‹ Histoire du CanadaChapitre 17 sur 27 · AU PEUPLE DU CANADA · texte numérisé non relu

AU PEUPLE DU CANADA

" Le nombre et la grandeur des maux qui affligent notre pays et la dépression universelle et toujours croissante de ses intérêts matériels, font un devoir à ceux qui sont animés d'un désir sincère pour son bien-être, d'aider à la recherche, à la préparation et à l'adoption des remèdes qu'une investigation mûre et délibérée pourra faire découvrir.

" Appartenant à tous les partis, à toutes les origines et à toutes les croyances, il nous appartient de nous entendre sur les avantages de la coopération pour l'accomplissement d'un devoir commun pour nous et notre pays, provenant d'une nécessité commune, nous avons consenti, en vue d'un avenir brillant et plus heureux, à noyer dans l'oubli tous les différends passés de quelque nature qu'ils soient, où à quelque cause qu'ils soient attribuables. En faisant appel à nos co-sujets colons pour qu'ils s'unissent à nous dans ce devoir très impérieux, nous les conjurons solennellement, vu qu'ils désirent une bonne fin et le bien-être de leur pays, d'entreprendre cette tâche, dans cette crise, avec le même esprit de fraternité.

" Le renversement de l'ancienne politique de la Grande- Bretagne, par lequel elle a retiré aux colonies la protection accoutumée sur ses marchés, a produit les effets le»; plus désastreux en Canada. En jetant un regard sur la condition actuelle du pays, qu'y voit-on si ce n'est des ruines où une décadence rapide. Le gouvernement provincial et les corporations civiques embarrassées, nos institutions financières et nos valeurs publiques grandement dépréciées, nos intérêts mercantiles et agricoles également peu prospères, les biens-fonds à peine vendables à des termes quelconques, nos fleuves sans rivaux, nos lacs et nos canaux devenus presque inutiles, pendant que le commerce abandonne nos rivages, les capitaux amassés sous un système plus favorable, sont dissipés sans être remplacés. Ainsi, sans crpitaux, incapables d'effectuer dans les Etats étrangers ou dans la mère patrie, même en offrant des valeurs grandement supérieures à celles avec lesquelles ou obtient de suite de l'argent tant aux Etats-Unis que dans la Grande- Bretagne, quand ce ne sont pas des colons qui demandent, par conséquent, entravée et arrêtée complètement dans la carrière des entreprises privées et publiques, cette possession de la Couronne britannique, notre patrie, est placée aux yeux du monde entier dans un contraste humiliant avec ses plus proches voisins, exhibant tous les symptômes d'une nation qui marche à grands pas vers sa décadence.

" Avec une surabondance de pouvoirs d'eau et de travailleurs à bon marché, particulièrement dans le Bas-Canada, nous n'avons pas encore de manufactures indigènes ; les plus confiants même, si les circonstances ne sont pas changées, ne peuvent espérer que, sans productions indigènes, ou sans avances de quelques étrangers, nous parviendrons à avoir cette grande source de richesse nationale. Nos institutions malheureusement n'ont pas ce cachet de perma-

nence qui peut seul donner de la sécurité et inspirer de la confiance, et le marché canadien est trop limité pour tenter les capitalistes étrangers.

" Tandis que les Etats voisins sont couverts d'un réseau de railroads prospères, le Canada ne possède que trois lignes, qui, toutes ensemble, excèdent à peine 50 milles de longueur, et le stock de deux de ces lignes est tombé de 60 à 50 pour cent, fatal symptôme de la torpeur qui règne partout.

" Notre forme actuelle de gouvernement est incommode et si dispendieuse qu'elle n'est pas propre aux circonstances du pays, et le recours qu'elle exige à un gouvernement éloigné, imparfaitement instruit des affaires du Canada et quelque peu indifférent à nos intérêts, est anormal et pénible. Cependant, au cas d'une rupture entre deux des plus puissantes nations du monde, le Canada deviendrait leur champ de bataille et en supporterait toutes les conséquences, quelque étranger à ses intérêts que pût être le sujet de la querelle ou la source du différend.

" Les animosités envenimées des partis politiques et des factions du Canada, conduisant souvent à la violence, et parfois à la guerre civile, semblent n'avoir pas diminué avec le temps, et il n'y a pas dans ce moment, en apparence, de diminution ou d'accommodement. L'aspect des partis devient de jour en jour plus menaçant l'un contre l'autre, et eous nos institutions actuelles et avec nos relations, il y a peu d'espoir d'une administration paisible et prospère de nos affaires; au contraire, les difficultés paraissent devoir s'accumuler au point que le gouvernement deviendra impossible. Aussi, dans cette situation, toute démarche qui promettra d'effacer les distinctions de parti qui existent, et d'offrir au peuple une existence entièrement nouvelle, devra-t-elle être acceptée avec reconnaissance.

" Parmi les hommes d'Etat de la mère patrie, parmi les observateurs clairvoyants de la république voisine, — en Canada et dans toute l'Amérique du Nord, — parmi toutes les clas&es, il existe une forte conviction qu'une révolution politique est sur le point de se faire dans ce pays. De tels pressentiments ne doivent pas être écartés à la légère, car ils aident à réaliser les événements sur lesquels ils portent. En même temps, le Canada éprouve un dommage considérable par l'effet de ces pressentiments sur la classe la plus importante des habitants, qui préfèrent naturellement un pays sous une forme de gouvernement fixe et permanent à un état transitoire.

" Après cette revue de quelques-unes des causes de nos maux actuels, nous allons considérer jusqu'à quel point les remèdes ordinairement proposés possèdent des motifs raisonnables de justifier leur adoption.

" 1° — Le rappel de la protection sur les meircMs du Royaume- TJni. Si cela peut s'obtenir à un degré suffisant et être garanti pour une longue période de temps, on obtiendra une amélioration dans la condition de plusieurs de nos plus grands intérêts, mais la politique de l'Empire ne permet pas de l'espérer. Outre cela, ce ne serait qu'un remède partiel. Les millions d'individus de la mère patrie demandent de la nourriture à bon marché, et un second changement de la protection au Free Tnide compléterait la ruine que le premier a commencée.

" 2° — La protection des manufaetnres indigènes. — Bien que cela puisse encourager l'accroissement des intérêts manufacturiers du Canada, cependant sans accès aux marchés des Etats-Unis, ces intérêts ne s'étendraient pas suffisamment il cause du manque de consommateurs, pour opérer un résultat qu'on pourrait admettre comme un remède pour les maux nombreux dont nous nous plaignons.

" 3° — Une Union Fédérale des Provinces Britanniques d'Amérique. — Les avantages réclamés pour cet arrangement sont le Frec Trade entre les provinces et une diminution des dépenses gouvernementales. L'obtention du dernier objet serait très problématique et les avantages anticipés du premier peuvent être assurés par une législation sous notre système actuel.

Les marchés des provinces sœurs n'amélioreraient pas notre comm-erce de bois, car elles ont un surplus de cet article dans leurs propres forêts ; et leur demande de produits agricoles serait trop limitée pour absorber notre exportation. Le Canada ne peut pas non plus attendre de l'encouragement pour son industrie manufacturière de ces colonies. LTne union fédérale par conséquent ne serait pas un remède.

"4° — L'indépendance des Colonies Britanniqnes de F Amérique du Nord comme République Fédérale. — La consolidation de ces nouvelles institutions avec les éléments jusqu'ici si discordants ; — la négociation de traités avec les puissances étrangères ; — l'acquisition d'un rang parmi les nations, — voilà ce qui serait, nous le craignons, un grand écueil pour la force de la nouvelle république. Et, ayant égard à la puissante confédération des Etats qui nous avoisinent, les défenses militaires nécessaires seraient trop dispendieuses pour rendre l'indépendance un bienfait, tandis qu'elle ne ferait pas disparaître les obstacles qui retardent notre prospérité matérielle.

"5° — Commerce libre réciproque arec les Etats-Unis en ce qui regarde les produits des forêts, des terres et des mines. — Si cela est obtenu, ce ne serait qu'un des nombreux avantages qu'on pourrait obtenir autrement. L'échange libre de tels produits n'introduirait pas de manufactures dans notre

pays. Cela ne nous donnera pas tout le continent de TAmérique du Nord pour marché. Il n'améliorerait pas assez no« institutions pour conférer la stabilité ou pour assurer la confiance dans leur permanence ; cela ne détruirait pas non plus la violence des partis, ou ne porterait pas le moindre remède à nos plus grands maux.

" 6° — De tous les remèdes qui ont été suggérés aux maux bien connus et insupportables qui affligent notre pays, il n^en reste plus qu'un à considérer. Il consiste dan? un changement radical et important dans notre condition politique et sociale, renfermant des considérations politiques qui demandent notre plus sérieux examen. Vc remède est la séparation amicale et paisible du Canada avec la métropole et une Unian à des termes équitables avec la Ont mit Confédération Nord Américaine des Etats Souverains.

" Envers la Grande-Bretagne nous n'avons que des sentiments de bienveillance et de respect ; sans son consentement, nous ne regardons pas la séparation comme possible, et comme désirable. Mais la politique coloniale de la mère patrie, les aveux de ses premiers hommes d'Etat, les sentiments publics de l'Empire, sont un indice certain et significatif du prix que l'on attache à la connexion coloniale. Il n'est plus problématique que l'Angleterre a résolu de nous investir des attributs, et de nous forcer de subir les fardeaux de l'indépendance.

" T^ retrait menacé de ses troupes des autres colonies, la continuation de sa protection militaire pour nous sous la seule condition que nous paierons les dépenses qui en sont la conséquence, contre lesquelles ce serait une faiblesse chez nous de ne pas pourvoir, la conviction de cette nécessité, et un grand sentiment du devoir que nous avons envers notre patrie, devoir que nous ne pouvons pas mécon-

naître ni différer, nous portent à nourrir l'idée de la séparation ; et dans toutes les négociations qui peuvent survenir avec la Grande-Bretaone, le Canada devra marquer toutes ses démarches au coin d'une libéralité reconnaissante.

" L'union proposée offrirait le Canada comme champ de placement pour les capitaux américains, soit pour les travaux publics, soit pour les entreprises privées au même titre que dans tous les autres Etats. Elle égaliserait la valeur des biens-fonds des deux côtés des frontières, doublant probablement par là toute la valeur actuelle de la propriété eu Canada, tandis que, en donnant de la stabilité à nos institutions et introduisant la prospérité, elle élèverait notre crédit public général et privé. Elle augmenterait notre commerce tant avec les Etats-Unis qu'avec les pays étrangers, et elle ne diminuerait pas beaucoup nos relations avec la Grande-Bretagne, où la plupart de nos produits entreraient aux mêmes conditions qu'aujourd'hui. Elle ferait de nos fleuves et de nos canaux la grande voie de l'immigration de l'Ouest et de l'exportation de ces régions au grand avantage de notre pays. Elle introduirait des manufactures eu Canada, aussi rapidement qu'elles ont été introduites dans les Etats du Nord, et dans le Bas-Canada spécialement où les pouvoirs d'eau et la main d'œuvre sont abondants et à bon marché ; elle attirerait des capitaux industriels, augmenterait la valeur de la propriété et des produits agricoles, et fournirait du travail lucratif à ce qui est à présent une population qui ne produit comparativement pas. Les Etats- Unis ne fourniraient pas seulement les capitaux, ils nous fourniraient aussi le marché le plus étendu du monde, sans l'intervention de l'officier de douane. Des chemine de fer seraient de suite construits par des capitaux américains pour alimenter toutes les grandes lignes qui approchent

actuellement de nos frontières, et ces entreprises en général seraient aussi actives et aussi prospères au milieu de nous que chez nos voisins. La valeur de nos produits agricoles serait élevée de suite à l'égal de celle des Etats-Unis, tandis que les instruments d'agriculture et beaucoup de nécessités de la vie, comme le thé, le café et le sucre, seraient grandement diminués de prix.

" La valeur de notre bois s'accroîtrait par suite du libre accès aux marchés américains, où il reçoit un haut prix, mais où il est à présent sujet à un droit onéreux. En même temps, il y a raison de croire que nos constructeurs de vaisseaux, tant à Québec que sur les grands lacs, trouveraient un marché illimité dans tous les ports du continent américain. On ne peut douter que le commerce maritime des Etats-Unis ne s'accroisse grandement. Il est également manifeste que chez eux, les principaux matériaux pour la construction des vaisseaux diminuent rapidement, tandis que nous possédons de vastes territoires, couverts de bois d'une excellente qualité, qui serait mieux avantageux qu'il l'est aujourd'hui, puisque, sous le système du Frce Tracle, nos vaisseaux feraient voile pour l'Angleterre tout aussi bien après l'annexion qu'avant.

" Un gouvernement d'Etat simple et économique, dans lequel la responsabilité directe au peuple serait un caractère distinctif, serait substitué à un système à la fois embarrassant et dispendieux.

" Au lieu de guerre et de craintes de guerre avec nos voisins, il n'y aurait que paix et amitié entre ce pays et les Etats-Unis. Les discordes entre les Etats-Unis et leurs rivaux ne feraient pas du sol du Canada l'arène sanglante de leurs disputes comme ce serait aujourd'hui nécessairement le cas. Que ce soit lii la condition peu enviable de notre état de dépendance de la Gi-ande-Bretagne, c'est un

fait coimu du monde entier, et nous n'avons pas besoin de raisonner pour démontrer combien cet état est peu propre à engager des capitalistes prudents à faire des placements d'argent dans ce pays, ou bien à porter les riches défricheurs à venir y faire des établissements pour eux et pour leurs enfants,

" Mais ce projet offre encore d'autres avantages que ceux qui ont rapport ;\ nos intérêts matériels. L'union chanirerait le terrain des conflits politiques entre les races et les partis, détruirait et ferait oublier ces irritations et ces rancunes qui ont jusqu'à présent caractérisé notre existence sociale. Déjà par anticipation sa douce influence s'est fait ressentir. Puisse cet avant-coureur donner l'espoir d'un oubli éternel des dissensions dans toutes les classes, entre toutes les croyances et dans tous les partis du pays. En changeant notre état de subordination en une position indépendante, nous prendrions un rang parmi les nations de la terre. Nous n'avons pas de voix maintenant dans les affaires de l'Empire, et nous ne partageons pas les honneurs qu'il confère et les émoluments qu'il distribue. L'Angleterre est notre mère patrie; nous ne sommes pas sur un pied d'égalité avec elle ; nous n'avons que des rapports d'obéissance avec elle. Mais, comme citoyens des Etats- Unis, le service public de la nation nous serait ouvert ; ce serait un champ de distinction honorable dans lequel nous et notre postérité pourrions entrer à des conditions de parfaite égalité.

" Au reste, la séparation amicale du Canada avec la Grande-Bretagne n'aurait pas des avantages qui seraien»; limités à nous seulement. Le soulagement qu'apporterait à la mère patrie la suppression des dépenses immenses de l'occupation militaire du pays, l'éloignement de beaucoup de causes de conflit avec les Etats-Unis résultant de

la contiguïté de territoires si étendus, l'avantage de marchés plus étendus que la prospérité du Canada offrirait, sont des considérations qui, dans l'esprit de plusieurs de ses hommes d'Etat les plus habiles, rendent notre incorporation avec les Etats-Unis grandement désirable.

" Pour les Etats-Unis, l'annexion du Canada n'est pas sans de grands avantages. L'éloignement de leurs bords d'une nation si puissante par laquelle en temps de guerre le commerce immense et toujours croissant des lacs serait mis en danger, le moyen d'abolir les établissements coûteux et souvent inefficaces du revenu sur une frontière de plusieurs cents milles, le notable accroissement du revenu par nos douanes, l'usage entièrement libre du Saint-Laurent, la grande voie naturelle des Etats-Unis de l'Ouest vers l'océan, sont autant d'avantages pour lesquels on ne manquerait pas d'offrir le meilleur équivalent.

" Concitoyens-colons,

" Nous avons, dans ce qui précède, exposé nos vues et nos convictions sur une question de la plus grande importance, entraînant un changement que nous croyons tous désirable, bien que beaucoup d'entre nous le voient avec des émotions et des sentiments différents, changement qu'il est de notre devoir de travailler à opérer par des moyens légaux.

" Nous vous adressons ces remarques sans préjugés ou partialité, — dans un esprit de sincérité et de vérité, — dans l'intérêt seu' de notre patrie, et notre seul but est son salut et son bien-être. Si, d'après votre jugement, notre objet et notre but dans ce moment sont louables et justes, nous vous demandons l'oubli des dissensions passées, et de tous, sans distinction d'origine, de parti, ou de croyance, nous demandons cette coopération zélée et cordiale dans les moyens légaux, prudents et judicieux qui pourront le mieux nous conduire à notre destinée commune. "

L'expérience nous apprend que de tous les ennemis d'un gouvernement le pire c'est le pain cher, puis, encore, Fouvrier sans travail. Comme toujours, la gêne dans les circonstances où se trouvaient le Canada fut mauvaise conseillère. Elle détermina dans une large mesure un grand nombre de négociants de Montréal à signer le manifest(î qu'on vient de lire. Le ton grave et modéré de ce document en imposait d'ailleurs, et ses conclusions claires et vigoureuses paraissaient irréfutables. Le parti tory anglais du Bas-Canada, convaincu de ne pouvoir jamais ressaisir le pouvoir, était mûr pour n'importe quel projet qui l'affranchirait du joug français et catholique, et il mit volontiers la signature de ses chefs au bas du document. Quant aux Canadiens qui y mêlèrent leurs noms, ce fut chez eux pure affaire de sentiments politiques. Leur chef, M. Papineau, avait depuis longtemps prêché la séparation du Canada de l'Angleterre et son annexion à la République voisine, et ce dut n'être pas une des moindes surprises du vieux chef patriote que de voir son rêve devenir l'article unique du programme de ses anciens et plus cruels ennemis.

Dans cette liste de noms nous relevons les suivants :

MM. John et David Torrance, L. H. Holton, William Workman, D. L. McPherson, J. G. McKenzie, R. McKay, J. G. Johnston, B. H. Holmes, J. Molson, J. Redpath, John Rose, de Bleury, J. Dewitt, L. J. Papineau, J. Papin, J. A. A. Dorion, D. E. Papineau, les deux frères Laflamme, avocats, P. Blanchet, C. Laberge, L. Labrèche-Viger, A. Archambault, Jos. Doutre, J. R. Sincennes, tous de Montréal, tous avocats et hommes d'affaires, et le plus grand nombrt» appelés plus tard à être juges, ministres d'Etat, et à jouer à titres divers un rôle marquant dans les destinées de leur pays.

Le mouvement ne s'étendit guère. A Québec on ne comp-

ta d'adeptes que parmi les membres du parti démocrate : MM. F. Fournier, J. Légaré, A. Plamondon, J. P. Rhéaume, Dr Bardy, P. Huot, H. Dubord, J. B. Pruneau, A. C. Alleyn, A. Soulard, T. C. Lee, John, Gordon, etc. La masse de la population canadienne resta absolument impassible et étrangère à cette agitation dirigée contre l'autorité légitime. Une élection ayant eu lieu sur ces entrefaites dans la ville de Québec, les annexionnistes posèrent hardiment la candidature d'un des leurs, M. J. B. Legaré, contre le nouveau ministre des travaux publics M. Chabot, et furent battus sans miséricorde. Il en fut autrement à Sherbrooke où M. Sanborn, un annexionniste, fut élu par une faible majorité sur son concurrent. De fait, le seul endroit en dehors de Montréal où le mouvement eut quelque popularité fut le district de l'Est; M. Galt publia une lettre dans laquelle il énuméra les motifs de son adhésion au Manifeste.

Au grand désappointement du Montréal Herald, du Montréal Courier et de VAvenir, une Protestation contre l'Annexion reçut plus de mille signatures à Québec et autant à Toronto.

Le Courier ne ménagea pas sa façon de penser aux torys du Haut-Canada, lesquels, après avoir conspiré et lapidé lord Elgin au printemps, se mettaient en quatre à l'automne pour lui faire de magnifiques réceptions. — " Votre " conduite, leur dit-il, a tellement dégoûté les Anglais ici, " qu'il n'y aura plus jamais d'action cordiale entre eux et " vous. Le fait d'avoir un jour pétitionné Sa Majesté pour " faire rappeler son représentant, et le jour suivant de " l'avoir accueilli avec les plus grandes démonstrations de " joie, est une preuve d'inconsistance qui répugne tellement " aux sentiments de tout homme de principes, que les cou- '• pables devront dorénavant s'abstenir de chercher l'appui " de ceux dont ils ont ainsi trahi la cause. "

En d'autres termes, ce fut la scission qui se produisit au sein du parti tory, scission profonde, amère, irrémédiable, comme tout ce que séparent le mépris et la trahison. Ce fut la fin de l'ancien parti anglais,cause des maux incalculables dont avait été affligée notre province pendant plus de trois quarts de siècle. Il périt misérablement, après avoir essayé par l'émeute de reprendre le pouvoir politique qui lui était tombé des mains, et avoir tenté par la trahison envers la métropole d'échapper aux conséquences légitimes du véritable régime parlementaire.

Comme le mouvement annexionniste n'était en aucune manière le résultat de l'opinion générale en Canada, nos voisins qui n'aiment que les choses qui réussissent y firent peu d'attention. Les journaux le signalèrent à peine, et le New Torl' Herald observa avec dédain que les annexionnistes de 1849 étaient les mêmes que ceux qui, en 1837-1838, avaient traité de brigands et de flibustiers les Américains qui avaient voulu aider les patriotes à secouer le joug d'Albion.

En Angleterre, le Manifeste donna lieu dans la presse à des appréciations assez intéressantes et qui donnèrent une idée de la révolution complète qui s'y était faite dans les esprits sur la question coloniale. Il fut un temps, disait le Times, où pareil document n'eût pas été trop puni par les galères à perpétuité ou la peine capitale. Aujourd'hui, l'Angleterre en est venue à la sage conclusion de ne point garder malgré elles ses colonies. Le grand journal discuta ensuite froidement le bien et le mal fondé du mouvement, et dans un autre article il fit connaître dans quelles conditions la métropole consentirait à briser le lien colonial.

Jjh conduite de lord Elgiu fut dans cette occasion pleine de sagesse ; il ne brusqua rien, et se garda soigneusement, dans les mesures qu'il adopta envers quelques-uns des si-

gnataires du Manifeste, d'en faire des victimes. Il s'adressa d'abord à chacun de ceux qui avaient mis leur nom à ce document et qui étaient encore revêtus de quelques charges publiques, et les avisa que dans le cas où ils reconnaîtraient leurs signatures ils seraient destituées. Le tout se fit sans bruit, et le ministre des colonies approuva l'action de lord Elgin, tout en le félicitant de sa circonspection.

Au mois de novembre, la Brifish League se réunit à Toronto pour séparer définitivement sa cause du groupe tory de Montréal, pour protester contre l'annexion et recevoir le rapport du comité qui avait été chargé d'étudier la question de l'union des provinces de l'Amérique britannique du Nord. Ce comité s'était mis surtout en relation avec V Associât ion Coloniale du Nouveau-Brun sicicl' ; on adopta plusieurs résolutions pour, en premier lieu, attribuer à l'abandon par l'Angleterre de sa politique coloniale la crise commerciale dont on souffrait, en second lieu pour représenter à la métropole la nécessité de donner sur ses marchés un tarif préférentiel aux produits de ses colonies ou de négocier l'ouverture de nouveaux débouchés en pays étrangers pour ces produits et, en particulier, un traité de réciprocité avec les Etats-Unis, enfin, pour déclarer qu'une union des provinces anglo-américaines, basée sur des termes mutuellement avantageux et avec de plus amples pouvoirs de gouvernement, était essentielle à la prospérité des provinces. Puis, on se sépara.

Le Conseil exécutif, aussitôt les travaux de la session terminés, s'occupa de donner suite à la décision de la Chambre d'Assemblée de transférer le siège du gouvernement hors de Montréal, et à la fin d'octobre commencèrent les préparatifs du déménagement. Toronto serait la capitale jusqu'à l'expiration du parlement, c'est-à-dire pendant deux ans ; puis viendrait le tour de Québec. Il est impos-

sible de ne pas regarder cette mesure comme un pis aller, comme une espèce de compromis peu honorable pour tous les partis ; car, outre le côté moitié sérieux et moitié dérisoire de ce monde officiel obligé tous les quatre ans de boucler ses malles et de partir pour l'autre bout du pays avec l'énorme bagage des archives et de l'outillage compliqué d'un gouvernement, il y avait à considérer ce qu'il en coûtait au trésor public; et certes la dépense n'était pas mince. La question, après avoir causé la chute d'un cabinet, ne put cependant être réglée qu'environ quinze années plus tard alors qu'Ottawa fut définitivement choisie. Les jalousies sectionnelles, certaines considérations d'intérêt matériel, et par-dessus tout l'absence dans la députation d'un sentiment patriotique élevé rendirent impossible pendant longtemps la solution de cette difficulté.

L'année 1849, qui avait été si remarquable à tant d'égards, touchait à sa fin. Le calme semblait renaître partout, le calme dans les esprits, le calme dans la fortune publique. Les effervescences qui avaient éclaté comme un orage d'été s'étaient graduellement apaisées, et le gouvernement de ^[. Lafontaine put se rendre compte à loisir de la situation, tout en modifiant quelque peu son personnel et en préparant les travaux d'une nouvelle session. M. J. Chabot prit le portefeuille des travaux publics qu'avait laissé M. E. P. Taché pour celui de receveur général ; M. Malcolm (^ameron résigna le poste d'assistant-commissaire des travaux publics qu'il regardait comme une sinécure sans importance ; "Si. J. Sanfield MacDonald fut assermenté solliciteur général du Haut-Canada en remplacement de M. W. H. Blake, nommé juge de la Cour de Chancellerie de cette province ; M. L. M. Viger démissionna comme receveur général pour des raisons de convenances personnelles se rattachant à l'obligation de demeurer h Toronto, et M. Caron,

pour des motifs du même genre, sortit du Conseil exécutif et conserva sa charge d'orateur du Conseil législatif.

Le programme du ministère avait été rempli presque en entier et d'heureuses et importantes réformes allaient bientôt régénérer les parties organiques de l'état social : mais la doctrine du gouvernement par la majorité des représentants du peuple avait surtout remporté sa dernière et plus éclatante victoire. Désormais, toute loi juste et constitutionnelle passée par une majorité de la Chambre suivant les formes voulues devra être sanctionnée par le gouverneur général, sans intervention ultérieure du ministre des colonies. Certes, la lutte avait revêtu un caractère de violence et de révolte auquel on ne s'était pas attendu de la part de ses chefs. Désespérés de perdre le pouvoir et de voir s'aiîéantir pour toujours leur ancien rôle politique, ces hommes n'avaient pas hésité d'en appeler tour à tour aux plus mauvais préjugés par leurs discours, à toutes les terreurs x>ar l'émeute brutale et sanguinaire, aux intérêts compromis et à la cupidité des richesses par les illusions d'un changement d'allégeance. Ils avaient été battus sur tous les points de la façon la plus ignominieuse. Leur règne était irrévocablement fini. A la place était debout et triomphant le système si équitable, si rationnel, si vigoureux du gouvernement responsable dont la gloire et le mérite reviennent tout entiers à M. Lafontaine et à M. Baldwin, ainsi qu'au grand parti qui les avait appuyés et soutenus. Pour les Canadiens ce fut la consécration définitive de leur émancipation politique.

La troisième session du troisième parlement s'ouvrit à Toronto le 14 mai 1850. Le gouverneur général annonça à la Chambre que le contrôle du système postal de l'Amérique britannique du Nord lui avait été transféré par la métropole, et suggéra d'inaugurer la liberté du commerce

entre le Canada et les Provinces Maritimes. Puis, après avoir mentionné diverses mesures d'importance relative, Son Excellence termina le discours du trône par ce passage significatif : — " J'ai cru de mon devoir, dit-il, dans Fexer- '•' cice de la prérogative dont je suis revêtu, de manifester " au nom de Sa Majesté sa désapprobation de la conduite " de certaines personnes jouissant de commissions de la " Couronne, qui ont formellement déclaré vouloir la sépara- " tion de cette colonie avec l'Empire dont elle fait partie. " Les idées de ces mêmes personnes et de ceux qui leur sont " associés ne trouvent de sympathie, j'ai lieu de le croire, " dans aucune portion considérable des sujets canadiens de " Sa Majesté. La grande majorité de la population de cette " province a donné à cette occasion des preuves manifestes " de sa fidélité envers la Eeine et de son attachement à " l'Empire. C'est de son propre parlement que le peuple " doit attendre le redressement de ses griefs, ainsi que " l'adoption des mesures propres à assurer son bonheur et " sa prospérité, "

Les débats sur l'adresse durèrent près de deux semaines et ne furent remarquables que par le nombre de propositions qui furent faites pour amender la constitution. Le gouvernement laissa pleine et entière liberté à l'expression des opinions les plus radicales, et ne prit la parole que pour répondre aux attaques de ses adversaiies. Une seule fois, à propos du Conseil législatif que certains réformistes, en veine de tout changer, voulaient rendre électif, les ministres se réservèrent. La question n'était pas mûre, dirent-ils, l'opinion n'avait pas eu le temps de se former, et en fin de compte, c'était au peuple à se prononcer sur une mesure aussi radicale. Il y eut cependant un vote sur la question, et parmi les treize députés qui se déclarèrent pour le système électif on compta MM. Papineau, Malcolm Cameron, Christie, Prince, Dewitt et Holmes.

Le colonel Prince, ayant voulu faire abolir la Cour de Ohancellerie du Haut-Canada créée l'année précédente, dut y renoncer devant la majorité qui jugea à bon droit qu'il fallait laisser à cette institution le temps de porter ses fruits avant que d'y toucher. Nullement rebuté, le bouillant militaire mit l'annexion sur le tapis et proposa de censurer le gouvernement pour avoir destitué les officiers de milice et les juges de paix qui avaient signé le Manifeste. Il ne fut pas pris au sérieux. Déj.à la Chambre avait refusé, par un vote de 57 contre 7, de l'entendre sur une pétition qu'il avait essayé de présenter de la part de certains individus qui demandaient l'indépendance du ijays. B. Holmes, de Montréal, annexionniste convaincu quoique partisan du ministère, prit la défense du mouvement qui avait pris naissance surtout parmi ses électeurs ; il en fit valoir les raisons et conclut en disant qu'avant d'aller plus loin il fallait obtenir l'agrément des autorités impériales. Quatorze députés votèrent avec le colonel Prince, entre autres MM. Papineau, Holmes et Dewitt.

M. Malcolm Cameron, ambitieux, remuant, reprocha au ministère d'hésiter et de n'avancer que lentement dans la voie des réformes ; mais ce n'était un mystère pour personne que sa récente sortie du cabinet était due à des cause=î plus sérieuses que celles qui avaient été rendues publiques. Il blâma ses anciens collègues de n'avoir rien fait pour régler la question des réserves du clergé; leur devoir, dit-il, était d'en faire l'un des principaux articles de leur programme.

M. L. J. Papineau continua son opposition au gouvernement qu'il accusa de lamentable faiblesse contre l'émeute du mois d'avril de l'année précédente. Il dénonça l'inaction des ministres devant la révolte à main armée, et prétendit qu'ils avaient fini par ne montrer leur courage que lorsque tout était rentré dans l'ordre et qu'il s'était agi de se ven-

ger. Il leur attribua toutes les lâchetés et toutes les infamies, et, afin de mieux accentuer son mépris, il vota pour tous les amendements proposés à l'adresse malgré son dissentiment sur quelques-unes des propositions. Quoique seul de son opinion parmi toute la députation canadienne, il marcha résolument avec les torys, non pas qu'ils avaient son estime, mais parce qu'ils étaient opposés au gouvernement du jour.

Sir Allan McNab, dans ses attaques contre le cabinet, se distingua lui aussi par l'extrême violence de son langage. A plusieurs reprises, il se comporta envers M. Lafontaine et le gouverneur général avec la dernière insolence, au point que M. Gugy, qui n'était point précisément un agneau de douceur, se leva un jour et fit les plus vifs reproches à son chef de l'intempérance de ses paroles. " Il y a assez " longtemps, dit-il, que je porte le fardeau des liens qui " nous unissent ; à partir de ce moment, je reprends mon "entière indépendance." Doué d'un caractère impulsif, sir Allan ne savait pas plus l'art d'obéir que celui de commander, et son parti n'eut Pair d'être unique que parce que toute son action se bornait à guerroyer contre les ministres. M. John A. MacDonald gémissait en secret de cette désorganisation qui neutralisait tous les elBforts et s'en remettait au temps d'y apporter remède. Savoir attendre est une grande force dans la politique ; le futur chef s'y essayait déjà. Le gouvernement continuait néanmoins d'être tout-puissant, et l'adresse fut votée par quarante voix contre quatorze. Elle fut adoptée par le Conseil législatif sans presque soulever de discussion. La Chambre ne se mit réellement à la besogne qu'après avoir rejeté les projets fantastiques des deux Boulton, oncle et neveu, qui voulaient bouleverser l'organisation des divers pouvoirs législatifs du pays. Elle refusa de discuter une proposition de sir Allan McNab à

l'effet d'exclure de toute indemnité ceux qui avaient pris part à l'insurrection de 1837 et 1838; dix-neuf députés seulement votèrent avec le chef tory.

M. Lafontaine ramena son bill de réforme parlementaire que le vote de M. Papineau avait empêché de passer l'année précédente ; mais il ne put réunir que cinquante et une voix, et dut se résigner de nouveau à attendre une circonstance plus favorable.

Les relations entre le Canada et les Provinces Maritimes, qui avaient été nulles jusque-là, se nouèrent par rétablissement d'un service postal commun sous une direction unique, et la Chambre fut appelée à autoriser le cabinet à faire les démarches nécessaires pour attirer leur commerce sur nos marchés. Cependant, l'absence de communications faciles et régulières devait retarder de plusieurs années encore un rapprochement si désirable, et cette partie de l'Amérique anglaise continua de n'éveiller dans l'esprit des Canadiens que des souvenirs historiques les plus douloureux.

Le gouvernement perfectionna la loi scolaire du Haut- Canada et accomplit un acte de justice destiné à avoir les conséquences les plus heureuses pour le présent et l'avenir de la foi catholique. Il promulgua le principe des écoles séparées ou confessionnelles, et fit attribuer les mômes droits aux catholiques qu'aux protestants dans l'érectioa des arrondissements d'écoles, la constitution de la corporation des commissaires, le choix des livres et la division des subsides de l'Etat. Toutes ces dispositions furent plus tard étendues et fixées définitivement par les lois de 1855 et 1803. Comme il était naturel de s'y attendre, la mesure rencontra une assez vive opposition de la part des députés du Haut-Canada, et fut loin d'être populaire même parmi les réformistes de cette province. C'était au moment oii le (tJohr de Toronto inaugurait une véritable croisade de fana-

tisme contre l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ et la doctrine catholique. Le cardinal Wiseman venait d'être créé archevêque de Westminster, et la Cour de Rome, sans souci des conséquences humaines, avait par décret suh annula piscatoris divisé l'ancienne Terre des Saints en diocèses et en vicariats apostoliques.

Ou sait que les protestants anglais jetèrent les hauts cris ; il y eut des meetings d'indignation ; la presse eut des accès de rage, et l'émeute sortit dans la rue. George Brown, qui rédigeait le Glohe, fut atteint de la contagion, et bientôt tourna ses violences contre le clergé canadien qu'il représenta comme une menace permanente contre les institutions politiques du Canada. Dans le même temps, le Glohe ^PP^iyait le gouvernement Lafontaine-Baldwin et passait môme pour en être l'organe dans le Haut-Canada.

La question des réserves du clergé occupa l'attention de la Chambre pendant plusieurs séances durant lesquelles se manifestèrent des courants d'opinions très opposés. Un grand nombre de députés auraient voulu que ces biens fussent consacrés aux écoles de toutes les sectes protestantes sans distinction ; d'autres, tels que MM. Cameron, ne prétendaient à rien moins qu'à séculariser absolument toutes les réserves sans compensation aucune pour les ministres anglais déjà en possession. MM. John A, MacDonald et Cayley, au nom du parti tory, proposèrent de confirmer l'état de choses existant, et de répartir l'actif en caisse ainsi que les revenus éventuels entre les différentes sectes exclues jusque-là de toute participation. On voulait même y inclure les catholiques. M. Lafontaine et la plupart des députés du Bas-Canada s'élevèrent contre l'injustice de la résolution de M. MacDonald et votèrent contre. Le grand homme d'Etat, qu'animait en toute circonstance le respect des droits acquis, considérait les réserves comme biens du

clergé protestant sans distinction de secte et les revenus comme affectés uniquement à des fins religieuses. Suivant lui, les dotations instituées par l'acte de 1791 étaient inviolables, et il ne s'agissait plus que de régler la question en répartissant d'une manière équitable le résidu entre toutes les sectes.

Le discours qu'il prononça à cette occasion passa à bon droit pour un chef-d'œuvre de science légale, de logique et de bon sens.

L'adresse que proposa M. Price à Sa Majesté favorisait la sécularisation des réserves; elle fut adoptée par un vote de 46 contre 23. La majorité comprit 18 députés du Haut- Canada et la minorité, 17; les députés du Bas-Canada appuyèrent la motion, persuadés qu'en agissant ainsi ils étaient d'accord avec les désirs de la majorité du Haut-Canada et hâteraient le règlement d'une question (^ni agitait depuis si longtemps le peuple de cette province. Ces prévisions cependant ne devaient se réaliser que quatre ans plus tard.

Il en fut de même pour l'abolition de la tenure seigneuriale dans le Bas-Canada. La gravité et l'importance de* intérêts en jeu exigeaient une étude approfondie de la question, et M. Lafontaine, tout en désirant la discussion, ne voulut rien précipiter. Il remit à une autre session la considération d'un projet de loi dont le cabinet prendrait l'initiative.

Au nombre des mesures importantes qui rendirent extrêmement précieux les travaux de la session de 1850, on doit compter le vote d'un crédit de plus d'un demi-million de piastres (|594.91C), destiné à l'achèvement du canal Welland et des canaux de Beauharnois, Lachine et Chamblj. Si l'admirable système des canaux du Saint-Laurent fut ouvert au commerce en 1849, il est juste de dire que les der-

niers travaux ne furent exécutés qu'en 1850. Commencée en 1843, cette immense entreprise eut pour objet d'obtenir une navigation continue entre le port océanique de Montréal et le lac Supérieur. Quatre ans après, en 1847, les ouvrages étaient assez avancés pour permettre à un bâtiment chargé de 20,000 minots de blé de faire voile de Chicago pour l'Angleterre, et en 1849, c'est-à-dire en six ans, le Canada pouvait se vanter d'avoir construit 70 milles de canaux sur un parcours de quatre cents milles de navigation après avoir dépensé plus de treize millions et demi de dollars (|13,675.- 000).

Le 10 août, le gouverneur général prorogea les Chambrer et mit fin à une session qui avait duré presque trois mois. Il félicita le pays de la législation foncièrement progressive qu'il venait de sanctionner et fit des vœux pour la paix et la prospérité de tous. Déjà, d'ailleurs, l'on apercevait des signes non équivoques d'un relèvement général des affaires, et l'espoir de temps meilleurs produisit une heureuse détente de tous les esprits. On peut dire que l'agitation révolutionnaire de l'année précédente était venue s'éteindre au milieu des débats de la Chambre où elle s'était noyée dans les projets fantaisistes des faiseurs de constitutions. Le ministère avait, il est vrai, conservé sa majorité, et pour l'observateur de surface cette force ne semblait pas devoir s'altérer de longtemps. Placé plus haut et voyant de plus loin, M. Lafontaine eut au contraire l'appréhension de la courte durée de cette situation. Son propre parti, si discipliné jusque-là, renfermait un essaim de jeunes députés qui modéraient avec peine leur allure dans la voie des réformes où ils marchaient à sa suite. Leur impatience menaçait de mal s'accorder de sa sagesse et de sa prudence, d'autant plus que la nouvelle école groupée autour de M. Papineau, leur suscitait des rivaux aussi jeunes, aussi brillants mais

plus émancipés. A réforme, réforme et demie, telle serait probablement leur devise contre le nouveau parti, et c'est ce que sa maturité d'homme d'Etat n'accepterait jamais.

De son côté, M. Baldwin n'était pas sans inquiétude. Au mois d'octobre, le North American de Toronto qui n'avait cessé d'appuyer le ministère fit tout à coup volte-face, et dirigea contre sou chef une sortie des plus violentes, l'accusant d'avoir mis de côté les principes, les idées et les principaux articles du programme réformiste. Il y avait déjà quelques temps que le feu couvait sous la cendre. Parmi les réformistes du Haut-Canada se trouvaient des radicaux et des doctrinaires qui voulaient aller bien plus loin et beaucoup plus vite que les autres. Ils se montrèrent mécontents de la lenteur calculée avec laquelle MM. Lafontaine et Baldwin charchaient à améliorer les institutions du pays, et ne firent point mystère de leurs sentiments. M. Malcolm Cameron était un des leurs et quitta le ministère dans lequel on lui avait donné un poste insignifiant ; MM. David Christie, J. H. Boulton, W. H. Boulton, Hopkins, Perry, Dr J. Kalph et James Leslie, s'entendirent avec lui et rédigèrent un programme qui fut publié par le North Amrrlcan le lendemain de la conversion de ce journal. Les principaux articles de ce manifeste comportaient l'adoption du système électif pour tous les emplois publics, depuis le gouverneur général et les membres du Conseil législatif jusqu'aux plus humbles fonctionnaires, le suffrage universel, le vote au scrutin secret, l'abolition de la Cour de Chancellerie dans le Haut-Canada, l'abolition des pensions et le droit exclusif pour le Canada de régler toutes ses questions de commerce et d'intercourse sans s'occuper de la métropole qui conserverait, sujet à certaines restrictions, le pouvoir de faire la paix et la guerre.

Ive GJohc discuta chaque planche de cette plateforme avec

beaucoup de vigueur, et termina en disant : " Ce que l'on " (limande n'est ni plus ni moins qu'une révolution com- *' î)lète de notre s^'stème constitutionnel de gouvernement "et l'introduction d'un régime mille fois pire, suivant nous. " Il donna le nom de clear grifs à cette coterie et en fut l'adversaire déclaré jusqu'au jour où George Brown luimême en devint le chef et en fit un parti organisé.

Ce fut quelque temps après, au printemps de 1851, qu'eut lieu une élection dans Haldimand dont les incidents excitèrent l'intérêt au plus haut degré. Au nombre des candidats sur les rangs se trouvaient M. George Brown et M. W. L. Mackenzie qui laissèrent bientôt leurs concurrents en arrière et furent seuls à se disputer les suffrages. Le premier avait des attaches ministérielles, et se présenta comme réformiste modéré, le second se réclama du groupe cïear gril. C'étaient deux personnalités ; l'un, au début d'une carrière bientôt retentissante, l'autre, célèbre déjà comme l'organisateur de la rébellion du Haut-Canada en 1837 et 1838. Ivors de l'amnistie, M. Mackenzie s'était hâté de revenir h Toronto où il avait été accueilli froidement par M. Baldwin et ses collègues. Il s'en plaignit amèrement dans une lettre qui fut publiée plus tard et dans laquelle il se demandait si les réformistes de 1837 n'étaient pas devenus les tor^ s de 1850. On prétendit que la campagne menée par le Qlohc contre les catholiques lui avait aliéné la confiance de beaucoup d'électeurs, et que ce fut en partie la cause du succès de M. Mackenzie qui fut élu par une assez bonne majorité.

Le 20 mai 1851, lord Elgiu ouvrit la dernière session du troisième parlement et se plut à féliciter les Chambres de la prospérité qui régnait dans toutes les parties du pays. Il signala particulièrement à l'attention des législateurs la nécessité d'aider la construction des chemins de fer afin de

supplémenter et compléter le système des canaux et mettre le Canada en état de rivaliser avec les Etats-Unis dans le transport des marchandises. La réforme parlementaire et une sage réduction dans les dépenses de l'administration furent également recommandées à la considération de la Chambre.

L'adresse ne souleva cette fois aucune discussion sérieuse et passa en une seule séance.

La mesure principale qui occupa la députation du Bas- Canada fut la question de l'abolition de la tenure seigneuriale. Depuis 1848 un mouvement puissant s'était fait en ce sens parmi la population de nos campagnes. L'agitation s'était peu à peu régularisée, des comités avaient été formés sur plusieurs points, et la Chambre n'avait pas tardé à recevoir un déluge de pétitions. M. Lafontaine déclara tout d'abord que la tenure seigneuriale conférait un droit de propriété incontestable dont les possesseurs ne pouvaient être dépouillés sans une compensation juste et équitable, et il eut soin de faire admettre ce principe par la législature pendant la session de 1850. Tous convenaient que ce genre de tenure avait contribué i^uissamment à la colonisation du pays à son origine, par suite des obligations imposées au seigneur ; mais les circonstances avaient changé, et l'agriculture et le commerce y trouvaient depuis longtemps l'un des obstacles les plus graves à leur développement et à leur prospérité. La Chambre avait chargé un Comité d'étudier le moyen de résoudre la question, et deux projets de loi furent introduits comme résultat de ce travail ; l'un définissait les droits respectifs des seigneurs et des censitaires et pourvoyait au redressement des abus du système, l'autre facilitait le rachat des droits seigneuriaux et convertissait en tenure libre le régime féodal de l'ancienne propriété. La question touchait à des intérêts divers et puissants ; c'était

presqu'iine révolution sociale, et les débats furent longs et animés. Il y eut des discours remarquables par MM. Lafoutaine, Drummond et Cauclion, L, W. Viger et Gugy. Cependant la mesure en resta là, et M. Lafontaine ne voulant pas prolonger la session déjà fort avancée pour lui permettre de subir ses diverses phases avant d'être soumise à la sanction vice-royale. D'ailleurs, si la Chambre avait entendu les griefs des censitaires, elle n'avait eu ni le temps ni l'occasion d'examiner le plaido^'er des seigneurs, et il était de la justice la plus élémentaire, avant d'abolir cette tenure, d'entourer la loi de toutes les garanties possibles d'équité et de justice. Ces délais en une si grave matière ne laissèrent pas que de créer un certain mécontentement dans les rangs ministériels; les plus ardents firent entendre des murmures et insistèrent plus que de raison pour en finir. M. Lafontaine s'y refusa et fit passer noblement son devoir de législateur avant les avantages purement politiques que l'adoption de la loi n'aurait pas manqué d'assurer à son parti dans les élections qui allaient avoir lieu. Grand exemple de fermeté et de désintéressement que l'histoire ne saurait trop louer en le proposant comme modèle à tous les gouvernements à venir.

Pour la troisième fois, le chef du cabinet essaya ae faire passer son projet de réforme parlementaire que l'expiration du parlement rendait plus nécessaire que jamais; pour la troisième fois, le bill fut rejeté par le manque d'une voix pour compléter le vote des deux tiers de la Chambre exigé pour cette mesure. Cette fois encore M. Papineau eut le triste avantage de donner cette voix prépondérante.

Le gouvernement apporta quelques modifications à l'acte des écoles du Bas-Canada en 1840, et établit la charge d'inspecteur afin d'aider le surintendant dont les fonctions étaient devenues trop onéreuses. Ces inspecteurs, choisis

parmi les hommes instruits et dévoués à la cause de l'instruction, rendirent les plus grands services. Ils expliquèrent la loi, en facilitèrent l'application, surveillèrent le progrès de chacune des écoles soumises à leur inspection et mirent bientôt le chef du département en état de se rendre un compte exact de Tétat des choses. Leurs recommandations n'ont cessé d'avoir jusqu'à cette heure une influence considérable, et le pays doit à ces humbles fonctionnaires une dette de reconnaissance pour l'habileté, le dévouement et le zèle avec lequel ils se sont en général acquittés de leurs laborieuses fonctions.

Le mode de décider les élections contestées fut rendu uniforme pour les deux provinces ; puis un bill réduisit le traitemenit des juges, des orateurs des deux Chambres et d'autres fonctionnaires publics, et parut satisfaire pour le moment le sempiternel cri de l'opposition contre l'exagération des dépenses publiques.

Sur la proposition de M. Baldwin, la Chambre abolit la loi de primogéniture qui était encore en vigueur dans le Haut-Canada; c'était un des articles du programme des réformistes, et les torys ou conservateurs firent à la mesure la plus belle résistance possible. Ils furent battus. C'est ainsi que par la conversion de la tenure seigneuriale en tenure libre dans le Bas-Canada et par l'abolition du droit d'aînesse en Haut-Canada, le pays entrait vigoureusement dans l'esprit des temps nouveaux et se débarrassait peu à peu d'institutions qui avaient cessé d'avoir leur raison d'être.

M. Hincks déposa plus tard devant la Chambre la loi par laquelle l'Exécutif était autorisé à s'entendre avec le gouvernement du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse pour la construction d'une voie ferrée de Québec à Halifax à travers ces deux provinces. La même loi abrogeait l'acte de 1849, et engageait le pays à ne subsidier qu'un seul che-

min de fer qu'on appela " Grand Tronc ", lequel devait absorber les petites lignes déjà construites et s'étendre de Sarnia à Québec, c'est-à-dire de l'extrémité sud-ouest du Haut- Canada jusqu'à la cité de Cliamplain où il se raccorderait avec celui d'Halifax. C'était une entreprise non moins hardie que la canalisation du Saint-Laurent, et qui devait rendre le commerce canadien indépendant^ en toute saison, des lignes américaines. Ainsi on rapprochait les provinces les unes des autres ; on mettait leurs marchés en contact avec le nôtre ; on créait des rapports de voisinage qui aideraient puissamment à former une espèce de pouvoir homogène capable de résister aux empiétements de l'Américain peu scrupuleux. C'était de la grande politique. La Chambre ontra pleinement dans les vues du cabinet ; elle lui conféra les pouvoirs les plus étendus, et si les négociations échouèrent au sujet de la construction de la ligne interprovinciale, il n'en fut pas de même du Grand-Tronc qui fut commencé dès l'année suivante.

Dans le même temps, le gouvernement fit disparaître les droits de tonnage imposés à la navigation pour l'entretien des phares et prit cette dépense à son compte. Il se fit en outre voter un crédit des plus amples pour l'érection de nouveaux phares et de quais dans le bas du fleuve, et décida la Chambre à ordonner la construction des glissoires du Saint-Maurice.

La discussion du chemin de fer interprovincial, quoique limitée à la question du profit commercial qu'on devait y trouver, réveilla le projet de lord Durhani. C'était dan^ l'ordre des choses. Ce fut M. Merritt qui se chargea d'en saisir la Chambre. Il proposa, dans une série de résolutions, l'union législative de toutes les provinces, la libre navigation du Saint-Laurent ouverte à toutes les nations, l'achèvement des travaux publics et l'établissement d'une ligne

régulière de steamers entre le Canada et les ports anglai». Déjà, dans le cours de la session, M. Cayley, secondé par M. Slierwood, avait proposé une adresse à Sa Majesté dans laquelle, après avoir énuméré les maux qu'avait produite l'adoption de la politique de libre-échanoe, il demandait à la métropole de rétablir en faveur des produits canadiens la protection qui était ci-devant accordée à toutes les colonies anglaises. M. Sherwood, tout en approuvant cette demande, soutint néanmoins que le seul moyen pour le Canada de sortir de ses difficultés était de former une union fédérale avec les autres provinces anglaises de cette partie du continent américain. Il était l'auteur d'une brochure récente sur le sujet et répéta une partie de ses arguments ; il conclut en disant qu'on devrait inviter les autres provinces à envoyer à Québec des délégués avec lesquels, sous la présidence du gouverneur général, on conférerait des principes sur lesquels cette union pourrait être édifiée,

M. Hincks donna la même réponse à M. Cayley et à M. Merritt ; il combattit le projet avec vigueur, en fit ressortir les nombreux désavantages, le déclara prématuré, et finalement persuada à la Chambre de passer outre.

La statistique alors existait h peine, et les gouvernements qui s'étaient succédé depuis 1841, préoccupés seulement de vivre, avaient délaissé cette importante branche de l'administration. Le ministère Lafontaine-Baldwin présenta et fit adopter à la Chambre une loi qui établissait un recensement décennal dans tout le pays. Le premier se fit l'année suivante 1852 ; le deuxième était fixé à Tannée 18G1, et les autres de dix ans en dix ans. Le recensement de 1852 donna à la population totale du Canada le chilï're de 1,842,265 Ames dont 1)52,000 dans le Haut et 890,265 dans le Bas-Canada. Celui de 1861 accusa un total de 2,506,000 âmes.

Il y avait un mois environ que la session était commen-

cée, lorsque, le 26 juin, M. W. L. Mackenzie proposa le renvoi à un Comité spécial de la question de l'abolition de la Cour de Chancellerie du Haut-Canada. Cette Cour avait été réorganisée en 1849 par une loi de M. Baldwin et fonctionnait il peine depuis deux ans ; l'intérêt public demandait qu'on ne fît pas ainsi sans raison disparaître un des rouages principaux du système judiciaire de la province, et il convenait d'attendre encore afin d'en perfectionner les détails ou d'en prévenir les abus, MM. Baldwin et J. H. Cameron parlèrent avec force dans ce sens; mais la division était dans les rangs du parti réformiste haut-canadien, et lors du vote M. Baldwin se trouva en minorité dans sa propre province. La motion Mackenzie fut repoussée par 34 voix contre 30, mais ce fut la députation du Bas-Canada qui forma la plus grande partie de ces 34 voix, tandis que la plupart des députés du Haut-Canada votèrent avec M. Mackenzie. M. Baldwin, dans un sentiment de dignité, comprit que c'était un affront personnel, voulu, prémédité, qu'on lui faisait, et il le dit sur-le-champ, ajoutant que pour remplir ses devoirs envers son pays et son parti il devait avant tout posséder la confiance de ses amis. Du moment que cette confiance lui était retirée, il ne lui restait plus qu'à résigner son portefeuille pour faire place à un plus digne.

Personne ne s'attendait à un tel dénouement, et la consternation fut grande parmi les réformistes. On avait bien eu connaissance des intrigues qui se nouaient dans l'ombre contre M. Baldwin qu'on accusait de pusillanimité ; il n'allait pas assez vite, disait-on, dans la voie des réformes ; ensuite, le prestige et l'autorité de M. Lafontaine portaient ombrage aux plus exaltés qui ne pouvaient se défaire des préjugés mesquins dont ils héritaient de plusieurs générations d'ancêtres. Mais peu en connaissaient la force; aussi, la décision de M. Baldwin prit-elle tout le monde par surprise, même ceux qui avaient tramé sa chute.

On s'accorda dans la Chambre à déplorer la retraite de cet homme d'Etat qui disparaissait volontairement an moment du triomphe de ses idées, en pleine victoire, pour obéir à ce qu'il croyait être la véritable conception de son devoir et de son honneur. Ses admirateurs le conjurèrent de revenir sur sa décision ; il fut inébranlable. Sir Allan McNab, quoique son adversaire, exprima tout le regret que lui causait cette détermination et fit l'éloge de M. Baldviàn. Plusieurs des membres les plus éminents de la Chambre tinrent 1^ même langage.

M. Baldwin n'était pas un orateur, mais telle était la force de ses conviction qu'il les faisait passer dans l'âme de ses auditeurs. Il était bienveillant et rempli d'affabilité, mais totalement ignorant de ces manières vulgaires avec lesquelles tant d'hommes politiques essaient de se rendre agréable au peuple. Il aimait la justice, et son esprit ne connut jamais le préjugé national ou religieux dans le jugement qu'il portait sur les hommes et sur les choses. Aussi l'appelait-on The Honcst Robert. Admirateur passionné de la liberté telle que pratiquée sous le régime constitutionnel anglais, il fut l'ennemi le plus intransigeant de l'oligarchie et du Family Compact dans sa province. Il salua avec bonheur la constitution de 1841 qui promettait le gouvernement resT)onsable ; et déjà l'ami des Canadiens qui avaient eux aussi souffert de l'oligarchie et du favoritisme du Bureau Colonial, il devint immédiatement l'ami de M. Lafontaine. L'un et l'autre étaient faits pour s'entendre; ils furent alliés dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et c'est à l'œuvre toujours vivante de ces deux hommes, les plus grands assurément de notre histoire politique, que le Canada doit sa belle réputation î\ l'étranger, l'orientation de son esprit public et l'énergie avec laquelle se sont dévelopi)ées ses institutions et ses ressources. Sir John A. Mac-

Donald et sir Georges-Etienne Cartier n'ont été que les continuateurs de M. Lafontaine et de M. Baldwin, et c'est en cela qu'a consisté le rôle magnifique dont ils ont été en somme les acteurs incomparables. M. Baldwin voyait le Canada i)aeifié et jouissant irrévocablement du gouvernement responsable, il crut qu'il pouvait se retirer du ministère sans rien compromettre des intérêts qu'il avait défendus toute sa vie. Comme tous les hommes à sentiments élevés, il fut vite écœuré par les déboires intimes de la carrière politique. Non pas qu'il redoutait la lutte; au contraire, la bataille avait le don de l'attirer, et ses meilleurs moments étaient ceux où il rendait coup pour coup, frappant à visage découvert, loyal mais exigeant d'être traité de même. Ses blessures les plus douloureuses furent celles qu'il reçut de ses amis, des députés de son entourage, de ceux qu'il regardait comme ses fidèles collaborateurs. Dénué d'ambition personnelle, il ne la supposait pas chez les autres au degré où cette vertu devient la mère de tant de vices.

Il est pénible d'avouer que ce fut la trahison de ses amis qui le força de s'en aller avant le temps. N'étant pas né intrigant, il dédaigna de se servir de l'intrigue pour conserver son poste de commandement. Qui osera le blâmer ?

M. Baldwin garda son portefeuille jusqu'à la fin de la session. Ayant cédé aux pressantes sollicitations de son parti, il se présenta aux élections générales et fut battu par un obscur cJcar grit, un nommé Hartman. Il rentra définitivement dans la vie privée et mourut en décembre 1858.

Quand M. Baldwin se fut assis au milieu du silence général, M. Lafontaine se leva et paj^a un juste et émouvant tribut d'éloges à son noble collègue. Il rappela leur alliance, les luttes qu'ils avaient livrées côte à côte pour la concpiête des droits ])()pulaires et leur triomphe final. Le pays était en bonne voie, M. Baldwin croyait qu'il devait

céder sa place à d'autres ; il avait peut-être raison. Les régimes parlementaires usent vite les hommes publics. A tout événement, il ne pouvait lui adresser aucun reproche puisque lui-même avait aussi l'intention de remettre son portefeuille à la fin de la session. Ce fut un coup de foudre; personne ne voulait en croire ses oreilles : qu'allait-on devenir ? Que signifiait cette double retraite ? Où s'arrêterait ce vent d'orage qui, au milieu du ciel serein, frappait les cîmes ? Hélas ! les mêmes causes produisaient les mêmes effets. On se rappellera que quelques années auparavant M. Lafontaine avait écrit qu'il ne serait jamais l'instrument de la division parmi ses compatriotes; il s'était aperçu dan^ ces derniers temps que son parti n'avait plus la même cohésion qu'auparavant , et il s'était demandé s'il pouvait en honneur rester le chef d'hommes dont un certain nombre lui marchandaient maintenant leur confiance. Il n'hésita pas un seul instant, et décida sur l'heure de céder la place à celui qui saurait mieux par sa souplesse retenir sous les drapeaux le groupe des impatients et des subordonnés.

M. Lafontaine était tout d'une pièce et peu expansif ; il ignorait surtout l'art, pourtant si commun, des compromissions. Avec M. Baldwin, il s'était appliqué, après leur grande victoire, à rétablir le respect des idées de gouvernement et à exercer son parti dans l'art si difficile du pouvoir. A une probité des plus austères, ils avaient joint l'un et l'autre une rare aptitude d'affaires, une assiduité extraordinaire de travail, et au plus haut degré le sentiment des besoins du Canada.

Au mois d'octobre, M. Lafontaine se démit de ses fonctions de premier ministre et retourna simplement à l'ex- CTcice de sa profession d'avocat. Il n'avait (^ue quarantedeux ans. Son œuvre était faite ; comme le laboureur le soir après sa journée de rude labeur, il reprit le chemin de

son paisible foyer, reposant avec amour ses regards sur le vaste champ où il avait jeté la semence généreuse qui déjà grandissait sous la pluie chaude d'un ciel plein de promesses.

Le passage de cet homme illustre aux affaires dura environ trois ans (1848-1851) ; chose rare, c'en fut assez pour lui permettre de réaliser tout son programme. La vie nationale chez les siens et l'ordre social chez tous étant rétablis d'une manière permanente, lui et ses collègues tournèrent leur sollicitude vers les questions de réorganisation des pouvoirs civils et la solution du problème économique traité jusque-là avec une suprême indifférence. Ils firent subir une sage et heureuse transformation à Tadministration de la justice dans les deux provinces ; ils perfectionnèrent l'école commune en la développant suivant le principe de la primauté des droits du père de famille ; ils fermèrent les blessures et réparèrent dans les limites du possible les malheurs de 1837 et 1838 ; ils fixèrent les principes d'après lesquels devaient être réglées l'abolition de la tenure seigneuriale en Bas-Canada et l'abolition des réserves du clergé dans le Haut-Canada; ils rendirent uniforme, pour les deux provinces, la contestation des élections ; ils firent disparaître le droit de primogéniture importé d'Angleterre par les premiers colons du Haut-Canada ; ils inaugurèrent une union postale avec les provinces du Golfe ; ils essayèrent d'étendre jusqu'à Halifax le magnifique système de voies de communications et de transports qu'ils avaient complété en Canada; ils ouvrirent le Saint-Laurent aux navires du monde entier ; ils portèrent le crédit public sur le marché de Londres à un taux élevé ; ils jetèrent les bases d'un traité précieux de réciprocité avec les Etats-TTnis ; ils construisirent des phares et des quais pour rendre plus sûre la navigation du Golfe ^ ils secondèrent les admirables

efforts des sociétés de colonisation du Bas-Canada et firent voter de larges crédits pour ouvrir des chemins en même temps que des concessions gratuites de terrain ; tel fut le prodigieux bilan jjolitique de ce ministère de trois ans. Si jamais ministère dans Tliistoire du Canada mérita le titre de grand, ce fut assurément celui-là.

Après le départ de M. Baldwin, M. Hincks se trouva chargé de la direction des affaires du Haut-Canada, et prit aussitôt les moyens de rallier les diverses nuances du parti réformiste. Il s'entendit avec M. Cameron et le Dr Ralph, chef des r7mr grifs, leur concéda une commission d'enquête sur le fonctionnement de la Cour de Chancellerie, une augmentation de représentation, Télection du Conseil législatif, et convint de pousser activement le règlement des réserves du clergé. Et lorsque, à l'automne, M. Lafontaine mit sa résignation et celles de ses collègues entre les mains de lord Elgin, ce fut à M. Hincks que ce dernier s'adressa pour former une nouvelle administration. Le 28 octobre, le cabinet fut composé de la manière suivante :

F. Hincks, inspecteur général des comptes.

W. B. Richards, procureur général.

Malcolm Cameron, président du Conseil, et plus tard commissaire de Tagriculture, des statistiques et de l'émigration.

Dr Ralph, commissaire des terres.

James Morris, maître général des postes dans le Bas-Canada.

A. N. Morin, secrétaire provincial.

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