‹ Histoire du Canada [microforme]Chapitre 20 sur 76 · acte d · texte numérisé non relu

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cette première difficulté. Le chapitre, à la tête d’une foule de peuple, se rendit, malgré la défense, à l'hôpital général, où l’évêque était mort et avait été inhumé ; il entra dans la chapelle, manda devant lui la supérieure du monastère, la suspendit de ses fonctions et mit l’hospice en interdit. Tout cela dénotait peu de respect pour la mémoire du chef ecclésiastique que l’on venait de perdre, et rappelait aux plaisants quelques-unes des scènes du Lutrin.

Le conseil supérieur rendit, dans le mois de janvier 1728, son arrêt sur la vacance du siége épiscopal. 11 déclara le siége rempli, attendu que M. de Mornay, coadjuteur et successeur désigné du dernier évêque, vivait encore, et interdit au chapitre tout acte de juridiction diocésaine ; mais celui-ci repoussa hautement la prétention du conseil. M. de T'onnancourt, chanoïne de la cathédrale, monta en chaire le jour de l’Épiphanie avec un mandement contre l’intervention du pouvoir civil ; il le lut aux fidèles, et l’ordre fut donné à tous les curés de le publier au prône de leurs paroisses. L’intendant fit informer immédiatement contre l: chanoïne. Toute la rivalité jalouse qui existait en France entre le clergé et.ies parlements, toujours quelque peu jansénistes et libéraux, apparut dans ce débat, qui du reste n’eût intéressé que la ehronique religieuse et les légistes canoniques, si le gouverneur ne fût intervenu tout à coup. M. de Beauharnais alla beaucoup plus loin que M. de Frontenac dans cette intervention ; il se rendit au conseil et voulut y faire lire par son secrétaire une ordonnance pour interdire à ce corps toute procédure ultérieure dans l’affaire du clergé, et pour casser les arrêts qui avaient déjà été rendus. El voulut même imposer silence au procureur général. Le conseil ordonna d’abord au secrétaire du gouverneur de se retirer, puis, après que l’ordonnance eut été lue par M. Lenoullier, l’un de ses membres, qui faisait les fonctions de procureur général, il protesta contre l’insulte faite à la justice, et, par une déclaration motivée en présence de M. de Beauharnais lui-même, dans laquelle il qualifia les prétentions du gouverneur de téméraires autant que nouvelles, il résolut de faire ses plaintes au roi de l’atteinte portée à l'indépendance et à l’autorité des tribunaux en Canada.

M. de Beauharnais, qui ne s’était pas attendu peut-être à cet acte de vigueur, sortit profondément irrité. Il se croyait au-

dessus du conseil puisqu'il avait, disait-il, une suprématie sur tous les états de la colonie, et qu’il avait autant de droit de commander au conseil que le conseil en avait de commander aux autres. Il fit publier à la tête des troupes et des milices des villes et des compagnes, l'ordonnance d'interdiction, et défendit de recevoir les arrêts du conseil sans son ordre exprès. Le conseil répondit par une contre-ordonnance, dans laquelle on trouve ces mots: ‘ Les peuples savent bien et depuis longtemps que ceux qui ont ici l’autorité du prince pour les gouverner, ne peuvent en aucun cas se traverser en leurs desseins; et que dans les occasions où ils sont en diversité de sentiments pour les choses qu'ils ordonnent en commun, l'exécution provisoire du projet différemment conçu, dépend du district dans lequel il doit s’exécüter ; de sorte que si le conseil supérieur a des vues différentes d’un gouverneur général en chose qui regarde la justice, c’est ce que le conseil ordonne qui doit avoir son exécution ; et de même s’il y a diversité de sentiments entre le gouverneur général et l’intendant sur des choses qui les regardent en com: mun, les vues du gouverneur générat prévaudront, si ce sont choses purement confiées à ses soins, telle qu’est la guerre et la discipline militaire, hors de laquelle, étant défendu au gouverneur général de faire aucune ordonnance telle qu’elle soit, il ne peut jamais faire seul qu’une ordonnance militaire. Les ordonnances de l’intendant doivent de même s’exécuter par provision, quand ce dont il s’agit est dans l'étendue de ses pouvoirs, qui sont la justice, la police et les finances, sauf à rendre compte au roi de part, et d'autre, chacun en son particulier, des vues différentes qu’ils auront eues, à l’effet que le roi les confirme ou les réforme à son gré. Telle est l’économie du gouvernement du Canada.”’*

Le conseil maintint la position qu’il avait prise. Quelquesuns de ses membres cependant furent gagnés ou intimidés plus tard par M. de Beauharnais ; et l’un d’eux nommé Crespin, après avoir voté avec ses collègues, refusa de remplir certaines fonctions qu'ils lui déférèrent dans la lutte qu’ils

* « Le gouverneur et lieutenant général dans le Canada n’a aucune autorité sur les cas d’amirauté, et nulle direction sur les officiers qui rendent

la justice”—Règlement de 1684, signé du roi et de Colbert, et un grand nombre d’autres règlements rendus depuis dans le même sens,

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soutenaient contre le gouverneur. On l'interdit. Cela se passait le G avril. Le 30 mars, les troupes avaient été appelées une seconde fois sous les armes, et les officiers avaient déchiré à coups d’épées les nouvelles ordonnances du conseil. Le gouverneur avait ensuite fait tirer de prison ceux que le conseil avait fait arrêter et les avait reçus au château Saint-Louis. Sur le bruit de quelques murmures, il fit mettre aux arrêts les officiers qui avaient osé désapprouver sa conduite, et avait envoyé de Montréal, où il se trouvait, une lettre de cachet à son lieutenant à Québec, pour exiler les deux conseillers les plus opiniâtres, l’un, M. Gaillard, à Beaupré, et l’autre, M. d’Artigny, à Beaumont. Le gouverneur, en imitant ainsi la conduite tenue autrefois par M. de Frontenac, voulait rendre le conseil incompétent, en le réduisant à moins de cinq membres actifs, nombre nécessaire pour rendre les arrêts. L’intendant publia aussitôt une contre-ordonnance en sa qualité de président, seul chargé de convoquer le conseil, pour enjoindre à tous les membres de rester à leur poste, sous peine de désobéissance, et de ne tenir aucun compte de l'ordre illégal du gouverneur.

Le conseil se trouva ainsi en opposition à M. de Beauharnais et au chapitre de Québec. Les récollets se rangèrent avec l’autorité militaire du côté du chapitre, et l’un deux, le P. Valérien, fut même accusé devant le conseil d’avoir dit dans un sermon, “que M. Boulard était le pasteur visible qui devait gouverner le diocèse.” Les jésuites gardèrent la neutralité et, observèrent une prudente réserve, à l’exception de deux membres de la compagnie, qui furent interdits par M. Bouiard, mais dont l'interdiction fut peu après levée à la prière de leur supérieur. Le roi avait été saisi de l’affaire dès le commencement, et l’on sut bientôt à quoi s’en tenir sur la conduite quë suivrait le ministère. Ce qui se passait alors en France était d’ailleurs un avertissement suffisant pour les plus clairvoyants.

Le cardinal de Fleury avait remplacé le cardinal Dubois à la tête des affaires. Le nouveau ministre tâchait d’apaiser les troubles religieux qui agitaient le royaume à l’occasion de la bulie Unigenitus. Le concile provincial d'Embrun, tenu en 1727, ayant condamné l’évêque de Senez, accusé d’avoir attaqué la fameuse bulle, le parlement et le barreau s’élevèrent contre le jugement : le parlement bravait alors la cour de Rome, en refu-

sant la légende de Grégoire XII, et s'élevait devant le cardinal comme un obstacle à ses vues. On conçoit quelle amertune cette conduite laissa dans le cœur du ministre, et dans quelle disposition d’esprit il reçut la nouvelle des démêlés entre le cha pitre et le conseil supérieur de Québec, image du parlement de Paris. La querelle canadienne se confondit à ses yeux avec la querelle française. Dupuy fut aussitôt rappelé, et l’ordre

fut envoyé au conseil supérieur de lever les saisies du temporel des chanoines et du curé de la cathédrale, qu’il avait ordonn‘es dans le cours des procédures. L’intendant avait d’ailleurs mécontenté la cour sur d’autres points. Maurepas lui reprochaït ses nombreuses ordonnances touchant les chemins, les cabarets, lesquelles avaient soulevé le peuple et ne convenaient pas au pays.

Il y eut alors dans le conseil un revirement peu honorable pour son indépendance. MM. d’Artigny et Gaillard, s'étant présentés pour y prendre place comme à l’ordinaire, furent imformés par M. Delino, qui le présidait en l’absence de son chef disgracié, qu’ils ne pourraient être admis tant que le roi ne se serait pas prononcé sur la lettre de cachet du gouverneur. Leur suspension, car e’en était une, dura jusqu’en 1729.

La cour ne put s'empêcher cependant de censurer la conduite du gouverneur. Le ministre le blâäma d’avoir défendu au conseil supérieur de continuer la procédure contre le chapitre et le clergé. Le roi voulait bien ne pas désapprouver le parti qu’il avait pris, parce qu'il s'était trouvé dans la nécessité de maintenir l’ordre dans la colonie; mais il avait excédé son pouvoir. Louis XV lui défendit de prendre de pareilles mesures à l’avenir, et désapprouva l'envoi en exil de M. Gaillard et de l’autre conseiller, parce qu’il s'était attribué un pouvoir que le roi re confiait à personne. :

Telle fut cette grande querelle, dans laquelle le conseil finit par jouer le rôle servile qui ne caractérise que trop souvent les autorités coloniales. Dupuy avait remis sa charge aux premiers avis, afin de ne point partager la honte de ces rétractations. Il eut poursuccesseur M. Daigremont, qui prit le titre de commissaire ordonnateur, et qui fut peu après remplacé par M. Hocquart, qui arriva à Québec en 1729, et qui fut nommé intendant en

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Quant au siége épiscopal, M. de Mornay y succéda à M. de Saint-Vallier en vertu des bulles du souverain pontife ; mais il ne vint point au Canada. Pour prévenir de nouvelles difficultés, il chargea, à la recommandation du ministre, les grands vicaires nommés par le chapitre après la mort de M. de Saint-Vallier, d’administrer le diocèse avec le doyen.

Ces troubles s'étendirent aux communantés religieuses de femmes, qu'ils agitèrent jusqu’à l’arrivée de M. Dosquet en 1729. “ Les chanoines, écrivait la mère Sainte-Hélène de l’Hôtel-Dieu, se croyant maîtres absolus, firent tant de changements surtout dans les maisons religieuses, que les ursulines eurent recours au conseil pour implorer la protection du roi contre les menaces qu'on leur faisait: on avait déjà interdit leur confesseur, et on les avait tra'tées fort durement même dans leur propre chaire, sur ce qu’elles avaient dit que leur communauté avait toujours été plus paisible quand elles avaient eu des confesseurs jésuites que lorsqu'elles avaient eu des prêtres. (Cette parole a tellement choqué ces messieurs, qu’ils ont cru le clergé flétri et déshonoré : ils ont empêché les sept discrètes de communier et de se confesser cette année. D’autres communautés ont aussi été tourmentées.”?

Les pauvres religieuses ne savaient à quels prêtres se confesser. M. Boülard leur écrivait en 1728 qu’elles seraient excommuniées si elles se confessaient à d’autres qu’à des confesseurs agréés par lui. La conduite violente des chanoïines fut désapprouvée de la cour.

M. Dosquet, qui avait résidé dans la colonie depuis 1721 jusqu’en 1723, et qui avait été sacré évêque de Samos par le Pape le jour de Noël 1725, revint à Québec en 1729.# I] fit les fonctions d'administrateur du diocèse jusqu’en 1733, qu’il repassa en France. Alors le ministre se plaignit à M. de Mornay de l’abandon dans lequel il laissait le Canada, et l’informa que le roi désirait qu’il s’y rendît sans plus de retard, et qu’il passât par la Louisiane pour faire cesser les troubles religieux qui y régnaient. Le prélat, pressé par Louis XV de remplir sa mission, se démit de son évêché à cause de son grand âge. M. Dosquet lui

* Il paraît que l'évêque M. de Mornay devait donner sa démission en 1728, et le roi choisir M, de Macheco de Presneaux, grand vicaire de Soissons, pour le ramplacer ; mais cela n'eut pas de suite,

succéda, ctrevint à Québec en 1734; mais il retourna en France dès l’annce suivante, tout en conservant la mitre jusqu’en 1739, qu’il dut aussi la déposer. M. de Pourroy de l’Auberivière, choisi pour remplir le siége vacant, mourut en arrivant à Québec en 1740, atteint d’une épidémie qui y régnait. Enfin M. Dubreil de Pontbriant fut nommé pour le remplacer, et reçut ses bulles de Benoît XIV l’année suivante. Sa nomination interrompit les mutations fréquentes qui arrivaient depuis quelque temps au siége épiscopal.

Au milieu des discussions qu’excitaient ces changements, la question de la fixation des cures était toujours débattue, comme si elle n’eût pas été réglée par la loi. Le nouvel évêque, quiétait opposé à la fixation, écrivit au ministre, en 1742, que, s’il croyait à propos de la maintenir, il faudrait y faire diverses modifications. “Ainsi il ne faudrait point fixer dans la paroisse où un supplément à la dîme était accordé ni dans celle qui était unie à la voisine ; il faudrait préférer les prêtres français aux prêtres canadiens ; permettre à l'évêque de donner au curé fixe un vicaire, sans qu’il fût tenx d'en dire la raison, etc.” Avec toutes ces modifications, M. de Pontbriant ne voyait que treize paroisses dans lesquelles on put fixer, outre celles qui l’étaient déjà depuis longtemps.*

C’est en 1728 que le bruit du tambour retentit tout à coup sur les places publiques, et annonça aux habitants qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire parmi les peuplades de l’Occident. Les débris des Outagamis venaient de reprendre les armes. Oncroyaitavoir détruit cette nation en 1715; mais, deux ans après, M. de Vaudreuil avait été obligé d'envoyer contre eux M. de Louvigny, qui ies avait forcés de céder leur pays à la France. Mais ces barbares n'avaient pu rester tranquilles ; ils s’étaient recrutés dans d’autres tribus, et avaient repris leurs anciennes habitudes de pillage. Ils infestaient de brigandages et de meurtres les rives du lac Michigan et les routes qui conduisaient du Canada à la Louisiane ; entravaient le commerce etrendaient les chemins impraticables à plus de cinq cents lieues àla ronde. Is avaient même engagé plusieurs autres tribus à suivre leu: exemple. M. de Beauharnais jura de les exterminer. Mais comment saisir des nomades, qui disparaissaient dans des régions inconnues sans qu’on pût suivre leur trace ?

* Documents de M. l'abbé Ferland.

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Quatre cent cinquante Canadiens et sept à huit cents sauvages, commandés par M. de Ligneris, entrèrent sur leur territoire. L’avant-garc 2: de cette petite armée était partie de Montréal au commencement de juin. Elle avait remonté la rivière des Outaouais en canots, traversé le lac Nipissing et pénétré, par la rivière aux Français, dans le lac Huron, où l'avaient ralliée les sauvages qui formaient le reste de l’expédition. Le corps entier passa par Michilimackinac le 1er août, et, le 14, il atteignit Chicago, au fond du Michigan, après deux mois et neuf jours de marche depuis le départ de Montréal.

Les premiers ennemis qu’il eut à combattre, furent les Malhomines ou Folles-Avoines, ainsi nommés parce qu’ils se nourrissaient d’une espèce de riz qui croît en abondance dans les plaines marécageuses situées au sud du lac Supérieur. Le 15, cette tribu, que les Outagamis avaient entraînée dans leur alliance, se présenta rangée en bataille sur le rivage pour s'opposer au débarquement des Canadiens. Ceux-ci, dès que leurs canots touchèrent la terre, saisirent leurs haches et leurs fusils, et s’élancèrent avec leurs alliés contre les Malhomines en poussant de grands cris. La mêlée fut extrêmement vive ; l'ennemi, rompu partout, fut complétement défait après avoir essuyé des pertes considérables.

Le bruit de l’arrivée et de la victoire de Ligneris se répandit auloinenuninstant. Toutes les tribus prirent la fuite, les Outagamis les premiers. Les Canadiens se mirent à leur poursuite ; ils remontèrent la rivière aux Renards jusqu’à sa source, et s’avancèrent jusqu’à une trentaine de lieues du Mississipi, sans pouvoir atteindre les fuyards. Il fallut se contenter de détruire les frêles bourgades qu’ils s'étaient élevées depuis 1715, et de ravager le plat pays pour leur ôter tout moyen de subsistance. Pas une bourgade, pas une cabane, n’échappa aux flammes. Cette irruption brusque et dévastatrice, dont le roi avait cru le succès douteux, rendit, pour quelque temps, la paix à ces contrées, et la sûreté aux communications entre le Canada et la Louisiane, provinces que l’on désirait plus que jamais rapprocher l’une de l’autre.

Le Canada eut à souffrir beaucoup de calamités dans les dix années qui s’écoulèrent à partir de 1730. En 1732, des inondations et des tremblements de terre remplirent les habitants de

terreur. La mère Sainte-Hélène écrivait le 17 octobre: “ Depuis un mois, c’est un tremblement de terre qui y jette une consternation qu’on ne peut exprimer. L'’effroi y est si universel que les maisons sont désertes ; on y couche dans les jardins, les bêtes mêmes privées de raison, jettent des cris capables de redoubler la frayeur des hommes; on fait des confessions générales de tous côtés; plusieurs ont fui... peur d’être ensevelis sous les ruines de cette pauvre ville ; le fâcheux est que cela n’est pas fini. Il y a des puits qui ont entièrement tari, des chemins sont bouleversés.”

La petite vérole décima la population l’année suivante, et fit des ravages épouvantables parmi les sauvages.

La disette régnait déjà depuis plusieurs années. L'hiver de 1729 fut pour le Canada, ce qu'avait été celui de 1709 pour la France. Les habitants étaient obligés de vivre de bourgeons, et de ce qu’on regardait alors comme n’étant guère plus nourrissant, de pommes de terre. Piusieurs personnes moururent de faim*. C’estpendant cette disette, en i730,que le gouvernement fit faire à Québec la digue du Palais, recouverte aujourd’hui par des quais, pour occuper les habitants et former un abri où cent bâtiments pussent trouver un hivernage commode.

Cependant le gouvernement ne perdait pas de vue l’honorable mission qu’il s'était imposée, la découverte et l’exploration de l’intérieur du continent. Le Saint-Laurent, le Mississipi ‘et tous les grands lacs de l'Amérique du nord avaient été découverts ; on avait remonté à une grande distance les tributaires du Mississipi qui prennent leurs sources dans les pays du couchant ; les Français ambitionnaient maintenant la gloire d'atteindre l’océan Pacifique, qu'avait déjà visité un sauvage Yasou, suivant le rapport de Lepage Dupratz. Une pareille entreprise avait été formée plusieurs fois chez les Français. Vers 1718, le ministre avait chargé M. de Vaudreuil d'envoyer M. de la Morandière à la découverte de cette mer, si les nouvelles qu’il allait recevoir de M. de Lanoue, qui était allé fonder un poste à Kamanestigoya, étaient favorables. Il avait été question en même temps d'établir deux autres postes dans ces contrées; mais le gouverneur et l’intendant Bégon avaient préféré

* Lettre de la mère Sainte-Hélène 1787. Collection de M. l'abbé fer- Jand.

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consacrer une somme de 33,000 livres à l’entreprise, afin de la rendre indépendante des traitants, aux caprices et aux intérêts desquels elle avait été laissée jusqu’alors.* Enfin M. de Beauharnais voulut s'occuper sérieusement de la découverte de l'océan Pacifique. Le plus difficile lui semblait fait, car on supposait alors le continent moins large au nord qu'il ne l’est en réalité, et que la mer, au lieu de reculer vers l’ouest se rapproi chait de l’est en s’élevant au pôle, La configuration de l’Amérique du sud, qui se termine en pointe à la terre de Feu, et la longitude de la partie alors connue des côtes occidentales du continent, lesquelles n'avaient encore été visitées que jusqu’au nord du Mexique, pouvaient faire tomber dans cette erreur. Les regards des Européens, sans cesse tournés vers l'Occident, semblaient chercher cette terre promise qu'avait entrevue le génie de Colomb, ce ciel mystérieux qui fuyait toujours, et vers lequel une puissance secrète semble pousser continuellement la civilisation. L’homme que le gouvernement chargea de cette entreprise fut M. Varennes de la Vérendrye.

Pierre Gaultier de Varennes, sieur de la Vérendrye, était fils de Réné Gaultier, seigneur de Varennes, qui avait été pendant vingt-deux ans gouverneur des Trois-Rivières. M. de la Vérendrye choisit d’abord le métier des armes. Il fit une campagne dans la Nouvelle-Angleterre en 1704, et une seconde l’année suivante dans l'île de T'erreneuve, en qualité de cadet. En 1706, il passa en France dans la compagnie des grenadiers du régiment de Bretagne. Cette compagnie était commandée par son frère aîné, tué plus tard en Italie. A la sanglante bataille de Malplaquet, livrée en 1709, par le maréchal de Villars au prince Eugène et au duc de Marlborough, M. de la Vérendrye reçut neuf blessures, et fut laissé pour mort sur le champ de carnage. Malgré sa bravoure éprouvée et le grade de lieutcnant, que lui méritèrent ses services, sa pauvreté, causée par la pénurie du trésor qui ne payait point les officiers, l’obligea de revenir en Canada, et d’y accepter pour vivre une simple enseigne.

Quelques années après, M. de la Vérendrye obtint un emploi plus lucratif dans les pays sauvages de l'Ouest. Il com-

* Documents de Paris: 8ème série.

mandait, en 1728, le poste du lac Nipigou situé au nord du lac Supérieur, M. de la Vérendrye s'intéressait, comme beaucoup de ses compatriotes, à la question de l'existence d’une mer entre l'Amérique septentrionale et l'Asie. Charlevoix avait été envoyé en Amérique, comme nous l’avons déjà dit, pour obtenir des renseignements certains sur la meilleure route à suivre pour atteindre la limite occidentale du continent. M. dela Vérendrye, venant du lac Nipigon, et le P. Gonor, arrivant de chez les Sioux, où M. Boucher de Montbrun et le P. Guignas avaient, d'après l’avis de Charlevoix, établi un poste en 1727, ajoutèrent de nouveaux renseignements à ceux qu’on possédait déjà. Le P. Gonor se chargea des mémoires de La Vérendrye et promit de les appuyer à la cour. C<lui-ci, d’après les renseignements qui lui avaient été donnés touchant une rivière qui coulait vers le couchant, pensait qu’en en suivant le cours on parviendrait à l’océan Pacifique.

Rendu à Paris, le P. Gonor présenta les mémoires au gouvernement, qui reçut aussi deux projets de Charlevoix sur la même question. Mais l’épuisement des finances devait se faire sentir encore plus aux extrémités de l'empire qu’au cœur de la nation. Le projet du voyage de découvertes fut abondonné au hasard des courses de traitants.

M. de la Vérendrye descerdit à Québec pour en conférer avec le gouverneur. Il recommanda de suivre la rivière des Assiniboëls au lien de prendre par le pays des Sioux, puis de descendre les rivières qui ont leur source vers le lac Ouinipeg. Il pensait qu’il s’en trouverait quelqu’une de ce côté, qui mènerait à la mer qu’on cherchait.

L'ouest et le nord-ouest del’ Amérique, dit M. Margry,* étant encore inconnus depuis la Californie jusqu’à la baie d'Hudson, l’est de l’Asie l’étant également à son extrémité, ainsi que la mer qui divise l’Ancien et le Nouveau-Monde à cette hauteur, il y avait des savants qui supposaient, avec les navigateurs du 16e siècle, l’union des continents à des degrés de longitude et de la- ”# Les détails que nous donnons ici sont tirés d’un article très-intéressant publié dans le Moniteur de Paris, le 14 septembre et le 1er novembre 1857, par M. Pierre Margry, employé à la section historique du ministère de la marine et des colonies de France. Cet article, écrit d'après des documents inédits

déposés dans les archives de l'Etat, fera partie d'un ouvrage que M. Margry doit publier sur les colonies françaises.

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titude bien éloignés de ceux où Behring allait découvrir le détroit qui porte sonnom. En 1718, un prêtre de la congrégation, nommé Bobé, qui eut le mérite d’exciter fortement le régent et les ministres à la découverte de la mer de l'Ouest, regardait comme une vaste terre l’espace compris entre le détroit d'Uriez et la Nouvelle-France. Cet ecclésiastique, fort savant d’ailleurs, pensait que, si l’on marchait entre le 47e et le 70e degré de latitude, on ne trouverait point la mer que l’on #’eñt atteint le golfe d’'Amur, ‘ lequel était formé par les terres du Japon, de la Tartarie et de la Bourhonie.”’ El appelait Bourbonie cette contrée imaginaire qui lui semblait joindre l'Amérique et l’Asie, et ‘“ par laquelle, selon lui, étaient passés les Tartares et les Israélites tartarisés après la dispersion de Salmanazar, comme le prouvait, disait-il, la figure des Sioux, qui ressemblait à celle des Tartares.” Ces chimères d’un homme éclairé, accréditées chez d’autres qui ne l’étaient pas moins, faisaient souhaiter que la France, placée à portée, par sa possession du Canada, d’en reconnaître l'erreur, envoyât à travers l'Amérique du nord une expédition d'exploration, qui dissiperait les ténèbres restées sur le nord-ouest de ce continent.

4 M. de Beauharnais conçut sans peine l'importance d’une telle exploration, et il songea à lever le voile qui cachait les bornes du monde, en accueillant la demande de M. de la Vérendrye. Malheureusement, n’osant prendre une initiative que prit pour ses affaires, vers cette époque et sous le prétexte de cette découverte, le gouverneur de la Louisiane, M.de Bienville, moins honnête que lui, il s’exposa à ne pouvoir rien faire qu’à des conditions qui nous laissèrent enlever l’honneur qu’on devaitattendre de la découverte de la mer de l'Ouest. Les Russes étsient nos rivaux dans ce projet. Avant sa mort, Pierre-le-Grand, qui était arrivé à Paris en avril 1717, deux mois après que Guillaume Delisle eut présenté au régent son mémoire sur la mer de l'Ouest, s’était rappelé ses conversations avec l’illustre géographe, ainsi que ses promesses à l’Académie des sciences, et il avait ordonné de faire reconnaître par l’est la distance de l’Asie à l'Amérique. Fidèles aux ordres contenus dans son testament, qui fut pour la Russie son dernier service, ses successeurs allaient envoyer Vitus Behring et Thschirikoff, qui s’avanceraient

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par l’est dans la mer de l'Ouest et touchernient à l’Amérique, pendant que les officiers français, par une singulière coïncidence, exploreraient l’intérieur des terres occidentales sous le gouvernement d’un gentilhomme dont les petits-neveux devaient s'approcher du trône de Pierre-le-Grand. Mais les uns devaient être aidés par leurs princes, les autres, faire tout par eux seuls, malgré la bienveillance des gouverneurs du Canada, réduits à u’avoir guère pour les découvreurs que des sympathies.

‘M. de Beauharnais ayant examiné, avec l'ingénieur Chaussegros de Léry, la carte qu'avait envoyée le sauvage Ochagach, choisie par M. de la Vérendrye pour être son guide, pensa, comme l'ingénieur, que la Nouvelle-France ‘ étant traversée par deux grands fleuves qui prennent leur source vers le milieu, dont l’un court à l’est, qui est celui de Saint-Laurent, et l’autre au sud, qui est le Mississipi, il ne pouvait rester à l’ouest 7 ou 800 lieues de large sans qu’il y eût également une grande rivière.” Ce fait eût été trop contraire à tout ce qu’on savait des pays connus, où un si grand espace était toujours traversé par quelque grand fleuve. Ce raisonnement rendait vraisemblables les rapports des sauvages, d’après lesquels et suivant le rumb de vent que ceux-ci donnaient au fleuve, M. de Beauharnais et M. de Léry jugeaient qu’il devait se rendre à l'entrée d‘:ouverte par d'Aguilar, ou à quelque autre située au-dessus de la Californie.”?

M. de la Vérendrye s’associa à Montréal, en 1731, quelques hommes, qui lui firent l’avance des marchandises de traite et des équipements, et partit pour le lac Supérieur avec le P. Messager, missionnaire. Il avait reçu l’ordre de prendre possession au nom du roi des pays qu’il découvrirait, et d'examiner attentivement les avantages qu'offrirait une communication entre le Canada ou la Louisiane et l'Océan supposé. Mais il n'avait encore fait que quelques pas vers l'inconnu en 1733, et les ministres persistaient toujours dans leur résolution de ne rien faire pour venir à son aide, quoiqu'il fût évident que plus il s’éloignerait des postes français, plus la traite deviendrait difficile, ou que plus il se livrerait à la traite, et moins il s’approcherait du but cherché. ‘“ Aussi, dit M. Margry, malgré l’aide de ses quatre fils et de son neveu, M. de la Jemerays, tous les cinq intré-

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pidement et infatigablement dévoués à son entreprise, avec une générosité égale à son désintéressement, bien réel, quoiqu'il ait été fort attaqué, M. de la Vérendrye ne put, par le fait de la situation qu’il avait acceptée, parvenir, après douze ans de peines et de sacrifices, qu’à la découverte des terres enfermées entre les Montagnes-Rocheuses à l'ouest et les lacs Supérieur et Ouinipeg à l’est.”

M. de la Vérendrye prit la route du lac Supérieur et de Kamanestigoya, fort construit au nord de ce lac, vers 1717, par lo lieutenant Robutel de Lanoue. Les gens de La Vérendrye, sortant de là, passèrent, en 1731, par le lac de la Pluie, sur lequel ils bâtirent le fort Saint-Pierre ; par le lac des Bois, sur lequel ils élevèrent, l’année suivante, le fort Saint-Charles; par la rivière Ouinipeg, sur laquelle ils construisirent, en 1734, le fort Maurepas. Les Français prenaient possession du pays en établissant des postes pour les protéger, et pour favoriser en même temps leur commerce de pelleteries. Continuant leurs courses, ils traversèrent le lac Dauphin et le lac des Cygnes ; ils reconnurent la rivière des Biches et remontèrent jusqu’à sa fourche la rivière Saskatchaouan ou Poskoïac. Ils élevèrent le fort Dauphin à la tête du lac Manitoba, et le fort de la Reine au pied @n même lac; le fort Bourbon sur la rivière des Biches à la tôto du lac Ouinipeg ; le fort Rouge dans l’angle formé par la rivière Rouge et celle de Assiniboils. Ils continuèrent ensuite, dirigés par le frère et les fils de M. de la Vérendrye, à s'avancer tantôt vers le sud et tantôt vers le nord, sans trouver l'Océan qu'ils cherchaient.*

Une de ces courses avait déjà coûté la vie à l’un des fils de M. de la Vérendrye, à son parti composé de vingt hommes et au jésuite Auneau, qui avaient tous été massacrés, en 1736, par les Sioux, dans une île du lac des Bois. Quelques jours après, cinq voyageurs canadiens trouvèrent leurs restes. Les têtes des Français, la plupart sans chevelure, étaient posées sur des peaux de castors. Le missionnaire avait un genou en terre, une flèche dans la tête, le sein ouvert, la main gauche baisséo

* Nous avons suivi, en établissant la situation de ces forts, la relation de M. Margry, et l’une des cartes attachées au rapport de M. Cauchon, commissaire du département des terres de la couronne en 1857. L'un des com-

Pilateurs de cette carte, M. P. L. Morin, géomètre du cadastre du Canada, avait visité ces contrées en 1836, en reveuant de la baie d'Hudson.

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