Carte du Richelieu
1 Ile du Prince-Edouard depuis 1799.
vallée de l'Hudson, au pied des ruines du fort William-Henry. On les exalta en leur disant qu'il fallait s'emparer du Canada papiste et féodal pour opérer le "renouvellement des jours de Moïse, la verge de Dieu à la main, envoyant Josué contre Amalec." Pour préluder à ce projet grandiose, il fallait enlever Carillon, situé sur la rivière Saint- Frédéric, par laquelle les eaux écumantes du lac Saint- Sacrement se déchargent dans le lac Champlain.
C'est devant Carillon, la clé de la position, que Montcalm attendait l'ennemi. Le fort, situé sur un mamelon qui se trouve à une demi-portée de canon de la rivière, était entouré d'une palissade. Des arbres abattus aux alentours furent laissés sur place avec leurs branches, pour servir comme de chevaux de frise.
2,900 soldats français et 400 Canadiens se trouvaient aux environs: le gros de l'armée campait aux portes de Montréal ou était dans la garnison. On attendait incessamment l'ennemi ; 900 bateaux et 135 grandes chaloupes étaient stationnaires devant William-Henry: artillerie et matériel se trouvaient déjà chargés sur des radeaux. Avec une imperturbable audace, Montcalm se porta sur le bord du lac Saint-Sacrement, comme pour prendre l'offensive. Ce mouvement retarda le départ d'Abercromby ; ce ne fut que quatre jours après le temps fixé que le général anglais traversa avec son armée de 16,000 hommes.
L'arrivée de Montcalm à la rivière de la Chute, pour y poster son camp, s'opéra en face de l'ennemi avec un sang-froid et un ordre qui ne lui eussent pas fait perdre un seul homme, si deux cents volontaires, égarés dans les bois, ne fussent pas tombés au milieu d'une colonne anglaise qui les extermina. Cet unique succès de l'ennemi coûta la vie à lord Howe, l'âme de l'expédition.
Montcalm est convaincu de remporter la victoire s'il peut combattre des hauteurs de Carillon. Pour se protéger, il entoure le fort et le mamelon d'une palissade de huit à neuf pieds de hauteur. Des batteries improvisées et le canon du fort doivent défendre la place. Des abattis, pour prévenir les approches, restaient à faire. Dès le lendemain, tous se mettent à l'œuvre. Les officiers, la hache à la main, donnent l'exemple ; bouleaux, érables, hêtres pourprés tombent dru les uns sur les autres. On attend Lévis. Tout à coup on l'aperçoit. Enfin, le voici ! "Vive Lévis !" Il arrive des cinq nations avec cent soldats d'élite; ce qui porte le nombre des combat-
tants à 3,400. Ils couchent au bivouac, et, le lendemain travaillent encore aux retranchements, quand, vers midi et demi, un coup de canon retentit: c'est le signal du combat (8 juillet). Chaque bataillon se forme l'arme au bras. Au centre figure le Royal-Roussillon avec son drapeau d'ordonnance rouge et bleu. Les quatre colonnes anglaises, grenadiers en tête et chasseurs sur les flancs, s'avancent dans la clairière aux sons aigus du fifre et de la cornemuse. Montcalm attend que l'ennemi soit à cinquante pas de distance pour tirer ; jusque-là, ses soldats restent immobiles. A un signal donné tous les fusils sont braqués sur les colonnes anglaises, et 3,400 balles sifflent à la fois pour semer la mort dans les rangs ennemis, déjà rompus par les obstacles des abords. Les Anglais reculent, puis reviennent crânement, reculent encore, et ce va et vient, au miheu des abatis d'arbres enflammés par la fusillade, dure pendant six heures consécutives. A travers le rideau de fumée, les assiégés aperçoivent, devant les retranchements, des morts et des blessés, en habits rouges, culbutés ou accrochés aux branches des arbres jonchant le sol. Un monceau de montagnards, aux uniformes bigarrés et aux jambes nues, gît au pied d'un bastion où ces braves, maintenant immobiles dans la mort, ont donné l'assaut. Soudain, Lévis donne l'ordre d'avancer. Aussitôt, les Canadiens franchissent les abattis et sèment la mort dans les rangs ennemis. En peu de temps ceux-ci sont en pleine déroute.
Les attaques cessèrent vers sept heures du soir. Les assiégés, pensant qu'elles recommenceraient le lendemain, passèrent la nuit à consolider les retranchements. Quelle ne fut pas leur surprise, lorsque au matin, ils virent les bateaux de l'ennemi traversant déjà le lac Saint-Sacrement et laissant derrière eux plus de 4,000 morts ou blessés ! Les Écossais seuls avaient perdu 950 hommes et presque tous leurs officiers. La perte des Français fut de 400 hommes tués ou blessés, dont 37 officiers. "Telle fut, dit Bonnechose^, la bataille de Carillon, fait d'armes aussi héroïque qu'inconnu. Pauvre victoire délaissée dont l'histoire de France garde à peine la trace ! Son souvenir semble s'être envolé avec le bruit des cloches qui en sonnèrent le Te Deum. La forteresse témoin de cette lutte épique a été détruite par les Français eux-mêmes ; où fut Carillon, les Anglais ont bâti Ticon-
1 Auteur d'un essai historique intitulé Mon'calm et le Canada français, couronné par l'Académie française.
déroga. Comme vestige de la journée du 8 juillet 1758, il ne reste qu'un vieux drapeau français, retrouvé à Québec au fond d'un grenier. Dans leurs fêtes nationales, les Franco-Canadiens, qui, eux n'ont rien oublié, portent aujourd'hui avec orgueil le vieux guidon sous lequel leurs aïeux ont combattu pour la patrie."
Capitulation du fort Frontenac— Après la bataille de Carillon, Abercromby se retira avec ses troupes à la tête du lac Saint- Sacrement, d'où il était parti, et de là, un mois après son retour, envoya le colonel Bradstreet, avec 3,000 hommes, pour s'emparer du fort Frontenac, sur le Saint-Laurent, gardé par le sieur Payen de Noyan et quatre-vingts soldats. Payen de Noyan, officier canadien, possédant sa seigneurie sur le lac Champlain, se distingua^ dans cette cir- . constance. Malgré cela, Bradstreet fut victorieux. ''Les ennemis, écrivait Montcalm, se sont emparés du fort Frontenac, qui, à la vérité, ne valait rien; mais ce qu'il y a de plus fâcheux, ils ont pris beaucoup de vivres, beaucoup de marchandises, 80 canons grands et petits, et détruit la marine, qui était due à ma prise de Chouaguen, en brûlant cinq de nos bâtiments et en emmenant deux; cette marine nous assurait la supériorité sur le lac Ontario, que nous perdons en ce moment." Le fort Duquesne.— La prise du fort Frontenac par les Anglais, coupait les vivres et les munitions au fort Duquesne, sur l'Ohio, ce qui obligea M. de Ligneris, qui y commandait, à renvoyer un grand nombre de Canadiens, et à ne garder que deux cents hommes. Quand le brigadier Forhes, à la bête de 6,000 hommes, se présenta pour s'emparer du fort Duquesne, Ligneris et les siens se replièrent sur le fort Machault. Forbes fit relever le fort Duquesne, que les Français avaient détruit avant de partir, lui donna le nom de Pittsburg'^, y établit une garnison, et se retira à Philadelphie, où, épuisé de fatigues, il mpurut peu après.
jOn peut dire, en somme, qu'à part la bataille de Carillon, les Anglais eurent les avantages de la campagne de 1758. ;
LECTURE. — La victoire de Carillon. — Ainsi une poignée de héros, luttant contre des forces six fois plus nombreuses, avaient remporté le plus étonnant des triomphes. La principale armée d'invasion était en fuite. Montcalm et ses soldats avaient payé leur contingent de gloire à la vieille patrie française, et le nom obscur
1 Le aieur Payen de Noyan brilla aussi par sa bravoure à la Louisiane, où il se retira en quittant le lac Champlain.
2 Pittsburg est aujourd'hui une ville remarquable des États-Unis.
de Carillon s'inscrivait en lettres de feu dans nos fastes militaires. Pour nous cette grande journée fait partie du patrimoine national. Un siècle et demi s'est écoulé depuis le jour où la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre, épousant d'antiques querelles, se sont rencontrées en champ clos sur les hauteurs historiques de Ticondéroga; bien des événements se sont passés, bien des espoirs ont été déçus, bien des craintes se sont changées en sécurité; mais le nom de ce fort, aujourd'hui démantelé, retentit toujours à nos oreilles comme une sonnerie de clairon. Lorsqu'on le prononce devant nous, dans notre imagination émue nous voyons passer soudain : Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux.
Et jusqu'au fond de nos plus humbles hameaux, le souvenir de cette victoire franco-canadienne va remuer encore la fibre populaire.
La victoire de Carillon fit écrire à Pitt, le grand ennemi de la France: "J'admets que cette nouvelle m'a démoralisé, et a laissé dans mon esprit une très pénible impression, sans toutefois m'empêcher d'espérer beaucoup du reste de la campagne."
Thomas Chapais.
(Voir "Le marquis de Montcalm", p. 429).