M ILE
lui porter ombrage. L'historien canadien Bibaud évalue à mille ou douze cents le chiffre des nobles, des fonctionnaires et des marchands qui reprirent à ce moment le chemin de la France. « Cette diminution dans la population canadienne était d'autant plus à regretter, dit lhistorien, qu'elle avait lieu dans la classe élevée, la seule à peu d’exceptions près, où il y eùüt des talents développés et des connaissances acquises; le changement alors opéré pour le pis, sous le rapport des arts et des sciences, se fit sentir longtemps dans le pays. » Néanmoins, le gros des colons et des artisans, trop pauvres pour revenir dans la méère-patrie et d’ailleurs rattachés au sol par tous les liens de la possession et de l'habitude, prit le parti de demeurer en Canada, tout en gémissant du joug étranger sous lequel il allait désormais vivre. On estime à un peu moins de 70,000 âmes la population d’origine et de langue française qui demeuri ainsi fixée sur les deux rives du Saint-Laurent, Dans les chapitres suivants, nous allons suivre la destinée de ce rameau transplanté de la famille française; et faire assister nos lecteurs aux efforts el aux luttes par lesquelles cette nationalité, — sœur ou plutôt lille de la nôtre — reconquerra peu à peu ses libertés ravies.
Avant d'entrer dans le vif de ce récit, il peut être intéressant de jeter un dernier coup d’œil sur le passé pour voir ce que le Canada — malgré les vices inhérents à l’ancien régime — devait à ladministration de la métropole qu'il venait de perdre.
« Si quelqu'un, écrivait naguère un auteur cani-
évalue s, des at à ce inution plus à lans la s, OÙ Il SSATIUCS le pis, it sentir ros des revenir sol par e, prit le ssant du s vivre.
à populemeura nt. Dans destinée aise; el x luttes plutot es liber-
peut être | sur le ilgré les h Padinidre.
ur cülü-
dien-français !, avait la pensée que depuis la fondaion de Québec par Champlain jusqu'à la constituion de 1791, le Canada est resté stationnaire, il devrait se détromper sur-le-champ. Les intendants de provinces du régime français ont élé à lout prendre les meilleurs administrateurs. L'immortel Talon donna l'essor à une infinité de grandes choses : l'exploralion du pays et les découvertes géographiques, les chantiers, les mines, les salines, la culture du chanvre. Bégon organisa les diligences entre Montréul et Québec. Raudot obtint aux Canadiens d’avoir quelques manufactures. Hocquart régla les poids et iuesures et, marchant sur les traces de Talon, conlinux l’exploitation des. mines de cuivre et de fer, des urdoisières et des salines. Le grand Voyer faisait observer une police admirable non-seulement pour le bon ordre, mais pour l'hygiène. Ce dignitaire, semblable aux curules des Romains, et les autres magisrats de police se réunissaient de temps à autre au palis de Pintendant, en assemblées appelées Mercuriales eLoù chacun proposait les améliorations dont le pays semblait avoir besoin. Sir James Marriot à admiré la Simplicité du système judiciaire. L'Etat donnait des primes aux jeunes filles qui se mariaient à qualorze ans et aux jeunes hommes à vingt. Les pères et mères de famille qui avaient le plus d'enfants légitimes étaient également favorisés. »
« Les Français, dit un autre auteur, avaient forme sur les grèves du Saint-Laurent deux routes déjà meil-
1 Bibaud fils, Tableau des progrès matériels el intellectucls du Canada.
leures à l’époque de la cession que la plupart des che mins de la Grande-Bretagne. » Il y avait eu sous les Français des chantiers de constructions navales à Québec, où on lança même un vaisseau de ligne de soixantequatorze canons. Les Canadiens-Françuis avaient la réputation d’être des marins braves et intelligents : tous les auteurs s'accordent sur ce point. La « Nouvelle- France » avait donné à la monarchie d’'Iberville, cet autre Jean Bart, et Sérigny, qui devint gouverneur de Rochefort, tous les deux appartenant à cette famille des Le Moine, que Guérin, historien de la marine française, appelle Ja plus illustre de toutes les familles coloniales. La maison de Vaudreuil fournit deux lieutenants généraux des armées navales et un chef d’escadre. On peut citer encore, dans cette liste glorieuse, les Denis de Saint-Simon, les Villeray, le vice-amiral Martin, le contre-amiral Bedout, les capitaines de vaisseau Michel Peloquin et André de l’Echelle, qui figurèrent avec honneur dans les guerres maritimes de la France sous la première République et sous le premier Empire. Bedout n’était encore que capitaine, quand son courage lui valut d’un Anglais, de Fox, cet éclatant hommage en pleine Chambre des communes : « Le capitaine du Tigre combattant pour l’honneur de sa patrie, a rivalisé en mépris de la mort avec les héros de la Grèce et de Rome. Il a été fait prisonnier, mais quand il était Fun déjà couvert de blessures et de gloire. »
RER Bien qu’il fût soumis à toutes les restrictions que comportaient les mœurs internationales du temps, le
{ Isidore Lebrun : Tableau des Deux Ganadus.
2 Bibaud fils. Tableau historique des progrès du Canada, p. 7, Voir aussi Garneau, T. II, p. 376.
s che us les , Quéxantela ré- : tous uvellele, cel eur de ille des > fran- > COÏOtenants re. On Denis tin, le Michel nt avec :e SOUS Impire.
‘ourage mnage hine du a rivarèce et il était
ns que nps, le
commerce canadien ne laissait pas d’être actif. Sous la domination française, le Canada envoyait régulièrement aux Antilles 19 ou 20 navires chargés de blé. Il fournit durant un temps à la Chine elle-mème le ginh-seng, retrouvé dans les forêts de la Nouvelle-France, par le célèbre Lafiteau. Le commerce du tabac fut commencé ; celui du thé canadien, auquel l’académicien Gauthier donna son nom, prit un grand essor et fit longtemps la fortune de la ville des Trois-Rivières qui avait commencé par être l’entrepôt principal du commerce des pelleteries, mais que Montréal avait supplantée à ce point de vue. On accuse Trois-Rivières d’avoir été jusqu'à ces derniers temps une ville stationnaire; mais l’histoire n’a pas encore dit tout le mal que les Anglais lui ont fait!. Le baron de La Hontan nous dit de ses traitants au XVIIe siècle, qu'ils étaient cousus d’or et habitaient des maisons somptueuses ; le commerce du thé, remplaçant celui des fourrures, pouvait la maintenir dans sa splendeur; mais les conquérants prohibèrent le commerce du thé, parce qu'il nuisait au leur, et cette source de richesses a été depuis presque complètement tarie.
Au point de vue intellectuel, le Canada n'avait point non plus été négligé et quoique on puisse regretter que les jésuites aient réussi, là comme partout, à s'emparer de l’enseignement et à en plier les méthodes au profit de leur domination, il serait cependant excessif de dire que l'administration française se soit plu à tenir la population de la colonie dans l'ignorance. L'administration anglaise mérite bien da-
{ Bibaud. Opere citato, p. 17.
vantage ce reproche. € Québec n'avait encore que cent habitants, remarque Isidore Lebrun, quand les jésuites y élevèrent un collège et les sauvages euxmèmes eurent plus d’instituteurs que les Limousins et les Champenois. » Les gouverneurs et les intendants envoyés de France, les de la Barre, les Talon, les Begyon, les La Gulissonnière, les Duquesne et les Bougainville comptaient parmi les plus savants honmes de leur temps, et les encouragements qu'ils donnérent aux lettres et aux sciences produisirent d'heureux fruits. Ainsi, parmi les Canadiens français, dolliet devint hydrographe du roi; Jean-Baptiste Gosselin, chanoine de Québec, s’occupa de botanique ct enrichit le Jardin des plantes de Paris. D’Iberville, Céloron de Blainville, Perrot, la Vérendrie, ete., s'illustrèrent dans la géographie; Longueil, Saint-Simon, de Lorimier, Lacorne et Lafontaine-Marion se rendirent habiles dans les langues des sauvages. Nicolas Perrot, le sieur de Saint-Michel, le major Dupuy, le sieur de Rouville et le sieur de Maricour firent figure dans les ambassades. Pierre Boucher, Juchereau de Saint-Denis, Paulin de Courval, etc., ont laissé des mémoires intéressants; d'autres auteurs ont produit quelques volumes de vers estimibles ; et les lettres françaises n'ont jamais cessé d’être cultivées au Canada jusqu’au moment de la belle éclo- : sion littéraire de ces dix ou vingt dernières an- FA nées !,
| Ainsi le Canada était déjà, quand il fut conquis
1 Bibaud, p. 16. Voir aussi notre étude sur « la Langue et la Littérature françaises au Canada » dans la Bibliothèque universelle d'août 1883.
e que id les ; CUX- DUSINS inten- Talon, et les s honis dond'heuis, Jol- Gosseique el erville, e., s'ilaint-Sirion se ses. Nijor Duaricoul oucher, I, ele., eS ülestimié d’être lle éclo- "eS üh-
onquis
ue et là aiversclle
par l'Angleterre, plus qu'une colonie, plus qu'un assemblage de comptoirs. C'était tout un petit monde indépendant, un pays avant sa capitale, sa société, sa culture propre, ses marins, ses ingénieurs, ses savants, ses littérateurs, et pouvant à la rigueur se suffire à lui-même, C'est ce qui explique l’étonnante vitalité que l'esprit français a montrée dans ce pays sous la domination anglaise, en dépit de la suspension, prolongée pendant tout un siècle, de presque tous les rapports entre le Canada et la France.
Ajoutons, pour expliquer la persistance de cet esprit, que les Anglais n’ont jamais su, soit orgueil et raideur naturels, soit maladresse, s'assimiler les races vaineues. Pas plus au Canada qu'en Irlande, pas plus chez les créoles de l'île Maurice que chez les Boers du cap de Bonne-Espérance, les Anglais n'ont su arriver à se rattacher, en gagnant leur cœur, Îles hommes de race et de langue différentes, comme les Français l'ont fait, par exemple, pour les habilnts de l'Alsace, du Roussillon et le la Corse. L'Anglo- Saxon peut conquérir par la force et maintenir par l'autorité ses conquêtes; quant à se mêler, à s'unir aux peuples conquis ; quant à leur faire oublier par la politesse et par les égards les procédés plus ou moins violents de la conquête ; quant à ganter de velours. si main de fer, pour la faire paraitre plus légère, il semble que nos excellents voisins britanniques ne s'en soient jamais avisés ou n'aient pu du moins jamais y plier leur caractère. Aussi suffirait-il d’un revers de fortune pour que la plupart de leurs colonies leur échappassent et que leur immense empire colonial se disloquât en cinq ou six tronçons, dont
es