COLONISATION DU CAP-BRETON
Mutifs qui engagent le gouvernement à établir le Cap-Breton.—Description de cette île, à laquelle on donne le nom d’Ile-Royale,— La nouvelle colonie excite la jalousie des Anglais.—Projet de l’intendant, M. Raudot, et de son fils, pour en faire l'entrepôt général de la Nouvelle-France, (1706.) —Fondation de Louisbourg par M. de Cortebelle. Comment la France se propose de peupler l’îile—La principale industrie des habitants est la pêche.—Commerce qu’ils font.—M. de Saint-Ovide rempiace !.. de Costebelle. —Les habitants de l’Acadie, maltraité par leurs gouverpeurs et excités par les Français, menacent d'émigrer.—Le comte de Saint- Pierre forme une compaguie à Paris, en 1719, pour établir l'île de Saint- Jeun, voisine du Cap-Breton ; le roi concède en outre à cette compagnie les îles Miscou et de la Magdeleine.—L'entreprise échoue par les divisions
des associés.
Le traité d’Utrecht arracha des mains débiles et mourantes de Louis XIV les portes du Canada: l’Acadie et l’île de Terreneuve. Ce traité trop fameux marque le commencement du déclin de la monarchie française, qui dès lors pencha rapidement vers l’abîme de 1793. La nation humiliée parut cependant vouloir faire un dernier effort pour reprendre en Amérique la situation avantageuse qu’elle venait de perdre, et dans ce but elle projeta un système colonial plus vaste encore que celui qu'elle avait imaginé avant la guerre : elle voulut profiter de la découverte du Mississipi pour prendre dans cette partie de l'Amérique une position plus forte, s’il était possible, que celle qu'elle avait occupée à l’autre extrémité du continent. Le peuple français lui-même montrait par là qu’il conservait toujours sa vigueur et son énergie ; mais le gouvernement n'avait plus la force ni les moyens de l’appuyer dans une pareille entreprise, et d’ailleurs il ne songeait qu’à soutenir les intérêts du monarque et de sa dynastie: Louis XIV n’avait-il pas, par le traité d’Utrecht, acheté le trône d'Espagne pour sa famille au prix de
plusieurs colonies françaises, c'est-à-dire, en détruisant l'intégrit6 du royaume ?
Par la perte des deux provinces du golfe Saint-Laurent, le il | Canada restait ouvert du côté de la mer, et la puissance qui l’avoisinait déjà sur le continent, pouvait désormais, en cas d’hos- | tilités, empêcher tout secours d'y parvenir, et par là séparer Qué- (il bec de sa métropole. Il était donc essentiel, pour la défense de 1 À cette colonie et pour la conservation des pêcheries, d'élever un QU nouveau rempart dans les mers de T'erreneuve et les parages du M
(| Saint-Laurent. Il restait encore aux Français, parmi d’autres "M
îles, celle du Cap-Breton, située entre l'Acadie et Terreneuve,
LT les deux provinces cédées. Cette île, qu'on avait méprisée 1" ll jusque-làet que l'on se trouvait heureux maintenant de posséder, M pouvait devenir comme une double épine dans le flanc des nou- À
| velles acquisitions anglaises qu’elle séparait. On planta le M la:
| lrapeau français sur ses rives désertes, et l’on y commença des
fortifications étendues, qui annonçaient la volonté de protéger
efficacement l'entrée du Saint-Laurent. Les postes qu'on éta- M
blissait en même temps dans la vallée du Mississipi y annonçaient
la même résolution. Ces travaux et l'importance que le Cap-
rl Breton prit tout à coup en France, attirèrent l'attention des co- MW midi | | lonies anglaises, qui avaient cru, en s’emparant de l’Acadie et de M cou Mu Terreneuve, porter un coup:mortel à la Nouvelle-France. Elles 1 de t | virent avec surprise s'élever autour d'elles, depuisle Cap-Bre- À min ji ton jusqu'aux sables de Biloxi dans la Louisiane, une ceinture HN Enf de forts, dont les canons menaçaient tous les ‘points de leurs M la n
vastes frontières. La France, maîtresse des deux grands fleuves et LL
de l'Amérique septentrionale, le Saint-Laurent et le Mississipi, M ces
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! développement, dans lesquelles se trouvent les productions de NH cuit tous les climats, la France, disons-nous, pouvait encore acquérir | Cap
en peu d'années assez de force pour y être inexpugnable. Mais | dist
pour cela il fallait une direction et une énergie qu'il était inutile | Mir
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nombreuse pour pouvoir repousser toute agression étrangère. À mil
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truisant l'intégri-
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HISTOIRH DU CANADA. 65
suffisantes. C'était faire la même faute que dans le siècle pré.cédent, et inviter l'Angleterre et ses colonies à réunir leurs efforts contre le nouveau poste du Cap-Breton, et même contre toutes les possessions françaises du continent.
Le Cap-Breton, sisué à l’est de Saint-Jean et au midi de Terreneuve, est séparé de cette dernière île par une des bouches du Saint-Laurent, et de la péninsule acadienne par le détroit de Canceau d’une lieue de largeur. Il n’a pas tout à fait 50 lieues de longueur. Ba figure à peu près triangulaire, a une surface tellement entrecoupée de lacs et de rivières, que les deux parties principales ne tiennent ensemble que par un isthme d’environ 800 verges, qui sépare le port de Toulouse, où est situé Saint-Pierre, de plusieurs lacs assez considérables, dont le plus grand porte le nom de Bras d'Or. Ces lacs se déchargent au nord-est dans la mer.
Le climat du Cap-Breton ressemble à celui de Québec pour la longueur des saisons; mais le froid y est moins vif en hiver à cause du voisinage de l'Océan. Les brumes et les brouillards voilent souvent le ciel de cette île sans en altérer la salubrité. Le sol y est assez fertile, et les montagnes qui sont exposées au midi peuvent être cultivées jusqu’à leur sommet. L'île était couverte de chênes, de pins, d'érables, de platanes, de cèdres, de trembles, tous bois prepres à ia construction. Il y a des mines de charbon de terre et des carrières de pierre à plâtre. Enfin un grand nombre d'excellents ports situés du côté de la mer, complètent les avantages de cette terre avec {a chasse et la pêche qui y étaient alors abondantes. Les plus beaux de ces ports sont ceux de Miray, des Espagnols, de Sainte-Anne et surtout celui de Louisbourg, qui a près de quatre lieues de circuit, et dans lequel on entre par une passe très-étroite. Le cap de Lorembec, dont on aperçoit la cime à douze lieues de distance, signale cette entrée aux vaisseaux. Le port de Miray est situé au nord de l’île Scatari, et peut être remonté par les gros vaisseaux l’espace de six lieues ; la baie des Espagnols, aujourd’hui baie de Sydney, qui a une entrée d'environ mille verges de largeur, se partage, au bout d'une lieue, en deux bras de trois lieues de longueur, assez profonds pour faire de trèsbons hâvres.
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Le Cap-Breton n'avait été fréquenté jusqu'aux dernières années que par des pêcheurs et par des traitants. L'été, les premiers y faisaient sécher leur poisson ; l'hiver, les habitants de de l’Acadie venaient y faire la traite des pelleteries avec les sauvages. Vers 1706, Raudot, intendant de la Nouvelle- France, envoya au ministère, conjointement aveo son fils, un mémoire sur l'établissement de cette Île. Ce mémoire, fort circonstancié nous donne une opinion très-favorable des connaissances de ces administrateurs. Ils avaient imaginé, pour le commerce de l'Amérique du nord, un nouveau plan, dans lequel le Cap-Breton devait jouer un grand rôle en devenant l’entrepôt général de cette partie du monde. L'idée était neuve et ingénieuse; mais elle était mise au jour dans le moment le moins favorable pour être bien accueillie. Toutefois elle ne fut pas entièrement perdue comme nous le verrons dans la suite.
Après s'être étendus sur les motifs qu’on avait eus d'établir le Canada et sur la traite des pelleteries, le seul commerce dont on se fût sérieusement occupé jusqu'alors, ces deux administrateurs disaient que le temps était arrivé de donner une nouvelle base au commerce de la Nouvelle-France. La traite des fourrures devenait de jour en jour moins profitable et devait cesser tôt ou tard; d’ailleurs elle répandait des habitudes vicieuses et vagabondes parmi la population, qui négligeait la culture des terres pour un gain trompeur. ‘ Les Américains, ajoutaient-ils, sans s’amuser à voyager si loin de chez eux comme novs, cultivent leurs terres, établissent des manufactures, des verreries, ouvrent des mines, construisent des navires et n’ont jamais regardé les pelleteries que comme un accessoire. Nous, nous devrions les imiter et nous livrer à un commerce plus avantageux et plus durable que celui que nous faisons aujourd’hui, Comme eux encourageons l'exportation des viandes salées, des bois de toutes sortes, du goudron, du brai, des huiles, du poisson, du chanvre, du lin, du fer, du cuivre, etc. À mesure que le chiffre des exportations s’élèvera, celui des importations suivra une marche ascendante proportionnelle. Tout le monde sera oceupé, les denrées et les marchandises seront abondantes, et par conséquent à meilleur marché ; cette activité attirera l'émigration, augmentera les défrichements, développera la pêche et la navigation, et répaudra enfin une vie nouvelle dans tous les établis-
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sements de cette contrée aujourd’hui si languissante.” Ils démontraient par un raisonnement parfaitement conforme aux meilleurs principes de l'économie politique moderne, les avantages qui résulteraient de cet état de choses pour la France ellemême. “Car qu’on ne dise pas, observaient-ils, que si le Cap- Breton tire du Canada une partie des denrées que la France peut Jui fournir, c’est autant de défalqué du commerce du royaume ; celui-la achètera d'autant plus de marchavdises françaises qu’il vendra de produits de son propre pays, et plus les manufactures de France emploieront de bras, plus sa population augmentera et plus elle consommera de productions agricoles.” Les deux Raudot terminaient leur important mémoire en insistant avec force sur la nécessité de coloniser le Cap-Breton, de faire un dépôt général dans cette île située entre la France et les colonies de l’Acadie, de Terreneuve et du Canada, dans le centre même des pêcheries. Cette Îia fournirait aux unes des morues, des huiles, du charbon de terre, du plâtre, des bois de construction ; aux autres, des marchandises de France, pour lesquelles elle servirait d’entrepôt, et qu'elle échangerait contre les produits de ces diverses provinces. ‘Il y a plus, ajoutaient-ils encore : ce n’est pas seulement en augmentant la consommation des marchandises en Canada, que l'établissement projeté serait utile au royaume ; on pourrait faire passer aussi des vins, des eaux-devie, des toiles, du ruban, des taffetas, etc., aux colonies anglaises, qui sont très-peuplées, et qui en achèteraient beaucoup, quand même ce négoce ne serait pas permis.” En un inot, les auteurs du mémoire voulaient faire du Cap-Breton pour une grande partie de l'Amérique du nord, ce que la Grande-Bretagne est aujourd’hui pour le monde entier, le centre du commerce, Ce projet, MM. Raudot voulaisst en confier l'exécution, non à une compagnie toujours égoïste et sacrifiant sans cesse l’avenir au présent, mais au gouvernement lui-même; ils étaient entrés dans les détails les plus rciuutieux pour lui en démontrer la facilité ; mais la guerre que la France soutenait alors contre toute l’Europe coalisée, et qui absorbait l'énergie, les ressources du royaume et sa jeunesse, c’est-à-dire le trop plein de sa population, ne lui laissait ni le temps ni les moyens de penser à une pareille entreprise. Après la guerre, les choses ayant subi des altérations profondes, la réalisation du projet devint aux yeux
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du gouvernement non-seulement utile, mais d’une absolue nécessité.
Il commença par donner au Cap-Breton le nom d’Ile-Royale, nom que cette île a conservé seulement durant le temps qu’elle est restée entre les mains des Français. Il choisit ensuite pour quartier général le hâvre à l'Anglais, qu’il nomma Louisbourg. Ce port, situé au milieu C’un terrain stérile, ne pouvait être fortifié qu’à grands frais, parce qu’il fallzit tirer les matériaux de fort loin. Bien des gens auraient préféré le port de Sainte-Anne, plus spacieux, très-facile à rendre presque imprenable et en outre entouré d’un pays abondant en marbre et en bois de commerce. M. de Costebelle, qui venait de perdre son gouvernement de Plaisance cédé aux Anglais, fut chargé d’établir la colonie et de jeter les fondements de Louisbourg.
La France comptait moins sur l’émigration partie de ses bords, pour peupler l’île et la ville qu’elle voulait fonder, que sur ses anciens sujets de l’Acadie et de Terreneuve. Elle crut que leur antipathie pour leurs nouveaux maîtres les engagerait à venir y fixer leur demeure ; elle les y invita même ainsi que les Abénaquis, comme s’il eût. été raisonnable d'espérer que les colons allaient encore se sacrifier pour une mère patrie qui les avait négligés ou qui n'avait pu les défendre. Les gouverneurs anglais, aveuglés par leurs préjugés religieux et nationaux, avaient d’abord mécontenté par de mauvais traitements les Acadiens, qui, dans leur désespoir, menacèrent d’émigrer. Mais lorsque ces gouverneurs apprirent que la France allait former un nouvel établissement dans leur voisinage, ils se hâtèrent de changer de conduite et de rassurer les colons. C’est ainsi que la Grande-Bretagne se conduisit envers les Canadiens en 1774. Lorsqu'elle vit'ses anciennes colonies prendre les armes contre son autorité, elle s’empressa d'assurer aux Canadiens l’usage de leur langue et de leurs institutions nationales, pour qu’ils ne joignissent point les insurgents. Plus tard, lorsqu'elle a cru n’avoir plus hesoin d'eux, elle les a sacrifiés en les soumettant à une majorité anglaise, c’est-à-dire à une majorité qui a une langue, des lois et une religion différentes, et en cela elle n’a fait que répéter ce qu'elle avait déjà fait à l'égard des malheureux Acadiens,
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HISTOIRB DU CANADA. 69
Les Acadiens, rassurés par !<s paroles des gouverneurs anglais, ne purent se résoudre à abandonner des héritages où ils jouissaient d’une douce aisance, et se transmettaient les mœurs simples et patriarcales de leurs pères. Quelques-uns seulement
émigrèrent, soit qu'ils ne pussent s’habituer an rruveau joug,
soit qu’ils eussent peu de chose à perdre en quittant le pays;
et ils allèrent de Terreneuve et de l’Acadie s'établir à Louis-
bourg et en d’autres endroits de l’Ile-Royale, où ils formèrent
de petits villages.
La ville de ‘ouisbourg, bâtie en bois sur une langue de terre qui s’avance dans la mer, atteignit une demi-lieue de longueur dans sa plus grande prospérité. Les rares maisons de pierre qu'on y voyait appartenaient au gouvernement. On y construisit des jetées, qui s’étendaient au loin dans le port, et où les navires venaient décharger. Comme le principal objet de la France en prenant possession de l’île, était de s’y rendre inexr”" able, elle commença à faire fortifier la ville en 1729. Elle y dépensa plus de trente millions.
La pêche était la principale indu:..rie des habitants ; la traite des fourrures, qui s’y faisait avec quelques sauvages micmacs, était peu considérable. La population du Cap-Breton s'éleva graduellement à 4,000 âmes. Elle était presque toute concentrée à Louisbourg ; quelques centaines d'habitants seulemuat étaient dispersés sur les côtes à de grandes distances les uns des autres. A Toulouse, il y avait à peu près 200 âmes : cette petite population s’occupait de culture ; elle fournissait la capitale de denrées, élevait des bestiaux et construisait des bateaux et des goëlettes. Une centaine de pêcheurs habitaient les îles rocheuses et arides de Madame ; quelques autres colons s'étaient répandus sur la côte à l’Indienne, dans la baie des Espagnols, au port Dauhin, ainsi qu’en plusieurs autres endroits de l'île. Les habitants les moins aisés employaient deux cents chaloupes à la pêche, et les plus riches, cinquante goëlettes de trente à cinquante tonneaux. Les chaloupes ne perdaient jamais les côtes de vue ; mais les goëlettes allaient jusque sur le banc de Terreneuve, et, dans l’automne, elles portaient ellesmêmes leurs précieuses cargaisons en France ou dans les îles de l'archipel du Mexique. Dans le fait, l’Ile-Royale n’était qu’une
grande pêcherie ; et la population y doublait en été par l’ar-
rivée de pêcheurs de l’Europe, qui s’éparpillaient sur les grèves pour faire sécher leur poisson. Elle recevait sa subsistance de la France ou des Antilles. Elle tirait de la première des vivres, des boissons, des étoffes ec jusqu’à ses meubles, et envoyait de la morue en échange de ces marchandises. Elle expédiait aux Iles vingt à vingt-cinq bâtiments de 70 à 140 tonneaux, chargés de madriers, de planches, de merrain, de charbon de terre, de morue, de saumon, de maquereau salé, et enfin d'huile de poisson ; ils en rapportaient du sucre, du café, du rum et des sirops. L’Ile-Royale parvint à créer chez elle un petit commerce d'échange, d'importation et d'exportation. Ne pouvant consommer ce qu’elle recevait de France et des Iles, elle en cédait une partie au Canada et une autre partie plus considérable à la Nouvelle- Angleterre, qui l’envoyait chercher dans ses navires, et donnait en payement des fruits, des légumes, des bois, des briques, des bestiaux, et, par contrebande, des farines et même de la morue.
Malgré cette apparente prospérité, la plupart des habitants languissaient dans la misère. La pêche, pour un riche qu’elle fait, retient des milliers d'hommes dans l’indigence. L’expérience a démontré depuis longtemps que les industries qui emploient un grand nombre de bras, ‘nt toutes le même inconvénient grave, la pauvreté excessive des hommes qu’elles occupent. Outre cette cause, à laquelle on peut attribuer une partie de la misère des colons dans l’Ile-Royale, les circonstances dans lesquelles ils étaient venus s’y établir avaient encore augmenté le mal. Fuyant le joug étranger en Acadie et à Terreneuve, ils avaient tout sacrifié pour aller vivre et mourir sous le drapeau français, sous ce drapeau qu’ils ne pouvaient cesser d'aimer : ils étaient arrivés dénués de tout. ‘ Dans l’impuissance, dit l’historien des deux Indes, de se pourvoir d’ustensiles et des premiers moyens de pêche, ils les avaient empruntés à un intérêt excessif. Ceux mêmes qui n’avaient pas eu besoin d’abord de ces avances, ne tardèrent pas à subir la dure loi des emprunts. La cherté du sel et des vivres, les pêches malheureuses les y réduisirent peu à peu. Des secours qu’il fallait payer vingt ou vingt-cinq pour cent par année, les ruinèrent sans ressource.
‘“ Telle est à chaque instant la position relative de l’indigent qui sollicite des secours, et du citoyen opulent qui ne les ac-
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de l’indigent ui ne les ac-
corde qu’à des conditions si dures, qu’elles deviennent en peu de temps fatales à l’emprunteur et au créancier: à l'emprunteur, à qui l'emploi &u secours ne peut autant rendre qu’il lui a coûté ; au créancier, qui finit par n’être plus payé d’un débiteur que son usure ne tarde pas à rendre insolvable. Il est difficile de trouver un remède à cet inconvénient, car enfin il faut que le prêteur ait ses sûretés, et que l'intérêt de la somme prêtée soit d'autant plus grand que les sûretés sont moindres.”
Le gouvernement du Cap-Breton et de Saint-Jean était entièrement modelé sur celui du Canada. Le commandant, comme celui de la Louisiane, était subordonné au gouverneur général de la Nouvelle-France résidant à Québec ; mais, à cause de l'éloignement des lieux, ces agents secondaires étaient en général indépendants de leur chef. Dans ces petites colonies, l’autorité et le: ‘onctions de l’intendant furent déférées à un comxissaire ordonnateur, fonctionnaire qui a laissé après lui en Amérique une réputation peu enviable. Le régime féodal ne fut pas introduit, paraît-il, à l'Ile-Royale, et le roi refusa d'y concéder des seigneuries.
Le fondateur du Uap-Breton fut remplacé par M. de Saint- Ovide. En 1720, l'Angleterre nomma gouverneur de l’Acadie et de Terreneuve, M. Richard, qui fut bien étonné en arrivant dans son gouvernement de trouver les anciens habitants français en possession de leur langue, de leur religion, de leurs lois, et en communication journalière avec l’Ile-Royale, comme s'ils eussent encore appartenu à la France. Il voulut prendre sur-lechamp des mesures pour leur anglification, croyant le moment venu d'exécuter sans danger ce projet. 11 commença d'abord par leur interdire tout commerce avec le Cap-Breton. Il leur fit signifier ensuite qu’il leur donnait quatre mois pour prêter le serment d’allégeance. M. de Saint-Ovide, informé de ce qui se passait, se hâta de préverir les habitants que s’ils consentaient à ce qu'on exigeait d'eux, ils seraient bientôt privés de la liberté de professer leur religion, et que leurs enfants abandonneraient celle de leurs pères; les Anglais, ajoutait-il, les traiteraient en esclaves, parce que leur esprit exclusif et leur antipathie naturelle pour les Français, les tiendraient toujours séparés d'eux, comme les Huguenots, tout unis qu'ils étaient à ce peuple PF les liens de la religion, en étaient la preuve. Les Acadiens n’a-
vaient pas attendu ces avis de leurs anciens compatriotes, pour répondre à Richard ; ils lui avaient représenté qu'ils étaient restés dans le pays à la condition qu’ils conserveraient leurs lois et leurs institutions; car le traité d’Utrecht leur permettait de se retirer en Carada ou dans l’Ile-Royale après avoir vendu leurs terres ; leur présence dans le pays était d’un grand avantage pour les nouveaux maîtres, parce que c'était à la considération des Acadiens que les sauvages, leurs fidèles alliés, laissaient les Anglais en repos. Ils laissèrent entrevoir aussi à l’imprudent gouverneur, que s’il persistait à vouloir les forcer de prêter le serment de fidélité, ou leur ôter leurs pasteurs, il pourrait bien exciter une insurrection, qui devieüdrait formidable par la jonction des insurgés aux indigènes. Au surplus, M. de Saint-Ovide avait déjà pris des mesures pour faire passer les Acadiens dans l’île de Saint-Jean, que les Français se proposaient aussi d’établir. En présence de cette opposition, Richard fut obligé d’abandonner ses projets d’anglification. Mais le cabinet de Londres ne fit qu’ajourner sa résolution. L’orage ne se dissipa dans le moment au-dessus de la tête des malheureux Acadiens, que pour éclater plus tard avec plus de fureur, et pour rendre leur perte plus complète.
Nous avons dit que le gouvernement français avait formé le projet d'établir l’île de Saint-Jean. Cette île, en forme d’aro et qui a vingt-deux lieues de longueur et une lieue à peu près de largeur, est située à quelque distance du Cap-Breton. Elle possède un s0l fertile et des pâturages excellents. Jusqu'au traité d'Utrecht, elle avait été oubliée comme l’Ile-Royale. En 1719, il se forma une compagnie avec le double projet de la dé. fricher et d’y établir de grandes pêcheries. C'était à l’époque du fameux système de Law ; il était plus facile alors de trouver des capitaux que de leur conserver la valeur factice que l’engouement des spéculateurs y avait momentanément attachée. Le comte de Saint-Pierre, premier écuyer de la duchesse d'Orléans, se mit à la tête de l’entreprise. Le roi lui concéda les îles de Saint-Jean, Miscou et de la Magdeleine. Mais malheureusement l'intérêt, qui avait réuni les associés, les divisa aussitôt ; ils voulurent tous avoir part à la régie, et le plus grand nombre d’entre eux n’avaient aucune expérience de ces sortes d’affaires ;: la confusion en fut la suite et tout échoua.
HISTOIRB DU CANADA.
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