AU COMBAT, C'EST LE MOMENT
Il y eut en effet une assemblée publique sur le Champ de Mars en plein air; elle était composée de douze à quinze <îents individus. Un gentleman du nom d'Augustus Howard, neveu du juge en chef du Haut-Canada, ouvrit les délibérations par un discours incendiaire et fut suivi par MM. Ersdale, Ferres, rédacteur de la Montréal Gazette, Mack et ■Montgomerie. Le thème de tous ces orateurs fut que le -temps était arrivé d'agir. De temps à autre dans la foule, on criait : " An Parlement ! " Les harangues une fois finies, le président demanda trois hourras pour la Reine, et s'écria: " Maintenant, allons-nous promener ". Tout le monde prit le chemin du parlement en hurlant et en vociférant.
La Chambre siégeait en comité général sur le bill de judi-
cature de M. Lafontaine ; tout à coup une volée de pierres
lancées dans les fenêtres de la salle mit en fuite la plupart
«des députés. Quelques-uns entourèrent le siège de l'ora-
>teur ; d'autres cherchèrent un refuge dans la bibliothèque ;
un petit nombre firent mine d'affronter l'orage : mais il devint évident que rester dans la salle plus longtemps c'était s'exposer inutilement, et tous, croyant à une affaire de peu de durée, allèrent se grouper dans l'un des corridors où ils étaient à l'abri. Il se fit à cet instant comme un répit et l'on n'entendit plus rien. Subitement, la tempête éclate avec plus de rage ; les fenêtres volent en éclats, des cris de mort se mêlent au bruit, la grande porte cède et la salle des séances est envahie par une troupe de forcenés qui se mettent à briser les pupitres et les fauteuils, les lustres et tout ce qui leur tombe sous la main. Un des plus furieux s'élance vers le fauteuil piésidentiel et s'y laisse choir en criant à tue-tête : " Le parlement fraiiçais est dissous ! " On arrache la masse au sergent d'armes, et au même moment éclate l'incendie au deux bouts de l'édifice. Il n'y a plus à hésiter; et alors au milieu de cette saturnale de gens ivres et furieux, on vit l'orateur de la Chambre dans son costume se diriger d'un pas tranquille et ferme vers la porte principale, suivi des députés qui marchent deux à deux. On les laisse passer, et bientôt ils sont dehors où quelques-un.^ sont insultés et battus. En moins de temps qu'il n'en faut pour récrire, tout le vaste édifice est devenu un brasier ardent dont les rouges reflets éclairent la ville d'une sinistre lueur. Le tocsin sonne partout, et le clairon des pompiers appelle au secours ; mais personne ne bouge dans cette nuit d'émeute, chacun reste enfermé chez soi. Comme il souffle une brise assez forte, l'incendie se propage. Une maison voisine prend feu ; de grands entrepôts de commerce fument quelque temps et finissent par s'allumer ; l'hôpital général des Sœurs Grises commence à brûler, et une effroyable catastrophe va fondre sur la population si on n'arrête pas les ravages de l'élément destructeur. Mais, la Providence qui veille sur les petits et sur les affligés écarte le
fléau, et rincendie se concentre sur les 25,000 volumes de la bibliothèque, sur les précieuses et uniques collections de manuscrits historiques, sur les galeries de portraits et sur les archives entassées dans le palais législatif. Les pompiers sont impuissants ; ils ne parviennent sur le théâtre du sinistre qu'après mille difficultés ; leurs chevaux sont dételés à maintes reprises, et lorsque les pompes sont en train de fonctionner on s'aperçoit que les boyaux sont coupés en différents endroits. La police dont l'effectif compte à peine une soixantaine d'hommes n'ose intervenir, et l'autorité militaire, pour une raison ou pour une autre, refuse carrément de se déranger. Les émeutiers sont vraiment les maîtres, et ils s'en donnent à cœur joie jusqu'au matin de cette nuit d'orgie. Il n'y a rien qui encourage mieux le désordre que la certitude de l'impunité.
Le Morning Courie.r, journal tory de Montréal, parut le 26 avril avec les armes royales renversées pour célébrer la victoire de ses amis et témoigner de leur loyauté à la Couronne! Dans la journée, on emprisonna jusqu'à quatre prétendus chefs des émeutiers; mais cet acte de vigueur incomparable loin de jeter la terreur dans l'âme de ces derniers, sembla au contraire les animer d'un nouveau courage, et ils continuèrent leur vandalisme en toute liberté. C'est ainsi qu'ils von! briser les fenêtres des ateliers du Pilot, rédigé par M. Hincks, puis se rendent au domicile de ce dernier où ils infligent le même châtiment à ses portes et à ses châssis. M. Lafontaine est une victime tout indiquée à leur bravoure ; ils courent chez lui, envahissent la maison, mettent tout à feu et à sang et en se retirant incendient ses écurieiï. Un petit détachement de soldats, attiré par les flammes, empêcha le feu de se communiquer à la maison. Pour couronner une journée si bien remplie, la bande épuisa sa fureur en cassant les vitres chez le Dr Wolfred Nelson.
La Chambre se réunit à dix heures du matin dans la grande salle du Marché Bonsecours. M. Baldwin proposa aussitôt la formation d'un comité pour constater l'état de la législation et rétablir les ordres du jour. Le ton grave dans lequel il s'adressa à l'orateur était d'accord avec l'impression produite dans l'âme de la plupart des députés par les événements de la veille, et il ne put résister au be- «oin de qualifier " cette loyauté qui, un jour, poussait ses "disciples, à insulter le gouverneur général et à incendier "le palais législatif, et qui le lendemain cherchait à excu- " ser l'émeute et les émeutiers ". C'est qu'en effet sir Allan McNab, Gugy, John A. MacDonald et quelques autres chefs torys n'hésitèrent pas à pallier les outrages commis et à blâmer le gouvernement de n'avoir pas pris de précautions contre la juste colère du peuple. Pendant ce temps, les députés siégeaient sous la protection des baïonnettes, et plusieurs piquets gardaient les avenues de l'édifice. Quelques députés se déclarèrent pour une prorogation immédiate, d'autres pour un simple ajournement afin de donner à l'Exécutif le temps de ramener l'ordre sans cesse menacé par les réunions tumultueuses des torys. Un matin, des placards annoncèrent pour le soir un meeting sur le Champ de Mars auquel étaient convoqués " les amis de la paix. " A cette assemblée MM. Moffatt et Gugy portèrent la parole; ils conseillèrent la paix et firent adopter une pétition à la Reine pour demander le rappel de lord Elgin.
Le 28, la Chambre vota une adresse au gouverneur général pour témoigner de la justice et de l'impartialité qui avaient caractérisé son administration et lui exprimer les sentiments de profond regret et d'indignation qu'elle avait ressentis à la suite des excès des derniers jours. M. A. T. Galt, qui faisait ses débuts, proposa en amendement un vote de non confiance dans le ministère ; le bouillant et jeune député ne put réunir que quatorze voix en faveur de sa motion.
L'adresse devait être présentée par toute la députation le lundi suivant, 30 avril, au Château de Ramezay, où se trouvait l'hôtel du Gouvernement. A trois heures de l'après-midi, la Chambre composée d'une cinquantaine de ses membres s'y rendit en corps, précédée par son orateur et la masse, et protégée par une escorte de soldats. Des députés furent insultés par la foule, et force fut au magistrat de lire le Riot Act et d'ordonner aux soldats de disperser les émeutiers qui reculèrent en applaudissant la troupe.
Bientôt lord Elgin, accompagné de sa suite, fit son apparition ; ce fut le signal d'un nouveau débordement de cris et d'insultes, et lorsqu'il descendit de son carosse il portait à la main une pierre du poids dfe deux livres qu'il avait reçue en pleine poitrine.
Voici dans quels termes il répondit à l'adresse :
" Messieurs, je reçois avec gratitude votre loyale et fidèle adresse. Je déplore les actes de violence dont cette cité a été le théâtre depuis ces Jours derniers, et plus particulièrement la destruction de l'édifice occupé par les Chambres du parlement, ainsi que des bibliothèques précieuses dont la province avait tout lieu de s'enorgueillir. Ce qui s'est passé néanmoins n'a aucunement ébranlé la confiance que je repose dans le bon sens, la modération et la loyauté de la grande masse du peuple.
" Il est consolant pour moi de recevoir l'assurance que la justice et l'impartialité qui ont présidé à ma conduite dans l'accomplissement des fonctions élevées que j'occupe, rencontrent votre approbation, conduite qui m'est tracée par mon devoir envers ma souveraine et envers les habitants de la province. Un peuple libre ne peut guère manquer de trouver, dans l'observation fidèle de toutes les obligations constitutionnelles, la meilleure garantie pour la conserva- Uon de ses droits et de ses libertés.
" Je n'épargnerai aucun effort pour assurer la conservation (Je la paix de la cité, et j'espère en toute confiance, avec la coopération de tous les amis de l'ordre et avec le concours des autorités législatives et executives, que nous obtiendrons ce résultat. "
Voulant éviter autant que possible les suites d'une rencontre de la foule avec la force armée, lord Elgin ordonna au dernier moment de changer de route pour rentrer chez lui, à Mouklands. Au lieu de prendre la rue Notre-Dame, son cocher monta la rue St-Denis jusqu'à la rue Sherbrooke et dépista ainsi le gros des émeutiers. Fous de rage, un petit nombre se précipitent dans des voitures de place, et à course de cheval essaient de couper le chemin au cortège vice-royal. Quelques-uns y réussissent et arrivent à l'angle de la rue St-Laurent juste assez tôt pour lancer au gouverneur qui fuyait une grêle de projectiles. Le carosse fut défoncé, et le colonel Bruce, frère de lord Elgin, fut atteint au dos et à la tête ; le colonel Ermatinger et le capitaine Jones furent blessés aussi, seul le gouverneur échappa sain et sauf.
Si l'on s'étonne de l'inaction de ceux qui accompagnaient lord Elgin, n'oublions pas que Son Excellence les empêcha de faire feu sur la canaille qui le poursuivait. — " Un jour " viendra, disait-il, où ces malheureux se repentiront amère- " ment de la conduite qu'ils tiennent en ce moment ". — Oe trait suffit à indiquer la prudence, le sang-froid et le sentiment d'humanité qui inspirèrent sa conduite dans les circonstances critiques où il se trouve placé. A plusieurs reprises, le gouvernement requit l'assistance de l'autorité militaire, et on assermenta des centaines de constables spéciaux, mais le commandant de la place les fit renvoyer, déclarant qu'il se chargeait de maintenir l'ordre avec les troupes qu'il avait sous ses ordres.
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C'eût été sans doute la chose la plus facile que de venir à bout de l'émeute en quelques heures, mais on n'y serait parvenu qu'au prix de l'effusion du sang, et c'est ce que ne voului^nt ni lord Elgin ni ses aviseurs. Les événements leur donnèrent pleinement raison, et plus tard l'opinion fut unanime à reconnaître que, sans la patience et la sagesse de l'Exécutif, cette sédition, qui couvrit pour toujours ses auteurs de honte et de ridicule, aurait infailliblement entraîné la mort des malheureux qu'on avait affolés et surexcités.
Les événements qui se passaient à Montréal eurent dans le reste du pays le plus grand retentissement, et les adresser •arrivèrent de tous côtés pour témoigner au gouverneur général de la loyauté de la population et du profond regret qu'elle éprouvait des actes de rébellion qui avaient été commis. Dans quelques-unes des villes du Haut-Canada et dans les rares localités où les ultra-loyaux se sentirent soutenus, des bandes paradèrent dans les rues et s'amusèrent à casser les vitres chez les principaux de leurs adversaires. A Toronto, un groupe de gentlemen fit un feu de joie dans lequel, au milieu des cris et des hurlements, ils jetèrent les effigies de M. Baldwin, Blake et Mackenzie. Puis, la foule alla démolir le logement où ce dernier, arrivé d'exil depuis peu, venait de s'installer et brisèrent les châssis des entrepôts occupés par le Dr Ralph et George Brown. Mais ces démonstrations ne furent ni nombreuses ni importantes. Ce fut dans la Chambre que l'émeute trouva principalemeni ses apologistes. Sir Allan McNab voulait bien consentir à regretter la perte de la bibliothèque du parlement, mais non à s'apitoyer sur le sort des ministres qui avaient été lapidés. M. Cayley ne voyait dans cette jacquerie qu'une inévitable guerre de race, montrant une fois de plus que jamais les Canadiens et les Anglais ne pourraient s'accorder; M. Boulton, de Toronto, était du même avis, et plus logique
HISTOIRE DU ©ÂNADA 317
il insista sur la nécessité du rappel de l'Union. A ces paroles M. Papineau fut aussitôt debout, et, dans une de ces harangues ampoulées dont il avait la triste spécialité, il pi'étendit que tous les malheurs dont souffrait le pays étaient dus à l'acte d'Union et au ministère Lafontaine- Baldwin. Cette philippique fut applaudie à outrance par sir AUan McNab et les torys. M. Gugy, une espèce de fanatique incontrôlable, s'emporta jusqu'à dire que la population du Canada se trouverait déliée de son allégeance envers la Reine, si celle-ci osait sanctionner le bill d'indemnité. Plusieurs agitèrent la question de punir Montréal des actes de brigandages dont le gouvernement était victime. Cette menace n'eut aucun effet, car un soir que quelques députés du Haut-Canada dînaient à l'Hôtel Têtu, grande rue St-Jacques, un rassemblement se posta en face et «e mit à saccager portes et châssis. Quelques coups de feu terminèrent la démonstration, et les émeutiers se retirèrent en emportant un blessé. Le 9 mai, M. Sherwood, de Toronto, attacha le grelot et proposa le choix alternatif de Toronto et de Québec pour y transférer à tour de rôle le siège du gouvernement ; un autre député proposa Bytown, M. J. A. MacDonald proposa Kingston, et ce fut à qui offrirait chacun sa ville. Jamais jusque-là on aurait pu croire à l'existence en Canada d'un si grand nombre de villes dignes d'être la capitale du pays. Finalement la motion de M. iSherwood fut emportée par 34 voix contre 29. Le Conseil législatif se prononça vigoureusement contre l'opinion de la Chambre, et le gouverneur, en accusant réception de l'adresse de l'Assemblée, laissa soupçonner que le projet ne rencontrait point son entier assentiment. Mais il était, et il resta décidé que Montréal serait châtié pour les méfaits d'une poignée de misérables contre l'autorité légitime, et, en effet, Montréal perdit le siège du gouvernement pour toujours.