‹ Histoire du Canada [microforme] (volume 5)Chapitre 30 sur 56 · HISTOIRE LU CANADA · texte numérisé non relu

HISTOIRE LU CANADA

de la marche ; mais il avait affaire à un homme de tête et d’un sang-froid qu’il était fort difficile de troubler. Il rangea ses troupes en bataille en avant des buttes à Neveu, sa droite au côteau Ste.- Geneviève et sa gauche à la falaise qui borde le St-Laurent, sa ligne occupant un petit quart de lieu de développement. Quatre régimens, sous les ordres du colonel Burton, formaient la droite à cheval sur le chemin de Ste.-Foy ; quatre autres avec les montagnards écossais, sous les ordres du colonel Fraser, formaient la gauche à cheval sur le chemin de St.-Louis. Deux bataillons étaient placés en réserve. Outre ces deux bataillons le flanc droit de l’armée était couvert par un corps d'infanterie légère sous les ordres du major Dalling; et le flanc gauche par la compagnie des rangers du capitaine Huzzen et cent volontaires conduits par le capitaine Macdonald. Le général Murray donna ensuite l'ordre de marcher en avant.

L’avant-garde française composée de dix compagnies de grenadiers s’étaient mise en bataille, une partie sur la droite dans une redoute élevée par les Anglais l’année précédente au levant de la côte du Foulon, une partie sur la gauche dans le moulin de Dumont, la maison, la tannerie et les autres bâtimens qui lenvironnaient, sur le chemin de Ste.-Foy. Le reste de l’armée apprenant ce qui se passait avait précipité le pas en se resserrant en avançant, et les trois brigades de la droite étaient déjà formées lorsque les Anglais commencèrent l’attaque avec une grande vivacité, la mitraille de leur nombreuse artillerie poussée rapidement en avant faisant de terribles ravages dans les rangs des Français, qui n’avaient encore que leurs petites armes pour y répondre.

Le général Murray sentant l’importance de s’emparer du moulin de Dumont qui couvrait l'issue par laquelle les Français venant par la chaussée de Ste.-Foy, entraient sur le champ de bataille, le fit attaquer par des forces supérieures. IL espérait qu’en écrasant les cinq compagnies de grenadiers quile défendaient, il pourrait tomber ensuite au milieu des troupes en marche, les refouler devant lui et couper l’aile droite engagée sur le chemin de St.-Louis.

Levis prévenant son dessein, fit retirer sa droite à l’entrée du bois qui était derrière elle, et abandonner le moulin de Dumont

par les grenadiers, qui se replièrent afin d’abréger la distance à parcourir par les brigades arrivantes. C’est dans ce moment que le chef de brigade Bourlamarque fut grièvement blessé par un coup de canon qui tua son cheval sous lui. Les troupes restées sans recevoir d'ordre, voyant les grenadiers engagés dans un combat furieux et inégal, prirent d’elles-mêmes le parti d’aller les soutenir et se mirent en ligne au moment où l’ennemi portait sur ce point une grande partie de ses forces et presque toute son artillerie ; les canons et les obusiers chargés à boulet et à mitraille, labouraient l’espace qu’occupait cette aile qui s’ébranla sous le feu le plus meurtrier. Les grenadiers remarchèrent en avant, reprirent le moulin après une lutte opiniâtre et s’y maintinrent. Ces braves soldats, commandés par le capitaine d’Aiïguebelles, périrent presque tous dans cette journée.

Pendant que ces événemens se passaient à la gauche, le généde Levis faisait reprendre par les troupes de [a droite la redoute qu’elles avaient abandonnée pour se replier. Les Canadiens de la brigade de la Reine qui occupaient cette redoute et le petit bois de pins sur le bord du cap, reprirent leur terrain et chargèrent bientôt à leur tour, appuyés par M. de St.-Luc et quelques Sauvages. Le combat devint alors non moins violent dans cette partie de la ligne qu’à la gauche. Toutes les troupes étaient arrivées, et le feu était des plus vifs des deux côtés. L’on voyait les milices charger leurs armes couchées, se relever après les décharges de lartillerie ennemie et se précipiter en avant pour fusiller les canonniers sur leurs pièces. Celles de Montréal combattaient avec un courage admirable, surtout le bataillon commandé par le brave colonel Rhéaume, qui fut tué. M. de Repentigny qui commandait cette brigade placée dans le centre de la ligne française, repoussa plusieurs charges et ralentit par sa fermeté et Ja vivacité de son feu la poursuite des ennemis contre les grenadiers de la gauche, et ensuite, en les couvrant, leur facilita les moyens de remarcher en avant ; enfin, cette brigade fut la seule qui maintint toujours son terrein pendant cette lutte acharnée.

Cependant l’attaque qui avait mis les Anglais momentanément en possession des positions occupées par l’avant-garde des Français au commencement de la bataille, avait été repoussée, et ceux-ci avaient partout regagné leur terrain. Ainsi le mouve-

ment offensif du général Murray par le chemin de Ste.-Foy se trouvait échoué, et cet échec allait permettre aux Français d’attaquer à leur tour.

Le général de Levis ayant observé que les Anglais avaient affaibli leur gauche pour porter de plus grandes forces sur leur droite, résolut sur-le-champ d'en profiter. Il alla ordonner à ses troupes de l’aborder à la bayonnette, et de tâcher de la rejeter du chemin St.-Louis sur celui de Ste.-Foy, afin de culbuter en la prenant en flanc toute l’armée anglaise en bas du côteau Ste.-Geneviève et de lui couper la retraite sur la ville. Le colonel Poularier, marcha en avant à la tête de la brigade Royal-Roussillon, aborda les Anglais et les traversant de part en part, les mit complètement en fuite. Dans le même temps leurs troupes légères étaient mises en déroute, et les fuyards se jetant en avant et en arrière de leur centre, interrompaient son feu. Levis profita de ce désordre pour faire charger sa gauche, qui enfonça à son tour la droite de l'ennemi, la poussa de front devant elle, etla mit dans une déroute complète.

Alors l’on se mit partout à la poursuite; mais le peu de distance qu’il y avait à aller à la ville, et la fuite précipitée des Anglais ne permirent point de les rejeter sur la rivière St.- Charles. Le général de Levis aurait pu exécuter son dessein malgré cela, peut-être, sans un ordre mal rendu par un officier qu’il chargea d’aller dire à la brigade de la Reine de soutenir la charge de celle de Royal-Roussillon à la droite, et qui, au lieu de lui faire faire ce mouvement, la fit placer derrière l’aile gauche. Sans cette erreur les ennemis auraient été enveloppés, et on leur aurait vraisemblablement coupé la retraite sur la ville.

Quoiqu'il en soit, ils laissèrent entre les mains des vainqueurs toute leur artillerie, leurs munitions, les outils qu’ils avaient apportés pour se retrancher et une partie de leurs blessés. Leurs pertes étaient considérables ; près du quart de leurs soldats avait été tué ou mis hors de combat. Si les Français moins fatigués, eussent pu, en les poursuivant toujours avec vigueur, attaquer la ville avant de lui donner le temps de se reconnaître, elle serait probablement retombée sous la domination de ses anciens maîtres (Kaox) ; car telle était la confusion qu’ils oublièrent de garnir les remparts, que les sentinelles abandonnèrent leurs postes, que les

fuyards allaient se réfugier jusque dans la basse-ville, et que les portes même restèrent quelque temps ouvertes. Mais il était impossible d’exiger plus des vainqueurs qu’ils n’avaient fait. Ils n’avaient pu opposer sur le champ de bataille aux 22 bouches à feu de l’ennemi que les trois petites pièces de canon qu’ils avaient fait passer avec peine sur les marais de la Suède. Ils avaient fait aussi de grandes pertes, ayant été obligés de se former sous le feu et de rester longtemps dans l’inaction. Jlscomptaient cent quatre officiers tués ou blessés, dont près de moitié Canadiens, parmi lesquels se trouvaient un chef de brigade, six commandans de bataillon et le commandant des Sauvages, chiffre qui aurait dépassé les proportions ordinaires, surtout parmi les réguliers, comparativement aux simples soldats, si les compagnies, quoique réduites à une trentaine d’hommes, n’avaient toujours conservé le même nombre d’oficiers.

Les deux armées étaient à peu près d’égale force sur le champ de bataille en conséquence des détachemens que Levis avait du laisser pour la garde de lartillerie, des bateaux et du pont de la rivière Jacques Cartier, position importante sur la ligne de retraite en cas d'échec.

Les Sauvages qui, sauf quelques-uns, n’avaient pris comme la cavalerie aucune part à l’action, et s’étaient tenus dans le bois en arrière, se répandirent sur le champ de bataille pendant que les Français étaient à la poursuite des fuyards, et assommèrent quantité de blessés anglais, dont l’on trouva ensuite les chevelures étendues sur les buissons voisins. Aussitôt que le général de Levis fut informé de ces massacres, il prit les mesurss les plus vigoureuses pour les faire cesser. Trois mille hommes avaient été atteints par le feu dans un espace comparativement resserré. L'eau et la neige qui couvraient encore le sol par endroit étaient rougies de sang qué la terre gelée ne pouvait boire, et ces malheureux nageaient dans des mares livides où l’on s’enfonçait jusqu’à mi-jambe.

Le trnsport des blessés prit beaucoup de temps et 1cheve de peindre :« drame de cette journée. Les blessés français furent portés à l’hôpital-général, à une assez grande distance par les détours qu’il fallait faire pour s’y rendre. ‘Il faudrait une autre plume que la mienne, écrivait une religieuse de cet hôpital à une

communauté en France, pour peindre 1. horreurs que nous eumes à voir et à entendre pendant vingt-quatre heures que dura leur transport, les cris des mourans et la douleur des intéressés. Il faut dans ces momens une force au-dessus de la nature pour pouvoir se soutenir sans mourir.

“ Après avoir dressé plus de cinq cents lits que nous avions eus des magasins du roi, il restait encore autant de ces pauvres malheureux à placer. Nos granges et nos étables en étaient remplies. ... Nous avions dans nos infirmeries soixante-etdouze officiers dont trente-trois moururent. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroit d’affiction, le linge nous n.anqua ; nous fûmes obligées de donner nos draps et nos chemises , « . «

‘ Il n’en était pas de cette bataille comme de la première ; nous ne pouvions espérer de secours des hospitalières de Québec, ...les Anglais s’étant emparés de leur maison ainsi que de celles des Ursulines et des particuliers pour loger leurs blessés qui étaient encore en plus grand nombre due les nôtres. 11 nous vint encore une vingtaine d'officiers des leurs qu’ils n’eurent pas le temps d’enlever, et dont il fallut aussi se charger . . .

Après l’action qui avait duré trois heures, les Français occupèrent les buttes à Neveu, et établirent leur camp dans ces mêmes plaines où ils venaient de venger si glorieusement leur défaite de Pannée dernière.

Dès le lendemain les travaux du siège furent commencés. Il fut décidé de couronner, par une parallèle, les hauteurs en face des trois bastions supérieurs de la ville, et d’y élever des batteries en attendant l’arrivée de la grosse artillerie et de la poudre que Von avait fait demander en France. M. Dupont-Leroy, ingénieur en chef, fut chargé de la direction du siége. Quâtre batteries furent successivement établies sur ces buttes, outre une cinquième qu’on plaça sur la rive gauche de la rivière St.-Charles pour prendre le rempart à revers. Les quatre premières coûtèrent beaucoup de travail, parce que cheminant sur le roc vif, il fallait apporter la terre d’une grande distance dans des sacs pour former leurs épaulemens ainsi que ceux des parallèles. Ce ne fut que le 11 mai qu’elles purent ouvrir leur feu; mais l’éloignement et la faiblesse des pièces laissaient peu d’espoir de faire

brèche si le revêtement du rempart avait quelque solidité. D’ailleurs le feu de la place était bien supérieur.

En se renfermant dans Québec, le général Murray résolut d’opposer la plus vigoureuse résistance jusqu’à l’arrivée de la flotte anglaise, vers laquelle il expédia en toute hâte un vaisseau pour informer de l’arrivée des Français. 11 adressa ces paroles à ses troupes: ‘ Si la journée du 28 avril a été malheureuse pour les armes britanniques, les affaires ne sont pas assez désespérées pour ôter tout espoir. Je connais par expérience la bravoure des soldats que je commande, et je suis convaincu qu’ils feront tous leurs efforts pour regagner ce qu’ils ont perdu. Une flotte est attendue et des renforts nous arrivent. J’invite les officiers et les soldats à supporter leurs fatigues avec patience, et je les supplie de s’exposer de bon cœur à tous les périls; c’est un devoir qu’ils doivent à leur roi, à leur pays, et qu’ils se doivent aussi à eux-mêmes.”

Il fit ensuite continuer sans relâche les travaux pour augmenter les fortifications de la ville du côté de la campagne ; il fit ouvrir de nouvelles embrasures dans les remparts derrière lesquels campa son armée, fit renforcer le parapet qui les couvrait par un remblai de fascines et de terre, et y établit près de 140 pièces de canon, la plupart d’un gros calibre, qu’il prit des batteries du côté du port devenues inutiles, Les projectiles de cette ligne de feu formidable labouraient partout les environs du camp français jusqu’à deux milles de distance. Les assiégeans n’avaient pour y répondre que 15 bouches à feu, avec lesquelles ils avaient dû com ncer le siége et qui ne furent en état de tirer, comme on l’a dit, que le 11 mai. La plus grande partie de ces pièces, d’un très petit calibre, fut hors de service en très peu de temps, et bientôt le manque de munitions obligea de ne tirer que 20 coups par pièce dans les 24 heures. Tout ce que les Français pouvaient faire, c'était de garder leurs lignes en attendant les secours d'Europe. Mais le délai qui s’écoulait faisait craindre chaque jour davantage pour leur sûreté. De leur côté les assiégés, malgré leurs remparts et leur nombreuse artillerie, n’attendaient de salut que de l’arrivée de leur flotte avant celle de leurs adversaires. Ainsi de part et d’autre la croyance générale était que la ville resterait au premier drapeau qui paraîtrait dans le port.

Les circonstances étaient telles pour nous, dit Knox, que si la flotte française fût entrée la première dans le fleuve la place serait retombée au pouvoir de ses anciens maîtres. Aussi tout le monde, assiégés et assiégeans, tournait-il avec la plus grande anxiété les yeux vers le bas du fleuve, d’où chacun espérait voir venir son salut. La puissance sur terre dans cette contrée lointaine se trouvant ainsi en équilibre, celui qui possédait le sceptre des mers devait, en le déposant dans le plateau, faire pencher la balance de son côté, et les vastes contrées de la Nouvelle-France devenaient son glorieux partage.

Le 9 mai une frégate entra dans le port. Telles étaient les espérances et les craintes des troupes que “ nous restâmes, dit écrivain que nous venons de citer, quelque temps en suspens, n’ayant pas assez d’yeux pour la regarder; mais nous fûmes bientôt convaincus qu’elle était anglaise quoiqu'il y eût des gens parmi nous qui, ayant leurs motifs pour paraître sages, cherchaient à tempérer notre joie en soutenant obstinément le contraire jusqu’à ce que le vaisseau ayant salué la place de 21 coups de canon et mis son canot à l’eau, tous les doutes disparurent. L’on ne peut exprimer l’allégresse qui transporta alors la garnison. Officiers et soldats montèrent sur les remparts faisant face aux Français, et poussèrent pendant plus d’une heure des houras continuels, en élevant leurs chapeaux en l'air. La ville, le camp ennemi, le port et les campagnes voisines à plusieurs lieues de distance, retentirent de nos cris et du roulement de nos canons ; car le soldat, dans le délire de sa joie, ne se lassa point de tirer pendant un temps considérable ; enfin, il est impossible de se faire une idée de notre allégresse si l’on n’a pas soufferi les extrémités d’un siége, et si l’on ne s’est pas vu avec de braves amis et de braves compatriotes voué à une mort cruelle.” Si la joie était sans borne parmi les assiégés, l’événement qui la causait devait diminuer dans la même proportion les espérances des assiégeans. Cependant la frégate qui venait d'arriver pouvait être un vaisseau isolé, et ils ne voulurent pas encore perdre courage. Ce ne fut que deux jours après que leurs batteries ouvrirent leur feu contre la ville. Le 15, deux autres vaisseaux anglais entrèrent dans le port. Alors le général de Levis dut se préparer pour le pire et se décider à lever le siège de peur d’être

coupé dans sa ligne de retraite et de perdre ses magasins, car les ennemis se trouvaient mainterant plus forts sur le fleuve que les Français, qui n’avaient pour vaisseaux de haut bord que deux frégates dépourvues d'artillerie et d'équipage, lesquelles furent prises ou forcées de s’échouer. M. de Vauquelin, qui les commandait tomba les armes à la main et couvert d’honorables blessures au pouvoir de l’ennemi après une lutte de deux heures soutenue vis-à-vis de la Pointe-aux-Trembles, contre plusieurs frégates. Presque tous ses officiers furent tués ou blessés ainsi qu’une grande partie du faible équipage de l’Atalante, à bord de laquelle il avait arboré son pavillon, qu’il ne voulut point amene.

L’armée assiégearte décampa dans la nuit du 16 au 17 mai, après avoir jeté en bas de la falaise du Foulon une partie de l’artillerie de siége qu’elle ne pouvait emporter. ÆElle ne fut point poursuivie dans sa retraite. Ainsi finit cette courte mais audacieuse campagne, qui, proportionnellement au nombre des combattans, avait coûté tant de sang et tant de travaux, et qui avait achevé d’épuiser les magasins de l’armée. L’on peut dire que de ce moment la cause française fut définitivement perdue ; perdue non par le défaut de résolution et de persévérance comme le prouvaient la longueur et les victoires de cette guerre, mais par l’abandon absolu de la métropole.

Le général de Levis ne pouvant plus, faute de vivres, tenir ses troupes réunies, les dispersa dans les campagnes pour leur subsistance. Il laissa 1,500 hommes de la Pointe-aux-Trembles à Jacques Cartier, sous les ordres de M. Dumas, pour observer la garnison de Québec. Telle était la situation du Canada du côté de la mer à la fin de juin.

À l’autre extrémité rien d’important ne s’était encore passé. Dès le commencement d’avril, M. de Bougainville était allé à l’île aux Noix prendre le commandement de la frontière du lac Champlain ; et le capitaine Pouchot, fait prisonnier à Niagara et qui venait d’être échangé, avait remplacé au fort de Levis M. Desandrouins appelé à prendre part comme officier du génie à l’expédition de Québec. Le fort de Levis était bâti dans une île un peu au-dessous de la Présentation, à la tête des rapides du St. Laurent. Après la levée du siége de Québec, 500 hommes furent envoyés sur la frontière du lac Champlain, et un pareil

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nombre à la tête des rapides du St.-Laurent aux ordres du chevalier de la Corne. A cette époque, les forces qui gardaient le territoire qui restait encore aux Français, étaient réparties comme suit: 8 à 900 hommes défendaient la tête des rapides du St.- Laurent au-dessus de Montréal ; 1,200 hommes la frontière du lac Champlain, et 1,500 surveillaient la garnison de Québec. Le reste des Canadiens, tout étant désormais perdu, avait repris tristement le chemin de leurs foyers pour y disputer avec le soldat mourant de faim quelques lambeaux de nourriture. Décimés, ruinés par cette longue guerre, ils venaient de perdre leur dernière espérance en apprenant que non seulement il ne leur arriverait aucun secours de France, mais que le trésor du royaume était incapable pour le moment de payer les avances qu’ils avaient faites au gouvernement, et qu’en conséquence on était forcé de suspendre le paiement des lettres de change tirées par le Canada. Le gouverneur et l’intendant les informèrent de cette résolution par une circulaire, où ils les assuraient que les lettres de change tirées en 57 et 58 seraient payées trois mois après la paix avec intérêt, celles tirées en 59 dans les dixhuit mois, et que les billets de caisse ou ordonnances seraient acquittés aussitôt que les circonstances le permettraient. Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour ces malheureux, à qui l’on devait plus de 40,000,000 de francs ; il y en avait à peine un qui n’était pas créancier de l’état. “ Le papier qui nous reste, écrivit M. de Levis au ministre, est entièremeut décrédité, et tous les habitans sont dans le désespoir. J/s ont tout sacrifié pour la conservation du Canada. Ils se trouvent actuellement ruinés, sans ressources ; nous ne négligeons rien pour rétablir la confiance.” C’est dans cette lettre que le général français informait le ministre qu’il était hors d’état de tenir la campagne, que vivres et munitions, tout manquait, que les bataillons réguliers n’ayant plus assez d'officiers et de vieux soldats, ne composaient plus qu'environ 3,100 comlattans, y compris les 900 soldats de la colonie.

Le général de Levis alla inspecter lui-même la frontière du lac Champlain qu’il fit renforcer d’un nouveau bataillon, et parcourut le pays en profitant de la confiance que lui témoignaient les habitans pour ranimer leur zèle et leur courage, calmer leurs alarmes

sur le papier du gouvernement, et pour les engager à fournir des vivres. Il n’y avait plus de poudre que pour un combat, et les Anglais étaient en campagne avec trois armées nombreuses marchant sur Montréal, l’une venant de Québec, la seconde du lac Champlain et la troisième d’Oswégo au pied du lac Ontario.

La première qui s'était mise en mouvement était celle du général Murray. L'arrivée des trois vaisseaux anglais pendant que les Français faisaient le siége de leur capitale perdue, fut suivie le 18 mai de celle de la flotte de lord Colville, qui porta les forces navales anglaises devant cette ville à six vaisseaux de ligne et huit frégates ou sloops de guerre ; mais les renforts de soldats attendus ne parurent que dans le mois de juillet sous les ordres de lord Rollo. Le 14 de ce mois le général Murray, laissant des forces considérables à Québec, s’embarqua avec une partie de ses troupes sur une escadrille de trente-deux voiles, deux à trois cents berges et neuf batteries flottantes, pour remonter le St-Laurent. Il laissa derrière lui le fort Jacques Cartier, que défendait le marquis d’Albergotti avec 200 hommes, et qui se rendit dans le mois de septembre au colonel Fraser, venu pour l’attaquer avec 1000 hommes. À Sorel, Murray fut rejoint par lord Rollo et deux régimens. Dans les derniers jours d’août il n’était encore rendu qu'à Varennes, où, plus circonspect que jamais depuis ia journée du 28 avril, il résolut d'attendre l’arrivée du général Amherst et du chef de brigade Haviland. Il avait été informé que le général de Levis avait réuni les détachemens qui s'étaient repliés depuis Jacques-Cartier pour ne pas être débordé, et qu’il épiait l’occasion d’attaquer les Anglais séparément sil pouvait le faire avec avantage. En remontant le St-Laurent, Murray escarmouchant ça et là avait reçu la soumission de quelques paroisses, et en avait brûlé d’autres comme Sorel, où il y avait un petit camp retranché qu’il n’avait pas jugé à propos d'attaquer. À Varennes, il fit publier qu’il brûlerait les villages qui ne rendraient pas les armes, et que les Canadiens qui étaient entrés dans les bataillons réguliers subiraient le sort des troupes françaises et seraient transportés en France. Les armées du général Ambherst et du brigadier Haviland approchaient alors de Montréal. Cette menace eut l’effet désiré, et 400 hommes de la seule paroisse de Boucherville vinrent prêter le serment de

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fidélité. De toutes parts les milices voyant tout perdu déposaient les armes, et les réguliers, laissés sans pain, réduits au désespoir, désertaient en grand nombre. Le 7 septembre l’armée d’Haviland parut, ce qui fut le signal pour le peu d’Indiens qui tenaient encore pour les Français de les abandonner tout-à-fait,

Haviland était parti le 11 août du fort St.-Frédéric, sur le lac Champlain, avec 3,500 hommes. Le colonel Bougainville s’était retiré devant lui, abandonnant successivement l’île aux Noix, St.-Jean, et les autres petits postes, de m'nière que l’ennemi atteignit Longueuil sans coup férir et put aonner la main aux troupes du général Murray.

La principale armée était celle d'Amherst. Ce général arriva de Schenectady à Oswégo le 9 juillet, avec une partie de ses forces, et fut rejoint bientôt après par son arrière-garde aux ordres du chef de brigade Gage. (Cette armée, consistant en 11,000 hommes dont 700 Indiens, s'embarqua du 7 au 10 août pour descendre le St.-Laurent ; elle arriva devant le fort de Levis, qu’elle investit complètement le 20. Le commandant Pouchot abandonné des Sauvages, ne restait plus qu'avec 200 hommes, le gros des Français de ce côté étant aux Cèdres sous les ordres du chevalier de la Corne ; il soutint néanmoins un siége de six jours ; et ce n’est qu’après avoir repoussé un assaut, vu ses retranchemens détruits, ses batteries ruinées, tous ses officiers et le tiers de la garnison tués ou blessés, qu’il voulut bien se rendre, ayant eu l’honneur d’arrêter avec 200 hommes une armée de 11,000 pendant 12 jours.

Le général Amherst se remit en route le 31 août. La descente des rapides était une opération dangéreuse, mais cette voie avait été choisie pour couper toute issue aux Français, qui avaient parlé de retraiter, s’ils étaient forcés, de Montréal au Détroit et du Détroit à la Louisiane. Il perdit dans les rapides des Cèdres 64 berges et 88 hommes, et parvint, le chevalier de la Corne reculant toujours devant luï, sans autre accident le 6 septembre à la Chine, où il débarqua à quatre liéués de Montréal, dont il investit le côté du couchant le soir même. Il avait reçu én descendant la soumission des populations qui se trouvaient sus son passage. Les deux autres armées qui l’attendaient, investirent la ville du côté opposé le 8, et formèrent réunies à [a

première plus de 17,000 hommes munis d’une artillerie formidable,

Montréal, bâti sur le côté sud de l’île de ce nom, entre une montagne et le St.-Laurent, était entourré d’un simple mur de deux à trois pieds d’épaisseur construit pour en imposer aux Indiens, et capable seulement de résister aux flèches «et aux petites armes. Ce mur, protégé par un fossé, était garni de six à sept petites pièces de canon. Une batterie d’un même nombre de pièces rongées par la rouille, couronnait une petite éminence dans l’enceinte de la ville. Telles étaient les fortifications qui couvraient les divers débris de l’armée française réduite avec les habitans restés sous les drapeaux à 3,000 hommes environ, outre les 500 soldats placés dans l’île Ste.-Hélène vis-à-vis. On n’avait plus de vivres que pour quinze jours.

Dans la nuit du 6 au 7 septembre M. de Vaudreuil assembla un conseil de guerre. L’intendant Bigot y lut un mémoire sur l’état de la colonie et un projet de capitulation. Tout le monde fut d’avis qu’il convenait de préférer une capitulation avantageuse aux peuples et honorable aux troupes à une défense qui ne pouvait retarder que de quelques jours la perte du pays ; etle matin le colonel Bougainville fut chargé d’aller proposer aux ennemis une suspension d’armes d’un mois. Cette demande ayant été refusée, il retourna offrir la capitulation dont l’on vient de parler et qui se composait de 55 articles. Le général Amherst accorda presque tout ce que l’on demandait, excepté la neutralité perpétuelle des Canadiens et les honneurs de la guerre pour les troupes. Ce dernier refus blessa profondément le général de Levis, qui voulut se retirer dans l’île Ste.-Hélène pour s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité, et qui ne posa les armes que sur l’ordre formel du gouverneur. La capitulation fut signée le 8 sep-

tembre, Par cet acte célèbre, le Canada passa définitivement au

pouvoir de l'Angleterre. Le libre exercice de la religion catholique fut garanti aux habitans. Les séminaires et les communautés religieuses de femmes furent maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et privilèges ; mais le même avantage fut refusé aux Jésuites, aux Franciscains et aux Sulpiciens jusqu’à ce que le roi d'Angleterre eût fait connaître ses intentions à leur

égard. La même réserve fut faite pour les dîmes. Quant aux lois, usages et coutumes du pays, il fut répondu que les Canadiens seraient sujets du roi, paroles qui avaient un sens beaucoup plus étendu que ce peuple ne se l’imaginait alors, et que son ignorance des institutions représentatives lui fit négliger d’invoquer pour entrer en possession des droits dont il n’avait pas encore joui, à savoir : la votation des impôts, la participation à la confection des lois et le jugement par jury. Il en fut de même du 87e article de la capitulation inséré pour tranquilliser les fortunes particulières, mais dans lequel les seigneurs eurent l’adresse de faire confirmer la conservation de leurs droits féodaux, nobles et non nobles ; du moins ces droits paraissent sauvegardés par les termes dans lesquels l’article est couché.

Les Anglais prirent possession de Montréal le jour même. Le gouverneur, M. de Vaudreuil, le général de Levis, les troupes, les officiers de l’administration civile et militaire s’embarquèrent pour la France, après qu’on eût expédié l’ordre à M. de Belestre, commandant du Détroit, où trois ou quatre cents familles canadiennes étaient établies, ainsi qu'aux chefs des autres postes qui se trouvaient dans ces contrées, de les remettre au major Rogers, fameux partisan, ou aux officiers députés par lui. Il repassa ainsi en Europe environ 185 officiers, 2,400 artilleurs ou soldats de terre et de la colonie y compris les blessés et les invalides, et un peu plus de 500 matelots, domestiques, femmes et enfans ; le reste, 5 à 600 soldats, canadiens ou français mariés dans le pays ou qui y avaient pris des terres, ayant abandonné les drapeaux pour ne pas quitter l'Amérique. Ces chiffres prouvent à la fois les cruels ravages de cette guerre, la faiblesse des secours envoyés par la métropole et immense supériorité numérique du vainqueur. Les citoyens les plus marquans abandonnèrent aussi le pays. L’on encouragea leur émigration, celle des officiers canadiens surtout dont l’on désirait se débarrasser, et qui furent vivement sollicités de passer en France. Le Canada perdit par cet exil volontaire une population précieuse par l'expérience, par les lumières et par la connaissance des affaires publiques et commerciales.

Ainsi au commencement de 1761; la domination française avait cessé d’existsr dans toute l’étendue du Canada après avoir duré

un siècle et demi. En quittant cette contrée, M. de Vaudreuil rendit cet hommage à ses habitans dans une lettre aux ministres de Louis XV : “ Avec ce beau et vaste pays, la France perd 70,000 âmes dont l’espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince. Les vexations qu’ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité.”?

Quant aux troupes, la simple exposition de leurs combats et de leurs travaux suffit pour faire leur éloge. Jamais la France n’a eu de soldats plus intrépides ni plus dévoués. Dix faibles bataillons, obligés le plus souvent de se recruter dans le pays même faute de secours d'Europe, eurent à défendre un pays qui s’étendait depuis l’Acadie jusqu’au lac Erié, et à lutter contre letroupes dix fois plus nombreuses que les Anglais amenèrent az combat. Bien peu de ces braves gens revirent leur patrie où leur dernier général rendit pleine justice à leur mérite. “Ils ont fait des prodiges de valeur, écrivit-il au 'ninistre, ils ont donné, comme les habitans eux-mêmes, des preuves réitérées, surtout le 28 avril, que la conservation du Canada ue pouvait dépendre ni de leur zèle ni de leur courage ; et c’est une suite des malheurs et de la fatalité auxquels depuis quelque temps ce pays était en butte, que les secou:s envoyés de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelques médiocres qu’ils fussent, joints au dernier succès, ils auraient déterminé la reprise de Québec.” C’est dans cette dépêche qu’il observait que le gouverneur avait mis en usage jusqu’au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et expérience humaines pouvaient être capables,

Ce général, en rentrant en France, passa à l’armée d’Allemagne, où il assista à la bataille de Johannesberg, gagnée en 1762 par le prince de Condé sur le fameux Guillaume de Brunswick. Après la guerre, il fut nommé au gouvernement de la province d'Artois, créé maréchal de Fraise en 1783, et duc l’année suivante. Ïl mourut trois ans aprè; à Arras, où il ÿésait rendu pour tenir les états de cette province, qui lui décernèrent de

magnifiques obsèques et lui firent ériger un monument dans la cathédrale de la ville.

Sa conduite en Canada, surtout après la mort de Montcalm, suffit pour nous donner l’idée la plus avantageuse de ses talens militaires. Sa présence au combat semblait assurer le succès. L'on gagna toutes les batailles où il assista ; et nous osons presqu’assurer que s’il eût été à Québec le 13 septembre, le résultat de cette journée eut été bien différent ; il aurait eu assez d'influence sur Montcalm pour l’empêcher de combattre avant la réunion de toutesles troupes. Il était peut-être le seul homme capable de sauver le pays. Sa prudence du reste l’empêcha toujours d’entrer dans c5s malheureuses querelles qui désunirent Vaudreuil et Montcalm, et s’il n’avait pas la vivacité du dernier, il avait ce qui est beaucoup plus précieux pour commander une armée, le jugement, la fermeté, le coup-d’æil militaire et enfin le bonheur de la victoire.

M. de Bourlamarque mourut en 64, gouverneur de la Guadeloupe. Quant au colonel de Bougainville, chacun sait qu’il prit une part glorieuse, comme officier supérieur, aux campagnes de la marine française dans la guerre de la révolution américaine, et qu’il s’est surtout illustré par son voyage autour du monde et ses découvertes géographiques.

La nouvelle de la soumission totale du Canada fut accueillie en Angleterre avec les mêmes démonstrations de joie que celle de la reddition de Québec. Le roi uonna des gratifications aux officiers qui apportèrent les dépêches confirmant cet heureux événement. En France, le gouvernement s’attendait depuis longtemps à ce qui arrivait, puisqu'il avait envoyé des instructions pour obtenir les conditions les plus avantageuses en faveur des colons, premières victimes de ce grand désastre national. Mais la masse de la nation, qui ignorait à quel état de faiblesse était réduit tout le système colonial, fut vivement émue de la perte de sa plus belle et de sa plus ancienne colciie ; elle se sentit la rougeur au front et le remords au cœur en voyant passer sous le joug étranger 60,000 de ses enfans, parlant la même langue, vivant sous les mêmes lois qu’elle, et qui s’étaient :acrifiés inutilement depuis sept ans pour éviter une destinée aw’un meilleur gouvernement eût conjurée ; elle se contint néanmoins aux

yeux de l'univers; elle chercha un prétexte pour voiler sa défaite, et le gouvernement, comme il faisait dans le même temps pour les Indes en sacrifiant M. de Lally, lui jeta encore pour la satisfaire de nouvelles victimes dans la nersonne de fonctionnaires innocens ou d’obcurs prévaricateurs. La plupart des administrateurs du Canada, en débarquant en France, furent livrés à la vindicte publique et traînés devant une commission judiciaire du Châtelet de Paris.

L’intendant Bigot, comme chef de l’administration des finances et des subsistances des armées, fut celui qui éprouva le premier la colère vraie ou simulée du ministère, maïs qui était pourtant bien fondée. Un cri universel s'était élevé contre ce foncticnnaire parmi ceux qui s’intéressaient aux possessions coloniales ; tous les Canadiens, disait-on, sont prêts à déposer des ma: versations qui s’étaient commises. Lorsque Bigot se présenta à Versailles, M. Berryer l’accueillit par des paroles de disgrâces et de reproches. 4 C’est vous, lui dit-il, qui avez perdu la colonie. Vous y avez fait des dépenses énormes; vous vous êtes permis le commerce ; votre fortune est immense. . . ... votre administration a été infidèla, elle est coupable.” L’intendant essaya vainement de se justüer. Disgracié, il se retira à Bordeaux, où, ayant appris quelques mois après qu’il était question de l’arrêter, il revint à Paris pour tâcher de conjurer l’orage ; mais toutes les issues du pouvoir lui furent fermées, et quatre jours après, le 17 novembre 1761, il fut jeté à la Bastille où il resta onze mois entiers sans communiquer avec personne. En même temps, vingt autres prévenu, à titre de complices, subirent le même sort, et plus de trente furent décrétés de prise de corps comme contumaces. Le conseil d’état ordonna au Châtelet d’instruire leur procès criminellement, à eux et à leurs adhérens.

Le gouverneur lui-même, M. de Vaudreuil, n’échappa pas à la disgrâce de la Bastille, qu’il dut peut-être autant aux insinuations des anciens partisans du général Montcalm qu’à cel'?s plus perfides encore de Bigot. La procédure de la part du ministère public fut conduite avec la plus grande activité, et dura depuis le mois de décembre 61 jusqu’à la fin de mars 63. Les accusés obtinrent en octobre 62 des conseils pour préparer leurs défenses. Le marquis de Vaudreuil avait gouverné le Canada durant l’épo-

que la plus difficile de son histoire, et il avait mis en usage jusqu’au dernier moment toutes les ressources dont la prudence et expérience humaines peuvent être capables comme le mandait l’évêque de Québec au gouvernement.“ Il entrait pauvre en France après avoir servi le roi cinquante-six ans, dont une partie comme gouverneur des Trois-Rivières et de la Louisiane. Il avait acquis des plantations dans cette dernière province, qu’il avait été obligé de vendre pour soutenir la dignité de son rang en Canada. Il avait même sacrifié, comme Montcalm et le général de Levis, ses appointemens pour subvenir aux besoins publics à la fin de la guerre. Ainsi toute sa fortune, comme il le disait lui-même, consistait dans l’espérance des bienfaits du roi. Aussi sa défense fut-elle pleine de dignité. Il ne fit que repousser les insinuations des vrais coupables, et dédaignant de se justifier luimême, il éleva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot avait accusés. “ Elevé en Canada, il les connaissait, disait-il, et il soutenait qu’ils étaient presque tous d’une probité aussi éprouvée que leur valeur. En général, les Canadiens semblent être nés soldats ; une éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la fatigue et au danger. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de icurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays, offre des miracles de courage, d’activité, de patience dans la disette, de sang-froid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux, qui ont coûté la vie à plusieurs sans jamais ralentir le zèle des autres. Ces commandans intrépides, avec une poignée de Canadiens et quelques guerriers Sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces et battu les troupes des Anglais huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachemens. Ces talens, étaient précieux dans un pays dont les frontières étaient si vastes” e. il terminait en déclarant “ qu’il manquerait à ce qu’il devait à ces généreux guerriers, à l’état et à lui-même, s’il ne publiait leurs services, leurs talens et lüur innocence.” L’on peut dire aussi, en confirmation de ces paroles, que tous les officiers canadiens de l’ordre militaire qui restèrent dans le pays après la capitulation, se trouvèrent beaucoup plus pauvres qu’avant la guerre, et que dans ceux de l’ordre civil, on n’en remarqua

* Lettre de l’évêque de Québec au ministre,

point qui se fussent enrichis, à l'exception du contumace Deschenaux, secrétaire de l’intendant, et de quelques spéculateurs obscurs qui lui servaient d’instrumens, et dont la fortune acquise au milieu des désastres et de la ruine publique, a attaché à leurs noms une flétrissure ineffaçable. Enfin, le président de la commission, assisté de vingt-cinq conseillers au Châtelet, rendit, le 10 décembre 1763, son arrêt contre les accusés. Le marquis de Vaudreuil, qui mourut l’année suivante moins des suites de l’âge que des chagrins causés par l’ingratitude du gouvernement, fut déchargé de l’accusation avec cinq autres. Bigot fut banni à perpétuité du royaume, et ses biens furent confisqués. Le reste des accusés fut condamné à des bannissemens, à des confiscations ou à des restitutions plus ou moins considérables, qui s’élevèrent en totalité à 11 millions 400 mille francs, ou leur jugement fut remis jusqu’à plus ample informé.

Il est indubitable que de grandes dilapidations avaient eu lieu ; mais elles ont été beaucoup exagérées, comme on peut s’en convaincre en comparant les dépenses du Canada à celles des colonies anglaises dans cette guerre. La levée et l’entretien de 7,000 hommes coûtèrent en 1758 au Massachusetts, 180,000 louis sterling, outre 30,000 louis pour la défense de la frontière, en tout 5,250,000 francs. Dès la première année de la guerre, le Canada eut une armée aussi nombreuse à nourrir, sans compter une partie des Acadiens. Cette armée, sans augmenter beaucoup jusqu’en 1759, eut à faire face aux forces bien supérieures de l’ennemi, et à se transporter continuellement à de grandes distances pour les repousser sur différens points d’une frontière qui s’étendait du golfe St.-Laurent au Mississipi. Les frais de transport dans l’état où étaient alors les communications, devaient être énormes. Bientôt aussi la disette des vivres et des marghandises, causée d’une part par la suprématie de l’ennemi sur les mers, qui interrompait les communications avec la France, et de l’autre par l’abandon dans lequel resta une partie des terres par suite de l’enlèvement des habitans pour le service militaire, vint décupler les dépenses en conséquence de la hausse exorbitante des prix de toutes choses. Aussi ces dépenses montèrentelles fort rapidement. De 1,700,000 livres qu’elles étaient en 1749, elles s’élevèrent successivement d’année en année à

2,100,000,.2,700,000, 4,900,000, 5,300,000, 4,450,000, 6,100,- 000, 11,300,000, 19,250,000, 27,900,000, 26,000,000 fr., et pour les huit premiers mois de 1760 à 13,500,000 ; en tout, à plus de 123 millions.

De cette somme il restait dû par l’état 80 millions, dont 41 millions aux Canadiens: 34 millions en ordonnances et 7 millions en lettres de change. La créance des Canadiens, immense pour le pays, fut presqu’entièrement perdue. Des marchands et des officiers de l’armée anglaise achetèrent à vil prix une partie de ces papiers, en revendirent une portion à des facteurs français sur la place de Londres pour de l’argent comptant, et ayant ensuite, par leur influence auprès de leur gouvernement, fait stipuler au traité de 63 un dédommagement de 3 millions 600 mille francs pour la réduction opérée par la France de la moitié sur les lettres de change et des trois quarts sur les ordonnances, réduction qui avait eu l'effet de faire perdre d’un seul coup 29 millions aux Canadiens sur leurs créances, ces marchands et ces officiers furent les seuls qui retirèrent quelque profit de ce dédommagement. Le papier dont les Canadiens étaient encore nantis resta longtemps sans valeur; enfin en 1765, ils furent invités à en faire la déclaration à des commissaires préposés à cet effet et à en laisser des bordereaux entre leurs mains pour être envoyés en Angleterre.* 1,639 dépôts de bordereaux furent faits, se montant à une somme considérable ; mais, livrée à l’agiotage, cette somme fut p'esque toute absorbée par des spéculateurs pour des valeurs nominales. En mars 1766, une nouvelle convention fut signée entre les agens de France et d’Angleterre pour liquider ce qui restait du papier du Canada. 11 fut arrêté qu'il serait soldé en reconnaissances ou contrats de rente à 43 pour cent d'intérêt, lesquels suivraient, pour le remboursement, le sort des autres dettes de l’état. De tout cela l’on peut conclure, premièrement, que la guerre du Canada n’occasionna pas cet épuisement de la France auquel ses ministres ont bien voulu attribuer la plupart de ses malheurs, comme moyen de justification sans doute, puisqu’une très petite partie de la dépense fut

* Récapitulation générale des bordereaux : Régistre déposé aux archives provinciales à Québec.

soldée pendant qu’elle avait encore les armes à la main ; eten second lieu, que l’accusation portée contre les fonctionnaires de la colonie avait pour objet principalement de faire retomber sur eux et non sur les ministres, véritables auteurs des désastres, la responsabilité des événemens et la haine de la nation.

Depuis 58 surtout, la fortune semblait vouloir accabler la France. Elle n’éprouvait que des revers sur terre et sur mer dans toutes les parties du mondé. Le trésor étant vide, des négociations furent tentées inutilement avec l'Angleterre. Le duc de Choiseul, qui venait d’être nommé ministre de la guerre et qui exerçait réellement les pouvoirs de premier ministre, entraîna l'Espagne dans les hostilités par le traité de 61, connu sous le nom de pacte de famille ; mais les désastres militaires et les malheurs publics ne cessèrent point pour cela de s’accroître ; l'Espagne perdit Cuba, Manille, douze vaisseaux de ligne et cent millions de prises ; pour la France il lui restait à peine une colonie en Amérique ou ailleurs, et elle n’avait rien gagné en Europe. Grâce à la médiation de la Sardaigne, aux dispositions pacifiques de lord Bute qui était parvenu à éloigner Pitt d’un cabinet qu’il ne gouvernait plus, et peut-être aussi à la diversion sur le Portugal, allié de Angleterre, et que l’Espagne et la France attaquèrent dans la vue d’en faire un objet de compensation, les préliminaires de la paix furent signés à Fontainebleau le 3 novembre 62 entre les cours de France, d’Espagne et d’Angleterre, et la paix définitive à Paris entre ces trois nations et le Portugal le 10 février suivant, La France céda entre autres territoires à la Grande-Bretagne le Canada et toutes les îles du golfe St-Laurent, sauf les îles St.-Pierre et Miquelon réservées pour lusage de ses pêcheurs, et à l'Espagne la Louisiane en échange de la Floride et de la baie de Pensacola qu’elle abandonnait aux Anglais, le Mississipi devant former la limite entre les deux nations. La seule autre stipulation qui regarde le Canada fut celle par laquelle l’Angleterre déclara que les Canadiens jouiraient du libre exercice de leur religion. Le silence fut gardé sur l’article de leurs lois, attendu probaklement qu’en devenant sujets anglais, ils devenaient participant du pouvoir législatif, tandis que le catholicisme, frappé alors de réprobation par la

constitution de l’état, avait besoin d’une stipulation expresse pour devenir un droit.

La Louisiane, qui subissait le sort du Canada, n’avait pas été conquise. Elle avait joui même d’assez de tranquillité pendant tout le temps de la guerre. Depuis 1731, où nous avons laissé son histoire, cette contrée qui avait inspiré tant d'espérance, avait commencé à prospérer. La guerre avec les Natchés qui avait achevé d’épuiser la compagnie des Indes créée en 1723, l'avait forcée de remettre huit ans après la Louisiane au roi, qui y avait rendu le commerce libre. Ce beau pays, jouissant de plus de liberté, vit la population, les établissemens, le commerce augmenter d’abord lentement et ensuite avec plus de rapidité. C’est alors que l’esprit de changement vint encore planer sur cette terre à peine habitée, et qui avait déjà subi tant de révolutions dans son administration. Le gouvernement français voulut réaliser le vieux projet formé dans le siècle précédent, d'unir ensemble le Canada et la Louisiane pour fermer aux Anglais les régions mystérieuses de l'Ouest, et les retenir sur les bords de la mer atlantique. Le manque d’habitans, les impossibilités physiques, les immenses contrées sauvages qui séparaient ces deux pays, rendirent ce projet inexécutable. Après la paix de 1748 la France sembla s’occuper encore une fois sérieusement de la colonisation de la Louisiane. Quoique ses mesures ne fussent pas toujours heureuses, et malgré les fausses notions de la plupart des administrateurs venus d'Europe pour la gouverner, malgré aussi les désordres qu’apportaient dans le commerce et les finances, des émissions imprudentes d’ordonnances et de papier-monnaie qui tombaient bientôt dans l’agiotage et le discrédit, cette colonie faisait des progrès assez rapides à la faveur de la paix qui y régnait. Mais le calme dont elle jouissait n’était qu’un repos trompeur. Au moment où elle croyuit avoir atteint le plus haut dégré de prospérité auquel elle fut parvenue depuis sa fondation, elle se vit tout-à-coup frappée des plus grands malheurs qui puissent atteindre un peuple, la sujétion étrangère et le partage de son territoire entre différentes nations.”

* La Nouvelle-Orléans, quoique située sur la rive gauche du Mississipi, fut attachée jusqu’au lac Pontchartrain au territoire cédé à l'Espagne,

Lorsque le gouverneur de cette contrée, M. d’Abadie, reçut de Louis XV, en 64, l’ordre de communiquer le traité de Paris aux colons, il en fut si aflligé qu’il mourut de chagrin. Son successeur, M. Aubry, chargé d'accomplir cette triste mission, laissa passer du temps. Les Louisianais consternés firent des réprésentations en France dans les termes les plus pressans et les plus pathétiques ; et lorsque les Espagnols se présentèrent, en 68, avec leur chef, Don Antonio d’Ulloa, homme sage et modéré, pour prendre possession du pays, ils les forcèrent de se rembarquer, prétendant qu’on r’avait pas droit de les céder sans leur consentement, et que d’ailleurs ils n'avaient aucun titre de leur cour. Louis XV dut alors les faire informer que la cession était irrévocable. L'année suivante le général espagnol O’Reilly arriva avec 3,000 hommes. Ils voulurent s’opposer à son débarquement, mais les magistrats réussirent à les apaiser, et le procureur-général Lafreniére alla le recevoir et l’assurer de la soumission des habitans. O’Reilly montra d’abord beaucoup de bonté, maintint les anciennes lois et entraîna la multitude par sa conduite. Mais ces apparences de justice n’avaient pour but que de mieux cacher ses desseins ou les instructions de sa cour. Il fallut enfin lever le masque, changer les lois qu’il avait paru d’abord respecter, et bouleverser toute l’administration intérieure. Lafrenière et les tribunaux protestèrent contre ces changemens. O’Reilly profita de cette opposition pour commettre, dit Barbé-Marbois, des “ actes de violence et de férocité qu’il confondait avec ceux d’une sage fermeté.” Il convoqua douze députés du peuple pour fixer le code de lois. Ces délégués se réunirent chez lui, et l’attendaient pour commencer leurs délibérations, lorsque les portes de la salle s’ouvrirent et O’Reilly parut à la tête d’une troupe de soldats qui saisissant les députés, les chargèrent de chaines et les jetèrent dans les cachots. Six d’entre eux furent fusillés par ordre de ce gouverneur sanguinaire. Lafrenière, avant de subir son supplice, protesta de son innocence, et encouragea ses com= patriotes à mourir avec fermeté. Il chargea Noyan d’envoyer son écharpe à sa femme pour la remettre à son fils quand il aurait vingt ans, et commanda lui-même le feu aux soldats, abandonnant à ses remords le perfide Espagnol qui leur avait tendu un piége

pour les perdre. Les six autres furent envoyés dans les donjons de Cuba.

Tel est l'événement tragique qui marqua le passage de la Louisiane sous une domination étrangère. Il ne resta plus rien à la France dans l'Amérique du nord que quelques rochers nuageux et stériles répandus sur les bords de la mer de Terreneuve; dernier débris d’un empire écroulé, qui surnageaient sur les flots d’une mer déjà fatiguée du joug de l'Europe.

“ Depuis le traité de Bretigny, dit Sismondi, la France n’avait point conclu de paix aussi humiliante que celle qu’elle venait de signer à Paris, pour terminer la guerre de Septans. Aujourd’hui que nous connaissons mieux les vastes et riches pays qu’elle venait d'abandonner en Amérique, que nous y voyons naître et grandir des nations puissantes, que ses enfans qui se sont maintenus et qui ont prospéré à Québec, à Montréal et à la Nouvelle- Orléans, attestent l’importance des colonies auxquelles elle renonçait, cet abandon d’un pays appelé à de si hautes destinées paraît plus désastreux encore. Toutefois ce n’est point une raison pour blâmer les ministres qui négocièrent ou qui signèrent la paix de 1763. Elle était sage, elle était nécessaire, elle était aussi avantageuse que les circonstances pouvaient le permettre. Les Français n'avaient réussi dans rien de ce qu’ils s'étaient proposé par la guerre de Sept ans; ils avaient éprouvé les plus sanglantes défaites et s’ils s’obstinaient à la guerre, ils avaient tout lieu de s’attendre à des revers plus accablans encore ; jamais leurs généraux n'avaient paru plus universellement dépourvus de talens; jamais leurs soldats, toujours également braves, n’avaient été plus pauvres, plus mal tenus, plus souflrans, n'avaient eu moins de confiance en leurs chef, et, en raison de leur mauvaise discipline, moins de confiance en eux-mêmes ; jamais la France n'avait inspiré moins de crainte à ses ennemis. En implorant l'assistance de l'Espagne, elle n’avait fait que l’entraîner dans sa ruine et une campagne de plus pouvait faire perdre à son alliée ses plus importantes colonies.

Quelque désastreuse que fut la paix, on n’entrevoit point dans les mémoires du temps, que la France se sentit hurailiée ; Bachaumont semble n’y voir autre chose que le sujet qu’elle fournit aux

poëtes pour des vers de félicitation et des divertissemens pour les théâtres. A chaque page on sent, en lisant ses mémoires, à quel point la France était devenue indifférente à sa politique, à sa puissance, à sa gloire. Ceux même qui prenaient plus d'intérêt aux affaires publiques, oubliaient les Français du Canada et de la Louisiane qui multipliaient en silence dans les bois, qui s’associaient avec les Sauvages, mais qui ne fournissaient ni impôt au fise, ni soldats aux armées, ni marchandises coloniales au commerce. Les petits établissemens pour la pêche de la morue, à Saint- Pierre et à Miquelon, les petites îles de Grenade, de Saint- Vincent, de la Dominique, de Tabago, cédées à l'Angleterre, paraissaient aux yeux des armateurs de St.-Malo, de Nantes et de Bordeaux, beaucoup plus importantes que tout le Canada et toute Acadie.

“ D'ailleurs, la nation s’était accoutumée à se séparer toujours de plus en plus de son gouvernement, en raison même de ce que ses écrivains avaient commencé à aborder les études politiques. C’était l’époque ou la secte des économistes se donnait le plus de mouvement, depuis que le marquis de Mirabeau avait publié, en 1755, son Ami des hommes ; la secte des encyclopédistes se montrait plus puissante encore, et la publication de son immense ouvrage était devenue une affaire d’état ; enfin J. J. Rousseau, qui déjà, en 1753, avait touché aux bases mêmes de la société humaine dans son Discours sur l’origine de l'inégalité parmi les hommes, publiait alors Emile et le Contrat social ; tous les esprits étaient en mouvement sur les plus hautes questions de l’organisation publique, mais les Français n’avaient pu s’en occuper sans être frappés de la déraison; de l’absurdité de leur propre administration dans toutes ses parties ; de l’exclusion donnée au tiers-état à tous les grades de l’armée, qui ôtait aux soldats toute émulation ; des fardeaux accablans de la taille et de la corvée qui ruinaient les campagnes et empêchaient tout progrès de l’agriculture ; de la tyrannie des intendans et des subdélégués dans les provinces ; de la cruauté de la justice criminelle, procédant par le secret et la torture, et se terminant par des supplices atroces, souvent non mérités ; du désordre enfin et de la confusion des finances, où personne ne pouvait plus se reconnaître. C’est

ainsi que tous les Français capables de réfléchir et de sentir, tous ceux qui formaient l’opinion publique s'étaient accoutumés à se nourrir de l’espérance d’une réforme fondamentale ; ils prenaient pour la France l'honneur de ses nobles inspirations, et ils laissaient à son gouvernement, ou plutôt au roi toute la honte de ses revers conséquence inévitable des fautes. dont elle avait à gémir, des vices de l’homme insouciant, sans honneur et sans désir du bien qui ne régnait que pour satisfaire à ses appetits grossiers et ceux de ses maîtresses.?*

Il y en eut qui ne virent dans la perte du Canada qu’un grand pas de fait vers la ruine de cette tyrannie inerte et sensuelle. La décadence de l’ancien régime monarchique était visible, mais elle pouvait se prolonger longtemps. Un événement comme celui qui venait d'arriver en Amérique devait la précipiter, et les penseurs qui voulaient une réformation complète dans l’organisation sociale, et qui voulaient appuyer cette régénération sur la liberté, oublièrent le malheur présent de la nation et srprirent la foule par des applaudissemens qui profanaient à leu:; yeux le culte sacré de la patrie. Voltaire, retiré à Ferney, célébra le triomphe des Anglais à Québec par un banquet, non comme le triomphe de Angleterre sur la France, mais comme le triomphe de la liberté sur le despotisme. Il prévoyait que la perte du Canada serait la délivrance des colonies anglaises, et par suite l’affranchissement de toute l'Amérique. Après le banquet, la compagnie se retira dans une gallerie terminée par un théâtre élégant où l’on joua le “ Patriote insulaire,” pièce remplie de sentimens chaleureux pour la liberté. Voltaire parut lui-même dans le principal rôle. Après la pièce les fenêtres de la galerie s’ouvrirent et l’on vit une cour spacieuse illuminée et ornée de trophées sauvages. On fit partir un magnifique feu d'artifice au bruit d’une musique guerrière. L’étoile de St.-George lançait des fusées au-dessous desquelles on voyait représentée la cataracte de Niagara. f

#44 On ne peut qu'être frappé ici, écrivait le 21 février 1765 le ministre anglais à Paris, du désordre visible des affaires publiques et du déclin de l’aûtorité royale.”’—Raumer, Bertraye, etc.

Histoire des Français.

Ÿ Publié Advertiser de Londres du 23 novembre 1759.

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