, marins, charpentiers, chasseurs ou cuisiniers: Lescarbot ne réussissait pas moins dans le jardinage et dans la mécanique que dans les travaux du bel esprit. « Tous les jours, écrit de lui Charlevoix, il inventait quelque chose de nouveau pour l'utilité publique... 11 eût été aussi capable d'établir une colonie que d'en écrire l'histoire. »
Cette activité porta bientôt fruit. Les semences confiées au sol levèrent, l'été suivant, dans d'excellentes conditions; les arbres abattus et équarris s'élevèrent en constructions peu élégantes, mais solides ; ou eut un four pour faire les briques, un moulin pour moudre
1 Rameau, Une colonie féodale en Amérique.
ili HISTOIRE DU CANADA
le blé, un alambic pour clariiier la gomme de sapin el hi transformer en goudron. Toul marchail donc à souhail dans lu nouvelle colonie, où l'hiver ne s'était d'ailleurs pas fait sentir avec trop «le rigueur. Le Jonas avail été renvoyé en France sous les ordres de Pontgravé, el l'on attendail son retour avec une impatience bien naturelle à des émigrés, qui se sentaient isolés du [•este du moi nie. Le Jonas revint, en effet, et entra dans la rade de Port-Royal en juin l<>()7; mais, hélas! quelles nouvelles décevantes et décourageantes il apportai! ! M. de Mon- mandait à son ami Poutrincourl les graves déconvenues qui avaienl fondusurlui. Toutes les pelleteries «le la Compagnie, acquises dans une année de trafic, avaienl été enlevées par les Hollandais. Mécompte plus grave] 'Mons, les marchands de
Saint-Malo avaienl obtenu la révocation de son monopole, et on ne lui avait accordé en retour qu'une indemnité imaginaire. M. de Mons faisait donc savoir qu'il ne pouvail plus désormais soutenir la colonie et il se prononçai) même pour un abandon de la contrée, tout en laissant les colons libres de prendre le parti qu'ils jugeraienl préférable.
La douleur lut vive à ces nouvelles et Lescarbot l'exprime naïvement dans son livre: « Ce nous étoil grand demi d'abandonner ainsi une terre qui nous
avoil produit de si beau Né, el tant de lieaux ol'lie-
ments de jardins... » .M. de Poutrincourt, en particulier, étail navré; il in- puise résoudre à partir-ùu'avec le ferme propos de revenir, car, ajoute le chroniqueur, o après qu'il eut longtemps songé sur ceci, il dit que, quand il devroil venir tout seul avec sa famille, il ne quitteroit point la partie. »Les sauvages, de leur côté,
manifestèrent un véritable chagrin de ce départ: ils avaienl pris les Français en vive affection et il leur fallut répéter, avant le départ, que cette séparation u'était que temporaire. Ils promirenl <lr garder, dans l'intervalle, les bâtiments et les magasins de la colonie ; ce qu'ils firent, en effet, et avec une fidélité t < • 1 1 « * que quand M. «le Poutrincourt revint, deux ans après, il trouva toutes choses dans l'état où il les avait laissées.
Nous avons dit : « deux ans après»; l'absence lui, en réalité, de trente mois — du II aoùl 1607 an WJ5 février 1610. — M. de Poutrincourt, dès son retour en France, s'était nus en campagne pour trouver des bailleurs de fonds qui le soutinssent dans sa lointaine et coûteuse entre prise ; mais il avait reçu, surtoul dans l'entourage delà cour, plus de belles paroles que de concours effectif; et ce n'est qu'à la fin que, s'étant adressé aux négociants de Dieppe, il pul conclure avec deux d'entr'eux, les nommés Dujardin et Duquesne *, un arrangement qui combla ses vœux et lui permit de prendre enfin la mer pour retourner dans sa chère Acadie.
- 11 emmenait avec lui, dans celle nouvelle expédition, deux de ses (ils: Charles de Biencourt e' Jacques de Salazar; le fils du gouverneur de Dieppe, liobin de Coulogne, qui s'était fort intéressé à son entreprise, et enfin un certain nombre d'artisans ou de laboureurs, pris la plupart dans sa seigneurie de Champagne et parmi lesquels figurait un nommé Claude Dela-
1 C'est le père du grand amiral, né à Dieppe eu 1610.
i,X HISTOIRE DU CANADA
tour1 dont le fils, Charles, alors âgé de quatorze ans, devait jouer un grand rôle dans la nouvelle colonie.
Celle-ci reprenail vie uni' Fois de plus et rien n'empêchait qu'elle ne s'accrûl el ne prospérât très rapidement, sousladirectionpaternelledeM.de Poutrincourt. .M al 1 1< mi l'eu sci i ici il cl dans l'année même de cette reprise .le possession | L<510), Henri IV mourail assassine parle couteau «l'un fanatique. « Cette calamité, remarejue l'historien «lu Canada, n'eut pas «1(3 suites moins liiiiesles pour la lointaine et, faillie colonie de !;i haie Française que pour le reste du royaume. L'intrigue ci la violence qui remplacèrent, sous Marie de Médicis et son ministre Concini, la politique conciliante du Feu roi, vinrent troubler jusqu'aux humbles cabanes de Port-Royal cl amenèrent pour la seconde lois leur ruine"2. »
Le crime de Ravaillac avança singulièrement en cette occurrence les affaires de ses anciens maîtres. « En ellet, continue notre auteur, le ministre italien était à peine au pouvoir que les Jésuites, par son influence, ForçaientM. de Poutrincourt à les recevoir dans son établissement en qualité de missionnaires. » Les associés, qui étaient huguenots ou qui avaient tlc^ préventions contre les jésuites, les regardant connue les ailleurs de la Ligue et de l'assassinai de Henri IV, préférèrent se retirer de la société que de consentir à
1 Ce nom 'If Delatour, ainsi orthographié, <•! non de la Tour, comme l'écrivent la plupart des historiens delà Nouvelle-France, e i encore aujourd'hui porté en Champagne par de nombreu e ramilles.
- I i.n m .m. Tome 1er, p. Î7.
les admettre parmi eux. Ils furent remplacés sur-letliiiinp par la vieille marquise de Guerchëvïlle qui s'était déclarée la protectrice des missions de l'Amérique : c'était tout ce que voulaient les révérends pères. La marquise acheta les droits que M. de Poiïtriiicourt avait sur l'Acadie et qu'elle se promettait de faire revivre, afin de mettre Poutrincourt lui-même dans sa dépendance. En effet, le [ils de ce dernier, Brencourt, fut obligé, peu de temps après , de conclure un arrangement avec elle. Aux termes de ce traité, la subsistance des missionnaires devait être prélevée sur la [lèche et même sur la traite des pelleteries, aux profits de laquelle la vieille dame les associa, (Haut ainsi, selon Lescarbot, à ceux qui auraient eu la volonté d'aider à l'entreprise, le moyen d'y prendre pari, ft S'il falloit donner quelque chose, ajoute ce « judicieux écrivain, c'étoit à Poutrincourl, et non au « Jésuite qui ne peut subsister sans lui. .le veux dire « qu'il falloit premièrement aider à établir la répu- « Nique, sans laquelle l'Eglise ne peut être, d'autant « que, connue disoit un ancien evesqué, l'Eglise est o en la république, et non la république en l'Eglise. » « Les dissensions ne lardèrent pas à éclater. Elles furentportées au point que les Jésuites, agissant au nom de leur puissante protectrice, firent saisir les vaisseaux de Poutrincourl, et causèrent des emprisonnements et des procès qui le ruinèrent, et qui réduisirent les habitants de Port-Royal, auxquels il ne put envoyer de provisions, à vivre de glands et de racines tout un hiver. Après l'avoir ainsi épuisé, Mme de Guercheville si1 retira de la Société et chercha à établir les Jésuites ailleurs, laissant Port-Royal sortir de l'abîme
;>0 lllMitlIii: m CANADA
comme il pourrait. Ghamplam fil toui ce qu'il put pour
I engager ;'i s'associer avec M. de Rions — qui tournait alors ses vues du côté «lu Saint-Laurent ; — mais elle ne voulait avoir rien à faire avec un calviniste. Au reste, les Jésuites espéraient former en Acadie un établissement semblable à celui qu'ils avaient déjà dans le Paraguay, et qui tut entièrement dans leur dépendance; mais leur tentative, comme on va le voir, eut les suites les plus mallieureuses1. »
Quoi qu'il soit, — comme cela ressort de tout son livre et du passage même que nous allons citer, — très favorable au eatbolicisme et aux missions catholiques, l'historien Garneau ne peut s'empêcher d'ajouter ici «'cite réflexion: «Les protestants, comme les catholiques partisans de Sully, composaient la classe la plus industrieuse de la France et par cela même la plus favorable au progrès du commerce et de la colonisation. Leurs adversaires, qui prétendaient dominer à toute force dans les affaires politiques comme dans les affaires religieuses, voulurent, du jour où ils furent les maîtres en Amérique comme ailleurs, que le commerce supportât toutes les dépenses, ecclésiastiques aussi bien ([lie civiles, fardeau beaucoup trop lourd pour lui, et ils sacrifièrent, autant par faux zèle que par ignorance, les intérêts les plus chers du pays à la dévotion sublime mais outrée du XVIIe siècle *. »
J devenons à Mme de Guercheville et à ses protégés, l'ar les soins de la vieille marquise on arma, dans le port de Honlleur, un vaisseau qui devait conduire les
1 Garneau. Hist. du Canada, pag. M et 18. - Garneau, \>. IS. Cette dévotion « sublime o du XV11' siècle pavai I à iiuu.ï fort sujette à caution.
Jésuites au nouvel établissement qu'ils avaient résolu de fonder de l'autre côté de la baie Française. La reinemère, qui protégeait aussi ces « bons pères » voulut contribuer à l'achat des armes et des munitions. Sur ce vaisseau , placé sous le commandement d'un sieur La Saussaye, partirent, le 12 mars 1613, les PP. Quentin et Du Thet. Ils rallièrent, en passant à Port-Royal, les PP. Biard et Massé qui se trouvaient là, et tous ensemble, suivis de leurs gens, firent voile vers l'île des Monts-Déserts, à l'embouchure de la civière Pentagoët. Les Jésuites prirent possession de ce lieu, qu'ils nommèrent Saint-Sauveur, en y dressant une grande croix, puis ils s'occupèrent d'y faire construire un retranchement et des logements pour les hommes qui devaient y [tasser l'hiver. Tout alla bien pour quelque temps, et l'on se flattait déjà d'un succès qui effacerait jusqu'au nom de la colonie rivale, quand survint un orage qui .1 battit du même coup et la nouvelle colonie de Saint- Sauveur et les espérances des pères jésuites.
Les Anglais avaient, en 1600, fondé leur première colonie américaine sur les côtes de Virginie. ïa\ l'année 1013, où nous sommes parveuus, leurétablissement ne comptait encore que 400 âmes ; mais déjà le voisinage des Français, quoique ceux-ci fussent les premiers en date, irritait la jalousie britannique, et, tandis que la France revendiquait tout le territoire au nord du U)e degré (latitude de Philadelphie), les Anglais réclamaient, en vertu d'une prétendue charte de Jacques 1er, l'attribution de tout le pays situé au-dessous du 45e degré de latitude. L'ile des Monts-Déserts se trouvant dans la zone contestée, un certain Argall, capitaine virginien, se montra inopinément à la tète d'une petite
flottille moitié marchande, moitié flibustièré, dans les eaux il<^ feaint-Sauveur. Comme rien n'avait fait pré* voir cette attaque, la France étant alors en paixavèc ^Angleterre, ij lui très facile à Argall de s'emparer du d'il et de l'unique vaisseau français qui était amarré dans le voisinage. Argall, qui dans toute relie affaire se conduisit en véritable forban, feignit, au contraire, do considérer comme autant «le pirates les colons de Saint-Sauveur et, après avoir détruil les papiers et les bi*evëts de La Sàussaye, il emmena les malheureux Français on Virginie où ils furent jetés on prison et traités comme dès' flibustiers. Avant départir, il av;iit chargé sur sos bâtiments tout ce qui pouvait s'enlever, puis avait bru'lë le reste, en sorte qu'il ne resta absolument rien de cet établissement de Saint-Sauveur l.
Mais Port-Royal se trouvait, aussi bien que S;unl- Sauveur, uu sud du fôe degré <\v latitude cl los Anglais pensaient n'avoir rien fait tant quele drapeau français flottait sur la péninsule d'Acadie. Le gouverneur de l.t. Virginie, Thomas Dale, confia à ArgalJ une nouvelle expédition qui, à ta lin d'octobre 461 3, atteignit In rade de Port-Royal. Les colons, confiants dans la paix qui continuait de régner entre les deux couronnes, étaient occupés à leurs récoltes et à leurs cultures dans la campagne environnante. Biencourt lui-môme était chezles sauvages. Les Anglais occupèrent dune librement le Ibrtetles habitations de Port-Royal. Ils les dévalisèrent èl brûlèrent tout ce qu'ils ne purent emporter.
Biencourt, averti, accourut pour se mettre à la tête de si - hommes; mai.- 1rs anglais venaient de lever
1 I ..Min .m i a* > oloiliê fcodaU . p. 11.
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l'anc® et départir avec leur butin*. Ce désastre, quelque grand qu'il fût pour la colonie, n'entraîna pourtant pas sa destruction. La plus grande partie des ustensiles, beaucoup d'armes et des bestiaux restaient entre les mains des colons; quelques semailles étaient déjà laites; le moulin avec tout ce qu'il contenait avait échappé aux recherches des Anglais; par dessus tout, on pouvait se lier au courage, à l'énergie et à l'esprit de ressource d'hommes qui, depuis des aimées, étaient habitués à compter sur eux-mêmes plus que sur le,s secours extérieurs '.
La colonie se releva donc et quand, au printemps de l'année suivante Ç27 mars 1614), M. de Pnutriucourt arriva, avec un navire que quelques marchands de La Poche! le lui avaient permis de fréter , tout le monde se reprit à espérer. De nouveaux logements et des magasins plus solides sortirent des ruines faites par tes Anglais. Biencourt remit à son père les fourrures qu'il avail su ramasser au plus forl même de ses embarras el qui devaienl servir à couvrir les dépenses de la colonie. Poutrincourt, après avoir présidé au rétablissement de toutes cboses dans cette chère colonie à laquelle il avait consacré onze années déjà de sa vie, repartit pour la France, en laissant de nouveau son lils à la tête du fief que son énergie avait crvr el maintenu, il se promettait bien, après avoir vendu sa cargaison , de repartir l'année suivante (1015) pour Port-Pioyal ; mais le ciel en avait décidé autrement et cette noble carrière devait se terminer glorieusement sur le champ d'honneur. De retour en France,
* Rameau, Op. vit. p. 46.
54 ITT^TOTr.F. TïT* CANADA
il fut en effet requis pour le service du roi afin de soutenir en Champagne, de son influence et de son bras, l'autorité royale contre la levée de boucliers du prince de Conti. C'est, dans cette campagne qu'il mourut (décembre 1615), à l'assaut de la petite ville de Méry- Sur-Seine. Il avait alors cinquante-huit ans.
Cette mort porta un coup sensible à la colonie acadienne. Biencourt, à qui revenait la conduite de l'entreprise, manquait non de courage mais de crédit et de relations. Cependant, il fil de son mieux pour continuer les traditions paternelles et, unissant son sort à celui de son fief aeadien, il demeura à Port -Royal, comptant pour ses approvisionnements sur les ressources du sol et sur les échanges qu'il pourrait taire accidentellement avec les navires de pèche qui venaient de temps en temps sur ces côtes. Nous verrons ce qui advint, par la suite, de l'établissement ainsi conservé: Mais il est temps de revenir au Canada proprement dit et à la colonie que Champlain asseyait alors sur les bords du Saint-Laurent.