COMMISSION DES FRONTIÈRES
La paix d’Aix-la-Chapelle n’est q’une trève.—L’Angleterre profite de la ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses possessions en Amérique.—M. de la Galissonnière, gouverneur du Canada.—Ses plans pour empêcher les Anglais de s’étendre, adoptés par la cour.—Prétentions de ces derniers.—Droit de découverte et de possession des Français.— Politique de M. de la Galissonnière, la meilleure quant aux limites. —Emigration des Acadiens : part qu’y prend ce gouverneur.—Il ordonne de bâtir ou relever plusieurs forts dans l’Ouest ; garnison au Détroit ; fondation d’Ogdensburgh (1749).—Le marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonnière.—Projet que ce dernier propose à la cour pour peupler le Canada.— Appréciations de la politique de son prédécesseur par M. de la Jonquière ; le ministre lui enjoint de la suivre.—Le chevalier de la Corne et le major Lawrence s’avancent vers l’isthme de l’Acadie et s’y fortifient ; forts Beauséjour et Gaspareaux, Lawrence et des Mines.— Lord Albemarle, ambassadeur britannique à Paris, se plaint des empiétemens des Français (1750) ; réponse de M. de Puyzieulx.—La France se plaint à son tour des hostilités des Anglais sur mer.—Etrblissement des Acadiens dans l’ile St-Jean ; leur triste situation.—Fondation d’Halifax (1749).—Une commission est nommée pour régler la question des limites : MM. de la Gallisonnière etde Silhouette pour la France ; MM. Shirley et Mildmay pour la Grande-Bretagne.—Convention préliminaire : tout doit rester dans le Sfatu quo jusqu’au jugement définitif. —Conférences à Paris; l’Angleterre réclame toute la rive méridionale du St.-Laurent depuis le golfe jusqu’a Québec ; la France maintient que l’Acadie suivant ses anciennes limites, se borne au territoire qui est à l’est d’une ligne tirée dans la péninsule de l’entrée de la baie de Fondy au Cap Canseau.—Notes raisonnées à l’appui de ces prétentions diverses.—Les deux parties ne se cèdent rien.—Affaire de l'Ohio ; intrigues des Anglais parmi les naturels de cette contrée, et des Français dans les cinq cantons.—Traitans de la Virginie arrêtés et envoyés en France.—Les deux nations envoyent des troupes sur l’Ohir et s’y fortifient.—Le gouverneur fait défense aux Demoiselles Desauniers de faire la traite du castor au Sault-St.-Lauis ; difficulté que cela lui suscite avec les Jésuites, qui se plaignent de sa conduite à la cour, de la part qu’il prend lui et son secrétaire au commerce et de son népotisme.—Il dédaigne de se justifier.—Il tombe malade et meurt à Québec en 1752.—Son origine, sa vie, son caractère.—Le marquis de Duquesne lui succède.—Affaire de l’Ohio continuée.—Le colonel Washington marche pour attaquer le fort Duquesne.—Mort de Jumonville.—
Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la Nécessité (1754) Plan des Anglais pour l’invasion du Canada ; assemblée des gouverneurs coloniaux à Albany.—Le général Braddock est envoyé par la Grande- Bretagne en Amérique avec des troupes.—IL:e baron Dieskau débarque à Québec avec 4 bataillons [1755.]—Négociations des deux cours au sujet de l’Ohio.—Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1755; réponse du cabinet de Londres.—Nouvelles propositions des ministres français ; l’Angleterre élève ses demandes.—Prise du Lys et de l’Alcide par l’amiral Boscawen.—La France déclare la guerre à l’Angleterre.
La paix d’Aix-la-Chapelle ne fut qu’une trève ; à peine les hostilités cessèrent-elles en Amérique. Les colonies anglaises avaient suivi avec le plus vif intérêt surtout la lutte sur l'Océan, et elles avaient vu détruire avec joie les derniers débris de la flotte française dans le combat de Belle-Isle, où elle brilla d’un dernier éclat, En effet la marine de France détruite, qu’allaient devenir ses possessions d'outre-mer, ce grand, ce beau système colonial, qui lui assurait une si vaste portion du Nouveau-Monde et qui lui coûtait peut-être moins cher que les caprices des maîtresses royales.
Profitant de cette heureuse circonstance les colonies américaines voulurent reculer aussitôt leurs frontières au loin. Il se forma une société d’hommes influens de la Grande-Bretagne et
des colonies, pour occuper la vallée de l’Ohio, dans laquelle elle :
obtint en 1749 une concession de 600,000 âcres de terre. Ce n’était pas la première fois que les Anglais enviaient cette fertile et délicieuse contrée. Dès 1716, M. Spotswood, goc verneur de la Virginie, avait proposé d’ÿ acheter un territoire des Indigènes, et de former une association pour y faire la traite ; mais le cabinet de Versailles s’y étant opposé, le projet avait été abandonné. Dans le même temps les journaux de Londres annonçaient qu’il était question de porter jusqu’au fleuve St.-Laurent les établissemens que l’on devait former du côté de l’Acadie, et on ne donnait aucunes bornes à d’autres que l’on projetait du côté de la baie d'Hudson.t L’agitation qui régnait à cet égard ne faisait que confirmer les Français dans leurs appréhensions d’un grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins M. de la Galissonnière surtout partageait ces craintes. C’était un homme pa DR LR RS LR Ra El
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+ Universal History, vol. 40.
+ Mémoire, etc., par M. de Choiseul,
de mer distingué, et qui devait plus tard se rendre célèbre par sa victoire devant l’île de Minorque sur l’amiral Byng. Il était actif, éclairé, et donnait à l’étude des sciences le temps que ne demandaient point ses fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans, mais il donna dans ce court espace de temps, une forte impulsion à l’administration et de bons conscils à la cour, qui eussent peut-être conservé cette belle colonie à la France s'ils avaient été suivis. En prenant les rènes du gouvernement, il voulut connaître le sol, le climat, les productions, la population, le commerce et les ressources du pays. Il porta surtout dès la première année son attention sur la question des frontières qu’il n’était pas possible de laisser plus longtemps indécise. Il promena longtcmps ses regards sur la vaste étendue des possessions françaises, en étudia minutieusement les points forts et faibles, sonda les projets de ses voisins, et finit par se convaincre que l’isthme qui joint la péninsule acadienne au continent, à l’est, et les Apalaches à l’ouest, étaient les deux seuls boulevards de l'Amérique française ; que si l’on perdait l’un, les Anglais débordaient jusqu’au St.-Laurent et séparaient le Canada de la mer ; que si l’on abandonnait l’autre, ils se répandaient jusqu'aux grands lacs ei à la vallée du Mississipi, isolaient le Canada de ce fleuve, lui enlevaient l’alliance des Indiens et restreignaient les bornes de ce pays au pied du lac Ontario. Ce résultat était inévitable suivant lui, d’après le développement que les colonies anglaises prenaient tous les jours. Il écrivit au ministère que les établissemens des Illinois avaient d’abord été trop prisés et qu’ils ne l’'étaient plus assez; que quoiqu’ils ne produisissent rien il ne fallait pas les abandonner, parce que c’était une des barrières les mieux placées qu’on put opposer à l'ambition des Anglais pour les empêcher de pénétrer dans l’intérieur ; que le pays bien établi nous rendrait formidable du côté du Mississipi ; que si dans la guerre présente on avait eu quatre à cinq cents hommes armés chez les Illinois, non seulement on n’y aurait pas été inquiété, mais on aurait mené jusque dans le cœur des établissemens de l’ennemi ces mêmes nations qui nous insultaient si souvent ; enfin que l’on ne devait pas se flatter que le Canada et la Louisiane pussent jamais marcher de pair avec les provinces anglaises d'après la population qu’elles avaient déjà.
On a beaucuup blâmé la France de la position qu’elle ôsa prendre dans la question des frontières ; elle a même été accusée par les siens d’ambition et de vivacité. Voltaire va jusqu’à dire qu'une pareille aispute, élevée entre de simples commerçans, aurait été appaisée en deux heures par des arbitres; mais qu’entre des couronnes il suffit de l’ambition et de l’humeur d’un simple commissaire pour bouleverser vingt états, comme si la possession d’un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre empires comme la France, comme si l’avenir de ces magnifiques contrées, couvertes aujourd’hui déjà de millions d’habitans, avait à peine mérité l’attention du cabinet de Versailles. Par cela seul que la Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas être au moins sur ses gardes? Le mouvement que l’on se donnait en Angleterre et dans ses colonies, l’éclat des préparatifs que l’on faisait, et l'importance des projets qu’ils annonçaient n’étaient-ils pas de nature à exciter l’attention du Canada et de la cour? Mais ce n’est qu’en Canada qu’on paraissait avoir une inquiétude sérieuse.
Le cabinet de St.-James s’était abstenu jusqu’alors de formuler ses prétentions d’une manière précise et définie ; i! ne les avait fait connaître que par son action négative, c’est-à-dire qu’il n’avançait directement rien lui-même, mais qu’il contestait tout aux Français comme on l’a vu lorsque ceux-ci voulurent s'établir à Niagara et à la Pointe à la Chevelure, et continuer leur séjour au milieu des Abénaquis après le traité d’Utrecht. Tandis qu’il déclarait à ces Sauvages que tout le pays appartenait à la Grande- Bretagne depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu’au golfe St.-Laurent, il gardait le silence vis-à-vis de la France sur cette prétention qu’il devait cependant faire valoir plus tard.* Du côté de l’ouest son silence avait éié encore plus expressif, ou plut®t il avait reconnu la nullité de son droit en refusant de sanctionner la formation d’une compagnie de l’Ohio en 1716. Mais les choses avaient bien changé depuis. Le traité d’Utrecht lui donnait
« Il est singulier que le Conseil Privé recevait du Bureau des colonies et plantations en 1713; et par conséquent avant le traité précité, un rapport dans lequel on disait, ‘ que le Cap-Breton avait toujours fait partie €; l’Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse comprenait toute l’Acadie bornée par la rivière Ste.-Croix, le St-Laurent et la mer.” Régistres d’extraits des procès-verbaux du Board of colonies and plantations etc., déja cités dans ce vol.
HISTOIRE DU UANADA. 189
Acadie ; il annonce que cette province s’étend d’une part depuis la rivière Kénébec jusqu’à la mer, et de l’autre depuis la baie de Fondy jusqu’au St-Laurent. Il maintient que le territoire entre la rivière Kénébec et celle de Penobscot en se proiongeant en arrière jusqu’à Québec et au St.-Laurent, lui a toujours appartenu, et que les véritahles bornes de la Nouvelle-Ecosse ou de PAcadie, suivant ses anciennes limites, sont 10. une ligne droite tirée de l'embouchure de la rivière Penobscot au fleuve St.-Laurent ; 20, ce fleuve et le golfe St.-Laurent jusqu’à l’Océan au sud-ouest du Cap-Breton ; 30. l’Océan de ce point à l’embouchure du Penobscot. Il prétend même que le fleuve St.-Laurent est la borne la plus naturelle et la plus véritable entre les possessions des deux peuples.
Le pays ainsi réclamé en dehors de la péninsule acadienne avait plus de trois fois l'étendue de la Nouvelle-Ecosse elle-même, et commandait le golfe et l'embouchure du St-Laurent. C’était la porte du Canada, et la seule par où l’on pouvait y entrer de l'Océan en hiver, c’est-à-dire pendant cinq mois de l’année.
Le territoire que l’Angleterre disputait aux Français au-delà des Apalaches était encore beaucoup plus précieux pour l’avenir.
Le bassin de l’Ohio seul jusqu’à sa décharge dans le Mississipi, n’a pas moins de deux cents lieues de longueur ; mais ce n’en était là qu’une faible partie ; l’étendue réclamée n’était pas définie ; elle n’avait et ne pouvait avoir à proprement dire aucune limite, c’était an droit occulte, qui devait entraîner avec lui la possession des immenses contrées représentées sur les cartes entre les lacs Ontario, Erié, Huron et Michigan, le haut Mississipi et les Alléghanys, et qui forment maintenant les Etats de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l’Ohio, du Kentucky, de l’Indiana, de l'Illinois et les territoires qui sont de chaque côté du lac Michigan, entre les lacs Erié, Huron et le fleuve Mississipi. Le Canada se serait trouvé séparé de la Louisiane par de longues distances et complètement muti'é. Des murs de Québec et de Montréal on aurait pu voir flotter le drapeau britannique sur la rive droite du St-Laurent. De pareils eacrifices équivalaient à un abandon total de la Nouvelle-France.
En présence de ces prétentions annoncées à la possession des pays découverts par les Français, et formant partie intégrante
190 MISTOIRE DU CANADA.
des territoires occupés par eux depuis un siècle et demi, qu’avait à faire M. de la Galissonnière, sinon à maintenir les droits de sa patrie? Tous les mouvemens qu’il ordonna sur nos frontières lui auraient été dictés par la nécessité de sa situation, s’il n’avait pas été d’ailleurs convaincu lui même de leur à propos. Maisil ya plus. L'article 9 du traité d’Aix-la-Chapelle stipulait positivement que toutes choses seraient remises dans le même état qu’elles étaient avant la guerre, et la Grande-Bretagne avait envoyé deux otages à Versailles pour répondre de la remise de Louisbourg dans l’île du Cap-Breton. Or la France avait toujours occupé le pays jusqu’à l’isthme de la péninsule acadienne. L’érection du fort St.-Jean et la possession du Cap-Breton immédiatement après le traité d’Utrecht étaient des actes publics, patens, de cette occupation dont la légitimité semblait avoir été reconnue par le silence que la cour de Londres avait gardé jusqu’après le traité qui venait de mettre fin à la guerre; car ce ne fut qu’alors que le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, le colonel Mascarène, voulût forcer les habitans de la rivière St.-Jean à prèter serment de âdélité à l’Angleterre et s'approprier leur pays.*
Après ce que l’on vient de dire, M. de la Galissonnière n’ayant point de discrétion à exercer, devait prendre des mesures pour la conservation des droits de la France, et c’est ce qu'il fit. Il. envoya des troupes, et donna ses ordres pour repousser même par la force les Anglais s’ils tentaient de sortir de la péninsule et de s’étendre sur le continent ; il écrivit à M. Mascarène à la fois pour se plaindre de sa conduite à l’égard des habitans de St.-Jean, et pour l’engager à faire cesser les hostilités qui avaient continué contre les Abénaquis,quoique ceux-ci eussent mis bas les armes dès que le traité d’Aix-la-Chapelle avait été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une série de lettres assez vives que s’écrivirent le marquis de la Jonquière et M. Cornwallis, qui avaient remplacé, le premier, le comte de la Galissonnière, et le second, M. Mascarène, en 1749.
Cependant jusque là le gouvernement français était dans son droit. Mais M. de la Galissonnière avait formé un projet qu’il communiqua à la cour, et qu’il réussit à lui faire adopter, qui
* Mémoire du duc de Chciseu!. ministre de France.—Mémoire anonyme sur |°s affaires du Canada,
ne pouvait être en aucune manière justifiable. C’était d’engager les Acadiens à abandonner en masse la péninsule pour venir s’établir sur la rive septentrionale de la baie de Fondy. Son but était d’abord de couvrir la frontière du Canada de ce côté par une population dense et bien affectionnée, et ensuite de réunir toute la poy ‘lation française sous le même drapeau. L’exécution d’un semblabe dessein aurait été chose difficile en tout temps, dans létit actuel des relations entre la France et l’Angleterre, elle avait le caractère d’un acte de déloyauté, parce que c'était provoquer la désertion aux sujets d’une puissance amie ; car quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prêter le serment du test, et se donnassent pour neutres, ils n’én étaient pas moins aux yeux des signataires du traité d’Utrecht des sujets britanniques. La cour affecta à ce projet d’émigration une somme assez considérable, et les missionnaires français répandus parmi les Acadiens, blessés dans leurs sentimens religieux par la soumission à un gouvernement protestant, et dans leur amour propre national par ieur sujétion à un joug étranger, se prêtèrent volontiers aux vœux de leur ancienne patrie, en quoi ils furent trop bien secondés par les Acadiens eux-mêmes, entre lesquels et leurs vainqueurs aucune sympathie ne pouvait s'établir. Les deux plus puissans motifs qui agissent sur les hommes, la religion et la nationalité, secondaient les vues de M. de la Galissonnière. Le P. Germain à Port-Royal et l’abbé de Laloutre à Beaubassin sont ceux qui entrèrent le plus avant dans ce projet, et qui firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens à abandonner leurs terres qui formaient toute leur fortune. Lorsqu'il fallut quitter pour jamais le sol qui les avait vu naître et qui renfermait les cendres de leurs pères, lorsque l’heure vint de dire un dernier adieu aux lieux embellis par le charme des souvenirs de l’enfance, le cœur manqua à ces malheureux qui éclatèrent en sanglots; mais ils devaient accomplir leur destinée, et se soumettre, comme bientôt tous les autres Français de l’Amérique, à la grande supériorité numérique de leurs rivaux. Cette émigration commença en 1748.
Tandis que le gouverneur travaillait ainsi à élever à l’est une barrière dans l’isthme de la Péninsule pour arrêter les Anglais, il ne mettait pas moins d’activité à leur fermer l’entrée de la vallée
de l’Ohio dans l’ouest. Cette vallée comprise dans les lettres patentes de 1712, pour l’établissement de la Louisiane, avait toujours été fréquentée depuis pour passer de cAtte province en Canada. Les traitans anglais s’y montrant toujours, M. de la Galissonnière y envoya en 1948 M. Céleron de Bienville avec 300 hommes pour les expulser tout à fait, et prendre possession du pays d’une manière solennelle, Bienville planta des pôteaux et enterra des plaques de plomb aux armes de France en différens endroits de la contrée, après en avoir dressé procès-verbal en présence des tribus du pays, qui ne virent pas ces formalités sans inquiétude et sans murmure. Les plus hardies s’exprimèrent même assez librement. Bienville écrivit en même temps au gouverneur de la Pennsylvanie pour linformer de sa mission et le prier de défendre à l’avenir aux habitans de sa province d’aller commercer au-delà des Apalaches, parcequ’il avait l’expresse injonction de les arrêter et de confisquer leurs marchandises s’ils y faisaient la traite. M. de la Galissonnière était alors en correspondance active avec les gouverneurs de la Nouvelle- Ecosse, du Massachusetts et de la Nouvelle-York ; il envoyait aussi une garnison au Détroit, faisait relever le fort de la baie des Puans, démantelé par Ligneris lors de son expédition contre les Outagamis, ordonnait d’en bâtir un au milieu des Sioux, un autre en pierre à Toronto, un troisième à la Présentatior (Ogdensburgh), sur la rive droite du St.-Laurent entre Montréal et Frontenac, afin d’être plus à portée des Iroquois qu’il voulait gagner entièrement à la France. Ces Sauvages avaient envoyé à la fin de 1748 une grande députation en Canada pour protester de nouveau qu’ils n’avi..ent cédé leurs terres à personne et qu’ils voulaient conserver leur indépendance et vivre en paix avec les deux nations. La milice n’avait pas échappé non plus à l’attention du gouverneur, et dès son arrivée dans le pays, il avait envoyé le chevalier Péan pour en faire la revue paroisse par paroisse, et en lever des rôles exacts. Elie pouvait former alors en tout une force de 10 à 12,000 hommes.
C’est au milieu de ces occupations, et des efforts qu’il faisait sans cesse pour donner quelqu’espèce de solidité aux frontières, qui vit arriver à la fin du mois d’août 1749, le marquis de la Jonquière venant le remplacer en vertu de sa commission de
1746, M. de la Galissonnière lui communiqua tous les renseignemens qu’il avait pu recueillir sur les pays qui lui étaient confiés, et lui fit part de ses plans et de ses vues sur tout ce qu’il croyait nécessaire à leur sûreté et à leur conservation avec une patriotique franchise. De retour en France, il ne cessa point de s’intéresser au Canada avec le même zèle et la même vigilance. Il proposa au ministère d’y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le haut du St.-Laurent et du Mississipi. A la fa de 1750, il lui adressa un nouveau mémoire dans lequel après avoir traité de Î’utilité des colonies et des objections contre la conservation du Canada et de la Louisiane il observait que si la paix paraissait avoir assoupi la jalousie des Anglaisen Europe, cette jalousie éclattait dans toute sa force en Amérique ; que si on n’y opposait pas des barrières capables d’en arrêter les effets, l’Angleterre se mettrait en état d’envahir entièrement les colonies françaises au commencement de la première guerre; que c’était dans cette vue qu’elle voulait s’assurer de toutes les avenues du Canada ; que si le Canada ne prenait pas l’Acadie à la première guerre, cette dernière prov.nce ferait tomber Louisbourg. Il recommandait en conséquence de fortifier Québec et Montréal, et de détruire Oswégo, d’empêcher les Anglais de s’établir sur POhio, même par la force ; et déclarait que tout devait être fait pour augmenter et fortifier le Canada et la Louisiane, surtout pour établir solidement les environs du fort St.-Frédéric, les postes de Niagara, du Détroit et des Illinois ;* et que l’on devait y envoyer beaucoup de monde afin de mettre ceux qui en avaient Padministration en état de travailler en même temps aux différens établissemens proposés.
Ces plans de M. de la Galissonnière qu’on aurait exécutés avec de l'énergie, parurent très hardis à son successeur, qui attendait probablement peu de chose du gouvernement, et qui en conséquence ne crut pas devoir les suivre tous, particulièrement ceux qui avaient rapport à l’Acadie, de peur de porter ombrage à l’Angleterre, attendu que des commissaires venaient d’être nommés pour régler les différends qui existaient entre les deux nations. Sa prudence fut taxée à Paris de timidité, et l’ordre lui fut transmis
de garder les pays dont la France avait toujours été en posses-
* Documens de Paris.
sion. Le chevalier de la Corne qui commandait sur cette frontière, fut en même temps chargé de choisir un endroit en-deçà de la péninsule pour s’y fartifier et recevoir les Acadiens. Il choisit d’abord Chédiac sur le golfe St.-Laurent, et abandonna ensuite cet endroit parcequ’il était trop éloigné, et vint prendre position à Chipodi entre la baie Verte et la baie de Chignectou. M. Cornwallis, nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, prétendant que son gouvernement embrassait non-seulement la péninsule acadienne, mais encore l’isthme et la côte septentrionale de la baie de Fondy avec St.-Jean, envoya le major Lawrence au printemps de 1750 avec 400 hommes pour en déloger les Français et les Sauvages, ordonnant en mêrne temps d’intercepter les vaisseaux qui apportaien. des vivres de Québec aux Acadiens réfugiés. À l’approche de Lawrence les habitans de Beaubassin, encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes le feu à leur village et se retirèrent avec leurs femmes, leurs enfans et ce qu’ils purent emporter de leurs effets, derrière la rivière qui se jette dans la baie de Chignectou. Jamais on n’avait vu des colons montrer un pareil dévouement à leur métropole. Le chevalier de la Corne s’avança avec ses forces, et planta le drapeau français sur la rive droite de cette rivière, déclarant au major Lawrence qu’il avait ordre de lui en défendre le passage jusqu’à ce que la question des limites fût décidée. Sur cette information celui-ci se retira à Beaubassin et y éleva sur ses ruines encore ‘umantes un fort qui reçut son nom tandis qu’il en faisait commencer un second aux Mines. Les Français firent construire de leur côté le fort de Beauséjour sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la baie Verte sur le golfe St.-Laurent ; on fortifia également la rivière St.-Jean, et l’on resta ainsi en position l’arme au bras en attendant le résultat des conférences de Paris.
En ce temps là lord Albemarle était ambassadeur auprès de la cour de France. Par ordre du cabinet de Londres, il écrivit en 1750 au marquis de Puyzieulx pour se plaindre des empiétemens des Français en Acadie. Ce dernier répondit au bout de quelques jours, que Chipodi était sur le territoire du Canada comme St.-Jean ; que la France en avait toujours été en possession , et que les habitans ayant été menacés par les Anglais, M. de la Jonquière, n’ayant encore reçu aucun ordre de s4, cour,
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