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CHAPITRE VII

M. A. N. Morin successeur de M. Lafontaine. — La dissolution des Chambres a lieu le 6 novembre. — La majorité ministérielle reste la môme dans les deux provinces. M. Papincau battu ainsi que plusieurs de ses disciples. — Ouverture du parlement à Québec le 19 août 1852. — M. J. S. Macdonald élu orateur. — Le règlement des réserves du clergé et de l'abolition de la tenure seigneuriale, la réforme parlementaire et la colonisation forment le programme ministériel. — L'adresse est votée à une forte majorité. — M. Papineau, élu pour les Deux-Moutagnes, fait de l'opposition au ministère. — M. Cauchon et les clear grits. — M. George Brown contre M. Hincks. — Malaise dans les rangs ministériels. — M. John A. Macdonald contre la politique du gouvernement. — Les chemins de fer. — I>e Grand Tronc. — La session s'ajourne le 10 novembre au 14 février. — • Subside à une ligne de vapeurs transatlantiques. - — Reprise de la session et la réforme parlementaire. — Le bill subit sa deuxième lecture. — La représentation d'après le nombre. — L'emprunt municipal dans le H. G. — Le Conseil législatif rejette le bill de l'abolition de la Tenure seigneuriale. — Le ministère propose de rendre ce corps électif. - — M. G. Brown combat la mesure. — Législation impériale suspecte. — Notre caractère national. — La prorogation a lieu le 15 juin (1853). — Changements ministériels. — L'apostat Gavazzi et le Globe. — Visite de Mgr Bedini. nonce apostolique. — Ouverture de la session le 13 juin 1854. — Le traité de réciprocité avec les E.-Unis. — Le ministère défait. — Prorogation subite. — Action de l'orateur. — Dissolution des Chambres. — M. Morin conserve sa majorité ; M. Hincks eu minorité dans sa province. — Election de MM. A. A. Dorion, Papin, Laberge. etc. — Les lea7- f/rits se croient maîtres de la situation. — La session s'ouvre le 5 septembre. — Élection de l'orateur. — Résignation du cabinet. — Coalition des réformistes ou libéraux du B. C. avec les torys ou conservateurs du ïl. C. — Le ministère McNab-Morin adopte le programme de M. Hincks. — M. G. Brown et les clcnr (jjUs sont désappointés. — Le nouveau parti prend le nom de libéral-conservateur. — M. A. A. Dorion remplace M. Papineau. - — Succès de la politique ministérielle. — Ajournement de la session du 18 décembre au 23 février. — Le départ de lord Elgin. — Sir Edmund Head lui succède le 19 septembre (1855). — Retraite de M. A. N. Morin. — -M. E. P. Taché à la tête de la .section canadienne. — I^ bill de milice. — Le Conseil législatif devient électif. — La prorogation. — La visite d'un navire de guerre français. — Réjouissances publiques. — Le monument de Ste-Foye. — L'Immaculée Conception. — L'Exposition universelle de Paris.

La succession de M. Lafontaine à la tête des réformiste-» 011 libéraux du Bas-Canada échut à M. Morin que sa parfaite intégrité, son rare et ardent patriotisme, son désintéressement absolu, ses services passés, son expérience parlementaire, et un ensemble de talents peu ordinaires appelaient naturellement jt ce poste élevé. Il possédait l'entière confiance de son parti; mais si "SI. Hincks parvenait à peine

à maintenir la discipline dans son parti insuffisamment rallié, M. Morin n'avait ni l'énergie ni l'initiative suffisantes pour tirer profit de l'union étroite qu'on remarquait parmi les siens. C'était un chrétien fervent, et sa modestie était aussi grande que sa charité, laquelle était sans bornes. Etait-ce défiance de lui-même ou simplement exagération d'humilité ? Nous ne savons ; mais le fait est que dans l'ancienne Chambre d'Assemblée du Bas-Canada il avait été le partisan fidèle de M. Papineau, et que depuis l'Union il était devenu le bras droit de M. Lafontaine. "Il n'eut jamais " son drapeau à lui, écrivait M. Cauchon, même dans les '• jours où il marchait à la tête du parti bas-canadien. "

Bref, M. Morin avait toutes les vertus du cloître et pas assez les qualités d'un chef politique qui doit être meneur d'hommes.

Il n'en était pas ainsi de M. Hincks. Fils d'un ministre anglican versé dans les antiquités égyptiennes, il sortit du collège pour entrer dans le commerce et visita les Indes Occidentales avant de venir se fixer en Canada. Il s'établit à Toronto oii il fonda VEj-a miner peu après l'arrivée de lord Durham. On remarqua ce journaliste aux idées larges, qui étudiait la situation avec tant de clarté, et appréciait avec une si rare finesse de jugement les questions en apparence les plus complexes; Du fauteuil éditorial au fauteuil parlementaire il n'y a qu'un pas; M. Hincks l'eut bientôt franchi, et fut élu déi)uté d'Oxford, en 1841. Il avait correspondu avec M. Lafontaine, et avait été le premier à faire connaître au peuple du Haut-Canada, le nom et le programme du chef canadien-français. Il fut le lieutenant de ^I. Baldwin, mais ne posséda pas au même degré ce prestige admirable fait de respect et de confiance qui entraîne un groupe d'hommes à la suite d'un autre.

La dissolution des Chambres eut lieu le 6 novembre, et

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les élections dans tout le pays furent remarquables par le bon ordre et le calme qui ne cessèrent de régner durant les deux mois de la période électorale. Le résultat total donna au ministère une majorité aussi forte que celle de l'administration précédente. Tous les ministres furent élus, et dans le Bas-Canada le parti ministériel remporta la victoire dans plus des trois quarts des comtés ; dans le Haut-Canada au contraire la majorité ministérielle fut assez faible. M. Papineau fut battu à Montréal où il s'était présenté ; il se fit élire peu après dans le comté des Deux-Montagnes, mais presque tous ses disciples restèrent sur le carreau, leurs doctrines ayant fait peur au clergé.

La Chambre se trouva renouvelée en grande partie et compta un nombre considérable d'hommes capables ; nous citons, entre autres, MM. Sicotte, Tessier, Chapais, George Brown, Langton, Crawford et Gamble.

Le quatrième parlement s'ouvrit à Québec le 19 août 1852, et la Chambre choisit pour son orateur M. J. Sandfield MacDonald par un vote de 53 contre 23. C'était un mécontent que M. Hincks tâchait d'amadouer : solliciteur général sous le ministère Baldwin, M. J. S. MacDonald, qui était un homme d'une ambition démesurée, s'était attendu à devenir le collègue de M. Hincks dans la nouvelle administration, et il en avait ressenti le plus vif désappointement lors- (ju'il s'était vu laissé de côté.

Le discours du trône parla des graves questions qu'il fe'agi.ssait pour le parlement de régler, entre autres la tenure seigneuriale, les réserves du clergé,, l'augmentation ide la représentation, l'introduction du système décimal dans le cours de la monnaie, la colonisation et l'établissement d'une ligne de vapeurs océaniques.

L'adresse proposée par M. Sicotte fut adoptée à l'unanimité, sauf les paragraphes relatifs à la tenure seigneuriale

et aux réserves du clergé qui passèrent néanmoins à une forte majorité. Un instant ranimés par M, Papineau qui déclara au gouvernement Hincks-Morin la même guerre qu'à, ses prédécesseurs, parce que suivant lui il donnait les mêmes exemples de corruption, les débats n'offrirent d^i véritable intérêt que du moment où M. Cauchon prit la parole. Le député de Montmorency déclara qu'il ne voterait pas contre l'adresse qui ne renfermait rien de contraire à ses principes, mais il blâma sévèrement l'espèce de coalition formée par MM, Hincks et Morin avec les clear grits dont le3 idées socialistes et anticatholiques étaient, dit-il, en désaccord complet avec les principes bien connus des deux chefs du gouvernement. Il valait mieux, ajouta-t-il, rechercher l'alliance avec les torjs qu'il préférait aux libéraux trop avancés.

M. George Brown, lui non plus, n'était pas disposé à voter contre l'adresse, mais il critiqua amèrement la composition du ministère et prit M. Cameron à partie pour le rôle qu'il avait joué. Il reprocha à M. Hincks " de s'être vendu h " l'ennemi " sur la question des réserves du clergé, malgré la connaissance qu'il avait du voyage que venait de faire le premier ministre en Angleterre pour engager les autorités impériales à s'en remettre au parlement canadien du soin de régler cette question. Mais il ne pardonnait pas à M. Hincks de l'avoir ignoré dans la formation de son cabinet, et il lui refusa carrément l'appui qu'il avait si fidèlement donné à MM. Lafontaine et Baldwin.

Le langage de ces deux députés indiqua immédiatement l'existence d'un fort malaise dans les rangs de la majorité ministérielle. Si M. Morin n'était pas parvenu à contenter M. Cauchon, M. Hincks de son côté s'était fait un ennemi personnel de M. George Brown. La discussion sur l'adresse dura onze jours, et plus de quarante discours furent prononcés.

Presque aussitôt après, le premier ministre fit connaître à la Chambre l'attitude du gouvernement sur la question des réserves du clergé par une série de résolutions dont le langage énergique dut donner à réfléchir au Bureau Colonial. Il proposa au Parlement de s'adresser à Sa Majesté pour lui exprimer tout le regret que lui causait le refus du cabinet Aberdeen, de rappeler à ce sujet les dispositions de l'acte impérial de 1840 et réclamer le droit de régler cette question qui était d'une nature absolument provinciale.

M. Boulton proposa en amendement qu'avant de voter ces résolutions, la Chambre avait le droit de savoir si le ministère était d'accord avec le gouverneur général sur la question. Cette proposition fut rejetée. M. George Brown soumit un second amendement qui comportait à l'instar du premier un vote direct de non confiance dans le gouvernement; il affirmait en outre la sécularisation entière des réserves du clergé et leur appropriation au soutien d'écoles laïques. Il fit un discours de près de trois heures, et conclut en disant que si le ministère refusait de faire connaître la fin à laquelle il destinait les réserves, c'était parce qu'il voulait se ménager une porte ouverte en vue de nouveaux changements ministériels.

M. John A. MacDonald prit la parole durant ces débats qui durèrent quatre jours, et fulmina contre l'indécision criminelle du gouvernement qui, pour ne pas s'aliéner ses amis, dissimulait ses véritables intentions. 11 insista à plusieurs reprises sur l'importance qu'il y avait pour les députés catholiques du Bas-Canada de s'opposer à la sécularisation des réserves ecclésiastiques du Haut-Canada ; c'était, leur disait-il, un premier pas qui, s'il était fait, conduirait infailliblement à la sécularisation des établissements religieux de leur province. En toute justice, ils devaient aider leurs concitoyens du Haut-Canada à obtenir ce qu'eux-mêmes demanderaient en pareil cas.

Les résolutions ministérielles furent votées à une grande majorité.

Quelques jours avant la prorogation, en février suivant, on apprit à Québec la nouvelle que lord Derby, qui avait succédé à lord Aberdeen, avait fait adopter par le parlement impérial la sécularisation des réserves, avec cette seule condition que les membres du clergé recevant un traitement provenant des revenus des terres réservées continueraient à en jouir jusqu'à leur mort.

Le ministère venait à peine de sortir victorieux de ce« débats, lorsque M. John Young informa la Chambre qu'il avait cessé d'être commissaire des travaux publics par suite d'un grave dissentiment entre le premier ministre et lui-même sur la politique commerciale du pays. Il avait professé toute sa vie la doctrine du libre-échange et il était opposé en conséquence au dessein manifesté par le chef du cabinet d'imposer un droit d'importation plus élevé sur les exportations américaines par les canaux que sur celles du Canada, de même que sur les marchandises importées en Canada par une autre voie que celle du Saint-Laurent.

Cette résignation laissa croire un instant que le ministère allait inaugurer un système de protection modérée, et de fait M. Hincks déclara que la seule politique fiscale avantageuse au Canada devait être celle qui lui permettrait de négocier avec succès un traité de réciprocité avec les Etats-Unis. Il revint plus tard sur cette déclaration amenée d'une façon prématurée par la résignation de M. Young, mais ce fut pour dire que, le gouvernement américain ayant modifié considérablement son attitude, le gouvernement du Canada devait en agir de même, et qu'il serait toujours temps de revenir sur ses pas si le cabinet de WashingtoQ refusait de conclure un traité.

Le portefeuille vacant fut offert à M. Georges-Etienne

Cartier qui déclina parce que le ministère ne voulut pas s'engager, au cas où le Conseil législatif deviendrait électif, à porter à dix mille piastres la qualification foncière de ses membres. M. Chabot accepta à sa place. C'était, dit M. L. P. Turcotte, un homme intègre, intelligent, et de plus un jurisconsulte distingué.

Les questions économiques étaient à l'ordre du jour, et parmi celles-là la construction des chemins de fer tenait toujours le premier rang. Les résolutions adoptées à la grande convention des chambres de commerce des deux provinces signalèrent au parlement la nécessité d'une protection incidente en faveur des intérêts manufacturiers du pays, l'établissement d'un draw' hacl- pour favoriser la construction des navires, l'adoption de lois en faveur de l'usure, d'une loi de banqueroute et d'un tarif de guerre contre les Etats-Unis s'ils rejetaient la réciprocité d'intercourse. Le gouvernement, ayant vu l'impossibilité de donner suite à son projet de chemin de fer interprovincial, entra en pourparlers avec un important syndicat de capitalistes anglais et lui confia la construction du Grand Tronc. La législature fixa la Rivière-du-Loup comme le terminus du réseau à l'Est au lieu d'Halifax, amalgama en une seule les diverses compagnies de la ligne, et incorpora la Compagnie du Grand Tronc qui entreprit le chemin entre Montréal et Toronto. Les travaux furent poussés avec beaucoup de vigueur et terminés en moins de quatre ans. En 1860, le Grand Tronc reliait ensemble les différentes parties du pays comprises entre Sarnia, Toronto, Montréal, Lévis et la Rivière-du-Loup, et imprima une puissante activité au commerce intérieur. Le trésor public, il est vrai, fut largement mis à contribution pour subsidier la construction de chemins de fer dans les localités à peine habitées, à travers la forêt vierge, sans grand espoir de recettes profitables

avant longtemps, mais les vingt-et-iin-millions votés par le parlement pour le Grand Tronc et le Great Western furent, on le constate aujourd'hui, un placement avantageux pour la nation.

Le 10 novembre, la législature s'ajourna au 14 février suivant. Ce fut à peu près vers ce temps que le gouvernement passa un contrat avec la compagnie d'armateurs anglais McKean, McLarty & Co. de Liverpool, pour l'établissement d'une ligne régulière de steamers entre Québec et Liverpool. Le parlement vota un subside annuel de dixneuf mille louis sterling qui fut supplémenté de cinq autres mille par la ville de Portland et les chemins de fer. La compagnie s'engagea à faire une traversée tous les quinze jours en été, et tous les mois eu hiver ; ses navires devaient être d'au moins 1200 tonneaux et fournir une vitesse de neuf milles à l'heure. C'est ainsi que le Canada, sous la direction d'hommes à larges vues, s'affranchissait graduellement du vasselage américain auquel était asservi son commerce de transport avec l'Europe.

Lors de la reprise de la session, M. Morin introduisit pour la quatrième fois le bill de réforme parlementaire de M. Lafontaine. Ce projet, on le sait, portait le chiffre des députés de 84 à 130 dout 65 pour le Bas-Canada et 05 pour le Haut-Canada ; il établissait un mode de représentation plus équitable, divisant les comtés populeux, diminuant l'influence des petits centres et réparant l'odieuse répartition faite par Sydenham. Malgré l'opposition de George Brown, de M. Mackenzie, de sir Allan McNab, de John A. MacDonald, de Badgley, de J. B. Robinson et autres, la mesure ministérielle fut votée par 58 députés à sa deuxième lecture. Les adversaires voulurent forcer le gouvernement à prendre le chiffre de la population pour base du nouveau système de représentation, mais ils ne purent y réussir. Ils revinrent

à la charge en proposant l'abrogation de la clause de l'acte d'Union qui exigeait le concours des deux tiers des membres de la législature pour changer le chiffre de la composition de chaque chambre ; c'était cette même tentative que M. Lafontaine avait repoussée de toutes ses forces lorsque M. Papineau l'avait essayée dans le but de donner au Bas- Canada le nombre de députés auquel sa population lui donnait droit : aujourd'hui que le recensement assurait une supériorité numérique au Haut-Canada, le parti de M. Lafontaine ne fit qu'être conséquent avec lui-même en maintenant son attitude primitive. La motion fut perdue.

Dans le mouvement général qui emportait toutes choses en Canada vers le progrès et dont le gouvernement donnait l'exemple ou prenait l'initiative, la loi garantissant les emprunts municipaux mérite une attention spéciale. Elle n'eut d'abord d'application que dans le Haut-Canada où les municipalités en profitèrent largement. D'après la loi, toute municipalité pouvait contracter certains emprunts pour aider la construction de chemins de fer, améliorer sa voirie et entreprendre des travaux d'utilité publique ; les formalités exigées ayant été remplies, le receveur général émettait des obligations (débentures) portant intérêt à 6 pour cent pouf le montant requis, et la municipalité moyennant cette garantie trouvait facilement les ressources dont elle avait besoin. Cette loi fut étendue au Bas-Canada deux ans après. Les municipalités du Haut-Canada empruntèrent de cette manière six millions de piastres qu'elles s'occupèrent de dépenser en répandant partout l'activité et l'abondance. Dans le BasCanada, au contraire, l'opinion se trouva entièrement absorbée par la question de la tenure seigneuriale dont le procureur général Drummond proposa le règlement définitif par un projet de loi qui fut longuement discuté. Les seigneurs eurent leurs défenseurs de

même que les censitaires, et finalement le bill passa à une forte majorité. Parmi les adversaires de la mesure, on observa que cette fois encore les clear grits avaient voté avec lea tory s ; ils ne voulaient pas, disaient-ils les uns et les autres, indemniser les seigneurs aux frais du trésor. Ce fut sans doute pour prévenir cette objection que le gouvernement offrit avec tant de générosité sa garantie aux municipalité» besogneuses du Haut-Canada. D'ailleurs, chaque province surveillait avec un soin jaloux les dépenses publiques qui »e faisaient dans l'autre, et ce ne fut pas une des moindres difficultés qu'eurent à surmonter tous les gouvernements eous l'Union que d'apaiser et concilier les réclamations sans cesse proférées de part et d'autre. Du moment que l'Union législative décrétée par la constitution de 1841 fut changée par les t-fforts de M. Lafontaine en union fédérale, on dut s'attendre à ce genre de rivalités entre les deux provinces dont les rapports mutuels ne se trouvèrent plus réglés que par la loi si incertaine des nécessités politiques. Or, le Haut-Canada poussait à certains moments ses exigences très loin, et finissait presque toujours par se faire donner ou par prendre la part du lion. Et puis, pour les chercheurs de popularité, quelle belle attitude que de poser devant le^ électeurs en farouches champions des intérêts d'une province contre les empiétements de Taiitre !

Le Conseil législatif où siégeaient quelques seigneurs repoussa le bill de M. Drummond, sans même prendre la peine de le discuter. On allégua que les Haut-Canadiens demandaient plus de temps pour étudier la question et en bien saisir toute la portée. Quoi qu'il en soit, la mesure se trouva forcément différée à l'année suivante. On conçoit que cette décision fut loin de modifier le sentiment grandissant d'hostilité qui se manifestait contre la composition de cette branche de la législature. Sou autorité avait fini par

être regardée comme presque nulle ; ses membres étaient souvent absents, et les choses s'y passaient en général sans éclat ni discussion. Dans l'esprit de plusieurs, ce corps aurait probablement tout à gagner d'être élu par le peuple. Oe fut à ce moment que M. Morin présenta à la Chambre une série de résolutions dans lesquelles il proposait de porter à soixante le nombre des membres du Conseil législatif, de fixer une durée de dix ans à leur mandat, de faire élire le Conseil par tiers tous les deux ans, de baser le cens d'éligibilité sur la possession d'immeubles d'une valeur de deux mille louis, et enfin de donner à la Couronne le pouvoir de dissoudre le Conseil en certains cas. L'adresse à Sa Majesté, qui fut ensuite adoptée à une grande majorité, demanda aux autorités de faire passer un acte par le parlement impérial aux fins de substituer le mode d'élection à celui de la nomination i^ar la Couronne dans l'organisation du Conseil législatif.

M. George Brown fut l'un des adversaires les plus ardents de la mesure. Il prétendit que le projet de deux Chambres électives était incompatible avec le gouvernement responsable anglais, que ce serait créer une Chambre qui serait de tous points supérieure à l'Assemblée, qu'un conflit entre les deux laisserait l'Exécutif sans frein ni contrôle constitutionnel, et que le mal qu'on voulait guérir pourrait l'être tout aussi bien par un changement moins radical. M. Cauchon se déclara franchement pour l'abolition du Conseil plutôt que de le voir devenir électif. Au contraire, M. Papineau proclama son adhésion complète au projet ministériel dont il vanta particulièrement une des dispositions qui abolissait la qualification exigée des membres de l'Assemblée. Après de longs débats, les résolutions de M. Morin furent votées.

Le parlement impérial, au lieu de changer lui-même le

principe constitutif du Conseil législatif, autorisa la législature canadienne à le faire; mais il abrogea en même t€mps les dispositions de l'acte d'Union qui exigeaient un vote des deux tiers de la députatiou pour augmenter le nombre des représentants de l'Assemblée. Comme une proposition de ce genre avait été fortement négativée par la Chambre durant la première partie de la session, l'action des autorités impériales causa parmi les députés du Bas- Canada une profonde surprise. Il parut significatif que cette clause, qui avait été insérée d'abord dans la constitution de 1841 dans le but de protéger la minorité hautcanadienne contre la majorité du Bas-Canada, fut biffée précisément au moment où la population de cette dernière province devenait inférieure en nombre à l'autre. Toujours deux poids et deux mesures. Mais quoi, était-il possible que la guerre de race allait se continuer ainsi en hauts lieux, sans que les plus simples calculs de l'intérêt général, sans que l'inutilité même des injustices passées pussent jamais parvenir à l'apaiser? Il fallut bien ouvrir les yeux !à l'évidence, et se convaincre une fois pour toutes que le sentiment anglais, quelque fût le régime politique, nous restait foncièrement hostile et ne changerait jamais. C'était un parti à prendre. De fait, nous faisions fausse route, et il était grandement temps de s'en apercevoir.

Le peuple canadien doit probablement à ses puissantes traditions religieuses d'être bon, quelque peu naïf, pas méfiant et porté à exagérer la bienveillance qui lui est manifestée. Il croit naturellement au bien, et l'injustice l'étonne toujours. Voilà pourquoi, habitués depuis cent ans à voir un ennemi juré dans chaque anglais qui nous accostait, nous fûmes délicieusement émus des belles façons des réformistes avec qui quatorze ans auparavant M. Lafontaine avait conclu un traité d'alliance. Nous fûmes portés à leur

attribuer mille bonnes dispositions à notre égard. Ils étaient nos alliés contre Sydenliam; donc ils étaient nos frères.

L'illusion avait été si forte qu'elle durait encore, du moins dans la plupart des esprits. Pourtant les épreuves n'avaient pas manqué, et maintes fois ou avait vu les réformistes se détacher de leurs alliés du Bas-Canada pour marcher avec Sydenham, avec Metcalfe, avec Draper et avec sir Allan McNab. Les chefs seuls n'avaient pas trahi. Mais le coup brutal porté en pleine paix par le gouvernement de la métropole fit tomber tous les voiles. On ne désarmait pas contre nous, on ne désarmait jamais. Déjà les clear grits, nos alliés d'hier, ne se gênaient pas d'attaquer ouvertement les institutions religieuses, le clergé catholique et le système d'enseignement du Bas-Canada; les rangs de l'ancien parti de M. Baldwin s'étaient éclaircis graduellement, et plus d'une fois dans le cours de la session, le ministère n'avait échappé à l'humiliation d'une défaite que par quelques voix seulement. Evidemment, les alliances politiques étaient pour les hommes du Haut-Canada des combinaisons d'intérêt passager et non pas des pactes d'indissoluble amitié et d'éternelle fraternité tels que noud nous l'étions imaginé pendant trop longtemps.

La prorogation eut lieu le 15 juin, et presque aussitôt MM. Cameron et Richards firent leurs adieux à la politique pour monter sur le banc de la magistrature du pay^. M. James Morris remplaça M. Oaron à la présidence du Conseil législatif, et le Dr Ralph prit la présidence du Conseil exécutif. On offrit le portefeuille des terres à M. Sicotte qui n'en voulut pas parce que le gouvernement refusait de s'engager à régler immédiatement les deux questions de la tenure seigneuriale et des réserves du clergé. M. Morin s'en

chargea, et M. Chauveau fut nommé secrétaire provincial ; M. Dunbar Ross succéda à M. Chauveau comme solliciteur général du Bas-Canada, et M. Morrison à M. John Ross qui fut fait procureur général du Haut-Canada.

Dans le cours de Tété M. Gavazzi, moine renégat, arriva au Canada pour y donner des conférences publiques contre la papauté. Il y eut des désordres à Québec. Forcé de déguerpir, l'odieux apostat se rendit à Montréal oii il s'arrangea pour faire une conférence dens le temple protestant de Zion, côte du Beaver Hall. Les Irlandais catholiques se portèrent en masse sur les lieux et cherchèrent à envahir le temple; ils furent repoussés, mais un des leurs fut tué dans la bagarre. Le maire de la ville, M. Wilson, voyant l'émeute grandir, fit venir une compagnie de soldats afin de rétablir l'ordre. Tous ses efforts restant infructueux, il dut lire l'acte de Riof, après quoi il commanda à la troupe de tirer; cinq individus tombèrent frappés à mort et un grand nombre de blessés furent ramassés et recueillis par les différents hôpitaux. M. Wilson, qui était catholique, passait pour l'ami intime de M. Hincks; malheureusement le gouvernement mit du temps à faire l'enquête sur l'affaire Gavazzi, et le Glohe de Toronto accusa le premier ministre de chercher à couvrir le maire de Montréal de son influence. Cette accusation fit le tour de la presse protestante du Haut-Canada et contribua beaucoup à dépopulariser le chef du cabinet.

Il va sans dire que la cause de Gavazzi fut épousée par M. George Brown qui, dans son journal, appelait le moine apostat " le défenseur distingué du protestantisme ", et concluait un de ses articles en faisant des vœux pour que " le " Canada fût sauvé des ténèbres du Romanisme. " Non moins violent envers le ministère qu'envers les catholiques, il entreprit une véritable campagne d'opposition et prit tons

les moyens possibles pour discréditer M. Hincks et ses collègues qu'il accusait d'avoir failli à leurs promesses, d'avoir renié leurs principes et de s'être rendus coupables de toute espèce d'actes de corruption. Il s'arrangea avec des amis qui organisèrent des banquets en son honneur dans diverses parties du Haut-Canada, et qui furent autant de démonstrations hostiles au gouvernement. C-ependant, c'était le même homme qui, peu de mois auparavant, ne trouvait pas d'expressions assez vigoureuses pour louer l'administration dirigée par MM. Lafontaine, Baldwin et Hincks.

Le Canada eut l'insigne d'honneur, vers le même temps, de recevoir la visite de Son Excellence Mgr Bédini, archevêque de Thèbes et nonce apostolique au Brésil. C'était pendant la belle saison, et la population put se livrer librement aux réjouissances et aux manifestations auxquelles donna lieu la présence du représentant du Saint Père. Son voyage à travers le pays fut une ovation continuelle; on accourait de partout pour lui témoigner du respect et de l'attachement de tous à la chaire de St-Pierre, à l'immortel Pie IX.

Le 13 juin 1854, le parlement fut ouvert par le gouverneur général qui annonça dans son discours du trône qu'il était allé à Washington dans le but de régler certaines questions du plus grand intérêt pour les provinces, et qu'il avait réussi à conclure un traité dont le pays devait retirer de nombreux et précieux avantages. En effet, lord Elgin et M. Hincks étaient partis pour Washington au commencement de mai et la presse de l'opposition, ne les voyant pas revenir, n'avait pas tari de plaisanteries sur le compte de " nos diplomates. " Le fait est que les séances du Congrès avaient interrompu les négociations et que le traité n'avait pu être signé que le 5 juin seulement.

D'après les clauses de ce traité, les Américains acqué-

raient le droit de pêcher sur toutes les côtes maritimes des provinces anglaises et d'y atterrir pour sécher leurs filets et préparer leur poisson ; le même droit était donné aux pêcheurs canadiens, sur les côtes américaines jusqu'au 36° de latitude nord. Il y avait réciprocité de libre-échange tntre les deux pays pour les grains, la farine, les céréales, les bestiaux, les viandes, les volailles, le poisson, le bois, les peaux vertes, les minerais, le tabac manufacturé et quelques autres articles. Les Américains avaient le droit de navigation sur le Saint-Laurent et les canaux canadiens au même titre que les Canadiens; ceux-ci avaient la réciprocité sur le lac Michigan; enfin, les Etats-Unis s'engageaient à ne prélever aucun droit de sortie sur le bois coupé dans les parties du Maine arrosées par le fleuve Saint-Jean ou ses tributaires, flotté jusqu'à la baie de Fundy pour de là être expédié sur les marchés américains. Le traité ne devait entrer en vigueur qu'après avoir été ratifié par l'Angleterre et les provinces d'une part, et le Congrès des Etats- Unis d'autre part. Sa durée était de dix ans à partir de la date de sa ratification, et douze mois après avis donné par l'une ou l'autre des parties contractantes de son intention de le dénoncer.

La population du Canada accueillit avec joie une convention qui ouvrait à ses produits agricoles le grand marché des Etats de l'Est et favorisait quelques-unes de ses industries; au contraire, les provinces du Golfe se plaignirent hautement d'avoir été sacrifiées. Lord Elgin fut accusé de n'avoir pas compris leurs intérêts les plus importants, et d'avoir cédé à la légère l'exploitation de leurs plantureuses pêcheries aux Américains, sans avoir stipulé d'une façon assez claire pour leurs vaisseaux le droit d'enregistrement dans les ports des Etats-Unis et le droit de cabotage sur les côtes américaines. Qu'il y ait eu mauvaise foi de la part

du gouvernement de Washington dans son interprétation de cette partie du traité, la chose est possible et même probable: toujours est-il que le traité fut très mal reçu dans les provinces maritimes où l'industrie agricole venait en second après celle de la pêche et de la navigation. On se fera une idée de Timportance de cet arrangement commercial entre les colonies et les Etats-Unis, quand nous dirons que la valeur moyenne des échanges entre les deux pays qui avait été, pour une période de huit ans avant le traité, de 114,230,763 atteignit le chiffre de |50,339,770 pendant la dernière année qui précéda sa dénonciation.

Tout le discours du trône se borna à demander au parlement de ratifier la convention qui venait d'être signée et à mettre en vigueur un statut électoral dont l'opération avait été reculée à l'année 1855. Rien des réserves du clergé, rien de la tenure seigneuriale, les deux questions dont le caractère social et religieux agitait depuis si longtemps la population des deux provinces. En présence de cette inaction voulue du cabinet, l'opposition fit feu et flamme. Les ministres eurent beau se défendre en disant que la Chambre actuelle avait cessé de représenter le pays depuis que le chiffre de la députation avait été changé et augmenté, qu'elle n'avait plus le droit de légiférer sur aucune question grave sauf le cas d'absolue nécessité, et que k droit constitutionnel fortifié par la coutume le voulait ainsi, ils furent à peine écoutés. Le soupçon se répandit que le gouvernement avait décidé de dissoudre le parlement le plus tôt possible. La bataille s'engagea avec vivacité sur l'adresse, ce qui permit aux adversaires de choisir leur terrain, de tâter le pouls des députés mécontents ou irrésolus et de combiner leurs forces pour faire face aux éventualités.

Un premier amendement de M. Sherwood fut négative

par 40 contre 29; mais bientôt l'assaut changea de caractère. M. George Brown se répandit en invectives contre les ministres qu'il accusa de mille méfaits. Les clcar grits le suivirent; puis ce fut le tour de sir Allan McNab et de son groupe; puis, celui de M. John A. MacDonald, puis enfin celui des démocrates de M. Papineau. Le terrain fut disputé pouce par pouce, et chacun comprit qu'on marchait rapidement vers une crise. Le 20 juin, M. Cauchon, secondé par M. Sicotte, fit motion que "cette Chambre regrettait " de voir que le gouvernement de Son Excellence n'avait "pas rintention de soumettre à la législature, pendant la "présente session, une loi pour régler immédiatement la " question de la tenure seigneuriale ou pour le règlement " immédiat des réserves du clergé, " Les ministres se bornèrent à répéter les explications qu'ils avaient déjà données, et parmi les amis de M. Morin qui lui étaient restés fidèles, M. Cartier les défendit dans un discours d'une rare habileté. Le vote donna 42 contre 29, et le cabinet se trouva en minorité de 13 voix. Dans la majorité se trouvèrent réunis par le plus étrange accord, MM. Cauchon, Sicotte, Laterrière, Tessier, Polette, sir Allan McNab, John A. Mac- Donald, George Brown, W. L. Mackenzie et Hartman. Le premier ministre proposa immédiatement un ajournement de 48 heures afin de considérer la situation. Les conservateurs et les clear grits se réunirent chacun de leur côté ; M. Brown jubilait parmi les siens, il croyait son heure arrivée. M. John A. MacDonald se contenta de discuter gravement avec sir Allan les événements, et conclut à la nécessité d'une coalition des deux partis existants pour mettre un gouvernement sur pied.

Les deux jours écoulés, la Chambre venait à peine de &e mettre en séance, lorsque le canon de la citadelle se fit entendre. Les coups se répétèrent à intervalles réguliers, et

les députés inquiets se demandèrent ce que cela pouvait bien f?ii>nifier. Ils l'apprirent bientôt, car au même moment Fbuissier du Conseil législatif frappait les trois coups traditionnels à la porte de l'Assemblée et un grand brouhaha à l'extérieur annonçait quelque chose d'inusité. Le gouverneur général arrivait pour proroger le parlement. Sir Allan McNab se leva aussitôt , et interpella le premier ministre pour savoir si le gouvernement avait l'intention de clore la session immédiatement. M. Morin fit signe de la tête que telle était en effet leur intention. Sir Allan protesta avec énergie contre ce qu'il qualifia de coup d'Etat; d'autres députés se levèrent blêmes de colère et voulurent faire sortir l'huissier de la verge noire. M. Brown menaçait de la voix et du geste, M. W. L. Mackenzie était furieux, et M. John A. MacDonald commença un discours pour revendiquer les libertés du peuple indignement violées et foulées aux pieds. En un instant, le tumulte fut à son comble; mais l'orateur, sans s'émouvoir, descendit lentement de son fauteuil, et, précédé de la masse, sortit de la Chambre pour aller recevoir les ordres du représentant de Sa Très (îracieuse Majesté qui avait sommé en sa présence ses Fidèles Communes.

Les députés le suivirent en assez grand nombre. Déjà Son Excellence recevait de son aide de camp le manuscrit de son discours, mais l'orateur ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche : — " Qu'il plaise à Votre Excellence, '•dit-il d'une voix haute et ferme." — Tout le monde est ébahi, et c'est au milieu d'un silence parfait qu'il rappelle que c'est la coutume immémoriale pour l'orateur de communiquer au Trône le résultat des délibérations et des votes de l'Assi'inblée sur les divers sujets de législation signalés à son attention. "C'est ce que je ne puis faire à cette " heure, ajouta-t-il, parce que le parlement n'a pas encore

"adopté une seule loi, ui décidé une seule question. S'il " est nécessaire, ainsi que Texige la Constitution, qu'il y " ait un acte de passé régulièrement pour constituer une " session, la cliose nous a été rendue impossible par suite du " commandement que Votre Excellence m'a adressé de pa- " raître devant vous pour entendre son discours de proroga- " tion. Cependant, poursuivit le malin personnage, que '' Votre Excellence veuille bien croire que ce n'est pas par " manque de respect envers vous ni envers l'auguste reine '' que vous représentez si l'Assemblée n'a pas répondu à " votre gracieux discours d'ouverture."

M. l'Orateur venait de venger M. J. S. MacDonald d'avoir été laissé de côté par M. Hincks lors de la formation de son ministère. Bien plus, il répéta cette adresse en français. Lord Elgin parut ennuj^é de l'incident, mais il se contenta de lire les quelques phrases de son discours dans lesquelles il annonçait une dissolution des Chambres à courte échéance.

Les élections générales se firent en juillet suivant. M. Morin avec le parti réformiste sortit victorieux de l'épreuve, quoique l'opposition eût recruté des hommes de la valeur de MM. A. A. Dorion, Papiu, Laberge, C. Daoust, Jobin, Fournier et Holton. Dans le Haut-Canada, M. Hincks se trouva en minorité. Il est bien vrai que les réformistes élus furent plus nombreux que les conservateurs, mais le parti était profondément divisé, et ]\I. Brown, à la tête des cîcar grits, se crut maître de la situation. Toute la question pour achever son triomphe était de savoir s'il f^'allierait avec sir Allan McNab ; car l'encre était à peine séchée sur les numéros de son journal dans lesquels il avait dénoncé les ignominies de M. Hincks et les turpitudes de son administration qu'il comprit l'impossibilité de se tourner de ce côté. Restaient les torys qu'il avait combattus pendant

<le longues années avec toute la violence possible; mais au moins il avait cessé d'en parler depuis quelques mois : et puis, lui et eux avaient voté ensemble contre le gouvernement, et c'était un rapprochement qui pouvait en permettre d'autres. Bref, on vit tout à coup le Glohe prendre fait et cause pour sir Allan McNab, John A. MacDonald et Cayley contre leurs adversaires ministériels, et M Brown les appuyer de sa parole sur les hustings !

Le parlement fut convoqué pour le 5 de septembre, mais la plupart des députés s'étaient rendus à Québec quelques jours auparavant. Il y eut force réunions de partis où la situation fut étudiée sous toutes ses faces; les réformistes curent leurs conférences, et les conservateurs parurent un moment s'unir aux clear grits qui leur avaient proposé de marcher ensemble pour renverser le gouvernement. Trois candidatures à la présidence de la Chambre devaient établir la force respective des divers groupes: le ministère proposait M. G.-E. Cartier, les c7car (frits, M. J. S. MacDonald, et les démocrates canadiens, M. Sicotte. En effet, les trois candidats furent mis en nomination, et M. G. E. Cartier ne put réunir que 59 voix sur 121. M. Sicotte en aurait eu beaucoup moins si un fait inattendu n'avait pas tourné les chances en sa faveur. Chacun s'attendait à voir réélire M. J. S. MacDonald à en juger par la manière dont le vote se conduisait, mais M. Hincks avait juré de punir l'homme qui s'était permis de lui infliger un blâme public en présence du gouverneur général et avait même osé retarder les cérémonies de la prorogation pour le rendre plus éclatant. L'occasion se présentait, il ne la laisserait pas échapper. Le vote sur le choix de M. Sicotte finissait, lorsque M. HinclvS se lève et enjoint au greffier de le compter parmi les députés favorables à M. Sicotte; aussitôt tout le groupe ministériel le suit, et M. Sicotte est déclaré élu orateur.

" Merci ", fit MacDonald pâle de colère, en s' adressant à demi-voix au premier ministre. Celui-ci, la satisfaction sur les traits, se contenta de répondre par un salut de tête ironique. Ils étaient quittes.

Le gouverneur général prononça le lendemain le discours du trône, et recommanda de légiférer sur la question des réserves du clergé et sur la constitution du Conseil législatif que le gouvernement impérial avait autorisé le parlement provincial à régler lui-même ; il signala, en outre, la ratification du traité de réciprocité qui ne souffrait pas de délai, et attira l'attention de la législature sur l'abolition de la tenure seigneuriale et sur certaines modifications de l'acte municipal du Bas-Canada.

Ce programme, qui embrassait la solution de toutes les questions du jour, venait malheureusement trop tard, et le gouvernement ayant été battu sur une question de procédure ordinaire, M. Hincks remit sa résignation au gouverneur général le 8 de septembre.

La situation était hérissée d'embarras, et bien peu osaient en prévoir l'issue. Par une complication singulière, le programme ministériel n'avait pas été mis une seule fois en question, et le vote de non confiance avait été dirigé exclusivement contre le personnel de l'administration. M. Hincks avisa lord Elgin de s'adresser à M. John Wilson de London pour former le nouveau ministère; mais son opinion ne fut pas agréée. M. Brown, qui croyait avoir amené la crise parce qu'il avait parlé plus haut et fait plus de bruit que qui que ce soit, s'attendait à être appelé par Son Excellence, et son inquiétude fut grande lorsqu'il apprit que sir Allan McNab avait été mandé. Néanmoins, il ne perdit pas tout espoir. Les torys tinrent un conciliabule (caucus) dont M. John A. MacDonald fut l'esprit dirigeant. D'après lui, les idées du parti tory n'avaient plus leur raison d'être, parce

que le régime qu'elles favorisaient avait subi une évolution complète dans un autre sens. Le peuple avait exprimé «on opinion, il ne s'agissait plus que de s'y conformer. Aujourd'hui la saine politique consistait dans la combinaison de l'esprit tory ou conservateur avec les doctrines sagement libérales. S'allier avec le groupe des réformistes extrêmes conduits par M. Brown était impossible, car on risquait de se faire régenter par le Glohe dans le cas où M. Brown ne réussirait pas à imposer sa manière de voir au reste de l'administration. Au contraire, rien ne s'opposait à une entente avec la section des réformistes ou libéraux modérés. Se voyant ainsi appuyé par ses amis, sir AUan McNab fit taire ses répugnances personnelles et entreprit aussitôt la tâche de former le cabinet. Sa première démarche fut de s'adresser à M. Morin à qui il offrit le choix du personnel de la section ministérielle du Bas-Canada. M. Morin avait appris par une expérience de fraîche date à quels dangers nous exposaient nos idées de fidélité chevaleresque, et il en avait conclu avec son entourage que l'intérêt patriotique devait dorénavant être le mobile unique de nos alliances avec l'un ou l'autre des divers groupes anglais. Entre les torys qui acceptaient le programme des mesures du cabinet tombé et M. Greorge Brown qui l'aurait également accepté, mais qui de plus posait en ennemi déclaré du clergé et des institutions catholiques, il n'y avait pas à balancer : il se rendit à l'invitation de sir Allan McNab. M. Brown fut atterré lorsque cette nouvelle lui fut communiquée. Il convoqua le ban et l'arrière-ban des clear grits, demanda aux députés démocrates du Bas-Canada de se joindre à eux, et au nombre de 38 la réunion dénonça la coalition comme immorale et subversive de tout gouvernement constitutionnel, et s'engagea à faire tous ses efforts pour empêcher les nouveaux ministres d'être réélus. De son côté, le CJÎohe atta-

quait avec une véritable fureur de peau-rouge ce qu'il appelait le gouvernement des ultramontains du Bas-Canada. Le Leader de Toronto, ci-devant organe de M. Hincks, continuait d'appuyer le programme du discours du trône, et la plupart des journaux conservateurs du Haut-Canada donnèrent également leur adhésion à sir Allan McNab. Le Pllot de Montréal, dont M. Hincks était le rédacteur et le propriétaire, se déclara franchement ministériel.

Le lundi suivant, 11 septembre, M. Morin annonça à la Chambre que le gouverneur général avait donné son approbation à l'administration suivante :

Pour le Haut-Canada :

Sir Allan McNab, président du Conseil exécutif et ministre de l'agriculture.

M. John A. MacDonald, procureur général. M. W. Cayley, inspecteur général.

M. Robt Spence, maître général des postes. iM. Henry Smith, solliciteur général.

Pour le Bas-Canada :

M. John Ross, président du Conseil législatif.

M. A. N. Morin, commissaire des terres de la Couronne.

M. L. T. Drummond, procureur général.

M. P. J. O. Chauveau, secrétaire provincial.

M. E. P. Taché, receveur général.

M. Dunbar Ross, solliciteur général.

M. J, Chabot, commissaire des travaux publics.

M. Morin informa la Chambre en même temps que les mesures annoncées par le discours restaient celles du nouveau cabinet, et que sir Allan et ses collègues du Haut-Canada acceptaient la solution de la question des réserves du clergé telle qu'indiquée par Félectorat. Dans ce sacrifice d'opinions ils n'avaient fait que suivre les exemples récents de sir Robert Peel sur le libre-échange et du duc de Welling-

ton à propos de rémancipation des catholiques. Il en était de même pour l'abolition de la tenure seigneuriale et le mode électif du Conseil législatif auxquels se ralliait le premier ministre. M. Hincks se leva après lui, et dit qu'il donnait loyalement son appui aux hommes qui s'engageaient à mettre à exécution les mesures du défunt gouvernement, que l'intérêt public lui en faisait un devoir, et que son refus de devenir le collègue de sir Allan McNab dans la nouvelle administration ne comportait aucune pensée d'hostilité contre la politique actuelle de son ancien adversaire. Quant aux accusations de toute espèce portées contre lui personnellement, il défiait ses ennemis de les répéter en parlement, et s'offrit à subir l'enquête la plus sévère sur tous les actes de sa vie politique.

Ce langage si fier et si désintéressé provoqua les plus chaleureux applaudissements, et on vit M. Cauchon et plusieurs autres députés quitter leurs sièges pour aller serrer la main de M. Hincks.

Le cabinet prit le nom de gouvernement libéral-conservateur, et ce fut sous ce nom qu'à partir de ce moment fut connu le parti qui l'appuj'a. Le titre de libéral désigna le groupe réformiste ou libéral des ministres et dos députée bas-canadiens, et celui de conservateur le groupe tory ou conservateur de sir Allan McNab et de ses amis. Il y eut alors comme une refonte des différentes nuances politiques auxquelles les derniers événements avaient donné lieu. Les réformistes de l'école Baldwin se séparèrent brusquement et bruyamment de M. George Brown et des clcar grits pour unir leurs destinées à celles du parti tory qui se rajeunissait en se transformant; dans le Bas-Canada, le parti démocrate affirma avec plus d'éclat que jamais ses différences de principes avec l'école fondée par Lafontaine et commença à ce moment l'évolution qui devait finir par le jeter dans les bras des clear grits.

M. L. J. Papineau n'était plus en Chambre; il avait refusé de se présenter aux élections de juillet où ses disciples les plus brillants étaient parvenus à remporter quinze ou seize comtés. M. A. A. Dorion le remplaça à la tête du nouveau parti dont le programme avait subi quelques modifications importantes.

M. Dorion était un homme de talent, tenace, modéré dan? la forme et remarquable par la froideur de ses manières et la dignité de sa vie. On vantait son intégrité et l'indépendance de son caractère. La sobriété et la correction de son langage en anglais lui assignèrent bientôt une des premières places parmi les dehaters de l'Assemblée ; il devint Kur-le-champ une personnalité politique. M. Papineau en était resté aux luttes et aux formules de l'ancien régime : M. Dorion au contraire appartenait sans réserve aux idées de la génération nouvelle. Ce fut lui qui régularisa l'attitude du parti démocrate et lui fit prendre l'importance et les allures graves d'un groupe parlementaire. On s'en aperçut quand, au nom des siens, il posa hardiment la candidature de M. Sicotte au poste d'orateur de la Chambre et prit ce moyen d'infliger une première défaite à M. G.-E. Cartier et au vieux parti libéral.

L'opinion publique fut favorable à la nouvelle adminiSr tration et les ministres rencontrèrent peu ou point d'opposition à leur réélection. D'un autre côté, les amendements proposés à l'adresse furent repoussés par les trois quarts de la Chambre. La ratification du traité de réciprocité, l'abolition de la tenure seigneuriale et le règlement des réserves du clergé donnèrent lieu à de longs débats ; et ces mesures importantes reçurent la sanction royale aussitôt après leur passation, et le parlement s'ajourna le 18 décembre jusqu'au 23 février suivant.

Le départ de lord Elgin pour l'Angleterre, qui eut lieu

le lendemain, fut Toccasion d'une démonstration des plus flatteuses du parlement à son égard. Les membres des deux Chambres lui présentèrent une adresse dans laquelle ils vantèrent la rare habileté avec laquelle il s'était acquitté de ses hautes fonctions de gouverneur général du Canada, et lui exprimèrent le regret sincère que leur causait la nouvelle de son retour en Angleterre. Tous les journaux ne tarirent pas d'éloges sur la libéralité, la prudence et la fermeté de son administration. Marié à la fille de lord Durham, lord Elgin sembla, chose remarquable, avoir eu pour mission spéciale d'appliquer au gouvernement Ses provinces unies le système de liberté que son beau-père avait recommandé comme essentiel à la prospérité et au bonheur de leur population. Et si jamais, durant les temp-i de crise qu'il eut à traverser, il se rendit compte que l'un des effets du gouvernement responsable était d'assurer l'existence de cette même nationalité canadienne-française que l'Union des deux provinces avait pour but exprès de faire disparaître, il dut être surpris de la mystérieuse fatalité de son rôle.

Quoi qu'il en soit, il se dévoua à sa tâche et fut certainement un instrument docile sinon inconscient dans les mains de la Providence qui veillait sur la conservation de la religion, de la langue et des institutions des fils de la France. L'administration de lord Elgin comprend sans contredit l'époque la plus fertile de toute l'Union en événements importants et décisifs.

Sir Edmond Head fut assermenté, le 19 décembre 1854, comme gouverneur général du Canada, et l'une des premières difficultés qu'il eut à régler fut la résignation de la section bas-canadienne de son cabinet causée par la retraite de son chef de la vie publique. Il y avait déjà quelque temps que la santé chancelante de M. Morin inspirait des

inquiétudes à sa famille et à ses amis ; on le décida enfin à «e démettre de ses fonctions, et le 27 janvier 1855 il lui fut offert une place de juge de la Cour Supérieure qu'il accepta. Sir Allan Mc!N"ab s'adressa alors au colonel E. P. Taché qui recommanda les nominations suivantes, à savoir :

M. Drummond, procureur général.

M. G.-E. Cartier, secrétaire provincial.

M. Cauchon, commissaire des terres de la Couronne.

M. Lemieux, commissaire des travaux publics.

Après la session, M. Chauveau fut nommé surintendant de l'Instruction publique à la place du Dr Meilleur ; quant à M. Chabot, il continua de remplir ses devoirs de député jusqu'il l'année suivante (1856), alors qu'il fut fait commissaire de la tenure seigneuriale et ensuite juge de la Cour Supérieure.

La reprise de la session eut lieu le 23 février 1855, et l'un des premiers soins du gouvernement fut de soumettre aux Chambres un bill de réorganisation militaire pour remplacer la loi de milice de 1816. La guerre sévissait alors en Europe, et l'Angleterre, qui s'était alliée à la France pour avoir raison de la Russie, se trouva forcée de concentrer ses armées de terre et de mer. Comme les colonies allaient se trouver en grande partie dégarnies de troupes impériales, elles furent avisées de prendre les moyens de contribuer autant que possible à leur sécurité à rintérieur et à l'extérieur. La préparation d'une telle mesure en Canada fut confiée à une commission composée du premier ministre, du colonel Taché et de quelques autres officiers d'expérience.

Suivant le projet des commissaires, la population du pays fut partagée en deux grandes divisions militaires, l'une appelée milice active et l'autre milice sédentaire ; dans la première catégorie se trouvaient les individus âgés

de 18 à 40 ans, dans la seconde ceux âgés de 40 à 60 ans ; tout le monde était soldat. On conçoit tout ce qu'une pareille loi présentait de facilités aux orateurs de l'opposition pour dénoncer en périodes ronflantes la tentative faite par le ministère d'établir dans un pays libre une armée permanente ; ils n'y manquèrent pas. M. Papin y vit la source d'un patronage énorme que le ministère ne se ferait pa« faute d'utiliser pour mettre la main sur la population des villes et des campagnes ; qu'allait devenir la liberté ainsi menacée? MM. George Brown, W. L. Mackeuzie et J. S. Mac- Donald se prononcèrent avec non moins de vigueur contre la mesure. Mais le sentiment j)ublic ne fut pas d'accord avec l'opposition, car la Chambre rejeta par un vote de 75 contre 25 la proposition de celle-ci d'enterrer le bill. De fait, c'était un acte de virilité nationale que la métropole conseillait d'adopter à sa colonie du Canada. L'occasion se présentait de nous faire comprendre que la responsabilité du gouvernement avait ses charges légitimes, et que si nous avions obtenu de nous gouverner nous-mêmes, nous devions nous attendre à l'obligation de veiller à notre protection ; le bureau colonial en profita. En même temps, les autorités impériales transportaient au gouvernement du Canada la propriété d'une partie des terrains qu'elles possédaient pour les fins militaires ne se réservant que les points stratégiques les plus importants. La loi de milice qui fut adoptée resta en force pendant une période d'environ huit ans, ex devint la base de notre future organisation militaire.

Le 16 mars, M. Cauchon communiqua à la Chambre les amendements que le ministère se proposait d'apporter à la constitution du Conseil législatif.

D'après cette mesure le choix des conseillers cessait d'être fait par la Couronne et passait à l'électorat ; le chiffre des membres était porté à quarante-huit, et le

terme d'office fixé à huit ans sans pouvoir être affecté par aucun acte de la Couronne ; le président était nommé par le gouvernement ; l'électeur pour le Conseil législatif était le même que pour l'Assemblée, et les seules conditions requises pour être éligible au Conseil étaient limitées au domicile, à l'âge de 30 ans, et à la qualité de sujet anglais. Telles étaient les principales dispositions de cette loi qui rencontra une violente opposition de la part de MM. W. L. Mackenzie, Brown et Cameron. M. Brown fut surtout personnel dans ses attaques contre les ministres. M. John A. MacDonald lui répondit, et s'étonna de voir le bill combattu par ceux-là mêmes qui faisaient le plus hautement profession d'aimer les institutions électives. Est-ce que leur devoir n'était pas au contraire d'aider le gouvernement à rendre la loi plus parfaite ? La liberté de la discussion ne devait pas dégénérer en licence, ni la critique d'un sujet de cette importance en invectives contre ses auteurs. Sans doute, on se sert fréquemment en Angleterre, au parlement comme en dehors du parlement, d'un langage peu mesuré, mais quand a-t-on vu les orateurs se livrer aux regi'ettables excès qui semblent devenir la coutume de certain ■?! députés parmi nous ? M. W. Mackenzie excepté, le député de Lambton (M. George Brown) dépasse tous ses collègues par la violence extrême de ses attaques. Il juge une mesure non pas sur ses mérites, mais d'après le degré de haine ou d'amitié qu'il porte à son auteur : est-ce la manière de servir son pays et de lui assurer de bonnes lois ? Puis, passant à l'examen du bill, M. MacDonald s'attacha à démontrer que la théorie du gouvernement responsable impliquait un Conseil législatif électif, que cette Chambre devait être constituée de façon à exercer un rôle modérateur sur l'Assemblée, qu'à cette fin elle devait être indépendante et exempte de toute dissolution qui pouvait affecter l'autre

Chambre, et que sans ces conditions seulement elle pouvait devenir un des rouages bienfaisants du régime actuel.

L'Assemblée se déclara presque à l'unanimité en faveur de la mesure ; sur 84 députés il ne s'en trouva que quatre pour voter contre. Cependant, le bill fut repoussé par le Conseil législatif qui jugea la question assez importante pour en ajourner la solution à une session ultérieure. Proposer à l'un des grands corps de l'Etat de changer lui-même sa propre constitution est chose fort délicate, et vraiment on ne saurait blâmer le Conseil en cette circonstance d'avoir hésité à s'immoler à la première sommation qui lui en était faite. Rien n'est plus difficile que d'imposer le sacrifice à qui n'y est pas disposé.

Québec avait joui des prérogatives attachées à la possession du siège du gouvernement pendant le terme qui lui avait été fixé par l'arrangement conclu en 1849 ; la prochaine session dut se tenir à Toronto.

La prorogation eut lieu le 30 mai (1855), après une session qui avait duré huit mois et durant laquelle avaient été résolues les plus graves questions de la politique de ce temps-là.

Le ministère libéral-conservateur avait inauguré d'une manière brillante son administration. Il avait consommé l'œuvre politique immense entreprise par MM. Lafontaine et Baldwin. Entre autres avantages, il avait eu celui d'être suivi par une majorité compacte et bien dessinée. Les unités intransigeantes s'étaient éliminées d'elles-mêmes en se fondant dans l'opposition, et on peut dire que le cabinet McNab-Morin s'était maintenu autant par le mérite de ses actes que par la forte discipline de son parti. D'ailleurs l'exemple de la fidélité partait de haut. M. Hincks, en descendant du pouvoir, n'avait pas recherché d'autres distinctions que celle d'appuyer loyalement un cabinet qui continuait les traditions et les tendances du parti dont il avait

été le chef. C'est ce qui l'avait déterminé à approuver une coalition que les événements avaient rendue nécessaire. Il n'était pas seul de son opinion, et un jour qu'on avait mis en doute le caractère de ses relations avec M. Baldwin, M. Hincks se leva et lut à la Chambre une lettre datée du 22 septembre 1854 dans laquelle M. Baldwin le félicitait d'avoir agi '' avec jugement et discrétion et au meilleur des intérêts du parti et du pays. "

Au cours de la session qui venait de se terminer, le sujet des écoles séparées dans le Haut-Canada avait un moment attiré l'attention de la Chambre. M. Ceorge Brown en fit le thème d'une campagne fanatique qu'il mena pendant la vacance législative contre les catholiques. Il convoqua nombre de réunions publiques où il porta la parole et parvint à réveiller dans la population du Haut-Canada de« des haines religieuses et nationales qui même à cette heure sont loin d'être éteintes. Il détermina un très fort courant d'opinion hostile aux écoles séparées, et il espéra que le gouvernement eu subirait le contre^coup. L'ambition extraordinaire de cet homme n'avait, paraît-il, d'égale que sa puissance de haïr. Tous les moyens lui étaient bons pour se pousser au premier rang et écraser ses ennemis, car il ne comptait pas d'adversaires. Vulgaire agitateur, il n'eut pas d'autre système politique que de se faire un tremplin des préjugés protestants et autifrauçais qu'il passa sa vie à cultiver pour arriver au pouvoir. Il fut vraiment le mauvais génie de son pays.

Pendant que ces choses se passaient en Haut-Canada, la population canadienne-française était dans la jubilation. Pour la première fois, depuis la cession du Canada à l'Angleterre, un navire de guerre français, " La Capricieuse ", faisait son apparition dans les eaux du Saint-Laurent. Envoyé pour tenter de rétablir entre la France et le Canada de^j

rapports d'affaires, M. de Belvèze, commandant du vaisseau, fut accueilli avec des démonstrations extraordinaires de joie et de bienveillance par toutes les classes de la société. On ne voulut voir en lui et dans son vaillant équipage que des visiteurs amis envoyés par l'ancienne mère patrie qui se ressouvenait enfin de ses fils d'outre-mer. Leur séjour à Québec et à Montréal ne fut qu'une suite non interrompue de fêtes publiques et privées auxquelles il leur fut impossible de se soustraire. Comment refuser des ovations qui s'adressaient à la France ? D'étroits esprits anglais prirent ombrage de cette belle folie d'enthousiasme manifestée par la population du Bas-Canada, et il s'en fallut de peu que le succès de la mission ne fût à jamais compromis. M. de Belvèze eut seul à porter le poids de la mauvaise humeur de la diplomatie britannique, car la France modifia bientôt son tarif en faveur du bois et des navires canadien-5 et consentit à établir en Canada un Consulat de première classe aussitôt qu'elle en fut priée par les autorités impériales.

Un autre événement d'un caractère national ne contribua pas peu dans le temps à réchauffer dans le cœur des Canadiens leur persistant amour pour la France : ce fut la cérémonie qui eut lieu, près de Québec, à l'occasion de la pose de la première pierre du monument élevé aux héros de la deuxième bataille des plaines d'Abraham. On y invita le gouverneur général sir Edmund Head, M. de Belvèze et ses marins, ainsi qu'un groupe des sauvages hurons de Lorette ; toutes les autorités religieuses et civiles s'y trouvèrent représentées et un concours immense de peuple accourut pour être témoin de cette commémoration glorieuse d'un grand fait de notre histoire. Il y eut maints discours ; on lut plusieurs adresses, mais l'orateur de la journée fut M. Chauveau dont la harangue patriotique passe à bon droit pour un chef-d'œuvre d'éloquence.

Le succès des armées alliées de France et d'Angleterre à Sébastopol fournit une autre occasion de réjouissances publiques ; et vers la fin de Tannée, les catholiques furent appelés à célébrer la proclamation du dogme consolant de rimmaculée Conception de la Très Sainte Vierge Marie. Les fêtes religieuses qui eurent lieu à cette occasion furent des plus imposantes dans le Bas-Canada et témoignèrent avec éclat de la vivacité des sentiments de foi et de piété de notre population.

Notre récit des principaux événements de Tannée 1855 serait incomplet si nous omettions de dire un mot de l'Exposition Universelle de Paris à laquelle le Canada prit une part si remarquable. Nos envois furent nombreux, mieux choisis et classifiés avec plus de soin que ne Tavai'nit été ceux que nous avions fait parvenir à l'Exposition Universelle de Londres en 1851. Le Canada, par le nombre et Timportance de ses exhibits, prit le septième rang parmi tous les pays et le premier parmi les colonies. On s'accorda à attribuer au Dr J. C. Taché et à M, W. Logan, commissaires, le mérite de ce grand succès dont l'un des résultats fut de révéler pour ainsi dire à la France notre existence et les ressources incalculables de notre sol.

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