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avait cru devoir envoyer des forces pour les protéger. Le 7 juillet, le même ambassadeur représenta au marquis de Puyzieulx, que les Français avaient pris possession de toute cette partie de de la Nouvelle-Ecosse qui se trouvait depuis la rivière Chignectou jusqu’à celle de St.-Jean ; qu’ils avaient brûlé Beaubassin et en avaient organisé les habitans en compagnies après leur avoir donné des armes ; que le chevalier de la Corne s’était ainsi formé un corps de 2,500 hommes y compris ses soldats ; qu’il avait fait avec le P. de Laloutre, tantôt des promesses, tantôt des menaces d’un massacre général aux habitans de l’Acadie pour les forcer d'abandonner leur pays. Il protestait ensuite que le gouverneur Cornwallis n’avait jamais fait ni eu dessein de faire d’établissement hors des limites de la péninsule, et terminait par demander que la conduite de M. de la Jonquière fut désavouée, que ses troupes se retirassent, et que les dommages causés par elles, fussent réparés. Sur ces accusations graves, l’ordre fut donné d’écrire sans délai pour demander au gouverneur canadien, des informations précises sur ce qui s'était passé. “ S'il y avait des Français, écrivit M. Rouillé, qui se fussent rendus coupables des excès qui font l’objet de ces plaintes, ils mériteraient punition et le roi en ferait un exemple.’ Aù mois de septembre un mémoire en réponse aux plaintes de l’Angleterre fut remis à lord Albemarle, dans lequel on donnait la relation des mouvemens du major Lawrence et du chevalier de la Corne avec leur entrevue, relation qui est en substance à peu près conforme à ce qu’on a rapporté plus haut. En 1751, ce fut le tour du cabinet de Versailles de se plaindre ; il représenta que les vaisseaux de guerre anglais avaient pris jusque dans le fond du golfe St.-Laurent des navires français, surtout ceux qui portaient des vivres pour les troupes qui étaient stationnées le long de la baie de Fondy ; mais la cour de Londres ne donnant aucune satisfaction, le marquis de la Jonquière usa de représailles, et fit arrêter à l’Ile-Royale trois ou quatre bâtimens anglais qui furent confisqués.
Cependant plus de 3000 habitans avaient déjà émigré de l’Acadie dans l’île St-Jean, dont l’établissement avait été abandonné depuis l’insuccès de M. de St.-Pierre, et sur la terre ferme le long de la baie de Fondy. Le manque de récolte et les casualités de la guerre laissèrent tous ces malheureux en proie à une
disetle qui régna sans discontinuation jusqu’à la cession du Canada, sans pouvoir arrèter le cours de l’émigration.. L'arrivée à Chibouctou d'environ 3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d’Halifax en 1749, semblait au contraire avoir confirn.é les Acadiens dans leur<détermination ; ils se dirigeaient partout, sur Québec, sur Madawaska, et dans tous les lieux qu’on voulait bien leur indiquer, pourvu qu’ils ne fussent pas sous la domination anglaise. Le gouvernement b’itannique, dont cette fuite extraordinaire accusait la modération et la justice, en éprouva un profond ressentiment, dont les Acadiens qui étaient restès dans la péninsule se ressentirent, et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la guerre. Tels étaient les èvéneméne insignifians en apparence, qui fournirent des prétextes pour faire reprendre les armes dans les deux mondes.
Tant de difficultés avaient induit les deux cours à nommer la commission à laquelle faisait allusion le traité d’Aix-la-Chapelle, et qui fut saisie de la question des limites. (C’est la France qui avait pris l'initiative. Le bruit des préparatifs que l’on faisait en
; Angleterre, surtout les débats qui avaient eu lieu dans le Parlement au sujet d’un plan proposé par M. Obbs touchant la traite de la baie d'Hudson, dans lequel il paraissait vouloir étendre les frontières très avant dans le Canada, avaiént éveillé ses craintes ; la cour de Versailles fit remettre par son chargé d’affaires, M. Durand, à celle de Londres, au mois de juin 1749, un mémoire dans lequel elle exposait ses droits aux territoires en dispute, et proposait de nommer des commissaires pour régler à l’amiable les limites des colonies respectives. Cette proposition fut acceptée * :aas le mois de juillet suivant, et les commissaires nommés, MM. Shirley et Mildmay de la part de l'Angleterre, et le comte de la Galissonnière et M. de Silhouette de la part de la France, s’assemblèrent à Paris. Shirley comme la Galissonnière avait été gouverneur en Amérique. Outre les limites de l’Acadie, ces commissaires avaient encore d’autres intérêts à régler concernant les îles Caraïbes, Ste.-Lurie, Dominique, St.-Vincent et Tabago, | dont les deux nations se disputaient la propriété.
Une des principales conditions de cette commission, c’est que rien ne serait innové dans les pays sur le sort desquels elle devait
* Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1749,
prononcer.* Les mouvemens du chevalier de la Corne et du major Lawrence, la construction des forts qu’ils avaient ordonnée dans l’isthme de l’Acadie, tout cela fut regardé par les deux cours comme des violations de cette condition pour lesquelles elles se demandèrent et se donnèrent réciproquement des explications, en protestant chaque fois de leur désir sincère de conserver la paix, et en s’assurant qu’elles allaient envoyer des ordres à leurs gouverneurs de ne rien entreprendre, et de faire cesser toute espèce d’hostilités.
Les commissaires exposèrent longuement les prétentions de leurs pays respectifs. La Grande-Bretagne réclamait tout le territoire situé entre le fleuve et le golfe St.-Laurent, l’Atlantique et une ligne tirée de la rivière Kénébee à ce fleuve, en suivant la parallèle du nord. La France ne lui laissait pas même la péninsule acadienne toute entière, puisqu’elle en réclamait le côté situé sur la baie de Fondy, sauf la ville de Port-Royal cédée nommément par le traité. Si l’on jette un moment les yeux sur une carte géographique, l’on verra que les prétentions des deux peuples étaient des plus opposées. Outre la Nouvelle-Ecosse actuelle, les contrées que demandait l'Angleterre forment aujourd’hui la plus grande partie de l'Etat du Maine, tout le Nouveau- Brunswick, une portion considérable du Bas-Canada, et le Cap- Breton avec les îles adjacentes. Après l’énonciation de prétentions si opposées, l’on dut conserver peu d’espoir d’un ajustement amical, et en effet aucun compromis ne paraît avoir été offert. Les deux puissances procédèrent à énumérer les titres sur lesquels elles appuyaient leurs réclamations. L’on fouilla dans l’histoire de l’Acadie et du Canada jusqu’à leur origine, l’on cita une foule de documens, l’on apporta des preuves nombreuses de part et d’autre ; chacun défendit sa cause avec adresse et habileté, mais on ne put se convaincre et chaque cabinet resta à peu près dans la position qu’il avait prise d’abord. Pendant cinq ans la commission continua ainsi ses négociations à Paris tantôt animées, tantôt languissantes ; mais il n’en résulta que trois volumes in quarto de mémoires et de pièces justificatives, pour embrouiller
* Mémoire de M. de Choiseul contenant le précis des faits avec leurs pièces justificatives pour servir de réponse aux observations envoyées par les ministres d’Angleterre, dans les cours de l’Europe.
les questions qu'elle était -hargée de régler, sans retarder un moment la guerre, lorsque ia Grande-Bretagne fut prête.
Cependant si les mouvemens qui menaçaient la paix avaient cessé du côté de l’Acadie pendant les négociations des commissaires, il n’en était pas ainsi dans la vallée de l'Ohio; et tandis que l’on croyait que la guerre, s’il y en avait une, surgirait de la question des limites de l’Acadie, elle commençait, contre les prévisions de l’Europe, par les Virginiens au milieu des forêts situées entre le Canada et la Louisiane.
M. de la Jonquière qui gouvernait la Nouvelle-France suivait, d’après les ordres de sa cour, ie plan que M. de la Galissonnière avait tracé, pour empêcher les Anglais de pénétrer :.. le territoire de l’Ohio. Mais malgré les protestations et les avertissemens, la Pennsylvanie et le Maryland continuaient de donner des passeports à leurs traitans pour aller au delà des Apalaches, où ils excitaient les Indiens contre les Français, et leur distribuaient des armes, des munitions et des présens. Trois y furent arrètés en 1750 et envoyés en France comme prisonniers. Par représailles les Anglais saisirent un pareil nombre de Français et les emmenèrent au sud des Apalaches ; ce qui fut l’occasion d’une correspondance entre le Canada et la Nouvelle-York, en 1751. Pendant ce temps là la fermentation allait croissante parmi les Sauvages de l’Ohio agités par toutes ces intrigues, et obligeait le Canada, ou du moins lui fournissait le prétexte de faire marcher des troupes de ce côté afin de les contenir.
Tandis que ces barbares étaient ainsi en proie aux inspirations haïineuses des Américains, les cinq cantons au contraire prêtaient l'oreille à celles des Français, qui s’étaient encore rapprochés d’eux en s’établissant à la Présentation ainsi que nous l’avons rapporté. L'abbé Piquet, que M. Hocquart appelle l’Apütre des Zroquois et les Anglais nomment le Jésuite de l'Ouest, jouissait d’une grande influence sur ces tribus. M. de la Joncaire, celuilà même qui avait établi le poste de Niagara, fut chargé d’aller résider au milieu d’elles. Le but des Anglais était d’engager les naturels de l’Ohio à en chasser les Français, et celui de ces derniers d’engager les Iroquois à garder la neutralité en cas de guerre, car ils ne pouvaient pas prétendre encore leur faire prendre les armes contre leurs anciens alliés.
Ainsi tout ce qui se passait en Amérique et en Europe entre les deux couronnes, laissait peu d’espérance d’une solution heureuse de lewrs difficultés. Il se publiait déjà des écrits en Angleterre dans lesquels on disait qu’il fallait s’emparer des colonies françaises avant que la France eût relevé sa marine. Dès 1751, et sur ses représentations, M. de la Jonquière recevait des munitions de guerre, une augmentation des troupes de marine, et des recrues pour remplacer les vieux soldats. Il faisait renforcer la garnison du Détroit, et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond qui commandait dans les régions des lacs, et qui mandait que partout les nations méridionales se déclaraient pour les Anglais et que tout était dans le plus grand désordre.
C’est au milieu de ces apprêts d’une guerre imminente et prochaine que M. de la Jonquière atteignait le terme de sa carrière, dont les derniers jours furent troublés par de pitoyables querelles avec les Jésuites. Ces pères faisaient toujours la traite dans leur mission du Sault-St.-Louis, sous le nom des deux demoiselles Desauniers, et envoyaient leur castur à Albany, par contrebande. Cet exemple était imité par d’autres. Le directeur de la compagnie des Indes se plaignait depuis longtemps de cette violation des lois, contraire à son privilége, sans succès. A la fin M. dela Jonduière, pressé d’intervenir, voulut le faire cesser et sur l’ordre que le roi lui transmit pour couper court au mal, il fit fermer leur comptoir du Sault-St.-Louis.
Ce gouverneur ne fut pas sans éprouver le ressentiment de l’ordre puissant qu’il venait d’offenser. On écrivit contre lui aux ministres, on l’accusa de s’être emparé du commerce des pays d’en haut, de faire tyranniser les marchands par son secrétaire, auquel il avait donné le trafic exclusif de l’eau-de-vie chez les Indiens ; de donner les meilleurs postes à ceux qui entraient en société avec lui ou avec ses favoris. Les trafiquans qui n’auraient pas osé prendre l'initiative, firent écho à ces accusations.
Tant de plaintes lui attirèrent les reproches de la cour. Dans sa réponse il affecta de garder le silence sur les accusations, tandis qu’il faisait un pompeux détail de ses services, insinuait que l'Etat lui était encore redevable, malgré les honneurs et les richesses dont il en avait été comblé, et demandait son rappel ; mais intérieurement accablé de chagrin, ses blessures se rouvri-
rent et il expira à Québec le 17 mai 1752, à l’âge de 67 ans. I! fut enterré dans l’église des Récollets à côté de MM. de Frontenac et de Vaudreuil, deux de ses prédécesseurs.
Il était né dans la terre de la Jonquière en Languedoc en 1686, d’une famille originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la guerre de la succession, avait assisté à la réduc tion des Cévennes, et à la défense de Toulon assiégé par le duc de Savoie. Il avait aussi accompagné Duguay-Trouin à Rio- Janeiro, et pris part au combat de l’amiral de Court contre l’amiral Matthews en 1744. C'était un homme de grande taille, bien fait de sa personne, d’un air imposant, d’un courage intrépide ; mais il était, dit-on, peu instruit et il ternit ses grandes actions par un défaut qu’on pardonne rarement à un fonctionnaire public, lPavarice. Il avait amassé des sommes immenses dans ses voyages ; il pouvait mépriser le commerce en Canada, et il ne le fit point, ce qui empoisonna les dernières années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de France pour les enrichir, et n'ayant pu en faire nommer un, le capitaine De Bonne de Miselle, adjudant général, il lui donna une seigneurie et lui accorda la traite exclusive du Sault-Ste.-Marie. Quoiqu'il fût riche de plusieurs millions, il se refusa pour ainsi dire le nécessaire jusqu’à sa mort. On rapporte que dans sa dernière maladie, il fit ôter des bougies qui avaient été placées près de son lit, et les fit remplacer par des chandelles de suiïf, disant ‘ qu’elles coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien.” Malgré ce défaut, la France perdit beaucoup en le perdant ; car c’était un de ses marins les plus habiles, doué de cette constance indomptable à Ja guerre d’autant plus précieuse pour elle, qu’elle luttait alors avec des forces inégales sur Océan. Le baron de Longueuil administra pour la seconde fois par intérim, la colonie jusqu’à l’arrivée du marquis Duquesne de Menneville en 1752. Ce nouveau gouverneur, recommandé au roi par M. de la Galissonnière, était capitaine de vaisseau et de la maison du fameux amiral de Louis XIV. Ses ordres portaient de suivre en tout la conduite de ses prédécesseurs, c’est-à-dire d'empêcher les Anglais de passer les Apalaches et de sortir de la péninsule acadienne, où ils avaient déjà quinze à seize cents hommes de troupes. La guerre devenait de plus en plus imminente. La milice
canadienne fut organisée et exercée ; on augmenta les fortifications de Beauséjour; on achemina des troupes sur l’Ohio, où Bigot voulait que l’on envoyât 2,000 hommes, et bâtit trois forts avec plusieurs magasins d’entrepôt, précautions nécessaires suivant lui pour assurer la possession de cette contrée. Les troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de M. Péan. Les Anglais en faisaient autant de leur côté. Les Indigènes sollicités par les deux partis ne savaient que faire ; ils étaient surpris, troublés de voir arriver de toutes parts des soldats, de l’artillerie, des munitions de toute espèce, au milieu de leurs forêts jusque-là silencieuses. Les forts de la Presqu’Isle et Machaux s’élevèrent successivement du lac Erié en gagnant l’Ohio, jusqu’à ce que M. Legardeur de St.-Pierre qui y commandait, fut notifié de se retirer par le gouverneur de la Virginie, qui acheminait de son côté des troupes sur les Apalaches. M. de Contrecœur venant remplacer St.-Pierre, s'avança sans tenir compte des avertissemens des Anglais, avec cinq ou six cents hommes, fit évacuer un petit fort élevé sur sa route par le capitaine Trent, et rendu sur les bords de Ohio, commença le fort Duquesne en 1754. En même temps l’ordre était donné à tous les commandans répandus dans ces contrées de s’assurer des Sauvages par des présens ; on plaçait des détachemens de troupes aux forts Machault et de la Presqu’Isle entre le fort Duquesne et le Détroit; on mettait des vaisseaux sur les chantiers des lacs Erié et Ontario pour le service des transports, et le gouverneur de la Louisiane informé de tout ce qui se passait, recevait instruction d’engager les Indiens de son gouvernement à joindre leurs forces à celles qui étaient sur l'Ohio. |
C’est au milieu de tous ces préparatifs que M. de Contrecœur reçut la nouvelle qu’un corps considérable de troupes anglaises marchait à lui sous le commandement du colonel Washington. 11 chargea aussitôt M. de Jumonville d’aller à sa rencontre pour lui déclarer qu’il était sur le territoire français et le sommer de se retirer. Cet officier partit avec une escorte de 30 hommes, et l’ordre de se tenir sur ses gardes de peur de surprise, tout étant en confusion dans le pays et les Indigènes ne parlant plus que de guerre ; il choisissait en conséquence ses campemens de nuit avec précaution. Le 17 mai au soir il s’était retiré dans un vallon
profond et obscur, lorsque des Sauvages qui rôdaient le découvrirent et en informèrent le colonel Washington, qui arrivait dans le voisinage avec ses troupes. À cette nouvelle celui-ci marcha toute la nuit pour le surprendre et le lendemain l’attaqua précipitamment au point du jour, sans chercher à lui faire part de sa mission. Jumonville fut tué avec neuf hommes des’ suite. Les Français prétendent que ce député fit signe qu’il était porteur d’une lettre de son commandant; que le feu cessa et que ce ne fut qu'après que l’on eût commencé la lecture de la sommation que les assaillans se remirent à tirer. Washington affirme de son côté qu’il était à la tête de la marche, et qu’aussitôt que les Français le virent, ils coururent à leurs armes sans appeler, ce qu’il aurait dû entendre s'ils l’avaient fait. Il est probable qu’il y a du vrai dans les deux versions; mais que l’attaque fut si précipitée qu’on, ne pat rien démêler. Washington n’avançait qu’en tremblant tant il avait peur d’être surpris, et il voulait tout prévenir même en courant le risque de combattre des fantômes. Ce n’est que de cette manière qu’on peut expliquer pourquoi Washington avec des forces si supérieures montra une si grande ardeur pour surprendre Jumonville au point du jour comme si c’eût été un ennemi fort à craindre? Au reste la mort de Jumonville n’amena pas la guerre, car déjà elle était résolue, mais elle la précipita. Washington continua son chemin et alla construire le fort palissadé de la Nécessité sur la rivière Monongahéla qui se jette dans l'Ohio, où il attendait de nouvelles troupes pour aller attaquer le fort Duquesne, lorsqu'il fut attaqué lui-même.
Contrecæœur en apprenant la mori tragique de Jumonville avait résolu de le venger sur le champ. Il donna 600 Canadiens et 100 Sauvages * à M. de Villiers, frère de la victime. Villiers en arrivant dans le voisinage de Washington trouva encore quelques cadavres du combat, et les Anglais au nombre de 400 rangés en bataille dans la plaine pour le recevoir. À ses premiers mouvemens ils se replièrent sous leurs retranchemens garnis de 9 pièces de canon, où il fallut les attaquer au grand jour et à découvert. Le feu fut extrémement violent de part et d’autre pendant quelque temps, mais les Canadiens combattaient avec tant d’ardeur qu’ils éteignirent celui des batteries anglaises avec leur seule
+ Documens de Paris.
mousquetterie, et après dix heures de lutte obligèrent les assiégés à capituler pour éviter un assaut. Les vainqueurs rasèrent le fort, brisèrent les canons et se retirèrent d’un côté, tandis que les Anglais sortant de la place commencèrent une retraite si précipitée de l’autre qu’ils abandonnèrent jusqu’à leur drapeau. T'els sont les humbles exploits par lesquels le fu.ur conquérant des libertés américaines commença sa carrière. La guerre parut maintenant plus inévitable que jamais, quoique l’on parlât encore de paix. La victoire de Villiers fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel la puissance française et anglaise devait subir de si terribles échecs en Amérique.
Que faisait alors la commission des frontières à Paris ? Tandis ‘ que toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en mouvement pour exécuter le plan de linvasion générale du Canada, formé et arrêté à Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient s’occuper que du soin de concourir avec ceux du roi à un plan de conciliation.’ Mais le duc de Choiseul et les autres membres du ministère français, ne pouvaient être encore les dupes de cette politique. Ils avaient remarqué la persistance des Anglais à vouloir peuetrer dans la v .ilée de l'Ohio, et c’est en conséquence de cette persistance et de l’agitation observée parini les Sauvages, qu’ils avaient eux-mêmes ordonné en 1742 et 3, d’y faire passer des forces et d’établir des forts formant chaîne du lac Erié à cette rivière, et en 1754 de rejeter le colonel Washington au-delà des Apalaches. La Grande- Bretagne ne laissait plus ses commissaires à Paris que pour conserver les apparences aux yeux de l’Europe et du gouvernement français, dont la décrépitude ne permettait guère que de faibles efforts pour résister à l’orage qui se formait. Le plus grand sujet d’anxiété pour le cabinet de Versailles, était les finances. Le trésor était vide. Déjà depuis plusieurs années il murmurait contre les frais du Canada. Lorsqu’il fallût faire les préparatifs de la guerre, il parla bien plus fort et éclata en plaintes ouvertes ; chaque vaisseau apportait des reproches amers à l’intendant, sur l'excès des dépenses ; mais peu ou point de soldats pour la défense du pays, quoique la mort de Jumonville et la capitulation de Washington fissent alors la plus grande sensation en Europe. Le peuple français exclus par la nature de son gouvernement des
affaires publiques, et qu’on berçait de l’espoir d’une longue continuation de paix, dut aussi se désabuser. Il fallait faire la guerre. L’Angleterre avait envoyé dès l’année précédente l’ordre aux gouverneurs de ses colonies, d’agir de concert pour leur commune et mutuelle défense. Ces gouverneurs s’assemblèrent au nombre de sept à Albany et signèrent un traité de paix avec les Iroquois. L’on dressa en même temps un projet d’union fédérale pour que les avis, les trésors et les forces des diverses provinces fussent employés dans une juste proportion contre l’ennemi commun. Le gouvernement général de la confédération devait être administré par un président nommé par la couronne, et par un grand conseil choisi par les diverses assemblées coloniales. Le président serait investi de l’autorité exécutive et posséderait le pouvoir législatif concurremment avec le conseil. Il devait avoir le pouvoir de faire la paix et la guerre avec les Sauvages, de lever des troupes, fortifier les villes, imposer des taxes sous l’approbation du roi, nommer les officiers civils et militaires. Mais ce projet fut rejeté par toutes les parties pour des motifs différens ; par les colonies parcequ’il donnait trop d’autorité au président, et par la couronne parcequ’il en donnait trop aux représentans du peuple. Comme on l’a dit ailleurs, les guerres avec le Canada tendaient continuellement à réunir les provinces anglaises ensemble, et à en accoutumer insensiblement les peuples à regarder le gouvernement fédéral comme le meilleur pour tous. Le projet de la convention ayant été rejeté, il fut résolu alors faute de pouvoir central, de faire la guerre avec les troupes régulières de la métropole, auxquelles les troupes coloniales serviraient d’auxiliaires; et en même temps les colons votèrent des hommes et des subsides aidés de l’Angleterre, qui fit mettre de grosses sommes à leur disposition, et leur donna pour général le colonel Braddock, qui avait servi avec distinction sous le duc de Cumberland dans les guerres d'Europe.
Les instructions de cet officier contenaient un plan complet d'opérations contre le Canada.“ Une expédition devait mettre la vallée de l’Ohio sous la puissance britannique après en avoir chassé les Français. Les forts St.-Frédéric, sur le lac Cham-
* Instructions du général Braddock du 25 mars 1754. Lettres du colonel Napier écrites par ordre du duc de Cumberland au général Braddock.
plain, Niagara, au pied du lac Erié, et Beauséjour dans l’isthme de lAcadie, devaient être attaqués l’un après l’autre ou simultanément, selon les circonstances. Les troupes régulières rassemblées en Irlande, s’embarquèrent sur une escadre commandée par Pamiral Keppel, chargé de seconder sur mer les efforts que Ê l’on allait faire sur terre. Braddock tint en arrivant une confé- pue rence en Virginie avec tous les gouvernev”s de province, où il fut arrêté qu’il marcherait lui-même avec les troupes régulières pour prendre le fort Duquesne ; que le gouverneur Shirley atta-
querait le fort Niagara avec les troupes provinciales ; qu’un autre | +4
corps, tiré des provinces du nord et commandé par le colonel L: Johnson, tomberait sur le fort St.-Frédéric, enfin que le colo- l: 4 $
nel Monckton avec les milices du Massachusetts prendrait Beau- De
séjour et Gaspareaux. (Ces arrangemens arrêtés on ne songea ‘
plus qu’à surprendre le Canada en précipitant l’invasion. Quoiqu’on eût encore écrit de Paris que les vues que l’Angleterre avait fait paraître jusque-là pour le maintien de la paix ne permissent pas même de croire qu’elle eût autorisé les mouve- é mens qui faisaient tant de bruit du côté de l’Ohio, et qu’il y eût # encore moins d'apparence qu’elle en eut ordonné de semblable sur les autres frontières, on n’était pas resté inactif en présence des préparatifs des Anglais parmi lesquels, depuis longtemps, le langage des journaux et les discours prononcés dans les chambres, faisaient assez connaître l’opinion publique, puissante alors comme in aujourd’hui sur le ministère de cette nation. Le gouvernement CHINE rassembla une flotte à Brest sous le commandement du comte AMEN ER Dubois de la Motthe, et y fit embarquer six bataillons de vieilles His 0 troupes formant 3,000 hommes,* dont deux pour Louisbourg et LE 1 quatre pour le Canada. Le baron Dieskau, maréchal de camp, 1 à qui s’était distingué sous le maréchal de Saxe, les commandait. Il avait pour colonel d'infanterie M. de Rostaing, et pour aide- ch major le chevalier de Montreuil. Le marquis de Duquesne FA demanda son rappel pour rentrer dans le service de la marine. L Son départ ne causa aucun regret, quoiqu’il eût conduit assez heureusement les affaires publiques, et pourvu avec sagesse à tous les besoins de la colonie; son caractère altier et hautain l’avait
empêché de devenir populaire, défaut encore plus sensible en fi * Correspondance officielle. k g*
Amérique qu’en Europe, attendu l’égalité plus grande des rangs. Avant de partir il avait voulu rallier à la France dans un conseil secret tenu à Montréal, les Iroquois qui cherchaient toujours à conserver leur indépendance entre les deux nations. 4 Nous avons méconnu, leur dit le gouverneur, votre sang quand nous avons appris que dans des conseils secrets en présence de sept gouverneurs, vous avez trahi la cause du roi de France en vous laissant entraîner par les mauvais avis des Anglais, pour vous défaire en leur faveur de la Belle-Rivière, malgré le temps considérable qu’il y a que la France en est en possession. Ignorezvous quelle différence il y a entre le roi de France et l'Anglais ; allez voir les forts que le roi a établis, et vous y verrez que la terre sous ses murs est encore un lieu de chasse, ne s’étant placé dans les endroits que nous fréquentons que pour vous y faciliter vos besoins, L’Anglais au contraire n’est pas plutôt en possession d’une terre que le gibier est forcé de déserter, les bois tombent devant eux, la terre se découvre et vous ne trouvez à peine chez eux de quoi vous mettre la nuit à l’abri.”
Le marquis de Duquesne avait jugé là en peu de mots la marche des deux colonisations. Son successeur fut le marquis de Vaudreuil de Cavagnac, gouverneur de la Louisiane, qui débarqua à Québec au commencement de l’été, suivi quelques jours après de l’intendant Bigot, qui venait de donner à Paris des éclaircissemens sur la situation financiaire du Canada. Ce gouverneur, troisième fils du marquis de Vaudreuil, successeur de M. de Callières au con mencement du siècle, fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par les Canadiens, qui le regardaient comme leur compatriote et qui avaient fait demander au roi de le placer à la tête de leur gouvernement. Ils accoururent au devant de lui dans l’espérance qu’il allait faire succéder à une situation incertaine ces jours fortunés que leur rappelait le gouvernement de son père.
La flotte anglaise qui portait le général Braddock et ses troupes, partie au commencement de janvier 1755 de Cork, arriva à Williamsburgh en Virginie le 20 février. L’amiral Dubois de la Motthe ne fit voile de Brest qu’à la fin d'avril, ou trois mois ‘après Braddock, avec les renforts, les munitions et le matériel de guerre destinés pour le Canada. Ici il est nécessaire de noter
les dates. Le gouvernement de Londres résolut de faire intercepter cette escadre par l’amiral Boscawen, qui fit voile de Plymouth le 27 avril.
Dans le temps même où ces mouvesnens avaient lieu, la diplomatie chercha à se ressaisir d’une affaire qui devait être évidemment décidée à coups de canon. Le 15 janvier l’ambassadeur français, M. le duc de Mirepoix, avait remis une note à la cour de Londres proposant de défendre toute hostilité entre les deux nations; que les choses, quant au territoire de l’Ohio, fussent mises dans l’état où elles étaient avant la dernière guerre ; que les prétentions respectives sur ce terrain, fussent à l’amiable déférées à la commission, et que pour dissiper toute impressinn d'inquiétude, cette cour s’expliquât sur la destination et les motifs de l’armement qui s’était fait en Irlande.
Le cabinet de Londres répondit le 22 du même mois en demandant que la possession du territoire de l’Ohio, ainsi que de tous autres, fût, au préalable, remise dans le même état où elle était avant le traité d’Utrecht, ce qui était avancer de nouvelles prétentions et reculer du traité d’Aix-la-Chapelle au traité d’Utrecht; que pour ce qui était de l’armement, la défense des droits et des possessions de l’Angleterre était le seul but de celui qui avait été envoyé en Amérique, et que ce n’était pas pour offenser quelque puissance que ce fût, ni rien faire qui pût donner atteinte à la paix générale qu’elle l’avait fait. Le duc de Mirepoix remit une réplique le 6 février, proposant que les deux rois ordonnassent aux gouverneurs respectifs de s’abstenir de toute voie de fait et de toute nouvelle entreprise ; que les choses fussent remises dans l’état où elles étaient ou devaient être avant la dernière guerre dans toute l’étendue de l'Amérique septentrionale, conformément au traité d’Aix-la-Chapelle, et que conformément à ce même traité, l'Angleterre fitinstruire la commission établie à Paris de ses prétentions, et des fondemens sur lesquels elle les appuyait. |
Dans la suite la France modifia encore ses propositions, et consentit à prendre pour règle provisionnelle l’état où se trouvaient les choses après le traité d’Utrecht, c’est-à-dire que les deux nations évacueraient tout le pays situé entre l’Ohio etles Apalaches. C’6tait revenir sur ses pas et acquiescer à la proposition du ministère
anglais du 22 janvier; elle n’avait aucun doute que ces conditions ne fussent acceptées, d’autant plus que le cabinet de Lonires venait d'assurer à M. de Mirepoix que les armemens faits en Irlande, et la flotte qui en était partie, avaient principalement pour objet de maintenir la subordination et le bon ordre dans les colonies anglaises. Mais ce cabinet, à l’aspect de la nouvelle attitude de la France, mit en avant de nouvelles prétentions comme s’il avait craint un arrangement, et le 7 mars il fit remettre un nuveau projet par lequel il aurait été stipulé, lo. Que l’on démolirait non seulement les forts situés entre les monts Apalaches et l’Ohio, mais que l’on détruirait encore tous les établissemens situés entre l’Ohio et la rivière Ouabache ou de St.- Jérome; 20. Que l’on raserait aussi le fort de Niagara et le fort St.-Frédéric sur le lac Champlain ; et qu’à l’égard des lacs Ontario, Erié et Champlain, ils n’appartiendraient à personne, mais seraient également fréquentés par les sujets de l’une et l’autre couronne, qui y pourraient librement commercer ; 30. Que l’on accorderait définitivement à l'Angleterre, outre la partie contentieuse de la presqu'île au nord de l’Acadie, un espace de vingt lieues du sud au nord, dans tout le pays qui s’étend depuis la rivière de Pentagoët jusqu’au golfe St.-Laurent; 40. Enfin, que toute la rive méridionale du fleuve St.-Laurent serait déclarée n’appartenir à personne et demeurerait inhabitée.
A ces conditions, l’Angleterre voulait bien confier aux Commissaires des deux nations la décision du surplus de ses prétentions. C’était une véritable déclaration de guerre, car la cour de Versailles ne pouvait accepter des conditions qui équivalaient à la perte du Canada, et qui l’auraient déshonorée aux yeux du monde entier. Aussi les accueillit-elle par un refus absolu.* Les négociations se prolongèrent cependant, nourries par de nouvelles propositions, jusqu’au mois de juillet, chaque partie protestant qu’elle agissait avec candeur et confiance, et les ministres
* Le ministre écrivit alors au gouverneur du Canada : ‘ Quniqu’il en soit, Sa Majesté est très résolue de soutenir ses droits et ses possessions contre des prétentions si excessives et si injustes ; et quelque soit son amour pour la paix, elle ne fera pour la conserver que les sacrifices qui pourront se concilier avec la dignité de la couronne et la protection qu’elle doit à ses sujets” [Documens de Paris]. La cour était de bonne foi dans ces paroles.
de la Grande-Bretagne, sur l’inquiétude causée par la destination de la flotte de l’amiral Boscawen, assurant à ceux de France que certainement les Anglais ne commenceraient pas. Le duc de New-Castle, le comte de Granville et le chevalier Robinson dirent positivement à l’ambassadeur français qu'il était faux que cet amiral eût ‘es ordres offensifs. Le gouverneur du Canada, qui s’était embarqué sur un des vaisseaux de l’escadre de M. de la Motthe, avait de son côté ordre du roi de n’en venir à une guerre ouverte que quand les Anglais auraient effectivement commis des hostilités caractérisées.*
Cependant l’amiral Boscawen, parti le 27 vril d’ Angleterre, arrivait sur les bancs de Terreneuve avec ses onze va'sseaux à peu près dans le même : 1ps que la flotte française de M. de la Motthe, sans pouvoir la rencontrer ; mais quelques-uns des vaisseaux de cette flotte s’en étant séparés depuis plusieurs jours, tombèrent au milieu de l’escadre anglaise, qui enleva le Lys et l’Alcide, sur lesquels se trouvaient plusieurs officiers du génie, et huit compagnies de troupes formant partie des 3,000 hommes envoyés en Amérique. M. de Choiseul rapporte que M. Hocquart qui coinmandait l’Alcide, se trouvant à portée de la voix du Dunkerque de 60 canons, fit crier en Anglais: Sommes-nous en paix ou en guerre ? On lui répondit nous n’entendons point ; on répéta la même question en Français, mème réponse. M. Hocquart la fit lui-même ; le capitaine anglais répondit par deux fois a paix, la paix. D’autres questions s’échangeaient encore lorsque le Dunkerque lâcha sa bordée à demi-portée de pistolet tous ses canons étant chargés à deux boulets et à mitrailles. Bientôt l’Alcide et le Lys furent cernés par les vaisseaux de Boscawen et forcés de se rendre après avoir perdu beaucoup de monde, et entre autres officiers, le colonel de Rostaing. La guerre, dit M. Haliburton, quoique pas formellement déclarée, fut réellement commencée par cetévénement ; mais en n’observant pas les formalités ordinaires, l’Angleterre fut accusée de fraude et de piraterie par les puissances neutres. Immédiatement après, trois cents bâtimens marchands, parcourant les mers sur la foi des traités, furent enlevés comme l’eussent été par des forbans des navires sans défense. Cette perte fut immense pour la France,
* Documens de Paris,
qui, forcée à une guerre maritime, se vit ainsi privée de l’expérience irréparable de cinq à six mille matelots.
La nouvelle de la prise du Lys et de l'Alcide arriva à Londres le 15 juillet. Le duc de Mirepoix eut immédiatement une entrevue avec les ministres anglais, qui attribuèrent ces hostilités à un mal-entendu, et qui lui dirent que cet événement ne devait point rompre la négociation. La France, accoutumée à compter avec l’Europe, se voyait ainsi par la faiblesse de son gouvernement, traitée comme une nation du second ou du troisième ordre. La cour de Versailles, ne pouvant plus se faire illusion, rappela son ambassadeur et la guerre fut déclarée à la Grande-Bretagne.
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