‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · HISTOIRE LU CANADA · texte numérisé non relu

HISTOIRE LU CANADA

Toute la chambre, vivement impressionnée par cette scène, observa un religieux silence jusqu’à ce qu’enfin Fox, ayant vaincu son émotion, put donner cours aux expressions les plus touchantes. Mais ce fut en vain, la blessure était profonde, et ces deux amis restèrent à jamais désunis.

La loi fut aussi poursuivie dans la chambre des lords par des pétitions contre plusieurs de ses clauses, et deux avocats furent employés par le parti de l’opposition pour faire triompher ses principes d'exclusion ; mais il eut encore moins de succès dans cette chambre que dans les communes. ‘“ On a appelé préjugé, dit lord Grenville, l'attachement Ass Cunadiens à leurs coutumes, à leurs lois, à leurs us:.::*. qu'ils préfèrent aux loisanglaises. Je crois qu’un pareil attu: “inc: mérite un autre nom, car, suivant moi, il est fondé sur la uison :{ sur quelque chose de mieux que la raison : il est fondé sur les sentiments les plus nobles du cœur humain.”

Le roi, qui de tous les Anglais était celui qui montrait le plus de sympathie pour les Canadiens, remercia les deux chambres, dans son discours de prorogation, d'avoir passé une loi pour leur donner une constitution.

Par cette loi, le Canada se trouvait à son quatrième gouvernement depuis 31 ans. Loi martiale de 1760 à 1763; gouvernement militaire de 1763 à 1774; gouvernement civil absolu de 1774 à 1791; et enfin gouvernement tiers-parti électif à commencer en 1792. Sous les trois premiers régimes, le peuple ne fit que changer de tyrannie. Quant au dernier régime, on doit attendre qu’il soit mis en pratique pour le juger; car l'expérience seule peut en faire connaître les avantages et les défauts, d'autant plus que le succès doit dépendre de l'esprit dans lequel la colonie et la métropole, appelées à le mettre en œuvre, rempliront leur mission.

Après avoir divisé le Canada en deux provinces, et désigné les lois qui devaient subsister dans chacune d’elles, la nouvelle constitution portait que tous les fonctionnaires publics, en commençant par le gouverneur, resteraient à la nomination de la couronne et seraient amovibles à sa volonté ; que le libre exercice de la religion catholique et la conservation des droits et dîmes accoutu-

més étaient garantis; que les protestants seraient tenus de dîmes semblables envers leurs ministres ; que le roi aurait la fa-

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culté d'affecter au soutien de l'Église anglicane le septième des terres incultes de la couronne, et de nommer aux cures et bénéfices de cette Église; que le droit de tester de tous ses biens était conféré d’une manière absolue à chaque citoyen, et que le code criminel anglais était maintenu comme loi fondamentale ; que dans chaque province seraient institués : 1° un conseil d'au moins quinze membres dans le Bas-Canada, et sept dans le Haut ; et 2° une chambre d’assemblée d’au moins cinquante membres dans le Bas-Canada, et seize dans le Haut, élus par les propriétaires d'immeubles de la valeur annuelle de deux louis sterling dans les colléges ruraux, de cinq louis dans les villes, et par les locataires de ces mêmes villes payant un loyer annuel de dix louis ; que la confection des lois appartiendrait à ces deux chambres et au roi ou à son représentant, formant :a troisième branche de la législature et ayant droit de reto sar les actes des deux autres branches ; que la durée des :arlements n’excéderait pas quatre ans ; que la législature serait convoquée au moins une fois tous les ans, et que toute question serait décidée à la majorité des voix. {

Un conseil exécutif, nommé par le roi, fut institué ; sur le gouverneur, avec pouvoir de remplir les attributions de cour d'appel en matière civile.

Telle fut la constitution de 1791. Maïgré ses nombreuses imperfections, dont quelques-unes étaient fondamentales, elle donnait un gouvernement dans lequel le peuple avait une voix pour faire connaître au moins les abus, s’il ne pouvait pas obliger absolument l'exécutif à les redresser. *

Le Haut-Canada, se trouvant de ce moment séparé du Bas, nous n’en suivrons point l’histoire, l’objet de cet ouvrage étant de retracer celle du peuple caradien-français, dont les annales s'étendent ou se restreignent, selon que les limites de son territoire sont reculées ou resserrées par la politique métropolitaine.

A l’époque de l'introduction du gouvernement constitutionnel, la population du Canada pouvait se monter à environ 135,000 âmes, dont 10,000 étaient répandues dans la province supérieure; la population anglo-canadienne n’était que de 15,000 âmes à peu près. Il y avait 1 million, 570 mille arpents de terre en culture. ÆEn 1765, la population blanche était de 69,000 âmes, et l’on comptait un peu plus de 7,000 sauvages.

I1 y avait 955,754 arpents de terre exploitée, divisés en 110 paroisses, outre les villes.® La population franco-canadienne s'était doublée tous les trente ans depuis 1679, Elle était, à cette dernière époque, de 9,400 âmes; en 1720 de 24,400 âmes, et en 1734 de 37,200 âmes. Elle ne doubla pas entre 1734 et 1765 à cause des pertes qu’entrafnèrent les guerres qui remplirent une grande partie de cette période, et de l’émigration des Canadiens qui passèrent en France à la suite de la conquête. Après 1763 la population reprit sa marche progressive et rapide,

Le commerce du Canada avait augmenté dans la même proportion. C’est en 1790 qu’on rétablit l’ancienne division de la province en trois districts ou départements. La haine aveugle 7 our tout ce qui était français, avait fait abolir sans aucun motit «6 gouvernement des Trois-Rivières ; il fut rétabli sous le nom de district par une ordonnance du conseil législatif, car les divisions territoriales s'imposent souvent elles-mêmes.

L'octroi d’une constitution libre fut fêté à Québec par un grand banquet. Il so forma une association qui se donna, suivant l’usage du temps, le nom de club constitutionnel, et dont le but était principalement de répandre les connaissances politiques dans le pays. Il s’assemblait toutes les semaines, et discutaient les questions politiques, commerciales, scientifiques et littéraires. Un résumé de la constitution fut publié sous ses auspices, avec des notes explicatives pour la rendre plus intelligible au peuple. L’instruction publique, l’hérédité de la noblesse, l’amélioration de l’agriculture, les qualités nécessaires à un représentant du peuple, devinrent des sujets de discussion qui excitèrent un moment l’enthousiasme ; on vit des instituteurs offrir leurs services pour instruire les enfants du peuple gratuitement. Mais cette ardeur se ralentit peu à peu, et ne donna pas plus de hardiesse à la presse, qui gardait toujours le silence sur les affaires publiques. C’est à peine si l’on osait publier des opinions bien innocentes dans des correspondances anonymes. C'est ainsi que ‘ la Gazette de Montréal ” de Mesplet rapporte, sans oser mentionner le lieu du banquet ni les noms des assis-

* Lettre du général Murray aux lords-commissaires du commerce et des plantations. “ Maisons habitées, 9,722; bœufs, 12,546 ; vaches, 22,724 ; jeunes bêtes à cornes, 15,089 ; moutons 27,064 ; cochons, 28,976, et chevaux 12,767 —En 1761, la population n’était que de 60,000 âmes, d’après le recensement fait par ordre de ce général.

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tants, que dans cette ville la nouvelle constitution avait été fêtée par de jeunes citoyens. Entre les toasts qui furent portés après le toast au roi, l’on remarque les suivants :

L’'abolition de la tenure féodale,

La liberté civile et la liberté religieuse,

La liberté de la presse,

La liberté et l'intégrité des jurés,

La révolutio.\ de France,

La révolution de Pologne,

La révocation de l’ordennance des milices,

La révocation de toutes les ordonnances qui peuvent être contraires à la liberté individuelle,

L'abolition du système des investigations, parce qu'il est abusif, funeste et qu’il produit des inimitiés et des haïines personnelles.

D'après ces démonstrations, l’on peut se faire une idée de l'esprit qui animait déjà les citoyens à cette époque.

Arrêtons-nous ici pour reporter un instant nos regards en arrière. Nous sommes parvenu à la fin du 18e siècle et à l’époque de l'introduction du régime représentatif en Canada. Depuis 17/55, toutes les calamités qui peuvent frapper un peuple, se sont réunies pour aceabler les Canadiens. La guerre, la famine, les dévastations, la conquête, le despotisme civil et militaire, la privation des droits politiques, l’abolition des institutions et des lois anciennes, tous les maux enfin se sont appesantis simultanément ou successivement sur notre pays dans l’espace d’un demi-siècle. On devait croire que le peuple canadien, si jeune, si petit, disparaîtrait dans ces longues et terribles tempêtes soulevées par les plus grandes nations de l’Europe et de l'Amérique, et que, semblable à l’esquif qui s’engloutit dans les flots, il ne laisserait aucune trace après lui. Abandonné, oublié par la mère patrie, pour laquelle son nom est devenu peutêtre un remords ; connu à peine du reste des autres nations, dont il n’a pu exciter les puissantes sympathies, il a combattu seul toutes les tentatives faites contre son existence, et il s’est maintenu à la surprise de ses oppresseurs, vaincus st découragés. Admirable de persévérance, de courage et de résignation, il n’a jamais un moment cessé d'espérer. Fidèle à la religion de ses pères, révérant les lois qu’ils lui ont

laissées en héritage, et chérissant la langue dont l'harmonie à frappé son oreille au berceau, cette langue qu'adoptent de nos jours les grands philosophes ct les diplomates étrangers, pas un seul Canadien-Français, de père et de mère, n'a encore, dans le Bas-Canada, désavoué ces trois grands symboles de sa nationalité, sa langue, ses lois et sa religion,

Le changement de gouvernement à la conquête, amena un changement radical dans le personnel des fonctionnaires publics, Le commerce tout entier tomba entre les mains des vainqueurs. Les marchands et les fonctionnaires anglais, perdus au milieu de l’ancienne population, se donnèrent la main pour se soutenir. Ils concertèrent la destruction de la langue, des lois et des coutumes des Canadiens, comme le moyen le plus prompt et le plus sûr de dominer ce peuple et de l’exploiter, Ils pensaient que cela serait d'autant plus facile à faire, qu'il était, à cause de sa religion même, privé de tout droit politique. La proclamation de 1763 sembla d’abord favoriser leurs vues, mais lorsque, conformément à l’une des clauses de cette proclamation, il fallut convoquer une assemblée représentative, et que l’on vit le parti protestant insister sur l’application rigoureuse de la loi anglaise, d’après laquelle les catholiques ne pouvaient être ni électeurs ni éligibles, le gouverneur recula devant l’idée de placer le pouvoir législatif entre les mains de deux à trois cents aventuriers, la plupart d’un caractère extrémement équivoque. Les fonctionnaires se soumirent en silence; mais le commerce, plus indépendant de l’autorité, murmura contre ce qu’il regardait comme une faiblesse. De ce moment le lien qui unissait les fonctionnaires à leurs compatriotes, se relâcha; les premiers, se conformant à la politique que leur dictait la métropole, devinrent en apparence plus modérés ; et les seconds cherchèrent par leur violence à en imposer à la métropole, où ils trouvaient toujours des échos, grâce à leurs relations commerciales. Mais la révolution américaine vint à son tour les éloigner du but qu’ils voulaient atteindre.

La loi de 1774, passée pour attacher les Canadiens à l’empire, rétablit les lois françaises et mit ce peuple, pour ses droits politiques, sur le même pied que les Anglais, qui, voyant leur domination s’évanouir, firent des efforts incroyables pour s’y opposer. Les fonctionnaires trouvèrent la nouvelle constitution ad-

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