CHAPITRE III
Le + + #21
UNION DES DEUX CANADAS. | 1838-1840. Un Effet des troubles de 1887 en Angleterre, en France et dans les Etats-Unir. MALE —Mesures du parlement impérial—Débats dans les deux chambres.— ii Suspension de la constitution.—Lord Durham nommé gouverneur.—Son Une arrivée à Québec.—-Sa proclamation au peuple.—Il organise son conseil. {ul —Les accusés politiques sont amnistiés ou éloignés temporairement.— M. Wakefield député secrètement vers M. Papineau et quelques autres ju chefs.— Attitude des partis.—Lord Durham dans le Haut-Caaada.—Il y RONA rallie la majorité à son plan d’union.—Réunion à Québec des gouverneurs des provinces du golfe.—L’ordonnance d’amnistie, qui exile quelques accusés à la Bermude, est désavouée en Angleterre.—Lord Durham résigne sa charge.—Adresses qu'il reçoit et ses réponses.—Il s’embarque pour l'Europe.—Sir John Colborne lui succède—Une nouvelle insurrection s'organise sur la rivière Chambly.—Colborne y marche avec 7 à 8,000 hommes.—Il incendie le pays.—Arrestations nombreuses.—Procès des accusés.—-89 d’entre eux sont condamnés à mort, et 18, exécutés. —47 sont exilés. —Rapport de lord Durtiax.—La loi de l'union introduite dans le parlement impérial.—Elle est ajournée à l’année suivante.—M. Poulett Thomson gouverneur.—Il arrive à Québec.—Il monte dans le Haut-Canada et y convoque les chambres.—Il leur fait agréer les conditions de la loi de Punion, qui est enfin passée malgré les pétitions du Bas-Canada et l’opposition du due de Wellington et de lord Gosford.—L’union proclamée en :Canada.—Remarques générales.—Population au temps de l’union.—Conclusion.
Qu’ALLAIT-IL avenir de cette résistance sitôt vaincue? Ce que le gouvernement désirait depuis si iongtemps, une occasion de réunir les deux Canadas. Quoiqu'il eût échoué en 1822, l'habileté de sa politique avait su amener les choses au point où il désirait qu’elles fussent pour la réalisation de son dessein. La précipitation de M. Papineau avança sans doute le terme; mais le bureau colonial y tendait sans cesse, et pour un œil clairvoyant, cette tendance devait amener un choc plus ou moins tardif, Malgré leur langage, les ministres savaient bien que l’on ne prendrait pas au pied de la lettre ce qu'ils disaient, et que les
Canadiens s’opposeraient au mal réel qu’on voulait leur faire sous des prétextes spécieux et au moyen du prestige des maximes libérales les plus avancées.
I] n’y avait encore jamais eu de troubles civils en Canada. Ceux qui venaient d’avoir lieu firent donc sensation non-seulement en Angleterre, mais aux États-Unis et en France. En Angleterre, aux premières nouvelles, on prit des mesures pour envoyer des renforts de troupes. Aux États-Unis, le gouvernement eut beaucoup de peine à retenir les citoyens, qui se portaient par centaines sous les drapeaux de McKenzie, et qui inquiétèrent tout l’hiver le Haut-Canada. En France, où le Canada était si profondément oublié, l’on se demanda ce que c'était, et l’on se rappela qu’on avait eu des compatriotes autrefois au delà de l'Océan. Alors on tourna les yeux vers nous, et un journal républicain parla de la formation d’une légion auxiliaire, pour venir à notre aide. La Gazette de France, plus grave, dit dans un article sur le Canada : “ Là encore, nous retrouvons l'Irlande opprimée, soumise au joug arbitraire de la conquête, opprimée dans ses croyances, nominalement unie, mais séparée par une choquante inégalité politique... Ona cru que la conquête pouvait faire des nationalités au gré d’une diplomatie sans entrailles, que la terre pouvait se diviser comme une pièce d’étoffe, et les peuples se partager comme des troupeaux ; parce que l'invasion et les combats ont livré un territoire et une population au vainqueur, celui-ci s’est cru en droit de se les approprier, de leur imposer ses lois, sa religion, ses usages, son langage ; de refaire par la contrainte toute l’éducation, toute l’existence d’un peuple, et de le forcer jusque dans ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes, le sanctuaire inviolable de la conscience. .. De quoi s’agit-il en effet à Québec et à Montréal ? Du vote de limpôt, du droit commun, de la représentation de ces principes de nationalité que les émigrants français au nord de l'Amérique ont transportés avec eux, de même qu'Énée, selon la fable, emporta avec lui ses dieux, les mœurs d’Ilion et ses pénates.. .
«“ Et comme pour donner au monde une marque visible de la pature de ce mouvement et de son accord avee le principe de vérité, les deux hommes que l’on voit à la tête sont un Français, Papineau, et un Irlandais, O’Callaghan, tous deux catho-
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liques, tous deux réclamant la liberté religieuse, la liberté politique, les institutions et les lois sous lesquelles les sociétés auxquelles ils appartiennent se sont formées et développées.’
Si la révolte avait été sérieuse, le gouvernement des États- Unis eût été entraîné, et plus tard peut-être celui de la France, ce qui aurait été plus que suffisant pour assurer l'indépendance des deux Canadas. Mais comme les troubles qui venaient d’éclater, étaient plutôt le fruit d’une lutte politique prolongée au delà de toute mesure, qu’une détermination formelle de rompre avec l’Angleterre, les chefs du mouvement ne s'étaient laissé entraîner qu’à la fin, et encore dans l'adresse des six comtés, si l’on faisait des menaces, on parlait aussi de redressement de griefs. Cela est si vrai, que nuls préparatifs n'avaient été faits pour une insurrection. On n'avait ramassé ni armes, ni munitions, ni argent, ni rien de ce qui est nécessaire à la guerre. A Saint-Denis, comme à Saint-Charles, les trois quarts des hommes n'avaient pas de fusils, et l'attaque vint des troupes chargées d'appuyer les officiers civils Néanmoins, comme c’était là une dangereux exemple, il fallait que le pouvoir sévit surle-champ, car en pareil cas une colonie qui se révolte devient comme une nation qui déclare la guerre. La métropole entière s’arma contre elle. Dès le jour de l’ouverture des chambres impériales, le 16 janvier, lord John Russell exposa les mesures qu'il entendait prendre, et fit passer une adresse pour assurer la reine que ie parlement était prêt à l'aider dans la répression des troubles qui venaient d’éclater, et, le lendemain, il présenta une loi pour suspendre la constitution du Bas-Canada.
Cette loi suscita des discussions qui se renouvelèrent dans les deux chambres pendant plusieurs jours ; mais une partie de l'opposition n’avait saisi ce moment que pour faire la guerre au cabinet, et non pour défendre les intérêts d’ ;: Canadiens-Français. C’étaient des récriminations entre les torys et les whigs, entre sir Robert Peel et lord John Russell, lesquelles ne devaient faire aucun bien aux colons. Roebuck fut entenc 1 devant les deux chambres comme agent du Canada. Il fit un discours de quatre heures devant celle des communes. Mais son influence y avait éprouvé quelque échec; et d’ailleurs sa conduite n’était pas toujours prudente. Ainsi il avait assisté à une assemblée tenue à Londres, sous la présidence de M. Hume, et dans laquelle
on avait déclaré que la possession du Canada n'était d'aucun avantage pour l'Angleterre, vu qu’elle donnait un prétexte pour maintenir le monopole commercial, et l’on avait invité le peuple à s’assembler dans tout le royaume, pour faire des pétitions au parlement, et pour engager les ministres à renoncer à leurs me: sures contre cette colonie, Agiter une pareille question pour un pareil motif à l'époque d’un mouvement insurrectionnel, c'était paraître l’encourager et augmenter encore les soupçons contre les Canadiens. Néanmoins lord Brougham, le duo de Wellington, dans la chambre des lords; MM. Warburton, Hume, Leader et Stanley, dans celle des communes, blâmèrent la conduite des ministres et leur attribuèrent les événements qui venaient d’avoir lieu. Lord Brougham surtout fit un discours dans lequel il recommanda la clémence envers les insurgés, et justifia le droit de révolte. ‘ On blâme les Canadiens avec véhémence ; mais quel est le pays, le peuple qui leur a donné lexemple de l'insurrection ? Vous vous récriez contre leur révolte, quoique vous ayez pris leur argent sans leur consentement, et anéanti les droits que vous vous faisiez un mérite de leur avoir accordés. Vous énumérez leurs autres avantages : ils ne payent pas de taxes ; ils reçoivent des secours considérables de ce pays ; ils jouissent de précieux avantages commerciaux que nous payons cher, et vous dites: Toute la dispute vient de ce que nous avons pris vingt mille louis sans le consentement de leurs représentants ! Vingt mille louis sans leur consentement! Certes, ce fut pour vingtschellings qu'Hempden résista et acquit par sa résistance un nom immortel, pour lequel les Plantagenets et les Guelphes auraient donné tout le sang qui coulait dans leurs veines! Si c’est un crime dé résister à l’oppression, de s'élever contre un pouvoir usurpé et de défendre ses libertés attaquées, quels sont les plus grands criminels? N'est-ce pas nous-mêmes, qui avons donné l’exemple à Los frères américains ? Prenons garde de les blâmer trop durement pour Pavur suivi!
4 D'ailleurs vons punissez toute une province, parce qu’elle renferme quelques paroisses mécontentes ; vous châtiez même ceux qui vous ont aidés à étouffer l'insurrection.”
La minorité qui se prononça contre le projet des ministres dans les communes, ne se composait que de 7 ou 8 membres, la
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moitié des députés étant absents. Cette opposition cependant fit restreindre les pouvoirs qu’on voulait donner au gouverneur et au conseil spécial auxquels allait être abandonnée l’administration du Canada pendant la suspension de la constitution. Une nouvelle enquête devait être faite sur les lieux, Lord Durham fut choisi pour cette double mission. En homme : adroit et pour disposer favorablement les Canadiens en sa faveur, Îl annonça dans la chambre des lords qu’il ferait respecter la suprématie de l'Angleterre jusque dans la chaumière la plus reculée ; mais qu’il ne reconnaîtrait aucun parti, français, anglais ou canadien, et qu’il donnerait à tous une égale justice et une égale protection.
Dans ces débats les ministres cachèrent leur bat secret avec le plus grand soin, et montrèrent jusqu’à la fin une adresse qui en imposa à beaucoup de gens. Lord John Russell déclara que la couronne userait de sa prérogative pour autoriser lord Durbam à faire élire dix personnes dans le Bas-Canada, et un pareil nombre dans le Haut, s’il le jugeait convenable, pour lui servir de conseil sur les affaires de la colonie, afin que la nouvelle constitution ne parût pas venir uniquement de l'autorité des ministres et du gouverneur. Lord Howick, en répondant à sir Robert Peel, affecta fort d’insister sur la nécessité de rendre justice aux Canadiens. Ainsi il dit : ‘“ Si je pensais que la grande masse de ce peuple fût hostile à l'Angleterre, je dirais : ce qu’il faut faire c’est de voir comment une séparation finale peut s'effectuer sans sacrifier les intérêts des Anglais. Maïs je ne pense pas que la masse des Canadiens soit contraire à l’Angleterre, parce que notre alliance leur est plus nécessaire que la leur n’a d'importance pour nous. Si c’est pour leurs lois et pour leurs usages particuliers qu'ils combattent, entourés qu’ils sont par une population de racv différente, ils subiraient, en perdant la protection de l’Angleterre, un changement beaucoup plus violent, beaucoup plus brusque, beaucoup plus général que celui qui aura lieu probablement.”
Il croyait que ceux qui voulaient l’indépendance étaient peu considérables ; que l’on avait été conduit pas à pas dans cette crise parce que chacun espérait triompher de son adversaire. Il no désespérait point de satisfaire les deux partis; mais il pensait que le système responsable était inconciliable avec les
rapports qui doivent subsister entre une colonie et une métropole. Lord Howick, comme tous les autres, évita soigneusement de parler de l’union des deux Canadas.
Dans tous les débats qui eurent lieu, la même réserve fut observée : le gouvernement ne voulut rien dire de ce qu'il avait intention de faire; il se renforma dans des termes généraux. Sir W. Molesworth désapprouva la suspension de la constitution ; mais il approuva le choix de lord Durham. ‘“ Si la violation d’une partie de la constitution, ajouta 11. Grote, a déterminé le Canadiens à s’armer pour la défense de leurs draits ; si lord Gosford a provoqué une révolte en adoptant quelques résolutions, quelle ne doit ras être la conséquence d’une mesure qui suspendra la constitution et confisquera les libertés populaires ?”’ M. Warburton se déclara pour l'émancipation. ‘“ L’Angleterre a aidé, dit-il, à préparer la liberté en Grèce, en Pologne, dans l'Amérique du sud, dans le Hanovre, pourquoi vouloir priver le peupie canadien de ce bienfait ? ”
Ces idées avancées ne f'rent pas sortir les ministres de leur silence. M. Ellice, qui n’était pas toujours dans leur secret, quoiqu'il fût leur ami, et qui n’avait pas, comme on sait, leur habileté, approuva la nomination de lord Durham, et suggéra de gouverner le Canada comme l'Irlande.
Les lords Brougham, Ellenborough et Mansfield protestèrent contre la suspension de la constitution, parce que ct la était devenu inutile depuis que les troubles avaient été étor. és. Lord Ellenborough reprocha au gouvernement de vouloir unir les deux Canadas ; il s’écria que c'était là tout le motif qui faisait persister les ministres dans leur projet. Lord Glenelg, dévoilé par cette apostrophe subite, désavoua hautement une pareille intention, et déclara que le gouvernement voulait seulement modifier la constitution, parce que l'union ne pouvait se faire que du consentement des deux provinces. On croyait pouvoir en imposer d’autant plus facilement par ce langage, qu'on affectaic dans les débats de parler des Canadiens comme d’hommes ignorants et simples, faciles à tromper, malgré les troubles récents, qui prouvaient cependant qu’ils savaient du moins apprécier leurs droits et sentir les injustices.
Après beaucoup de petits désagréments que l'opposition fit subir aux ministres dans les deux chambres, et qui étaient dus
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au langage mystérieux dont ils se servaient en invoquant les principes de la liberté, de la justice, de la conciliation, et en s’appesantissant sur les vices de la constitution canadienne, le parlement leur accorda tous les pouvoirs essentiels qu’ils demnndaient, et lord Durham fit ses préparatifs pour passer en Canada. Lord Durham, tout radical qu’il était en politique, aimait beaucoup le luxe et la pompe. Il avait représenté la cour de Londres avec splendeur pendant son ambassade à Saint-Petersbourg en 1833. Il voulut éclipser en Canada par un faste royal tous les gouverneurs qui l’avaient précédé. Le vaisseau de guerre qui devait l’amener, fut meublé avec richesse. IL s’y embarqua avec une suite nombreuse de confidents, de secrétaires, d'aides de camp, et de musiciens chargés de dissiper les ennuis de la traversée. Déjà un grand nombre de personnes attachées à sa mission s'étaient mises en route. On embarqua deux régiments des gardes et quelques hussards pour Québec. Enfin tout annonçaitune magnificence inconnue dans l’Amérique du nord. On s’empara du parlement pour loger le somptueux vice-roi. Aussitôt que la constitution avait été suspendue par le parlement impérial, l’ordre avait été envoyé à sir John Colborne de former un conseil spécial puur expédier les affaires les plus pressantes. Ce conseil, composé de 22 membres, dont 11 Canadiens, s’assembla dans le mois d'avril. La tranquillité paraissait rétablie, et l’on renvoyait partout dans leurs foyers les volontaires qui avaient été armés pendant les troubles. Lorsque lord Durham arriva à Québec le 27 mai, tout était dans une paix profonde. Il débarqua le 29, au bruit de l’artillerie et au milieu d’une double haïe de soldats, pour se rendre au château Saint-Louis, où il fit son installation et prêta les serments ordinaires. Il voulut signaler son avénement au pouvoir par un acte de grâce en faveur des détenus politiques ; mais lorsqu’il demanda les officiers de la couronne, aucun ne se trouva présent pour lui répondre. Il adressa une longue proclamation au peuple, dans laquelle il se servit du langage d’un homme qui se méprend complétement sur la manière dont on doit s’expri-
‘mer en Amérique. “ Ceux qui veulent sincèrement et en con- -science la réforme et le perfectionnement des institutions défec-
tueuses, recevront de moi, dit-il, sans distinction de parti, de race ou de politique, l'appui et l’encouragement que leur patri-
otisme est en droit de recevoir ; mais les perturbateurs du repos public, les violateurs des lois, les ennemis de la couronne et de l'empire britannique trouveront.en moi un adversaire inflexible.”’ Puis, en parlant du rétablissement de la constitution, il observa : ‘“ C'est de vous, peuple de l’Amérique britannique, c’est de votre conduite et de votre coopération, qu’il dépend surtont que cet événement soit éloigné ou prochain. J’appelle done de votre part les communications les plus franches, les moins réservées. Je vous prie de me considérer comme nn ami et comme un arbitre, toujours prêt à écouter vos vœux, vos plaintes, vos griefs, et bien décidé à agir avec la plus stricte impartialité. . .”
Or, ce langage sentait trop le despotisme, trahissait trop l’orgueil de la puissance, pour plaire à tous les cœurs. Chacun avait déjà jugé de l’homme par son faste presque oriental. Il voulait persuader que tout était en lui. Ilrenvoya même aussitôt après le conseil spécial de sir John Colborne, qui avait déjà passé trop d'ordonnances plus ou moins conformes à l’esprit du jour; il fit informer les conseillers exécutifs, cause première de tous les troubles, qu’il n’avait pas besoin de leurs services dans le moment ; et il nomma, pour la forme, un conseil exécutif et un conseil spécial, composés de son secrétaire, M. Buller, de l’amiral Paget, qui venait d'arriver, du général Clitherow, du major général MacDonnell, du colonel Charles Grey et de diverses autres personnes de sa suite. Il y ajouta cirq juges, M. Daly, secrétaire provincial, et. M. Routh, commissaire général, parce qu’il avait besoin de quelqu'un qui connût un peu le pays.
Il organisa ensuite diverses commissiuns, pour s’enquérir de l'administration des terres incultes, de l’émigration, des institutions inunicipales, de l'éducation. La seigneurie de Montréal, les bureaux d’hypothèques occupèrent aussi son attention. La seigneurie de Montréal appartenait au séminaire de Saint-Sulpice, et le parti anglais voulait depuis longtemps la faire confisquer au profit de la couronne, comme il avait déjà fait confisquer les biens des jésuites et ceux des récollets. Lord Durham, qui savait de quelle importance il était pour ses projets de ne pas exciter le craintes du clergé, saisit cette occasion pocr prouver
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Une chose qui devait devenir très-embarrassante pour son administration, très-irritante pour le public, c'était le procès des accusés politiques. Les procès politiques sont toujours vus d’un mauvais œil par le peuple, et les gouvernements n’en sortent presque jamais sans y laisser une partie de leur popularité et quelquefois de leur force. Lord Durham était convaincu d’ailleurs qu’il ne pourrait trouver de jurés disposés à condamner les accusés que parmi leurs adversaires politiques, choix qu’il n’osa pas entreprendre. Il préféra donc adopter une grande mesure pour régler cette question malheureuse d’un seul coup et sans discussion; cette mesure fut une amnistie générale, qu’il proclama le jour même fé pour le couronnement de la reine Victoria. Iln’e:cepta c'e vingt-quatre prévenus, auxquels il laissa cepend: ï. voir de rentrer dans leurs foyers aussitôt que cela ser: : »11;:.tibi avec la paix publique, et les meurtriers d’un offic':- vi portait des dépêches dans le pays insurgé, et d’un LC: adien, qui avait été assassiné au commencement des troubles. Des vingt-quatre prévenus ceux qui se trouvaient en prison, de rient être envoyés aux îles de la Bermude, et ceux qui se trouvaient à l'étranger, devaient y rester jusqu’à ce qu’il fût permis aux uns et aux autres de rentrer dans leur pays. Durham ne pouvait adopter de moyen plus sage, ni plus humain pour sortir d’une grande difficulté. Maïheureusement, en exilant sans procès ces prévenus aux îles de la Bermude, il violait les lois ; et aussitôt que cela fut eonnu à Londres, il se fit beaucoup de bruit, tant parmi ceux qui tenaient non sans raison aux formalités de la justice, que parmi les ennemis personnels de lord Durham lui-même.
En Canada cette amnistie fut bien reçue, et comme lord Durham se tenait toujours dans l’ombre vis-a-vis des habitants sur les mesures qu’il entendait recommande: à leur égard, ils aimaient à se bercer d’espérances qu’entretenaient avec art les émissaires du nouveau vice-roi. Ainsi le Canadien du 8 juin contenait un article d’un employé du gouverneur, M. Derbyshire, contre l’union des deux Canadas en réponse aux journaux anglais de Montréal. A chaque occasion, tous ces agents perfides parlaient des abus criants des administrations précédentes,
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de l'ignorance et de la vénalité des fonctionnaires, de la modération des représentants du peuple, qui avaient enduré si longtemps un pareil état de choses. L'un deux, M. Wakefield fut député secrètement vers M “Papineau. I] vit M. La Fontaine pl'1sieurs fois à Montréal ; il chercha à le persuader des bonnes intentions du gouverneur, et l’informa qu’il allait voir M. Papineau aux États-Unis, non comm l’envoyé de l'administration, mais comme l’ami de sir William Molesworth et de M. Leader, aux noms desquels il le priait de lui donner une lettre pour le chef canadien; il attendait beaucoup de bien de cette entrevue. 11 dit encore à M. Cartier, en passant à Burlington, que lord Durham, MM. Buller et Turton étaient les amis de ses compatriotes. Cet émissaire ne put voir cependant M. Papineau. À son retour, il se trouva à des entrevt .< entre M. Buller et M. La Fontaine, dans lesquelles on parla Le la constitution et de l'ordonnance touchant les exilés. Plus tard, après le désaveu de l’ordonnance par les ministres, d’autres affidés cherchèrent sans succès à engager plusieurs Canadiens à convoquer des assemblées publiques pour défendre la politique de lord Durham.
Tout cela se faisait autant que possible à l'insu du parti anglais, avec lequel on tenait un autre langage.
On trouve peu de faits plus honteux dans l'histoire, que les actes de tous ces agents. Par malheur, habiles dans l'intrigue, ils pénétrèrent le fond de l’âme de beaucoup de nos politiques ; ils confirmèrent la hardiesse de lord Durham, qui bientôt n’hésita plus à frapper de mort la nationalité française. Après avoir passé des heures et des jours entiers dans la société des Canadiens, en se donnant pour leurs amis, ils déclarèreni publiquementt dans les journaux de Londres, qu’ils avaient été trompés et aveuglés ; que les Canadiens ne méritaient aucune sympathie, et qu’ils prenaient cette voie pour les désabuser sur les sentiments de l'Angleterre à leur égard. Ils peignaiïent M. La Fontaine et quelques-uns de ses compatriotes comme des hommes d’une intelligence bornée, sans éducation, sans lumières, aveuglés par d’étroits préjugés.
vier 1839.
+ Lettre de EG Wakefeld au Zndon Spectator, Londres, 22 novembre 1838.
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Dans le même temps, des rapports intimes s’établissaient entre lord Durham et les Anglais de Montréal, qui marchaient à la tête de tous ceux du pays. Il y avait bien quelque défiance chez quelques-uns d’entre eux ; mais les hommes les plus influents paraissaient saisis de la vraie pensée du chef du gouvernement, et l’appuyaient de tout leur pouvoir. Ils le reçurent avec les plus grands honaeurs, lorsqu'il passa par leur ville pour se rendre dans le Haut-Canada. Dans cette tournée, le commissaire royal rallia la majorité de cette province à son plan d’union, après les explications qu’il donna aux chefs.
Mais il fallait qu’il se hâtât de jouir de ces honneurs, car Lientôt des désagréments plus sensibles pour lui que pour un autre devaient appesantir dans ses mains le sceptre du pouvoir. Un mécontentement inexplicable était resté dans les chambres impériales après son départ d'Angleterre. Le secret dont sa mission était antourée au sujet ües Canadiens, semblait causer de l'inquiétude et comme de la honte. Tout était décidé d'avance «ans le secret de la pensée, et cependant le gouvernement feignait d’agir comme s’il ignorait encore ce qu'il allait faire. La chambre des lords surtout était blessée de ce système de déception, qui entrafuait après lui des actes illégaux de clémence et des actes légaux de tyrannie, comme l’étaient l’amnistie et la création des deux conseils, composés de servitsurs salariés de la couronne. Lorsque l’ordonnance du conseil spécial qui graciait les accusés politiques, fut connue en Angleterre, elle fut aussitôt désavouée comme contraire à l’esprit de la législation anglaise. Lord Lyndhurst dit que jamais mesure plus despotique n’avait déshonoré les fastes d’un pays civilisé. Les ministres voulurent défendre leur gouverneur, et déclarèrent que ce langage était imprudent au plus haut degré; que c'était trahir les intérêts du pays et les sacrifier aux intérêts de parti et à l’envie d’attaquer un homme. Lord Brougham, lord Ellenborough déclarèrent que le conseil formé par lord Durham n'était pas ce que la législature impériale avait voulu établir en autorisant la création d’un conseil spécial. On blâma encore l’emploi de M. Turton, qui avait subi une condamnation en Angleterre pour crime d’adultère. Wakeñeld lui-même avait par un procès déshonorant scandalisé lord Glenelg, qui avait en vain voulu empêcher lord Durham de l’employer. Pour donner au-
tant que possible un caractère légal à l’ordonnance du conseil spécial, lord Brougham introduisit un projet de loi, qui entraîna des débats dans lesquels le duc de Wellington se prononça contre la mesure de lord Durham. Les ministres se trouvaient dans de profonds embarras. Lord Melbourne ne put s'empêcher d’avouer sa vive inquiétude à la vue des grands intérêts qui étaient en jeu et des conséquences qui pourraient résulter de la révocation de l’ordonnance, révocation qui allait être interprétée d’une manière favorable aux rebelles. Néanmoins l’ordonnance était illégale, et il devait conseiller à Sa Majesté de la désavouer.
La nouvelle de ce désaveu solennel arriva en Canada dans le moment même que lord Durham était entouré des gouverneurs et des députés de toutes les provinces anglaises de l’Amérique du nord, lesquels étaient venus à Québec pour délibérer avec lui sur les points qui pouvaient concerner ces colonies. Elle le blessa au cœur et l’humilia. Il résolut sur-le-champ de donner sa démission, et dès ce moment il prit moins de soin pour cacher ce qu’il se proposait de recommander au sujet des Canadiens. Il parla avec plus d’abondance, et déclara aux députés qui l’entouraient, qu’il était sur le point de promulguer des lois qui protégeraient tous ces grands intérêts britanniques qui avaient été si négligés jusque-là. A Québec, à Toronto, les Anglais s’assemblèrent et passèrent des adresses pour exprimer leur regret des discussions prématurées du parlement impérial et du départ de lord Durham, et leur pleine confiance dans ses talents et dans les mesures qu’il voulait proposer pour rétablir l’ordre dans le pays. Ceux de Montréal, allant plus loin, le prièrent de recommander l’union des deux Canadas. L'un des plus violents ennemis des Canadiens, nommé Thom, que lord Durham avait d’abord voulu nommer à deux différents emplois dans la province, et qu’il avait été forcé par l'opinion publique de placer dans les contrées sauvages du Nord- Ouest, voulait une confédération de toutes les colonies, parce qu’il y avait trop de républicains dans le Haut-Canada. Mais sa suggestion fut repoussée. Le discours qu’il prononça réveilla les craintes du Canadien. Ce journal, qui soutenait l'administration, fut surpris de voir l’orateur du gouvernement
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déclarer que les mesures de Durham montraient qu’il voulait faire du Bas-Canada une province vraiment anglaise.
Déjà les amis du parti anglais s'étaient assemblés à Londres, et avaient fait parvenir aux ministres des adresses où ils approuvaient la politique de lord Durham. De son côté, l’association coloniale leur avait exprimé, ainsi qu’au duc de Wellington et à sir Robert Peel, son vif regret de ce qui s'était passé dans le parlement ; et les négociants en rapport avec les deux Canadas avaient renouvelé leur demande de l’union. ÆEn même temps, à Montréal et à Québec; on brûlait l'effigie des lords Brougham, Glenelg et Melbourne, et les Canadiens de cette dernière ville s’assemblaient et passaient des résolutions pour repousser ces outrages et remercier lord Brougham et M. Leader de la part qu'ils prenaient à la défense de leurs droits dans le parlement impérial. Partout, cependant, le parti anglais, à Londres, à Québec et à Montréal, faisait voir, par la spontanéité de ses mouvements et la concordance de ses vues, qu’il était sûr maintenant des intentions de lord Durham, et que les Canadiens allaient enfin leur être sacrifiés. Pendant que le gouverneur du Haut-Canada était encore à Québec, lord Durham annonça sa retraite au peuple dans une longue proclamation. Tout en blâmant le mystère qui avait enveloppé jusque-là les affaires les plus importantes des colonies, il commettait lui-même cette faute en cachant soigneusement ce qu’il allait recommander à la métropole. Néanmoins il s'exprima dans cette occasion avec moins de réserve que de coutume ; il annonça qu’il voulait donner au Bas-Canada un caractère tout à fait anglais, lui faire octroyer un gouvernement libre et responsable, et noyer les misérables jalousies d’une petite société et les odieuses animosités d'origines dans les sentiments élevés d’une nationalité plus noble et plus vaste. Cela était peu rassurant pour les Canadiens, pour lesquels les mots de liberté, de nationalité plus noble et plus vaste, voulaient dire anéantissement de leur langue, de leurs lois et de leur race, car les troubles qui venaient
d’avoir lieu avaient été causés précisément par le refus absolu de toutes ces choses par la métropole.
Lord Durham se plaignait ensuite que dans le parlement impérial sa conduite avait été exposée à une critique incessante, faite dans un esprit qui annonçait une ignorance complète de l’état
du pays. Il répéta dans la réponse qu'il fit aux Anglais de Québec ce qu'il venait de dire dans sa proclamation. ‘ En retournant-en Angleterre, je n’obéis à aucun sentiment de dégoût pour le traitement que j’ai éprouvé dans la chambre des lords. Si j'avais pu être influencé par de pareils motifs, je me serais rembarqué dans le vaisseau même qui m'a amené ici ; car le système de persécution parlementaire dont je viens de parler, commença du moment que je quittai les rives d’Angleterre.
‘“ Je m'en retourne pour les seules raisons que voici. Le vote de la chambre des lords, auquel le ministère a acquiescé, a privé le gouvernement de cette province de toute considération, de toute force morale. Il l’a réduit à un état de nullité exécutive, et assujetti à une branche de la législature impériale... En réalité le Canada est administré par deux ou trois pairs sur leurs siéges en parlement. . .
‘“ Dans ce nouvel état de choses, dans cette anomalie, il n’est ni de votre intérêt ni du mien que je reste ici. Dans le parlement, je puis défendre vos droits et vos vœux, et exposer ce qu’il y a d’impolitique et de cruel dans des actes qui sont le fruit de l’animosité personnelle et de l'esprit de parti, et qui sont accompagnés d’un danger éminent pour le bonheur de ces importantes colonies et la durée de leur alliance avec l’empire.”
I1 s’embarqua pour l’Europe avec sa famille le 1er novembre. Il laissa l'administration à sir John Colborne, et dit aux imprimeurs anglais : ‘“ Je déplore que votre patriotisme n’ait pas servi d'exemple aux imprimeurs canadiens ... Engagés dans la tâche coupable de fomenter d’anciens abus et d'anciens préjugés, et d’enflammer des inimitiés nationales, ils paraissent oublier le malheur et ia ruine auxquels ils exposent certainement une nation crédule et trop disposée à prêter l'oreille à leurs conseils perfides. S'ils réussissent à produire ce déplorable résultat, c’est sur eux qu’en pèsera la terrible responsabilité, et ils mériteront les plus durs châtiments.” Pour mieux faire convaître encore ses sentiments, il avait, avant de déposer le pouvoir, nommé James Stuart juge en chef de la province.
Pendant que ce langage et ces actes mettaient de plus en plus les mécontents en défiance, les réfugiés aux États-Unis et
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organiser une invasion et un nouveau soulèvement dans les deux provinces du Canada à la fois. Ils tinrent des assemblées à Washington, à Philadelphie et ailleurs, où parut le Dr. Robert Nelson, le frère de celui qui commandait les insurgés à Saint-Denis, pour demander des secours. Nelson publia une nouvelle déclaration d'indépendance. Ses partisans se réunirent à New-York, à Albany et dans quelques villes des frontières, et réussirent à entraîner, en multipliant les mensonges, quelques Canadiens du district de Montréal. Dès avant le départ de lord Durham, le gouvernement était informé que dans la ville seule de Montréal plus de 3,000 hommes s'étaient liés par des serments secrets à prendre les armes ;* c'était une grande exagération, mais ce rapport n’était pas sans fondement, car au commencement de novembre, des soulèvements eurent lieu sur plusieurs points de la rivière Richelieu, à Beauharnais, à Terrebonne, à Châteauguay, à Rouville, à Varennes, à Contrecœur et dans quelques autres paroisses, tandis qu’un corps d’Américains et de réfugiés sous les ordres du Dr. Nelson pénétrait en Canada et prenait possession du village de Napierville. Sir John Colborne, qui s’y attendait, assembla aussitôt le conseil, proclama la loi martiale, arma les volontaires, fit arrêter toutes les personnes suspectes, puis marcha avec 7 à 8 mille hommes, soldats, miliciens et sauvages, venus de différents points, sur le pays insurgé, où tout était déjà rentré dans l’ordre lorsqu'il parut.
Les hommes qui devaient prendre part au soulèvement, n’ayant point de fusils ni de munitions, s'étaient armés de bâtons, de piques, etc. Plusieurs s'étaient dirigés, un sac seulement sur le dos, vers les points où on leur avait dit qu'ils recevraient ce qui leur fallait; mais, n’y trouvant rien, ils étaient presque tous rentrés dans leurs foyers ou retournés aux États-Unis, de sorte qu'au bout de quelques jours le pays était tranquille.
Sir John Colborne n’eut qu’à promener la torche de l’incendie. Iln’eut pas plus d’égard pour l’innocent que pour le coupable ; il brûla tout et ne laissa que des ruines et des cendres sur son passage.
# Lettre de sir John Colborne au marquis de Normanby, 6 mai 1889,
les Américains qui sympathisaient avec eux, on profitèrent pour
Dans le Haut-Canada, les Américains et les réfugiés de cette province qui s'étaient joints à eux, débarquèrent à Prescott, et prirent possession d’un moulin, qu’ils furent obligés ie “endre après quelque temps aux forces considérables qui les avaient cernés. D’autres inquiétèrent la frontière tout l'hiver, actaquèrent Windsor, le Détroit et quelques autres points, mais n'exécutèrent rien de sérieux. Le gouvernement américain faisait tous ses efforts pour empêcher ces envahissements. Il avait donné le commandement des frontières de la république, du côté des Canadas, à deux généraux de son armée. Le général Scott commandait depuis le Détroit jusqu’à Ogdensburgh, et le général Worth depuis cette dernière ville jusqu’au Nouveau-Brunswick. Mais le temps, la lassitude, la faim firent plus que leur voix pour disperser les bandes qui inquiétaient nos frontières.
L’oligarchie, qui avait été furieuse l’année précédente de ce que le pouvoir ne s'était pas servi de l’échafaud pour punir les rebelles, voulait être satisfaite cette année. Elle voulait du sang. Elle voulait aussi faire un grand effet en Angleterre. Elle s’était fait armer avec la police dans les, villes ; elle avait fait saisir toutes les armes qu’il y avait chez les armuriers. Elle fit suspendre trois juges canadiens, dont deux à Québec et l’autre à Montréal, parce qu'ils ne voulaient pas violer la loi de l’Aabeas-corpus, et qu’ils croyaient que l'ordonnance rendue par le gouverneur et le conseil spécial pour suspendre cette loi, n’était pas légale. Elle fit retrancher un grand nombre de Canadiens de la magiüitrature. ‘ Pour avoir la paix, s’écriait le Herald, il faut que nous fussions une solitude ; il faut balayer les Canadiens de la face de la terre... Dimanche soir, tout le pays en arrière de Laprairie, présentait l’affreux spectacle d’une vaste nappe de flammes livides, et l’on rapporte que pas une seule maison de rebelle n’a été laissée debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens qui n’ont pas péri, leurs femmes et leurs familles, pendant l’hiver qui approche, puisqu'ils n’ont devant les yeux que les horreurs de la faim et du froid. Il est triste, ajoutait ce journal, de réfléchir sur les terribles conséquences de la rébellion, de la ruine irréparable d’un si grand nombre d’êtres humains, qu’ils soient innocents ou coupables. Néanmoins il faut que la suprématie des lois soit maintenue inviolable, que l'intégrité de l’empire soit respectée et que la paix
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et la prospérité soient assurées aux Anglais, même aux dépens de la nation canadienne entière.”
Sir John Colborne, revenu de sa courte campagne, organisa sans délai des conseils de guerre, et fit commencer devani los officiers de l’armée le procès des prisonniers qu’il ramenait et des accusés qui remplissaient les prisons. Les Canadiens notables de Montréal et des campagnes, qu’ils fussent coupables ou non, avaient été arrêtés, un grand nombre sous accusation de haute trahison. A Québec, aux Trois-Rivières, où tout était parfaitement tranquille, les arrestations ne cessaient point non plus. Pendant ce temps-là, les cours martiales se hâtaient d'achever leur tâche, en procédant avec toute la rapidité possible. Elles condamnèrent quatre-vingt-neuf accusés à mort, quarante-sept à la déportation dans les îles de l'Océanie, et confisquèrent tous leurs biens. Le Herald était radieux. ‘ Nous avons vu, disait-il le 19 novembre, la nouvelle potence faite par M. Bronsdon, et nous croyons qu’elle va être élevée aujourd’hui en face de la nouvelle prison, de sorte que les rebelles pourront jouir d’une perspective qui ne manquera pas sans doute d’avoir l’effet de produire un sommeil profond et des songes agréables, Six ou sept pourront s’y trouver à l'aise; mais un plus grand nombre peuvent y trouver place dans un cas pressé.”
Treize condamnés périrent sur l’échafaud, aux applaudissements de leurs ennemis accourus pour prendre part à un spectacle qui passait à leurs yeux pour un triomphe. Les malheureux subirent leur sort avec fermeté. On ne peut lire sans être ému les dernières lettres de l’un d’eux, M. Chevalier de Lorimier, à sa femme, à ses parents, à ses ais, dans lesquelles il proteste de la sincérité de ses convictions ; il signa, avant de marcher au supplice, une déclaration de ses principes, qui témoigne de sa bonne foi et qui prouve le danger qu’il y a de répandre des doctrines qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.
Lorsque l’échafaud eut satisfait dans le Bas-Canada, comme dans le Haut, la vengeance du vainqueur, on tourna les yeux
vers l’Angleterre pour voir comment elle allait prendre les der-
niers événements, et recevoir lord Durham et ses suggestions pour la pacification du pays. Elle avait nommé sir John Colborne gouverneur général du Canada. Il convoqua le conseil
spéoial dans le mois de février 1839. Le conseil siégea deux mois et passa un grand nombre d'ordonnances.
Cependant le duc de Wellington avait déjà jugé du dernier soulèvement et blâmé d'une manière indirecte la cruauté du pouvoir. ‘ L'insurrection du Canada, avait-il dit, n'a été qu'une insurrection frivole et limitée à un coin du pays ; mais elle a été accompagnée d’invasions et d’agressions contre les personnes et les propriétés des sujets de Sa Majesté sur toutes les parties de la frontière par des habitants des États-Unis.” M. Roebuck avait publié plusieurs lettres dans les journaux de Londres pour censurer la conduite de lord Durham ; mais celui-ci, en sa qualité de chef du parti radical, ne manqua pas d'amis dans la presse pour prendre sa défense, Il s'était entouré depuis longtemps de partisans salariés et de créatures, qui vantaient en toute occasion son patriotisme et.ses talents. Ils se mirent à louer l’énergie qu'il avait montrée dans sa mission. et le rapport qu'il venait de présenter aux ministres.
Cerapport,excessivement long, mais écrit avec beaucoup d'art et de soin, n’était qu’un plaidoyer spécieux en faveur de l’anglification, quoiqu'il approuvâtles principes que la chambre d’assemblée avait défendus. Lord Durham disait que le séjour qu'ilavait fait parmi les Canadiens, avait complétement changé ses idées sur l'influence des causes auxquelles il fallait attribuer les maux actuels. Il s'était attendu à trouver un gouvernement en lutte avec un peuple, et il ayait trouvé deux nationalités se faisant la guerre au sein d’un seul État, non une guerre de principes, mais une guerre de races ; l’une éclairée, active, entreprenante ; l’autre ignorante, inerte et soumise aveuglément à des chefs qui suivaient d’étroits préjugés; celle-ci composée de torys déguisés, qui cherchaient à cacher leur hostilité pour l'émigration anglaise sous l'apparence d’une guerre de principes contre le gouvernement ; l’autre composée de vrais démocrates, d'hommes réellement indépendants. ‘"T'el est, ajoutait-il, le déplorable état de choses, produit par le conflit de races qui divise depuis si longtemps le Bas-Canada, et qui a pris le caractère formidable que je viens de dépeindre.”’
Après s'être étendu longuement sur ces divisions, sur leurs causes et sur leurs effets, il passait au remède pour les faire cesser. “Ily a deux moyens de traiter un pays conquis. Le premier
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ost de respecter les droits et la nationalité des possesseurs dn sol, de maintenir les lois existantes et les institutions établies, de ne donner aucun encouragement spécial aux émigrés du peuple conquérant, et, sans entréprendre de changer les éléments dé la société, de consolider seulement la province sous l’autorité du gouvernement central. Le second est de traiter le pays conquis comme s’il était ouvert aux vainqueurs, de ne regarder les anciens habitants que comme des sujets subordonnés, et de s’efforcer d’assimiler aussi promptement que possible leur caractère et leurs institutions à ceux de la métropole.” Dans un vieux pays on doit user du premier moyen ; mais dans un pays nouveau on doit préférer le second.
Malheureusement la révolution américaine avait empêché l’Angléterre de suivre celui-ci en Canada, où la nationalité des habitants avait été conservée comme un obstacle à leurs voisins.* Aujourd'hui que les choses étaient changées et qu’on n’avait plus besoin de nous, l’on pouvait revenir sur ses pas. Tel était le raisonnement, non pas écrit, mais implicite, du représentant de l'Angleterre à notre égard dans le rapport qu’il faisait au roi.
Quant à la véritable cause des dissensions entre le gouvernement et la chambre d’assemblée, il justifiait complétement celle-ci, en attribuant son refus d’une liste civile à la résolution qu’elle avait prise de ne pas renoncer au seul moyen qu’elle eût de soumettre les fonctionnaires publics à quelque responsabilité. “ C'est'une vaine illusion, disait-il, qué de s’imaginer que de simples restrictions dans la constitution, où qu’un système exclusif de gouvernement, puissent porter une assemblée, forte de la conscience qu’elle a pour elle l'opinion de la majorité du peuple, à regarder certaines parties du revenu public comme hors de son contrôle, et à se borner à la simple fonction de faire des lois, en restant spectatrite passive ou indifférente, pendant qu’on exécute ou qu’on éludée ces lois, et que des hommes, dans les intentions ou la capacité desquels elle n’a pas la plus légère confiance, conduisent les affaires du pays. Elle peut passer ou rejeter des lois, accorder où refuser les subsides, mais élle n’a aucune influence sur la nomination d’un seul serviteur de la couronne. Le conseil exécutif, les officiers judiciaires,
* Dépéché de lord Bathurst à sir J.-E, Sherbrooke, 1er juillet 1816.
tous les chefs de département, sont nommés sans aucun égard pour les vœux du peuple ou de ses représentants, et même il ne manque pas d'exemples que la simple hostilité à la chambre d’assemblée ait fait élever les personnes les plus incompétentes à des postes d’honneur et de confiance.”” C'était ainsi que les gouverneurs venaient en lutte avec les représentants, que les couseillers regardaient comme leurs ennemis. Du reste, l’entière séparation ‘ ; pouvoir légisiatif et du pouvoir exécutif est l'erreur naturel]: des gouvernements qui veulent s’affranchir du contrôle des institutions représentatives. ‘“ Depuis le commencement jusqu’à la fin des dissensions qui remplissent l’histoire pärlementaire du Bas-Canada, je vois, ajoutait Durham, que l’assemblée a toujours été en guerre avec le conseil pour des pouvoirs qui lui sont essentiels d'après la nature même du gouvernement représentatif.’
Lord Durham ne peut justifier en termes plus forts la conduite de la chambre d’assemblée, et cependant il s’appuie ensuite äe cette même conduite pour recommander l'union des deux Canadas, parce que le seul pouvoir qui puisse arrêter d’abord la désaffection et effacer nlus tard les Canadiens-Français, c’est celui d’une majorité loyale et anglaise.
Il serait bien pour l’union de toutes les provinces de l’Amérique du nord ; mais cette union nécessiterait une centralisation qui répugne à l’esprit même des peupies 4 Nouveau-Monde. D'ailleurs, pour satisfaire les colonies, il faudrait conserver les assemblées provinciales avec des pouvoirs municipaux seulement, ou encore mieux des #ssemblées de districts ou d’arrondissements plus petits. Il recommanderait sans hésiter l’union législative de toutes ces provinces, s’il s'élevait des difficultés dans les provinces inférieures, ou si le temps permettait de les consulter avant de régler la question des deux provinces du Canaau. Mais si elles viennent à s’agiter par la suite, on pourra les noyer dans une union qui les mette en minorité. En attendant, il recommande d’unir les deux provinces du Canada sous un seul gouvernement, en donnant à chacune le même nombre de députés ; d'abandonner tous les revenus de la couronne, moins celui des terres, pour une liste civile suffisante; de rendre tous les officiers publics responsables à la législature, excepté le gouverneur et son secrétaire ; de reconnaître l’indé-
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pendance des juges, et enfin de mettre à la tête des différents départements des ministres tenus de gouverner suivant le vœu de la majorité des deux chambres.
Tel est le plan auquel lord Durham s’est arrêté, et qu’il soumet à la métropole comme le plus propre de tous ceux qui lui ont été proposés pour rétablir l’ordre, l'harmonie et la paix. Il y avait des gens qui voulaient frapper les Canadiens en masse d’ostracisme, et les priver comme Français des droits de vote et d'éligibilité. D’autres proposaient une union législative des deux Canadas, ou de toutes les provinces, avec une seule législature, en réduisant le nômbre des membres canadiens à un chiffre nominal. D’autres encore proposaient une union fédérale. Lord Durham, à son arrivée à Québec, penchait beaucoup pour ce dernier projet, et ce fut dans cette vue qu'il discuta avec les députés des provinces inférieures, les corps publics et les hommes marquants du Canada, qu’il avait mandés à Québec, une mesure qui embrassait toutes les colonies. Il eût concilié les Français du Bas-Canada, qui auraient eu le gouvernement de leur province et leur propre législation intérieure, et il eût assuré la protecticn des intérêts britanniques au moyen du gouvernement général ; mais, après quelque séjour dans le pays et après avoir consulté le parti anglais, il avait changé d'opinion, parce que l’anglification graduelle n’était plus possible.
Le projet des ministres donnait au Bas-Canada, comme on l’a dit, un nombre de représentants égal à celui du Haut-Canada; néanmoins d’après la division des colléges électoraux, les Anglais étaient sûrs d’élire les deux tiers des représentants. Pour rassurer un peu les Canadiens-Français dans le moment, les ministres introduisirent dans leur projet une clause portant que les chambres canadiennes ne pourraient changer le chiffre des représentants sans le consentement des deux tiers de leurs membres. Mais l’un des ministres du Haut-Canada, M. Hincks, étant à Londres en 1854, profita de l’occasion qu’on allait passer une loi pour rendre élective la chambre haute, pour faire révoquer cette clause par le parlement impérial.*
* M, Morin, qui était alors l’un des membres du ministère de 5£, Hincks, m’a assuré qu'il n'en avait pas été préveuu, et qu’il avait appris par les journaux ce changement si important pour les Canadiens-Français.
Les recommandations de Durham furent adoptées par les ministres. L'association coloniale de Londres ne fut pas satisfaite cependant du sacrifice des Canadiens. Elle voulait les priver de tout droit politique, en leur 6tant jusqu’à celui de voter aux élections, et elle s’opposait au système responsable. Mais lord Durham et les ministres repoussèrent ces prétentions, et lord Melbourne présenta au parlement, le 4 mai 1839, un message de la reine qui recommandait l’union. Cette mesure fut retardée par la résignation du ministère à l’occasion d’une loi concernant la Jamaïque. Il avait eu une majorité si faible qu’il n’avait plus osé compter sur l’appui des chambres. Néanmoins ses craintes disparurent; lord John Russell resta au pouvoir, et, après quelque discussion dans le mois de juin, il introduisit une loi pour unir les deux Canadas. Après la deuxième lecture et l’adhésion de sir Robert Peel et de M. Hume, la loi fut ajournée à la session suivante, afin qu’on eût le temps d’aplanir dans l'intervalle certaines difficultés qui se présentaient, On maintint le conseil spécial. M. Poulett Thomson, membre du parlement et réformateur radical, fut nommé gouverneur et envoyé à Québec pour faire disparaître les obstacles. Il arriva dans cette ville au mois d'octobre, et partit presque aussitôt pour Montréal, où il convoqua le conseil spécial pour le 11 novembre 1839. Il lui fit approuver la loi de l’union. Trois membres seulement votèrent pour la négative, MM. Neilson, Cuthbert et Quesnel.* Afin de rassurer le clergé catholique, il fit passer une ordonnance confirmant le séminaire de Saint-Sulpice, et confirmant ses titres aux trois seigneuries de l’île de Montréal, du lac des Deux-Montagnes et de Saint- Sulpice. Il partit ensuite pour le Haut-Canada. Le 3 décem: bre, il ouvrit les chambres à Toronto. Il avait surtout pour mission de leur faire adopter les bases du rapport de lord Durham, qui ne s’accordaient pas avec les résolutions de cette province, lesquelles portaient que le siége du gouvernement fût fixé dans le Haut-Ca=ada, que les trois comtés inférieurs du &istrict de Québec fussent annexés au Nouveau-Brunswick, que
* Le conseil spécial était composé du juge en chef, et de MM. Cuthbert, Pothier, de Lery, de Rocheblave, Quesnel, Taché, Moffatt, McGill, Neilson, Gerrard, Christie, Walker, Molson, Harwood, Hale, (de Sherbrooke,) Wainwright et Hale, (de Portueuf.)
at les mi- ; satisfaite les priver voter aux Mais lord Is, et lord | message fut retare loi conible qu’il féanmoins 1 pouvoir, ntroduisit ième lecla loi fut d’aplanir ent, On embre du ur et en- Il arriva » aussitôt le 11 no- 1. Trois Neilson, tholique, naire de igneuries de Saint- 3 décem:
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les représentants du Bas-Canada fussent moins nombreux que ceux du Haut, qu'après 1845, les comtés en seigneuries re fussent plus représentés au parlement, que la langue française fût abolie, et que la dette du Haut-Canada, qui dépassait, un million, fût payée par les deux provinces réunies, le Bas-Canada n’ayant pas de dette. Il devait leur dire que les ministres étaient eux-mêmes persuadés de l’opportunité du projet, et dissoudre, l’assemblée, si elle ne recevait pas ses ouvertures dans un esprit convenable ; il était de chargé de nommer, s’il le jugeait nécessaire, un certain nombre de personnes influentes pour préparer les conditions de l’union.*
Dans une de ses dépêches, lord John Russell, argumentant contre le principe du système responsable dans les colonies, citait quelques faits survenus dans le Bas-Canada, où l’on avait demandé d’abord un pareil système, et représentait M. Papineau et la majorité des députés comme des rebelles. Les chambres du Haut-Canada furent saisies de la question dès l'ouverture de la session. Les débats se prolongèr.', mais le gouvernement finit par l’emporter, et la mesure fut approuvée dans la forme à peu près désirée par. l’Angleterre. IL est inutile de dire que les Canadiens, qui ne firent pas consultés, protestèrent dans les districts de Québec et des Trois-Rivières, avec tout le clergé catholique, contre cette mesure, car le conseil spécial était, composé d'hommes nommés par la couronne, et si bien ses créatures que sur six Canadiens-Français qui en faisaient partie, deux seulement votèrent contre le gouvernement.t Quarante mille signatures couvrirent les pétitions de ces deux districts au parlement impérial. Le gouverneur mit lord John Russell en garde contre ces pétitions, en lui mandant que le nombre des signatures n’était pas si. considérable qu’on s’y attendait; que l'assemblée des Anglais qui avait eu lieu à
* Dépêche de lord Jobn Russell à M. C.-P. Thomson, 7 septembre 1889.
+ Le gouverneur fit prier M. Neilson de venir le voir, car il voulait le consulter sur les affaires du pays, surtout sur l’union.. M. Neïlson lui dit que cette dernière mesure méconteuterait un grand nombre de citoyens et en satisferait peu, puisqu’elle avait pour objet d’opprimer lés Canadiens. Le gouverneur, le voyant continuer sur :3 ton, lui dit: Vous étes dons contre J’union.—Oui, répondit M. Neilson.—Alors nous ne pourrons pas nous accorder, réplique l’agent proconsulaire, Nous tenons ceci de M, Neilson lui-même.
Québec en fr eur de l’union, exprimait les sentiments de la très-grande majorité de la population fidèle à l'Angleterre; que le clergé se méprenait sur cette mesure, et qu’il désirait au fond le maintien du conseil spécial, quoiqu'il demandôât le rétablissement de la constitution de 1791.
L’approbation donnée par les chambres du Haut-Canada et le conseil spécial du Bas, rassura pleinement le ministère, qui pressa sa mesure avec la plus grande ardeur. Les communes l’adoptèrent presque sans débats, M. Hume votant pour et M O’Connell contre. La langue anglaise fut reconnue pour l’unique langue parlementaire. La mesure éprouva plus d’opposition dans la chambre des lords, où !e comte de Gosford, le duc de Wellington et plusieurs autres membres votèrent contre. Lord Ellenborough s’opposa au projet parce qu’il était fondé sur une défiance chimérique contre la population française et une confiance aveugle dans toute la population d’origine britannique ; parce que les changements apportés à la représentation du Bas-Canada étaient injustes en eux-mêmes, puisqu'ils avaïent pour objet d'augmenter encore la disproportion entre la représentation de la population anglaise et celle de la population française ; parce que si l’on voulait priver les Canadiens- Français du gouver:ement représentatif, il valait mieux le faire d’une manière ouverte et franche, que de chercher à établir un gouvernement sur une base que le monde entier regarderait comme une fraude électorale. Ce n’était pas dans l’Amérique du nord qu’on pouvait en imposer aux hommes par un faux semblant de gou: ernement représentatif, ou leur faire accroire qu'ils n'étaient qu’en minorité de votes, lorsqu’en réalité ils étaient défranchisés. L'union des deux provinces était imposée à l’une par défiance de sa ivyauté, sans son consentement et à des conditions qu’elle devait considérer comme injustes, et acceptée par l’autre moyennant des avantages fiscaux et l’ascendance législative.
Lord Melbourne insista sur la nécessité d’apaiser le mécontentement qui avait éclaté dans les deux provinces ; il fit observer que c'était un pareil mécontentement qui avait fait perdre à l'Angleterre, en 1450, le beau territoire qu’elle possédait en France et qu’elle tenait de ses princes normands, et dans le siècle dernier les États-Unis. Le duc de Wellington lui répon-
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dit qu’il fallait attendre de meilleurs avis, que les provinces se fussent calmées, et que dans les États-Unis on eût moins de disposition à les encourager à la rébellion. Il fallait réfléchir avant de former une législature de trois ou quatre nations différentes et de gens d’une douzaine de religions. Il se plaignit des moyens mis en usage par le gouvernement pour obtenir le consentement du Haut-Canada. On s'était assuré du concours du parti tory en publiant une dépêche de lord John Russell au sujet des emplois, et de l’appui du parti républicain en en supprimant une autre qui eût déplu aux partisans du gouvernement responsable. Lord Brougham était convaincu que lorsque le Canada so séparerait de l’Angleterre, ce qui devait arriver tôt ou tard, cela serait dû à la manière dont l’union était établie, et que cette séparation se ferait dans des circonstances d’autant plus regrettables que les deux partis se quitteraient ennemis. Lord Grosford se leva ensuite : son langage devait avoir d’autant plus de poids qu’il avait eu l’administration du pays entre les mains, et qu’il connaissait les sentiments de la population et la force des partis. ‘“ Je regarde, dit-il, l’union comme une expérience très-dangereuse, et comme une mesure injuste et arbitraire en elle-même. Si, comme je le crois, ceux qui l’appuient le font parce qu’ils sont convaincus que la population française est en état de résistance organisée au régime britannique, jamais ils ne furent dans une plus grande erreur. Pour ma part, . je ne crois pas que dans aucune de nos colonies, Sa Majesté ait un peuple qui, par inclination autant que par intérêt, ait plus de désir de rester sur un pied d'alliance et d'amitié avec l’Angleterre. Je n’ignore pas les fausses représentations que l’on a répandues ici avec trop d'activité; mais je ne crains pas de déclarer malgré tout ce que l’on peut prétendre au contraire, que ce que je dis est fondé sur la vérité et peut être pleinement »rouvé. On a beaucoup parlé de ce qu’on appelle la révoite récente ; ce sont là des mots qui sonnent bien haut, et qui sont très-utiles aux intérêts de ceux qui leur donnent cours. Mais quoique je sois disposé à réprouver toute espèce de soulèvement et de troubles, je dois reconnaître qu'il n’est que juste de regarder de plus près au véritable état des choses avant de stigmatiser les événements qui ont eu lieu ; dans des termes qui doivent exciter des préjugés très-grands et très-funestes
contre les Uanadiens. La partie du Bas-Canada agitée par les troubles, n’embrassa jamais qu’une petite section du district de Montréal, sur la rivière Richelieu. Maintenant quel était son état politique avant les troubles? Elle était déchirée par les divisions les plus violentes et les plus haineuses, fruit d'élections contestées avec acharnement ; l'esprit de parti, comme c’est le cas en de semblables circonstances, était monté au pias haut degré d’exaspération, et contribua beaucoup à ce qui est arrivé. A l’appui de mon assertion, je puis citer un fait très-concluarit. Le seul endroit au nord du Saint-Laurent où il y ait eu des troubles, est le comté des Deux-Montagnes, Eh bien! ce comté se trouvait justement, sous le rapport dé la violence des luttes électorales, dans le même cas que les bords de la rivière Richelieu. Il y a, surtout à Montréal et dans les environs, des habitants anglais, auxquels tous les hommes libéraux et indépendants ne peuvent qu'être hostiles, et dont les actes et la conduite ont été caractérisés par un esprit de domination sur toute la population d’origine française ; ils ont toujours aspiré à posséder le pouvoir et le patronage du pays. C’est à eux qu’il faut principalement attribuer les troubles qui viennent d’avoir lieu. Pour prouver ce que j’avance, je n’ai qu’à rappeler à vos seigneuries une de leurs premières démarches peu de temps après mon arrivée en Canada. À une assemblée qu'ils avaient convoquée, il fut résolu de lever un corps militaire sous le non de British Rifle Legion, ou quelque nom semblable, et une de leurs règles fut que les soldats éliraient leurs officiers, Je saisis la première occasion pour faire des remontrances d’une manière amicale ; mais ce fut en vain. Je fus obligé d’ordonner la dissolution du corps par une proclamation, après m'être assuré, en consultant les hommes de loi de la couronne, que sa conduite était illégale et inconstitutionnelle. Une section intéressée et violente du parti mercantile voulait, en persévérant dans ses fausses représentations, faire appuyer ses desseins par ses amis en Angleterre ; et ce sont ces fausses représentations, ainsi répandues, qui ont amené les malheurs qui sont arrivés. Tant que ce parti sera encouragé ou soutenu, la méfiance et le mécontentement régneront. Je suis heureux cependant de pouvoir dire que ces remarques ne s'appliquent qu’à une petite partie de la population britannique, fixée principalement aux
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environs de Montréal, et à quelques partisans à Québec. Bien des Anglais ont souvent, et dans les termes les plus énergiques, réprouvé la violence de ceux dont je purle. Il est aussi un fait curieux, c’est que quand les troubles éclatèrent, la populace, car je puis presque l'appeler ainsi, qui y prit part, n'était pas commandée par des Canadiens-Français. A Saint-Denis, c'était un Anglais, M. Wolfreû Nelson; à Saint-Charles, un M. Brown, moitié Anglais, moitié Américain ; à Saint-Benoît, un Suisse, qui agissaient comme chefs. Les troubles, comme je l’ai déjà dit, n’éclatèrent que dans une partie du district de Montréal. Dans le reste de ce district, dans les quatre autres du Bas- Canada : Gaspé, Saint-François, Québec et les Trois-Rivières, tout demeura tranquille, et les autorités civiles y conservèrent toute leur force. Les troubles furent complétement réprimés dans l’espace de trois semaines ; il me fut envoyé de toutes parts des adresses pour réprouver la conduite et la violence de quelques hommes égarés, poussés par des gens mal intentionnés, et pour me déclarer la détermination des Canadiens d'appuyer le gouvernement. La paix et la tranquillité étaient rétablies dans toute la province du Bas-Canada avant mon départ. Mais cela ne faisait pas le compte du parti qui voulait écraser la population française.
‘“ Convaincu de l'exactitude de ce que je dis, je ne puis m’enpêcher de regarder l’union des deux provinces comme un acte des plus injustes et des plus tyranniques, proposé dans le but de priver la province inférieure de sa constitution, sous prétexte que queiques hommes mal intentionnés ont commis des actes coupables, et de la livrer, en noyant la population française, à ceux qui, sans cause, lui ont montré tant de haine; car ce projet de loi doit la noyer. Vous donnez à 3 ou 400,000 habitants la même représentation qu’au Bas-Canada, qui a une population d’au moins 700,000 âmes ; et ensuite vous imposez la dette de la province supérieure, qui est, dit-on, d’un million, à une province qui n’a presque aucune dette. Peut-il y avoir rien de plus arbitraire et de plus déraisonnable ? En vérité, on peut mettre en question la légalité d’un pareil acte ; car j’*pprends qu’auoune partie de la dette contractée par la province supérieure n’a été sanctionnée par le gouvernement de ce pays. Je dois déclarer de nouveau que ma conviction est que tout cela vient
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356 HISTUIRE DU CAK!L1A;
d’une intrigue mercantile* Je dis que la population française désire vivre sous la protection anglais et dans notre alliance, et que la très-grande majorité des habitants des deux Canadas est opposée à l’union. . .. Je ne puis donc consentir à une mesure fondée, comme je le crois consciencieusement, sur de faux avis et sur l'injustice. Tant que je vivrai, j'espère n’approuver jamais une mesure semblable à celle qui est soumise à la considération de vos seigneuries. J'ai dit ce que je crois être la vérité, et je pourrais m’appuyer du témoignage de tout esprit calme dans les deux provinces du Canada.”
Nous donnons une grande partie du discours de ce gouverneur parce qu’il ne respire d'nn bout à l’autre que la simple justice et la pure vérité, et par: :'ii :°rt à nous faire mieux apprécier les motifs secrets de l& :rlitig:e du bureau colonial, de tout temps l’ennemi des Canadiens-Frai sais.
L’aristocratie anglaise ne vota pour la mesure qu’à contrecœur et parce que le parti mercantile, qui a eu une grande influence dans tous les temps sur la politique des eolonies, le demandait. Le Haut-Canada devait un million à la maison Baring et se trouvait à la veille d’être incapable de faire face à ses obligations. Cette maison puissante fit tous ses efforts pour engager le parlement à consentir à l’union afin d’assurer sa créance. Beaucoup de marchands, de capitalistes et peut-être de membres du parlement y étaient intéressés. Contre tous ces motifs personnels, ajoutés aux préjugés nationaux, la cause des Canadiens-Français devait succomber. Dans la loi de l’union il est expressément stipulé qu'après les frais de perception payés, la la première charge du revenu du Canada sera l'intérêt de la dette publique. Le salaire du clergé et la liste civile ne viennent qu'après.
La loi de l'union adoptée par les deux chambres mit fin, en recevant la sanction royale, à l’acte de 1791, passé pour soustraire à la domination des Canadiens-Français la petite population anglaise du Haut-Canada, et révoqué pour mettre ces mêmes Canadiens-Français sous la domination de la population anglaise, qui devenait plus nombreuse.
‘* De la maison Baring, à laquelle était due une grande partie de cette dette.
rançaise A l’époque où se consommait ce grand acte d’injustice, la po-
anse, et pulation, le commerce, l’agriculture, l'industrie avaient fait
adas est d'immenses progrès dans le pays. La population, que nous
mesure avons estimée à 125,000 âmes à peu près lors de l'introduction
ux avis de la constitution de 1791, s'était doublée cinq fois depuis. Les
prouver dissensions politiques n’avaient pas empêché chacun de remplir
a consi- sa tâche avec son activité ordinaire. En Amérique, le mouve- R
e la vé- ment des choses entraîne toutes les théories avec lui, tous les À
t esprit systèmes des métropoles. Tout s’y assied sur des bases im- it menses, qui n’ont, pour ainsi dire, de limites que les limites du if
gouver- continent lui-même. En Europe, le propriétaire occupe le som- :
ple jus- met de la pyramide sociale ; en Amérique, il est où il doit être it
sux ap- pour le bonheur et la paix de ceux qui la composent, à la base. |
nial, de C’est en 1844 que s’est fait le recensement le plus rapproché de l'union; la population du Bas-Canada était alors de 697,000 |.
contre- âmes, dont 524,000 Canadiens-Français, 156,000 Anglais et 4
le influ- étrangers, et 578,000 catholiques.
deman- Enfin en 1840, la totalité du revenu monta à £184,000, et
aring et la dépense à £143,000. Aujourd’hui, 1859, à l'aide de quelques
es obli- modifications dans nos lois fiscales, les revenus des deux Cana-
Ir enga- das se sont élevés à £1,500,000, et les dépenses à £1,600,000. k
réance. Nous allons terminer ici notre récit. L'union des deux |
e mem- provinces doit former une des grandes époques de nos an-
y motifs nales coloniales. Les derniers événements que nous avons
s Cana- retracés, seraient restés sans signification bien précise sans cette
n il est union, qui nous les explique en expliquant la pensée de la mé-
yés, la tropole. Si, en retraçant ces événements, nous avons pu bles-
t de la ser les susceptibilités des races ou des hommes, les jalousies
iennent des partis ou du pouvoir, qui ont exercé l'influence sur notre patrie, nous dirons, comme a dit M. Thiers, dans l'introduction
fin, en à son ‘ Histoire de la Révolution française,” nous l’avons fait
r sous- sans haine, plaignant l’erreur, révérant la vertu, admirant la
popula- grandeur, tâchant de saisir les profonds desseins de la providen-
re oes ce dans le sort qu’elle nous réserve, et les respectant dès que
ulation nous avons cru les avoir saisis.
de cette