‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 4)Chapitre 7 sur 37 · PE · texte numérisé non relu

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britannique, qui défendit tout commerce avec la France et ses alliés, et de l'autre, du décret de Milan, promulgué par Napoléon, qui prohiba tout commerce avec l'Angleterre et ses colonies. Les ftats-Unis, dans le but de se protéger, mirent de leur côté, unem. , qu'ils révoquèrent cependant l’année suivante, parce qu'il fa . x plus de mal à leur commerce qu’à celui des autres nations; mais ils interdirent tout trafic avec la France et avec l'Angleterre, jusqu’à ce que ces deux nations eussent donné satisfaction pour les griefs dont ils se plaignaient. En même temps, ils prirent des mesures pour mettre le pays en état de défense et se préparer à la guerre.

T'els sont les événements qui se passèrent entre la république du Nouveau-Monde et l'Angleterre entre 1806 et 1809; et, dans la prévision d’une guerre, la première portait déjà les yeux sur le Canada.

La conduite du parti anglais dans cette province devait augmenter plutôt que diminuer l'espoir des Américains. Il continuait à faire tout ce qu'il fallait pour irriter la population française.

L'évêque de Québec, M. Denaut, venait de mourir, (1806): M. Plessis, qui était son coadjuteur depuis 1797, et évêque de Canathe en Palestine, en vertu d’une bulle de Pie VII, depuis 1800,* fut choisi pour monter sur le siége épiscopal. Le procureur général et M. Ryland employèrent toute leur influence pour empêcher le président du gouvernement, M. Dunn, de reconnaître le nouveau prélat et de recevoir son serment de fidélité. Ryland écrivit, “qu’il avait du mépris et de la haine pour la religion catholique, parce qu'elle avilissait et abrutissait l’esprit humain, et qu’elle était une malédiction pour tous les pays où elle existait.” Ce fut en vain. Dunn reconnut le prélat, qui prêta serment en plein conseil au grand mécontentement des protestants.t

Plus tard l’évêque protestant, étant à Londres, se plaignit au ministre que l’évêque catholique prenait le titre d’évêque de Québec ; il voulut résigner. Le ministre, lord Castlereagh, réponäit que l’évêque catholique n’était pas étranger, que son

* 11 fut sacré évêque à Québec le 25 janvier 1801.

+ Lettres de Ryland à l’évêque protestant de Québec, du 26, 27 janvier, et du 3 février 1806.

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Depuis quelque temps le bruit se répandait que les Canadiens n’attendaient que l'apparition du drapeau américain pour se lever en masse et livrer le pays à la confédération. Cette croyance, généralement répandue, prenait sa source dans la politique de leurs ennemis, qui, pour exciter les soupçons de la métropole, les représentaient sans cesse comme des rebelles. Les Américains, qui voulaient bannir toute domination européenne du Nouveau-Monde, s’empressaient d'accueillir ces rumeurs et de les répandre dans le public par la voie de leurs journaux.

Pour les détromper, M. Dunn fit faire une grande démonstration militaire. Dans l’été de 1807, il ordonna à un cinquième des miliciens de se tenir prêt à marcher au premier signal ; l’évêque, M. Plessis, adressa un mandement à tous les catholiques. Le tirage au sort et l'instruction de ceux qui furent appelés au service, se firent avec une émulation et une promptitude qui donnèrent un éclatant démenti à toutes les insinuations répandues pour rendre les Canadiens suspects.

Les fortifications de Québec furent augmentées et armées par les soins du colonel Brock, qui commandait la garnison. Mais la guerre ne devait pas éclater encore. Les ftats-Unis n'étaient pas en mesure d’entrer en lice avec une puissance maftresse des mers et qui possédait des troupes de terre supérieures en nombre et par la discipline à celles de la république. La diplomatie s’empara des différends élevés entre les deux gouvernements.

C’est alors qu’arriva en Canada le nouveau gouverneur, sir James Graig, officier de quelque réputation, mais administrateur fantasque et borné, qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme il eût parlé à des recrues soumises au martinet. Dans son ordre général du 24 novembre, après avoir exprimé sa satisfaction du zèle que la milice montrait pour la défense du pays, il dit qu’il avait vu avec inquiétude les actes de grave insubordination qui s'étaient commis dans la paroisse de l’Assomption ; il exhorta tout le monde à être en garde contre

les artifices de la trahison et les discours des émissaires répan- .

dus partout pour séduire les habitants. ‘“ Ces discours, ajouta.

t-il, ont sans doute pou de poids parmi un peuple heureux, qui éprouve à chaque instant la protection et les bienfaits du gouvernement ; toutefois, pour prévenir d’une manière plus efficace les mauvais effets qui peuvent en résulter, principalement parmi les jeunes gens et les ignorants, j’engage tous les miliciens à surveiller attentivement la conduite des étrangers qui paraîtront au milieu d'eux; et chaque fois que leur conduite et leur langage seront de nature à faire soupçonner leurs intentions, à les conduire devant le magistrat ou l'officier de milice.”

Cet ordre appuyait d’une manière si spéciale sur les intrigues des émissaires américains et sur les défections qu’elles pouvaient causer dans les rangs de la milice, qu’il dut faire croire au loin que le pays était sur un volcan. Rien n'autorisait un appel aussi solennel à la fidélité des habitants. Les troubles signalés par le gouverneur n’avaient aucune portée politique, et devaient leur origine aux causes que nous connaissons déjà, ou à des querelles locales, auxquelles les agents officieux de l’autorité donnèrent un caractère plus grave pour faire valoir leurs services ; car les Canadiens ne furent jamais plus attachés au gouvernement qu’à cette époque. Mais sir James Graig s'était jeté, dès les premiers jours de son administration, dans les bras de leurs ennemis les plus ardents ; et il ne vit plus rien que par leurs yeux. Il crut que les Canadiens, surtout leurs chefs, étaient hostiles à leurs maîtres, qu'ils déguisaient leurs vues, et. qu’il ne fallait placer en eux aucune confiance. Il avait pris pour secrétaire * Ryland, qui avait su l’apprécier en le voyant. Ce dernier écrivait à l’évêque protestant, même avant que le nouveau gouverneur eût prêté serment : ‘ Craig est l’homme qu’il faut au pays.”

En ouvrant le parlement, dans le mois de janvier 1808, Craig parla des guerres de l’Europe et de l’ambition de la France. “ J’eusse été heureux, dit-il, de vous apporter quelque espoir fondé du retour de la paix, cette base la plus sûre du bien-être et du bonheur du peuple, et qui est la fin des efforts constants de Sa Majesté; mais tant qu’un ennemi implacable emploiera toutes les ressources d’une puissance sans exemple jusqu’à ce jour ; tant que cet ennemi, foulant aux pieds les principes de la - justice et de l’humanité, acharné à notre ruine, irrit” du désap-

* Craig préta serment comme gouverneur le 24 octobre 1807,

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pointement d'une ambition sans bornes, qui ne tend à rien moins qu'à la conquête du monde entier, verra avec une malice profonde, qu'il ne cherche point à dissimuler, la seule nation de l’Europe qui, par la sagesse de son gouvernement, ses richesses, son énergie, ses vertus et son esprit public, a été capable de lui résister, ce n’est qu'avec une prudente défiance, en mettant sa confiance dans les bienfaits de la divine Providence, que l'on peut espérer de voir la fin si désirable des maux de la guerre.”

Il parla ensuite de ce qui concernait plus particulièrement le Canada. Faisant allusion à la situation des affaires avec les États-Unis, il dit qu’il n'avait rien à communiquer qui pôt jeter: du jour sur la question; mais qu’il espérait que la sagesse des deux cabinets préviendait les calamités de la guerre entre deux peuples qui avaient les mêmes usages, la même langue et la même origine. Il ne fallait pas pour cela cependant négliger les moyens de défense : il mettait sa confiance dans la coopération des habitants, dans la loyauté et le zèle de la milice, qui méritait toute son approbation, et qui lui fournissait la plus forte raison d'espérer que si le pays était attaqué, il serait défendu comme on devait l’attendre d’un peuple brave, qui combat pour tout ce qui lui est cher.

Ce langage sur l'attitude de la milice était plus prudent que l'ordre général et n’exprimait que la vérité. La réponse de l'assemblée dut faire croire à l’ Angleterre qu’elle pouvait compter sur la fidélité des Canadiens, maigré les préjugés et les craintes que trahissaient ces appels.

La question d’exclure les juges et les Juifs de la chambre, à l’imitation de l’Angleterre, occupa une grande partie des séances. Les Juifs furent exclus par une résolution. Quant aux juges, M. Bourdages présenta une loi que la chambre adopta, après division de 22 contre 2, mais qu’au vif mécontentement du public, rejeta le conseil, qui voyait avec une joie secrète, le refroidissement ou plutôt la disposition hostile qui se manifestait déjà vers la fin de la session entre le gouverneur et l’assemblée.

Depuis quelque temps cette disposition devenait plus apparente à chaque sujet nouveau qui était discuté, et l'entourage du gouverneur, aidé des fonctionnaires qui connaissaient déjà le caractère de leur chef, se mit à exciter ses passions avec toute la liberté que semblait appeler son penchant. On s’en-

tendit pour accuser, sur tous les tons et en toute occurrence, les Canadiens de conspiration. De cette manière on parvint bientôt à s'emparer de l’esprit irritable de Craig. Les fonctionnaires savaient qu’il n’y avait aucun espoir de changer le caractère de la représentation ; et, pour en détruire d’avance l'influence, ils employèrent leur arme ordinaire, la calomnie. Ils dirigèrent surtout l’hostilité de Craig contre le président de la chambre, M. Panet. Ils étaient d'autant plus irrités contre lui qu’il passait pour l’un des propriétaires du Canadien. Ils le firent retrancher de la liste des officiers de milice, avec MM. Bedard, Taschereau, Blanchet et Borgia. ‘ Son excellence me charge de vous informer, dit le secrétaire du gouverneur à M. Panet, qu’elle a dû prendre cette mesure, parce qu’elle ne peut mettre de confiance dans les services d’un homme qu’elle a bonne raison de croire l’un des propriétaires d’une publication séditieuse et diffamatoire, qui est fort répandue dans la province, et qui a spécialement pour mission d’avilir le gouvernement, de mécontenter les citoyens et de créer un esprit de discorde et d’animosité entre les deux partis qui les composent”?

A peu près dans le même temps expirait le juge en chef Allcock, qui était détesté de Ryland et probablement des hommes de son parti. Le gouverneur le remplaça par le procureur général Sewell, et il remplaça celui-ci par un jeune avocat, M. Bowen, au préjudice du solliciteur général Stuart, qui s'était attiré les mauvaises grâces du gouverneur et qui perdit même sa charge pour la voir donner à un avocat qui venait d'arriver dans le pays, M. Uniacke. Ces promotions et ces destitutions extraordinaires firent prévoir des orages. Ryland, qui n'était déjà que l'écho fidèle du gouverneur, écrivait en 1808 que la chambre d’assomblée allait être bientôt “ le centre de la sédition et le refuge des démesogues les plus passionnés de la province. Pour remédier à ce mal, il faudra beaucoup de sagesse, unie à une influence anglaise prépondérante dans le conseil législatif et dans le conseil exécutif”?

En jetant les yeux sur le conseil législatif, dont il voulait se sexvir contre l’asse mblée, le gouverneur s’aperçut qu’il n’était plus composé que de douze membres, quoique la loi en exigeât quinze. Il s’empressa d'écrire à lord Castlereagh pour le prier

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de combler la lacune et d'augmenter par là les forces du pouvoir.

A la surprise de bien du monde cependant, le gouverneur ratifia la réélection de M. Panet à la présidence de l’assemblée, lorsque le parlement se réunit dans le mois d’avril 1809, apres l'élection générale qui avait eu lieu l’année précédente, et qui n’avait point changé le caractère des députés. Il parla dans son discours de l’état des relations de l’Angleterre avec les États-Unis et des luttes politiques de l’intérieur. Il dit que ce que l’on connaissait de la conduite du gouvernement américain, n’offrait aucun signe de dispositions conciliatrices: on devait persévérer dans les mesures de vigilance et de précaution qui avaient été jugées nécessaires. Il espérait que les chambres renouvelleraient les lois passées dans cette vue durant le dernier parlement et qui allaient expirer avec la session actuelle.

En parlant ensuite de la politique intérieure, il dit que les membres, qui venaient de toutes les parties du pays, avaient pu s’assurer de la prospérité dont jouit un peuple qui n’est soumis qu’aux lois portées par ses propres représentants. Il ajouta que si l'harmonie entre les différentes races qui composaient la population, pouvait être détruite, cette discorde serait Le fruit d’injustes soupçons, de jalousies mal fondées de part et d’autre, ou de conjectures imaginaires contre le gouvernement.

M. Bourdages demanda que l’assemblée, dans sa réponse à ce discours, exprimât clairement l'opinion des membres sur les influences pernicieuses qui circonvenaient le pouvoir exécutif. Dans les débats qui suivirent, les chefs canadiens laissèrent voir leur pensée entière, mais n’insistèrent pas pour la faire adopter. Il fut observé que M. Bourdages, dans sa proposition, supposait que des influences étrangères induisaient le gouverneur en erreur. Or, l’on pouvait bieni faire part d’une pareille conjecture en Angleterre, où il y avait un ministère : mais ici où il n’y en avait point de connu, on ne pouvait attaquer ouvertement l’administration. Tous les membres convenaient qu'il n’y avait aucun lieu d'appliquer à la chambre des insinuations de jalousie entre ses membres ou contre le gouvernement ; le discours du gouverneur ne contenait pas de réflexion directe et l’on pouvait se contenter de le contredire indirectement,

On répondit qu’au contraire, dans la situation des choses, le discours donnait lieu à des réflexions sérieuses, car il tendait à avoir une influence indue sur les votes des deux chambres. Les sentiments et les actes des deux chambres ne pouvaient être connus que par leurs votes. Si la partie du discours dont il s’agissait, n’était pas faite pour influer sur les suffrages des membres, elle ne signifierait rien. Le mot gouvernement qui y était employé en imposerait peut-être aux nouveaux membres, à ceux à qui notre constitution n’était pas encore familière. Quand le gouvernement exerce l’autorité exécutive, tout le monde doit obéir ; tout acte contraire à cette obéissance est l’acte d’un mauvais sujet. Mais quand le gouvernement exerce sa part du pouvoir législatif, il n’est plus que l’une des trois branches de la législature, et les deux autres en sont indépendantes. Bien loin de regarder comme illégale, l'opposition de l’une de ces deux branches au corps exécutif, le devoir de ces deux branches est de s’y opposer librement, toutes les fois qu’elles le jugent nécessaire. Quant aux expressions de soupçons contre le gouvernement, elles ne pouvaient s'appliquer à aucun des trois pouvoirs, puisqu'ils formaient eux-mêmes le gouvernement.

M. Bedard prit la question de plus haut. Il s’étendit sur le système de la responsabilité, et fit voir combien l’idée d’un ministère était essentielle à la constitution. ‘ Le premier devoir de la chambre, troisième branche de la législature, dit-il, est de soutenir son indépendance, même contre les tentatives que ferait le conseil exécutif pour la restreindre ; en adoptant le sentiment de ceux qui ont dit qu’il n’y a point de ministère en Oanada, il faudrait ou que la chambre abandonnât son devoir et renonçât à soutenir son existence, ou bien qu’elle dirigeût ses accusations contre le représentant même du roi, ce qui serait une chose monstrueuse dans notre constitution, parce que nous devons voir dans notre gouverueur la personne sacrée de Sa Majesté et lui appliquer les mêmes maximes.”’ I] lui paraissait donc que ce besoin d’un ministère n’était pas un vain mot, comme quelques-uns semblaient le croire, mais une idée essentielle au maintien de la constitution. Il fit observer qu’en fait et indépendamment de la maxime constitutionnelle, le gouverneur, qui n’était dans le pays que depuis si peu de temps, ne pouvait connaître les dispositions des habitants que d’après les

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renseignements qu’on lui donnait; que bien qu’il n’y eût pas de ministère établi en titre d'office, il n’en était pas moins vrai qu’il y avait réellement des ministres, c’est-à-dire des personnes dont le gouverneur prenait les avis pour se déterminer ; que lorsqu’il deviendrait nécessaire de les connaître, la chambre en trouverait le moyen ; que l’on savait bien que les ministres aiment toujours mieux se tenir dans l’ombre, et qu’ils n’avaient pas toujours été connus en Angleterre comme ils l’étaient aujourd’hui.

L'orateur, dans ce discours remarquable, où il exposait un système qui devait être octroyé formellement au Canada quarante ans après, fut regardé comme l’apôtre d’une idée révolutionnaire, et accusé de propager des doctrines funestes, qu’il falait se hâter de bannir si l’on voulait éviter les séditions.

Le juge de Bonne, l’organe du château, s’éleva contre la doctrine de M. Bedard. ‘“ L’admettre, dit-il, serait avilir l’autorité royale et le souverain lui-même. Il ne faut pas agiter de pareilles questions dans un moment où l’attitude des États-Unis est menaçante : ce serait montrer des symptômes de division. Prenons garde aussi d: faire paraître de la jalousie contre les autres pouvoirs, et de justifier ce qui a été dit touchant les signes de rebellion, dans le discours du gouverneur.” L’orateur du reste ne faisait qu’exprimer ici des sentiments qu’il partageait entièrement : rejeton d’une ancienne famille noble, il avait recueilli et conservé, comme un héritage inaliénable, les traditions de ses ancêtres ; il regardait l’autorité absolue des rois comme hors de l’atteinte des représentants du peuple, et l’autorité des chambres comme un pouvoir dont la légitimité était fort douteuse.

La question traitée ainsi sous un point de vue nouveau par M. Bedard, fit sensation ; mais sa proposition de responsabilité ministérielle parut trop hardie pour qu’on osât s’en occuper, ét plus tard on oublia d’invoquer ce grand principe constitutionnel. La majorité ne voulait pas d’ailleurs commencer la session par une lutte sur une simple expression de sentiment: «ans la réponse au discours du trône. Elle rejeta la proposition de M. Bourdages et le paragraphe que M. Bedard voulut faire ajouter à l’adresse pour exprimer que l’on regrettait que le gouverneur eût cru devoir rappeler à l'attention de la chambre la

question des origines nationales, et l’idée qu’il fût possible qu’il existât parmi les membres des soupçons et des jalousies contre le gouvernement ; que l’on était trop assuré de la droiture et de la générosité de son cœur pour attribuer ces observations à d’autres qu’à des personnes qu’il ne connaissait pas, et qui ne désiraient ni le bien de l'État, ni celui du peuple, dont le bonheur lui était confié.

L’allusion faite indirectement aux difficultés des dernières sessions, n’empêcha pas la chambre de revenir sur la question des juges. Elle persistait à vouloir introduire l’usage anglais, et rendre les juges incapables de siéger dans la législature. Les membres les plus décidés voulaient les expulser par une simple résolution, comme cela paraît avoir été fait dans l’origine dans le parlement impérial ; mais la grande majorité espérait toujours obtenir le consentement des deux autres branches de la législature.

Le gouverneur, qui avait sur une représentation coloniale des idées bien différentes de celles de la chambre, avait jugé, dès le début de ces discussions, qu’il n’y avait point d'accord possibie entre elle et lui ; elle voulait persister dans sou ancienne politique, et il était évident qu’il serait obligé de céder ou de recourir à une dissolution. D’après son caractère on pouvait déjà dire que cette dernière mesure était la seule probable. En effet, du haut de son château, il trouvait la conduite de l’assemblée pleine d’audace. Profitant de l’expulsion de M. Hart, qu’elle venait de renouveler, il résolut de proroger le parlement après une session de trente-six jours, pour le dissoudre ensuite. Il se rendit au conseil législatif avec une suite nombreuse, et manda les représentants devant lui. Tout s'était passé de manière qu’ils n’eurent connaissance de son intention que lorsque les grenadiers de la garde arrivèrent devant leur porte. ‘ Messieurs, leur dit-il, lorsque je m’adressais À vous au commencement de la session, je n’avais aucun motif pour douter de votre modération ou de votre prudence, et je mettais une pleine confiance eu toutes deux. J'e pensais que, guidés par ces principes, vous feriez un généreux sacrifice de toute animosité personnelle, de tout mécontentement particulier ; que vous porteriez une attention vigilante aux intérêts de votre pays; que vous rempliriez vos devoirs publics avec zèle et promptitude et avec une

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persévérance inébranlable. Je m'attendais que vous feriez des efforts sincères pour assurer la concorde, et que vous mettriez vos soins à éviter tout ce qui pourrait avoir une tendance à la troubler. J'ai cru que vous observeriez tous les égards qui sont dus, et par cela même indispensables, aux autres branches de la législature, et que vous vous empresseriez de coopérer cordialement avec elles dans tout ce qui pourrait contribuer au bonheur et au bien-être de la colonie. J'avais droit d'espérer cela de votre part, parce que c'était votre devoir, parce que c’eût été donner au gouvernement nn témoignage positif de la loyauté que vous professez avec tant &’ardeur, et dont je crois que vous êtes pénétrés, enfin parce que la conjoncture critique, la situation précaire dans laquelle nous nous trouvons à l'égard des États-Unis l’exigeait d'une manière particulière. Je regrette d’avoir à ajouter que j’ai été trompé dans cette attente et dans toutes mes espérances.

“ Vous avez consumé dans des débats stériles, excités par des animosités personnelles et des prétextes frivoles, sur des obje: : et des formalités futiles, ce temps et ces talents que vous deviez au public. Vous avez préféré abuser de vos fonctions et négliger les devoirs élevés et importants que vous étiez tenus envers votre souverain et envers vos constituants de remplir. S'il fallait des preuves de cet abus, cinq lois seulement ont été soumises à ma sanction après vne session de cinq semaines, et sur ces cinq lois trois sont de simples renouvellements annuels de statuts, qui n’exigeaient aucune discussion.

‘“ La violence et le peu de mesure que vous avez montrés dans tous vos actes, le manque d’attention prolongé et peu respectueux que vous avez eu pour les autres branches de la législature, font que, quelles que puissent être leur modération et leur indulgence, il n’y a guère lieu de s’attendre à une bonne entente à moins d’une nouvelle assemblée.”

Après d’autres observations sur le même ton de reproche, il ajouta qu’il avait une entière confiance dans les électeurs; qu’il était persuadé que des représentants, choisis d’une manière plus convenable, préviendraient de nouveaux embarras et sauraient mieux consulter les intérêts du pays ; que la tâche qu’il venait de remplir lui avait été extrêmement pénible ; mais qu’il se tournait avec une satisfaction particulière vers les membres du con-

seil législatif, pour leur offrir les témoignages de reconnaissance que leur méritaient l’unanimité, le zèle et l’attention qu'ils avaient toujours montrés. Si l’on avait fait si peu pour le bien public, ce n’était pas à eux qu’il fallait l’attribuer. ‘ Mes remercîments sont également dus, ajouta-t-il, à un grand nombre des membres de l’assemblée. J'espère qu’ils voudront croire que je leur rends justice et que je sais apprécier leurs efforts pour arrôter ceux dont j’ai tant de droit de me plaindre. Par là, messieurs, vous avez vraiment fait preuve de votre attachement au gouvernement de Sa Majesté, et vous avez su apprécier justement les intérêts réels et permanents du pays.”

A un langage insultant pour la chambre des députés, qui prétendait invoquer des principes constitutionnels, le gouverneur joignait la faute plus grave de se faire partisan politique en félicitant une partie de cette chambre. Aussi les ennemis des Canadiens approuvèrent-ils avec de hautes clameurs de joie la conduite de Craig. Ils lui présentèrent des adresses de félicitation aux Trois-Rivières, à Montréal, à Saint-Jean, lorsqu'il parcourut la province dans l'été, et ils lui promirent leur appui pour garder la constitution intacte et le maïntenir lui-même dans la plénitude de ses droits. Le Mercury, journal semi-officiel, disait le 19 mars 1810 : “ La conduite que continue de tenir envers le gouverneur un peuple conquis, porté de l’abîme de la misère au comble de la prospérité, et auquel on accorde toutes sortes d’indulgence, n’est pas ce qu’il en devait attendre.

“ Après le moyen de conciliation proposé par le représentant du roi à l’ouverture de la dernière session de notre parlement, nous ne pouvons voir dans la manière dont on l’en a récompensé, que le trait de l’ingratitude la plus invétérée. Mais il est dans le monde des gens à qui les services que vous leur rendez ne donnent que de l’insolence.”

Sans relever ces insultes, le Canadien citait les faits analogues de l’histoire de l'Angleterre, pour justifier l'opinion de la chambre sur l’indépendance des juges. Rapin, Blackstone, Locke, plusieurs autres publicistes anglais lui fsurnissaient de nombreuses citations sur ce sujet et sur l’étendue des pouvoirs constitutionnels des trois branches de la législature. ‘“ Le représentant du roi, disait le rédacteur de cette feuille, a le pouvoir de dissoudre le parlement quand il le juge à propos, mais

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il n’a pas le pouvoir de faire des réflexions injurieuses comme celles qui sont contenues dans cette harangue, sur les actes de la :igislature, qui est absolument indépendante de son autorité. Le respect dû à cette branche est aussi sacré et aussi inviolable que celui qui est dû à son excellence elle-même; et ces réflexions viendraient d'autant plus mal de sa part, que c’est le gouverneur qui est chargé de faire observer le respeci qui est dû à cette branche de la législature, comme aux autres parties du gouvernement.” Toutesles questions constitutionnelles étaient traitées dans ce journal d’après les principes anglais les mieux établis.

Pour mettre autant que possible le gouverneur à l’abri de ses coups, le Cunadien feignait de croire, suivant l’opinion de M. Bedard, à l'existence d’une administration responsable, à laquelle on devait attribuer le dernier discours du trône. Connaissant au surplus l’art de ce parti, à qui il était beaucoup pius facile qu'aux Canadiens de se faire écouter de la métropole, il appuyait avec soin sur les motifs particuliers qu’avaient ceux-ci pour persister dans leurs sentiments d’attachement à l’Angleterre, et qu’il rattachait à leur conservation nationale. Il vantait les avantages de la constitution britannique. “ Elle est peut-être, disait-il le 4 novembre 1809, la seule où les intérêts et les droits des différentes branches dont la société est composée, soient si bien ménagés, si sagement opposés, quoique liés les uns aux autres, qu’elles s’éclairent mutuellement et se soutiennent par la lutte même qui résulte de l’exercice simultané des pouvoirs qui leur sont confiés.” La veille de sa saisie, il disait encore: ‘ Si on veut désapprouver une mesure du gouverneur, il faut le faire avec respect et de la manière que la constitution et la liberté britannique le permettent.”

L'élection ne changea point le caractère de la chambre. Nulle part ailleurs le suffrage populaire n’était plus indépendant, ni plus pur qu’en Canada, où presque tous les électeurs étaient propriétaires et indépendants du pouvoir. Les membres qui avaient montré de l’indécision ou de la faiblesse, furent remplacés par des hommes plus assurés et plus fermes. Les représentants retournèrent à la législature avec les mêmes idées et les mêmes convictions, plutôt raffermies qu’ébranlées, et avec la résolution de les défendre.

Cependant l’Angleterre crut devoir réparer un peu le mauvais effet de la vivacité de son agent : elle lui envoya des instructions touchant l’éligibilité des juges, et lui ordonna de sanctionner toute loi, passée par les deux chambres, qui aurait pour but de priver ces fonctionnaires d’un privilége disputé depuis si longtemps.

Le parlement s’assembla à la fin de janvier 1810. Les relations diplomatiques entre l'Angleterre et les États-Unis continuaient toujours à être fort indécises. Le gouverneur déclara dans son discours, qu’en cas d’hostilités on recevrait assez de troupes pour opposer, avec les milices, une résistance heureuse ; et quant à la question des juges, il fit part aux représentants de l'ordre des ministres, qui fut accueilli avec une satisfaction secrète. L’Angleterre en effet désapprouvait l’opposition, pour ainsi dire, personnelle du gouverneur. Mais la chambre voulut en même temps repousser avec force la censure qu’il avait prononcée contre elle en la prorogeant. Elle s’empressa, et ce fut son premier acte, de déclarer, à une grande majorité, que toute expression de blâme de la part du gouverneur ou du conseil législatif, soit pour censurer les actes de la chambre, soit pour approuver la conduite d’une partie de ses membres et désapprouver celle des autres, était une violation de ses priviléges et une atteinte dangereuse aux droits et aux libertés du Canada. Après avoir ainsi protesté contre le langage du chef du gou: vernement, elle passa aux officiers inférieurs. Depuis longtemps elle voulait soumettre les fonctionnaires publics à son influence. Ils se regardaient comme indépendants et au-dessus d’elle; et les gouverneurs, sans expérience politique pour la plupart, laissaient courir contre les représentants du peuple des remarques offensantes, qui retombaient par contre-coup sur le conseil exécutif lui-même. Ce mal, qui a duré jusqu’à nos jours et qui était d'autant plus grand qu’il était causé par une antipathie de races, a puissamment contribué aux événements politiques qui ont eulieu. L'assemblée pensa que le moyen le plus efficace de porter les officiers publics à respecter l’une des sources de leurs pouvoirs, était de les soumettre à-son contrôle par le moyen de leur salaire, comme en Angleterre. Elle déclara que le pays était capable de payer toutes les dépenses civiles, et elle vota une adresse au parlement anglais pour l’informer que le Cana-

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da était prêt à se charger de ces dépenses et pour le remercier de ce qu’il avait fait jusque-là.

Les fonctionnaires tremblèrent de tomber sous le contrôle du corps qu'ils avaient insulté tant de fois. Ils s’agitèrent pour faire repousser la mesure, et communiquèrent leur zèle à leurs amis, qui s’efforcèrent de gagner le gouverneur à leurs vues. Celui-ci, surpris de la démarche des représentants, dans laquelle on chercha à lui faire voir une embûche, ne put dissimuler son embarras. Il répondit que cette adresse lui paraissait d’une nature si nouvelle qu’il avait besoin d'y réfléchir; que l’usage du parlement anglais voulait que les octrois d'argent fussent proposés par le gouvernement avant d’être votés par les communes ; et qu’il était sans exemple, à sa connaissance, qu’une branche d’une législature coloniale eût présenté seule une adresse au parlement impérial. Pour ces raisons, il était d’avis que l’adresse était sans précédent, imparfaite dans sa forme et fondée sur une résolution qui ne pouvait avoir d’effet qu'après avoir été approuvée par le conseil législatif : il ne pouvait donc pas la transmettre aux ministres; mais il la transmettrait au roi comme un témoignage de la gratitude et des dispositions généreuses du Bas-Canada, qui voulait faire connaître qu’il était capable de payer les dépenses de son gouvernement.

Cette réponse fort longue, mélangée de louanges et de reproches, trahissait l'embarras du gouverneur. Mais l'offre inattendue de la chambre ne pouvait manquer d’être bien accueillie de l'Angleterre, et elle déroutait en même temps toutes les prévisions de l’oligarchie coloniale.

La chambre demanda ensuite le budjet de toute la dépense civile, et nomma, sur la proposition de M. Bedard, un comité de sept membres pour étudier les usages parlementaires cités dans la réponse du trône.

Ces mesures dénotaient l’intention defaire voir que les droitset les corjectures du conseil exécutif n'avaient aucun fondement. Elles auraient peut-être été frivoles en d’autres circonstances ; mais les ennemis de la chambre avaient alors seuls l'oreille de l'Angleterre et, par suite, de l’influence sur les gouverneurs, qui les craignaient bien plus que nos députés, inconnus ou regardés comme des étrangers au bureau colonial.

La chambre voulut aller encore plus loin. Depuis longtemps on sentait le grave inconvénient qui résultait de l'ignorance réciproque des sentiments de l’Angleterre et du Canada l’un pour l’autre. L'Angleterre ne connaissait les Canadiens que par les rapports “alomnieux qu'on lui en faisait journellement; les Canadiens ne connaissaient l’Angleterre que par les aventuriers qui paraissaient au milieu d’eux pour chercher fortune, et qui, s’'emparant des postes profitables de l’administration, s’y conduisaient de manière à aliéner l’affection du peuple. Il fallait tâcher d'établir entre la colonie et la métropole des rapports qui les fissent connaître plus intimement et plus avantageusement. La nomination d’un agent à Londres paraissait toujours le moyen le plus propre pour atteindre ce but, et l'on préparait une loi à ce sujet lorsqu'un autre incident amena une prorogation soudaine. Le conseil voulut amender la loi qui excluait les juges de la chambre ; celle-ci en fut offensée et déclara le siége du juge de Bonne vacant à la majorité des trois quarts.

Le gouverneur, qui s’était contenu avec peine jusque-là devant la conduite des représentants du peuple, ne fut plus maître de lui à cette dernière hardiesse. Il se rend au conseil et mande ces représentants. ‘“ Je suis venu, dit-il, proroger le parlement. Après mûre délibération sur ce qui a eu lieu, je dois vous informer que j'ai pris la résolution d’en appeler au peuple, après avoir dissous la chambre, qui a pris sur elle, sans la participation des autres branches de la législature, de décider qu’un juge ne peut siéger ni voter dans son enceinte.

6 I1m’est impossible de voir dans ce que vous avez fait autre chose qu’une violation directe d’un statut du parlement impérial, de ce parlement qui vous a donné la constitution à laqueile vous devez, suivant votre propre aveu, votre prospérité actuelle. Je ne puis regarder l’acte de la chambre que comme une violation inconstitutionnelle de la franchise électorale d’une grande partie des citoyens et du droit d'éligibilité d’une autre classe assez considérable de la société.

“ Je me sens obligé par tous les liens du devoir de m’opposer à une telle prétention .... et je ne vois d'autre moyen pour sortir d’embarras que celui que je prends.”

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Ses partisans lui présentèrent de nouvelles adresses de félicitation, et lui offrirent de nouvelles assurances de confiance dans son administration. Il répondit qu’il espérait toujours être soutenu par ceux qui savaient apprécier les biemfaits de la constitution, lorsqu'il résisterait à des efforts qui tendraient à l’altérer. Il était résolu d'employer tous les moyens nécessaires pour désarmer les partisans de la chambre, neutraliser leur influence et frapper les électeurs de tewreur, afin de faire élire des députés qu'il pût mener à sa guise. Pour parvenir à ce but il voulut porter ses coups d’abord contre le journal qui avait défendu la chambre, et ensuite contre les principaux représentants.

Le conseil exécutif s’assembla et scruta le Canadien pour trouver matière ou prétexte à quelque démonstration propre à faire beaucoup d'effet. Le gouverneur lui-même demanda l’emprisonnement de l’imprimeur. Deux aubergistes, nommés Stilling et Stiles, s'étant procuré les numéros du 3, du 10 et du 14 mars, allèrent faire leur déposition, le 17, devant le juge en chef Sewell, qui donna l’ordre d'exécuter la saisie du journal.

Une escouade de soldats, conduite par un magistrat, s’empara des presses et arrêta l’imprimeur, qui fut jeté en prison, après avoir subi mystérieusement un examen devant le conseil exécutif. Les gardes de la ville furent en même temps augmentées, et des patrouilles parcoururent les rues, comme si l’on avait été menacé d’une insurrection. La malle fut détenue pour saisir, dit-on, tous les fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce qui venait d’avoir lieu se fût répandue. On passa trois jours à examiner les papiers saisis à l’imprimerie du Canadien ; puis le conseil s’assembla de nouveau. C'était le gouverneur, le juge Sewell, l’évêque protestant et MM. Dunn, Baby, Young, Williams et Irvine. On y lut la déposition de M. Lefrançois, arrêté sous accusation de haute trahison, et les dépositions de quatre autres personnes, qui avaient des rapports avec l'imprimerie, La presse fut transportée ensuite au bureau des juges de paix.

Trois articles de cette feuille servirent de prétexte à ce coup d'État, celui surtout qui portait ce titre singulier, ‘ Prenez-vous par le bout du nez.” C'était une courte récapitulation de quelques faits passés dans le pays depuis la conquête ; il se terminait par des observations qui n’avaient que le défaut de res.

pirer un amour exagéré de la constitution anglaise. 11 n’y avait rien dans ces écrits qu'on pût tourner en trahison. Après avoir fait entrer dans son procès-verbal l'article dont nous venons de donner le titre, le conseil ordonna l'arrestation de MM. Bedard, Taschereau et Blanchet.*

L'ordre fut en même temps transmis à Montréal d'arrêter MM. Laforce, Papineau (de Chambly,) Corbeil (de l'Ile Jésus) ; et des mandats furent décernés ou projetés contre MM. D.-B. Viger, J. Blanchet et plusieurs citoyens notables de Montréal, sans être mis cependant à exécution.

Le gouverneur adressa ensuite au peuple une longue proclamation, dressée avec une exagération de langage propre à effrayer les gens paisibles et crédules. Il est probable qu’en tout cela Craig était de bonne foi. L'état précaire de sa santé, qui dépérissait de jour en jour, faisait que son imagination . voyait partout mille dangers chimériques. 11 disait que, comme il avait été répandu des écrits séditieux et remplis des faussetés les plus grossières, dans la vue de remplir les esprits de défiance, de jalousie et de les aliéner, il lui avait été impossible de passer plus longtemps sous silence des pratiques qui tendaient si directement à renverser le gouvernement, et qu’il avait pris en conséquence, de l’avis de son conseil, les mesures récessaires pour les faire cesser. Il exposait ensuite quelle avait été sa bienveillance pour les Canadiens ; il les mettait en garde contre les embûches des traîtres, leur rappelait les progrès qu'avait fait le pays, et la liberté sans bornes dont il jouissait, ‘ Avezvous vu, observait-il, depuis cinquante ans un seul acte d’oppression? un emprisonnement arbitraire? une violation du droit de propriété ou du libre exercice de votre religion? Comment donc peut-on espérer d’âliéner les affections d’un peuple brave et loyal ?”” Il démentait le bruit qu’il avait dissous la chambre parce qu’elle lui avait refusé la faculté de lever un corps de 12,000 hommes et d'imposer une taxe sur les terres. ‘ Vils et téméraires fabricateurs de mensonges, continuait-il, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie, fondez-vous cette assertion? Que savez-vous de moi ou de mes intentions? Canadiens, demandez à ceux que vous consultiez autrefois avec attention et respect; demandez aux chefs de votre Église, qui ont occa-

* Procès-verbal du conseil exécutif du 19 mars 1810,

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“ Pourquoi vous opprimerai-je ? Serait-ce pour servir le roi ? Serait-ce par ambition ? Que pouvez-vous me donner ! Seraitce pour acquérir de la puissance ? Hélas, mes bons amis, avec une vie qui décline rapidement vers la tombe, accablé de maladies contractées au service de mon pays, je ne désire que de passer ce qu’il plaira à Dieu de m'en laisser, dans les douceurs de la retraite avec mes amis. Je ne reste parmi vous que pour obéir à des ordres supérieurs.”

11 terminait sa proclamation en priant les curés de se servir de leur influence pour prévenir ces menées, et les magistrats et les officiers de milice d’user de toute la diligence nécessaire pour en découvrir les auteurs et les faire punir.

Cette longue proclamation, sur la demande du gouverneur, fut lue au prône de la cathédrale, et dans plusieurs autres églises catholiques du pays. L’évêque adressa en même temps de la chaire une allocution aux fidèles, dans laquelle, tout en protestant de Ja loyauté des Canadiens, il rappelait l'obligation qui leur était imposée d’être soumis aux lois et à l'autorité constituée.

A l'ouverture de la cour criminelle, le juge Sewell, l’un des instigateurs de ce système d’intimidation, lut la proclamation et fit un discours politique sur la tendance pernicieuse des principes proclamés par les agitateurs. Le grand jury, choisi par le pouvoir et formé en majorité de ses partisans, déclara que le jourpal abattu avait mis la paix et la sûreté du pays en danger, et qu’il avait vu aussi avec regret certaines productions du Mercury propres à faire naître de la jalousie et de la défiance dans l'esprit des Canadiens, subterfuge adopté pour couvrir sa conduite d’un semblant d’impartialité. Enfin toutes les mesures avaient été prises pour faire un grand effet parmi la population. Des courriers avaient été dépêchés dans toutes les directions pour répandre la proclamation parmi les habitants étonnés, qui apprirent pour la première fois qu’une conspiration avait été ourdie pour renverser le gouvernement.

Maintenant qu’allait-il résulter de tant de bruit? Il fallait prouver à l’opinion publique que le gouvernement avait eu raison dans tout ce qu’il avait fait, et dévoiler les menées des coupables, pour appeler sur leurs têtes le châtiment qu’ils méritaient. Mais le public attendit en vain. Que pouvait avoir le château contre les accusés? Si les lois avaient été violées, c'était le conseil exécutif lui-même qui l’avait fait. Les prisonniers demandèrent leur procès, et on recula ; ils demandèrent leur élargissement, et les cours, soumises à la volonté du conseil, refusèrent. La maladie de quelques-uns des accusés fournit un prétexte pour les mettre en liberté les uns après les autres au bout de quelque temps. Corbeil ne fut élargi que pour aller mourir au sein de sa famille d’une maladie qu’il avait contractée dans son cachot.

Bedard, le chef du parti, refusa de quitter sa prison avant d’avoir subi son procès et mis sa réputation hors de toute atteinte par le jugement d’un jury. Il resta inflexible dans sa résolution, protestant sans cesse de l'intégrité de ses opinions politiques et de sa fidélité au gouvernement. Cette persistance devint bientôt un grave embarras pour le conseil exécutif. Craig lui-même fut obligé de reconnaître l’estime que méritaient la fermeté et l'indépendance de sa victime. Le pays n’avait pas été longtemps sans découvrir la raison de ce qui venait de se passer, et, lorsque les élections eurent lieu, presque tous les anciens membres furent réélus sans opposition ou à de fortes majorités. M. de Bonne, la cause première de ces difficultés, ne se présenta point aux suffrages des électeurs. On rapporte qu’on avait promis de le nommer au conseil législatif et qu’on ne le fit pas. Quelque temps après il se démit de sa charge de juge.

Il restait au gouverneur à rendre compte des troubles qui vepaient d’avoir lieu, au ministre des colonies, lord Liverpool. Il s’était fait donner par lejuge Sewell un mémoire sur la conduite que le gouvernement devait tenir envers les Canadiens. Sewell pensait qu’on ne pouvait anglifier les Canadiens et les convertir au protestantisme, qu’en les noyant dans une majorité anglaise ; qu’il fallait attirer pour cela des émigrés des États-Unis, s’il n’en venait point d'Angleterre; que l’on devait réunir les deux provinces du Canada en une seule et donner plus de représentants à la partie anglaise ; qu'il fallait enfin donner la nomination des

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Sous ces inspirations, le gouverneur écrivit au comte de Liverpool * qu’un parti démocratique nombreux et violent répandait leurs pernicieux principes dans toutes les parties du Canada, et excitait l’animosité du peuple contre les Anglais ; que cela était devenu si intolérable qu’il s'était vu contraint de prendre des mesures décisives ; et qu’il avait en conséquence fait saisir le journal de ce parti, le Canadien, après avoir consulté le conseil exécutif et reçu son approbation. Il disait dans une autre dépêche t que les Français et les Anglais ne se fréquentaient pas; que pour les basses classes le nom d'anglais était un synonyme du mot méprisable; que les Canadiens étaient plongés dans une ignorance extrême; qu’ils étaient ivrognes, insolents envers leurs supérieurs et lâches sur le champ de bataille; et que par rapport à leur religion elle-même, elle devait être assujettie, d’après le statut de la 16e année du règne de George III, à la suprématie de l’Église anglicane. Il faisait observer ensuite que le roi ne nommait niles évêques, ni les curés, ce qui était une grande imprudence, car on ne pouvait guère se fier à eux, et leur foi les rendait les ennemis secrets de l'Angleterre et les amis de la France et même de Bonaparte depuis le concordat avec Rome; que le conseil législatif était : composé des personnes les plus respectables de la province, de celles qui étaient animées des meilleures intentions pour le service du roi et le bien public; qu’au contraire la chambre des représentants était formée d’ennemis de l'Angleterre, d’avocats, de notaires, de marchands et de simples cultivateurs, tous ignorants et incapables de discuter une question sérieuse. Il ajoutait que le parti qui menait la chambre se composait principalement d'avocats et de notaires sans principes, qui ne connaissaient rien de la constitution anglaise et des procédures du parlement impérial, quoiqu’ils les prissent pour modèles ; qu'ils devenaient d’autant plus audacieux que Napoléon remportait de grands succès sur l’Europe, et qu'ils faisaient tous leurs efforts

7 * Lettre de Craig au comte de Liverpool du 24 mars 1810, + Lettre de Craig au ministre du 1er mai 1810.

pour faire perdre le Canada à l’Angleterre et le faire reconquérir par la France.

Après cette peinture des Canadiens, Craig passait aux mesures qu’il fallait prendre pour prévenir les conséquences qu'il redoutait. Il proposait d’abolir la constitution ou de réunir les deux Canadas ; mais il n’approuvait point cette réunion. Il préférait diviser les comtés de manière à augmenter le nombre des représentants anglais dans la chambre du Bas-Canada. Ce plar, qui leur eût permis de balancer le parti canadien, lui paraissait plus praticable que la réunion des deux provinces.

Il suggérait de hausser le droit d'éligibilité et d’exercer sur la chambre un droit de surveillance propre à l’intimider. En rendant les juges inéligibles, elle avait clairement violé la constitution. Le parlement impérial passerait une loi pour autoriser le gouverneur à empêcher la chambre de s’occuper des affaires publiques, tant qu’elle n’aurait pas rescindé cette résolutisn. Le gouverneur termiuait sa dépêche en revenant aux affaires religieuses. Il était d’avis que le roi nommôât les curés. Ce pouvoir lui paraissait nécessaire si l’on voulait garder la colonie, et le moment de le prendre était arrivé : le danger pressait, il serait trop tard dans vingt ans. Tout le monde croyait, comme lui, qu’une influence mystérieuse s’exerçait contre les Anglais. Il fallait se méfier des prêtres français qui s'étaient réfugiés en grand nombre au Canada pendant la révolution française. L’évêque actuel n’avait pas de dispositions bien turbulentes ; mais c’était un homme artificieux et d’une grande ambition. Il serait bon aussi de s’emparer des biens du séminaire de Montréal.

Craig confia ses dépêches à son secrétaire Ryland pour les porter en Angleterre et donner aux ministres les renseignements dont ils pourraient avoir besoin.

Ryland eut plusieurs entrevue: à Londres avec lord Liverpool, et avec son assistant, M. Peel, depuis le célèbre sir Robert Peel. Celui-ci pensait que Craig avait rempli sa tâche avec habileté; mais que les Canadiens étant plus nombreux, il vaudrait mieux réunir les deux provinces que de suspendre la constitution. Dans l’entrevue que Ryland eut avec Liverpool lui-même le 10 août, le ministre lui fit observer que lé parlement s’opposerait à la suspension de la constitution. Il pensait

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que la réunion des deux provinces, on une nouvelle division du Bas-Canada, de manière à augmenter le nombre des représentants anglais, éprouveraient moins de difficultés ; il parla aussi de fixer le siége du gouvernement à Montréal. Quelque jours après, Ryland commençait à douter du succès de sa mission, car il écrivait à Craig qu’il craignait que, comme les ministres n’étaient pas sûrs de garder leurs places, ils ne se réservassent le pouvoir de s’opposer, s'ils se trouvaient hors du ministère, aux mesures qu’ils eussent proposées s’ils étaient restés en office.

Le ministère redoutait l'opposition des chambres sur la question du Canada. Peel et le procureur général sir Vicary Gibbs reconnaissaient bien que la division du Canada en deux provinces avait été très-impolitique ; mais ils craignaient que si le gouvernement voulait revenir sur cette mesure, l’opposition de MM. Whitbread et Tierney, appuyés par leur parti, ne leur causât beaucoup d’embarras. Liverpool redoutait que lord Grenville, auteur de la constitution de 1791, ne ralliât toutes ses forces et ne fit pousser un cri en faveur des Canadiens. Au reste les membres du gouvernement ne pouvaient s'empêcher d'admettre eux-mêmes que Craig n’avait pas toujours su respecter la loi. Aïnsi Gibbs avoua à Ryland, en parlant de l’arrestation de M. Bedard, qu’on aurait à peine osé agir en Angleterre comme on avait fait en Canada; et plus tard, dans la consultation qu’il donna comme procureur général, il fut obligé de déclarer que l’écrit de Bedard était bien un libelle séditieux, mais non un acte de trahison.

Ryland fut appelé à une séance du cabinet le 22 août. Liverpool le fit asseoir près de lui, et lui demanda s’il fallait prendre un ton élevé et décisif en Canada, ou bien un ton doux et conciliateur. Ryland répondit qu’on ne pouvait prendre un ton trop élévé. Le ministre lui demanda encore si les membres de l'opposition ne pourraient pas être amenés à de meilleurs principes par des honneurs et des emplois. Ryland observa qu’il y avait peu de places à donner. Presque tous les membres du cabinet l’interrogèrent les uns après les autres ; l’agent de Craig finit par dire qu’il regardait les membres de la chambre d’assemblée comme ‘ une bande, de démagogues méprisables.” Craig écrivait à peu près dans le même temps que

les prêtres faisaient tous leurs efforts pour éloigner de plus en plus le peuple des Anglais.

Le 11 septembre, Liverpool donna communication à Ryland de la dépêche qu’il se proposait d'envoyer au gouverneur, dans laquelle se trouvaient les raisons qui empêchaient les ministres de souwfettre les affaires du Canada au parlement. Ryland, qui s’attendait à ce résultat,* cherchait alors à faire agir auprès du pouvoir l'influence des marchands de Londres qui commerçaient avec les colonies d'Amérique. Il eut plusieurs entrevues avec eux. Il parvint à les engager à demander par pétition au ministre lord Liverpool, de soutenir la politique du gouverneur et de recommander au parlement de changer la constitution.f Craig écrivit de son côté que les marchands anglais du Canada se proposaient de demander la suspension de la constitution pour le temps de la guerre et les cinq années qui suivraient, ainsi que le rétablissement du gouvernement qui existait avant 1791. ‘ Cette demande, ajoutait-il, s'accorde parfaitement avec mes vues.”

Toutes ces tentatives contre les droits et la nationalité des Canadiens, auraient triomphé alors, comme elles ont triomphé depuis, sans l'attitude de plus en pius hostile des États-Unis.

Les raisons que Liverpool avait données à Rylandm’étaient pas les seules qu’eût le gouvernement. L’Angleterre était profondément engagée dans la coalition contre Napoléca ; une guerre avec les États-Unis devait l’ohliger à faire de plus grands efforts et de plus grands sacritices. Les Canadiens, qu’elle répudiait en temps de paix, pouvaient être d’un puissant secours en temps de guerre, et ce n’était pas en exposant leurs institutions et en les mettant eux-mêmes à la merci d’une population étrangère, qu’elle les rendrait bien zélés pour la défense de ses intérêts. Elle s’arrêta donc dans la voie d’oppression où elle allait s’engager, et s’empressa de donner de nouvelles instructions à ses agents, afin de ne pas aliéner tout à fait la fidélité des Canadiens.

* Il avait mandé à Craig, dès le 2 du même mois, que si les ministres n’accordaient rien, il ne retournerait au Canada que le printemps suivant afin de cacher la honte du désappointement,

+ Cette pétition était signée par Inglis, Ellice & cie, Thomas Forsyth, Jobn Auldjo, Me Tavisb, Fraser & cie, Mackenzie, Gillespie, Parker, ete,

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Ce sont ces instructions qui expliquent le changement qui se fait observer de ce moment dans la conduite de Craig.

Celui-ci convoqua les chambres pour le 10 décembre. On avait hâte de voir comment il allait parler des événements qui venaient d’avoir lieu. Son discours trompa tout le monde. Il ne dit pas un mot à ce sujet. Il déclara au contraire qu'il n’avait jamais douté de la loyauté et du zèle des différents parlements qu’il avait convoqués ; qu’il espérait trouver les mêmes principes et les mêmes dispositions dans celui-ci; qu’il le priait de croire qu’il verrait régner l’harmonie avec une vive satisfaction, et que la règle de sa conduite serait de maintenir un juste équilibre entre les droits de chaque branche de la législature.

Ce discours parut étrange après tout ce qui s'était passé. Il n’y avait pas un mot sur les dangers que le gouvernement avait courus, ni sur les mesures qu’il avait été obligé de prendre pour les éviter.

“ Nous concourrons avec empressement, répondit la chambre, à toutes les mesures qui tendront à la paix, but d'autant plus difficile à atteindre en cette province que ceux qui l’habitent ont des idées, des habitudes et des préjugés difficiles à concilier. Nous voyons a :c peine les efforts qui se font pour représenter sous le jour le plus faux, les opinions et les sentiments des habitants du pays.”

Il est difficile de dire si Craig s'attendait à une allusion aussi légère aux événements récents. Quoiqu'il en soit, il se crut obligé de justifier les violences qui avaient été commises.

Il dit que les craintes exprimées dans la réponse de l’assemblée sur l’exécution de la loi pour la conservation du gouvernement, n'étaient pas justifiées par les avis qu'il avait reçus. Il n’y avait que ceux que la loi pouvait affecter qui redoutassent le pouvoir, et leurs clameurs pouvaient avoir trompé la chambre sur leur nombre ; mais la }.i avait apaisé la crainte publique depuis qu’elle était en vigueur, parce que, tout simple et tout dépourvu de lumières qu'était le peuple, il se rassurait en voyant le gouvernement armé de l’autorité nécessaire, et prêt à l'exercer, s’il le fallait, pour écraser les artifices des factieux et combattre les intrigues de la trahison. Il ajouta qu'il avait été mal compris de la chambre ; que l'harmonie dont il parlait était

celle qui devait exister entre lui et les deux autres branches de la législature, et non celle qui devait se trouver dans la masse de la société.

Cependant M. Bedard était toujours en prison. La chambre vota une adresse au gouverneur pour le prier de le faire remettre en liberté. M. Papineau se présenta au château et eut une longue conférence avec Craig. Ce dernier, qui croyait peut-être que le prisonnier commençait à chanceler dans sa résoiution, fit part à M. Papineau de sa décision finale. ‘“ Pour aucune considération, lui dit-il, je ne consentirai à l’élargissement de M. Bedard pendant la session actuelle. Je n’hésite pas à vous faire connaître les motifs qui me font persister dans cette résolution. Je sais que les discours des membres en général ont répandu partout l’idée que la chambre d’assemblée va faire ouvrir les portes de la prison de M. Bedard ; et cette idée est si bien établie que l’on n’en a pas le moindre doute dans la province. Je crois le temps venu où la sécurité et la dignité du gouvernement commandent impérieusement d'apprendre au peuple quelles sont les véritables limites des droits des diverses parties de l'État, et que ce n’est pas à la chambre de gouverner le pays.”

Le gouverneur, qui voulait forcer M. Bedard à reconnaître l'erreur dans laquelle il était tombé, suivant lui, et à justifier à la fois par là les autres arrestations qui avaient été faites, lui avait envoyé son secrétaire, M. Foy, pour avoir une entrevue. Sur ces entrefaites, le gouverneur, apprenant que M. Bedard, curé de Charlesbourg, était en ville, l'avait mandé au château pour:.le charger de faire part à son frère des motifs de son emprisonnement, et de l’informer que s’il voulait reconnaître sa faute, on prendrait sa parole comme une garantie suffisante. Le prisonnier répondit en termes respectueux, mais positifs, qu’il ne pouvait admettre une faute dont il ne se croyait pas coupable.

Malgré le langage décidé du gouverneur, M. Papineau avait pu découvrir que M. Bedard serait rendu à la liberté après la session, et qu’il ne résulterait aucun bien de la persistance de la chambre dans les démarches qu’elle avait commencées. L'ajournement de cette affaire fut en conséquence proposé et agréé après quelques discussions.

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Le reste de la session se passa avec assez d'unanimité. La fameuse loi pour exclure les juges de la chambre fut adoptée et reçut la sanction royale. En prorogeant le parlement, le gouverneur lui dit: “ Parmi les lois auxquelles je viens de donner la sanction royale, il y en a une que j'ai vue avec satisfaction : c’est celle qui rend les juges inhabiles à siéger dans la chambre d’assemblée. Non-seulement je crois la mesure bonne en ellemême, mais je pense qu’elle renferme une renonciation complète à un principe erroné, qui m’a mis, pour le suivre, dans la nécessité de dissoudre le dernier parlement.”

Peu de temps après M. Bedard fut remis en liberté. Le gouverneur avait attendu pour prendre des mesures pour son élargissement, que tous les membres fussent rendus chez eux, afin qu’on ne pôt l’attribuer à l'intervention de la chambre. En faisant part de ce motif à son conseil, il l’avait prié de voir s’il n’était pas temps de mettre fin à la détention du prisonnier.

Cette prière était un ordre. La raison pour laquelle il ne l'avait pas fait plutôt, montre l’esprit de son administration, et est la condamnation de sa politique. Le conseil exécutif qui persiste dans un acte injuste de peur de paraître céder aux représentants du peuple dans un gouvernement constitutionnel, fait preuve d’une ignorance complète des principes de ce gouvernement.

M. Bedard élargi disait à ses électeurs du comté de Surrey : ‘“ Le passé ne doit pas nous décourager, ni diminuer notre admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement serait sujette aux mêmes inconvénients et à de bien plus grands encore : ce que celle-ci a de particulier, c’est qu’elle fournit les moyens d’y remédier. Toutes les difficultés que nous avons déjà éprouvées ne servent qu'à nous faire apercevoir les avantages de notre constitution. Ce chefd'œuvre ne peut être connu que par l’expérience. Il faut sentir une bonne fois les inconvénients qui peuvent résulter du défaut d’emploi de chacun de ses ressorts, pour être bien en état d’en sentir l'utilité. Il faut d’ailleurs acheter de si grands avantages par quelques sacrifices.”

Craig n’avait pas seulement cherché à dominer le parlement, il avait voulu aussi asservir le clergé à ses volontés. En suggérant aux ministres de suspendre la constitution, il leur avait

recommandé, comme on l’a vu, de s'emparer du patronage de l’Église, de lanomination des curés, de l'érection des paroisses, des biens des jésuites et du séminaire de Montréal. Il eut trois entrevues au château Saint-Louis avec l’évêque, M. Plessis, en 1811, et il put se convaincre que le prélat serait aussi ferme pour défendre ses droits, que la chambre d’assemblée.

Nous avons exposé les efforts qui avaient été faits en différents temps depuis la conquête, pour abattre l’Église catholique et pour implanter le protestantisme à sa place, Nous avons fait remarquer aussi que la révolution américaine avait désar. mé la persécution, qui n’avait osé faire encore que des menaces. On peut ajouter que la dispersion du clergé français par le régime de la terreur en 1793, contribua beaucoup à apaiser les préjugés de l’Angleterre contre l’Église romaine; et que le contre-coup fut assez sensible en Canada pour en ouvrir l’entrée aux prêtres français, qui en étaient exclus avant la révolution.*

Mais au commencement du siècle, le gouvernement chercha à revenir sur ses pas, ou plutôt à soumettre l’Église à la volonté du trône, afin de la détruire graduellement. Il fit connaître à l’évêque, en 1805, son intention de revendiquer auprès de la cour de Rome, le privilége accordé aux rois de France par les concordats de nommer aux cures. Il devait offrir en retour un établissement solide à l'évêque et une reconnaissance complète de son siége.

de Québec, M. Hubert, à l'évêque de Léon à Londres, assure en ce moment trois grands avantages au Canada, celui de donner retraite à d'illustres exilés, celui de se procurer de nouveaux colons et celui d’avoir de zélés ministres.

“ Les émigrés français ont éprouvé d’une manière bien consolante les effets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne doivent pas naturellement s'attendre à de puissants secours pécuniaires. Mais les deux provinces leur offrent de tuutes parts des ressources,

“ Parrapport aux ecclésiastiques, dont il paraît que le gouvernement veut bien favoriser la transmigration en ce pays, voici, monseigneur , ce que je puis avoir l'honneur de vous répondre pour le moment, Il n’y a dans toute l'étendue du diocèse de Québec qu’environ 140 prêtres. Ce nombre est évidemment trop petit pour faire face à près de 150,000 catholiques, que lon y compte.

“ Le clergé de ce diocèse secondera ma manière de penser en tout ce qui dépendra de lui, et, du côté du gouvernement, j'aperçois les intentions les plus favorables. . .”?

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Le prélat s’opposa à cette mesure, qui eût asservi l’Église du Uanada à un gouvernement protestant ; si le roi voulait imposer ce régime, il était résolu de faire d’abord des représentations avec le clergé et le peuple, puis d’avoir recours au Saint- Siége, si le premier moyen ne réussissait pas, Le changement arrivé dans le ministère fit suspendre alors la poursuite de cette affaire. M. Plessis avait eu de longues discussions avec sir Robert-Shore Milnes, le procureur-général Sewell et M. Grant.

En 1811, le gouverneur disait à M. Plessis: ‘ Vous êtes dans une situation désagréable, je désirerais qu’elle pût s’améliorer. Vons ne tenez pas le rang qu’il convient à votre place, et je ne puis vous reconnaître en votre qualité d’évêque ; mais il ne dépend que de vous d’être reconnu et autorisé dans vos fonctions extérieures par une commission du roi.” Craig soutenait que la nomination des curés était une des prérogatives royales que le roi ne céderait jamais. M. Plessis maintint que les colletions, la juridiction et l’institution canonique, ou le pouvoir donné à un prêtre de gouverner spirituellement son troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui administrer les sacrements, ne pouvaient venir que de l'Église seule ; que le roi pouvait bien investir du temporel, mais non du spirituel ; que du reste l'introduction de l’ordre de choses qu’on proposait serait capable de mettre la province en feu.

‘ Une personne, lui dit le gouverneur, qui connaît très-bien et depuis longtemps le pays, m’assure que la religion s’y perd sensiblement.”

«“ Je ne crains pas d'affirmer, répondit aussitôt l'évêque, que je connais mieux le peuple canadien. Or, d’sprès mes connaissances, je crois ce peuple très-attaché à sa religion et très-peu disnssé à souffrir qu'on y porte atteinte. Il n’y a point d’article dont il soit aussi jaloux.” ‘ Ce qu’il y a de très-certain, observa alors Craig, c’est que jusqu’à présent ce pays a été gouverné d’une manière bien opposée à l’esprit de la constitution d’Angleterre. Nous laissons faire ici quantité de choses que l’on ne souffrirait dans aucune autre partie des domaines britanniques. Le gouvernement pourrait me faire mon procès sur plusieurs articles, sur lesquels il est démontré que je ne remplis pas ses intentions. Tant que la province a été de peu de conséquence,

on a laissé subsister tout cela. Mais enfin elle prend de l’importance ; sa population, ses productions, son commerce lui donnent une considération qu’elle n'a jamais eue, Il est temps qu’elle soit mise sur le même pied que les autres parties de l’empire.... Il est de la gloire de l’empire que la prérogative royale soit exercée partout... Un curé mal choisi peut nuire beaucoup au gouvernement.”

Le gouverneur voulut ensuite prendre l’évêque par l'intérêt et pur l'ambition. ‘“ Les curés n’ont pas le droit de poursuivre pour leur dîme, et vous-même quel maigre revenu avez-vous ?” «“ Les revenus, répondit M. Plessis, sont la dernière chose qu’un ecclésiastique doive rechercher; le clergé catholique a souvent prouvé qu'il savait faire des sacrifices en ce genre. .. Quelque pauvre et précaire que soit ma situation, j'aimerais mieux qu'elle le fût encore plus, que de donner lieu à mes diocésains de dire que j’ai vendu mon épiscopat.” Sir James Craig s’obstinait. ‘“ La religion est l'œuvre de Dieu, répliqua le prélat, j'espère qu’il la soutiendra dans ce pays... Le gouvérnement a laissé mes prédécesseurs depuis la conquête diriger leur Église en toute liberté. Ils ont trouvé dans cette conduite un motif de plus de se montrer zélés pour les intérêts de l'Angleterre. J'ai suivi en cela leurs traces. Pour m'être prononcé hautement, de vive voix et par écrit, dans le même sens, je me suis mis à dos une partie de mes compatriotes. Le pouvoir est juste : s’il veut maltraiter les évêques de ce pays, j'espère qu'il ne commencera pas par moi... Les préjugés de l’Angleterre, observa-t-il encore, contre les catholiques se dissipent ; elle s’est adoucie contre les siens et ceux de l'Irlande : que de choses défendues par les statuts d'Edouard VI, d’'Elizabeth et de quelques règnes suivants, et qui se font maintenant en toute liberté! Que n’a-t-on pas dit, dans les deux chambres du parlement, en 1805, en faveur des catholiques d'Irlande, lorsqu'on y agita leur émancipation ?... Aurait-on osé parler avec cette force et cette hardiesse il y a cent ans? Quant à la suprématie spirituelle, je veux dire à la qualité de chef de l’Église, qu'il a plu au parlement d'Angleterre d'attribuer au roi, il est trèscertain qu'aucun membre de l’Église catholique ne la peut admettre.’?

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“ Nous ne reconnaissons point l'Église catholique,” dit en terminant le gouverneur, aux yeux duquel la nomination aux cures était un moyen puissant de saper la foi du peuple, et d'amener insensiblement son apostasie. Mais le siècle n’est pas propre au succès d’une pareille œuvre. Loin de chercher à implanter une foi nouvelle, les gouvernements ont assez à faire pour maintenir l’ancienne, outre qu'il y a assez d’autres germes de révolution pour les occuper.

Ce fut peu de jours après que sir James Craig partit pour l'Europe. Il était atteint depais longtemps d’une maladie mortelle. Il avait subi pour la seconde fois, peu de temps avant son départ, l’opération de la ponction. En arrivant en Angleterre, il écrivit au ministre pour s’excuser d'avoir abandonné son gouvernement sans permission. Liverpool lui répondit que l’état de sa santé l’excusait et que le prince régent approuvait hautement sa conduite en Canada.

Le peuple a donné au temps de son administration le nom de ‘“ Règne de la terreur.” Dans le discours étrange qu’il prononça en prorogeant les chambres après tout ce qui s'était passé, il approuva complétement l’assemblée sur la question des juges, et termina comme s’il avait laissé tous les partis dans l’union et la concorde, et confondus dans un même sentiment d'estime et de bienveillance, illusion d’une imagination que ne réglait aucun jugement. Sa faiblesse était de vouloir imiter un grand conquérant qui tenait alors un sceptre absolu dans une autre partie du monde. Il mourut quelques mois après son retour en Angleterre. Malgré les adresses que ses partisans lui présentèrent lors de son départ, et le spectacle de la population anglaise, qui Ôta les chevaux de sa voiture pour la tirer elle-même jusqu’au rivage. lorsqu'il alla s’embarquer, il fit des réflexions amères sur la déception et l’ingratitude des hommes, qu’il avait éprouvées en Canada, disait-il, plus que partout ailleurs. Pourtant jusqu’au dernier moinent ses partisans l’avaient poursuivi de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.

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