CHAPITRÉ
Du tcaitè de Saint-Germain au traite de Bréda. (1632-1667,
M. de Razilly partit d'Auray, le 4 juillet 1(53:2, avec deux navires montés par trois cents hommes et, au commencement d'août de la même année, it recul Port-Royal des mains des Anglais. Le commandeur, trouvant à la situation de cette place certains désavantages, préfera se fixer, avec les engagés et les familles qu'il avait amenés avec lui, sur la côte orientale de la péninsule, au port de la Hève. 11 lit bâtir un tort en cet endroit et partagea les terres environnantes, sous les conditions de censive ordinaire, entre les colons qui l'avaient suivi. Quarante lots de terrains furent ainsi répartis, et de petites fermes, pourvues de bestiaux et de semences, s'établirent autour du manoir du gouverneur.
Tout en se réservant le gouvernement général de l'Acadie, auquel lui donnaient droit les lettres patentes qu'il rapportait de France, Razilly se décida, afin d'alléger ses charges et sa responsabilité personnelles, à diviser le pays en plusieurs seigneuries feudataires.
Il concéda à Charles Delatour les anciens postes du cap Sable, au sud de la presqu'île, <>ù il avait autrefois fixé sa résidence, el le bassin du fleuve Saint-Jean (aujourd'hui Nouveau-Brunswick), territoire riche en fourrures, où il s'étail portéde préférence dans ces derniers temps, et où il construisit alors, au lieu nommé Jcmsek, un fort auquel il donna le nom de fort Delatour. Nicolas Denys, négociant entreprenant et industrieux qui s'était attaché à la fortune de Razilly, reçut en fief les côtes du golfe Saint-Laurent, depuis le détroit de Canceau jusqu'à la )>aie des Chaleurs. La seigneurie de Port-Royal el de ses alentours était réservée pour nn autre des compagnons du commandeur, Charles de Menou, seigneur d'Aulnay, issu d'une des familles les plus nobles du Bas-Berrv. Quant à la llève el à ses dépendances, Razilly se proposait de les donner en fief, sous la suzeraineté du roi de France, à l'ordre de Malte, dont il était un des commandeurs*. Sa mort, survenue eu 1630, vint malheureusement interrompre ses projets en donnant lieu, entre Charles d'Aulnay el Delatour, qui furent nommés ensemble lieutenants gouverneurs pour l'Acadie (10 février 1638), à dos contestations « L à (\c> rivalités dont on verra plus loin les fâcheux eifels pour la colonie.
lai môme temps que Razilly se faisait rendre l'Acadie, Kniciy De Caën reprenait possession du Canada •m nom de la France, le 13 juillet 1632. Les rolon s français restés dan.> le pays saluèrent avec émotion le rétablissement du pavillon français sur les murs de leur habitation, récemment noircis par un incendie, et
am'uaUj Oi>, cU., p, 7J et 74.
quoique leur situation à ce moment fût assez misérable, ils se consolèrent, dès lors, par la perspective d'un meilleur avenir. « Quand on est en un mauvais passage/, écrivail àcesujel le P. Lejeune, il s'enfaul tirer comme on peut ; e'esl beaucoup qu'un tel hôte (l'Anglais) soil sorti de notre maison et de toul le pays. »
L'année suivante, Champlain, qui avait employé ses loisirs en France en publiant une nouvelle édition de ses Voyages ', partit de Dieppe, le 23 mars, emmenant trois vaisseaux armés de canons et portanl ensemble deux cents personnes, lanl matelots que colons, dont trois femmes, outre des marchandises, t[e^ aunes el des provisions en abondance. La petite Hotte mouilla devant Québec le L23 mai. Champlain., qui avait le titre de lieutenant-général dans toute retendu»1 du fleuve Saint-Laurent, reçut le commandement des mains d'Emery De Caôn. Les sauvages, Hurons et Montagnais, l'accueillirent avec presque autant de joie que los Français. Il leur plaisail non seulement par son courage, mais encore par sa gaîté el sa bonne humeur. Pour assurer le succès de la traite et empêcher qu'elle ne se maintint aux mains des Anglais, Champlain établit un petit fortin dans un îlot, auquel on donna le nom de Richelieu, en haut du rapide qui porte le même nom encore aujourd'hui; il fil également fortifier le poste des TroisrRiyières, qui devait donner naissance à une ville assez importante -.
• Edition de 103-2. C'est colle que nous avons eue sous les yeux.
- «. Los François ont nommé ce lion les Trois-Rivières pour ee qu'il sort des terres un assez beau fleuve, qui se vient dégorger dans
86 tefrsTomE du CAttÂiM
Ace moment, un courant d'émigration assez prononcé se manifestait principalement dans nos provinces do la Normandie et «lu Perche. l")o Dieppe, do Rouen, de Honfleuret de Cherbourg, quelques jeunes
gens partirent pour tenter fortune sur les bords du Saint-Laurent, et entraînèrent plus lard tout ou partie de leurs familles. L'un des principaux agents de ce mouvement d'émigration fut un sieur Giffard, originaire de Mortagne, qui avait déjà visité le Canada comme marin attaché aux vaisseaux, et à qui la Compagnie de la Nouvelle-France avait concédé la terre de Beauport, à quelque distance en aval de Québec. Giffard décida des artisans et des laboureurs percherons à partir avec lui pour aller exploiter sa seigneurie. Il s'obligea à leur distribuer des terres, en leur imposaril des conditions faciles. Un charpentier, nommé Clouticr, eut le fief de la Clouterie ; un maçon, nommé Jean Guyon, reçut le fief du Buisson, etc. Plusieurs autres censitaires vinrent ainsi se grouper autour du châtelain de Beauport et formèrent un établissement qui prospéra. A la même époque remonte la fondation du premier collège du Canada, on peut dire même de l'Amérique du Nord — car celui de Harvard, fondé par les puritains, prèsdeBoston, ne date que de 1638. — Un jeune gentilhomme picard, René de Rohault, fils du marquis de Gamache, avait légué, dès l'année 1626, une somme de 16,000 émis d'or pour cet objet. Les Jésuites reçurent cette somme et, à la fin de 4635, firent com-
la grande rivière (\c Saint-Laurent par trois principales embouchures causées par plusieurs petites isles qui se rencontrent à l'entrée de c» fleuve, nommé des Sauvages Metaberoutin.t Relation <lr la N<>nvélle-Pranee on Vannée Î635, par le P. Lejeune, p. C>3.
mencer les ira vaux pour la construction du collège. Champlain assista aux débuts de cette restauration de sa chère colonie, mais ne vécut pas assez pour en voir les développements. Frappé, durant l'automne de 1635, d'une paralysie qui lui enleva l'usage de ses membres, celui qu'on a justement appelé « le Père de la Nouvelle-France », mourut peu de temps après à Québec, le jour de Noël de cette môme année 1635. Sa mort excita d'universels regrets, et les Indiens, à côté de qui il s'était plus d'une fois si bravement battu, ne furent pas les derniers à manifester leur douleur. En la personne de ce hardi explorateur et de ce vaillant soldat, le Canada fit une perte inappréciable. « Il avoit un grand sens, écrit Charlevoix, beaucoup de pénétration, des vues fort droites, et personne ne sut jamais mieux prendre son parti dans les affaires les plus épineuses. Ce qu'on admira le plus en lui, ce fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les plus grands dangers, un courage à l'épreuve des contre-temps les plus imprévus, un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur tendre et compatissant pour les malheureux, et plus attentif aux intérêts de ses amis qu'aux siens propres, et un grand fonds d'honneur et de probité. On voit, en lisan* ses Mémoires, qu'il n'ignoroit rien de ce que doit savoir un homme de sa profession : on y trouve un historien fidèle et sincère, un voyageur qui observe tout avec attention, un écrivain judicieux, un bon géomètre et un habile homme de mer. »
Après un court intérim rempli par M. de Châteaufort, commandant au poste des Trois-Rivières, M. de
Montmagny, chevalier de Malte, fui nommé au gouvernement de la Nouvelle-France , avec le litre de lieutenant-général du roi K II prit possession de ses fonctions le 11 juin 1536. Quelques familles nobles, venues de Normandie, le suivirent de près, entre autres Les familles Legardeur de Repentigny et Leneuf de la Poterie, qui ne comptaient pas moins, entre elles deux, de quarante-cinq personnes. Un sieur .lucberoau, de la Ferté, amena aussi avec lui nombre d'émigrants du Perche el de nie-de-France.
L'arrivée de ces nouveaux colons donnait un peu d'animation à Québec. M. de Montmagny dressait luimême les plans de la ville et fixait les nouveaux alignements. Un fort de pierre, le château Saint-Louis, allait remplacer les ouvrages de terre ou de maçonne* rie grossière de Cbamplain. Un jésuite, le P. Lejeune, écrivait dans. sa Relation : « Nous commençons à voir l'ouverture de quelques campagnes, par les défrichements qu'on fait en divers endroits. Les familles qui liassent chaque année changent la barbarie des Sauvages en la courtoisie naturelle aux François -... Nous avons de 1res bonnéles^entilsliommes, nombre de soldais de façon et de résolution... La (liane nous réveille tous les malins; nous voyons poser les sentinelles. Le corps de^arde est toujours bien muni; chaque escouade a ses jours de faction : en un mot, notre forteresse de
* Lorsque les Indiens demandèrent le nom du nouveau gouverneur, on leur répondit qu'il s'appelait Grande-Montagne {Mon» magnus), enleur langue Onoulhio. Ils continuèrent, dans la suite', a donner ce nom à tous les gouverneurs français ; le roi de France fut désigné par le nom dp Grand Oiwiithio (Cbarlevoix, Bibaud).
I Relation de rr» qui sVst passé on la Nouvelle-France en l'année 1C35. Paris, che2 Sébastien Gramojsy, 1G3G.
Québec est gardée dans la paix, comme une place importanlo dans l'ardeur do la guerre... Nos sauvages, qui ne sont pas de grands admirateurs de l'univers, s'étonnent, disent-ils, de voir tant de capitaines et tanl d'enfants de capitaines1. »
D'autre part, tous les couvents de nonnes parlaient de se déverser sur le Canada. Carmélites, Ursulines, Visitandines, Hospitalières suppliaient « qu'on leur donnât part aux souffrances qu'avaient à endurer les missionnaires parmi les nations sauvages. *> — « Il faut que vous sachiez, écrivait l'une de ces religieuses à un Père jésuite, que la Nouvelle-France commence d'entrer dans les esprits de plusieurs personnes... Hélas! que diriez-vous, mon Révérend Père, si la divine Majesté disposait les affaires en sorte que nous eussions bientôt le courage et le moyen de vous aller trouver. » — « Il y en a tant qui nous écrivent, rapporte le P. Lejeune2, et de tant de monastères et de divers ordres que vous diriez que c'esl à qui se moquera la première \\<>* difficultés de la mer, (]e> mutineries de l'Océan et delà barbarie de ces contrées. «Une jeune veuve de condition. Madame de laPeltrie, allait bientôt fonder le couvent des Tcsulines. La duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, envoyait des fonds pour la fondation d'un Hùtel-Dieu à Québec. Le commandeur de Sillery, ancien ambassadeur de France à Rome, établissait, à quelques milles de Québec, une bourgade qui prit son nom, pour les Indiens christianisés qui consentiraient ù mener la vie sédentaire. Un
i Relation do 463G.
2 Relation de 1635, p. 5.
90 ÏTTSTOTP.F. DE CANATU
forl destiné à prévenir les incursions des Iroquois fut. élevé nu confluent de la rivière de Sorel. Enfin, par les soins de M. t\o Maisonneuve, gentilhomme champenois, agissant pour le compte d'une association dévote dont M. Olior, lo fondateur de Sainl-Sulpice, était l'âme, Montréal commença à s'élever dans l'île de ce nom. Une cinquantaine d'hommes et quelques femmes y furent installés 1 1642) et mis sous la protection de la sainte Vierge. La nouvelle ville devait s'appeler Ville- Marie; mais le nom de Montréal (Mont-Royal) prévalut. Le premier soin des habitants fut do bâtir, avec des pieux ol des palissades, un petit fort, on terré dans l'endroit mémo que Champlain avait désigné Ironie années auparavant.
Malheureusement, ce beau feu do colonisation se ralentit vile. La Compagnie des Gent-Àssociés, ne trouvant pas sans doute dans lo commerce des pelleteries el dans l'exploitation du sol les ressources qu'elle avait espérées, se désintéressait <\c la colonie. Los immigrants, àqui l'on demandait un brevet de « bon catholicisme », se faisaient do plus en plus rares; si bien qu'en 164S, la population européenne ne dépassait pas encore 200 âmes ! On peut voir ici quelle faute avail commise Richelieu en fermant, aux Huguenots les portes de la Nouvelle-France. Eux seuls, — car les persécutions qui préparaient, déjà la révocation de l'édil de Nantes leur rendaient l'émigration désirable — ■ eussent pu peupler en grand nombre la Nouvelle- France, s'ils y avaient trouvé, selon les vues d'Henri IV, une nouvelle patrie plus hospitalière que l'ancienne. El c'étail eux qu'on excluait, dans le môme temps où les colonies puritaines de la Nouvelle-Angleterre se
M NOUVELLE FRANHF; 01
fortifiaient chaque jour par l'arrivée de nouveaux renforts ! Un auteur contemporain n'estime pas à moins de vingt mille pour une période <le dix; ans (1027-1037) le nombre des colons qui passèrent ainsi sur les côtes du Massachussets ou du Maryland.
Les Iroquois, que Champlain avait autrefois un peu imprudemment provoqués, devenaient d'ailleurs un danger sérieux pour la colonie. Le fort Richelieu (nommé par la suite Sorel), que M. do Montmagny fit bâtir pour les tenir en respect au débouché de la rivière des Iroquois (rivière Richelieu), devint l'objet de leurs premières agressions et on eut quelque peine «à les repousser. A chaque instant et sous des prétextes souvent futiles, ils « levaientla hache » quitte à « l'enterrer » ensuite pour la relever un peu plus tard. Nos alliés, les Huions, furent les premières victimes de leurs incursions sauvages ; mais les Français ne demeurèrent pas à l'abri de leurs roups. Les missions que les jésuites avaient établies parmi les tribus huronnes furent plus d'une fois assaillies et détruites. En 1649, le P. de Brébeuf1 et le P. Lalemant, saisis par ces forcenés, furent brûlés vifs après d'atroces tortures. Les Iroquois, exaltés par leur propre fureur, exterminèrent tout ce qu'ils purent de la « nation huronne », et tirent un désert d'un pays autrefois populeux. Nos forts seuls purent tenir contre les attaques de ces bandes dangereuses qui connaissaient toutes les ressources de la guerre de bois et. d'embuscades. Les laboureurs ne pouvaient s'aventurer même à proximité des habitations, sans être armés jusqu'aux dents; encore étaient-ils souvent, malgré
* C'était l'oncle du traducteur de la Pharscdc
02 histoire mT canada
leurs arme?, surpris el assassinés. Le commandant des Trois-Rivières, .M. Duplessis-Bochart, officier de valeur, fui tué dans une sortie qu'il faisait contre eux.
Nous ne saurions raconter par le menu l'histoire de ce* longues hostilités qui étaient moins dos guerres que dos (liasses à l'homme. Les romans do Fenimore Cooper rendent plus exactement que no le peut faire l'histoire, la physionomie de ces épopées de la forêt, faites de surprises, d'alertes perpétuelles, où les sauvages tour à tour scalpaienl les chevelures de leurs ennemis ou fumâienl avec eux « le calumet de la paix ».
Les gouverneurs, pendant ee temps, se succédaienl à Québec de trois ans en trois ans: AT. d'Aillebousl après M. de Moritmâgny (1648-4G5I); M. de Lauzon ri sonfîlsM. de Lauzon-Charny, après .\f. d'Aillebousl (1651-1657); M. d'Argénson après M. de Lauzon1 (1688-1664); AI. d'Avaugbur après M. d'Argénson 1661-1663); M. de Mézy après M. d'Àvaugour (1663- 1665); tous gentilshommes de marque et de bravoure incontestée, mais obligés, par le polit nombre de leurs hommes, de se maintenir sur une stricte défensive el de rester les spectateurs le plus souvent impuissants de l'extermination de leurs alliés sauvages.
En 1648 ou 1649, sous l'administration do M. d'Aillebousl, les premiers rapports de voisinage commencèrent à s'établir entre le Canada el les colonies de la Nouvelle-Angleterre. Winthrop, gouverneur du Afassaehussets, envoya à Québec un délégué chargé de proposer un traité d'alliance el de commerce entre les
* Il y eul pendant quelques mois un intérim que M. d'Aillé-
boust remplit avec le titre d'adnjinisiratetn (ltij7-58).
deux colonies anglaise et française ; ce traité devait survivre même à la rupture de la paix entre les deux couronnes. Le gouverneur français accueillit très favorablement ces ouvertures et députa même à Québec deux membres de son conseil pour régler les conditions de l'alliance (1651). 11 y voulait seulement introduire la clause que les Anglais se ligueraient avec les Français contre les Iroquois. Les colons de la Nouvelle- Angleterre, se souciant peu d'engager la lutte contre ces redoutables sauvages, renoncèrent à poursuivre les pourparlers. L'échec de ces négociations fut certainement regrettable pour les deux parties. Les colonies anglaises avaient avantage à s'ouvrir un marché pour échanger les fourrures du nord contre les marchandises et les produits ouvrés de leur industrie naissante; et, d'autre part, lesFrançais canadiens eussentété assurés, en temps de disette, fie trouver à Boston les grains, les farines et autres objets de première nécessité qui ne leur arrivaient de France que d'une façon très irrégulière. Ajoutons (jue cette alliance conclue eût pu prévenir dans l'avenir bien des conflits et bien des guerres sourdes ou déclarées où les deux adversaires n'usèrent pas toujours, en particulier dans l'emploi qu'ils tirent des sauvages, de moyens bien loyaux ni bien chrétiens. Obligés de se replier sur eux-mêmes, sentant les dangers de leur petit nombre, les Canadiens demandaient chaque année de nouveaux renforts à la métropole. Mais la compagnie des Cent-Associés, surtout depuis la mort de Richelieu (1642), était en pleine dislocation. Réduite à quarante-cinq membres, et ceux-ci souvent divisés par dc< vues différentes, elle avait fini par se désintéresser à peu près complètement du
Canada et elle avait abandonne aux habitants suit pri* vilège pour la traite des pelleteries, ne se réservant pour son droit de seigneurie qu'une redevance annuelle d'un millier de castors. Dans ces conditions de délaissement, le Canada ne voyait plus guère arriver de la mère-patrie que quelques aventuriers qui, s'enl'oncant dans les territoires indiens pour les facilités de la chasse ou de la traite, y donnaient naissance à la race à demi-sauvage à demi-héroïque des « coureurs des bois ».
.Mais ce n'était pas là un élément dont on put tirer grand profit pour la prospérité d'une colonie. Ce dont le Canada avait surtout besoin, c'était d'artisans et de laboureurs, d'hommes attachés au sol ou à l'atelier, mais prêts, à l'occasion, à se transformer en soldats. Fatigué de demander vainement de tels colons pour la ville naissante de Montréal. M. de Maisoniicuve pril le parti d'aller lui-même en chercher en France (1653). Il réussit à ramener avec lui une centaine d'hommes, lires de nos provinces de l'Ouest (Anjou, Maine, l'oitou, Bretagne). Ce renfort vint à point pour imposer respect aux lroquois, qui s'enhardissaient jusqu'à venir parfois [tousser leurs cris de guerre sous les remparts de nos Torts. M. de Lauzon, qui était alors gouverneur du Canada, reçut d'eux des propositions de paix qui furent agréées, et leurs cinq nations, représentées par des délégués, vinrent solennellement « enterrer la hache des combats et promettre de laisser pousser I herbe dans les sentiers de la guerre. »
Cette paix, qui eut permis à la colonie de s'étendre et de développer ses ressources, ne fut malheureusemenl qu'une courte trêve. Les jalousies et les rivalités des
« nations » sauvages, amenèrent bientôt une reprise des hostilités. Elles recommencèrent du fait des Iruquois par le massacre d'une troupe de Murons établis dans l'Ile d'Orléans, près de Québec, où ils étaient tranquillement occupés à cultiver des terres (1(35(3). Bientôt après, le gouverneur, qui était alors M. de Lançon, n'ayant pas montré assez d'énergie dans la répression de cet attentat, les Iroquois enhardis s'attaquèrent aux Français eux-mêmes.
Un capitaine français, nommé Dupuy, était allé, sur la loi des traités, s'installer avec une cinquantaine de colons sur les bords du lac Gannentaha (aujourd'hui SahVLake, dans l'Etat de New- York). Les Iroquois complotèrent de les massacrer. Avertis du complot par un Indien, les Français purent heureusement le déjouer. Pour tromper les Iroquois, ils leur donnèrent un grand festin et, pendant que leurs convives étaient plongés dans le sommeil brutal de l'ivresse, ils se dérobèrent, atteignirent des canots qu'ils avaient préparés secrètement sur la rivière Oswégo et parvinrent à gagner de vitesse leurs ennemis lancés à leur poursuite (1(558).
D'autres outrages suivirent ce guet-apens. L'audace des Iroquois était devenue si grande qu'en 1658, — sous le gouvernement du trop faible M. de Lauzon, ils usèrent envoyer jusqu'à Québec réclamer des Hurons qui, après s'être soumis à leur nation, étaient venus se mettre sous la protection de nus canons : « Lève tes bras, dit insolemment leur orateur dans son style imagé, et laisse aller tes enfants (les Hurons) que tu tiens pressés sur ton sein ; car s'ils venaient à faire quelques suttises, il serait à craindre qu'en voulant les châtier, nus coups ne portassent, sur toL »
Les choses en riaient venues à ce point que beaucoup de colons parlaient de revenir en France. Québec, si longtemps respecté, était bloqué pur sept cents Iroquois. Le gouverneur, Voyer d'Argenson, qui prit en H558 la succession de M. de Lauzon, montra un peuptus d'énergie que son prédécesseur, niais sans réussir autant qu'il l'eûtfallu à atteindre et à châtier des ennemis presque insaisissables, et qui frappaient leurs coups ;ï la dérobée pour s'enfuir aussitôt dans l'asile ténébreux de lents forêts. Au milieu de ces combats sans noms, nos Français trouvèrent cependant moyen de s'illustrer. En L660, dix-sept « habitants », commandés parDaulac, furent attaqués par cinq ou six cents Iroquois dans un mauvais fortin de pieux, au pied du Long Sault; pendant dix jours, ils repoussèrent, — aidés d'une cinquantaine de Huions ou Algonquins, — tous les efforts de leurs assaillants. Abandonnés à la fin parla plupart de leurs alliés, le for! lut emporté et ils périrent tous. In des quatre Français qui restaient, avecquelques Hurons, lorsque l'ennemi pénétra dans l'intérieur du fort, voyant que tout était perdu, acheva à coups de hache ses camarades blessés, pourles empêcher de tomber vivants entre les mains de ces implacables vainqueurs '.
L'attaque de celle bicoque avait coulé trop cher aux Iroquois pour qu'ils tussent pressés de recommencer leurs agressions. Ils abandonnèrent donc le dessein qu'ils avaient conçu, d'attaquer Québec, Montréal et les Trois Rivières; leuxdeleurs nations tirent même des propositions de paix, H quoique les autres dussent renou-
1 Relation 'le- Jésuites, citée [Jar Gtaaeau.
vêler plus d'une foiseneore leurs incursions, les habitants du Canada purent^ dans les intervalles, respirer un
peu plus lil trement.
Par malheur, toutes les causes de troubles pour la colonie ne venaient pus des Sauvages. Depuis quelque temps déjà, d'assez graves dissensions s'étaient produites entre le gouverneur et les missionnaires jésuites, qui intervenaient constamment dans les affaires de la colonie et qui, en l'absence d'une administration régulière, tendaient de plus en plus à concentrer entre leurs mains toutes les fonctions civiles, « Les jésuites, rois du Canada, écrit Michelet, avaient là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce séjour était commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait, parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient fait quelque glissade. Il n'aimaient pas qu'on vît de près les établissements lointains qu'ils avaient au cœur du pays, qu'on vînt se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à leur gré. Si ce monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus écoliers, auraient été la matière la plus gouvernable, la plus agréable du monde ; seulement ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec les tribus restées sauvages... '. » La nomination au vicariat apostolique delà Nouvelle France d'une de leurs créatures, François de Laval, abbé de Montigny, évêque de Pétrée in partibus, fut une première occasion de conflits (1658).
1 Michelet, Hist. de France, T. 17, p. 180.
« II y cui plusieurs discussions, écril laMère de l'Incarnatiqn l, pour savoir à qui les communautés ol>éiraient..., car M. l'abbé de Queylus avait «les pouvoirs de l'archevêque de Rouen, reconnu jusqu'alors pour le supérieur du pays, el bien 'les personnes disaienl qu'il était au-dessus deMonseigneurde Laval, qui n'était que vicaire apostolique, » L'évêque de Pétrée n'eut souri de i es résistances; esprit autoritaire et absolu, il entendait tout faire plier sous sa volonté, Une des questions qu'on trouve partout à la naissance des colonies, celle du trafic des boissons enivrantes, s'était posée dans U Nouvelles-France, comme dans la Nouvelle-Angleterre, drs les p remières relations des colons avec les sauvages. Les Indiens témoignaient une véritable passion'1 ppur « l'eau de l'eu », et cette ivresse brutale, outre qu'elle atrophiait leur vie, les portait souvent aux pires excès. Les gouverneurs français avaient plusieurs fois, par des considérations d'humanité, interdit aux Français delQUnUT des boissonsonivranlesauxlndiens. Mais les Imitants réclamaient, disant <|ue celte interdiction les [•rivait de leurplus facile moyen d'échange et, en l'ait, les prohibitions devenaient souvent lettre morte. L'évêque de J V't ré< i çrul i le voir i 1 1 tervenir pour renforcer les règlements, el il fulmina une sentence d'excommunication contre Ions ceux qui refuseraienl de se soumettre à ses décrets contre la traite de l'eau-de-vie. Le gouverneur d'alors, M. d'Avaugourj consentit d'abord à punir les délinquants, et lit même fusiller trois hommes pour cette offense; mais il souffrait impatiemmenl les grands airs, lp zèle intempestit h les empiétements du fougueux
1 Lettres historiques) citée* par Ferlasd.
prélat l'u incidenMil éclater ses ressentiments. Une femme deQuébecj qui avait vendu «le l'ean-de-vie, au mépris des règlements, avait été jetée en prison. Un jésuite vint intercéder pour elle et demander qu'on la relâchât J «. Soit ! répondit brusquement M, d'Avaugour, mais puisque ce n'est pas une faute punissable pour cette femme, elle ne le sera plus pour personne. Je neveux pas être le jouet de ces contradictions* » (1662). 11 tint parole et rien ne put l'engager à revenir sur sa décision. Une vive lutte s'ensuivit «lans la colonie, les Jésuites soutenant leur chef, les prédicateurs tonnant dans les chaires, les confesseurs relusant l'absolution jet d'autre part, lèsçitoyens se rangeant autour du gouverneur, ne se troublant point dv^ foudres du prélat, disant que « l'Eglise n'a point de pouvoir sur les affaires «le cette nature », etc. Le prélat pensa en mourir de fureur: « On le voit sécher sur pied », écrivait la Mère de l'Incarnation.
La dispute ne pouvait se dénouer qu'en France, et les deux partis en appelèrent à la cour. M. d'AvaUgoUï y envoya son secrétaire; M. de Laval s'y rendit en personne. Grâce aux influences des jésuites si puissantes auprès de Louis XIV, c'était le prélat qui devait l'emporter. Le roi lui accorda la révocation de M. d'Avaugour et lui laissa même le choix de son successeur. M. «le Laval, quand il était abbé de Montigny, s'était rencontré à Caen, dans une sorte d'ermitage, avec le chevalier de Mézy, ancien militaire qui, quoique laïque, faisait les exercices de la dévotion monastique et menait une vie «le cénobite « afin de réparer les scandales de sa jeunesse»1. C'est ce M. de Mézy que
1 l-'eiiaud. T. l"i, p. 447.
l'évêque de Petrée désigna au roi el qui devint, par le bon plaisir de Sa Majesté et des Révérends Péres,le gouverneur de la Nouvelle-France ( 1663). D'Avaugour, disgracié, alla prendre du service contre les Turcs cl mourut bravemenl en défendant contre eux une forteresse ( 1664).
Le P. Charlevoix place dans le mois de février de i rlie aimée un tremblemenl de terre formidable <|ui se seuil fait sentir dans tout le Canada et particulièrement au-dessus de Québec. Les dommages matériels se bornèrent d'ailleurs pour les Canadiens à la chute de quelques cheminées; mais les jésuites ne manquèrent pas d'exploiter ces « signes du ciel » au profit de leur autorité el se félicitèrent des « conversions étonnantes » qu'ils leur procurèrent.
Avanl de résigner son commandement, d'Avaugour avait eu le temps d'adresser au conseil du roi de sages mémoires sur les réformes à introduire dans l'administration du Canada. Ayant éprouvé la complète inertie de la Compagnie des Gent-Associés, il conseilla nettement au roi de la dissoudre. Jl insista également, à plusieurs reprises, peur qu'on fortifiai solidement la place de Québec el pour qu'on lit passer dans la colonie trois mille soldats d'élite qui lussent également propres à faire des laboureurs.
Ses recommandations répétées eurent au moins l'effet d'appeler sur le Canada l'attention de Colbert, que nous verrou-, à partir de ce moment, prendre activement en mains les affaires de la colonie. La Compagnie des Cent, à qui le Canada étaitdevenu plutôt onéreux, abandonna ses droits au roi sans trop se fairi prier. [Jn édit loyal du mois d'avril 1663 établit aussitôt, sous
le titre de Conseil souverain de Québec, une roui- de justice de dix àdouze membres, chargée de régler tous les différends, tant commerciaux que civils, et de prendre la place des juridictions plus %u moins arbitrairçset temporaires qui s'étaient jusqu'alors chargée^ de ce soin. On fit de nouveaux efforts pour peupler le Canada uuj ne comptait encore, à ce momonl^q i le 2n000 ou wi. 500 m m es en toute population. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent au Canada M. de Mézy et. qui y ramenèrent M. de Laval, emmenaient en outre quelques officiers et quelques troupes. Trois renjs colons, dont quelques femmes, partirent dejkajjûcjieijf1 la même année (^003) ; mais soixante-quinze ayant été laissés à Terre-Neuve, et une soixantaine étant morts durant la traversée, qui fut particulièrement rude ei longue au point que les provisions manquèrent, il n'en débarqua guère plus de cent cinquante à Québec. Malgré l'insuffisance des colons, l'aire des défrichements s'étendait, et plusieurs seigneuries s'établissaienl sur les deux rives du Saint-Laurent. Mais on n'était pas au bout des fautes de conduite. C'est ainsi que M. de Mézy s'étant brouillé pour des raisons de préséance avec le fougueux Laval, qui remplissait les fonctions d'évêque de Québec, en attendant qu'il en eût le titre, le conseil du roi sacrifia ce gouverneur aux ran cunes de ses anciens protecteurs. C'est ainsi encore que, malgré l'expérience funeste qu'on avait faite des grandes compagnies, le roi constitua, au bénéfice de la Compagnie des Indes-Occidentales, fondée en mai 1001, un immense monopole commercial dans lequel toute l'Amérique française fut étreinte. Néanmoins, malgré les erreurs économiques, les fautes d'administration et
Il )•> HISTOIRE lil' CANADA
les dissensions intestines qui entraveront encore les développements de la colonie, c'est â partir de cette époque, coinme nous le verrons dans le chapitre suivant, — que [o Canada va prendre une importance réelle cl commencera à entrer comme un (fréteur sérieux dans les préoccupations de la KranceT daiLs les calculs nu dans lis convoitises de l'Aimlolorre.
Le voisinage sur lis cotes cPÀmérique, dès 3êux grandes nations si souvenl en lutte pour L'hégémonie de l'Europe, l^absence de Frontières assurées entre les colonies voisines, les prétentions rivales des explora- Pèurs, des marins el *\r> militaires des deux empires, loul prédestinait la Nouvelle-Fraftee el la Nouvelle- Angleterre à des conflits el à des chocs sanglants.
En 1656, le Français Jean Bourdon pénétrait jusqu'au fond de la haie du Nord, déjà reconnue par l'anglais Hudson el prenail possession de ces rivages au nom du roi de France. Mais les Anglais invoquaient là les droits du premier occupant, et ils ne s'en laisseront pas déloger sans protester et s'en revenir à la charge. « La rivalité des deux nations pour posséder la baie d'Hudson fut plus vive qu'on ne le supposerai! d'alierd: la vivacité de la lutte s'explique cependant, lorsque l'on fait attention que les Anglais voulaient i\v> lois nous enfermer dans les terres et occuper toutes 1rs mers, tandis que notre intérêt était de donner à la colonie toutes les issues qu'elle pouvait avoir, aussi bien sur les mers glacées du Nord que sur le golfe du Mexique '. »
i Dussieux. Le Canada 9o\t$ la domination française, ç2me éd., p. '.*.
La légitime possession de l'île de Terre-Neuve n'eût pas dû nous être contestée. Depuis Jacques Cartier et môme avanl lui les côtes de l'île et le banc qui l'avoisine étaient assidûment fréquentés par des barques françaises venues là pour la pèche toujours abondante de la morue. Néanmoins les Hollandais et les Anglais ne laissaient pas de nous envier cette vaste étendue décotes et, dès 4583, un établissement anglais s'était fondé dans la baie de Saint-Jean, sur la côte orientale de l'île. En 1662, la souveraineté de la France sur ces plages lui affermie par la construction d'un fort à Plaisance, dont le port, « l'un des plus beaux de l'Amérique, est la clef des mers qui baignent l'entrée du Canada1. »
L'Acadie, quoique le traité de Saint-Germain-en-Laye nous en eût rétrocédé la possession, était moins assurée dans nos mains. Après la mort du commandeur de Razilly, l'autorité s'était partagée entre ses lieutenants, Charles Delatour et Charles d'Aulnay. Mais des contestations assez vives s'élevèrent entr'eux au sujet des limites de leurs gouvernements respectifs, et la cour de Versailles dut intervenir pour régler ce différend. Par lettres patentes du 10 février 1638, d'Aulnay fut nomme « lieutenant-général du roi en la côte des Etchemins et gouverneur de Pentagouet (petit fort élevé à l'embouchure du Penobscot). » Il lui était défendu néanmoins de s'immiscer dans les affaires de l'habitation que possédait Delatour sur la rivière Saint- Jean. Celui-ci demeurait lieutenant-général du roi « en la côte d'Acadie, depuis le milieu de la baie française jusqu'au détroit de Canceau », sans avoir le droit de rien ordonner dans
1 Dussieux. Ap. cit., p. 49.
Ill'l HISTOIRE T)V CNN MM
1rs habitations rie La Flève e1 rie Port-Royal, que d'Auln;iv continuail d'administrer au nom des héritiers de Razilly, d'abord, el en son propre nom ensuite.
Cette colonial taillée devait avoir pour effet d'envenimer les dissensions au lieu de les apaiser. En attendant qu'elles en vinssent au poinl d'armer l'un contre l'autre les doux chefs Français, ceux-ci s'entendaienl avec 1rs sauvages Abenaquis, Etchemins e1 Souriquois et, par leur intermédiaire, étendaient sur une grande échelle le commerce des pelleteries. Delatour en particulier, grâce à la position de son fort, qui dominai! le bassin du fleuve Saint-Jean, recevait facilement les fourrures d'un immense territoire. Chaque année voyait arriver à Jemsek dos flotilles de canots qui descendaient du fleuve et *\(i ses affluents, les uns montés par les agents el les coureurs de bois expédiés par Delatour, les autres conduits parles Indiens eux-mêmes. Ce commerce, grâce à la paix qui régnait alorsentrela France et l'Angleterre, jouissait d'un»1 sécurité jusqu'alors inconnue, et donnait de tels profils qu'en certaines années on peut évaluer ceux de Delatour <\o 100 à 150,000 livres K
D'Aulnay faisait mieux encore. Non content de s'enrichir par le moyen de la traite, il se préoccupait de peupler son gouvernement, dont il avait, abandonnant La Flève, rétabli le siège principal à Port-Royal. Etant passé en franco en 1644, il ramena avec lui de la Touraine ou du Berry, une vingtaine de familles nouvelles el plusieurs engagés à temps. Lui-même, prêchant d'exemple, avail depuis longtemps installé avec lui sa
' Rameau. Une colonie féodale, p. 7.'!
ranime, Jeanne Molin, de Courcellès en Ghàrolais, rloni il n'eut pas moins de neuf enfants. La fécondité <\^ familles, tant en Acadie qu'au Canada, commençai! déjà àsuppléerà la pénurie dos « peuplades » envoyées ^o la métropole. D'Aulnay estimait justement que les grandes familles sont une bénédiction d'en haut: « Les enfants, dit le Psalmiste, sont un héritage de l'Eternel ; le fruit du mariage est une récompense. Comme les (lèches dans la main d'un guerrier, ainsi sont les fils de la jeunesse, Heureux l'homme qui en a rempli son carquois! »
Les nouveaux immigrants qu'amenait d'Aulnay étanl réunis aux colons de Razilly, il se trouva environ quarante familles de cultivateurs groupées dans la vallée de Port-Royal. Quelques-unes d'entr'elles remontaient, au moins par des alliances avec les filles métisses, jusqu'aux colons de Poutrincourt, quelques antres tenaient aux Ecossais établis naguère en la contrée ; d'autres avaient été amenées par Razilly et le surplus venait do s'installer dans la contrée. Tous étaient pourvus de concessions de terre, par lots de cent arpents environ; ces concessions étaient chargées d'une renie foncière et perpétuelle d'un sou par arpent, plus une redevance variable de poulets et autres menues denrées.
Les maisons d'habitation de ces premiers Acadiens étaient fort, grossières, comme le sont celles des pionniers de nos jours. Les mieux conditionnées, et le manoir lui-même, étaient formées par de grosses poutres dégrossies, étagées les unes sur les autres et assemblées parles extrémités; ce genre d'édifice s'appelle encore aujourd'hui une construction de pièces sur
100 HISTOIRE PTT CANADA
pièces. Le tout étail couvert quelquefois en bardeaux, le plus souvent avec des roseaux ou des morceaux d'écorce. Les meubles étaient façonnés avec des quartiers d'arbres encore bruts, et les ustensiles presque tous en bois grossièrement ouvragé '.
D'Aulnay vivait, dans cette petite principauté, «mi seigneur rustique, comme une sorte de Robinson féodal; môlanl les habitudes de la gentilhommerie berrichonne aux occupations plus excentriques que nécessitail une colonie naissante, il partageait son temps entre la gestion de ses fermes, les excursions qu'il poussai! dans l'intérieur parmiles Indiens, etlasurveillance des travaux toujours renaissants, par laquelle il cherchail à développer cette création coloniale à laquelle il s'était voué sans réserve. Chaque printemps d'Aulnay vendait aux navires qu'appelait sur ces côtes la pêche de la morue, les pelleteries qu'il avait ramassées pendant l'hiver; on lui livrait en échange du 1er, des outils, de la poudre, quelques élofles et autres marchandises d'Europe» Son père, le vieux sired'Aulnav de Gharmisay, et, sa famille, se maintenaient d'ailleurs «11 relations constantes avec lui, et c'est par leur intermédiaire qu'il sollicitait à la cour, dans les litiges et autres difficultés qu'il eut à surmonter, car son père étail un seigneur bien posé, ayant du crédit auprès <les ministres et possédant, un hôtel à Paris, rue de ( ireiielle-SaiuUîermain 2.
Malheureusement d'Aulnay, trop sur de ses avantages, ambitionnait de dominer en maître sur toute
* Ri au, p. SO el 8l2.
-' Rame&u, p. s::
LA NOUYBLLE FRANCK 107
L'Acadieetne voyait pas sans dépit Delatour, qui faisait moins que lui pour la colonisation, réaliser, par la traite des fourrures, de plus grands profita» Dès l'année 1640, c'est-à-dire deux ans après les lettres"* patentes qui partageaient l'Aeadie, Delatour et d'Aulnay se reprochaient mutuellement la capture de navires appartenant à leurs compagnies respectives. Eu 1641, d'Aulnay obtenait la révocation de son rival, mais celui-ci, sans tenir compte d'une révocation qu'il disait extorquée par de faux rapports, se barricadait dans son fort de Jemsek, sur le ileuve Saint-Jean, et s'abouchait même avec les puritains du Massacbussets pour forcer d'Aulnay à lever le blocus qu'il était venu mettre à L'embouchure du Ileuve. D'Aulnay revint à la charge en 1045, contre le fort de Jemsek, après s'être assuré, par des représentations venues de leur propre métropole, la neutralité des Bostoniens. Mme Delatour (née Marie Jacquelin, du Mans) était seule au fort avec une cinquantaine d'hommes quand la troupe d'Aulnay s'y présenta ; néanmoins elle soutint bravement le choc et força les assaillants à se retirer dans le bas du Ileuve. Un second assaut, livré trois mois après, réussit mieux. Mme Delatour rendit la place et, faite prisonnière, mourut peu de temps après (104G).
Il est pénible d'enregistrer ces luttes civiles engagées entre deux chefs français également vaillants et distingués, pour la domination d'une terre qui, selon la remarque d'un auteur anglais, n'était encore, sauf un petit nombre de postes, qu'un désert sauvage. Ainsi, tandis qu'au Canada, le courage français se déployait, dans une défense héroïque contre les plus dangereux et les plus vindicatifs des sauvages, les solitudes de
HlS HTSTOTRE M CANADA
l'Acadie retenti ssaienl des combats fratricides de Français contre Français ! '
Delatour, proscril d'Acadie, erra quelques années
sur les cilles de l'Amérique. Il vint à Québec en 1646 et y lut salué, à sou arrivée, par l<' canon de la ville cl logé au château Saint-Louis2. Il demeura unecouple d'années dans le Canada, s'occupa de la traite des pelleteries dans la baie d'Hudson, puis passa en France. D'Aulnay étant mort sur ces entrefaites, des suiles d'un accident de rivière (24 mai 1650), Delatour, aussitôt que celle nouvelle lui parvint, s'arrangea pour obtenir une commission royale el s'empressa de ren- Irer en Acadie avec une petite troupe que commandai! un gentilhomme normand de ses amis, M Lis d'Entremonl. La veuve de Charles d'Aulnay lutta le mieuxqu'elle put pour maintenir ses droits et ceux de ses enfants; mais, après divers pourparlers, ces discussions aboutiren.1 à une transaction bizarre : Delatour, qui ôlail veuf, épousa Mmfe d'Aùlnay le 24 février 1653. Les litiges pendants en Acadie paraissaient ainsi résolus et, par un singulier revirement de la fortune, Delatour se trouvait en possession des Liens, des honneurs et de la femme de celui qui l'avait poursuivi de sa Laine el ruiné de fond en comble. Sauf les fiefs de Denys, sur ledétroil de Canceau et dans les îles du golfe Saint-Laurent, loul l'ancien gouvernement de Hazilly étaitdans sa main. Mais au moment même où son ciel semblait le plus brillant, un orage redoutable se formail à La Rochelle. D'Aulnay, do sou vivant, avail roru, de négociants de celle ville, des avances de fonds oudoinar-
i Beamish-Murdoch.
-' Garneau. Tome 1. p. 151.
i handises pour une somme de 200,000 livres. Los prin* cipaux de ses créanciers, les sieurs Emmanuel Le Borgne etGuilbaut, n'ayant pu toucher que fort peu de chose par suite de l'intrusion de Delatour, obtinrent un jugement
qui les autorisait à se saisir, au besoin par la force, «les héritages laissés par leur débiteur en Aeadie. Ils frétèrent des navires à La Rochelle et commencèrent par s'emparer des établissements de pêche que Denys avait formés à Chédabouctou , sur le détroit deCanceau, et à Saint-Pierre, dans l'île du Cap-Breton, lis se dirigèrent ensuite sur Port-Royal, dont Le Borgne put prendre possession et se fit reconnaître seigneur. Tandis qu'ils se préparaient à relancer Delatour dans sou fort du lac Saint-Jean, survint le troisième larron. Les Anglais, profitant de la guerre qui venait d'éclater entre Cromwell et Louis XIV, se jetèrent sur le fort de Jem.sek, où Delatour lut obligé de rendre les armes. Le Borgne, assailli lui-même à Port-Royal, capitula le 15 août 1654. Cette prise fut suivie de celle de Pentagouët, de La lléve, du Cap-Sable, etc., de sorte qu'en ce moment toute l'Acadie — moins les postes du nord dont Denys venait de reprendre possession — tomba au pouvoir de l'Angleterre. Les Anglais n'inquiétèrent d'ailleurs pas les babitants qu'ils trouvèrent établis dans le pays. Ils leur permirent de se choisir euxmêmes un syndic et un conseil. Les droits de Le Borgne, comme seigneur, furent même reconnus par eux ; ce qui n'empècba point Cromwell, par acte du 9 août 1656, de concéder toute l'Acadie à sir Thomas Temple et à sir William Crown. Charles Delatour, qui avait accepté la domination anglaise, était associé à ce partage et créé, par le même titre, « baron de la Nouvelle-Ecosse s>.
Thomas Temple, ;'» <|ni Delatour céda bientôï ses droits, moyennant une rente viagère, envoya un lieutenant au l>orl de Pentagouët, mais il ihv parait pas qu'il ail eu ni garnison ni délégué à Port-Royal*. Les choses demeurèrent en cet état jusqu'au traité de Bréda (16*37), <jml pendit l'Acadie à ta France el reconstitua, dans leur intégrité, nos possessions de la Nouvelle*Francè.
i Rameau, Page 110.
CIIAI'ITJIK IV
Du traité de firùda à la paix de Ryswick (1667-1697;
En même temps qu'il révoquait M. de Mézy etchoisissait à sa place M. de Courcelles comme gouverneui
dujUanada (KjCm) (lolhcrt décidait Louis XIV à taire un sérieux cflbrt pour établir eu Amérùiuela puissance. ■ le la France. Le maniuis de Traev fut envoyé à 1;^1 ê 1 1 ! d'une escadre dan^ les mprs dp h r.qyitqo pt rjp.i^AidiN e s pour reprendre Cavenne aux Hollan'lnis, ^' établir l'ordre qui avait, été InmMé:'. !:■ \hu-liniqne p( |. la Guadeloupe. Après sY-trp :ii-rètéqin'lqiiPgjniiv<a ù ^j\\p\-
Dominimie1 le mafipii^ dp TVripy rpinnnti rnrnitr vj r le nord et sa tlotte vint mouiller à Percé, dans le pot le Je Saiul-I.anrent ; de là il se rendit à Québec OÙ il lut reçu solennellement par l'évêque et par la population, tant des « habitants » que des indigènes. Golbert lui avait adjoint, comme « intendant de justice, police et finances en Canada, Acadie, Terre-Neuve et autres pays fie la France septentrionale », un homme d'un grand mérite, Talon, ancien intendant du Hainaut, spécialement chargé d'examiner la situation dans la
Nouvelle-France el de proposer les mesures qu il jugerait les plus propres à y remédier.
Presqu'en même temps « n i» • MM. de Tracy, deCourcelles el Talon, arrivèrent au Canada plusieurs compagnies du régiment de Carignan, outre une quantité de colons, hommes, femmes et filles, (les dernières avaient été recrutées surtout à Paris dans les maisons de charité; — le baron de la Hontan, — an témoin sujet à caution — prétend, dans ses Voyages, qu'on expédia de France plusieurs vaisseaux chargés de lilles a de moyenne vertu », mais que le « baptême «le la ligne o ou du banc de Terre-Neuve les purifia suffisamment pour en Faire des lilles de vertu, d'honneur el de conduite irréprochables. Quoi qu'il en soit de ces dires d'un écrivain qu'on ne saurai! accepter sans contrôle, il est certain nue je Canada, en cette seule aimée. \(jfà~) , vil presque doubler le chiffre de sa population, et ses mœurs ne cessèrent point de se maintenir a un haut niveau d'honnêteté.
Après une expédition contre les Irognois^ dont il soumit ou châtia quatre nations, Je marquis de Tracy reparti| pour la .métropole, mais il laissa derrière lui les .soldats du régiment de Carignan. Licenciés un peu plus tardj ces vétérans, qui s'étaient distingués centre les Turcs SOUS Montécuculli, s'él;il>lirent pour la plupart dans le pays, où ils reçurent i\o< terres, et ils y firentsouche d'excellents colons. Plusieurs des officiers demeurèrent aussi et obtinrent des seigneuries. «La plupart et. lient gentilshommes, écrit le P. Charlevoix. Aussi la Nouvelle-France a-t-elle plus de noble ancienne qu'aucuue autre de nos colonies. »
Talon demeura également au Canada, d'où il adressa
LA NOUVELLE FRANCE lb>
à GoUiÊTti.surj'état général de la Nouvelle- France. el sur les réformes à introduire dans son administratioji, un rapport, qui est un monument de sagesse etde pers picacité économique. Il insistait surtout pour que le roi prit directemenl en mains les affaires de lacolonieet retirât le monopole qu'il venait de concéder à la Compagnie des Indes-Occidentales : « Si le roi, écrit-il, a. » regardé la Nouvelle-France comme un beau pays, « dans lequel ontpeut former ipi L'rand rovauiuo. jo ne « .puis me persuader qu'il réussisse dans son dessein .
<( laissant en d'an 1res mains nue les siennes la sci- ■ 1 1 ii ■ ' i i ' — — — — — ^—— ^»
« j^ncurio, la. propriété ^l^ terres, el même le coiii- " jnerec, qui fait l'àiue de l'établissement. Depuis que « les agents de la. Compagnie uni fait entendre un jls o ne soul'iriront aucune lilicrlé de commerce, non <■ seulement aux François qui avoionl eoulumcde pas- « sel' en ce )>avs pour le transport dos marchandises • do France, mais encore aux propres habitants du « Canada, jusqu'à leur disputer le droit de l'aire venir « pour leur coni|>lc des denrées du ruyaqnio. 1 « njj le « monde a été révolté. La. pnripainùo, par eeltc^con- « (juile. profitera beaucoup en dégraissant le pavs; elle c< lui ôtera le moyen de se soutenir et fera un obstacle « essentiel à son établissement, et, dans dix ans, il sera
« j-n<>j||< jimipV. <pi'il iw> l~P<e jiiijniifd'lnii » Taloil
insistait donc pour qu'on donnât à la colonie la plus >•
grande mesure possible de liberté commerciale : il van- ▼ tait les productions du sol, qui pourraient lournir les Antilles et la France même de nunnYom de résine, de f'arine1 de poissons, d'huiles etc. Il attirait son attention sur lesmjnjps de fer magnétique donl on venait de découvrir, àGaspé,â laBaie Saint-Paul et prèsdesTrois-
Rivières, de i iches gisements. Enfin et ^n ri oui, il insistait pour qu'on multipliât les envois de coloqs. afin de diminuer l'écart qui se faisait déjà si sonsi|>|o pniiç- la population de lu Nouvelle-France et colle des colonies anglaises qui venaient de s'agrandir encore par l'annexion de Manhatte et de la Nouvellc-l'clinquc pj/iscs aux I lollandaiset devenues la Nouvelle-York ( 1 0( u ) .
11 est regrettable que ces vues si sages n'aient pas été mieux accueillies à la..cour jle YeiSiùlles. Nos historiens ont généralement surfait le génie de Coll^ert. Ministre assurément consciencieux^ laborieux et méthodique,— le plus grand des commis d'Etat^ ■ — .mais Men inférieur à tin Sully par exemple ou à un TurgQt, Colbert n'eut jamais ce coup d'œil d'aigle qui domine une situation et sait, en prévoir à l'avance et en régler les péripéties. Il ne dépassa, sur aucun point, ni ne contraria les idées de sqnjemps^ On sait qu'il ne fit rien pour empêcher les effets à jamais funestes poui notre pays de larévocation del'éditde Nantes. Il ne lii pasaavantage pour donner â nos possessions coloniales cette vigoureuse impulsion qui eût pu, à ce moment et plus sûrement que toutes les guerres de Louis X1VT npus assurer l'héLiéinome du monde. Aux pressantes demandes de l'intendant Talon, Colbert répondit « qu'il ne serait pas prudent de dépeupler la France pour peuple^ le Canada, que l'émigration devait être graduelle, qu'il ne fallait paj y faire passer plus de colons que le pays défriché ne pôirv^fTeTThoûrrir »j etc.*. — Le résultai de cette belle m prudence fui celui qu'avail prévq Talon : l'infériorité de notre colonie, et plus tard sa perte!
Colbert ne fit rien non plus pouraméliorer le système
de Ja propriété foncière. On calqua servilement l'organisation féodale de la France d'alors. La couronne concédait à des gentilshommes propriétaires d'un manoir, à titre de fiefs ou de seigneuries, des domaines généralement fort vastes qu'ils tenaient directement d'elle, moyennant des droits de rente fixés par la coutume de Paris et qu'on devait payer à chaque mutation. Les seigneurs exerçaient sur ces domaines des droits de j ustice locale. En échange des privilèges qui leur étaient accordés, ils acceptaient certaines obligationset notamment celle de rétrocéder à des colons non encore propriétaires des lots de terre inculte, pour lesquels ceuxci payaient un cens très restreint, un sou environ pat kilomètre carré l.
L'Eglise, appuyée sur l'Etat, comme en France, tirait ses ressources des legs et dotations particulières qui ne manquèrent jamais à ses couvents et à ses fondations e pieuses » ; les dîmes auxquelles les habitants lurent dès l'abord astreints, conformément aussi à ce qui se passait en France, devaient donner au clergé des ressources régulières et considérables, quoique le roi, dans ses instructions de 1665, eût recommandé de les fixer le plus bas possible. Cefutquelques années après, en 1671, que l'évêché de Québec fut définitivement constitué, avec M. de Laval pour premier titulaire. Cette création n'alla pas néanmoins sans quelques difficultés. Tandis qu'en France on voulait que le nouvel évêché ressortit de l'archevêché de llouen, et que son
1 Cette Législation féodale tut maintenue, sous la domination anglaise, jusqu'à Georges IV, qui, par acte du Parlement, Ht apporter une modification qui permit aux censitaires de transformer leurs tenures féodales en propriétés de droit commun.
Illi HISTOIRE ht CANADA
titulaire lui nommé par le roi, la cour romaine prétendait qu'il relevai directement du Saint-Siège. Les négociations durèrent jusqu'en 1674 el se terminèrent par ii no sorte <lc transaction; la nomination de l'évêque lui concédée au |>;i|»<\ mais l'évoque dut prêter serment au roide France.
Parmi les concessions territoriales faites aux communautés religieuses, il faul noter ici la part de lion que se tailla, dans la répartition des seigneuries, la congrégation des prêtres de Saint-Sulpice. Ces messieurs se firent adjuger la seigneurie de toute l'île de Montréal, • lotit l'étendue égale «clic du départemenl de la Seine, rouchant exemple de renoncemenl aux richesses de ce monde ! Une fois leur titre de seigneurie obtenu, ils ne manquèrent pas de réclamer les droits qui en découlaient : celui de posséder une justice particulière, de nommer les officiers de cette cour seigneuriale, voire même de choisir le gouverneur civil de l'île. Le gouverneur de Gourcelles et l'intendant Talon, non plus que leur maître Golbert, ae montrèrent pas assez d'énergie pour résister à ces accaparements des communautés religieuses : ils allaient, par leur faiblesse, laisser une source d'embarras à leurs successeurs.
MM. de C 'celles el de Talon quittèrent, en elïet, el
presque en même temps le Canada. La santé «In premier avait été ébranlée pur les fatigues de sa charge et par Ja sévérité du climat; en 1672, il obtint son rappel. Quant à Talon, qui avait déployé dansses fonctions d'intendant une activitéplus constante et un zèle plus éclairé, il avail encore pins de droits â réclamei du repos. An retour d'un voyage qu'il avait fait en France (1008-1609), pour aller chercher cinq cents
nouveaux colons et dés secours pour la colonie, une tempête l'avait jeté, plus mort que vif, sur les rotes du Portugal, et. ce n'est qu'en 1670, qu'il avait pu rentrer à Québec. Des démêlés parfois assez vifs avec M. de Gourcelles, d'autres contrariétés encore el surtout le peu «le succès qu'obtenaient ses incessantes réclamations auprès de la métropole lui firent souhaiter de passera d'autres mains l'administration de la colonie. 11 partit donc lui-même aussitôl après l'arrivée du nouveau gouverneur, M. île Frontenac (automne ir>7'2). Son dépari excitade vifs regrets au Canada: o M. Talon nous quitte, écrivait la Mère de l'Incarnation, el retourne en France augrand regrel de tout lemonde et à la perte de tout le Canada, car depuis qu'il est ici en qualité' d'intendant, le pays s'est plus fait et les affaires oui plus avancé qu'elles n'avoient l'ail depuis que les Français y habitent '. » La population, sous son administration, s'était assez sensiblement accrue. Talon rapporte, dans ses lettres, qu'elle était, en 1666*, -de 3,418 habitants; en 1667, de 4,313 ; en 1668, de 5,870. Que no lui pas devenue la colonie si, de trois en trois ans, cette progression s'était maintenue ! Mais Colberl craignait de « dépeupler la France. » Hélas ! Louis XIV la dépeuplait bien plus avec ses guerres continuelles el surtoul avec ses édits draconiens contre les protestants!
Le successeur de M. de Courcelles, Louis de Buade, comte de Frontenac, était une personnalité vigoureuse et dominatrice. Petit-fils d'un des compagnons des
i Lettres historiques de la Mère de l'Incarnation.
guerres d'Henri IV, il avail appris lui-même le métier des armes sous Maurice d'Orange el sous Turenne. Il a avoit le cœur encore plus grand que la naissance », dit de lui le P. Charlevoix, qui pourtanl avait des raisons de ne pas l'aimer, car le nouveau gouverneur ne craignit pas, en plus d'une rencontre, de heurter les volontés du clergé e1 surtout des jésuites. « C'étoit un homme fort du monde et pareillement ruiné », écrit de son côté le duc de Saint-Simon, qui insinue que ses protecteurs, les Phélippaux, auxquels il était allié, l'envoyèrent au Canada pour lui permettre d'y refaire sa fortune. Peut-être pour lui faciliter la chose, ou parce qu'on connaissait son caractère entier qui n'eût pas aisément souffert un incessant contrôle, on ne lui adjoignit pas, au moins tout d'abord, d'intendant. (Cène lui qu'en I675que Ducliesneau fui nommé en cette qualité.)
Plusieurs esprits, en France, dans toutes les classes de la nation, gardaient l'esprit delà Fronde et regrettaient, sans oser le dire, l'absorption complète de tous les pouvons entre les mains de celui qui avait dit un jour: « l'Etat c'est moi! » On parlait encore, quoique plus timidement chaque jour, des Etats-Généraux. Frontenac avait probablement au fond de son cœur de soldai un vieux levain de parlementaire, car un do ses premiers actes, après son entrée en fonctions, fut la convocation d'une sorte d'Etats-généraux du Canada. Les trois ordres, noblesse, clergé, tiers-état, y figuraient, suivant les conceptions du temps. Bien que cette assemblée n'eût eu que le caractèred'une vaine cérémonie, et que son seul acteeûtété le renouvellement solennel du sermentde fidélité ;'i hoi m ronne, cette ombre mt'med'assembléedé-
plut à la cour soupçonneuse de Versailles. Colbert s'empressa d'avertir Frontenac qu'il avait faitun pasdeclerc el qu'il ne recommençât plus: « ... L'assemblée et la divi- « sion que vous ave/ Faite de tous les habitants du «. pays en trois ordres ou états, pour leur faire prêter « le serment de fidélité, a pu produire un bon effet « dans ce moment-là ; mais il est bon que vous obser- « viez que, comme vous devez toujours suivre, dans « le gouvernementdece pays-là, les formes qui se pra- « tiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur « service depuis longtemps de ne point assembler les « Etats-Généraux de leur royaume, pour peut-être « anéantir insensiblement cette forme ancienne, vous ne « devez aussi donner que très rarement, et pour mieux <( dire jamais, cette forme au corps des habitants dudit « pays. » Ainsi la Nouvelle-France ne pouvait, l'eûtollo alors souhaité, se bercer de l'espoir d'obtenirjamais de franchises particulières. Elle était rivée, comme la métropole, à la chaîne de l'absolutisme du « roi-soleil ». Quelle différence avec les colonies de la Nouvelle- Angleterre qui dès lors s'administraient elles-mêmes d'une façon presque complètement indépendante et dont le gouvernement, au témoignage de Talon, était déjà « plus républicain que monarchique ! »
Le clergé seul, enhardi par l'empire que ses confesseurs exerçaient sur l'esprit dévot du « roi très chrétien », poursuivait ses vues au Canada comme en France, sans crainte de heurter de front les ministres ou les gouverneurs, qui représentaient l'autorité du despotique monarque. L'évèque surtout, M. de Laval, montrait une hauteur et une obstination de vues qui devaient souvent irriter l'esprit des gouverneurs. « Il
120 niSTOTRE DV RANADA
s'était pei uadé écrit Garneau, qu'il ne pouvait errer dans ses jugements s'il agissail pour le bien de l'Eglise, doctrine qui menait loin, et il entreprit des chosesqui auraient été exorbitantes en Europe '. » Los Jésuites, qui avaienl conduit l'affaire de la nomination de l'évêque el qui avaienl réussi à constituer le nouvel évêchd comme indépendant du roi deFranceel du Parlement et dépendant seulement de Rome, les Jésuites, disonsnous, déplaisaienl particulièrement à M. de Frontenac, qui eût voulu les exclure de toute participation aux affaires du gouvernemont. « Car après avoir eu tant de poinc, é«rivait-il au ministre, en 1672, àleurôter laconnoissance el la direction des affaires, seroit-il à propos de leur fermer une porte pour les laisser entrer par une autre? D'ailleurs, les prêtres «lu séminaire de Québec et le grand vicaire de l'évêque sont dans leurs dépendances ; ils ne font pas la moindre chose sans leur ordre : ce qui fait qu'indirectement ils sonl les maîtres de ce qui regarde I»1 spirituel qui, comme vous savez, esl une grande machine pour mener tout le reste. » — « J'ai témoigné aux Jésuites, écrivait-il encore à Colbert, l'étonnemenl où j'étois de voir quede Ions les Sauvages qui sonl avec euxà Notre-Dame-de-Foye, il n'y en a pas un qui parlât français, et leur ay dit que, dans Leurs missions, ils dévoient songer, en rendant les sauvages sujets de Jésus-Christ, à les rendre aussi sujets «lu roi; que pour cola il leur falloit inspirer l'envie d'apprendre notre langue, essayer de les rendre plus sédentaires, et leur faire quitter une vie si opposée à l'esprit du christianisme, puisque le véritable
1 Histoire du Canada, t. I. p. 172.
in,,vt'i! de les rendre chrétiens étoil de lé faire devenir hommes. »
Les procédés de Frontenac n'étaienl pas moins vifs que ses paroles. Le gouverneur 'I" Montréal, Perrot, s'étant rendu suspecl de concussions, ( e n'ayant que 1,000 écus d'appointements, disait de lui LaHontan, il avoit trouvé le moyen d'en gagner 50,000 par son commerce avec tes sauvages s»), Le gouverneur général le lii arrêter et enfermer au château Saint-Louis: Les amis que Perrot avait parmi le clergé, el notamment l'abbé de Salignac-Fénelon, curé de Montréal, prirenl parti pour le prisonnier el dénoncèrent, dans des prônes véhéments, la tyrannie du gouverneur général. Sommés de comparaître devant le conseil supérieur pour répondre de leur conduite, ces ecclésiastiques déclinèrent la juridiction civile, prétendanl qu'ils ne pouvaient être assignés el jugés que par une cour ecclésiastique. L'abbé de Salignac surtout se conduisit avec une rare audace; sons prétexte que les ecclésiastiques avaient, en France, le droil de parler assis et couverts devant le conseil souverain, il affecta de se couvrir d'un air provoquant, en passant devant le comte do Frontenac qui présidail alors le conseil supérieur. Frontenac lit mettre l'abbé aux arrêts, et comme il persistait àrécuser l'autorité du conseil delaeolonie, il le fit conduire, sons lionne escorte, à Paris, en compagnie de Perrot (1674). Le roi lit enfermer Perrot à la Bastille; mais l'abbé, qui avait de hautes protections, en fut quille pour une réprimande. Frontenac lu! averti d'être plus prudent et plus conciliant dans ses rapports avec le clergé. c Sa Majesté, lui écrivit Colbert, m'a ordonné de vous expliquer en partieulier
qu'il esl absolumenl nécessaire, pour le bien de son
service, d'adoucir votre conduite On a «lit que vous
ne vouliez pas permettre que les ecclésiastiques el autres (les jésuites) pussenl vaquer à leurs missions el à leurs autres fonctions, sans passeport, deMontréal à Québec, que vous les faisiez venir souvent pour des causes très légères, que vous interceptiez leurs lettres et ne leurs laissiez pas la liberté d'écrire. Si le tout ou partie de ces choses est véritable, vous devez vous en corriger. »
Pour mieux mater le trop hardi gouverneur, en attendant une disgrâce plus complète, la cour ressuscita l'office d'intendant laissé vacant dequis le dépari «le Talon, et, par un édit du 5 juin 1675, Jacques Duchesneau fut chargé, en cette qualité, de l'administration de la justice, de la police et des finances dans les « pays de Canada, A.cadie, de Terre-Neuve el autres pays de la France septentrionale». Sa commission lui donnait le droit de « présider le Conseil souverain en l'absence de M. de Frontenac ». Il devait aussi « tenir la main à ce que les juges inférieurs fussent maintenus et protégés dans leurs fonctions, et à ce que le Conseil souverain jugeât toutes les matières civiles et criminelles, conformément aux édits et ordonnances du roi et à la coutume de Paris ; faire, avec le concours des conseillers, les règlements nécessaires pour la police générale du pays, pour les foires et les marchés, pour l'achat et la vente des denrées et des marchandises. »
La cl large de Duchesneau avait d'autant plus d'importance ei d'étendue que la Compagnie des Indes- Occidentales venait enfin de résigner son embarrassant
monopole ( 1674). La traite dos fourrures, In soûl article de commerce que Ton retirât encore du Canada, était trop facilement exercée en fraude du privilège royal pour qu'elle indemnisât une Compagnie de marchands
des dépenses de plus en plus fortes qu'entraînait un établissement qui prenait de plus en plus les proportions d'une vaste colonie agricole et en avait les besoins. La Compagnie accepta donc avec empressement d'abandonner un privilège devenu trop onéreux ; on remboursa aux associés le capital de leurs actions et toutes les terres concédées à la Compagnie furent réunies au domaine royal.
Vers le même temps (1675-1683), le territoire de la Nouvelle-France se trouva singulièrement agrandi par le fait des découvertes de quelques hardis explorateurs français. On ne connaissait alors que le cours du Saint- Laurent et les cinq Lacs; mais on savait, par les rapports des Sauvages, que le pays s'étendait très loin à l'ouest et au sud, et que dans cette direction il y avait un grand fleuve qu'on appelait Mescbacébé (Mississipi) ou le Père-des-Eaux. Talon avait soupçonné déjà que le Mescbacébé devait se jeter dans le golfe du Mexique. Si cela était, il devenait fort important d'être les maîtres du cours du grand fleuve, du pays qu'il traversait et de son embouchure ; car les possessions françaises auraient alors deux issues : l'une au sud, sur le golfe du Mexique, se reliant à nos colonies des Antilles; l'autre au nord, sur l'Atlantique 4.
Los premières tentatives pour découvrir le grand fleuve furent faites par Cavelier de la Salle qui, dès
1 Dussions. Le Canada sous la domination française, p. 71.
ItiTo, descendu la Belle-Rivière ou Ohio jusqu'à son confluent avec le Mississipi '. En l(i7;i, le P. Marquette et Jolliel avaient, de leur côté, par le lac Michigan et la rivière Ouisconsin, atteinl le Haut-Mississipi. donl ils avaienl descendu le cours jusqu'à son continent avec l'Arkansas. .Mais c'est encore à Gavelier qu'il était réservé de compléter cette découverte en s'aventuranl jusqu'aux bouches que le fleuve immense jette dans le golfe du Mexique. Gavelier était un Normand, un enfanl de Rouen, « en qui — écril Michelel — avaii passé l'âme des grands découvreurs de 1 >ieppe, des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de (lama. Génie fori el complet, lait de calcul el de ruse, de patience el d'intrépidité, il avait pris les doux baptêmes sans lesquels on ne pouvail rien : il se fil noble, devinl Gavelier de la Salle ; il étudia sous les Jésuites, el lesétudia. Il en tira deux beaux certificats, passa en Amérique, el voyant du premier regard qu'il n'yavail rien à tain- avec eux, qu'ils empêcheraienl tout, il s'appuya des Piécolletsel du gouverneur Frontenac qui, chose rare, n'étail pas jésuite. Tout jeune encore, ii alla a Versailles, exposa à Golbert sou plan hardi el simple, de descendre le grand fleuve, de percer l'Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu'il étail fou. Puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu'ils savaienl tout cela, qu'il les avait volés "-'. »
Nous sortirions des limites que nous nous sommes tracées pourcel ouvrage en entrantdans ions le- détails de l'expédition de la Salle. Ou les peut trouver dans
i I'. Margry, cité par Mirliclpt.
Michelet. Hist. de France, t. XVII, p. 182.
les histoires plus étendues du Canada, dans L'ouvrage de M. lloux de Rochelle sur les Etats-Unis, et surtoul dans les travaux publics de M. Margry, qui a réuni avec un soin jaloux tous les documents qui lui permettaient de reconstruire la vie aventureuse de Gavelier
• le Ja Salle. In courl sommaire indiquera seulemenl ici les phases de cette expédition. Après avoir obtenu
• lu marquis de Seignelay, fils de ( lolbert, nommé ministre <le la marine à la mort de son père, la cession du fort Cataracoui ou l'ort Frontenac (emplacement actuel de Kingston, sur le lac Ontario), Gavelier de la Salle partit *lr La Rochelle dans Tel»'' de IG08, avec trente hommes, marins cl ouvriers, etdes marchandises pour la traite des Sauvages. Arrivé à Québec, il s'achemina aussitôt vei's son l'ort île Cataracoui et en repartit bientôt à la tête d'une expédition imposante. Son navire ('■luit le premier qui rendit les ondes du lac Ontario, el lorsqu'il arriva ;'• la tête du lac, près du Niagara, c< les Sauvages de ces quartiers restèrent longtemps dans l'étonnement et l'admiration devant ce navire couverl desahaute voilure blanche, tandis que les Français, qui n'avaient pas vu la chute du Niagara, ne pouvaient cacher, de leur côté, leur profonde surprise à 1 aspect de ce grand fleuve se précipitant d'un seul bond dans un abime de cent soixante pieds, avec un bruit qui s'entend à plusieurs lieues de distance '. » La Salle bâtit, près de cet endroit, un ouvrage palissade, qui s'appela fort Niagara, et ne pouvant remonter, avec son navire, au-delà de la cataracte, construisit un autre vaisseau pour la navigation du lac Erié. Le Griffon
1 ( îarneau, p. 2iu.
achevé el lancé, c'esl le nom qu'il donna à ce second vaisseau, — « voulant, disait-il, faire voler le griffon par-dessus 1rs corbeaux >\ par allusion aux ennemis de ses projets, — il remonta le lac Erié, reconnutlfi c Détroit »et le lac Sainte-Claire, traversa le lac Huros el arriva à Michilimackinac, après avoir essuyé une grosse tempête. Continuant ensuite sa roule par le lac Michigan, il jeta l'ancre dans la baie des Puans, à l'ouest du lac Michigan, renvoya le Griffon, qui malheureusement se perdil dans ce retour, et s'avança daiis l'intérieur des terres sans sortir de la vallée du lac Michigan. Trois petits forts construits, l'un à la baie des Puans, l'autre à Saint-Joseph, au sud-est du lac, le troisième à « Crèvecœur », sur la rivière des Illinois, marquèrent la prise de possession du pays par les Français. La Salle avait, recherché el obtenu l'alliance de la tribu >\v^ Illinois qui occupait cette contrée. Mais les Iroquois, excités, dit-on, par les Anglais, qui s'inquiétaient de ces découvertes, attaquèrent et vainquirent nos nouveaux alliés. Le découragemenl s'étant mis ensuite parmi les gens de son escorte, plusieurs conspirèrent contre sa vie; d'autres l'abandonnèrent et s'enfoncèrent dans les forêts. La Salle, qui avait vainement attendu le retour de son Griffon, fut forcé de revenir à pied à Caracatoui, pour faire acheminer les objets nécessaires au gréement «l'une nouvelle barque mise sur les chantiers à Crèvecœur pour la descente du M ississipi. Quelques hommes, entre autres le P. Hennepin, qui a laissé une relation de ces excursions, furenl Laissés seulement pour la garde de • ( Irèvecœur », ainsi nommé à cause \\v> cruels contreemps que l'expédition avait endurés à cel endroit. La
Salle lit route, dès l'année suivante, pour rejoindre ses compagnons; mais il trouva Crèvecœur afoandonnéel
dut encore une lois retourner sur ses pas. Enfin, dans une troisième expédition, où il se fit accompagner «le vingt-quatre Français et de dix-huit sauvages, il put poursuivre plus avant sa route vers le sud; ayant atteint le Mississipi, le 6 lévrier 1082, il le descendit, en s'arrêtant fréquemment en route, pour reconnaître les tribus du voisinage : Arkansas, Chactas, Natchez, etc. Vers le 9 avril, il arriva enfin aux bouches du grand lleuve, près de remplacement actuel de la Nouvelle- Orléans, et prit solennellement possession, au nom du roi de Fiance, de ce grand bassin du Mississipi, qui recul de lui le nom de «Louisiane». C'était la possession de l'Amérique assurée à la race française, si les «Louis» de France avaient su se montrer dignes de l'hommage que leur faisait alors le grand explorateur français !
Mais, hélas! on ne dira jamais assez tout le mal qu'ont fait à la France — à l'époque surtout où nous sommes arrivés, — et le « grand-roi » tombé entre les mains de la Maintenon et de son confesseur, et les Jésuites si puissants à la cour par le P. Le Tellier et acharnés à la ruine de tout ce qui leur résistait ou leur portait ombrage.
Le comte de Frontenac avait déplu à l'ordre toutpuissant. 11 fut rappelé (1082) et remplacé par M. de la Barre, qui s'était montré brave marin dans la mer des Antilles, mais qui était bien le plus incapable des administrateurs et dont l'impéritie et la mollesse allaient mettre la colonie à deux doigts de sa perte. A son retour au Canada, Gavelier de La Salle apprit en même temps le départ de son protecteur, Fronte-
128 HISTOIRB M CANADA
uac, el les suspicions donl il était lui-mônie l'objet. VI. «le la Barre, — sur les rapports des Jésuites, — avait déjà écrit au ministère e que e'étail l'imprudence de La Salle qui avail allumé la guerre entre les Français el la Confédération iroquoise ; qu'il paraissait avoir de mauvais desseins ; qu'il ne f allai I pas ajouter foi au récit de ses découvertes; qu'il était avec une vingtaine de vagabonds. Français et Sauvages, dans le fond de la baie du lac Michigan, où il trancbail du souverain, pillait cl rançonnait les gens, exposait les peuples aux incursions 'les [roquois », etc. Déjà s'exécutait le « complot meurtrier » dont parle Michelet, qui, tramé à Québec, à Saint-Louis, partout, suivil La Salle en France où il alla se justifier auprès de Louis XIV, et le suivit encore sur la Hotte qu'on lui accorda, pour découvrir par mer l'embouchure du Mississipj etcommencer la colonisation de la Louisiane. Le comnaandanl de la Flottille, M. de LJeaujeu, avait en sa femme un jésuite qui surveilla la trahison1. Cavelier, débarqué par lui, à cent lieues à l'ouest du point où il voulait aborder, et laissé là, avec «les canons sans poudre ni boulets, avec quelques colons affamés et découragés fut tué, comme un chien, dans un bois3 (1688). « Il se perdit et ne fut plaint de personne », voilà toute l'oraison funèbre que lui consacre encore de nos jours un historien ultramontain, l'abbé Ferland!3 : Tantwne animis cœlestibus rras !
Revenons au Canada. La situation y était grave, non
i Michelet, Hist. de France, i. \\ II. p. 182.
-' Ibidem.
'■' Cours d histoire du Canada, t. Il, ]>. 174.
du fait de Cavelier du La Salle, comme L'avail voulu insinuer M. de la Barre, mais du fait des Anglais, qui excitaient secrètement les Iroquois contre nous.
La paix qui régnait alors entre la couronne de France et l'Angleterre des Stuarts, n'empêchait pas les Anglais d'Amérique de nous disputer l'Acadie et la baie d'Hudson, et de nous susciter partout des embarras. Une grande guerre était imminente ; bien heureux si nous n'avions contre nous que les cinq nations iroquoises ! Encore les forces de la colonie étaientelles à peine suffisantes contre le danger de ces Indiens. Le dernier recensement fait en 1079 n'avait donné que le chiffre de 8,500 âmes pour la population du Canada, et ce chiffre avait encore baissé depuis cette époque. Les fonctionnaires de la colonie, convoqués en conseil par le gouverneur, décidèrent qu'il y avait lieu, à raison île l'attitude menaçante des iroquois, de prendre contre eux l'offensive, mais qu'il fallait pour cela des renforts de la métropole. Un écrivit donc au roi pour le supplier d'accorder encore deux ou trois cents soldais et mille ou quinze cents engagés volontaires qui cultiveraient les terres pendant que les habitants seraient sous les armes.
Louis XIV envoya les soldats, mais la demande de nouveaux colons resta sans réponse. « Et pourtant, écrit Garneau, c'était dans le temps même où les Huguenots sollicitaient comme une faveur la permission de venir s'établir en Amérique, promettant de vivre en sujets paisibles à l'ombre du drapeau de leur patrie, qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer... De quel avantage, poursuit le même et judicieux historien, n'eût pas été une émigration laite en niasse et compo-
sée d'hommes riches, éclairés, paisibles, laborieux, comme l'étaienl les Huguenots, pour peupler les bords du Saint-Laurent ou les fertiles plaines de l'Ouest *? Du
moins, ils n'auraient pas porté à l'étranger le secret des manufactures françaises, et enseigné aux autres nations à produire des marchandises qu'elles étaient accoutumées d'aller chercher dans les ports de France. Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux vues exclusives d'un gouvernement armé, par l'alliance des pouvoirs temporel et spirituel, d'une autorité qui ne laissait respirer ni la conscience ni l'intelligence.... Louis XIV, qui avait des myriades de dragons pour massacrerles protestants, qui perdait par sa faute un demi-million de ses sujets, n'eut que deux cents soldats à envoyer à Québec pour protéger une contrée quatre lois [tins vaste que la France, et qui embrassai! la baie d'Hudson, l'Acadie, le Canada, une grande partie du Maine, du Vermont et de la Nouvelle-York avec tonte la vallée du Mississipi ! ' »
Ce n'était pas d'ailleurs que Louis XIV dédaignât la souveraineté du continent américain. A la différence de son triste arrière-petit-lils, Louis XV, qui perdit la Nouvelle-France et les Indes sans en manifester presque un regret, « Louis le Grand » aimait assez sa gloire pour se complaire a la pensée qu'une vaste étendue du Nouveau-Monde obéissait à son empire. Mais il n'avait pas assez, de portée d'esprit pour s'enquérir des meilleurs moyens d'affermir cet empire sur la tète de ses descendants. Il n'aimail pas les progrès lents, et comprenait mal les difficultés que rencontre l'installa-
* Garneau, Hist, du Canada, t. [, pp. 251 et suiv.
lion de familles nouvelles dans un pays nouveau. Le Canada, après l'avoir intéressé, l'ennuyait. Il s'étonnait d'apprendre qu'il y eût encore là quelque chose à faire, que la colonie eût encore besoin d'hommes et de secours *. L'autocrate à courte vue qui ne distinguait pas les peuples derrière les rois, malgré l'avertissement solennel de l'échafaud de Charles Ier, s'étonnait aussi que les colons anglais osassent entreprendre quelque chose contre la Nouvelle-France, quand il était luimême en relations étroites avec son cousin d'Angleterre. Il lit mander à son gouverneur, M. de la Barre, qu'il ne s'inquiétât plus des Anglais, attendu que le colonel Dungan, le commandant de New-York, avait reçu de son souverain l'ordre de vivre en bonne intelligence avec nos colons et de les soutenir au besoin. L'ordre avait été donné, eu effet, mais l'exécution n'y répondit qu'imparfaitement. Les intérêts particuliers des colonies anglaises commençaient à se distinguer des intérêts de la métropole et surtout des volontés d'une dynastie impopulaire. Dungan obéit mollement à ses instructions ou plutôt les méconnut en continuant de négocier secrètement avec les Iroquois pour les soulever contre nous et pour leur faire accepter la souveraineté de l'Angleterre. M. de la Barre cependant montrait une irrésolution sénile qui ne pouvait qu'enhardir ses ennemis. Quand il se décida, en 1084, à ouvrir les hostilités contre les Iroquois, la décision et la vigueur lui firent également défaut. Il conduisit mal la campagne : les maladies et la disette décimèrent sa petite armée, avant qu'elle n'eût atteint l'ennemi. Fina-
1 Lettres de Louis XIV et de Colbert en 1074 et 1676.
Lement, il consentit à négocier avec les [roquois dans des conditions humiliantes puni- noire drapeau ' : il livrait presque à leurs représailles no* fidèles alliés,
les Illinois.
Ce fut de toutes parts un juste concerl de récriminations contre l'incapable gouverneur. Le roi le rappela et le remplaça par le maniais de Denonville, colonel de dragons, dont le gouvernement montra presque autant d'incapacité, jointe à plus de cruauté. Jl amenait de France 5 ou 600 hommes de troupe, et il avait la parole de M. de Seignelay pour un prochain et plus considérable renfort. Le nouveau gouverneur avait dans ses instructions de s'assurer, bon gré mal gré, la possession de la baie d'Hudsonoù les Anglais s'étaient emparés de quelques postes appartenant à la Compagnie de la baie du Nord. Un capitaine énergique, le chevalier de Troyes fut mis à la tète d'une petite troupe d'hommes résolus, parmi lesquels se trouvaient Lemoine d'iberville et deux de ses frères, de cette glorieuse famille des Lemoine, dont tous les membres firent preuve de bravoure et rendirent à la France coloniale du XVIIe et du XVI110 siècle les services les plus signalés. Le voyage n'était pas facile par terre entre Québec et la baied'Hudson : il fallait parcourir plus de deux cents lieues sur la neige et par un froid très vif (on était au mois de mars 1686), avant d'arriver au premier poste anglais. La marche dura jusqu'au 20 juin, à travers des difficultés et des fatigues qui eussent arrêté des hommes moins bien trempés. Arrivés
1 Lire dons La Hontan (7e lettre), le fier discours <\ue l'orateur des [roquois, surnommé la Grangula, adressa à M. de la Barre, qui ta.i1 allé à Niagara pour traiter de la paix.
LA NOUVELLE FRANCE d.Ti
enfin devant le fort de Monsipr, nos hommes qui n'étaient en tout qu'une centaine, soldats et Canadiens volontaires, donnèrent l'assaut avec tant de vigueur que la petite garnison anglaise se rendit presque sans coup férir. On trouva dans le fort douze canons, avec quantité de poudre et de plomb. De Monsipi, la petite troupe se rendil au fort Rupert, situéà quarante lieues plus loin, sur la haie de Saint-James. Un petit bâtiment monté par quinze hommes, stationnait en face du fort. D'Iberville, avec huit compagnons, embarqués dans deux canots d'écorce, leur porta sommation de se rendre, ce que les Anglais firent, sous la condition d'avoir la vie sauve; pendant ce temps, de Troyes enfonçait les portes du fort et s'en rendait maître. Le même succès suivit nos soldats dans leur expédition contre le fort Quitquitchouane ou Albany. Le commandant anglais, dès les premiers coups de feu, envoya un parlementaire et rendit la place.
La Compagnie anglaise perdit, dans cette courte campagne, tous ses établissements de la baie d'Hudson, à l'exception du fort Nelson, situé à quelques centaines de milles au nord d' Albany, et pour un temps nous restâmes les maîtres de tous ces parages. Lorsque ces nouvelles parvinrent en Angleterre, l'opinion publique en fut fort excitée contre le gouvernement de Jacques II, qu'on accusait de trahir les intérêts nationaux, par faiblesse pour son allié catholique, Louis XIV.
Il est certain, en effet, qu'une étroite alliance existait entre les deux monarques. On en put voir une preuve dans le rappel, parle roi Jacques II, du colonel iUmgan qui ne cessait d'exciter en sous-main les Indiens
contre nous. Le chevalier Andros te remplaça, mais ce changement n'empêcha |>;is les hostilités de continuer entre 1rs Français el les liihus iroquoises. Un actede déloyauté de la pari de notre gouverneur avait donné à ces dernières un juste sujet de colère contre nous. Louis XIV avait écrit à M. de Denonville pour lui demander « de faire tout son possible pour faire un grand uombre de prisonniers de guerre parmi les Troquois et les faire ensuite passer en France, ces sauvages qui sont forts et robustes devant servir utilement sur sesgalères ». Pour satisfaire à cette réquisition, M. de Denonville imagina un véritable guet-apens. Avant même que la guerre lût déclarée, il attira, sous le prétexte d'un festin, les principaux chefs iroquois à (!ataracoui, les lil prisonniers et les envoya en France à destination du bagne de Marseille. Laguerrequi s'en suivit fut atroce de part et d'autre. M. de Denonville brûla les villages des Iroquois et ravagea leur pays, mais il leur tua peu de monde. Les Iroquois, de leur ci'ilé, nous Cirent beaucoup de mal en harcelant continuellement nos troupes et nos campements. Une épidémie qui fondit sur la colonie en 1087 et qui emporta en particulier toute la garnison du fort Niagara, contribua encore à abaisser le moral des soldats et des habitants. Les Iroquois en devinrent plus audacieux. Ils attaquèrent àl'improviste le fort Chambly et, repousses là, dirigèrent leur effort contre le fort Cataracoui où ils enlevèrent trois soldats et une jeune fille. Mais de tous les coups de ces sauvages, leplus funeste futporté les 4 et 5 août 1689. A celle date, quinze cents Iroquois firent une descente dans l'île de Montréal} surprirent, pendant la nuit, le village de La Chine, à trois lieues
de Montréal, y mirent tout à feu et à sang, et firent périr dans les plus affreuses tortures plus de deuxcents personnes. Après cet horrible massacre, ils parcoururent l'île, venant jusque sousle feu des canons de Montréal et commettant partout les mêmes brigandages. M. de Denonville, enfermé dans Montréal, était hors d'état de repoussercette horde. Il lui fallut attendre que, suffisamment repue de carnage, elle reprit d'ellemême le chemin de ses cantons, ce qui n'arriva que vers le milieu d'octobre 1689. ♦
Les Iroquois n'étaient si hardis que parce qu'ils se sentaient appuyés par les Anglais qui leurs fournissaient, autant qu'ils en voulaient, de la poudre et des armes. Aussi était-il évident que le champ de bataille allait s'élargir et que la guerre serait désormais entre la Nouvelle-France et les colonies de la Nouvelle-York et de la Nouvelle-Angleterre. Le traité de « neutralité » que Louis XIV avait signé avec Jacques II (1687) et qui interdisait à chacune des parties contractantes d'intervenir dans les querelles que l'autre pourrait avoir avec les indigènes, était resté lettre morte, du temps même de Jacques II et du gouverneur Andros, qui pourtant s'était fait fort de tenir la main à son exécution et de réprimer les velléités républicaines des Puritains de la Nouvelle-Angleterre. Sous prétexte d'empêcher les conflits, Andros se chargea de tracer lui-même la ligne de démarcation entre les possessions du roi de France et celles du roi d'Angleterre, puis décidant de son propre arbitre que l'habitation et les terres du Français Saint-Castin se trouvaient dans la limite des possessions anglaises, il monta lui-même sur
unefrégateetalladétruireleforl et l'habitation de Saint- Castin.Enconséquencedeoes\iolationsmultipliéesdela foi du traité, M. de Callières, gouverneur de Montréal, avaitété envoyée Versailles aiin d'exposer au ministère les raisons de toute nature qui nous mettaient dans la nécessité de combattre et -, si possible, d'abattre la puissance anglaise en Amérique. M. de Gallièresse faisail fort, avec treize cents soldats et trois coûts Canadiens, d'aller prendre Manhatte (New- York), Orange et les autres habitations de la Nouvelle-York. « Cette conquête, disait le mémoire qu'il soumit à Louis XIV, rendioit le roi maître d'un des plus beaux ports de l'Amérique, où l'on peut aller en tout temps, et d'un très beau pays sous un climat doux et fertile. On m'opposera le traité de neutralité; mais d'abord les Anglois font violé les premiers... En second lieu il Tant observer que cette colonie étanl actuellemenl toute remplie de Hollandois sur lesquels les Anglois l'ont conquise, ses habitants obéiront au prince d'Orange et forceront le gouverneur. Ainsi il faut les prévenir. Cependant, si on veut différerjusqu'à ce qu'on soit, en guerre ouverte avec lesAnglois, il faut se préparer pour le mois de juin prochain. »
Louis XI V aeueillit favorablement les vues de ce mémoire ; d'ailleurs les événements, plus forts que sa volonté, vinrent bientôt couper toute autre issue que • elle de la guerre. Jacques II, par son esprit d'absolutisme et par ses tendances catholiques, s'était aliéné l'esprit de la grande masse du peuple anglais. La révolution de 1688, qui lui enleva son trône et le donna à Guillaume d'Orange, irrita profondément Louis XIV et Ja coalition qui se formaensui te entre l'Luropeonlière,
moins les Turcs, contre le « Roi-Soleil », menaça la France d'un des plus grands dangers qu'elle eût encore courus. La déclaration de guerre à la France publiée le 7 mai 1689 excita un grand enthousiasme en Angleterre, où l'on reprochait entr'autres choses aux Français de s'être emparés do la baie d'Hudson et d'avoir empiété sur les pêcheries anglaises de Terre-Neuve. L'enthousiasme fut plus vif encore, si possible, dans la Nouvelle-Angleterre, où, dès la première nouvelle de la Révolution, on arrêta Andros et les membres «If son conseil, ainsi qu'à New- York, où les anciens dissentiments entre Anglais et Hollandais se trouvèrent subitement effacés par l'avènement d'un prince qui représentait à la fois les deux nations. La Nouvelle-France pouvait s'attendre à recevoir durement le contre-coup de ces événements. Louis XIV, comprenant qu'une situation si critique demandait un homme d'une énergie peu commune, avait déjà décidé de remplacer M. de Denonvilleet de renvoyer au Canada AL de Frontenac, à qui il lui seulement recommandé d'être plus retenu que la première fois dans ses rapports avec le clergé. On ne pouvait assurément faire un meilleur choix pour les circonstances où allait entrer la colonie, que celui de ce ferme et vaillant homme de guerre. Frontenac débarqua le 22 novembre 1689, aux acclamations des habitants, sur cette terre du Canada qu'il avait quittée sept années auparavant et qu'il retrouvait toute fumante encore du sang de tant de colons massacrés, de tant d'incendies et de ruines.
Avant de raconter les luttes qui suivirent, il convient de revenir un peu en arrière pour reprendre, où
nous L'avons laissée, l'histoire de l'Acadie qui se développai parallèlement à celle du Ganada propreraenl dil ; cela oous permettra de f.iiiv le compte de l;i population de l'ensemble de la Nouvelle-France et de calculer les ressources qu'elle pouvait offrir en vue delà guerre imminente.
L'Acadie, conformément aux stipulations du traité de Bréda, avait été restituée aux Français et le major de Grandfontaiue en avait repris solennellement possession en l'année 1070. Le gouvernement confié à M. de Grandfontaine comprenait une vaste région, grande comme la moitié de la France et s'étendant du fleuve Kennebeck jusqu'au promontoire de Gaspé. Les postes principaux étaient à Passamacadie, Pentagoët,Jemsek, Miramichy, Népisiguy, Ghédabouctou, La Ilève, le Gap Salile cl Port-Royal ; mais de tous ces établissements, Port-Royal, le Gap Sable et La Ilève étaient les seulsoù il se trouvât une population européenne sérieusement établie avec des femmes, des enfants et des cultures. Le toul nedépassait pas 440 habitants en 1674. Partout ailleurs on ne rencontrait que des forts plus ou moins considérables avec des magasins1. La cour avait promis des renforts d'émigrants ; mais les faits ne répondirent pas aux promesses et c'est tout au plus si, de 107(1 à 107'.), il s'établit de 40 à 50 colons nouveaux en Acadie, presque tous célibataires, mais dont plusieurs se marièrent dans le pays2. Talon projeta un instant de visiter cette contrée, mais il retourna en France avant d'avoir pu exécuter son dessein, et le gouvernement cessa de s'occuper de ce pays pendant près de vingt ans!
i Rameau. Une colonie féodale, p. 123.
ïlbid.p. 12&
LA NOUVELLE FEANOE 139
Avec un chiffre de population si exigu, iletail dilïicile que l'œuvre de la colonisation é'étêhdît. Au lieu qu'au Canada presque toutes les seigneuries se formèrent immédiatement sur ]o modèle des seigneuries Féodales de l'Europe, avec un manoir entouré de tenanciers établis sur leurs arrière-fiefs ou fermes censives, il n'y eut longtemps, en Acadie, que la seigneurie de Port-Royal, possédée par les Le Borgne, qui correspondit à ce modèle. Des efforts furent faits, pourtant, non sans succès, pour créer quelques autres seigneuries agricoles en divers points de l'Acadie. M. Rameau signale les Mius d'Entremont, du Gap Salile, qui, d>s le principe, s'attachèrent à avoir quelques bestiaux et des cultures; Leneuf de La Vallière, qui amena du Canada dans son fief de Beaubassin, au fond de la Baie-Française, des engagés et quelques familles; enfin quelques années plus tard, les tenanciers de Port-Royal, de concert avec leur seigneur, envoyèrent un essaim de leurs enfants peupler certains cantons situés au nord de cette place, autour du bassin des Mines, où se formèrent de nouvelles seigneuries terriennes.
Avec un courant constant d'émigration, ces établissements agricoles eussent pu se multiplier ainsi à l'infini, sur une terre fertile malgré la froidure de ses hivers, et que la charrue des laboureurs entamait pour la [uemière fois. Malheureusement, les colons manquant pour les fiefs que M. de Crandfontaine avait distribués largement à ses anciens compagnons d'armes qui l'avaient suivi en Acadie, ceux-ci furent amenés par la forée des circonstances, à chercher dans leurs fiefs autre chose que les produits agricoles, les redevances
féodales el la création d'un apanage pour leurs descendants. La traite des fourrures offrant la perspective de bénéfices plus aisés et plus prochains, chacune de ces nouvelles « chàtellenies » de la forêt forma une sorte de comptoir où l'on échangeait les pelleteries rapportées par les Indiens contre les marchandises européennes à leur usage. Vivant eux-mêmes isolés, avec un très petit nombre d'engagés européens, aumlieu dos Indiens, ces gentilshommes des bois se rapprochèrent de ceux-ci par un régime de vie demi-civilisé, demi-barbare, s'en tirent aimer par leur bonne humeur sans morgue, estimer par leur bravoure intrépide, et conquirent, sur les tribus voisines, une puissante influence. Michelet parle avec enthousiasme des alliances do nos aventuriers français, do nos coureurs des bois, avec los indigènes: « Ils n'avaient, dit-il, ni l'orgueil ni l'exclusivisme île l'Anglais, qui no comprend que son anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres, avares, du segnor espagnol, son sérail et <rs négrillons. Libertins près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins el de galanterie. Tls voulaient plaire, charmaient et la lille et le père, les frères, dont ils étaient los hardis compagnons de chasse. La tribu accueillait volontiers les fruits de ces amours, des métis d'une vaillante race. Notre émigranl français, roturier en Europe, simple paysan môme, était noble là-bas; 11 épousait telle fille de chef, parfois devenait chef lui-même... Un petit nombre de Français eût pu créer ainsi un grand empire colonial, un grand empire métis, en se greffant par mariages sur le peuple indigène, le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eûl sauvé et transformé la
race de l'Amérique, que lemépris sauvage des Anglais a exterminée. Ils ont fait une nouvelle Europe, c'est vrai, mais supprimé l'Amérique elle-même, anéanti le genius loti. Ce qu'il y aurait eu de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation a péri [tour toujours. Crime contre Dieu, contre nature ' !... »
L'un des types les plus remarquables de ces « capitaines de sauvages », suivant le nom qu'on donna à ces hôtes aventureux de la foret, l'ut le capitaine de Saint-Castin, nommé plus haut. Vincent, baron de Saint- Gastin, était des environs d'Oloron, dans le pays basque. Il avait servi, avec M. de (irandfontaine, dans le régiment de Carignan, et était venu du Canada avec lui. « Leste et vigoureux comme tous les Basques, il était doué d'une de ces natures vives et fougueuses qui, sans agitation et sans imprévu, ne connaissent pas de plaisir ; il était expert dans tous les exercices du corps, âpre à la fatigue, plein de sang-froid dans le danger et d'un grand esprit de ressources dans le besoin -. » Dès sa première entrevue avec les Abénakis, la tribu indienne qui vivait sur les rives du lvennébec, son air déterminé, sa mine franche et sa bonne tournure les séduisirent, et dès ce jour, quelques-uns d'entre eux se donnèrent à lui corps et àme et s'attachèrent à ses pas comme le chien à ceux de son maître. Lui, de son côté, se plut, dès l'abord, au milieu de ces sauvages admirateurs et, son sang s'allumant à la pensée des expéditions extraordinaires qu'il pouvait combiner avec ces alliés sauvages et résolus, il songea à se fixer au milieu de
1 Michelet, Hist. de France, t. XVII, p. 180.
2 Rameau, p. 118.
ces tribus ci à se faire agréer d'elles connue leur chef.
Le poste de Pentagoët, dont M. de Grandfontaine
lui confia le commandement, étail à proximité de leurs
cantons. Leurs montagnes, d'autre part, dominaient
les colonies anglaises, Fournissant de toutes parts des embuscades redoutables durant la lutte, des abris assurés en cas de retraite, des sorties multipliées sur les établissements du Massaehussets, du Gonnecticut et du New-I [ampshire '. Saint-Castin se fortifia dans cette position avantageuse, et le mariage qu'il contracta avec la fille d'un chef indien le constitua le véritable souverain de tous les Abénakis. D'autres capitaines de sauvages, Enaud, de Népisigny, un des d'Entremont, Denys, de Miramichi, imitèrent son exemple el ne crurent pas se déshonorer en épousant des lil les indiennes. « Il ne si' passait pas d'année sans que chacun des capitaines ne lit, dans son quartier, une grande distri billion de présents aux guerriers des tribus, tant en son nom qu'au nom du roi de France; ils les réunissaient alors dans de grands festins, où assistaient souv.'ul des officiers français. Les viandes qu'on y servait étaient entassées dans de grandes chaudières à la manière indienne; [tendant plusieurs jours, les récits de chasse et de combats, les danses sauvages, y étaient entremêlés de force rasades d' eau- de- feu. Ces réjouissances grossières servaient de prélude aux expéditions de chasse et de guerre, quand les capitaines de sauvages, ces seigneurs fauves habillés de peaux de bêtes, rassemblaient leurs vassaux indiens, sui la réquisition des gouverneurs français2. »
i Rameau.
- Rameau, p. 195.
Les capitaines de sauvages, en effet, quels que lussent leurs instincts d'indépendance, ne pensèrent jamais à manquer à l'allégeance qu'ils devaient à la couronne de France et vécurent toujours en bonne intelligence avec les gouverneurs de l'Acadie. Ceux-ci se succédaient depuis la mort de M. de (îrandfontaine assez rapidement, sans apporter de nouvelles ressources à la colonie et sans réussir même à la protéger contre les attaques des « flibustiers » qui, en 1079, dévastèrent les habitations de la côte.
Les uns après les autres, tous ces gouverneurs — MM. de Chambly, de Soulanges, de La Vallière, Perrot (l'ancien gouverneur de Montréal) et de Menneval — harcelaient le ministère de demandes et de plaintes sans jamais réussir à secouer l'inertie du ministre.
Délaissée comme l'était l'Acadie, il n'est pas surprenant qu'elle apparût aux colonies anglaises comme une proie facile à saisir. Celles-ci n'avaient cessé de se développer depuis leur fondation, et tandis qu'à l'époque où nous sommes arrivés, la population de la Nouvelle-France (Canada et Acadie réunis) atteignait à peine K3,000 âmes (dont 1,000 environ pour l'Acadie), celle des colonies anglaises dépassait déjà les deux cent mille.
On eût pu suppléer sans doute à cette disproportion numérique, en entretenant dans nos colonies des forces militaires considérables, mais la France, toujours absorbée par sa politique trop exclusivement continentale, n'envoyait en Amérique que de faibles détachements ; c'est à peine si, à la (in du XVIIe siècle, il se trouvait 500 soldats réguliers, tant au Canada qu'en Acadie1. 1 Rameau.
1 ii HISTOIRE DU CANADA
La vraie force de la Nouvelle-France étail dans les bras de ses enfants. Dans les conditions particulières où ils s'étaienl trouvés transplantés, obligés de lutter à la fois contre la nature vierge et Froide «lu Nord et contre les hommes, toujours exposés aux surprise-. aux agressions des sauvages, ces paysans de la Normandie, du Perche, de la Saintonge, devenus trappeurs, Itùclierons, coureurs des bois, et grands chasseurs en toute saison, maniaient aussi bien le fusil que la charrue. Le vieux sang des Gaulois et <U^ Scandinaves normands s'était réveillé en eux : Ions ces colons étaienl soldats-nés, et se battaient aussi volontiers contre l'Anglais que contre le loup ou le daim de leurs forêts. S'ils eussent été appuyés des Iroquois, comme ils l'étaient de la plupart des autres tribus indiennes, ils eussent été invincibles. Tels quels, et malgré J'inlériorité de leur nombre, ils étaient pour les eoloniesanglaises des voisins incommodes etdes ennemis redouta-; Mes. On le vit bien au succès des. campagnes suivantes.
M. de Frontenac. employa l'hiver de 1689-1690 à des négociations avec les Iroquois qui n'aboutirent pas et à des préparatifs de guerre contre les établissements de la Nouvelle-Angleterre. Il divisa sa petite armée en trois corps; l'un, formé à Montréal et placé sous les ordres de MM. d'Ailleboust et Lemoine de Sainte- Hélène, comptait cent-quatorze Français et quatrevingt-treize Indiens; un autre, levé à Québec et commandé par M. de Portneuf, se composait de cinquante Français et d'une soixantaine de sauvages; le troisième, formé aux Trois-liivièi es sous Hertel ne comptait en tout qu'une cinquantaine d'hommes, dont moitié de Français.
LA NOUVELLE FRANCE I ï~»
Le premier de ces corps avail puni' objectif Orange (aujourd'hui Albany), dans la Nouvelle- York ; mais l'entreprise de prendre cette ville était si audacieuse Hue les sauvages relu surent de marcher, et L'on se rabattit sur le bourg vuisin de Gorlar (aujourd'hui Schenectady), donl l'enceinte renfermait 80 maisons. Les habitants taisant mauvaise garde turent surpris pend, ml. la nuit et massacrés sans pitié par les sauvages, sous couleur de représailles de l'affaire de Lachine. Une soixantaine de personnes seulement, parmi lesquelles le commandant de la place, dont la femme avait autrefois généreusement traité des prisonniers français, purent obtenirgrâce de leur vie; encore beaucoup de ces malheureux chassés de leurs maisons qui lurent livrées aux flammes, périrent-ils de froid dans les bois avant d'avoir pu gagner Alhany.
Pendant que ces faits se passaient, M. de llertel conduisait sa troupe â travers les forets du New-Hampshire, s'emparait d'un village de la côte, Salmon-Falls (prés de la ville actuelle de Portsmouth) et mettait en déroute, au passage d'un pont, un corps de deux cents Anglais envoyé pour couper sa retraite.
Le troisième corps, sous AI. de Portneuf, pénétra dans le .Maine et , après trois mois de marche au cojur de l'hiver, rejoignit Saint-Castin et ses Ahénakis, non loin de Falmouth, sur la baie de Casco, à plus de cent lieues de son point de départ. Les Anglais avaient construit en ces parages, à l'embouchure du Kennébee, un fort assez important entouré de quatre fortins. La garnison comptait 70 hommes, pourvus de 8 canons. Portneuf et Saint-Castin attaquèrent résolument ces
1 î'» HISTOIRE DU CANADA
fortifications, et, le 20 mai, les Anglais furenl ol>]i-t'-s • le capituler; on enleva les canons et tout le butin; les forts furent brûlés et détruits, ainsi que toutes les maisons à deux lieues à la ronde, et les soldats ennemis faits prisonniers avec tous les habitants, y compris les femmes el les enfants.
Ces hardies excursions, suivies de ces succès sanglants, jetèrent à la l'ois l'effroi et la colère.1 dans les colonies anglaises. Toute autre pensée fut subordonnée au désir d'une éclatante vengeance. Faisant trêve aux querelles de partis qui divisaient alors les colonies, on décida d'organiser une aimée de trois mille hommes, tant Anglais qu'Iroquois, placée sous le général Winthrop, et il fut convenu que celle armée marcherail contre Montréal, par le lac Champlain, tandis qu'une Hotte, sortie de Boston, pénétrerait dans le Saint-Laurent et irai! mettre le siège "levant Québec.
L'escadre, composée de trente-cinq vaisseaux et portant deux mille hommes de troupe, fut placée sous les ordres d'un homme nouveau, William Phipps, qui avait été charpentier avant d'être marin. Suivant ses instructions, elle s'arrêta d'abord devant les établissements français de l'Acadie. Phipps s'empara de Port- Royal, qui ne pouvait opposer une résistance sérieuse et emmena comme prisonniers le gouverneur, M. de Menneval, ainsi qu'une quarantaine de soldats et deux prêtres. Chédabouctou où commandait le lieutenant Montorgueil, lui offrit plus de résistance. Une poignée de Français réunie dans ce forl repoussa ses sommations, résista à une attaque de vive force, et finalement obtint des conditions <\c reddition fort honorables. Montorgueil sortit à la tête de ses quatorze soldats avec
armes et bagages, et lut conduit à Plaisance, dans l'île de Terre-Neuve (1690).
Os expéditions partielles contre l'Acadie avaient retardé les mouvements de Phipps, si bien que l'automne était déjà commencé quand la flotte anglaise entra dans le fleuve Saint-Laurent où elle comptait opérer de concert avec les troupes du général Winthrop qui devait, d'après les calculs de Phipps, se trouver à ce moment devant Montréal.
Obligé de faire face, avec des troupes insuffisantes, à deux grands périls à la l'ois, M. de Frontenac avait d'abord couru au plus pressé. A la première nouvelle Ac^ mouvements de Winthrop, il avait rassemblé en hâte à la Prairie de la Madeleine les troupes, les milices canadiennes et quelques Indiens, en tout douze cents hommes, avec lesquels il était résolu à barrer le chemin aux Anglais venant de New-York. Mais ceux-ci n'arrivèrent pas jusqu'à lui. Une épidémie de petite vérole qui exerça ses ravages dans l'armée de Winthrop et lit périr en quelques jours plus de trois cents hommes, amena l'armée à se débander, (les Iroquois accusant les Anglais de les avoir empoisonnés,) et fit échouer l'expédition. Le P. Charlevoix imagine une autre explication de la retraite des Iroquois :
« Pour moi, dit-il, je suis persuadé que dans les motifs de cette retraite, il entra beaucoup de celte politique qui consiste en ce qu'ils ne veulent pas qu'aucune des deux nations européennes entre lesquelles leur pays est situé, prenne une trop grande supériorité sur l'autre , persuadés qu'ils en seroient bientôt les victimes. »
Sur ces entrefaites, et ne sachant encore à quo
attribuer le retard des ennemis qu'il attendait,M. de Frontenac reçut avis des mouvements de la flotte de Phipps; il se hâta d'accourir au secours de Québec el de s'y enfermer avec tout ce qu'il pul réunir d'hommes en (Mat de porter les armes. Le l<> octobre lii'.'O, un parlementaire envoyé par Phipps vint sommer avec hauteur Ja ville de se rendre. .M. de Frontenac annonça fièrement qu'il répondrail par la bouche de ses canons et, le parlementaire renvoyé, le feu s'ouvrit de pari et (l'autre avec une égale vigueur. Le premier coup de canon des Français abattit le pavillon amiral <[iie quelques Canadiens allèrent prendre à la nage sous le l'eu <\c> vaisseaux. Le surlendemain 18 octobre, les chaloupes anglaises débarquèrent quinze cents soldais, commandés par le major Whalley. Al. de Frontenac envoya contre eux un détachement de trois cents hommes pris dans les milices de Montréal el de Trois- Rivières, auxquels s'étaient joints quelques volontaires de Beauport. Les Français embusqués en tirailleurs dans les rochers et les bois environnants dirigèrent contre les troupes anglaises une fusillade bien nourrie qui leur lit (''prouver i\r< pertes cruelles, et les vraisseaux de Phipps qui, dans le même temps, s'approchaient de la ville pour la bombarder ne turent pas moins maltraités par le tir des canons de la place que dirigeait Lemoine de Saint Hélène. Les Anglais ne s'étaient pas attendus à une résistance aussi solide. Au bout de sept jours, la poudre et les provisions se faisant plus rares et le froid du Nord faisant sentir très vivement ses premières rigueurs, ils tinrent un conseil de guerre etdécidèrenl d'abandonner le siège. Les troupes <\r terre se rembarquèrent donc el dans leur hâte lais-
f.A NOUVELLE FRANCE I fc9
sèrent à terre leur artillerie: cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre, et cinquante boulets. Les volontaires de Beaupré et de Beauport s'en saisirent et les défendirent contre plusieurs compagnies envoyées de la Hotte pour les reprendre. Ces braves étaient de simples cultivateurs conduits par l'un d'eux, le sieur Carré, el ;"i qui s'étaienl joints quarante écoliers du séminaire de Saint-Joachim. (.'es jeunes gens, tous accoutumés ;'i manier le fusil, s'acquittèrent si bien de leur devoir que M. de Frontenac leur donna une des pièces de canons enlevées aux Anglais: une autre lui remise au sieur Carré el à ses miliciens l. Pliipps avait perdu, dans celte campagne de huit jours, près, de six cents hommes. Dans son retour à Boston, sa flotte fui en outre maltraitée par les éléments; neuf de bâtiments se perdirenl avec leurs équipages.
On imagine aisément la joie que (die retraite causa ,'i Québec et dans toul le Canada. L'écho ^cn répercuta en France où Louis XIV lit frapperune médaille pour célébrer l'événement. Coïncidant avec la victoire navale de Bévéziers remportée par Tourville sur les flottes anglaise et hollandaise réunies dans la Manche (1690) cl qui obligea l'Angleterre ;'i concentrer toutes ses forces eu Europe, la délivrance île Québec assurait la sécurité i\v< possessions françaises en Amérique. Une attaque qu'un parti d'Anglais unis aux Iroquois tenta encore contre Montréal, l'année suivante, se termina par un combat dans la prairie de la Madeleine où l'avantage fut encore du côté des nôtres(. A partir de ce moment le Canada proprement dit put respirer et pour longtemps.
Toutefois, l'état de guerre durant toujours entre les
1 Ferland. t. II. p. -227.
deux métropoles, nos colonies passèrent bientôl de la défensive à l'offensive. Peu de jours après la prise de Port-Royal d'Aoadie par les Anglais, le sieur Perrot, lieutenant de M. de Menneval, aidé du commissaire de
marine Desgouttins, s'était mis à la tôte de quelques hommes pour attaquer la petite garnison que les Anglais avaient laissée dans la place et il avait réussi aies en expulser. Dix jours après cet exploit, arriva un navire français, monté par M. de Villebon, successeur de &f dp Menneval ; 'mais ayant constaté l'état de délabrement du misérable iortin de Port-Royal, M. de Villebon se retira au fort de Jemsek, sur le fleuve St-Jean, avec les quelques soldats dont il pouvait disposer; les colons restèrent seuls dans leurs fermes éparses, prêts à se réfugier dans les bois à la première alerte l. Le nouveau gouverneur s'établit donc à Jemsek et, malgré l'extrême médiocrité de ses ressources, il parvint à faire subir d'assez grands dommages aux Anglais, en attirant vers son refuge, dans la rivière Saint-Jean, un certain nombre de corsaires qui firent la course sur les bâtiments delà Nouvelle-Angleterre. Nous connaissons les noms de plusieurs d'entre-eux, tels que Robineau, de Nantes, François Guyon et Pierre Maisonnat, dit Baptiste, le plus redoutable de tous; ces corsaires allaient de temps à autre se ravitailler à Port-Royal et aux Mines, d'où ils rapportaient aussi des vivres à Villebon, car autour de Jemsek, il n'y avait à vrai dire, ni fermes ni bestiaux; plusieurs fois mêmeils recrutèrent des bommes pour leurs équipages dans les familles acadiennes "2.
1 Rameau. — Ferland.
2 Ibid.
En 1094, M. de Villieu, neveu du seigneur d!e Beaubassin, tenta une expédition contre Pemaquid, forl anglais situé, dans le Maine, au sud de Pentagoët. Les colons anglais perdirent, dans cette affaire, 104morts,
21 prisonniers et 60 fermes qui lurent brûlées. Villieu retourna à Montréal avec son butin, ayant parcouru en moins de deux mois *2.")(l lieues à travers les forêts sauvages et montagneuses qui séparaient le Canada de la Nouvelle-Angleterre. L'année suivante (1695J il reparut encore sur ces côtes, de concert avec Lemoine d'Hierville, et captura les milices anglaises qu'on avait envoyées, sous les ordres de Chubb, pour protéger la contrée '.
Tels étaient les dommages causés par les expéditions et par les entreprises des corsaires au commerce de Boston et des colonies voisines que les « Yankees », ainsi qu'on commençait à appeler les colons de la Nouvelle-Angleterre, organisèrent, en 1606, une expédition maritime, dans le but d'enlever aux corsaires leur port de refuge, en détruisant le fort de Villebon. Le commandement fut donné au colonel Church,le plus habile officier des colonies anglaises, le seul même, à dire vrai, qui entendit réellement cette guerre spéciale de partisans que les Français pratiquaient avec tant de succès; avant d'attaquer Villebon, il se porta dans le fond de la baie Française (actuellement baie de Fundy) et opéra une descente subite dans l'habitation récente de Beaubassin. La population, en voyant arriver les navires, s'était enfuie dans les bois et dans les fermes éloignées de la mer; Church resta en ce quartier neuf
1 Williamson, Hist. du Maine. — Beamish. — Rameau.
L52 HISTOIRE l'I CANADA
jours, pillant tout ce qu'il put atteindre, buant les bestiaux, brûlant les églises et les maisons, mais il ne put saisir qu'un très petit nombre de prisonniers. Il remit alors à la voile et arriva le 48 octobre 1696, devant Jem-
ïek OÙ il débarqua avec 6<HI hommes. Mais Villebon était sur ses gardesi Il recul très chaudemenl l'attaque des Anglais, et ceux-ci furent obligésde Rerembarquer le 20 octobre, après avoir eu huit hommes tués el dixsept blessés, dont cinq officiers. Cette défense avail été utilemenl secondée par le corsaire Baptiste embossé sous le canon de Jemsek. Aussitôt après le dépari de l'ennemi, ce dernier se rendit à Port-Pioyal afin d'y renouveler les approvisionements du fort. Quant à Villebon, il répara les dommages qu'avaient causés dans son fort l'artillerie anglaise, el resta désormais sans rire inquiété jusqu'à la paix de [lyswick '.
Mais les conflitsde la France et de l'Angleterre avaient encore deux autres théâtres en Amérique. L'île de Terre-Neuve, le territoire de la haie d'Hudson étaient également revendiqués par les deux pays qui y invoquaient concurremment les droits du premier occupant.
A Terre-Neuve, le principal siège des pêcheries françaises était à Plaisance, où les Français avaient fondé un poste, au fond d'une baie de plus de dix-huit lieues de profondeur, défendue par un fort placé sur un rocher de plus de cent pieds de haut. Les Anglais de leur côté occupaient tout le nord-ouest de l'île avec St-Jean pour chef-lieu. Leur commerce dans ces parages s'élevait déjà, au temps où nous sonmes arrivés, à 17 millions de francs par année - et menaçait de s'étendre en-
i Rameau, Une colonie féodale, p. "Joe.. -' Garneau.
core. En vue de chasser les Français <le l'île, une esradre anglaise de cinq vaisseaux, sous l'amiral Williams, vint attaquer Plaisance vers la mi-septembre 1692. Le gouverneur, M. de Brouillan, quoiqu'il n'eût qu'une arnison de cinquante hommes, fit si bonne contenance qu'il resta le maître de la place. La Hontan qui se trouvait à Plaisance à ce moment ol qui pril le commandement de soixante matelots basques pour empêcher le débarquement des Anglais, raconte que ceux-ci crurent avoir affaire à des forces de beaucoup supérieures et jugèrent prudent d'appareiller pour la retraite1. Quatre ans plus tard, ce fut au tour des Français de prendre l'offensive. D'Iberville, après la prise du fort Pemaquid, était venu d'Acadie pour concourir avec M. de Brouillan aux opérations projetées contrelesétablissements anglais de Terre-Neuve. Pendant que Brouillan prenait la voie de mer, d'Iberville, avec ses Canadiens, suivait celle déterre; on se réunil dans la baie de Toulle, d'où l'on marcha sur la ville anglaise, culbutant et dispersant tout ce qui s'opposait au passage. Deux des forts qui protégeaient la ville tombèrent au pouvoir des assaillants. 11 nen restait plus qu'un troisième en mauvais état. Le gouverneur anglais de Saint-Jean, honnête et paisible marchand élu par les pécheurs de la ville, menacé d'un assaut, se rendit à la condition qu'on transportai la population en Angleterre ou à Bonneviste. Les fortifications furent rasées el la ville réduite en cendres -.
Après cette conquête, le gouverneur de Brouillan retourna à Plaisance ; mais d'Iberville continua les opé
i Voyages de La Hontan. t. 1er, p. 245. Edition de 1704. La Haye. - Garneau, t. 1er, p. 345.
rationsen plein liiver, et, malgré les rigueurs de la saison, uneeampagne de <I(mix mois, faite sur la neige, raquettes aux pif ds, par des chemins impraticables el par \'2~> hommes chargés de leurs armes, de leurs munitionset de leur vivres, rendit la France maîtresse de tousles postes el de Ions les établissements de l'île. Le fort de Bonneviste et l'île de Carbonnière inabordables en hiver restèrent seuls aux mains des Anglais. Deux eents Anglais tués et sept cents prisonniers, tel fut le bilan de cette hardie expédition.
D'Iberville se préparait à aller attaquer les deux derniers postes des Anglais lorsque, au mois de mai 1 < >'. »7 , une escadre de cinq vaisseaux arriva de France sous les ordres de M. de Serigny et vint mouiller à Plaisance. Elle apportait à d'Iberville l'ordre de conduire uneautre expédition dans la baie d'Hudson, où les Anglais avaient repris le fort. Bourbon ou Nelson.
Obéissant à ces instructions, d'Iberville partit, le S juillet, de Terre-Neuve avec trois vaisseaux et un brigantin, et arriva, le 3 août, dans la baie d'Hudson. « Les glaces, raconte-t-il lui-même, poussées par les courants, nous poussèrent si fort qu'elles écrasèrent le brigantin, sans qu'on put sauver rien que l'équipage.» Les trois vaisseaux furent bloqués par lesglac.es du :» au 28 août, puis séparés les uns des autres; tous ('prouvèrent des avaries considérables. La mer étant enfin devenue libre, d'Iberville, monté sur le Pélican, • le Ï6 canons, prit la route du fort Nelson, et arriva en vue de ce fort le 4 septembre. Le 5, il aperçut trois vaisseaux anglais, un de52 canons et de 250 hommes d'équipage, et deux de 32 canons. Bien qu'il fût seul. ses deux vaisseaux ne l'ayant pas encore rejoint,
d'Iberville se résolut à combattre, pour empêcher l'ennemi de secourir le fort, qu'il n'aurait pu reprendre s'il eûl été ravitaillé parles vaisseaux anglais. A son approche, les Anglais lui crièrent qu'ils savaient bien qu'il était d'Iberville, qu'ils le tenaient enfin et qu'il fallait qu'il se rendit. Le chevalier commença le feu à neuf heures du matin; à midi, voyant que la partie était décidément inégale, il résolut d'en finir; il fit pointer tous ses canons à couler bas, aborda vergue à vergue le gros vaisseau anglais, et lui envoya sa bordée, qui le fit sombres sur le champ. Puis il se jeta sur le second vaisseau pour l'enlever à l'abordage ; celui-ci amena aussitôt son pavillon; d'Iberville le fit amariner par ses chaloupes et poursuivit le troisième vaisseau, qui avait pris le large ot fi lai t toutes voiles dehors. Le Pélican, «crevé de sept coups de canons » et ayant eu deux de ses pompes brisées pendant le combat, ne pouvait épuiser l'eau qu'il faisait ; aussi laissa-t-il échapper le troisième vaisseau anglais. « Dieu merci, écrivait d'Iberville, dans le combat je n'ai eu personne de tué, seulement dix-sept blessés.» Le 7 septembre, une violente tempête engloutit la prise de d'Iberville et jeta le Pélican à la oôte, à c2 lieues du fort Nelson; mais, à ce moment, d'Iberville fut rejoint par ses deux autres vaisseaux. Le 18, il alla bombarder le fort, l'obligea à capituler le 14, et il repartit, le 24, avec 300 hommes malades du scorbut. Le 7 novembre, le chevalier était à Belle-Isle, en France, et le lendemain il rédigeait, pour le ministre de la marine, M. de Pontchartrain, le rapport auquel est emprunté le récit de ces combats 4.
2 Dussieux. Le Canada sous la domination française, p. 89.
Pendanl que d'Iberville ramenait ainsi Terre-Neuve el la baie d'Hudson sous la domination exclusive de la France, .M. de Frontenac s'occupait d'allerniir cette domination dans les régions placées plus directement
sous son commandement. Quoique la cour de Versailles d'il donné l'ordre d'évacuer les o Pays d'di haut » (province actuelle d'Ontario) à cause de la difficulté de garder un territoire aussi immense, Al. do Frontenac prit sur lui do désobéir à des instructions dont la conséquence eùl été de livrer aux Anglais les grands lacs cl la vallée du Mississipi. Il crut au contraire l'occasion propice pour frapper un grand coup et humilier l'audace des Iroquois. En juillet 1696, il dirigea contre eux une armée de plus de 2.000 hommes qu'il conduisil lui-même dansles plaines de la rivière Oswégo,une des tributaires du lac Ontario. Les [roquois, selon leur coutume, se dérobèrent devant la marche de l'armée cl il fallut se contenter de brûler leurs torts cl de dévaster leur pays ; après quoi M. de Frontenac reprit la mule de Montréal, ayant par cette démonstration militaire jeté, pour un temps au moins, la terreur au sein des <antons Iroquois.
Un plus grand projet allait maintenant solliciter sou activité. Le ministre delà marine, M. dePontchartrain s'était rallié à l'idée d'une grande expédition par mer et par terre en vue do s'emparer de toute la Nouvelle Angleterre. Le marquis de Nesmond, officier de grande réputation, fut mis, dans ce but, à la tète d'une escadre qui ne comptait pus moins de 10 vaisseaux, outre quelques brûlots. M. de Frontenac devait joindre cette Hotte avec quinze cents hommes ;'i Pentagoët et s'y embarquer pour aller détruire Boston et New-York.
« Ce futlà, suivant la remarque de l'historien Hutchinson, mi «les moments les plus critiques pour les colonies anglaises.» Heureusement pour elles, cette entreprise, conçue sur un plan des plus hardis, manqua faute de diligence et peut-être même faute d'argent, car la guerre en Europe dévorait Ions les jours le plus clair <\e* finances du royaume. Le marquis de Nesmond ne put partir de La Rochelle qu'à la fin de mai 1697, et par l'efifel des vents contraires, il mil deux mois pour atteindre Terre-Neuve. Là, il fut décidé que la saison était trop avancée pour poursuivre sur JJoston, attendu que les troupes du Canada ne pouvaient arriver à Pentagoët que le 10 septembre et que la tlotte n'avaii plus que pour cinquante jours de vivres. Al. de Frontenac fui ;ivisé de cet abandon des opérations, et M. de Nesmond, qui s'était promis une campagne glorieuse, fut obligé de retourner en France sans avoir tiré un seul coup de canon.
La paix de Ryswich signée sur ces entrefaites ( 1697) coupa court au projet de reprendre cette expédition. Cette paix, suivant des guerres généralement glorieuses pour nos arme-, — où Luxembourg, Catinat, Bouf- 11ers, Vendôme, Tourville, Duguay-Trouin, s'acquirent un renom immortel, —assura à la France tous les territoires d'Amérique que lui avaient reconnus les traités précédents ; les Anglais renoncèrent en outre à toutes leurs prétentions sur la baie d'Hudson. On fixa la limite entre la Nouvelle-Angleterre et l'Acadie, à la rivière Saint-Georges. On laissa seulement les limites indécises du côté des Iroquois, parce que ces sauvages protestèrent de leur indépendance et qu'on ne voulut, ni de part ni d'autre, s'en faire des ennemis irréconciliables.
M. il»1 Frontenac nesurvécul que de peu de temps à cetraité. Il mourut le 28 novembre 1698. « [létoitdans sa soixante- dix-huitième année ; mais, dans an corps aussi s. iin qu'il est possible de l'avoir à cri âge, ilconservoil toute la fermeté et toute la vivacité d'esprit de ses plus belles années. Il mourut comme il avoit vécu chéri de plusieurs, estimé de tous, et avee la gloire d'avoir, sans presque aucun secourt de France, soutenu el augmenté même une colonie ouverte et attaquée de toutes parts, et qu'il avoit trouvée sur le penchant de sa ruine l. » L'histoire peut d'autant miens enregistrer et confirmer ce! éloge, qu'il vient d'un île i es pères Jésuites que M. de Frontenac n'aima guère, et qui le loi rendirent bien.
1 P. Charlevoix, Hist. <!'■ lu Nouvelle France, t. II, \>. 2'M.