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CHAPITRE XIX

Préparatifs de la colonie : troisième invasion anglaise. — Evénements de l'ouest et du centre. — La flotte anglaise. — Bombardement. — Bataille de Montmorency. — Bataille des plaines d'Abraham. — Wolfe et Montcalm.— Capitulation de Québec. — Bataille de Sainte-Foy. — Concentration des troupes anglaises. — Siège de Québec. — Capitulation de Montréal.

Préparatifs de la colonie : troisième invasion anglaise. — Le

Canada était réduit à la plus cruelle misère. L'hiver de 1758 fut terrible. La récolte avait manqué faute de bras pour cultiver les terres. On n'avait guère de provisions que celles apportées par quelques vaisseaux français qui avaient pu échapper à la croisière anglaise ; Bigot vendait ces vivres, à Québec, dans une maison à laquelle est resté le surnom de la Friponne.

La misère devint telle que Montcalm somma l'intendant de payer vingt sous par jour à chaque lieutenant: "Vous avez, lui écrit-il, secouru l'année dernière le peuple; l'officier chargé de le défendre devient peuple toutes les fois que ses appointements ne lui donnent pas de quoi vivre." Vers la fin de l'automne, Bougainville et Doreil, d'à-

près les instructions de Montcalm, passèrent en France pour tâcher d'y mieux faire connaître les affaires de la colonie. Les deux envoyés exposèrent fidèlement la situation lamentable du pays, mais la France était loin de pouvoir y remédier. Aussi ne purent-ils obtenir les secours qu'ils demandaient. La décision semblait en être prise: la métropole sacrifierait le Canada, que l'ambitieuse Albion tenait déjà à demi dans ses serres. Il était perdu à cause du manque de troupes; d'ailleurs, en eût-il eu, il n'aurait pas pu les nourrir. Il était aussi perdu dans l'opinion publique, qui se demandait pourquoi le pauvre genre humain s'égorgeait pour garder quelques arpents de glace au Canada. C'est ainsi que la France allait perdre une colonie qui lui permettait, tout en restant dans ses domaines, d'entrer par le golfe Saint-Laurent et de sortir par le golfe du Mexique. Garder le Canada, c'était aussi pour elle conserver les vastes territoires de la Louisiane et du Xord-Ouest, dont la possession lui eut été assurée par l'indépendance des États-L^nis.

Le retour de Bougainville (10 mai) n'apportait que l'aveu de la complète impuissance du ministère à soutenir la colonie. La France restait même indifférente à l'administration frauduleuse des fonctionnaires publics, qui lui était cependant connue depuis longtemps.

Les forces régulières du Canada, à l'ouverture de la campagne de 1759, comptaient 3,200 hommes de troupes de France, 1,500 soldats de la colonie et 200 cavaliers et environ 14,000 miliciens. De plus Montcalm reçut de France, sur un convoi de dix-sept vaisseîiux commandés par le capitaine Canon, célèbre corsaire de Dunkerque, 326 recrues, des munitions et des vivres pour nourrir les soldats pendant quatre-vingts jours. Le plan de campagne était d'abord la défense du fort Niagara, protégeant le Saint-Laurent en amont: le capitaine Pouchot, à la tête de 300 hommes, en fut chargé. Il s'agissait aussi d'empêcher l'ennemi de couper en deux la colonie par l'entrée du lac Champlain : Bourlamoque et 2,300 hommes allèrent se poster de ce côté. Le chevalier de La Corne, commandant 1,200 hommes, était chargé de tenir la campagne au pied du lac Ontario et, s'il était forcé de se retirer, devait se rendre à la tête des rapides du fleuve pour y faire bonne contenance. Montcalm, Lévis et Bougainville, avec plus de 14,000 miliciens, se chargèrent de la défense de Québec.

Le gouverneur, tenant conseil sur conseil pour s'occuper du plan de défense, résolut de porter ses forces sur le Saint-Laurent ; la droite

reposant sur la rivière Saint-Charles, la gauche sur la rivière Montmorency. Partout, sur la grève, s'élevaient des redoutes, des batteries et des retranchements. Montcalm avait établi ses quartiers généraux sur un plateau voisin de la petite rivière de Beauport, à michemin entre les deux extrémités du camp, dans une grande maison de pierre entourée de tentes. L'embouchure de la rivière Saint-Charles était gardée par une estacade de billots liés entre eux et deux vieilles bicoques armées de canons. Un pont de bateaux avait été jeté à travers la rivière, près d'un mille plus haut que l'embouchure, pour faire communiquer la ville et le camp. Toutes les portes de la ville, excepté celle du palais, ayant accès au pont, étaient barricadées. Les murailles se trouvaient couronnées de 106 pièces de canons. Une batterie flottante de douze grosses pièces, des canonnières, des brûlots et des radeaux à feu formaient les défenses du fleuve. L'enthousiasme était tel que l'on vit des enfants de douze ans et des vieillards de quatre-vingts solliciter à genoux l'honneur de combattre pour sauver la patrie.

L'invasion anglaise s'opéra encore par trois endroits différents. Wolfe se dirigeait sur Québec avec une flotte de vingt vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates et de nombreux transports, portant 11,000 hommes de débarquement. Amherst, le général en chef, commandant 12,000 hommes, devait descendre sur Montréal par le lac Champlain et le Richelieu, pour aller rejoindre Wolfe à Québec.

Le général Prideaux, à la tête de 6,000 hommes, était chargé de prendre Niagara, pour aller ensuite, en descendant par le fleuve, se réunir aux deux autres armées!

Pitt avait juré d'en finir avec cette poignée d'enfants perdus de la France, et l'on va voir deux héros mesurer la force de leur génie pour assurer chacun à sa patrie la souveraineté de l'Amérique du Nord.!!

Événements de l'ouest et du centre.^Le général Prideaux arriva devant Niagara le 6 juillet. Sur la demande de Pouchot, commandant du fort, toutes les garnisons des différents postes de l'Ohio marchèrent sur Niagara, qu'elles ne purent atteindre avant l'arrivée du général anglais. Prideaux, tué au commencement du siège, fut remplacé par le général William Johnson. Les Français, qui se battirent en désespérés, durent céder à la force. Une embuscade tendue aux 600 Français et aux 1,000 sauvages, venant des forts de l'Ohio,

Général Wolfe (1727-1759)

Il entend cner : "Us fuient f^Qui ? demande le héros expirant— Les Français, lui répond un soldat.-' Je menrs œntent," dit Wolfe, et il rendit le dernier soupir.

les extermina presque tous. Le succès était complet de ce côté, pour les Anglais, qui, en s'emparant du fort Niagara, devenaient maîtres des lacs Erié et Ontario.

Les opérations du centre étaient lentes: Amherst, qui avait consacré trois mois à faire d'inutiles fortifications, n'osa attaquer Bourlamaque, retranché à l'Ile-aux-Noix, et retourna à la pointe à la Chevelure, d'où il était parti, pour y prendre ses quartiers d'hiver. L'inaction du général en chef a porté Bancroft à écrire cette phrase ironique : "Amherst se fit un grand nom parce que la Nouvelle-France fut réduite pendant son commandement en chef, mais si Wolfe lui eût ressemblé, Québec n'eût pas succombé."

La flotte anglaise. — 'Au milieu du mois de juin, quand la nature étale ses splendeurs printanières, la flotte anglaise suit pour ainsi dire le sillage des navires de Bougainville ; elle est guidée par Denis de Vitré, pilote canadien pris en mer et forcé de servir sous peine d'être pendu. Après avoir dépassé le gigantesque cap Tourmente et la grande île d'Orléans, la flotte est en face de la ville de Québec, perchée sur un immense rocher, qui semble être comme un rempart géant au milieu de la rade. Une formidable citadelle aux bastions à pic se dressant sur un cap de trois cent cinquante pieds de hauteur, paraît inexpugnable. Les clochers et les toits métalliques, comme autant de miroirs, font danser les rayons du soleil. La sonnerie des cloches en branle se mêle au lourd bruit du canon. A deux cent cinquante lieues de l'océan, ce panorama grandiose se reflète dans un beau bassin assez vaste pour contenir cent gros vaisseaux.

Bombardement et ravages. — -Wolfe débarque une partie de ses troupes au poste avancé du bout de l'île d'Orléans, et l'autre sur les hauteurs de la Pointe-de-Lévy ; de ces deux endroits, il pourrait commander le bassin de Québec. L'occupation des falaises de Lévis lui permettrait aussi de canonner la ville. Sans trop de difficultés, on vit bientôt aux endroits choisis s'élever des retranchements munis de batteries. Le bombardement de Québec commença ; les canons pouvaient ravager la ville mais non la prendre. Wolfe voulait sans doute par là jeter le découragement parmi les Français, et donner à ses soldats l'illusion qu'ils accomplissaient quelque chose. Une pluie de fer et de

feu tombait sur Québec ; la cathédrale^ et un grand nombre d'habitations furent incendiées par l'explosion des obus, et les familles durent gagner les campagnes pour avoir quelque sécurité. Les Ursulines et les Hospitalières abandonnèrent leurs couvents pour se mettre à l'abri du canon. Semer des monceaux de ruines n'était pas suffisant; il fallait atteindre les troupes de Montcalm, campées à Beauport, et les écraser. Wolfe tenta l'aventure et alla se fixer sur les hauteurs à l'est de la chute Montmorency. Une partie des troupes de l'île d'Orléans traversa nuitamment pour aller le rejoindre; l'effectif comprenait en tout 3,000 hommes. Bientôt les deux armées, campées sur l'immense amphithéâtre de Beauport et de l'Ange-Gardien, se trouvèrent en face l'une de l'autre, mais séparées par la rivière Montmorency, près de l'endroit où la cataracte lance à pic sa lourde colonne écumante, avec un bruit de tonnerre, dans un bond gigantesque de 250 pieds. Wolfe proclama (25 juillet) que si on ne se rendait pas, il enverrait des petits détachements ravager la campagne, prendre les bestiaux et faire des prisonniers. Les Canadiens ne bougèrent pas. Wolfe tint sa parole, en prescrivant à ses troupes d'épargner les églises et de ne pas maltraiter les femmes ni les enfants. Les ordres du général ne furent pas respectés. Une multitude de malheureuses familles devinrent captives. Les curés restés dans leurs paroisses furent les premiers maltraités : on hacha celui de Saint-Joachim à coups de sabre. Plusieurs autres personnes furent massacrées de sang-froid et d'une manière barbare.

Bataille de Montmorency. — Québec était en ruines, et les campagnes environnantes avaient été dévastées; Dumas, avec un miUier d'hommes, occupait les hauteurs du cap Rouge, tandis que Montcalm paraissait s'être immobiHsé avec son armée dans le camp de Beauport. Wolfe, voyant la saison avancée, résolut d'attaquer Montcalm de front. Le matin du 31 juillet, à marée haute, on vit le Centurion, de 60 canons, venir mouiller au large pour de là ouvrir le feu sur le camp français. Deux transports, armés chacun de 14 canons, s'approchèrent le plus possible de la côte pour tirer sur la première redoute et s'échouèrent avec le jusant, qui les laissa complète-

1 En 1748, la cathédrale de Québec se trouvant trop petite pour les besoins de la population, qui augmentait assez sensiblement, il fut résolu de faire une construction nouvelle d'après le plan soumis par M. de Léry, ingénieur royal. Les dimensions de cette dernière cathédrale étaient à peu près celles de la basilique actuelle.

ment à sec dans la vase. De plus,une batterie de 60 pièces, perchée sur la crête de la côte, ouvrait, sans cependant beaucoup de succès, une canonnade furieuse sur le flanc des retranchements français. Les Canadiens, sans broncher, gardèrent leurs positions. Les batteries du Centurion, des deux transports et de la côte de Montmorency — • environ cent dix-huit pièces en tout — recommencèrent le feu avec une ardeur décidée. En même temps, celles de la Pointe-de-Lévy tonnaient contre la ville. Les batteries françaises, très faibles, ripostèrent prestement. Ce fut pendant ce tintamarre étourdissant qu'une colonne anglaise de 2,000 hommes mit pied à terre sur la grève boueuse du saut et s'avança au pas de course vers la redoute française, située au pied de la côte. Cette colonne fut immédiatement suivie d'autres corps, qui portèrent le chiffre des assaillants au total de 6,000. Les premiers arrivés à la redoute l'attaquèrent sans attendre le commandement. Aux premiers coups, les Français se retirèrent, mais dès que les Anglais furent maîtres de la place, des milliers de mousquets, des hauteurs voisines, firent tomber sur eux une grêle de balles. Les Anglais, tentant d'escalader l'escarpement, furent violemment repoussés, et l'on vit morts et blessés rouler pêle-mêle sur le flanc du coteau. Les colonnes anglaises se rompirent et prirent la fuite. Une pluie torrentielle survint alors pendant laquelle, Wolfe, comprenant qu'il ne pouvait avancer, ordonna la retraite, qui se fit en bon ordre. La pluie cessa, et les sauvages dévalèrent précipitamment du coteau pour scalper ceux qui étaient tombés. Après avoir mis le feu aux deux transports, les Anglais se retirèrent le long des battures et à travers la rivière Montmorency. Dans cette infructueuse attaque où l'on tira au moins 3,000 coups de canon, sans compter les bombes et les grenades, Wolfe perdit quatre à cinq cents de ses meilleurs soldats. Bataille des plaines d'Abraham. — Wolfe avait arboré le pavillon de sa nation dans la rade de Québec, le 25 juin. Le 4 juillet, son escadre avait mouillé à l'entrée du bassin. Les généraux et commandants français avaient fait venir toutes leurs troupes, déjà affaiblies par les combats de l'année précédente, et n'avaient laissé dans les différents centres que les forces nécessaires pour em.pêcher la jonction des armées anglaises au-dessus de ]Montréal. Le général anglais, avait d'abord fait bombarder la ville et raVager les campagnes. Exaspéré par son échec du 31 juillet, il fit de nouveau exécuter

les menaces de sa proclamation du 25 juillet. Les troupes se répandirent dans le pays, dévastèrent les moissons et incendièrent les villages qui opposèrent résistance. De leur côté, les sauvages, poussés par les soldats anglais, avec encore moins de ménagement que ceux-ci, dévastaient, brûlaient, tuaient, scalpaient à qui mieux mieux sur leur passage : c'était une véritable boucherie ! Les paroisses de la côte nord, depuis l'Ange-Gardien jusqu'à la Baie-Saint-Paul, toutes celles de l'île d'Orléans, dix-neuf de celles de la côte sud, furent mises à sac et réduites en cendres. La disette menaçait, et il était difficile d'approvisionner le camp de Beauport. La flotte anglaise, maîtresse absolue du fleuve, exécutait des mouvements continuels et rapides à la faveur des marées. Wolfe portait souvent son regard d'aigle sur la citadelle, se dressant comme un sphinx, et lui semblant inaccessible. Les déceptions éprouvées, un sombre avenir, ses forces épuisées par la maladie, et le surmenage de fatigues et de tracas de chaque jour, étaient bien de nature à le plonger dans un profond marasme.

Deux mois s'étaient déjà écoulés, et l'hiver approchait, lorsque Wolfe, craignant pour la retraite de ses nombreux vaisseaux, avait décidé, après une réunion de son conseil de guerre, de lever l'ancre dans la nuit du 20 septembre. Mais il voulut, avant de partir, tenter un nouveau combat. Le 12 septembre, plusieurs vaisseaux vinrent mouiller en face du cap Rouge, à trois lieues au-dessus de Québec. A la vue de ce mouvement, Bougainville, à la tête de 3,000 hommes, quitta la côte de Beauport pour aller camper sur la falaise, en face de la flotte, afin d'épier ses mouvements. Wolfe, à l'aide d'une lunette, avait remarqué que d'une petite baie — -l'anse au Foulon — • partait un sentier étroit, escarpé, presque inaccessible et peu gardé, conduisant au sommet du promontoire. Il décida d'escalader la falaise à cet endroit. Un nommé Stoho, ancien prisonnier à Québec, qui avait cependant eu la latitude d'explorer les environs de la ville, aj'ant pu s'évader pour retourner parmi les siens, le guida^ dans son opération.

A la faveur des ténèbres, Wolfe et 1,700 soldats d'élite s'embarquaient dans trois grands bateaux et des chaloupes amarrées le long des navires, pour se laisser aller à la dérive avec la marée baissante.

1 Si l'on s'en rapporte à son historien.

Les vaisseaux, avec le reste des troupes, ont l'ordre de suivre un peu plus tard. Sur le bord du fleuve, des sentinelles crient : " Qui vive !" "France! bateaux de vivres; ne faites pas de bruit, les Anglais pourraient nous entendre," répondent en français les barques : Wolfe sait que pendant cette nuit les Français doivent transporter des vivres du cap Rouge à Québec. Voyant que tout va pour le mieux, il répète ce vers de Thomas Gray, son compatriote : "Le chemin de la gloire ne conduit qu'au tombeau." Arrivés au pied de la falaise, tous sautent à terre en silence, et escaladent à pas de loup la montée à pente raide jusqu'au sommet. En entendant du bruit, Vergor, commandant en ce lieu, saute au bas de son lit et veut fuir, mais une balle l'atteint au talon, et il est fait prisonnier. Son camp, pris à l'improviste, oppose peu de résistance. A peine les chaloupes sont-elles vides, qu'elles retournent à la flotte pour chercher d'autres troupes, ou sur la rive en face pour amener les soldats commandés par le colonel Burton. Jusque-là, tout va bien pour Wolfe, et il a lieu de se réjouir, mais il comprend le danger qu'il court: il se trouve placé entre deux armées: d'un côté les troupes de Québec et de Beauport, de l'autre le détachement de Bougainville. Il se porte alors en avant jusqu'aux plaines d'Abraham}, vaste plateau couvert de pelouses, peu accidenté, où se trouvent çà et là des champs de maïs et des massifs de buissons. A l'est de ces hauteurs se dresse Québec ; au sud, c'est le versant abrupt tombant sur le fleuve; vers le nord, la plaine où se déroulent comme ceux d'un gigantesque reptile les anneaux sinueux de la rivière Saint- Charles. Le lieu choisi par Wolfe a moins d'un mille de largeur. Son armée se trouve rangée en une ligne, s'étendant sur la largeur, et faisant face à Québec, situé à près d'un mille de là. IMontcalm, qui depuis trois mois couche tout habillé, a passé une mauvaise nuit. Dès l'aube du jour, il monte à cheval, et aperçoit, à une lieue et demie de distance, la colonne rouge de l'armée anglaise que le soleil empourpre. Il ramasse précipitamment ses troupes, et l'on voit arriver tour à tour, sur un terrain ondulé appelé huttes à Neveu, et situé à six cents pas des plaines, les troupes de La Sarre, Béarn, Languedoc, Boussil- Zon, et les mihces, en tout 4,500 hommes: c'est un torrent d'uniformes blancs et de baïonnettes étincelantes.

1 Cea plaines sont ainsi nommées à cause d'un pilote connu sous le nom de maître .A.braham, qui dans les premiers temps de la colonie, avait possédé un lopin de terre en cet endroit.

Montcalm est étonné de trouver devant lui toute une armée.

En face des Français se trouvent la silencieuse muraille rouge de l'infanterie anglaise, et les lignes plus mouvementées des Highlanders, agitant leurs tartans à franges et soufflant dans leurs cornemuses comme par défi. Ils sont là plus de 8,000 hommes: deux contre un. De Vaudreuil, appréhendant un assaut de l'ennemi à Beauport, empêche le renfort de ce lieu, le régiment de Guyenne, de se rendre aux ordres de Montcalm. Ce dernier demande 25 pièces de canon des batteries du Palais à M. de Ramesay, commandant dans Québec, qui ne lui en envoie que trois, disant qu'il a besoin des autres pour la défense de la ville. Selon l'avis du conseil de guerre et sans donner à ses troupes le temps de reprendre haleine, Montcalm attaque l'ennemi. Les Français sont rangés en trois colonnes: une partie des réguliers au centre, des Canadiens et des réguUers à droite et à gauche; tous se mettent en mouvement au pas de course et font feu dès qu'ils sont à portée. La colonne anglaise se met en branle, avance de quelques perches, fait halte et s'immobilise. Des coups de clairons retentissants sonnent l'attaque et une décharge crépitante de balles culbute un bon nombre d'ennemis. Les Anglais essuient les premières décharges et tirent ensuite avec beaucoup de vivacité, quand l'armée française est à quarante pas. Un feu bien nourri s'active de part et d'autre, et bientôt le voile de fumée qui se déchire fait voir le sol jonché de morts et de blessés. Une cohue frénétique, hurlante, accompagnée de gestes exaspérés se fait entendre. Les Anglais sonnent la charge : quelques corps s'élancent baïonnettes en avant, d'autres tirent en marchant et les lignes françaises sont brisées, mises en désordre. La déroute est complète de la part des réguliers. Des pelotons canadiens, dérobés dans des bouquets de bois, forcent plusieurs corps à plier; mais enfin, la résistance doit céder à la supériorité du nombre^ Les deux héros, Wolfe et Montcalm, furent blessés mortellement. Le premier, atteint par une balle au poignet, enveloppa la plaie de son mouchoir et poursuivit sa marche. Un projectile, l'ayant frappé à la poitrine, le renversa. Des officiers le portèrent en arrière des rangs et lui demandèrent s'il voulait un chirurgien. "Non, dit-il, je suis fini." Un officier s'écria: "Ils courent, voyez donc comme ils cou-

1 Les sauvages alliés figurèrent peu dans la bataille des Plaines.

rent." — '''Qui court?" demanda Wolfe en s'animant. — -"L'ennemi, répliqua-t-on, il fuit partout." — 'Un éclair de joie brilla dans les yeux du mourant, qui murmura : "Que l'un de vous aille avertir le colonel Burton de lancer son régiment du côté de la rivière Saint-Charles, afin de couper par le pont la retraite aux Français." Il balbutia ensuite cette dernière parole: "Dieu soit béni, je meurs en paix." Quelques instants après son âme de héros s'envola.

Montcalm reçut dans la mêlée une balle qui lui transperça le corps. Deux officiers le soutinrent sur son cheval jusque sous la porte Saint-Louis. Des femmes, l'apercevant dans cet état, s'écrièrent : "O mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué !" — -"Ce n'est rien, répondit le blessé, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies." Aux chirurgiens, appelés à la hâte, Montcalm demanda : "Combien de temps ai-je à vivre ?" — "Quelques heures seulement, mon général". — '"Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec."

Ramesay, gouverneur de Québec, et le commandant du Royal Roussillon, vinrent demander des ordres au héros étendu sur son lit : "Mes ordres, répondit-il, je n'en ai plus à donner; j'ai trop à faire à ce grand moment et mes heures sont très courtes. Je vous recommande seulement de ménager l'honneur de la France." Ensuite, il s'écria : "Ma consolation est d'avoir été vaincu par un ennemi aussi brave."

Notre héros expira doucement à quatre heures du matin (14 septembre) après avoir reçu les secours de la sainte Église : il était dans sa quarante-neuvième année.

Les Anglais eurent 658 hommes tués ou blessés; les Français en perdirent à peu près autant.

Pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi, les restes de Montcalm furent transférés, très tard dans la soirée, dans la chapelle des Ursulines, pour y être déposés dans une cavité faite par un boulet de canon qui passa à travers le plancher et creusa un trou qu'on agrandit pour servir de fosse au général. On ne fit entendre ni le canon ni les cloches. Ramesay, quelques officiers et un groupe de citoyens suivirent le cercueil, qui, dans le plus grand silence, passa dans une rue sombre, entre deux rangs de maisons ravagées par les boulets et les bombes. L'enterrement de Montcalm semblait être comme les funérailles de la colonie. Le nom de ce héros de l'honneur national est en-

core vivant au milieu des populations canadiennes : nos poètes l'ont chanté, et Québec, par souscription nationale, lui a élevé un tombeau (1859).

La victoire de Wolfe fut célébrée en Angleterre avec joie; la mort du héros 3'' mêla cependant une teinte de tristesse. Les colonies anglaises de l'Amérique portèrent la jubilation jusqu'à son paroxysme : salves de canon, sons des cloches, discours des orateurs, chants de triomphe, feux d'artifice, banquets officiels vinrent tour à tour manifester l'enthousiasme général. Les restes mortels de Wolfe furent portés en Angleterre.

Pour rendre hommage à ces deux grands généraux, les Canadiens ont fait élever, à Québec (1828), un obélisque de soixante pieds de hauteur, sur lequel sont gravés les deux noms : Wolfe et Montcalm.

Après la mort de Wolfe, le général Murray fut chargé du commandement des troupes anglaises.

Capitulation de Québec. — Pendant que Montcalm expirait, les forces françaises, éparpillées de tous côtés, se dirigeaient sur le camp de Beauport, où de Bougainville vint les rejoindre avec ses renforts. Ne se croyant pas en sûreté dans ce camp morcelé, les troupes se mirent en marche pour longer le fleuve jusqu'au fort Jacques-Cartier. Lévis, accouru des rapides du haut Saint-Laurent, où Vaudreuil l'avait envoyé un mois auparavant, s'y rendit pour prendre le commandement, qui lui était dévelu par la mort de Montcalm. La bravoure indomptable de Lévis le porta aussitôt sur Québec, pour faire lever le siège, mais avant d'arriver, à quatre lieues de la ville, il apprit, non sans trépigner d'indignation, que Ramesay, à qui avait été confiée la charge de soutenir l'honneur de la France, avait capitulé la veille au soir, sans même attendre un coup de canon. Sur l'avis formel que si Québec n'était pas livré avant onze heures, on le prendrait d'assaut, Ramesay avait arboré le drapeau blanc et signé les articles du traité, en somme favorables aux vaincus. En effet, les troupes et les marins de la garnison devaient évacuer la place avec les honneurs de la guerre et être reconduits en France. Promesse était faite aux habitants de protéger leurs personnes, leurs biens et de leur laisser le libre exercice de la religion.

L'approche de l'hiver interdisait les opérations militaires ; alors la flotte anglaise descendit vers la mer, laissant Québec bien gardé et

bien approvisionné, et l'armée de Lévis se dirigea sur Montréal, sans argent et presque sans vivres, pour y passer l'hiver.

Les généraux français, ne pouvant pas prendre immédiatement leur revanche, firent construire un fort à cinq lieues au-dessus de Québec, pour y mettre une garnison capable d'empêcher les Anglais de pénétrer plus avant; elle n'y demeura pas oisive. Il y eut sans cesse des camps volants pour inquiéter l'ennemi; Murray, irrité de ce que les Français faisaient souvent des prisonniers parmi les siens, envoya ravager les campagnes. Il y eut des combats tout l'hiver. L'ennemi était poursuivi à outrance partout où il paraissait, et c'est ce qui faisait dire au général anglais "qu'il n'avait jamais vu de nation si attachée et si fidèle à leur prince que les Canadiens." Les habitants se joignaient aux camps volants pour combattre les Anglais du mieux qu'ils le pouvaient.

Bataille de Sainte-Foy. — A la fin d'avril, dès que le chenal du fleuve fut ouvert, deux petites frégates françaises, VAtalante et la Pomone, suivies de quelques transports, quittaient Montréal, chargées d'un pauvre matériel de guerre, pour tenter de reprendre Québec. La troupe de 3,000 soldats réguliers et 2,000 Canadiens et sauvages, traînait avec peine trois lourdes pièces de campagne, marchait sur la rive nord du fleuve, encore couverte de glace fondante, enfonçant quelquefois jusqu'aux genoux. L'espoir était d'attaquer l'ennemi par surprise, mais malheureusement, un canonnier, emporté par une glace dans le courant du fleuve, fut recueilli à moitié gelé vis-à-vis de la maison qu'occupait le gouverneur général: celui-ci comprit alors que l'armée française était en route. Elle était en effet à deux lieues de Québec. Murray retira alors la forte garnison qu'il avait placée à une lieue de la ville pour s'opposer aux courses des Français, emporta ses canons et fit sauter l'église de Sainte-Foy, qui avait servi de retraite à ses troupes. Il se mit à la tête de 6,000 hommes, traînant 22 canons de bon calibre, pour aller couper la marche de Lévis. Le choc eut lieu le 28 avril. Bourlamaque se trouvait en tête des bataillons. Il reçut, sans s'y attendre et sans avoir le temps de, ranger ses soldats, qui marchaient en désordre à cause des mauvais chemins, la première décharge des Anglais: il fut blessé et obligé de se retirer. Le gros de l'armée française était encore à plus d'une demi-lieue de l'endroit où s'était ouvert le premier feu. Les troupes de la marine et

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