‹ Histoire du Canada et des canadiens français, de la découverte jusqu'à nos joursChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Du traité de Ryswick au traité d'Utrecht (1698-1713)

Par la mort du comte de Frontenac, le gouvernement généra] de la Nouvelle-France se trouva provisoirement dévolu à M. <1<j Callières, gouverneur de Montréal; mais bientôt ee provisoire devint définitif, la cour de Versailles ayant eu Ja sagesse de confirmer cette nomination, au lieu d'envoyer là, comme on pouvait le craindre, quelque gentilhomme de plus haute marque, mais <jui aurait été complètement étranger aux affaires de la colonie. M. de Vaudreuil fut nommé à sa place au gouvernement particulier de Montréal.

. Le nouveau gouverneur général, — « homme de vues droites et désintéressées, dit Charlevoix, et qui, sans avoir le brillant de son prédécesseur, en avoit tout le solide, » — se montra tout d'abord préoccupé d'assurer au Canada les bienfaits d'une paix durable avec ses sauvages voisins, et il manœuvra avec assez d'adresse pour amener les Iroquois à la demander. Grâce à l'intervention d'un chef huron nommé Kondiarunk, ou le Rat, qui, par la supériorité de son intelligence, avait

acquis une influence considérable sur toutes les tribus indiennes du pays, ses efforts furenl couronnés de succès.

Les [roquois étaiehl nos ennemis militaires, si l'on

|KMii ainsi dire, mais au fond ils préféraient notre' amitié à celle «les Anglais. S'ils se souvenaient toujours que Ghamplain avait combattu contre eux avec les Murons, ils estimaient dans les Français celle soudaineté de résolution, celte vivacité d'action, ce quelque cho^e d'indéfinissable qui, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, l'ait «[lie nous avons des ennemis ardents, mais non irréconciliables. Les Anglais ne présentent ni ees qualités, ni les défauts de ces qualités : aussi les nations sauvages comme les nations civilisées ont-elles été quelquefois leurs alliées, jamais leurs amies.

Quoi qu'il en soit, dix-neuf députés des « cinq nations » se rendirent à Montréal et signèrent, le 8 septembre IToo, les préliminaires d'un traité de paix qui fut définitivement ratifié, le \ août de l'année suivante, par les délégués de toutes les tribus. Pour laisse]-, dans l'esprit de ces enfants delà forêt, une impression plus profonde au sujet de 1'engagemenl qu'ils venaient de prendre d'enterrer pour toujours la hache de combat, Ai. de Gallières voulut donner à ce traité de paix une grande solennité.

« On choisit pour cela, raconte Cliarlevoix, une grande plaine auprès de Montréal, ou y fit une vaste enceinte, à l'un des bouts on ménagea une salle pour les dames et pour tout le beau monde de la ville. Les soldats lurent placés tout autour, et treize cents sauvages y furent rangés en très bel ordre. M de Champigny

(l'intendant du Canada), le chevalier de Vaudreuil et 1rs principaux officiers environnoient le gouverneur général, qui étoit placé de manière à pouvoir être vuel entendu de tous, et qui parla le premier. Il dit en peu de mots: « Que, comme la paix de l'année précédente n'avoitété signée que des Outaouais et des Hurons, il avoit voulu, cette lois, assembler les députés de toutes les nations, pour leur ôter solemnellement la haclie des mains, et déclarer à tous ceux qui le reconnaissoient pour leur père, qu'ils oubliassent tout le passé et remissent tous leurs intérêts entre ses mains; qu'il leur rendroit une exacte justice; qu'ils dévoient être bien las de la guerre <|ui ne leur avoit été d'aucun avantage, et que, quand ils auroient une lois goûté les douceurs de la paix, ils lui sçauroient un gré infini de tout ce qu'il venait de faire pour la leur procurer. » Tous applaudirent avec de grandes acclamations, dont l'air retentit bien loin; ensuite on distribua des colliers à tous les cliei's, qui se levèrent les uns après les autres, et, marchant gravement, revêtus de longues robes de peaux, présentèrent lents esclaves au gouverneur général, avec • les colliers dont ils lui expliquèrent le sens. Ils parlèrent tous avec beaucoup d'esprit, et quelques-uns même avec plus de politesse qu'on n'en attendoit d'orateurs sauvages. . . Le général leur dit à son tour des choses fort gracieuses, et, à mesure qu'on lui présenta des captifs, il les remit entre les mains des députés iroquois. L'orateur des cantons, qui n'avoit point encore parlé, ne dit que deux mots dont le sens étoit : que toutes les nations connaitroient bientôt combien elles avoient eu tort d'entrer en défiance contr'eux ; qu'ils convain-

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croienl les plus, incrédules de leur fidélité, de leur sincérité el de leur respect pour leur père commun. On apporta ensuite le traité de paix, qui fut signé de trente-hùil députés: puis le; grand calumet de paix. M. de CalUères y fuma le premier; M. de Champigrrj \ fuma après lui: ensuite M. de Vaudreuil, et tous les chefs et les députés, chacun à. leur tour. Après quoi on chanta le Te Deuni. Enfin parurent de grandes chaudières, où Ton avoit lïtit bouillir trois bœufs. Ou servit chacun à s;t place, et tout se passa gayement. Jl veut à la lin plusieurs décharges de boëtéfl cl de canons, et le soir illuminations et feux dejoye. »

Kondiaronk, qui avait contribué plus qu'aucun autre à ce grand événement, mourut deux jours avant la signature de cette paix. « Sa mort causa une affliction générale, el il n\ eut personne, ni parmi les François ni parmi les sauvages, qui n'en donnai îles marques sensibles. Son corps lui quelque temps exposé en habit d'officier, ses armes à côté, parce qu'il avoil dans nos troupes le rang et la paye de capitaine. Ou lui lit des Funérailles magnifiques. M. de Saint-Ours, premier capitaine, marchoit d'abord à la tête de 60 sol* dats sous les armes. Suivoient, marchant quatre à quatre, seize guerriers luirons, velus de longues robes de castor, le visage peint en noir, et le lusil SOUS le bras. Le clergé venbil après, el six chefs deguerre portaient le cercueil, qui étoil couvert d un poêle semé de fleurs, sur lequel il y avoit un chapeau avec un plumet, un hausse-col et une épée. Lés frères et les enfants du défunt étoient derrière, accompagnés de tous les chefs des nations et le gouverneur de la ville, xM.de Vaudreuil, qui menoil Madame de Champigny, '

fermoit la marche. A la fin du service, il y eut deux décharges de mousquets, et une troisième après que le corps eut été mis en terre. 11 fut enterré dans la grande église et on grava sur la tombe cette inscription : Cij-git le Rat, chef huron. Une heure après les obsèques, le sieur Joncaire mena les Iroquois de la montagne complimenter les liurons, auxquels ils pré* soldèrent un soleil et un calice de porcelaine; ils les exhortèrent à conserver l'esprit et à suivre toujours les vues de l'homme célèbre que leur nation venait de perdre, à demeurer toujours unis avec eux, et à ne se départir jamais de l'obéissance qu'ils dévoient à leur commun père Unonthio. Les liurons le promirent el depuis ce temps-là, on n'a point eu de sujet de se plaindre d'eux1. »

Ainsi se trouvait atteint le but si longtemps et si vainement poursuivi par la politique française dans l'Amérique du Nord. Toutes les tribus indiennes du voisinage de nos possessions étaient réconciliées entre elles et se réclamaient de notre amitié et de notre protection. Les Iroquois, en particulier, s'engageaient à rester neutres en cas de guerres nouvelles entre la France et l'Angleterre. Ce traité, connu sous le nom de « traité de Montréal », vint d'autant plus à point que la guerre, comme nous le verrons, ne tarda pas à recommencer entre la France et la Grande-Bretagne, et que la Nouvelle-France, dans s'a lutte inégale contre les colonies anglaises, se vit à peu près abandonnée à ses seules ressources. Comment eùt-elle pu soutenir l'effort de ses adversaires, si ceux-ci avaient pu compter, comme par le passé, sur l'alliance active des tribus iroquoises 7

1 P. Charte voix, Op. cit., t. 11, pages 278 et suiv»

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Le trop courl intervalle de paix «lont l'Amérique jouissait ;m momenl où nous sommes parvenus, lui. mis à profit pourun «'ssui de coloniser la Louisiane qui, depuis la malheureuse expédition deCavelierdelafcJalle, el lanl qu'avait duré la guerre de la Ligue d'Augsbourg, avait été absolument négligée par la France. C'est eiir eore à Lémoine ô^'Iberville «pie liiL due la reprise «les efforts en \ ue (l'asseoir Ja suprématie de Ja France sur toute la vallée «lu Mississipi. A son retour de la haie d'Hudson en l(i(.>7, il proposa au ministère «le repreudre les projets formés sur la Louisiane; M. «le Pontchartrain agréa ses offres et (il armer pour lui deux \ aisseaux à Rochefort. Après une escale à Saint-Domingue, d'Iberville vint mouiller, au mois de janvier 1699, en vue «les côtes de Floride où les Espagnols s'étaient établis etavaienl fondé le poste de Pensacola. Il reconnut la baie de la Mobile, L'île Dauphine et entra enfin, le 2 mars, dans le Mississipi, dont l'embouchure perdue au milieu de terres basses, couvertes de roseaux, avait jusqu'alors échappé à tous les navigateurs.

D'Iberville revint en France et fut nommé gouverneur généra] «le la Louisiane. Il repartit aussitôt, prit «le nouveau possession du pays au nom «le la France <I7(]0), el lii construire, dans la baie de Biloxi, entre le Mississipi el la rivière Mobile, un Tort destiné à protéger la nouvelle colonie. Lue vingtaine de Français canadiens, venus par terre des Illinois, furent établis dans ces lieux avec quelques autres de leurs compatriotes qui avaient suivi d'Iberville. Le site choisi n'étail pas précisément favorable à l'établissement d'une colonie agricole, car le climat y est brûlant et le sol sa-

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blonnèux, mais d'Iberville avait été surtout préoccupé de maintenir ses communications par mer avec l'Europe et les Iles françaises. 11 projetait d'ailleurs de fonder d'autres établissements à Mobile, dans l'île Dauphine, et dans le pays des Natchez, sur les bords du Mississipi. Mais pour cela, il lui eut fallu plus de colons que la métropole ne lui en envoyait, car comment fonder des colonies sans colons? La pire disette pour un pays, a écrit J.-J. Rousseau, estla disette d'hommes. Si cela est vrai partout, combien plus celte disette estelle fatale à un pays qui veut se fonder!

Une occasion se présenta pourtant de parer à cette fatale pénurie, et quelle folie de l'avoir laissé perdre !

La révocation de l'édit de Xanles et les persécutions qui l'accompagnèrenl avaient jeté sur les places d'Amérique une foule de protestants qui n'avaient pas voulu renier leur loi en l'Évangile du Christ, et qui s'étaient résignés, pour sauvegarder les droits de leur conscience, à rompre les liens les plus chers. La première apparition des Huguenots dans la Nouvelle-Angleterre paraît remonter à I0O2. Du trouve, en effet, à celle date, dans les archives du Massachussets, un acle de la Cour générale qui accorde à Jean Toulon, médecin de La Rochelle et à plusieurs autres Huguenots obligés de fuir leur pays |»our cause de religion, l'autorisation de s'établir dans la contrée. '

i .• En 1G(V2, nous apprend .M. de Richemond, archiviste à La Rochelle, les autorités françaises s'avisèrent d'imputer à crime à plusieurs armateurs rocholois d'avoir reçu dos émigrants à bord de leurs navires et de les avoir conduits dans un pays ([ni relevait de la Grande-Bretagne. Ils furent condamnés à dix livres d'amende envers le Roi et à neuf cents livres d'aumônes, dont la sentence ap-

D'autres émigrants de même origine vinrent plus tard rejoindre leurs devanciers, et un autre acte de la Cour générale, de \fiS2 ou 1686, leur accorde onze mille acres de terre dans la pallie du pays qui est devenue le comté de Woreester. C'est de leurs rangs que sont sortis Joseph Dudley et Guillaume Stoughton qui devinrent l'un gouverneur et l'autre lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Angleterre. '.

.Mais le plus fort courant, de l'émigration protestante en Amérique se porta plus au sud, vers le Maryland, la "Virginie et la Caroline. -. En 1674, l'Assemblée généralede la Virginie vota une loi qui accordait la naturalisation avec le libre exercice du culte réformé, à des protestants de France qui venaient d'arriver dans le pays. On paraissait attacher beaucoup de prix à les retenir, et à en attirer d'autres. Des collectes furent faites dans ce but, en Anglerre, et le Parlement accorda de larges allocations pour favoriser l'établissement des Huguenots dans les diverses possessions anglaises. Ce

jiliqua 500 aux six maisons que les moines mendiants possédaient à La Rochelle, 300 à l'entretien de la chapelle du palais et 100 au pain des prisonniers. L'un de ces armateurs, nommé Brunet, fut condamné à représenter, dans l'espace d'un an, 36 jeunes gens, don! on lui reprochait d'avoir favorisé l'évasion, ou à fournir un certificat valable de leur décès, à peine de mille livres d'amende et de punition exemplaire. Oïl peut croire que ces exilés volontaires s'établirent dans le Massachussets, dont la capitale Boston possédait, dès cette époque, des établissements formés par des Huguenots.»

1 Cartier. Histoire du peuple américain.

- La Nouvelle York en reçut aussi un assez grand nombre. On trouve dans les registres de l'Eglise française de New-York, plusieurs noms Rochelais et Sainfongeais. A seize milles de New-York, sur la rivière de l'Est, des réfugiés rochelais fondèrent une ville entièreinenl française qui reçut le nom de New-Rochelle.

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qu'ofi recherchait en eux, c'était avant tout les qualités solides et résistantes de leur caractère et de leur foi ; c'était aussi leur esprit d'initiative et d'industrie, leurs arts manuels, leurs méthodes d'agriculture. Guillaume III pensa notamment que ces agriculteurs intelligents pourraient acclimater en Amérique la vigne, le mûrier et toutes les productions du sol de la France, et, dans cette pensée, il expédia à ses frais, en Virginie, un grand nombre de Huguenots qui se laissèrent attirer par la beauté d'un climat qu'on leur vantait à l'excès. A ce premier noyau se réunirent, à l'époque où nous sommes parvenus (4699) et dans les années suivantes, environ six cents familles du môme pays etdela môme foi. Les protestants français, de l'aveu de l'auteur que nous citons et qui n'est pas suspect de partialité à leur égard ', donnaient à toutes les provinces américaines où ils se fixaient une garantie de paix et d'ordre qu'on appréciait. Leurs villages, presque sans contact avec le reste du monde, semblaient >](><. oasis dans le désert. Ce ne fut pas, d'ailleurs, la faute de ces héroïques réfugiés, s'ils furent perdus pour leur patrie. Qui croirait, — si l'on ne savait la force du lien qui rattachait) malgré tout, les Huguenots à leur inbospitalière patrie, — qu'ils firent tout ce qu'ils purent pour rentrer sous l'obéissance du roi qui les avait si cruellement traités.' Oui, tant leur désir était de vivre et de mourir, fût-ce

1 Cartier : Ibid. p. 288. Notons encore que dos neufs présidents de l'ancien congrès qui dirigèrent les Etats-Unis pendant la guerre di' L'Indépendance, trois descendaient de réfugiés huguenots, savoir Henri Laurens, de la Caroline du Sud, le célèbre Jean Jay, de New- York et Klie Boudinot, de New-Jersey. On sait aussi que le regretté président Garfîeld descendait par sa mère de réfugiés français.

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à îles milliers il*' lieues * i « * leur berceau, sous l'égide et sous le drapeau de la France! Ils Qrenl prier encore Louis \1Y <le leur permettre de s'établir dans la Louisiane, demandant seulement qu'on leur accordai la liberté de conscience el promettant <le se montrer sujets loyaux el de rendre en peu d'années le pays très Rosissant. Louis, que l'erreur d'une histoire complaisante a appelé « le Grand » refusa cette offre qui eû1 été le salut de noire empire colonial. « Le roi, écrivit sèchement Pontchartrain, n'a pas expulsé les protestants de son royaume pour eu faire une république en Amérique ». — Les Huguenots, ne se lass;mi point, renouvelèrent encore leur demande sous la régence du duc d'Orléans ; cette demande lui égalemenl repoussée. Ainsi, la monarchie française, on ne peut se lasser de le redire, qui n'avail poinl de colons à envoyer au Canada ni en Louisiane, refusail encore une Fois la seule chance de fonder un empire de ses enfants en Amérique, aimant mieux laisser ce continoul à une nationalité étrangère qu'à des lils qui n'entendaienl pas le christianisme à lafaçon du I*. La Chaise ou du cardinal Dubois !

Abandonnée ses seules e1 faibles ressources, d'Iber^ ville commença, en 1701, l'établissement de Mobile; il y liàtit un fort où son frère, Lemoine île Bienville, nommé commandant en chef de la colonie, transporta les habitants de Biloxi. L'année d'après, d'Iberville lit construire des magasins el des casernes dansPîle Daupliine : mais cet établissement, trop rapproché de la mer, fut ravagé en 1711, par des corsaires espagnols qui causèrent au gouvernement et aux particuliers pou)' 80.000 francs de dommages. D'ailleurs, les nabi-

tants, moins préoccupés de cultiver Le sol que de rechercher des mines d'or imaginaires^ secondaienl forl peu les efforts des gouvernements pour tirer parti des véritables ressources «lu |>;iys.

a I Fne colonie fondée sur <lc si mauvaises bases, <li i Raynal, ne pouvait prospérer. La mort de d'Iberville (survenue en 1706) acheva d'éteindre le pou d'espoir qui restaitaux plus crédules. On voyait la France trop occupée d'une guerre malheureuse pouren pouvoirattendre des secours. Les habitants se croyaient à la veille d'un abandon total, et ceux qui se flattaient de trouver ailleurs un asile s'empressîiient de l'aller chercher. Il ne restail que vingt'huit familles, plus misérables les unes ([ue les autres^ Lorsqu'on vil avec surprise le financier Grozat demander, en L712, et obtenir. pour seize ans, le commerce exclusif de la Louisiane.))

La même incurie et la même slérililé colonisatrice se faisaient sentir en Acadie, donnant trop à prévoir le sort qui allait fondre sur cette malheureuse colonie. De 1686 à 1701, c'est à peine si elle reçut de France une trentaine d'immigrants de tout sexe et de tout âge. La garnison y dépassa rarement deux cents soldats, mais le plus souvent, elle ne s'élevait pas même à cent hommes. Le recensement de 1701 accuse une population de 1,153 âmes pour les trois établissements de Port-Royal, Les Mines et Beaubassin. En y ajoutant un certain nombre de familles réparties dans les établissements suivants : Pentagoët, Ghipody, Passamacadie, La Hève, Pobomcoup, Miramichy, Chédabouctou, etc. on atteint un total d'environ 1,450 habitants1.

■i Rameau. Une colonie féodale.

Si la colonie progressait , c'étail nniquemenl par ellemême el surson propre fond. Il est vrai que les A.cadiens s'y employaienl bien , car leur population doublait, par son essor naturel, tous les vingt-cinq ans; la rapidité de celle progression s'accrut môme notablement par la suite. « Lès familles acadiennes , écrit un contemporain, sont, en efTet plantureuses en progéniture; deux couples voisins ont fait à l'envi l'un de l'autre chacun 18 enfants tous vivants; c'est être forl habile en ce métier; cependant, un autre couple a été jusqu'à ±2 et en promet encore davantage. Mais C-esl la richesse (lu pays; quand ils sont en état de travailler, ils épargnent à leur père des journées d'hommes qui content là 25 et '.M) sols, et cela va à une dépense qu'ils ne sauroient faire, car il en coûte beaucoup pouraccora* moder les terres que l'on veut cultiver1 ».

Ces braves gens n'avaient non plus à compter que sur eux-mêmes pour les ressources de la vie et du vêtement. Les communications étaient rares et irrégulières avec la métropole el il arrivait que des années entières se passaient sans que des navires venus de France se montrassent dans ces parages. « Nous serions bien heureux, Monseigneur, écrivait en 1707 le commissaire de marine Desgouttins, si dans le temps présent nos ennemis (les Anglais) vouloient encore apporter les nécessités du pays el prendre le castor dont il regorge; sans ce qu'ils avoienl apporté l'autre lois, on ne niangeroil point de soupe; les terres auroient été inutiles, on auroit arraché l'herbe pour faire du foin, et on auroil mordu son pain; il n'yavoit plus ni marmites,

* Dieréville. Voyage en Acadie. Amsterdam, 1708.

ni l'aulx, ni faucilles, ni couteaux, ni 1er en ce pays, ni haches, ni chaudières pour les sauvages, ni sel pour l'habitant '. »

La nécessité rend industrieux; les Acadiens se chargèrent de prouver une ibis de plus la justesse de cet adage. A part les métaux en barre et confectionnés, les armes et les munitions , le sel , le vin et l'eau-de-vie, leur ingénieuse activité suppléait à peu près à tout le reste. 11 faut là-dessus entendre encore Diéreville qui mêle ici la poésie à la prose:

« Les habitants, écrit-il, ne laissent pas d'y être contents, d'autant qu'on n'y parle ni d'impôts ni de tailles :

Sans avoir appris de métier,

Us sont en tout bons ouvriers:

De leur laine ils se font habits, bonnets et bas, Ne se distinguent point par de nouvelles modes;

ils portent toujours des capots Et se font des souliers toujours j)lnt> et commodes De peaux de loups marins et de peaux d'orignaux: De leur lin, ils se font encore de la toile;

A voir seulement un modèle, Ils trouvent tout aisé pour l'exécution ; C'est comme faire Un vers à moi quand j'ai la rime! . ..

« Sauf les asperges et les artichauts, ils ont toutes sortes de légumes, et tous excellents ; ils ont des champs couverts de choux pommés et de navets, qu'ils conservent toute l'année... Les choux restent dans les champs la tête renversée, et la neige les couvre qui les conserve. On fait de plantureuses soupes avec ces deux légumes et de grosses pièces de lard; ils font surtout beaucoup de choux, car les cochons en mangent

1 Archives de la marine. Lettre du 23 décembre 1707.

les débris, el c'esl leur unique nourriture pendanl l'hiver... Les chênes et les tiêtres \ sonl très communs, el on 5 trouve <l«is cours ou courtils, aussi bien plan- Lés de pommiers qu'en Normandie. »

Pour compléter ce tableau qui ressuscite pour nous la vie de ces temps éloignés el qui s'applique d'ailleurs aussi bien au Canada de ce temps-là qu'à l'Aca.die, empruntons encore quelques traitsà une descrip-? lion de La Mothe-( îondillac :

« L'Acadie produit froment, seigle, bled d'Inde (maïs) el toutes sortes de légumes> herbes, potagères, principalement des choux cabus, <|iii y viennent d'une grosseur excessive sans y prendre que peu de soin; le-; plantes y réussissent aussi tort bien, entr'autres les pommiers el les poiriers. On sème le fromeni depuis le commencement d'avril jusqu'à la lin de mai, el on fail la récolte vers la fin d'août; on y ('lève des bestiaux autant qu'on le veut ; le bœuf y est d'un goût merveilleux, les moutons y sonl aussi gros et grands que dans les Pyrénées et en Espagne. On les mène sur la moutagne, c'est-àdire à une demi-lieue, où ils s'engraissenl extrêmement, à causedela quantité de serpolet qu'elle produit. Les chevaux y sonl do belle taille, bien traversés, loris, la jambe bonne, l'ongle dur, la teste un peu grosse, mais on ne prend point de soin pour en élever, à cause qu'on n'en trouve point le débit. Il y a ;uissi quantité de volailles, des oyes, des coqs d'Inde et des pigeons francs...

« ... Les rivières fournissent auxhabitants de grandes ressources pour la pêche et pour les communications. Los hommes y naviguent la plupart du temps en canots de bois 011 d'écorcev; lesfemmes l'ont lamême besoin-,

ne craignant poinl l'eau, ei presque toutes bonnes ménagères, ayant un grand nature] pour leurs enfants1. »

Il nous faut malheureusement laisser ce tableau de mœurs el d'occupations champêtres pour retrouver encore une fois le Tracas des armes et le bruit des calions. Hélas! c'estde cela qu'est faite l'histoire de nos prétendues civilisations; et c'est pour cela qu'on a pu dire justement: Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!

Au moment où le Canada venait de conclure la paix de Montréal avec les Indiens et où cette paix semblait lui promettre un avenir de calme et de sécurité; au moment où La Mothe-Gondillac, avec cent Français- Canadiens, jetait les fondements de la ville de Détroit, clef îles pays d^cn haut et de la région des lacs, la mort du roi d'Espagne Charles II, décédé en 1700, sans entants, etl'affaire de sa succession dévolue au duc d'Anjou, petit-fils puîné de Louis XIV, allait rallumer la guerre dans les deux mondes, et coaliser de nouveau contre la France, l'Angleterre, la Hollande et l'Empire.

La Nouvelle-France ne pouvait manquer de ressentir le contre-coup» de cette reprise des hostilités. Le Canada proprement dit était, dans une certaine mesure, à l'abri des attaques des Anglais, au moins du côté de la terre, protégé qu'il était maintenant par la neutralité des Iroquois, Mais l'Acadie et Terre-Neuve étaient, au contraire, à la portée des agressions des marins de la Nouvelle-Angleterre qui, dès 1702, firent une première

1 Mémoire de La Motte-Cadillac sur tes côtes de l'Amérique du Nord, eu 1C92. {Archives de la Mutine).

tentative, d'ailleurs infructueuse, contre Plaisance. l 'no autru tentative dirigée, en I7(i:j, contre le manoir de Saint-Castin fut vaillamment repoussée par ce deruier, soutenu par ses Â.bénakis. Devenus agresseui*s à leur tour, ceux-ci s'emparèrent du fort do Casco, dont la garnison anglaise fut obligée de capituler et de se racheter par une forte rançon1.

dépendant le gouverneur de Québec, M. deCallières prévoyant que les hostilités allaient prendre plus de gravité, écrivait à la cour de Versailles qu'on acheminât sans retard vers l'Acadie une émigration assez nombreuse pour défendre cette colonie et en assurer la possession à la France. La cour promit, mais, pour le malheur de la France et de l'Acadie, ne tint point sa promesse ou la tint mal; car c'est à peine si, de 1701 à L709, 80 colons nouveaux, venus pour la plupart de Rbchefort, allèrenl s'établiren Acadie.

M .de ( iallières mourut d'ailleurs sur ces entrefaites, avant d'avoir pu [tresser l'exécution de ses désirs (26 mai 1703). Il eut pour successeur le marquis de Vaudreuil qui, comme lui, avait commencé par être gouverneur de Montréal et qui fut, comme lui aussi, nommé à la demande des colons. Un des premiers soins du nouveau gouverneur fut de consolider la paix de Montréal el de prévenir les intrigues des Anglais, qui cherchaient à détacher les Iroquois de notre alliance. Dans les pourparlers qui s'engagèrent àcelte occasion, le chef delà tribu des Onontagués fit cette loyale et fière réponse : « Les Européensont l'esprit mal l'ait; ils fonl la paix enfr'eiix ef un lien leur fait reprendre leur hache.

1 Beamiscfa . \>. 265. Elameati.

Nous autres, nous n'en usons pas de même : il nous faut de puissantes raisons pour rompre un traitéque nous avons une lois signé* » M- de Vaudreuil, comme on lé pense bien, félicita les Indiens <le ees sentiments et leur demanda d'y persévérer*

Leur neutralité, nous l'avons dit, protégeait la Nouvelles-France du eùté du sud et de l'ouest ; aussi le tort de la guerre se porta-t-il dans les provinces maritimes [.

Les gens de Boston, effrayés et irrités des ravages des Àbénakis de Saint-Castin, préparèrent, pendant tout l'hiver dé 1703 à 1704, une grande expédition contre l'Acadie. Leur Hotte se composait de ±2 vaisseaux, et les troupes de débarquement lurent placées, aumoisde mai 17(H, sous le commandement du colonel Ghurch, le plus habile partisan dp la Nouvelle-Angleterre. Ce grand effort n'aboutit qu'à faire quelques prisonniers <t à brûler quelquesmaisons du rivage ; à Port-Royal même M. de llrouillan, qui avait remplacé M. de Yillebon comme gouverneur, fut assez, heureux pour arrêter, — avec le concours de deux corsaires embossés sous le canon de Port-Royal, — l'effort de.; Anglais et les obligera se rembarquer. En somme la Hotte anglaise retourna à Boston sans avoir pu occuper solidement aucun poste. Les prisonniers français faits dans cette expédition furetit échangés, peu de temps après, contre un

i 11 v a lieu de signaler pourtant deux expéditions que les français du Canada dirigèrent par terre contre la Nouvelle- A n^leterre et qui causèrent de grands dommages à ce dernier pays. En 1704. Hertel deîlouville, après avoir pris ej détruit le for! de Deerfield,

ravagea toul le nord du Connècticut et, en 1705, nue autre deloi

s'empara du fort Haverhill.

I /<> HISTOIRE l'I CANADA

pareil nombre d'Anglais capturés par 1rs bandes de Saint-Castin ou par les corsaires.

Trois ans plus tard, 1rs habitants de Boston, jaloux de venger leur échec, préparèrent une expédition plus redoutable encore que la précédente. On leva à cet elle! deux régiments de milice qu'on mit sous les ordres «lu colonel March, et qui furent embarqués sur vingt-cinq navires. L'entreprise Fut conduite avec tant d'habileté et de discrétion que la flotte entra, le G juin 1707, dans le bassin de Port-Royal, sans que les Français eussenl pu en être prévenus. Les hommes de garde postés â l'entrée du bassin n'eurent que le temps de se sauver vers le tort, el le lendemain les Anglais débarquèrent àlafois des deux cotés de la rade.

M. de Subercase, qui commandait l;i place depuis le décès de M. deBrouillan, ne se troubla pourtant point et communiquant à chacun son sang-froid et son courage, entreprit, avec une centaine de soldats et un nombre double de miliciens du Canada et de l'Acadie, de résister aux Anglais. Il tint les assaillants en haleine jusqu'au 15 juin, les inquiétant sur leurs côtés et sur leurs derrières et les harcelant incessamment pardes détachements de volontaires choisis parmi les meilleurs tireurs de ces milices. Néanmoins, le 16 juin, le colonel March, qui avait fait pratiquer des tranchées jusqu'au pied dufort, se décida à donner l'assaut. Mais il fut reçu par un feu d'artillerie et de mousqueterie si vif et si nourri qu'il fallut abandonner l'attaque et rentrer dans les tranchées. D'autre part, Saint-Castin arrivait à la rescousse des assiégés avec ses terribles Abénakis. March jugea qu'il était inutile de s'opiniâtrer davantage contre cette résistance acharnée ; il rembarqua sa petite ai*-

mée et quitta la rade de Port-Royal le 17 juin 17()7. Il avait perdu dans ces rencontres 80 morts et beaucoup • le blessés l.

La nouvelle de cette retraite excita chez les Anglo- Américains une émotion voisine de la fureur. Le colonel WainwrigM remplaça Mardi à la tète des troupes etreçut l'ordre de s'emparer, coûte que coûte, de Port- Royal. Mais cet effort ne fut pas plus heureux que le précédent. M. de Subercase, prévenu à temps, avait pu rassembler tous ses auxiliaires et quoique toutes ses troupes, en comptant l'équipage d'une frégate royale nouvellement entrée dans le port, ne dussent pas déplisser cinq cents hommes, en l'ace d'un ennemi qui en comptait deux mille, cette petite troupe manœuvra avec tant d'ensemble et de hardiesse qu'elle repoussa toutes les attaques des Anglais. Dans les divers combats d'une seule journée, les Anglais perdirent, au témoignage de Diéreville, « plus de six vingts hommes. » Ayant perdu l'espoir de prendre la place de vive force, ils se décidèrent à se rembarquer et, le 4 septembre, levant les ancres, ils remirent la voile sur Boston où la nouvelle de ce troisième échec augmenta l'exaspération populaire et le ressentiment contre les chefs de l'expédition qu'on parlait hautement de fusiller. (1707).

L'année d'après, les Français prirent à leur tourl'oflensive contre les établissements anglais de Terre-Neuve . Le principal de ces établissements, Saint-Jean, retombé au pouvoir des Anglais depuis l'expédition d'Iberville, était protégé par trois forts munis de cinquante canons et défendu par 80 soldats et 800 miliciens. M. de Saint-

1 Gameau. — Rameau.

Ovide, lieutenanl du roi à Plaisance, n'avait sous la main que quarante- quatre soldats, auxquels s'adjoignirent L25 hommes : habitants, matelots et sauvages. Avec cette petite troupe déterminée, il vint, au cœur de l'hiver, assiéger Saint-Jean et, à force d'audace, réussi! à s'emparer des loris et à faire la garnison prisonnière (l-1 janvier 1709). Mieux secondé, Saint-Ovide eût pu assujettir, dans cette campagne, l'île toute entière ; mais on craignait de dégarnir Plaisance et il dut se contenter de démanteler les forts de Saint-Jean et de revenir à Plaisance, chargé d'un butin considérable.

Ces sucrés de nos troupes eussent assuré pour longtemps la sécurité des colonies françaises dans le nord de l'Amérique silamétropole n'avait pas été, à ce moment, sous le coup des défaites qui marquèrent la lin du règne de Louis XIV et qui la mirent à deux pas de s;i ruine.

Tandis que M. de Vaudreuilet M. de Subercase s'épuisaient à demander à la France de faibles secours qui neleurarrivaientjamais, les Anglo-Américains faisaient, de leur coté, entendre à l'Angleterre des doléances àqui les événements assuraient plus de chances de succès. « Nous ne pouvons penser, — disait une adresse de l'assemblée de New-York à la reine Anne, en 1709, — nous, ne pouvons penser sans les plus vives appréhensions au danger qui menacera, avec le temps, les sujels de Sa Majesté dans ces contrées; car si les français, après s'être attaché graduellement les nombreuses nations indigènes qui les habitent, tombaient sur les colonies de Votre Majesté, d serait presque impossible à toutes les forces que la Grande-Bretagne pourrait y porter de les vaincre ou de les réduire. » Pour soutenir ces représentations, le co-

lonel Vetch, l'un des principaux citoyens de Boston et Francis Nicholson, gouverneur de la Virginie, furent successivement députés à Londres où ils pressèrent l'envoi de renforts considérables destinés à réduire l'Acadie et le Canada.

L'Angleterre se rendit aux désirs de ses colonies et envoya à Boston (juillet 1710) une escadre avec un régiment d'infanterie de marine, des officiers, des munitions de toute sorte, et les fonds nécessaires pour lever et organiser dans la contrée même quatre régiments1. Les diverses colonies de la Nouvelle-Angleterre levèrent partout leurs milices pour prendre part à cette nouvelle campagne, dont l'Acadie fut encore le premier objectif.

11 se trouva précisément qu'à cet instant critique les corsaires français, si nombreux les années précédentes, avaient tous quitté l'Acadie, chassés par une épidémie; non-seulement on .perdait avec eux des auxiliaires elficaces, mais aussi les ravitaillements de toute nature que leurs croisières faisaient affluer à Port-Royal où les approvisionnements étaient si insuflisants. La garnison se composait de quatre compagnies de marine qui comptaient à peine 160 liommes. Subercase lit bien un appel à Saint-Castin, aux autres capitaines de sauvages et aux Indiens; mais ces derniers étaient dégoûtés par la parcimonie et la négligence du gouvernement français. On ne leur faisait plus de présents, pas inouïe les distributions normales de munitions de guerre ; ils se sentaient en outre découragés en comparant le petit nombre et le dénùment des

1 Beamish. — Rameau.

Français avec la multitude toujours renaissante et Ionjours croissante <lrs Anglais ; l'absence complète de tout reniori achevail de grandir leur méfiance, el il devenait très difficile de les mettre en mouvement. Saint-Castin el les autres capitaines vinrent donc, ;'i l'appel «le Subercase, accompagnés d'un nombre d'hommes si restreint que l'on in" pu1 songer à organiser une petite armée intérieure, comme on l'avail fait avec tant de succès dans les sièges précédents.

On pouvait d'autant moins y songer que lesAcadiens eux-mêmes étaient atteints par cette épidémie du découragement. Se sentant isolés et comme abandonnés dans le désert par la mère-patrie, en Face de l'animosité persistante et passionnée dos Anglais, ils étaiènl à la lin saisis d'une inquiétude vague qui ressemblai! à de l'effroi. Port-Royal, à trois reprises différentes, avait repoussé l'ennemi par nue résistance héroïque; mais ces succès eux-mêmes, si extraordinaires cl qui n'avaient été obtenus que par un emploi judicieux du peu do ressources dont disposait la colonie, avaient épuisé le pays, et l'abandon dont ils étaient l'objet avait lassé le courage des plus valeureux. Seul, M. de Vaudreuil envoya à leur aide un détachement de milice canadienne ; mais cette faible troupe fut d'un médiocre secours, (les hommes se laissèrent aller à l'abattement général, plusieurs désertèrent, et c'est à tort certainement que Garneau, dans son histoire si excellente d'ailleurs, reproche à Subercase de n'en avoir pas tiré meilleur parti '.

1 Rameau \?asea 34 'i H 345.

LA NOUVELLE FTSANCr: LSI

Telle était la situation de l'Aeadie à la fin de l'été 1710, lorsque la Hotte anglaise partie de Boston et portant avec elle 3,400 soldats, entra dans le bassin de Port-Royal.

Le colonel Nieholson, qui commandait l'expédition, fit aussitôt sommer Subercase de se rendre. Mais le commandant français, quoiqu'il ne se fit pas d'illusion sur l'issue d'un combat si disproportionné, élait résolu à faire son devoir et à tenir tant qu'il pourrait. Il se laissa donc bombarder au milieu des murmures et, de la désertion de ses gens, et ce n'est qu'après dixneuf jours d'une résistance opiniâtre qu'il se résigna à capituler (13 octobre 1710). Les termes de celte capitulation furent d'ailleurs des plus honorables: « La garnison sortira en ordre de bataille, avec armes et bagages, tambours battants et les couleurs au vent. — Il lui sera fourni des navires et les provisions suffisantes pour se rendre à La Rochelle ou à Rochéfort. — Elle emmènera avec elle six canons et deux mortiers à son choix. — Les habitants qui demeurent dans le rayon de Port-Pioyal auront le droit de conserver leurs héritages, récoltes, bestiaux et meubles, en prêtant le serment d'allégeance; s'ils s'y refusent, ils auront deux ans pour vendre leurs propriétés et se retirer dans un autre pays, etc., etc. »

Conformément à ces clauses, la garnison et les officiers, au nombre de 156 hommes, furent embarqués pour La Rochelle ; les employés, les engagés, quelques marchands et un petit nombre d'habitants rentrèrent en même temps en France; mais la grande majorité «les Acadiens demeura dans le pays, tant à Port- Royal, à qui les Anglais imposèrent dès lors le nom

à'Annapolis (du nom de leur reine Anne), que dans le reste du pays qui dut aussi échanger son nom d'Acadie contre celui de Nouvelle-Ecosse.

Maîtres enfin de l'Acadie, les Anglais allaient pouvoir porter tontes leurs forces contre le Canada. L'année suivante (1714) vit l'achèvemenl <le leurs préparatifs à cet effet. Deux armées relativement formidables lurent assemblées, el l'ancien plan fut repris d'attaquer le Canada à la fois par terre et par mer. Pour faire face à ce danger, le plus redoutable qui eûl encore été suspendu sur le Canada, le gouverneur, M. de Vaudreuil, déploya une vigueur, une énergie au-dessus de fcoul éloge. Les Iroquois, caressés à la lois par lui el par le gouverneur de la Nouvelle-York, hésitaient : il appela aussjtôl à lui les sauvages de la rive gauche des grands lacs. Ceux-ci accoururent et, par leur seule présence, continrent les Iroquois. ( !ependant, la Hotte anglaise approchait ; commandée par l'amiral Walker, elle ne comptait pas moins de quatrevingt-dix voiles et était moulée par 6,500 hommes de troupe, sons les ordres du général ITill. D'autre part, Nicholson, à la tête de 5,000 hommes, s'avançait dans la direction du lac Saint-Georges etdeMonlréal. Après avoir tout réglé avec ses lieutenants et distribué dans les principaux postes, à Montréal, aux Trois-Rivières et sur le littoral du lleuve, les faibles moyens de défense qu'a va il pu fournir la colonie épuisée, le gouverneur généra] alla s'enfermer dans Québec pour y attendre courageusemenl L'ennemi*

Les éléments vinrenl inopinément à son secours. Assaillis par une furieuse tempête et connaissant mal ers parages, les vaisseaux anglais furent jetés à la cote

el iiivnl naufrage près des Sepfclles, en face de la Gaspésie. Huit des plus gros navires se brisèrent avec un fracas épouvantable1. La foudre tomba sur un autre et le lit sauter. Le lendemain matin, les corps de plus de neuf cents malheureux étaient trouvés épars sur le rivage. L'amiral anglais jugea qu'il ne lui était pas possible d'aller plus loin. Les débris de la tlotte rétrogradèrent donc et. s'en revinrent, les Américains à Boston, les Anglais en Europe. Mais les uns et les autres furent encore éprouvés durant le retour, comme pour justifier le dicton populaire qu'un malheur n'arrive jamais seul ; le vaisseau amiral de 70 canons sauta en vue de Portsmouth et entraîna dans sa destruction plus de 400 hommes, et, vers le même temps, un vaisseau américain de 30 canons et trois transports se perdaient à la sortie du golfe Saint-Laurent.

Ainsi délivré, et sans coup férir, de ce grand danger, M. de Vaudreuil put envoyer de nouvelles forces contre l'armée de Nicholson ; mais celui-ci, à la première nouvelle du désastre arrivé à la flotte, avait jugé bon de battre en retraite. Le Canada était encore une fois sauvé.

L'année 1711 s'écoula paisiblement. De nouveaux bruits de guerre vinrent troubler encore la colonie en 1712 ; mais tout se borna à une expédition contre une tribu indienne, celle des Outagamis, ou Pienards, que les Anglais avaient réussi à soulever contre nous. Ils devaient s'emparer de Détroit et le livrer aux Anglais. Mais le gouverneur de Détroit, un officier nommé Dubuisson, prévenu à temps, se mit sur ses gardes, et avec vingt Français, renforcés de quelques centaines de guerriers des Hurons, desOutaouaiset des Illinois,

il repoussa leur attaque et les assaillit à leur tour dans leurs retranchements. Après une longue résistance, les Outagamis furent obligés de se rendre à discrétion et furent massacrés, au nombre de deux mille, par nos sauvages alliés. Ge massacre, que le capitaine Dubuisson essaya vainement d'empêcher, 6ta;pour le moment du moins, tout espoir aux Anglais de s'emparer de Détroit, qui passait ajuste titre pour la clef de la région •les lacs.

Le traité d'Utrecht, signé le 11 avril 1713, termina cette longue lutte ilans Inquelle tant de sang avait coulé et qu'avaient signalée tant de lamentables épisodes. Le seul échec que nous eussions subi pendant cette guerre, la prise de Port-Royal, était en quelque sorte compensé par nos succès au Canada et à Terre- Neuve, et assurément, si la France eût été victorieuse en Europe, la paix lui aurait fait retrouver ses colonies d'Amérique dans leur intégrité, avec les mêmes frontières qu'au traité de lîyswiek. Mais l'étoile delà Franco avait pâli durant cette funeste guerre de la succession d'Espagne. La France, épuisée et saignée à blanc de toutes manières, ne pouvait, plus dicter de conditions à ses adversaires et était obligée de subir les leurs. Louis XI Y dut donc consentir à laisser échancrer au nord et à l'est ce grand domaine de la Nouvelle-France qui, mieux colonisé et défendu, eût pu suffire à la gloire de son règne. Il abandonna aux Anglais la baie d'Hudson, l'Acadie, l'île de Terre-Neuve, où la France réserva seulement quelques plages pour ses pêcheurs, avec le droit d'y faire sécher le poisson. L'Angleterre pouvait se tenir pour satisfaite, en attendant mieux.

Par l'Acadie/silongtemps convoitée, par Terre-Neuve et par ses établisssements de la baie d'Huclson, elle étreignait le Canada qui nous restait encore dans un cercle de fer et elle pouvait attendre patiemment qu'une nouvelle occasion lui donnât cette grande enclave. « On peut juger, dit à ce propos Raynal, combien ces sacrifices consentis par Louis XIV marquaient son abaissement, et combien il on dut conter à sa fierté de céder trois possessions qui formaient, avec le Canada, l'immense pays connu sous le nom glorieux de Nouvelle- France ! •»

L'Acadie, au moment où le traité d'Utrecht l'arrachait de nos mains, comptait une population d'un peu plus de 2,000 habitants, répartis dans les quatre districts delà presqu'île : Port-Royal, les Mines, Beaubassin et Chipody ; nous disons de la presqu'île, parce qu'en effet la rive droite de la haie Française (baie de Fundy) et la vallée du fleuve Saint-Jean n'étaient pas compris dans la cession faite à l'Angleterre.

« Cette population si minime, dit un historien de •PAcadie (Rameau), parait, au premier abord, bien peu digne de considération, et quand on songe qu'il y avait déjà plus de cent ans que M. de Poutrincourt avait jeté les premiers fondements de cette colonie, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'elle avait bien peu prospéré. Mais, d'autre part, quand on réfléchit au petit nombre d'émigrants qui vinrent de France se fixer en Acadie (00 familles environ et 150 célibataires); quand on songe aux invasions, aux difficultés et aux souffrances de tout genre que ces pauvres gens eurent à subir, il y a lieu de s'étonner de trouver un tel nombre d'habitants si solidement établi dans le pays. Mais ce petit

peuple devient bien pins intéressant encore et [tins digne d'étude quand on jette les yeux sur la suite de son histoire et sur le développement rapide, considérable, qu'il pril dans la suite, malgré la conquête et la domination étrangère. Abandonnés au milieu des brouillards deTorre-Neuve, délaissés et oubliés parle monde entier, même par leurs nouveaux maîtres qui entretenaient à peine une petite garnison à Port-Royal, ces familles continuèrent à croître en nombre, au point de devenir un objet d'inquiétude pour l'Angleterre et de déterminer celle-ci à une mesure d'ostracisme qui esj sans exemple dans l'histoire comme elle est sans cette excuse et qui marquera ses auteurs d'un stigmateéternel. »Mais nous aurons occasion, au cours de notrehistoire,de raconter ces événements douloureux. Bornonsnous à saluer ici d'une pensée d'affection et de sympathie ces braves Acadiens, celle honnête et mâle lignée d'enfants de la vieille France qui, séparés de leur berceau par plus de J,5<)() lieues d'Océan et par bientôt deux siècles de domination étrangère, gardent encore pieusement le souvenir et la langue de l'ancienne mèrepatrie et se transmettent, de père en fils, avec les traditions de vaillance et de générosité de leurs aïeux, les vieilles ballades de langue d'o?/?' dont leurs mères bercèrent leur enfance.

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