‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 3)Chapitre 30 sur 64 · partie de l’Acadie dont l'Angleterre s'était emparée, Richelieu · texte numérisé non relu

partie de l’Acadie dont l'Angleterre s'était emparée, Richelieu

n'avait pas encore l'intention sérieuse de la coloniser; elle devait toujours rester abandonnée aux traitants. Laissés à leur propre cupidité, sans frein pour réprimer leur ambition dans ces déserts lointains où ils régnaient en chefs absolus, ces coureurs de bois s’armèrent bientôt les uns contre les autres, et renouvelèrent en quelque sorte les luttes des châtelains du moyen âge.

Heureusement qu’ils ne faisaient encore guère de mal qu’à eux-

mêmes.

L'Acadie fut divisée en trois provinces, dont le gouvernement et la propriété furent donnés au commandeur de Razilli, à Charles de Saint-Etienne, chevalier de la Tour, et à M. Denis. Au premier échut Port-Royal avec tout ce qui était au sud jusqu’à la Nouvelle-Angleterre ; le second eut tout le pays situé entre Port-Raval et Canceau ; le troisième recueillit le reste de

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La Tour, désirant faire approuver par le roi de France la concession de terre faite à son père, en 1627, par le roi d'Angleterre sur la rivière Saint-Jean, obtint des lettres patentes qui lui en assurèrent la propriété, et plus tard, en 1634, il se fit donner encore l'ilé de Sable, dix lieues en carré sur le bord de la mer, à La Hève, et enfin dix autres lieues à Port-Royal, avec les îles adjacentes. Mais le commandeur de Razilli fut si enchanté, en arrivant, des beautés naturelles de La Hève, des avantages de son havre, assez grand pour contenir mille vaisseaux, qu’il se la fit céder par La Tour et qu’il y fixa sa résidence, en prenant en même temps, suivant l’ordre du roi, possession de toute la contrée jusqu’à la rivière Kénébec. Une frégate, qu’il avait envoyée dans ces parages, trouva un petit fort à Pemaquid (Penobscot), que les Anglais de Plymouth avaient élevé pour y déposer leurs marchandises de traite; elle s’en empara et y laissa garnison, Peu de temps après Razilli mourut,* et ses frères cédèrent ses possessions à Charles de Menou, chevalier de Charnisey, qui fut nommé gouverneur de toute l’Acadie en

Le premier acte de Charnisey fut d'abandonner La Hève, où le commandeur avait formé un établissement florissant, pour aller se fixer avec tous les habitants à Port-Royal. Mais, soit rivalité dans la traite des pelleteries, où ils avaient tous les deux des sommes considérables, soit malentendu touchant les limites de leurs terres, soit enfin jalousie de voisinage, la mésintel., gence se mit bientôt entre La T'our et lui, et elle alla si loin qu'il ne resta bientôt plus d'autre alternative qu’un appel aux armes. En vain Louis XIII écrivit une lettre à Charnisey, pour fixer les limites de son gouvernement à la Nouvelle-Angleterre d’un côté, et à une ligne tirée du centre de la baie de Fundy jusqu’à Canceau de l’autre, le pays situé à l’ouest de cette ligne restant à son adversaire, sauf La Hève et Port-Royal, qu’il devait garder en échange du fort de la rivière Saint-Jean, retenu

* Il s’appelait Isaac. Il était chevalier de Malte et commandeur de l'île Bouchard, 11 mourut en 1685. Le roi lui avait concédé des droits sur l’Acadie, comme on vient de le voir, ainsi qu’à son frère Claude de Razilli, seigneur de Launay. Isaac était chef de l’escadre de Bretagne et passait pour un des plus habiles marins de son temps.

par La Tour, cette lettre ne fit point cesser les diMicultés, Ils continuèrent à s'accuser mutuellement auprès du roi, jusqu'à ce que Charnisey, ayant réussi à noircir son antagoniste dans l'esprit du monarque, :eçut l'ordre de l'arrêter et de l'envoyer prisonnier en France. C'est pour exécuter cet ordre qu'il alla mettre le siège devant le fort Saint-Jean.

La Tour attaqué tourna les yeux vers les colonies anglaises

at rechercha l'alliance des habitants de Boston. Comme la France et l'Angleterre étaient en paix, le gouverneur de cette ville n’osa point le soutenir ouvertement ; mais il voyait avec un secret plaisir les colons français se déchirer entre eux. indicott écrivait à ce gouverneur : ‘“ Tant que La Tour et Charnisey seront opposés l’un à l’autre, ils s’affaibliront réciproquement. Si La Tour prenait le dessus, nous aurions un mauvais voisin, et je craindrais qu’on eût peu de sujet d’être content d’avoir eu affaire à ces Français idolâtres.”*

Mais Winthrop, tel était le nom de ce gouverneur, changea d'idée, et jugea quelque temps après qu’il pouvait permettre à La Tour de prendre les volontaires qui voudraient bien le suivre sur leur propre responsabilité. Aussitôt celui-ci nolisa quatre navires et engagea quatre-vingts Américains du Massachusetts, qu’il réunit à cent quarante protestants Rochellois qu’il avait déjà. Cette force le mit en état non-seulement de faire lever le siége à Charnisey, mais de le poursuivre jusqu’au pied de ses propres mutailles.

Ce secours indirect ne lui fut pas donné cependant sans opposition dans la Nouvelle-Angleterre. De part et d'autre, chacun en bon puritain fit un étrange abus de la Bible pour prouver qu'il avait raison et que son adversaire avait tort. Mais chacun ne réussit qu’à démontrer qu’il est dangereux de laisser l'application de l'Écriture sainte à ceux qui sont intéressés à la mal interpréter. Wintbhrop avait su consulter les intérêts matériels de sa province, et il ne put le dissimuler longtemps. ‘ Le doute pour nous, disait-il à ceux qui blâmaient sa conduite, était de savoir s’il était plus sûr ou plus juste et plus honorable d'arrêter le cours de la divine providence, qui ©# Lettre de John Endicott au gouverneur Winthrop, 19 avril 1643,

Collection of original papers relative to the history of the colony of Mussuchuselts bay,

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nous offrait l’occasion de secourir un voisin infortuné en affaiblissant un ennemi dangereux, que de le laisser aller vers son but, Nous avons préféré la dernière alternative."

Charnisey se plaignit de l'agression commise par des sujets anglais en pleine paix. Le gouverneur de Boston répondit en lui proposant un traité de paix et de commerce entre l’Acadie et la Nouvelle-Angleterre, proposition que Charnisey s’empressa d'accepter, parce qu'il entrevoyait par là l’occasion de tirer vengeance de son rival. Le traité fut signé le 8 octobre 1644 à Boston, et ratifié ensuite par les commissaires des colonies confédérées du Massachusetts, du Connecticut, de New-Haven et de Plymouth.

Débarrassé des Anglais, le gouverneur de l’Acadie, apprenant que La Tour était absent, courut surprendre son fort; mais madame de la Tour, qui s’est immortalisée par le courage qu’elle a montré dans cette guerre, cemmuniqua à la garnison l’ardeur qui l’animait elle-même ; elle fit nne si vigoureuse défense que Charnisey, après avoir perdu trente-trois hommes, se vit obligé de lever le siége et de fuir devant une femme. Les Bostonnais, cependant, continuait à fournir en secret des secours à La Tour malgré le traité. Son rival, confus de sa défaite, les accusa de violer leur parole, les menaça, et pour leur faire voir que ses menaces n'étaient pas vaines, il prit un de leurs vaisseaux. Cette espèce de représailles eut l'effet désiré. Le traité fut confirmé, et La Tour fut abandonné à ses propres forces.

Charnisey, que ses échecs rendaient plus opiniâtre, profita du moment pour retourner mettre le siége devant Saint- Jean, où madame de la T'our se trouvait encore seule avec une poignée d'hommes. Il se flattait de réussir; mais, repoussé pendant trois jours de suite, il commençait à désespérer du succès, lorsqu'il fut introduit secrètement dans la place par trahison le jour de Pâques. Madame de la Tour, réfugiée dans une partie du fort où elle pouvait encore se défendre, la força de lui accorder les conditions qu’elle demandait. Lorsque Charnisey vit le peu de monde à qui il avait eu affaire, honteux d’avoir accordé une capitulation si honorable, il prétendit avoir été trompé, et fit pendre la garnison sur-le-champ, en obli-

reant madame de la Tour d'assister au supplice une corde au cou.*

‘T'ant d'efforts et de soucis, le sort funeste de ses compagnons, la ruine totale de sa for. une épuisèrent et conduisirent lentement au tombeau une femme dont les talents et le courage méritaient un meilleur sort.

Depuis ce moment son mari erra en différentes parties de l'Amérique. Il vint à Québec en 1646. Il fut salué à son arrivée par le canon des forts et logé au château Saint-Louis. Il passa une couple d'années en Canada. Aiïdé de quelques amis de la Nouvelle-Angleterre, il recommença la traite des pelleteries dans la baie d'Iludson. La nouvelle de la mort de Charnisey le rappela en Acadie en 1651; il y épousa la veuve äe son ancien ennemi, et rentra en possession de tous ses biens par l’abandon qu'en firent les héritiers du défunt, recueiliant ainsi l'héritage d’un homme qui avait passé sa vie à tramer sa perte. Mais ses menées avec les Anglais le rendirent suspect à Mazarin ; un noiïimé Le Borgne, créancier de Charnisey, se fit autoriser à se saisir des héritages laissés par son débiteur en Avadie, et cela à main armée s’il était nécessaire. Le Borgne, une fois en chemin, se crut en droit de s'emparer de toute la province. Il commença par attaquer Denis, qu'il surprit et envoya chargé de fers à Port-Royal, après s'être rendu maître de son établissement du Cap-Breton. Il alla ensuite incendier La Hève, n'épargnant pas même la chapelle. Il faisait ses préparatifs pour aller attaquer La Tour au fort Saint-Jean, lorsqu'un événement inattendu vint l’arrêter dans son œuvre de spoliation. Cromwell, qui voulait reprendre l’Acadie, avait chargé le major Ledgemack de cette entreprise, en 1664. Celui-ci surprit d’abord La Tour, cingla ensuite vers Port- Royal, qu’il enleva sans coup-férir, et s’empara de Le Borgne, qui finit par une jâcheté une carrière où il ne s'était distingué que par le pillage et l'incendie, En mème temps les soldats du Massachusetts attaquaient à La Hève le fils de Le Borgne et. un nommé Guilbaut, marchand de La Rochelle. Après avoir été d'abord repoussées et avoir perdu leur commandant, ces troupes obtinrent enfin, par la supériorité du nombre, possession d'un méchant fort, à condition que ses défenseurs emporteraient

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ce qui leur appartenait. Après ces événements, la contrée resta quelque temps dans un état vague, les possesseurs reconnaissant pour souverain, tantôt le roi de France, tantôt le roi d'Angleterre, et quelquefois les deux rois ensemble.

Denis lui-même, retourné à Chedabouctou, vivait en bonne intelligence avec les Anglais, lorsque, soupçonné peut-être par la France, il se vit attaqué une seconde fois par ses propres compatriotes. Un M. de la Giraudière avait obtenu, sous de faux prétextes, dit-on, la concession de Canceau. Il s’empara des navires de Denis et de son comptoir du Cap-Breton et vint l'investir lui-même dans son fort. Ces agressions, les procès qui en furent la suite et un incendie qui dévora peu de temps après son établissement, complétèrent la ruine de Denis et l’obligèrent de s'éloigner tout à fait du pays, pour lequel sa retraite fut une véritable perte. Il avait formé des pêcheries, des comptoirs pour la traite et des chantiers de bois de construction, dont il exportait des quantités considérables en Europe.

La Tour, qui était huguenot, n'éprouvant point de répugnance à dépendre d’un État protestant, s'était mis tout à fait sous la protection de l'Angleterre dès qu’elle avait été maîtresse du pays. Il avait obtenu de Cromwell la concession de l’Acadie conjointement avec le chevalier Thomas Templ: et William Crown, en 1656. Il avait ensuite cédé sa part à Temple, qui dépense plus de 16,000 livres sterling pour rétablir seulement les forts. Mais l’Acadie, rendue à la France onze ans après, en 1667, par le traité de Bréda, retomba dans son ancien état de discorde et d’oubli.

Malgré les représemtio2s et les prières de ses habitants, cette contrée avait été négligée de tout temps, pour les raisons que nous avons déjà exposées ailleurs. Maîtresse d'immenses contrées couvertes de forêts, la France avait peur de se dépeupler enenvoyant beaucoup de colons en Amérique, et elleavait ajourné à un autre temps ses projets sur cette province, pour s'occuper surtout du Canada, qui paraissait lui offrir plus d'avantages pour le moment. Presque aussi froide et moins fertile que ce dernier pays, beaucoup plus exposée que lui aux attaques des Anglais, la péninsule acadienne ne lui paraissait alors de quelque valeur qu’à cause de sa situation géographique

à l’extrémité de l'Amérique, et de l’usage qu'elle en pourrait faire dans la suite comme station navale.

Au reste, les traitants qui avaient besoin de forêts et de bêtes fauves, non de terres découvertes et cultivées, faisaient tous leurs efforts pour entraver les établissements et peur décourager les colons. Charnisey, de peur d’éloigner la chasse et de se créer de la concurrence dans son négoce, ne fit passer personne en Acadie; il emmena même les habitants de La Hève à Port- Royal, où il les tint comme en esclavage, les empêchant de se livrer au «ommerce et maltraitant ceux qui favorisaient le développement du pays.

Ainsi cette province, déjà dépréciée dans l’opinion publique et victime de gens qui, dans leurs luttes intestines poussées jusqu’à la trahison, finissaient le plus souvent par se ruiner euxmêmes et par ruiner le peu de laboureurs qui cultivaient le sol à l’ombre de leurs forts, ne pouvait ni prospérer ni grandir. Colbert préféra, comme ses prédécesseurs, diriger l’émigration vers le Canada, plutôt que de la disséminer sur un vaste terrifoire. 11 abandonna l’Acadie à elle-même, se bornant à la protéger contre l’agression étrangère.

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