‹ Histoire du Canada [microforme]Chapitre 19 sur 76 · PAYS ÉTRANGERS · texte numérisé non relu

PAYS ÉTRANGERS

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guenots qui se trouvaient dans leur province, tel que le Poitou, par exemple, où il y avait beaucoup de protestants. Au reste le clergé a exercé une grande influence sur le choix des émigrés. Si nous n’avions pas déjà d’autres témoignages, nous pourrions le présumer d’après plusieurs circonstances dont la signification ne peut être douteuse. Une entre autres, le choix d’épouses fort jeunes, dont l’âge répondait de l’innocence et de la vertu, se faisait sans doute d’après une idée qui venait bien plus de la religion que de la politique.

La France, qui n’envoyait presque plus d’émigrants en Canada, oublia bientôt la résolution qu’elle avait prise de fortifier Québec et Montréal. Les défenses de ces deux boulevards du pays, restèrent incomplètes au point que Montcalm, trente ans après, n’osa pas se retirer derrière celles de Québec avec son armée, quoiqu’elles eussent encore été augmentées. En 1728, le gouverneur proposa de bâtir une citadelle dans cette capitale ; on se contenta de lui répondre : “ Les Canadiens n’aiment pas à combattre renfermés ; d’ailleurs l’État n’est pas capable de faire cette dépense, et il serait difficile d’assiéger Québec dans les formes et de s’en rendre maître.”

Pourtant, dans le moment même, ur grave sujet, qui devait être tôt ou tard une cause de guerre, inquiétait beaucoup le gouvernement : la question des frontières était toujours pendante avec l'Angleterre. Les ministres y revenaient fréquems ment et avec une préoccupation marquée. La France avait à défendre d'immenses contrées, qui se trouvaïent encore sans habitants ; et les questions de frontières, on le sait, sont les plus difficiles et les plus délicates à régler, et si elles traînent en longueur, elles s’embrouillent de plus en plus.

La grandeur des projets de Louis XIV sur l'Amérique avait effrayé l'Angleterre, qui chercha à les faire échouer. Elle disputa aux Français leur territoire, leur influence, la traite des pelleteries, l’alliance des indigènes. Dans les premiers temps des colonies, les ausstions de frontières et de rivalité commerciale étaient encore peu ardentes ; on ne connaissait pas toute l’étendva des pays dont on prenait possession, et il ne se faisait aucun commerce entre eux. Mais, au bout d’un siècle et demi, les établissements formés par les Français, les Anglais et les Espagnols, avaient déjà pris assez d’étendue pour se toucher

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sur plusieurs points, et pour obliger ces peuples à recherchet l'alliance ou les dépouilles des indigènes, afin de pouvoir faire triompher leurs prétentions nouvelles. Les lois internationales, violées dès l’origine sur ce continent par les Européens, y étaient partout méconnues et sans force ; car quel respect pouvait-on avoir pour ees lois qu’on avait foulées aux pieds dès le premier jour en s’emparant d’un sol qui était déjà possédé par de nombreuses nations. Aussi l'Amérique du nord présenta-t-elle bientôt le spectacle que l’Europe avait offert dans la première moitié de l’ère chrétienne; une guerre sans cesse renaissante s’alluma entre les Européens pour la possession du sol.

Dans un tel état de choses rien d'étonnant qu’ils eussent une répugnance extrême à se lier par un droit des gens quelconque, en reconnaissant certains principes qui pussent servir de guides dans la délimitation de leurs territoires; mais ils ne purent éviter d’avouer quelques-uns de ces principes, car la raison humaine a besoin de suivre certaines règles même dans ses plus grands écarts. Quoique ces principes fussent peu nombreux et même peu stricts, on voulut encore souvent s’en affranchir. Après avoir reconnu que la simple découverte donnait le droit de propriété, puis que la prise de possession était en outre nécessaire, ou décida enfin que la possession de fait d’un territoire auparavant inoccupé, eonférerait seule le droit de propriété. L'Angleterre et la France adoptèrent à peu près cette règle. Par territoire non occupé on entendait celui qui ne l'était que par les sauvages. Après cette explication il est facile d’apprécier les différends qui s’élevèrent entre les deux nations relativement aux frontières de leurs colonies, lorsqu'il n’y a que l’application du principe à faire. Quant aux difficultés qui résultèrent de l'interprétation différente donnée à des traités spéciaux, comme dans le cas des limites de l’Acadie, la manière la plus sûre de montrer la vérité est d'exposer simplement les faits.

Après le traité d'Utrecht, l'Angleterre garda l’Acadie sans en faire reconnaître les limites, et ne réclama point les établissements formés le long de la baie de Fundy, depuis la rivière de Kénébec jusqu’à la Péninsule. Les Français restèrent en possession de la rivière Saint-Jean et s’y fortifièrent ; ils continuèrent d'occuper aussi sans trouble la côte des Etchemins jusqu au fleuve Saint-Laurent. Pour se rendre les indigènes favorables

et pour les détacher en même temps des missionnaires français, l'Angleterre leur envoya un ministre protestant. Le ministre s'établit à l'embouchure de la rivière Kénébec, et commença par se railler des pratiques catholiques.

Le P. Rasle, qui gouvernait cette mission depuis un grand nombre d'années, engagea avec lui une guerre de plume à laquelle les Abénaquis ne comprirent rien. Mais dans cette controverse le protestant se jeta dans la vieille ornière des accusations d’idolâtrie ; ce qui était une imprudence en présence des sauvages, qui comprennent bien mieux une religion dont les symboles parlent à l’âme, cu’une religion abstraite, qui se borne à quelques prières sans sacrifices ni actes de pénitence. Le jésuite n’eut pas de peine à l'emporter sur son adversaire, qui fut obligé de retourner à Boston. Les Anglais se rejetèrent alors sur Je commerce, qui leur était toujours bien plus favorable, et, moyennant certains avantages, ils obtinrent la permission d’établir des comptoirs sur la rivière Kénébece. Bientôt les bords de cette rivière se couvrirent de forts et‘d’habitations. Les sauvages à cette vue conçurent des craintes. Ils questionnèrent leurs nouveaux hôtes, qui, se croyant assez puissants pour ne plus rien cacher, répondirent que la France leur avait cédé le pays.. Les Abénaquis refoulèrent pour le moment leur colère dans leur cœur, et envoyèrent une députation à Québec pour savoir la vérité de M. de Vaudreuil. Ce gouverneur répondit que le traité d’Utrecht ne faisait aucune mention de leur territoire. Ils résolurent alors A’en chasser les nouveaux venus les armes à la main. C'est à cette occasion, qu’apprenant les prétentions émises par la Grande-Bretagne, la France proposa, en 1718 ou 19, d’abandonner le règlement des difficultés à des commissaires, qui ne firent rien.

Les Anglais, voyant les dispositions des Abénaquis, songèrent à se procurer des otages pour leur sûreté. Ils employèrent dans ce dessein divers moyens qui passèrent pour des trahisons, et qui irritèrent encore davantage les indigènes. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre leur fit demander une conférence pour terminer leurs différends à l’amiable ; mais, au lieu de se rendre à l’assemblée, il retint les otages qu’on lui avait donnés pour la sauvegarde de sa personne : c'était combler la mesure. Les Abénaquis aurajent alors pris les armes sans

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le P. Rasle et le P. de la Chasse, supérieur général des missions dans ces quartiers; ces deux missionnaires les engagèrent à écrire à Boston pour demander la remise des otages, et pour sommer les Anglais de sortir du pays dans le délai de deux mois. Cette lettre étant restée sans réponse, le marquis de Vaudreuil eut besoin de toute son influence pour les empêcher de commencer les hostilités : cela se passait en 1721.

Dans le même temps les Américains attribuaient l’antipathie des naturels aux discours des jésuites, auxquels ils portaient toujours une haine profonde. Ils crurent surtout que le P. Rasle était cause de l'attitude hostile des Abénaquis, et tandis que ce jésuite usait de toute son autorité pour empêcher ces sauvages de les attaquer, ils mettaient sa tête à prix, et envoyaient vainement deux cents hommes pour le saisir dans la village où il faisait ordinairement sa résidence. Ils réussirent à s'emparer du chef des Abénaquis, le baron de Saint-Castin. Celui-ci demeurait sur le bord de la mer. Un jour du mois de janvier 1721, un bâtiment bien connu parut sur ia côte; Saint- Castin monta à bord, comme il le faisait quelquefois, pour visiter le capitaine; aussitôt on se saisit de lui et on le conduisit à Boston, où il fut traité en criminel. On l’y retint plusieurs mois, malgré les réclamations de M. de Vaudreuil, qui parvint enfin à le faire mettre en liberté. M. de Saint-Castin passa peu de temps après en France pour recueillir l'héritage de son père dans le Béarn, et ne revint plus en Amérique.

A la nouvelle de l'enlèvement de leur chef, les Abénaquis, si fiers de leur liberté que l’un d’eux disait à un envoyé anglais en 1727 : “ Je n’entends point reconnaître ton roi pour mon roi et, le roi de mes terres. Dieu a voulu que les sauvages n’eussent pas de roi et qu'ils fussent maîtres en commun,” les Abénaquis, disons-nous, levèrent la hache des combats et entonnèrent le chant de guerre. Ils se mirent en campagne et incendièrent tous les établissements de la rivière Kénébec, sans cependant faire de mal aux personnes. Les Anglais, qui attribuaient toujours leur conduite aux conseils du P. Rasle, formaient alors un nouveau projet pour s’emparer de lui, mort ou vif. Ils envoyèrent onze cents hommes pour le prendre et pour détruire Narantsouak, bourgade assez considérable qu’il avait formée autour de sa chapelle. Cerner le village, entouré d’épais-

ses broussailles, l’enlever et le livrer aux flammes, fut l’affaire d’un instant. Au premier bruit, le vénérable missionnaire sortit de sa demeure. En l’apercevant les assaïllants jetèrent un grand cri, et baissèrent leurs armes sur lui : il tomba sous une grêle de ballzs avec sept sauvages, qui voulurent lui faire un rempart de leurs corps. Les Anglais épuisèrent ensuite leur vengeance sur son cadavre, qu’ils mutilèrent de la manière la plus barbare, puis ils se retirèrent précipitamment.

Le premier soin des sauvages en rentrant dans leur village, et tandis que les femmes cherchaïient des herbes pour panser les blessés, fut de pleurer sur le corps du saint homme, Ils le trouvèrent percé de mille coups, la chevelure et les yeux remplis de terre, les os des jambes fracassés. Jamais les sauvages, dont on exagérait si fort en toute occasion la cruauté, ne s'étaient acharnés ainsi sur le cadavre d’un ennemi.

La guerre, après cette surprise, continua avec une vigueur augmentée encore par la soif de la vengeance. Elle fut toujours à l’avantage des Abénaquis.

En 1725, M. de Vaudreuil, qui était à Montréal, vit arriver quatre députés du Massachusetts et de la Nouvelle-York, MM. Dudley, T'axter, Atkinson et Schuyler, qui venaient pour traiter de la paix avec ces sauvages, dont plusieurs chefs se trouvaient alors dans cette ville. Après avoir remis au gouverneur une réponse vague pour la satisfaction de la mort du P. Rasle, ils cherchèrent à entrer secrètement en négociation avec les Abénaquis; mais ces sauvages repoussèrent toute proposition, et voulurent au contraire qu’on s’assemblât chez M. de Vaudreuil pour délibérer.

Plusieurs conférences eurent lieu ; la question des limites et celle des indemnités furent discutées. L’ultimatum des sauvages fut qu'ils resteraient maîtres du territoire situé entre Saco et Port-Royal, et que la mort du P. Rasle et les dégâts faits pendant la guerre, seraient couverts par des présents. Les Français, en mettant en oubli dans cette circonstance leurs prétentions su. les terres baignées par les eaux de la baie de Fundy, ne faisaient que reconnaître l'indépendance des Abénaquis, comme ils avaient reconnu déjà celle des Iroquois. Mais il était facile de voir que les agents anglais n'accepteraient point de pareilles bases. En effet, ils se contentèrent de répon-

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dre qu'ils feraient leur rapport à Boston. Ils se plaignirent ensuite des secours qui avaient été donnés aux Abénaquis contre la foi des traités, dont ils reclamèrent l'exécution en demandant la remise des prisonniers retenus en Canada. Ils faisaient allusion à la part qu’avaient prise aux hostilités nos sauvages, plutôt excités que retenus par M.de Vaudreuil.

Le gouverneur, qui redoutait le rétablissement de la paix et le rapprochement des deux peuples, vit avec plaisir la clôture des conférences. Le ministre avait déjà écrit à M. de Beauharnais, qu’il ne pouvait prendre trop de mesures pour empêcher tout accommodement. Mais les conférences n'avaient été réellement qu’ejournées, car, deux ans après, en 1727, un traité fut conclu entre les parties belligérantes à Kaskébé, avec la condition verbale que les Abénaquis resteraient maîtres de leurs terres, et auraient la liberté de suivre le parti des Français ou le parti des Anglais, en cas de rupture entre les deux nations. Lorsque la nouvelle de ce traité parvint à Paris, M. de Maurepas en montra beaucoup de regret ; il sentait le danger que courrait désormais le Canada s’il était attaqué du côté de la mer. Il manda qu’à tout prix les missionnaires conservassent l'attachement de ces sauvages qui servaient de barrière du côté de l’Acadie* Trop d'intérêts du reste leur dictaient cette politique pour qu’ils ne la suivissent pas. Ce ministre enjoignit aussi, ‘ de peupler le bas de la colonie au lieu des pays situés au-dessus de Montréal, afin d’être en état de repousser une invasion, qui ferait plus de dommage par ce côté-ci que par l’autre.”

Quant à la délimitation de cette frontière, que le P. Aubry avait proposé de fixer en tirant une ligne depuis Beaubassin, jusqu’à la source de la rivière Hudson, il paraît qu'il n’en fut plus question jusqu’à la guerre de 1744. Ce missionnaire canadien, illustré par la plume de Châteaubriand et par le pinceau de Girodet, écrivait, en 1718, que l’Acadie se bornait à la péninsule, et que si l’on ne soutenait point les sauvages, les Anglais porteraient bientôt leurs frontières jusque dans le voisinage de Québec et de Montréal. L’humble prédicateur avait prévu les

* Charlevoix était de la même opinion, car dans une lettre qu’il écrivit à la duchesse de Lesdiguières lorsqu'il voyageait en Canada, huit ans après le traité d'Utrecht, il s’exprime ainsi: “ Les Abénaquis, quoiqu’en petit nombre, ont été pendant les deux dernières guerres le principal boulevard de la Nouvelle-France contre la Nouvelle Angleterre.”

prétentions du cabinet de Londres vingt-six ans avant qu’elles fussent mises au jour. Le gouvernement français avait commis une faute en ne distinguant pas, dès le principe, par une ligne de démarcation chacune de ses provinces. Il n’y avait pas de limites tracées et connues entre l’Acadie et le Canada; les autorités canadiennes et celles. de l’Acadie avaient fréquemment fait acte de juridiction pour les mêmes terres.

T'el fut l'état des choses en Acadie jusqu’au traité d’Aix-la- Chapelle. Les Français établis sur la rivière Saint-Jean, le long de la côte des Etchemins, et depuis cette :ôte jusqu’au fleuve Saint-Laurent, ceux même qui habitaient les Mines, l'isthme acadien et les pays les plus voisins du territoire cédé à la Grande-Bretagne, ne s’aperçurent d'abord d’aucun changement. Les Anglais ne cherchèrent ni à les chasser du pays ni à les obliger à prêter serment de fidélité.

Les vues et les prétentions des deux peuples n'étaient pas moins opposées touchant leurs frontières au sud-ouest de la vallée du Saint-Laurent, et à l’est de celle du Mississipi. Mais ici la question se simplifiait. La France avait posé en principe que les vallées découvertes et occupées par elle lui appartenaient avec toutes les terres arrosées par les eaux qui y tombaient ; ainsi elle réclama toujours en vertu de ce principe le pays des Iroquois jusqu'à ce qu’elle l’eût abandonné par une stipulation expresse ; et elle prit possession de l’Ohio tant par droit de découverte, que parce que cette rivière se jetait dans le Mississipi. L'Angleterre néanmoins, quoique plus lente à pénétrer dans l'intérieur du continent, ne voulut jamais admettre cette règle dans ses négociations pour des raisons faciles à apprécier. A défaut de principe, elle se retrancha, pour justifier dans la suite ses envahissements, sur le motif de la sûreté nationale, et, suivant l’accusation consacrée, sur l’ambition dangereuse de la France.

Depuis le commencement du 18e siècle, le gouvernement français était comme ces vieillards dont le génie a survécu à la force. Les grandes conceptions de Henri IV, de Richelieu, de Colbert, de Louis XIV sur les colonies, se conservaient à Paris ; elles éclairaient les hommes d’État, qui tâchaient de les appliquer ; mais leurs efforts échouaient devant le vice d'institutions surannées, qui étouffaient à la fois l'énergie et la liberté, l’indus-

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trie et l'émigration; ils échouaient surtout devant le système politique de la France, qui l’obligeait de retenir tous ses enfants auprès d'elle pour résister aux formidables coalitions qu'inspirait la crainte de sa puissance. Faute d’émigration, il fallait donner aux établissements coloniaux un caractère presque militaire dans l'intérêt de leur défense. Beauséjour, Niagara, le fort Duquesne devinrent ainsi des avant-postes; mais cela ne pouvait durer longtemps, parce que les colonies françaises ne devaient espérer de se maintenir en Amérique que par une population qui marchât de pair pour le nombre avec la population des colonies anglaises,

Par le traité d'Utrecht, la France avait abandonné les droits qu’elle prétendait avoir sur le territoire des cinq nations. C'était un abandon plus imaginaire que réel, car les cinq nations n’avaient jamais cessé de se regarder comme des peuples libres et indépendants. L'Angleterre, en persistant à vouloir les soumettre à sa souveraineté, devait s’en faire des ennemies irréconciliables. La France avait reconnu depuis longtemps leur indépendance, en refusant de négocier avec elles par l'intermédiaire de la Nouvelle-York, et en signant avec leurs ambassadeurs le traité de Montréal de 1700.

Cependant les Français se maintenaient dans le haut de la vallée du Saint-Laurent et dans ce!le du Mississipi à l’aide de la traite et de leur alliance avec lestribus indigènes. L’Angleterre travaillait depuis longtemps à leur enlever l’une et l’autre. Le gouverneur de la Nouvelle-York, M. Burnet, recommandait dans cette vue de défendre tout commerce avec le Canada. ‘ Les Français, écrivait un autre gouverneur de la province anglaise, M. Hunter, les Français ont des forts et des établissements sur plusieurs points du Mississipi et des lacs, et ils réclament ces contrées et le commerce qui s’y fait comme leur propriété; si ces établissements augmentent et prospèrent, ils finiront pa: menacer même l'existence des plantations anglaises .....J'e ne sais sur quoi ils fondent leur droit, et je ne vois de inoyen de prévenir le mal que je viens de signaler, qu’en leur persuadant d'abandonner le pays. Ce qu'il y aura de mieux à faire ensuite, ce sera d'étendre nos frontières et d'augmenter le nombre de nos soldats.”*

* Lettre adressée au burenu du commerce à Londres, 9 juillet 1718.

Documents de Londres.

Le gouverneur Hunter ne cherche point à s’autoriser de titres chimériques pour établir un droit de priorité en faveur de sa patrie ; il s'appuie sur‘ térêt seulement : l'intérêt est sa règle ; car de droits, même cel: \ possession, même celui du premier occupant, il n’en reconnun aucun.

M. de Vaudreuil suivait d’un œil attentif les actes des colonies voisines. Il vit toute la portée de la recommandation de Burnet, et du statut prohibitif qui fut passé pour lui donner force de loi. Il chercha à en prévenir les conséquences. La Joncaire reçut, en 1721, l’ordre d'établir un poste à Niagara, du côté du sud, afin d'empêcher les Anglais de s’avancer sur les lacs, et d'attirer le commerce de ces contrées à Albany. La Joncaire était un homme intelligent et qui possédait à un haut point cette éloquence poétique et figurée qui charme tant les sauvages. Il obtint sans difficulté des Tsonnonthouans, qui l’avaient adopté et qui le chérissaient comme un de leurs compatriotes, la permission d'ouvrir un comptoir dans leur pays. Une députation, composée du baron de Longueil, du marquis de Cavagnal, fils du gouverneur, et de deux autres personnes, obtint de même l’assentiment des Onnontagués. Aussitôt que la nouvelle de ce qui se passait parvint à Albany, Burnet écrivit à M. de Vaudreuil pour protester contre cette violation du traité d’Utrecht ; le gouverneur canadien lui répondit que Niagara avait toujours appartenu à la couronne de France. Burnet, qui ne voulait pas commettre luimême d’actes d'hostilité, s’adressa aux Iroquois pour les engager à expulser eux-mêmes les Français par la force. Il regardait le fort de Niagara comme funeste à la politique anglaise. Ce poste en effet protégeait la communication établie entre le Canada et le Mississipi par l'Ohio, communication qu’il voulait interrompre à l’aide de ses alliés; siles Français y mettaient une garnison assez forte, ils devenaient maîtres du passage du lac Ontario ; au contraire si le fort était démoli, les sauvages occidentaux tombaient dans la dépendance des Anglais.* Burnet

* L will do my endeavours, écrit M. Burnet au bureau du commerce, in the spring without committing hostility, to get our indians to demolish it. This place is of great consequence for two reasons : 1st. because it keeps the communication between Canada and the Mississipi by the river Ohio open, which else our indians would be able to intercept at pleasure; and 2d. if it should be made a fort with soldiers enough init, it will keep our indians from going over the narrow part of the lake Ontario by this only pass

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fit des plaintes très-vives à tous les cantons; il parvint à en mettre quatre dans ses intérêts; mais il ne put engager les Tsonnonthouans à renvoyer La Joncaire, non plus qu'à lui permettre à lui-même de s'établir dans leur pays. Alors il prit le parti d'ouvrir un comptoir sur la frontière, et il choisit l'entrée de la rivière Oswégo, à mi-chemin entre Niagara et le fort de Frontenac.*

Les deux nations étaient ainsi décidées à se muintenir dans les positions qu’elles prenaient ou qu'elles avaient prises. Louis XV écrivit de sa main sur un mémoire : “ Le poste de Niagara est de la dernière importance pour conserver le commerce des pays d’en haut.” Il ordonna de bâtir un fort en pierre sur l'emplacement de celui qui avait été autrefois élevé par Denonville ; il rendit libre la traite de l’eau-de-vie chez les sauvages, comme elle l'était chez les Anglais, et rétablit la vente des congés, qui furent fixés à 250 livres. En même temps M. de Beauharnais reçut l’ordre d'empêcher tout étranger de mettre les pieds sur le territoire français, soit pour faire le commerce, soit pour étudier le pays, et d’ordonner aux Anglais fixés à Montréal de sortir dans le délai de deux jours. Il y en avait beaucoup d’établis dans cette ville, et il paraît que leur nombre avait excité les soupçons du gouvernement.

Le duc de New-Uastle se plaignit en vain à la cour de Versailles de l'établissement de Niagara. Burnet, de son côté, écrivit aussi inutilement une lettre au baron de Longueil, gouverneur par intérim après la mort de M. de Vaudreuil; cette lettre fut apportée à Québec par M. Livingston, qui voyageait en apparence pour son éducation, mais qui était chargé probablement de quelque mission secrète.

Ne recevant aucune réponse favorable, Burnet se fortifia à Oswégo, et, après la sommation que M. de Beauharnais lui fit porter en 1727, il y plaça une garnison nombreuse. Oswégo avait une double importance pour les Anglais: ce fort était nicessaire pour la réalisation du projet qu'ils avaient formé de s'emparer de la traite des pelleteries, et il protégeait les établissements qu’ils avaient entre l’Hudson et le lac Ontario. of the indians, without leave of the French, 80 that if it were demolished

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Ces empiétements donnaient lieu l’un après l'autre à des re- du pe présailles, Voyant qu'il ne pouvait déloger Burnet de l'en- Son & droit qu'il occupait sur le lac Ontario, Beauharnais tourna sa relles position et vint élever un fort vers la tête du lac Champlain, à naires la pointe à la Chevelure, aujourd’hui Crown Point. Ce lac, qui gnalé se décharge dans le Saint-Laurent par la rivière Richelieu, tire vigila ses eaux du même plateau que la rivière Hudson, qui coule du fut le

côté opposé et va se jeter dans la mer à New-York. La partie par 84 supérieure du lac est entourée de montagnes; la partie infé- Ponte rieure est bordée de rives qui s’abaissent graduellement jusqu’à la me Saint-Jean, bourg situé uu pied du lac. M. de la Corne, officier dans canadien d’un grand mérite, avait appelé le premier l'attention l'Ach sur l'importance de ce lac, qui donnait entrée dans le cœur gouv même de la Nouvelle-York. En effet, de la pointe à la Che- rênes velure les Français menaçaient à la fois Oswégo et Albany. les te La Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-York envoyèrent une L'i députation en Canada, pour faire des remontrances à M. de succes Beauharnais; mais ces démarches restèrent sans fruit, et les générs Français, malgré les réclamations et les menaces, construisirent et des le fort Saint-Frédéric et gardèrent leur position sur le lae tions, Champlain. dans 1 Ces événements graves par les suites qu’ils devaient avoir, se d'un passaient entre 1715 et 1744. En 1725, la France voulut donner indépe l'essor à l’émigration. Le Chameau, bâtiment du roi, partit de tègre, l'Europe chargé de colons pour le Canada. Il portait M. de défens Chazel, qui venait remplacer M. l’intendant Bégon, M. de Lou- Jal vigny, nommé gouverneur des Trois-Rivières, plusieurs officiers, nouve ecclésiastiques et marchands, outre six maîtres d’école; mal- aux p heureusement il ne devait point parvenir à sa destination. Une à jouir horrible tempête le surprit à la hauteur de Louisbourg, à l’en- .. pouvo trée du golfe Saint-Laurent, et le jeta, au milieu de la nuit, suivar sur les rescifs de l’île du Cap-Breton. Personne ne fut sauvé. qui s* Le lendemain la côte parut jonchée de cadavres et de marchan- tance dises. Vallie La nouvelle de ce désastre fut suivie par une perte non moins néral sensible dans la personne de M. de Vaudreuil, qui expira le Québe 10 octobre. M. de Vaudreuil gouvernait le pays depuis vingt par 0 etunans. Il avait recu en 1722 la grande croix de Saint-Lo is nos h

après cinquante-trois ans de service. Il fut sincèrement regretté soule*

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du peuple, parmi lequel il s'était acquis beaucoup d'influence. Son administration n'avait été troublée par aucune de ces querelles qui avaient si souvent agité la colonie, divisé les fonctionnaires et paralysé les corps publics ; elle fut constamment signalée par des événements heureux, dus en grande partie à sa vigilance, à sa fermeté et à sa bonne conduite, Son successeur fut le marquis de Beauharnais, chef d’escadre, qui appartenait par sa mère à une famille que ses services et sa parenté avec les Pontchartrain avaient placée dans les plus hauts emplois de la marine et des colonies. Il s'était déjà signalé lui-même dans plusieurs combats sur mer, surtout en 1707 à bord de l’Achille, Choisi par Louis XV pour étre mis à la tête du gouvernement canadien, il arriva à Québec en 1726, et prit les rênes de l’administration des mains du baron de Longueil, qui les tenait par intérim.

L'intendant Bégon, que M. de Chazel venait relever, eut pour successeur M. Dupuy, maître des requêtes et ancien avocat général au conseil du roi; c'était un fidèle disciple de l'esprit et des doctrines des parlements de France. En entrant en fonctions, il voulut augmenter l'importance du conseil supérieur dans l'opinion publique, inspirer à ses membres les sentiments d’un haut respect pour leur charge, et raffermir en eux cette indépendance de caractère si nécessaire à une magistrature intègre, et qui faisait regarder les parlements français comme les défenseurs naturels du peuple.

Jaloux des droits de la magistrature, esclave de la règle, le nouvel intendant ne fut pas longtemps dans le pays sans se voir aux prises avec plusieurs des fonctionnaires publics, accoutumés à jouir d’une extrême liberté dans leurs actes, et à exercer leurs pouvoirs plutôt suivant l'équité ou la convenance du moment que suivant la lettre rigide de la loi. Le premier différend grave qui s’éleva entre lui et ces fonctionnaires naquit d’une circonstance fortuite, la mort de l’évêque de Québec, M. de Saint- Vallier, qui avait administré le diocèse en qualité de vicaire général de M. de Laval depuis 1685, et en qualité d’évêque de Québec depuis 1688, M. de Laval ayant été forcé à la retraite par son grand âge et ses infirmités. Cette longue querelle, que nos historiens cnt ignorée, car aucun d’eux n’en fait mention, souleva le clergé et le gouverneur contre le conseil, dirigé par

M. Dupuy. En général, le gouverneur et l’intendant étaient opposés l’un à l’autre; c’étaient deux rivaux attachés ensemble par la politique royale pour s’observer, se retenir, se juger; si l’un était plus élevé en rang, l’autre possédait plus de pouvoir ; si le premier avait pour courtisans les hommes d'épée, l’autre avait les hommes de robe et les administrateurs subalternes ; mais ce système, qui rassurait la jalousie du trône, divisait à jamais ces deux hauts fonctionnaires. Jusqu’alors l’intendant

s'était rangé du côté du parti clérical ; M. Dupuy allait désor- *

mais occuper la position du gouverneur, qui s'était rallié au clergé.

L'évêque mourut en décembre 1727, et son titre échut à M. de Mornay, son coadjuteur depuis 1714, et qui était alors en France* M. de Lotbinière, archidiacre, se préparait à faire les obsèques du prélat en cette qualité, lorsque le chapitre, conduit par M. Boulard, prétendit que ses fonctions comme grand vicaire avaient cessé par le décès de M. de Saint-Vallier ; que le siége épiscopal était vacant, et que c'était au chapitre à régler tout ce qui avait rapport aux funérailles de l’évêque et à prendre l'administration du diocèse. Trois grands vicaires furent désignés à cet effet: ce qui n’empêcha pas M. de Lotbinière de procéder à l’inhumation. Il repoussa les prétentions du chapitre, lesquelles furent repoussées aussi plus tard par le ministre ; et sur le refus que l’on fit d’obtempérer aux ordres qu’il donnait en sa qualité de grand vicaire, il fit assigner devant l’autorité civile le chapitre pour répondre de sa rebellion. Celui-ci se contenta de déclarer qu’il ne reconnaissait aucun juge en Canada capable de prendre connaïssance des motifs du différend élevé entre le plaignant et lui; qu’il ne pouvait être traduit que devant l’official du diocèse, et qu’il en appelait au roi en son conseil d’État. Dupuy prétendit que le conseil supérieur tenait, en ce pays, la place des parlements français, et qu’il fallait le reconnaître avant de pouvoir en appeler à la couronne. Des scènes tumultueuses suivirent

* M. de Mornay était un homme de haute condition, qui joiguait à sa naissance une grande piété, et qui depuis longtemps était revêtu des plus hautes dignités de son ordre; mais son âge et ses infirmités l'empéchèrent de venir en Amérique: ce qui lui attira des reproches de la cour, comme on le verra plus tard,

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