CONCLUSION
Nous avons donné l'histoire de quelques émigrants français qui ont fixé les destinées de leur postérité à l'extrémité septentrionale de l'Amérique du nord. Détachés, comme quelques feuilles d’un arbre, ces émigrants ont été jetés dans un monde nouveau pour étre battus de mille tempêtes, tempêtes excitées par l’avidité du négoce et la barbarie, par la décadence d’une ancienne monarchie et la conquête étrangère. A peine quelques mille âme. lorsque ce dernier désastre leur est arrivé, ils re doivent pas en vouloir trop à leur ancienne mère patrie, car la perte de l’héroïque colonie du Canada fut une des causes de la révolution, et l'univers sait quelle vengeance cette nation polie et fière à exercé sur tous ceux qui avaient la main de près ou de loin au timon de l’État qui nous abandonnait au moment du danger.
Malgré toutes les tourmentes passées déjà sur le Canada, quelques centaines de colons français, car nous craindrions d’exagérer en disant quelques milliers, avaient atteint le chiffre fort peu important en Europe de 60,000 âmes environ au jour de la conquête. Aujourd'hui, après un siècle, ce chiffre s'élève à près d’un million,* et cette population s'est accrue d'elle-même, sans secours étranger, dans sa propre foi religieuse, dans sa propre nationalité. Pendant 150 ans, elle a lutté contre les colonies anglaises, trente à quarante fois plus nombreuses qu'elle, et son histoire nous a dit comment elle s’acquittait de son devoir sur le champ de bataille.
Quoique peu riches et peu favorisés de leurs métropoles, les Canadiens ont montré qu’ils conservent quelque chose de l’illustre nation dont ils tirent leur origine. Depuis la conquête, sans se laisser distraire par les déclamations des philosophes ou des rhéteurs sur les droits de l’homme et les autres thèses qui amusent le peuple des grandes villes, ils ont fondé levr politique sur
* Le recensement de 1851 porte la population canadienne française à 695,945 âmes.
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leur propre conservation, la seule base d’une politique recevable par un peuple. Ils n'étaient pas assez nombreux pour prétendre ouvrir une voie nouvelle aux sociétés, ou se mettre à la
tête d’un mouvement quelconque à travers le monde. Ils se
sont resserrés en eux-mêmes, ils ont rallié tous leurs enfants
autour d'eux, et ont toujours craint de perdre un usage, une
pensée, un préjugé de leurs pères, malgré les sarcasmes de leurs
voisins, Le résultat c’est que jusqu'à ce jour, ils ont conservé
leur religion, leur langue et un pied à terre à l’Angleterre dans
l'Amérique du nord. Ce résultat, quoique funeste en apparence
aux États-Unis, n’a pas eu les mauvaises suites qu'on devait en appréhender. Le drapeau royal anglais qui flotte sur la citadelle de Québec, a obligé la république d’être grave, de se con-
duiré avec prudence et de ne s'élever que par degrés. La
conséquence, disons-nous, c'est que la république des États-
Unis est devenue grande et puissante.
- Aujourd’hui les Canadiens forment un peuple de cultivateurs dans un climat rude et sévère. Ils n'ont pas, en cette qualité, les manières élégantes et fastueuses des populations méridionales; mais ils ont de la gravité, du caractère et de la persévérance. Ils l'ont fait voir depuis qu'ils sont en Amérique, et nous sommes convaincu que ceux qui liront leur histoire de bonne foi, avoueront qu’ils se sont montrés dignes des deux grandes nations aux destinées desquelles leur sort s'est trouvé ou se trouve encore lié.
Au reste, ils n’auraient pu être autrement sans démentir leur origine. Normands, Bretons, Tourangeaux, Poitevins, ils descendent de cette noble race qui marchait à la suite de Guillaume-le-Conquérant, et dont l’esprit, enraciné ensuite en Angleterre, a fait de cette petite île une des premières nations du monde; ils viennent de cette France qui se maintient à la tête de la civilisation européenne depuis la chute de l'empire romain, et qui, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, se fait toujours respecter ; de cette France qui, sous ses Charlemagne comme sous ses Napoléon, ose appeler toutes les nations coalisées dans des combats de géants ; ils viennent surtout de cette Vendée normande, bretonne, angevine, dont le monde à jamais respectera le dévouement sans bornes pour les objets de ses sympathies royales et religieuses, et dont le courage admirable
couvrira éternellement de gloire le drapeau qu'elle avait levé au milieu de la révolution française.
Les lettres ont fait de grands progrès en Canada. Les écoles se sont répandues de toutes parts, sous ]" direction habile de M. Meilleur et de M. Chauveau. Les colléges et les universités fleurissent entre les mains du clergé. Les professions savantes comptent des hommes distingués. Les beaux arts sont cultivés avec succès. M. Plamondon, élève de M. Paulin- Guérin, peintre de Charles X, et M. Hamel, qui a étudié sous M. Plamondon et ensuite dans les écoles d'Italie, ont introduit en Canada le bon goût pour la peinture.
Que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes, qu'ils soient sages et persévérants, qu'ils ne se laissent pas séduire par le brillant des nouveautés sociales ou politiques! Ils ne sont pas assez forts pour se donner carrière sur ce point. C'est aux grands peuples à faire l'épreuve des nouvelles théor'es. Ils peuvent dans leurs orbites assez spacieuses se donner des libertés. Pour nous, une partie de notre force vient de nos traditions ; ne nous en éloignons, ne les changeons que graduellement, Nous trouverons dans l’histoire de notre métropole, dans l’histoire de l’Angleterre elle-même, de bons exemples à suivre. Si l’Angleterre est grande aujourd’hui, elle a eu de terribles tempêtes à essuyer, la conquête étrangère à maîtriser, les guerres religieuses à apaiser et bien d’autres traverses. Sans vouloir prétendre à une pareille destinée, notre sagesse et notre ferme union adouciront beaucoup nos difficultés, et en excitant leur intérêt rendront notre cause plus sainte aux yeux des nations.