‹ Histoire du CanadaChapitre 16 sur 27 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

Délégués du parti tory en Angleterre. — M. Hincks les suit. — Dépêches de lord BIgin.

— Les émeute.s de Montréal créent un certain émoi en Angleterre. — Langage édifiant de la presse tory. — La maison de M. Lafontaine est menacée par une troupe d'émeutiers. — Un des leurs est tué ; ils se retirent. — Lady Elgin est insultée. —"The British League ". — Son manifeste. — Congrès des ligueurs à Kingston le 15 juillet. — Résolutions. — Lord Elgin dans le H. C. — Manifeste annexionniste du mois d'octobre. — C'est l'œuvre du parti tory du B. C. — Il rencontre peu d'écho. — M. Papineau et les principaux démocrates signent le manifeste. — Les torys du H. C. désapprouvent leurs collègues du B. C. — Le Courier leur répond. — La fin du parti anglais dans le B. C. — Les Américains ne prennent pas le mouvement au sérieux, non plus que les journaux en Angleterre.

— Conduite de lord Elgin à l'égard des signataires. — " The British League " proteste contre l'annexion et se prononce pour l'union de toutes les provinces. — Le siège du gouvernement à Toronto. — Changements ministériels. — La session s'ouvre le 14 mal 1850. — La discussion sur l'adresse. — M. L. J. Papineau attaque les ministres. — Sir Allan McNab l'imite par la violence de son langage. — La réforme parlementaire introduite de nouveau est de nouveau rejetée. — Relations nouées avec les provinces maritimes. — La loi scolaire perfectionnée. — Le Globe inaugure sa campagne de fanatisme religieux et national contre les Canadiens. — La question des réserves du clergé. — L'abolition de la tenure seigneuriale. — M. Lafontaine veut procéder avec une sage lenteur dans le règlement de ces deux graves questions. — Murmure parmi les jeunes. — L'achèvement des canaux du St-Laurent. — La prorogation a lieu le 10 août. — Indices de malaise parmi les réformistes du H. C, qui se plaignent de la lenteur des réformes. — Un groupe se détache, le Globe leur donne le nom de clear grits. — La session s'ouvre le 20 mai 1851. — Tenure seigneuriale. — M. Lafontaine en ajourne le règlement à la prochaine session. — La réforme parlementaire est de nouveau repoURsée par le vote prépondérant de M. ^,. 3. Papineau. — La primogéniture abolie dan.? le H. C. — Le chemin de fer Intereolonial. — Le recensement décennal est établi. — M. Baldwin annonce »a retraite du cabinet ; regrets universels ; la cause. — M. Liiionfaiiie informe la Chambre qu'il a pris la même décision. — M. Hincks succède à M. Baldwin. — Le cabinet Hincks-Morin. —

La prorogation eut lieu le 30 mai par le jjjénéral Rowan que le gouverneur général députa ;\ cet effet. Comprenant qu'il ne pouvait s'exposer sans un déploiement de forces considérables, lord Elgin ne voulut pas courir le risque d'un conflit entre les troupes et les émeutiers, et il s'abstint de paraître.

Dans les premiers jours de mai, M. Cayley partit pour l'Angleterre ; il était chargé de présenter au gouvernement impérial les pétitions contre le bill d'indemnité. M. Hincks

le suivit à une semaine de distance, et sir Allan McNab peu de temps après. Mais déjà lord Elgin, dans une longue et intéressante dépêche du 30 avril, avait rendu compte à son gouvernement des événements qui venaient de se passer. Lfe ministre des colonies répondit sans tarder à cette dépêche, et assura le gouverneur que ces faits, si déplorables qu'ils fussent, n'avaient aucunement ébranlé la confiance que Sa Majesté reposait en lui, et que sa conduite avait sa pleine et entière approbation. Dans une nouvelle dépêche du 5 mai, lord Elgin fit l'historique du bill et énuméra les motifs qui l'avaient porté à le sanctionner. Aussi, le 13 juin, fut-il répondu à sir Allan McNab, de la part du ministre des colonies, qu'il était impossible d'exaucer la prière de ceux qui avaient pétitionné pour demander le rappel de lord Elgin, la dissolution du parlement provincial et le désaveu par Sa Majesté du bill d'indemnité, parce que les représentants du peuple en passant cet acte n'avaient jamais entendu " encourager " la rébellion ni indemniser les individus coupables de "trahison. . . Cette déclaration officielle, ajoutait la lettre, " devra faire disparaître le blâme et calmer l'indignation " auxquels, par suite d'une interprétation erronée de son "■ caractère et de son objet, cette mesure a donné lieu. " Puis, les pétitionnaires étaient invités "à seconder le« ^' efforts du gouvernement de Sa Majesté pour maintenir "la paix publique et l'autorité des lois, et pour apaiser "l'agitation qui causait un tort si grave au commerce, au " crédit public et à tous les intérêts sérieux du Canada. "

Le soulèvement séditieux des torys causa un certain émoi en Angleterre. M. Disraeli déclara que la situation était des plus graves, et M. Gladstone émit l'avis que lord Elgin aurait dû désavouer le bill d'indemnité. Lord John Russell, au contraire, avec plusieurs autres défendit l'action du gouverneur général du Canada et rendit un hommage éclatant

à la fermeté qu'avait déployée lord Elgin et à la largeur de vues dont il avait fait preuve.

La manière dont avaient été accueillies leurs pétitions par les autorités impériales accrut le mécontentement des torys ; la Montréal Gazette et le Courier dépassèrent toute licence. Suivant eux il ne restait plus aux Anglais — " Our Britlsh People " — qu'à obtenir l'indépendance du Canada sous le protectorat de la mère patrie. Le régime actuel ne pouvait plus fonctionner ; il en fallait un meilleur qu'il faudra établir paisiblement, si on le peut, violemment s'il le faut. Or, parmi les réformes que le régime nouveau devait inaugurer, ils énumèrent les suivantes, à savoir : l'élection du gouverneur, l'élection du Conseil législatif, la réduction des salaires, la sécularisation de tous les établissements d'éducation subsidiés par le trésor public, ou qui vivaient en tout ou en partie de dotations octroyées jadis par la couronne de France ou par celle d'Angleterre, l'abolition des dîmes obligatoires, et la liberté et l'égalité la plus complète des cultes. Le même journal (le Courier), ayant eu vent, au commencement d'août, d'une visite que lord Elgin se proposait de faire dans le Haut-Canada, publia un article dont nous extrayons le passage suivant :

" Nous pensons qu'il ne serait pas prudent pour Sa Seigneurie de tenter une telle expédition. Nous ne faisons aucunement cas de son salut, c'est une affaire de peu de con séquence ; mais nous aimons le salut du pays, et nous savons que si lord Elgin va dans le Haut^Canada, et que la faction radicale semble faire quelque démonstration en son honneur ou fasse un seul acte qui soit regardé comme un triomphe pour les ministres qui ont passé l'acte payant les rebelles, cette démonstration sera le signal de la convulsion la plus terrible que cette province ait jamais éprouvée. Nous savons qu'on a déjà fait des préparatifs dan« plusieurs

villes du Haut-Canada, et nous connaissons l'esprit de notre parti trop bien pour ne pas être certain qu'il exécutera se» promesses à la lettre. . . "

Dans le cours du mois précédent, les autorités de Montréal firent arrêter, non sans difficultés, quelques-uns des chefs de l'émeute du 25 avril et les relâchèrent bientôt sur cautionnement. A cette occasion, il se forma un soir un rassemblement d'individus, et le mot d'ordre fut donné d'aller saccager et brûler la demeure de M. Lafontaine. Mail les amis du premier ministre avaient eu l'éveil, et lorsqu^e la bande se présenta, ils furent avertis de passer leur chemin. Des cris de rage et les plus grossières insultes furent toute leur réponse, et ils se mirent en frais de démolir la grille de la rue qui céda au bout de quelques instants La foule se précipita comme un torrent ; mais des coups de feux retentirent, et un nommé William Mason qui se trouvait au premier rang tomba frappé d'une balle. Saisis de terreur, les misérables s'arrêtèrent, et bientôt on les vit déguerpir emportant leur blessé qui mourut le lendemain.

Dans une autre circonstance, lady Elgin^ valétudinaire, fut insultée grossièrement dans sa voiture par les mêmes individus, et dans le même été ils mirent le feu à l'hôtel Donegana ainsi qu'à plusieurs autres édifices. Ce fut le règne de la terreur jaune, car les orangistes avaient fini naturellement par s'emparer de la direction de tous ces odieux coups de main. Afin de donner une organisation régulière à leur attitude, les torys, peu de temps après l'incendie du parlement, formèrent une association intitulée The British American League. Le siège principal eu fut fixé à Montréal.

M. Alexander Mackenzie, dans la Yie de VHonoraUe Oeorgc Brown, parlant de cette organisation, le fait dans les termes suivants : " A l'instar de la fameuse armée du

" roi David formée dans les grottes d'Adullam, tout indi- '• vidu mourant de faim, tout individu endetté, tout indi- " vidu mécontent ou aigri fit partie de la Ligue. On les ap- " pela les Enfants du Soleil. Ils se montrèrent torys ex- " trêmes, foncièrement déloyaux (disloyal), et finalement ils " menacèrent de jeter les Canadiens-Français à la mer. "

Lfe premier soin de l'Association fut de rédiger un manifeste qu'elle adressa simplement aux hahitants du Canada, et dans lequel, après avoir dit que le temps était arrivé pour l'opinion publique de se prononcer sur plusieurs questions importantes, elle rappelait la crise financière et la dépression générale qui se faisaient sentir dans toutes les parties de la province à un degré inouï dans l'histoire du pays. La discussion et le choix des remèdes à apporter regardaient la population tout entière. Le manifeste continuait en disant qu'à ces souffrances du commerce et de l'industrie s'ajoutait un malaise social et politique tel qu'aucun pays anglais n'en avait jamais vu jusque-là; la différence d'origine nationale dans le peuple était un obstacle presque insurmontable au progrès ; le mode de représentation avait besoin d'être modifié ainsi que la tenure foncière dans le Bas-Canada ; la composition du Conseil législatif devait aussi être changée, et il fallait s'organiser afin de s'entendre sur les moyens de redresser tous ces griefs. Puis, on conseillait la formation de sociétés analogues à celle de Montréal et une élection de délégués à une Convention dont la date et le lieu seraient fixés ultérieurement.

Ce projet trouva un écho sympathique dans une certaine classe, et, le 25 juillet, la Convention se réunit à Kingston. Cent quarante-cinq délégués y prirent part; parmi eux on compta des députés, des anciens ministres et les hommes les plus importants du parti tory : c'étaient MM. Georga Moffatt, de Montréal ; John A. MacDonald, de Kingston ;

George Crawford, A. Burnam, S. Dixon, John Langton, W. Gamble, de Toronto ; John Henry Pope et Chs Brooks, des townships de l'Est du Bas-Canada ; Ogle R. Gowan, grand maître des orangistes ; P. M. Vankoughnet, Robert Read, etc., etc. Les délibérations occupèrent plusieurs jours pendant lesquels les discours les plus échevelés ne le cédèrent qu'aux propositions les plus radicales et les plus dangereuses. Ogle R. Gowan fut d'avis de mettre lord Elgin en accusation devant la Chambre des Lords ; d'autres voulurent que la Ligue se déclarât pour l'annexion; quelques-uns penchèrent pour l'indépendance et les plus sensés réussirent à faire adopter trois résolutions dont l'une favorisait une union de toutes les provinces, une autre, la protection pour l'industrie nationale, et la troisième, l'économie dans les dépenses publiques.

Malgré les menaces criminelles du Montréal Courier et les tentatives faites par les orangistes pour ameuter la population du Haut-Canada sur son passage, lord Elgin fit, au mois de septembre, un voyage assez étendu dans cette province. Il reçut partout l'accueil le plus empressé et le plus respectueux. On doit cependant excepter Toronto où la canaille essaya de le brûler en effigie, Kingston où quelques sifflets se firent entendre, et Brockville où les loyaux hissèrent des drapeaux noirs quand on apprit que Son Excellence était dans le voisinage. Ce fut à son retour à Montréal que le gouverneur général apprit la nouvelle de son élévation à la pairie du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande. Etrange contradiction de la politique : cinq ans auparavant lord Metcalfe avait été ennobli par la Reine pour des actes et une conduite précisément opposés aux actes et à la conduite que Sa Majesté venait de récompenser dans lord El- ^in d'une manière encore plus éclatante !

Dans les premiers jours d'octobre, fut Inncé, à ^lonlr('al, le

fameux manifeste annexionniste signé par trois cent vingtcinq citoyens. Evidemment la modération de la Convention de Kingston avait désappointé les espérances des torys du Bas-Canada ; les actes n'avaient pas répondu aux paroles. On s'y était déclaré favorable à certaines réformes, mais on avait refusé d'acclamer l'annexion. Tout bien considéré, la situation n'avait pas paru aux torys du Haut-Canada assez désespérée pour sauter de la poêle à frire dans le feu, et le mal connu n'était pas assez grave i^our tenter de le guérir par un mal inconnu.

Voici ce document en entier ; il mérite l'attention. Quoique un peu retouchée par nous, la traduction que nous empruntons aux journaux du temps est très défectueuse :

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