‹ Histoire du Canada [microforme]Chapitre 25 sur 76 · TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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166 HISTOIRKR DU CANADA.

villon. Ce fut uneaffeire où les vaincus s’illustrèrent autant que les vainqueurs. Anson s’empressa d’envoyer une partie de ses forces à la poursuite du convoi, dont neuf voiles furent enlevées. On conduisit à Londres vingt-deux chariots chargés de l'or, de l’argent en lingots et des effets pris sur la flotte, dont la défaite priva la Nouvelle-France d’un puissant secours. Le marquis dela Jonquière avait montré beaucoup de talent dans le combat. Le capitaine du vaisseau le Windsor s’exprimait ainsi dans son rapport de la bataille : “Je n’ai jamais vu une meilleure conduite que celle du commandant français, et, pour dire la vérité, tous les officiers de cette nation ont montré un grand courage ; aucun d’eux ne s’est rendu que quand il lui a été absolument impossible de manœuvyrer.” À cette époque la marine française était dans une période de décadence. Le temps des Duquesne. des T'ourville, des d’'Estrées, des Jean Bart, des Duguay- Trouin, des d’Iberville, avait disparu. ‘“ Mais, dit Guérin, les officiers faisaient, en général, avec le peu de moyens mis à leur disposition, tout ce qu’on pouvait attendre de gens de cœur, d'honneur et de talent.” Ils faisaient partout des prodiges de valeur, qui étaient souvent couronrés de succès; et, lorsqu'ils succombaient, c'était sous la grande supériorité numérique de leurs adversaires : ce qui a fait dire à un historien anglais, que dans cette guerre l’Angleterre dut plutôt ses victoires maritimes au nombre de ses vaisseaux qu’au courage de ses matelots.

Il semblait, observe Voltaire à cette occasion, que les Anglais dussent faire de plus grandes entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de 100 pièces de canon, treize de 90, quinze de 80, vingt-six de 70, trente-trois de 60. Il y en avait trente-sept de 50 à 54; et au-dessous de cette forme, depuis les frégates de 40 canons jusqu'aux moindres, on en comptait jusqu’à 115. Ils avaient encore quatorze galiotes à bombes et six brûlots. C'était en tout deux cent soixante et trois vaisseaux de guerre, indépendamment des corsaires et des vaisseaux de transport. Cette marine avait le fond de quarante mille matelots. Jamais aucune nation n'avait eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient être armés à la fois, il s’en fallait beaucoup. Le nombre des soldats était trop disproportionné ; mais enfin, en 1747, les Anglais avaient à la fois une flotte dans les mers d'Écosse et d'Irlande, une à Spithead, une

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Il fallait que la France luttât pendant tout ce temps-là avec environ trente-cinq vaisseaux. Le résultat ne pouvait être longtemps douteux. Il devenait plus difficile de jour en jour de soutenir les colonies. Si on ne leur envoyait pas de gros convois, elles demeuraient sans secours à la merci des flottes anglaises. Si les convois partaient où de France ou des Iles, ils couraient risque d’être pris avec leurs escortes.

Après la bataille sous le cap Finistère, il ne restait plus aux Français sur l'Atlantique qu’un petit nombre de bâtiments de guerre. Le chef d’escadre Des Herbiers de l’Étenduère, qui, avec huit vaisseaux at deux frégates, escortait les flottes marchandes aux îles de l'Amérique, fut rencontré dans le voisinage de Belle-Isle par l’amiral Hawke, qui avait quatorze vaisseaux de ligne, trois frégates et deux brûlots. Le combat, comme au cap Finistère, fut long et sanglant; mais les marins français étaient réduits à ne plus combattre que pour l’honneur. Deux vaisseaux seulement, le Tonnant et l’Intrépide, sortirent de cette nouvelle lutte, et rentrèrent à Brest comme des moncéaux flottants de ruines ; mais un convoi de 250 voiles avait été sauvé. Le premier de ces vaisseaux était monté par le chef d’escadre lui-même; le second, par un Canadien, le comte de Vaudreuil. Ce combat est célèbre dans les annales de la marine française pour la résistance qu’offrit le Tonnant, attaqué quelque temps par la ligne entière des Anglais ;:* le noble vaisseau passa fièrement à travers les ennemis, à la remorque de l’Intrépide, qui était venu partager ses dangers, et qui se couvrit aussi de gloire. L’amiral anglais fut accusé devant une cour martiale pour n’avoir pas fait leur conquête. Dans ce temps-là, la Grande-Bretagne, piquée de l’audace de ses ennemis, faisait passer ses amiraux par les armes, lorsqu'ils mon-

traïient la moindre faiblesse.

La France ne resta plus qu'avec quelques vaisséaux de guerre. ‘“ On reconnut, dit un auteur, dans toute son étendue, la faute du cardinal de Fleury d’avoir négligé la marine, indispensable pour les peuples qui véulent avoir des colonies. Cette faute était difficile à réparer. Elle était, comme l'événement l’a

“ Auquetil: Histoire de France,

18% IHISTOIRE DU CANADA.

prouvé, irréparable pour la France. La marine est un artet un grand art, qui demande une longue expérience.” L’Angleterre se hâta de prendre le reste des possessions françaises de l’Amérique du nord, avant de donner le temps à sa rivale de rétablir ses flottes. La perte du Canada, en 1760, peut être attribuée en partie à cette faute, qui priva la mère patrie des moyens de le secourir lorsqu'il eut besoin d’elle.

Le marquis de la Jonquière devait relever M. de Beauharnais dans le gouvernement de la Nouvelle-France; sa commission était datée de 1746. Il était chargé de se rendre à Québec après la campagne du duc d’Anville. Fait prisonnier à la bataille du cap Finistère, il fut remplacé en Canada, pendant sa captivité, par le comte de la Galissonière. En 1748, Bigot, l’ancien commissaire ordonnateur de Louisbourg et l’intendant de l’escadre de M. d’Anville, succéda à l’intendant Hocquart; et le roi étendit sa juridiction sur toute la Nouvelle-France, la Louisiane comprise.

Si la France était malheureuse sur mer, elle obtenait de grands triomphes sur le continent de l’Europe. Les victoires du maréchal de Saxe, qui venait encore de gagner la fameuse bataille de Laufeld sur le duc de Cumberland (1747), avaient enfin décidé les alliés à faire la paix, désirée vivement par tous les peuples, las d’une lutte sanglante et ingrate. Dès le milieu de l'été, le duc de New-Castle avait envoyé aux colonies anglaises l’ordre de licencier leurs troupes. ÆEn Canada l’on ne s'attendait pas à poser sitôt les armes. L'annonce de l’envoi d’une escadre considérable, sous le commandement de M. de la Jonquière, faisait croire au contraire que l'issue de la guerre était encore éloignée. On pensait même que l’ennemi exécuterait cette année son projet d’invasion ; et les habitants des campagnes avaient reçu l’ordre dese retirer dans l’intérieur des terres à son approche, et ceux de l’île d'Orléans, d’évacuer cette île. En même temps, sur le bruit qui s'était répandu que lo fort Saint-Frédéric allait être attaqué, le major des Trois-Rivières avait ma-ché rapidement pour le couvrir avec 1200 hommes, à la tête desquels il était allé défaire dans le voisinage même d’Albany, un corps de troupes anglaises, qu’il avait anéanti. Mais, sur la fin de l’été, le désarmement des colonies américaines, et les nouvelles apportées d'Europe par le comte de la

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Galissonière, qui arriva à Québec dans le mois de septembre, confirmèrent la cessation des hostilités. En effet la paix fut signée à Aïix-la-Chapelle en 1748. Le marquis de Saint-Sévérir, l’un des plénipotentiaires français, déclara, à l’ouverture des négociations, qu’il venait accomplir les paroles de son maître, “qui voulait faire la paix non en marchand, mais en roi,” paroles qui, dans la bouche de Louis XV, montraient moins de grandeur que d’imprévoyance et de légèreté. Il ne fit rien pour la France et fit tout pour ses alliés. Il laissa avec une aveugle indifrérence la question des frontières indécise en Amérique, se contentant de stipuler qu’elle serait réglée par des commissaires. On avait fait une première faute, en 1713, en ne fixant pas les frontières de l’Acadie ; on en fit une seconde, plus grande encore, en 1748, en abandonnant cette question aux chances d’un litige dangereux : car les Anglais ne faisaient que gagner à cette temporisation. La supériorité toujours croissante de la population de leurs colonies, et la destruction de la marine française dans la guerre qui venait de finir, augmentaient leurs espérances et leur désir d’être bientôt les maîtres de toute l'Amérique du nord. ‘“ Aussi le traité d’Aix-la-Chapelle, l’un des plus déplorables, dit un auteur, que la diplomatie française ait jamais acceptés, n’inspira aucune confiance et ne procura qu’une paix armée.” Le Cap-Breton fut rendu à la France en retour de Madras, pris aux Indes par M. de la Bourdonnais, et des conquêtes des Français dans les Pays-Bas. La nouvelle de la suspension des hostilités entre les puissances belligérantes, parvint à Québec en même temps que celle du rétablissement de la tranquillité dans les pays d’en haut, où la paix avait été trouliée un instant par une conspiration des Miâmis.

Les progrès des Européens effrayaient tous les jours davantage les indigènes de l’Ouest, qui cherchaiïent à s’isoler de ces étrangers, et même à les détruire s’il était possible. Depuis quelques années ils se disaient dans leur naïf langage : ‘ Les hommes rouges ne doivent pas se détruire les uns les autres; laissons les blancs se faire la guerre entre eux.” Les Miâmis, plus impatients que les autres, formèrent, en 1747, le complot de massacrer tous les habitants du Détroit. Une agitation sourde fut observée parmi les nations des lacs; les Français inquiets augmentèrent la garnison de Michilimackinac. Les Miâmis devaient

eourir aux armes une des fêtes de la Pentecôte; mais une vieille femme, fort attachée aux Français, vint découvrir le complét au commandant du Détroit, M. de Longueil, qui prit aussitôt des mesures de précaution, qui suffirent pour imposer aux conspirateurs. Il ne fut tué que quelques hommes isolés. Le fort des Miâmis, qu’ils avaient eux-mêmes brûlé en partie avant de fuir, fut pris, et le secours qui arriva peu de temps après du bas Saint-Laurent, acheva d’intimider ces barbares. Ils n’osèrent plus remuer, et la Nouvelle-France vit bientôt la paix régner sur toutes ses frontières.

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ner sur La paix d’Aix-la-Chapelle n’est qu’une trève—L’Angleterre profite de la

ruine de la marine française pour étendre les frontières de ses possessions en Amérique.—M. de la Galissonière gouverneur du Canada.—Ses plans pour empêcher les colonies voisines de s’agrandir sont adoptés par la cour.— Prétentions des Anglais.— Droit de découverte et de possession des Français.—La politique de M. de la Galissonière au sujet des limites est la meilleure.—Emigration des Acadiens: part qu'y prend ce gouverneur.—Il fait bâtir ou relever plusieurs forts dans l’Ouest ; fondation d’Ogdensburgh (1749).—Le marquis de la Jonquière remplace M. de la Galissonière.—Plau que ce dernier propose à la cour pour la défense du Canada. — Appréciation que M. de la Jonquière fait de la politique de son prédécesseur ; le ministre lui enjoint de la suivre.—Le chevalier de 1n Corne et le major Lawrence s’avancent vers l’isthme de l'Acadie et s’y fortifient . forts Beauséjour et Gaspareaux, Lawrence et des Mines.—Lord Albemarle, ambassadeur britannique à Paris, se plaint des empiétements des Françuis (1760) ; réponse de M. de Puyzieulx.—La France se plaint à son tour des hostilités des Anglais sur mer.—Établissement des Acadiens dans l’île Saint-Jean ; leur triste situation.—Fondation d'Halifax (1749.) —Une commission est nommée pour régler la question des limites : MM. de la Galissonière et de Silhouette représentent la France; MM. Shirley et Mildmay, la Grande-Bretagne.—Convention préliminaire: tout doit rester in statu quo jusqu'au jugement définitif.—Conférences à Paris; l'Angleterre réclame toute la rive méridionale du Saint-Laurent depuis le golfe jusqu'à Québec; la France maintient que l’Acadie se borne au territoire situé à l’est d’une ligne tirée de l'entrée de la baie de Fondy au cap de Canceau.—Notes raisonnées à l'appui de ces prétentions diverses.— Les deux parties ne se font aucune concession — Affaire de l'Ohio; intrigues des Anglais parmi les naturels de cette contrée, et des Français dans les cinq cantons.—Traitants de 1a Virginie arrêtés et envoyés en France. — Les deux nations envoyent des troupes sur l'Ohio et s'y fortifient.—Le gouverneur fait défense aux demoiselles Desauniers de faire la traite du castor au saut Saint-Louis: difficulté que cela lui suscite ; part que son secrétaire et lui prennent au commerce; son népotisme.—Il dédaigne de se justifier.—Il tombe malade et meurt à Québec en 1752.—Sa vie, son caractère.—Le marquis Duquesne lui succède.—Affaire de l'Ohio continuée.—Le colonel Washington marche pour attaquer le fort Duques-

ne.—Mort de Jumonville.—Défaite de Washington par M. de Villiers au fort de la Nécessité (1754).—Plan des Anglais pour l'invasion du Canada; assemblée des gouverneurs coloniaux à Albany.—Le général Braddock est envoyé par la Grande-Bretagne en Amérique avec des troupes.—Le baron Dieskau débarque à Québec avec quatre bataillons (1755.)—Négociations des deux cours au sujet de l’Ohio.—Note du duc de Mirepoix du 15 janvier 1765 ; réponse du cabinet de Londres.—Nouvelles propositions des ministres français ; l'Angleterre élève ses demandes.—Prise du Lis et de l’Alcide par l'amiral Boscawen.—La France déclare la guerre à l’Angleterre,

La paix d'Aix-la-Chapelle ne fut qu’une trève, à peine les hostilités cessèrent-elles en Amérique. Les colonies anglaises avaient suivi avec le plus vif intérêt la lutte sur l'Océan, elles avaient vu détruire avec satisfaction les derniers débris de la flotte de M. de l'Étenduère, dans le combat de Belle-Isle. En effet, la marine française anéantie, qu’allaient devenir les possessions d'outre-mer de la France? Qu’allait devenir ce beau, ce vaste système colonial, qui lui assurait une si grande partie du Nouveau-Monde ?

Les colonies américaines voulurent aussitôt reculer leurs frontières au loin. Une compagnie d'hommes influents de la Grande-Bretagne et des colonies fut formée pour occuper la vallée de l'Ohio. Ce n’était pas la première fois que les Anglais enviaiert cette fertile et délicieuse contrée : dès 1716, M. Spotswood, gouverneur de la Virginie, avait proposé d’en acheter une partie des indigènes, et de former une association pour y faire la traite; mais le cabinet de Versailles s'était opposé à ce projet, qui avait été abandonné.# Dans le même temps les journaux de Londres annonçaient qu’il était question d'étendre jusqu’au fleuve Saint-Laurent les établissements projetés du côté del’Acadiet L'’agitation qui régnait à cet égard ne faisait que confirmer les Français dans la crainte de quelque grand mouvement agresseur de la part de leurs voisins. M. de la Galissonière surtout partageait ce sentiment. (C'était un marin distingué, qui devait s’illustrer plus tard par sa victoire sur l’amiral Byng. (C’était aussi un homme actif, éclairé, qui donnait à l’étude des sciences le temps que lui laissaient ses fonctions publiques. Il ne gouverna le Canada que deux ans; mais il donna,

* Universal History, vol. 40.

+ Mémoire, etc., par M. de Choiseul.

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dans ce court espace de temps, une forte impulsion à l’administration, et de bons conseils aux ministres, qui, s'ils les avaient suivis, auraient peut-etre conservé cette belle colonie à la France.

En arrivant à Québec, M. de la Galissonière voulut connaitre le sol, le climat, les productions, la population, le commerce et les ressources du pays. 11 porta, dès la première année, son attention sur la question des frontières, qu’il était impossible de laisser plus longtemps indécise. Il promena longtemps ses regards sur la vaste étendue des possessions françaises ; il en étudia les endroits forts et les endroits faibles ; il sonda les projets des Anglais et finit par se convaincre que l’isthme acadien, dans l'Est, et les Apalaches, dans l'Ouest, étaient les deux principales défenses de l’ Amérique française : si l’on perdait l'isthme, les Anglais déborderaient jusqu’au Saint-Laurent et sépareraient le Canada de la mer ; si l’on abandonnaïit la chaîne de montagnes, ils se répandraient jusqu'aux grands lacs et à la vallée du Mississipi, isoleraient le Canada de ce fleuve, lui enlèveraient l'alliance des sauvages et repousseraient les Français jusqu’au pied du lac Ontario. Ce résultat lui parut inévitable, d’après le développement que les colonies anglaises prenaient tous les jours. Il écrivit au ministère que les établissements de l’Illinois, après avoir été d’abord trop prisés, ne l’étaient plus assez ; quoiqu’ils ne produisissent rien, il ne fallait pas les abandonner, parce qu’ils servaient avec avantage à empêcher les Anglais de pénétrer dans l’intérieur. “ Le pays, bien établi, disait-il, nous rendrait formidable du côté du Mississipi ; si dans la guerre actuelle nous avions eu quatre à cinq cents hommes armés chez les Illinois, non-seulement nous n’y aurions pas été inquiétés, mais nous aurions mené jusque dans le cœur des établissements de l’ennemi, ces mêmes nations qui nous insultaient si souvent.”

On a beaucoup blâmé la France de la position qu’elle os4 prendre dans la question des frontières ; elle a même été accusée par les siens d’ambition et de vivacité. Voltaire va jusqu’à dire qu’une pareille dispute, élevée entre de simples commerçants, aurait été apaisée en deux heures par des arbitres; mais qu'entre des couronnes il suffit de l'ambition et de l’humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt États ; comme si la possession d’un territoire assez spacieux pour former trois ou quatre empires tels que la France ; comme si l’avenir de ces

magnifiques contrées, couvertes aujourd’hui déjà de millions d'habitants, avait à peine mérité l'attention du cabinet de Versailles ! Par cela seul que la Grande-Bretagne montrait tant de persistance, ne devait-on pas être au moins sur ses gardes? Le mouvement que se donnaient l'Angleterre et ses colonies, l'éclat des préparatifs qu’elles faisaient, l'importance des projets qu'ils annonçaient, n’étaient-ils pas de nature à exciter l'attention du Canada et de la cour? Mais ce n’est qu’en Canada qu'on paraissait avoir une inquiétude sérieuse.

Le cabinet de Saint-James s'était abstenu jusqu'alors de for-

muler ses prétentions d’une manière précise et définie; il ne:

les avait fait connaître, pour ainsi dire, que par son action négative, en contestant aux Français le droit de s'établir à Niagara et à la pointe à ia Chevelure, et äe continuer leur séjour au milieu des Abénaquis après le traité d'Utrecht. ‘T'andis qu'il déclarait à ces sauvages que le territoire placé entre la Nouvelle-Angleterre et le golfe Saint-Laurent, appartenait à la Grande-Bretagne, il gardait le silence vis-à-vis de la France sur cette prétention, qu'il devait cependant faire valoir dans la suite.* Quant à l'Ouest, son silence avait été plus expressif encore : n’avait-il pas reconnu la nullité de son droit en refusant de sanctionner la formation d’une compagnie de l'Ohio en 1716? Mais les choses avaient bien changé depuis. Le traité d'Utrecht donnait l’Acadie à l'Angleterre ; elle annonça que cette province s’étendait d’une part, depuis la rivière Kénébec jusqu’à la mer, et de l’autre, depuis la baie de Fondy jusqu’au Saint-Laurent; et maintint que le territoire situé entre la rivière Kénébec et la rivière Penobscot, se prolongeait en arrière jusqu’à Québec et au Saint- Laurent, et qu’il lui avait toujours appartenu; elle prétendit que les véritables frontières de la Nouvelle-Écosse ou de l’Acadie, suivant ses anciennes limites, étaient: 19,une ligne droite tirée depuis l’embouchure de la rivière Penobscot jusqu'au fleuve Saint-Laurent ; 2° ce fleuve et le golfe Saint-Laurent jusqu’à l'Océan, au sud-ouest du Cap-Breton ; 39 l'Océan,

* Chose singulière! le conseil privé avait reçu du Bureau des colonies et des plantations en 1713, même avant le traité d’'Utrecht, un rapport, dans lequel on disait, “ que le Cap-Breton avait toujours fait partie de l’Acadie, et que la Nouvelle-Ecosse embrassait toute l’Acadie bornée par la rivière Sainte-Croix, le Saint-Laurent et la mer,” Procès-verbaux du Bureau des colonies déjà cités dans ce volume.

de ce mê tion deu avai man port l'Oc LA des 4 nir, Le sipi, n’en défin aucu lui la tes e Missi de la tucky chaqi Missi siane murs peau sacrif En verts territ faire patrie lui at pas é ilya sitive qu’ell envoy

nillions de ce point à l'embouchure de la rivière Penobscot. Elle dit de Ver- même que le fleuve Saint-Laurent était la ligne de démarca-

tant de tion la plus naturelle et la plus vraie entre les possessions des s? Leo deux peuples.

, l'éclat Lefpays ainsi réclamé, en dehors de la péninsule acadienne, Qi ts qu’ils avaitplus de trois fois l'étendue de la Nouvelle-Écosse, et com- (#4 tion du mandait le golfe et l'embouchure du Saint-Laurent. C'était la Fi a'on pä- porte du Canada, et la seule par où l’on pût y entrer du côté de ‘A

l'Océan en hiver, c’est-à-dire pendant cinq mois de l’année. À

s de for- Le territoire que l'Angleterre disputait aux Français au delà NS e; il ne des Apalaches, était encore beaucoup plus précieux pour l’ave- x nn néga- nir, ei, agara et Le bassin de l'Ohio séul, jusqu’à sa décharge dans le Missis- a u milieu sipi, n’a pas moins de deux cents lieues de longueur. Mais ce 1 LE léclarait n’en était là qu’une faible partie : l'étendue réclamée n’était pas LH: e. Angle- définie ; elle n’avait et ne pouvait avoir, à proprement parler, 4 Cd retagne, aucune limite : c'était un droit occulte, qui devait entraîner avec DL étention, lui la possession des immenses contrées représentées sur les car- JPA Quant à tes entre les lacs Ontario, Érié, Huron et Michigan, le haut A ait-il pas Mississipi et les Alléghanys, et qui forment maintenant les États er la for- de la Nouvelle-York, de la Pennsylvanie, de l'Ohio, du Kenss choses tucky, de l’Indiana, de l'Illinois, et les territoires qui sont de it l’Aca- chaque côté du lac Michigan, entreles lacs Érié, Huron et le fleuve ’étendait Mississipi. Le Canada se serait trouvé séparé de la Loui-

de l’au- siane par de longues distances, et complétement mutilé. Des et main- murs de Québec et de Montréal, on aurait pu voir flotter le draa rivière peau anglais sur la rive droite du Saint-Laurent. De pareils au Saint- sacrifices équivalaient à un abandon total de la Nouvelle-France.

préten- En présence de ces prétentions à la propriété des pays découse ou de verts par les Français, et qui formaient partie intégrante des ine ligne territoires occupés par eux depuis un siècle et demi, qu'avait à scot jus- faire M. de la Galissonière, sinon à maintenir les droits de sa

int-Lau- patrie ? Tous les mouvements qu’il ordonna sur nos frontières

l'Océan, lui auraient été dictés par la nécessité de sa situation, s’il n’avait

blunles-cs pas été d’ailleurs convaincu lui-même de leur à-propos. Mais

port, dans il ya plus. L’article 9 du traité d’Aix-la-Chapelle stipulait po- > l’Acadie, sitivement ‘“ que toutes choses seraient remises sur le même pied RATER qu’elles étaient avant la guerre,” et la Grande-Bretagne avait

envoyé deux otages à Versailles pour répondre de la restitution

de Louisbourg. Or, la France avait toujours occupé le pays jusqu'à l'isthme de la péninsule acadienne, La construction du fort Saint-Jean et la prise de possession du Cap-Breton immédiatement après le traité d'Utrecht, étaient des actes notoires, manifestes de cette occupation, dont la légitimité semblait avoir été reconnue par le silence que la cour de Londres avait gardé jusqu'après le traité qui venait de mettre fin à la guerre ; car ce fut alors seulement que le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, le colonel Mascarène, voulut forcer les habitants de la rivière Saint- Jean à prêter serment de fidélité à l'Angleterre, et s'approprier leur pays.*

Après ce qu'on vient de dire, M. de la Galissonière devait prendre des mesures pour la conservation des droits de la France, et c’est ce qu'il fit. Il envoya des troupes et donna ses ordres pour repousser, même par la force, les Anglais, s'ils tentaient de sortir de Ja péninsule et de s'étendre sur le continent; il écrivit à M. Mascarène pour se plaindre de sa conduite à l'égard des habitants de Saint-Jean, et pour l’engager à faire cesser les hostilités, qui avaient été continuées rontre les Abénaquis, quoique ceux-ci eussené mis bas les ar:.es dès que le traité d'Aix-la-Chapelle avait été connu. Ces plaintes donnèrent lieu à une série de lettres assez vives, que s'écrivirent le marquis de la Jonquière et M. Cornwallis, qui avaient remplacé en 1749, le premier, M. de la Galissonière, et le second, M. Mascarène.

Cependant jusque-là le gouvernement français était dans son droit. Mais M. de la Galissonière avait formé un projet qui ne pouvait être en aucune manière justifiable. C'était d'engager les Acadiens à abandonner en masse la péninsule, pour venir s’établir sur la rive septentrionale de la baie de Fondy. Son but était d’abord de couvrir la frontière du Canada de ce côté par une population dense et bien affectionnée, et ensuite de réunir toute la population frauçaise sous le même drapeau. Une pareille proposition, dans l’état actuel des relations entre la France et l'Angleterre, était coupable, puisque c'était provoquer à la désertion les sujets d'une puissance amie ; car, quoique pour des motifs religieux les Acadiens refusassent de prêter le serment du test, et se donnassent pour neutres, ils n’en étaient pas moins

#*Mémoire du duc de Ohoiseul, ministre de France—Mémoire anonyme sur les affaires du Canada.

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des sujets anglais aux yeux des signataires du traité d'Utrecht. La cour agréa cependant le projet de La Galissonière, et consacra à son exécution une somme assez considérable, Les missionnaires français en Acadie secondèrent les vœux de leur ancienne patrie. Les deux plus puissants motifs qui agissent sur les hommes, la religion et la nationalité, favorisaient les vues de M. de la Galissonière. Le P. Germain, à Port-Royal, et l'abbé de Laloutre, à Beaubassin, firent les plus grands efforts pour engager les Acadiens à abandonner leurs terres, qui formaient toute leur fortune. Lorsqu'il fallut quitter pour jamais le sol qui les avait vus naître, et qui renfermait les tombeaux de leurs pères ; lorsque l'heure arriva de dire un dernier adieu aux champs embellis par le charme des souvenirs de l'enfance, le cœur manqua à ces malheureux, et ils éclatèrent en sanglots. Cette émigration commença en 1748.

Tandis que le gouverneur travaillait ainsi à élever du côté de l’est, dans l’isthme de la péninsule acadienne, une barrière pour arrêter les Anglais, il travaillait avec non moins d'activité à leur fermer l'entrée de la vallée de l'Ohio, dans l'Ouest. Cette vallée, comprise dans les lettres patentes de 1712 au sujet de l'établissement de la Louisiane, avait toujours servi de chemin aux voyageurs qui passaient des bords du Mississipi en Canada. Comme les traitants anglais persistaient à s’y montrer, le gouverneur y envoya, en 1748, M. Céleron de Bienville avec 300 hommes pour les expulser tout à fait, et pour prendre possession du pays d’une manière solennelle. Bienville planta des poteaux, enterra des plaques de plomb aux armes de France en différents endroits de la contrée, et en ressa procèsverbal en présence des tribus du pays, qui ne virent pas ces formalités s’accomplir sans inquiétude et sans murmure. Cet officier écrivit alors au gouverneur de la Pennsylvanie pour l’informer de sa mission, et le prier de défendre à l’avenir aux habitants de sa province d’aller commercer au delà des Apalaches, parce qu’il était chargé de les arrêter et de confisquer leurs marchandises, s'ils y faisaient la traite. Cependant M. de la Galissonière envoyait une garnison au Détroit, faisait relever le fort de la baie des Puants, démantelé par Ligneris lors de son expédition contre les Outagamis, et ordonnait de bâtir un fort au milieu des Sioux, un autre en pierre à Toronto, et un troisième

à la Présentation (Ogdensburgh), sur la rive droite du Saint- Laurent, entra Montréal et Frontenac, afin d’être plus à portée des Iroquois, qu’il voulait gagner entièrement à la France. Ces sauvages avaient envoyé, vers la fin de 1748, une députation nombreuse en Canada, pour déclarer de nouveau qu'ils n'avaient cédé leurs terres à personne, et qu'ils voulaient conserver leur indépendance et vivre en paix avec les deux nations. La milice avait aussi occupé l’attention du gouverneur ; dès son arrivée dans le pays, il avait envoyé le chevalier Péan pour en faire la revue dans chaque paroisse et en lever des rôles exacts. Elle pouvait former alors une force de 10 à 12,000 hommes.

C'est pendant que M. de la Galissonière était ainsi occupé à donner quelque solidité aux frontières, qu’il vit arriver, à la fin du mois d'août 1749, le marquis de la Jonquière. Celuici venait le remplacer en vertu de sa commission de 1746. M. de la Galissonière lui communiqua tous les renseignements qu’il avait pu recueillir sur les possessions françaises en Amérique, et lui fit part de ses plans et de ses vues quant à tout ce qu’il croyait nécessaire à leur sûreté et à leur conservation. De retour en France, il continua de s'intéresser au Canada avec le même zèle et la même vigilance. Il proposa au ministère d'y envoyer 10,000 paysans, pour peupler les bords des lacs et le haut des vallées du Saint-Laurent et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa un nouveau mémoire, où il disait que si la paix paraissait avoir assoupi la jalousie des Anglais en Europe, cette jalousie éclatait dans toute sa force en Amérique ; il recommandait de fortifier le Canada et la Louisiane, et surtout de s'établir solidement dans les «nvirons du fort Saint-Frédéric et des postes de Niagara, du Détroit et des Illinois.

M. de la Galissonière ne vécut pas assez longtemps pour voir tous les malheurs qu'il redoutait. Il fut chargé, en 1756, de conduire à Minorque un corps de troupes qui allait assiéger Port-Mahon. À son retour, il rencontra l’escadre de l’amiral Byng, et, après une brillante action, il força les Anglais de fuir devant lui. ‘“La Galissonière survécut peu à sa victoire; d’une santé toujours languissante, il n’avait entrepris sa dernière expédition que par dévoûment, et contre l’avis des médecins, qui lui avaient annoncé sa mort comme devant être le résultat assuré de ses nouvelles fatigues. En effet, comme

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il était en route pour se rendre à Fontainebleau, où se tenait dans le moment Louis XV, il mourut à Nemours, le 26 octobre 1756, avant d’avoir pu toucher au but si prochain de son voyage. Le roi, qui ne l’avait pas même fait vice-amiral. ‘it alors, mais trop tard pour être cru, qu’il l'avait appelé à L'ontainebleau pour lui donner lui-même le bâton de maréchal. T'ous les marins le regrettèrent; les matelots surtout, à la santé, au bien-être desquels il veillait avec un soin plein de compatissante et de paternelle affection, lui donnèrent des larmes sincères .... L’excellent administrateur, l’habile organisateur s'étaient montrés en lui, tant à la Nouvelle-France, pendant qu’il en était commandant militaire, qu’à Rochefort, pendant qu’on l’y avait établi commissaire général de l’artillerie, et au dépôt des plans, cartes et jornaux de la marine, dont on lui avait confié ia direction. La science perdit en lui un de ses apôtres ; La Galissonière s’occupait avec passion d'histoire naturelle, et ce qui lui wndait cette étude encore plus chère, c'est qu’il savait la tourner au profit de l’humanité. Dans toutes les îles où il abordait. il avait soin de semer des graines utiles, de planter de nouveaux arbres fruitiers, et de laisser ainsi des souvenirs durables de son bienfaisant passage. Des colonies, il apportait, en retour, d’autres semences, d’autres plantes, dont il enrichissait le sol même de la France. La Galissonière avait l’âme aussi belle que son extérieur était contrefait. Petit de taille et bossu de corps, il était droit de cœur et grand d’esprit.””#

Les plans de M. de la Galissonière pour la conservation du Canada, auraient pu être exécutés avec de l'énergie ; mais ils parurent d’une trop grande hardiesse à son successeur. En effet M. de la Jonquière, attendant probablement peu de chose de la cour, ne crut pas devoir les suivre tous, particulièrement ceux qui avaient rapport à l’Acadie, de peur de donner de l’ombrage à l'Angleterre, car des commissaires venaient d'être nommés pour régler les différends qui existaient entre les deux nations. Sa prudence néanmoins fut taxée à Paris de timidité, et l’ordre lui fut transmis de ne point abandonner les pays dont la France avait toujours été en possession. Le chevalier de la Corne, qui commandait sur la frontière de l’Acadie, fut chargé de choisir

* Histoire maritime de France, par Léon Guérin,

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un endroit en deçà de la péninsule, pour s’y fortifier et recevoir les Acadiens. Il choisit d’abord Chédiac, sur le golfe Saint. Laurent; maïs il abandonna ensuite ce lieu, parce qu’il était trop éloigné, et vint prendre position à Chipodi, entre la baie Verte et la baïe de Chignectou. Le nouveau gouverneur de là Nouvelle-Écosse, M. Cornwallis, prétendant que son gouvernement comprenait non-seulement Îa péninsule, mais encore l’isthme et la côte septentrionale de la baïe de Fondy avec Saint- Jean, envoya le major Lawrence, au printemps de 1760, à la tête de 400 hommes, pour en chasser les Français et les sauvages, et pour se saisir des navires qui apportaient des vivres de Québec aux Acadiens réfugiés. A l’approche des Anglais, les habitants dé Beaubassin, encouragés par leur missionnaire, mirent eux-mêmes le feu à leur village, et se retirèrent, avec leurs femmes et leurs enfants, derrière la rivière qui se jette dans la baie de Chignectou. Jamais on n'avait vu des colons montrer un pareil dévoûment à leur métropole, Le chevalier de la Corne s’avança avec ses forces, et planta le drapeau français sur la rive droite de cette rivière, en déclarant au major Lawrence qu’il avait ordre de lui en défendre le passage jusqu’à ce que la question des limites eût été décidée. A cette déclaration, Lawrence retourna à Beaubassin ; sur les ruines encore famantes du village, il éleva un fort qui reçut son nom, et en fit commencer un second aux Mines. Les Français construisirent, de leur côté, le fort de Beauséjour, sur la baie de Fondy, et celui de Gaspareaux dans la baie Verte, sur le golfe Saint-Laurent, et fortifièrent la rivière Saint-Jean. Alors chacun resta en position, l'arme au bras, en attendant le résultat des conférences de Paris.

En ce temps-là, lord Albemarle était ambassadeur auprès de la cour de France. Par ordre du cabinet de Londres, il écrivit, en 1750, au marquis de Puyzieulx pour se plaindre des impiétements des Français en Acadie. Ce dernier répondit, au bout de quelques jours, que Chipodi était sur le territoire du Canada comme Saint-Jean : la France en avait toujours été en possession, et les habitants ayant été menacés par les Anglais, M. de la Jonquière, qui n’avait encore reçu aucune instruction de sa cour, avait cru devoir envoyer des forces pour les protéger, Le 7 juillet, le même ambassadeur fit de nouvelles représentations.

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Les Français avaient envahi, dit-il, toute cette partie de la Nouvelle-Écosse qui se trouvait depuis la rivière de Chignectou jusqu'à celle de Saint-Jean; ils avaient brûlé Beaubassin, et en avaient organisé les habitants en compagnies, après leur avoir donné des armes ; enfin le chevalier de la Corne et le P. de Lalout:e avaient incité les Acadiens à abandonner leur pays, tantôt au moyen de promesses, tantôt en leur faisant craindre un massacre général par les Anglais. Il déclara que le gouverneur Cornwallis n'avait jamais fait, ni eu dessein de faire d’établissement hors des limites de la péninsule, et demanda que la conduite de M. de la Jonquière fût désavouée ; que ses troupes se retirassent du territoire anglais, et que les dommages causés par elles fussent réparés. Sur ces accusations graves, l’ordre fut donné d'écrire sans délai pour demander au gouverneur du Canada des renseignements précis sur ce qui s’était passé. ‘“ S'il y avait des Français, écrivit M. Rouillé, qui se fussent rendus coupables des excès qui font l’objet de ces plaintes, ils mériteraient punition, et le roi en ferait un exemple.” Au mois de septembre, on reinit à lord Albemarle un mémoire en réponse aux plaintes de l’ Angleterre, dans lequel se trouvait la relation des mouvements du major Lawrence et du chevalier de la Corne, ainsi que de leur entrevue. En 1751, ce fut au tour du cabinet de Versailles à se plaindre ; il représenta que les vaisseaux de guerre anglais avaient enlevé, jusque dans le fond du golfe Saint- Laurent, des navires français, entre autres ceux qui portaient des vivres aux troupe: stationnées sur le bord de la baie de Fondy ; mais la cour de Londres ne donna aucune satisfaction, et le marquis de la Jonquière usa de représailles, en faisant saisir à l’Ile-Royale trois ou quatre bâtiments anglais, qui furent confisqués,.

Cependant plus de 3,000 habitants étaient déjà passés de l’Acadie dans l’île de Saint-Jean et sur la terre ferme, le long de la baie de Fondy. Le manque de récolte et les accidents de la guërre laissèrent tous ces malheureux en proie à une disette, qui régna sans discontinuation jusqu’à la conquête du Canada, sans arrêter cependant le cours de l’émigration. L'arrivée à Chibouctou d’environ 3,800 colons de la Grande-Bretagne, qui fondèrent la ville d'Halifax ‘en 1749, sembla au contrair. affermir les Acadiens dans leur résolution; ils se dirigeaient sur Qué-

bec, sur Madawaska, vers tous les lieux qu’on voulait bien leur indiquer, pourvu qu’ils n’y fussent pas sous la domination anglaise. Cette fuite extraordinaire accusait le despotisme et l'injustice du gouvernement anglais, qui en éprouva un profond ressentiment, dont les Acadiens, restés dans la péninsule, eurent à souffrir, et qui influa beaucoup sur ses dispositions à la guerre.

l'ant de difficultés avaient engagé les deux cours à nommer la commission dont il était parlé dans le traité d’Aix-la-Chapelle. Ce fut la France qui prit l'initiative. Ses craintes avaient été éveillées par le bruit des préparatifs que faisait l’ Angleterre, et par les débats qui avaient eu lieu dans le parlement à Londres, au sujet d’un plan que proposait M. Obbs pour faire la traite dans la baie d'Hudson, et pour étendre les frontières des colonies anglaises très-avant dans l’intérieur du Canada, La cour de Versailles fit remettre à celle de Londres, au mois de juin 1749, un mémoire, où elle exposait ses droits sur les territoires contestés, et proposait de nommer des commissaires pour régler à l’amiable les limites des colonies des deux nations. Cette proposition fut aussitôt acceptée.*# La commission s’assembla à Paris ; elle se composait de MM. Shirley et Mildmay, qui représentaient l'Angleterre, et de MM. de la Galissonière et de Silhouette, qui représentaient la France. Shirley avait été gouverneur en Amérique, ainsi que La Galissonière. Outre les limites de l’Acadie, ces commissaires avaient encore d’autres intérêts à régler au sujet des îles Caraïbes, Sainte-Lucie, Saint-Dominique, Saint-Vincent et Tabago, dont les deux puissances se disputaient la propriété.

Une des principales conditions de cette commission, fut que rien ne serait innové dans les pays sur le sort desquels elle avait à so prononcer.f Les mouvements du chevalier de la Corne et du major Lawrence, la construction de forts dans l’isthme de l’Acadie, tout cela fut regardé comme des violations des traités par les deux cours, qui protestèrent de leur désir sincère de conserver la paix, et assurèrent qu’elles allaient envoyer l’ordre à 7 # Mémoire de la cour britannique du 24 juillet 1149.

+ Mémoire de M. de Choiseul, contenant le préeis des faits avec leurs pié-

ces justificatives, pour servir de réponse aux observations envoyées par les ministres d'Angleterre, dans les cours de l’Europe.

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leurs gouverneurs de ne rien entreprendre, et de faire cesser les hostilités.

Les commissaires exposèrent longuement les prétentions de leurs pays respectifs. La Grande-Bretagne réclamait tout le territoire situé entre le fleuve et le golfe Saint-Laurent, l’Atlantique et une ligne tirée de la rivière Kénébec à ce fleuve, en suivant la parallèle du nord. La France ne lui laissait pas même la péninsule acadienne tout entière, puisqu’elle réclamait le littoral de la baie de Fondy, sauf la ville de Port-Royal, cédée nommément par le traité de 1713. Si l’on jette les yeux sur une carte géographique, on verra que les prétentions des deux peuples étaient des plus opposées. Outre la Nouvelle- Écosse actuelle, les contrées que demandait l'Angleterre forment aujourd'hui la plus grande partie de l’État du Maine, tout le Nouveau-Brunswick, une portion considérable du Bas-Canada, et le Cap-Breton avec les îles adjacentes. Après la déclaration de prétentions si contraires, on dut conserver peu d’espoir d’un accommodement. Les deux puissances énumérèrent les titres sur lesquels elles fondaient leurs réclamations. Elles fouillèrent dans l’histoire de l’Acadie et du Canada jusqu’à leur origine ; elles citèrent une foule de documents ; elles apportèrent des preuves nombreuses de part et d'autre; chacune défendit sa cause avec adresse et habileté, mais ne put convaincre sa partie ; et les deux cabinets restèrent à peu près dans la position qu’ils avaient prise tout d’abord. Pendant cinq ans la commission tint à Paris des conférences tantôt animées, tantôt languissantes ; mais il n’en résulta que trois gros volumes de mémoires et de pièces justificatives, et la guerre ne fut pas un instant retardée, lorsque l’Angleterre eut fait tous ses préparatifs.

Cependant, si les mouvements qui menaçaient la paix, avaient cessé vers l’Acadie pendant les négociations des commissaires, les empiétements avaient continué dans la vallée de l'Ohio; et tandis que l’on croyait que la guerre éclaterait à l’occasion des limites de l’Acadie, elle devait commencer. contre les prévisions de l’Europe, au sujet des frontières du côté de la Louisiane.

M. de la Jonquière suivait, d’après les instructions de sa cour, le plan que M. de la Galissonière avait tracé pour empêcher les Anglais de pénétrer dans l'Ohio. Malgré les protestations

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et les avertissements, la Pennsyivanie et le Maryland donnaient toujours des passeports à leurs traitants pour aller au delà des Apalaches, où ils excitaient les sanvages contre les Français, et leur distribuaient des armes, des munitions et des présents. Tro's de ces traitants furent arrêtés en 1750, et envoyés en France comme prisonniers. Par représaiiles, les Anglais saisirent trois Français, et les emmenèrent au sud des Apalaches. Ces actes frrent l’occasion d’une correspondance entre le Canada et la Nouvelle-York, en 1751. Cependant la fermentation croissait parmi les sauvages de l'Ohio, et le gouverneur fut obligé de faire marcher des troupes pour les contenir.

T'andis que ces barbares étaient ainsi en proie aux inspirations haïineuses des Américains, les cinq nations prêtaient l'oreille aux avis des Français, qui s'étaient encore rapprochés d’elles en s’établissant à la Présentation, ainsi que nous l’avons rapporté ailleurs. L'abbé Piquet jouissait d’une grande influence parmi ces tribus. M. de Joncaire, celui-là même qui avait établi le poste de Niagara, fut chargé d'aller résider au inilieu d'elles. Le dessein des Anglais, en s’avançant sur le territoire de l'Ohio, était d'engager les naturels à en chasser les Français; et le but de ces derniers, en se rapprochant du territoire des cinq nations, était d'engager les Iroquois à garder la neutralité en cas de guerre, car ils ne pouvaient pas encore espérer de leur faire prendre les armes contre leurs anciens alliés.

Ainsi ce qui se passait en Amérique et en Europe entre les deux couronnes, laissait peu d'espérance d’un dénoûment pacifique. Il se publiait déjà des écrits à Londres pour exciter l'Angleterre à s'emparer des colonies françaises avant que la France eût relevé sa marine. Dès 1751 et à sa demande, M. de la Jonquière reçut des munitions de guerre, des troupes de marine et des recrues pour remplacer les vieux soldats. 11 faisait renforcer en même temps la garnison du Détroit, et envoyait M. de Villiers relever M. Raymond, qui commandait dans la contrée des lacs, et qui mandait que tout y était dans le plus grand désordre, et que les nations méridionales se déclaraient pour les Ang'ais.

Le gouverneur atteignait alors le terme de sa carrière, dont les derniers jours furent troublés par de pitoyables querelles avec les jésuites. On accusait ces pères de faire la traite dans

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leur mission du saut Saint-Louis, sous le nom de deux demoiselles Desauniers, et d'envoyer leur castor à Albany. Cet exemple était suivi par plusieurs personnes. Le directeur de la compagnie des Indes se plaignait depuis longtemps de ce qu’il regardait comme une violation de son privilége. A la fin, sur l’ordre que le roi lui transmit pour arrêter le mal, M. de la Jonquière fit fermer le comptoir du saut Saint-Louis.

Le gouverneur éprouva bientôt la vengeance de ceux qu'il venait d’offenser. On écrivit contre lui aux ministres; on l'accusa de s'être emparé du commerce des pays d’en hant, de faire tyranniser les marchands par son secrétaire, auquel il avait livré le trafic de l’eau-de-vie chez les sauvages, et de donner les meilleurs postes à ses associés ou à ses favoris. Les trafiquants, qui n’auraïñent pas osé prendre l'initiative, appuyèrent ces accusations. Tant de plaintes attirèrent les reproches de la cour au gouverneur. Dans sa réponse il affecta de garder le silence sur les accusations, tandis qu’il faisait un pompeux détail de ses services, insinuait que l’État lui était encore redevable, malgré les honneurs et les richesses dont il en avait été comblé, et demandait son rappel; mais, intérieurement miné par ses chagrins, ses blessures se rouvrirent, et il expira à Québec le 17 mai 1752, à l’âge de 67 ans. II fut enterré dans l'église des récollets, à côté de Frontenac et de Vaudreuil.

Il était né vers 1686 au château de la Jonquière en Languedoc: Sa famille était originaire de la Catalogne. Il avait combattu en Espagne dans la guerre de la succession, avait assisté à la réduction des Cévennes et à la défense de T'oulon, assiégé par le duc de Savoië. Il avait aussi accompagné Duguay-Trouin à Rio-Janeiro, et pris part au combat de La Bruyère de Court contre l’amiral Matthews en 1744. La France perdit beaucoup par sa mort ; car c'était un de ses plus habiles marins. Il était doué de cette constance indomptable à la guerre, d'autant plus précieuse pour elle, qu’elle luttait alors avec des forces inégales sur l'Océan. (C'était un homme de haute taille, bien fait de sa personne, d’un air imposant, d’un bouillant courage ; mais il était, dit-on, peu instruit. Ilaterni ses grandes actions par un défaut qu’on pardonne rarement à un fonctionnaire public, l’avarice. Il avait amassé des sommes immenses dans ses voyages ; pouvant mépriser le commerce en

Canada, il ne le fit point ; ce fut ce qui empoisonna les dernières années de sa vie. Il fit venir plusieurs de ses neveux de Franec pour les enrichir; n'ayant pu faire nommer adjudant général l’un deux, le capitaine De Bonre de Miselle, il lui donna une seigneurie et lui accorda la traite exclusive du saut Sainte- Marie. Quoiqu'il fût riche de plusieurs millions, il se refusa, pour ainsi dire, le nécessaire jusqu’à sa mort. Il voulait introduire une imprimerie en Canada pour remplacer les écritures qui coûtaient trop. On rapporte que dans sa dernière maladie, il fit ôter des bougies qui avaient été nlacées près de son lit, et les fit remplacer par des chandelles de suif, disant ‘“ qu’elles coûtaient moins cher et éclairaient aussi bien.”

Le baron de Longueil administra pour la seconde fois par intérim la colonie jusqu’à l’arrivée du marquis Duquesne de Menneville en 1752. Ce nouveau gouverneur, recommandé au roi par M. de la Galissonière, était capitaine de vaisseau, et appartenait à la famille du grand amiral de Louis XIV. Ses instructions portaient de suivre la conduite de ses prédécesseurs. La guerre devenait de plus en plus éminente. La milice canadienne fut organisée et exercée. La discipline était trèsrelâchée dans les troupes du Canada ; Duquesne fit tous ses efforts pour la rétablir. Il écrivit aux ministres que ces troupes étaient mal composées ; qu’il y avait beaucoup de déserteurs et de mauvais sujets. ‘“ Leur indiscipline est outrée, disait-il ; cela provient de l’impunité dans les cas les plus griefs.” Mais au bout de vingt mois, il avait transformé de mauvais soldats en troupes dociles, braves et pleines d’ardeur.

Ces réformes excitèrent une violente opposition, à la tête de laquelle était l’intendant Bigot, comme s’il devait être l’auteur de tout ce qui était funeste. ‘ Il adressait* au ministre, raconte M. Dussieux;,t les plaintes les plus amères contre le gouverneur. ‘“ Le marquis Duquesne, disait-il, bannit de la colonie, chasse sans procès, sans enquête et sans prendre l’avis de l’intendant.”’ Bigot parle de deux miliciens qui se sont mutinés ; le gouverneur les a mis sept mois au cachot et les a bannis. Pour ceux-là, comme la cause de leur punition est militaire, Bigot déclare qu’il se résigne; mais Duquesne a exilé un colon du Détroit

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pour avoir traité avec les sauvages malgré la défense du commandant du Détroit; Bizot déplore un acte pareil. On abuse des milices, dit-il encore ; on ne peut cultiver les terres, parce que les colons sont toujours sous les armes.”

On augmenta les fortifications de Beauséjour; on achemina des troupes sur l'Ohio, où Bigot voulait qu’il fût envoyé 2,000 hommes et bâti trois forts avec plusieurs magasins d’entrepôt, précautions nécessaires, suivant lui, pour assurer la possession de cette contrée.

Les troupes se mirent en route en 1753 sous les ordres de M. Péan. Les Anglais se mirent aussi en mouvement. Les indigènes, sollicités par les deux partis, ne savaient que faire ; ils étaient surpris, troublés de voir arriver de toutes parts des soldats, de l'artillerie, des munitions, au milieu de leurs forêts jusque-là silencieuses. Les forts de la Presqu'île et de Machault furent élevés entre le lac Érié et l'Ohio. C’est alors que M. Le Gardeur de Saint-Pierre, qui commandait sur ces bords, fut notifié de se retirer par le gouverneur de la Virginie, qui dirigeait, de son côté, des troupes vers les Apalaches. Sans tenir compte des avertissements des Anglais, M. de Contrecæœur, qui venait remplacer Saint-Pierre, s’avança avec cinq à six cents hommes, fit évacuer un petit fort que le capitaine Trent avait élevé sur sa route, et, rendu sur le bord de l’Ohio, y commença le fort Duquesne en 1754. Tous les commandants de postes dans ces contrées reçurent ordre de s'assurer des sauvages par des présents ; on plaça des garnisons dans les forts Machault et de la Presqu'île ; on mit des bâtiments sur les chantiers des lacs Érié et Ontario pour le service des transports, et le gouverneur de la Louisiane reçut instruction d'engager les sauvages de son gouvernement à joindre leurs forces à celles des Français sur l'Ohio.

C'est au milieu de ces préparatifs que M. de Cor rer recut la nouvelle qu’un corps considérable de troupes ar!" es marchait à lui sous le-commandement du coïonel Washington. Il chargea aussitôt M. de Jumonville d’aller à sa rencontre pour lui déclarer qu’il était sur le territoire français et le sommer de se retirer. Cet officier partit avec une escorte de 30 hommes ; il avait l’ordre de se tenir sur ses gardes de peur de surprise : car le pays était en effervescence, et les indigènes ne parlaient

plus que de guerre. Il choisissait en conséquence ses campements de nuit avec précaution. Le 17 mai au soir, il s'était retiré dans vallon profond et obscur, lorsque des sauvages qui rôdaient, LL ‘ ‘ouvrirent et allèrent informer de sa présence le colonel Washington, qui arrivait dans le voisinage avec ses troupes. Celui-ci marcha toute la nuit pour surprendre les Français ; à la pointe du jour, il les attaqua précipitamment, Jumonville fut tué avec neuf hommes de sa suite. Les Français prétendent que ce parlementaire fit signe qu'il était porteur d’une lettre de son commandant ; que le feu cessa et que ce ne fut qu'après qu’il eut commencé la lecture de la sommation que les assaillants se remirent à tirer. Washington affirme, de son côté, qu'il était à la tête de la colonne ; qu'à sa vue les Français coururent aux armes, et qu’il est faux que Jumonville ait fait connaître son caractère. Il est probable qu’il y a du vrai dans les deux versions, mais que l'attaque fut si soudaine qu’on ne put rien démêler. Washington n’avançait qu'en tremblant, tant il avait peur d’être surpris, et il voulait tout prévenir, même en courant le risque de combattre des fantômes. Ce n'est que de cette maniere qu’on peut expliquer pourquoi Washington, avec des forces si supérieures, montra tant d’ardeur à surprendre Jumonville au point du jour? Au reste la mort de Jumonville ne causa point la guerre, car elle était déjà résolue, mais elle l’accéléra. Washington continua son chemin et alla construire le fort palissadé de la Nécessité sur la Monongahéla, rivière qui se jette dans l'Ohio, et il attendait de nouvelles troupes pour aller assaillir le fort Duquesne, lorsqu'il fut lui-même attaqué.

Contrecœur, en apprenant la mort tragique de Jumonville, résolut de la venger sur-le-champ. Il donna 600 Canadiens et 100 sauvages au frère de la victime, M. de Villiers, qui se mit aussitôt en marche. Villiers trouva, en arrivant sur le lieu où l’action s’était passée, les corps de quelques-uns des Français qui avaient été tués, et les Anglais rangés en bataille dans la plaine au nombre de 400, et prêts à le recevoir. A ses premiers mouvements, ils se replièrent dans les retranchements qu’ils avaient élevés dans le voisinage et qu’ils avaient garnis de 9 pièces de canon. Villiers fut obligé de les attaquer au grand jour et à découvert, Le combat fut très-vif pendant quelque temps ; mais les

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Canadiens combattaient avec tant d’ardeur qu'ils éteignirent le feu des batteries anglaises avec leur seule mousqueterie; et, après un combat de dix heures, ils obligèrent les ennemis à capituler pour éviter un assaut. Les Anglais s’engagèrent à retourner dans leur pays. Ils sortirent de la place et commencèrent une retraite si précipitée, qu'ils abandonnèrent jusqu’à leur drapeau. Tels sont les humbles exploits par lesquels le futur conquérant des libertés américaines commença sa carrière. Les vainqueurs, après avoir rasé le fort et brisé les canons, se retirèrent. La guerre parut encore plus inévitable que jamais, quoiqu’on parlât toujours de paix. La victoire de Villiers fut le premier acte de ce grand drame de 29 ans, dans lequel la France et l'Angleterre devaient subir de si terribles échecs en Amérique.

Que faisait alors la commission des frontières à Paris? Tandis ‘“ que toutes les colonies anglaises, dit le duc de Choiseul, se mettaient en mouvement pour exécuter le plan de l'invasion générale du Canada, formé et arrêté à Londres, les commissaires britanniques ne paraissaient s'occuper que du soin de concourir avec ceux du roi à un plan de conciliation.” Mais le duc de Choiseul et les autres membres du ministère français ne pouvaient être les dupes de cette politique. Ils avaient remarqué l’obstination des Anglais à vouloir pénétrer dans la vallée de l'Ohio, et c’est en conséquence de cette obstination et de l'agitation observée parmi les sauvages, qu'ils avaient eux-mêmes ordonné, en 1742 et 1743, d’y faire passer des troupes et d'établir des forts formant chaîne depuis le lac Érié jusqu’à cette rivière, et, en 1754, de rejeter le colonel Washington au delà des Apalaches. La Grande-Bretagne laissait ses commissaires à Paris afin de conserver les apparences aux yeux de l’Europe et du gouvernement français, qui, à cause de sa décrépitude, ne pouvait faire que de faibles efforts pour résister à l'orage qui se formait. Le plus grave sujet d'inquiétude pour le cabinet de Versailles était les finances. Le trésor était vide. Déjà depuis plusieurs années les ministres murmuraient contre les dépenses du Canada. Lorsqu'il fallut faire les préparatifs de la guerre, ils éclatèrent en reproches amers ; chaque navire apportait des réprimandes à l’intendant sur l’excès des dépenses, mais peu ou point de soldats pour la défense du pays, quoique

la mort de Jumonville et la capitulation de Washington fissent alors la plus grande sensation en Europe, Le peuple français, exclu par Ja nature de son gouvernement des affaires publiques, et bercé de l'espoir d’une longue paix, dut aussi se désabuser. Il fallait faire la guerre. L'Angleterre avait envoyé, dès l'année précédente, l'ordre aux gouverneurs de ses colonies d'agir de concert pour leur mutuelle défense. Ces gouverneurs s’assemblèrent au nombre de sept à Albany, et signèrent un traité d’alliance avee les Iroquois. Ils dressèrent en même temps un projet d'union fédérale pour que l'argent et les forces des diverses provinces fussent employés dans une juste proportion contre l'ennemi commun. Le gouvernement général de la oonfédération devait être administré par un président, nommé par la couronne, et par un conseil, choisi par les diverses assemblées coloniales. Le président serait investi de l'autorité exécutive, et posséderait le pouvoir législatif concurremment avec le conseil. Il aurait le pouvoir de faire la paix et la guerre avec los sauvages, de lever des troupes, de fortifier les villes, d'imposer des taxes sous l’approbation du roi, enfin de nommer les officiers civils et militaires. Mais ce projet fut rejeté par toutes les parties pour des motifs différents : par les colonies, parce qu’il donnait trop d'autorité au président, et par la couronne, parce qu’il en donnait trop aux représentants du peuple, Comme on l’a dit ailleurs, les guerres avec le Canada tendaient continuellement à réunir ensemble les provinces anglaises, et à acooutumer insensiblement les populations à regarder le gouvernement fédéral comme le meilleur. Après le rejet du projet de la convention, il fut résolu, faute de pouvoir central, de faire la guerre avec les troupes régulières de la métropole, auxquelles les troupes coloniales serviraient d’auxiliaires ; et en même temps les colonies votèrent des subsides et ordonnèrent des levées de soldats. L’Angleterre, de son côté, ft mettre de grosses sommes à leur disposition, et leur donna pour commandant le général Braddock, qui avait servi avec distinction sous le due de Cumberland dans les guerres de l’Europe.

Les instructions de Braddock renfermaient, un plan complet d'opérations contre le Canada.* Une expédition Aevait mettre

* Yustructions du général Braddock da 25 mars 1754, Lettres du colonel Napier, écrites par ordre du duc de Cumberland au général Braddock,

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la vallée de l'Ohio sous la puissance de l'Angleterre après en avoir chassé les Français. Les forts Saint-Frédéric, sur le lac Champlain, Niagara, au pied du lac Érié, et Beauséjour, dans l'isthme de l’Acadie, devaient être attaqués l’un après l’autre ou simultanément, selon les circonstances. Les troupes régulières rassemblées en Irlande, s'embarquèrent sur une escadre commandée par l’amiral Keppel, qui fut chargé de seconder sur mer les efforts qui allaient être faits sur terre. Braddock tint, en arrivant en Virginie, une conférence avec tous les gouverneurs de province. Il fut arrêté qu’il marcherait lui-même avec les troupes réglées pour prendre le fort Duquesne ; que le gouverneur Shirley attaquerait le fort Niagara avec les troupes previnciales ; qu'un autre corps, tiré des provinces du Nord et commandé par le colonel Johnson, tomberait sur le fort Saint- Frédéric; enfin que le colonel Monckton, avec les milices du Massachusetts, prendrait Beauséjour et Gaspareaux. Ce plan de campagne arrêté, on ne songea plus qu’à surprendre le Cavada en précipitant l'invasion.

Cependant le gouverneur du Canada recevait des lettres de Paris. Dans l’une d’elles on disait: ‘ Les dispositions que le cabinet anglais fait toujours paraître pour le maintien de la paix, ne permettent pas même de croire qu’il ait autorisé les mouvements qui font tant de bruit du côté de l'Ohio, et il y a encore moins d'apparence qu'il en ait ordonné de semblables sur les autres frontières.” Mais la France n'était pas restée tout à fait inactive en présence de ces préparatifs, car depuis longtemps le langage des journaux et les discours prononcés dans les chambres lui faisait assez connaître l’opinion publique en Angleterre. On savait que cette opinion était puissante à Londres, et qu’elle exerçait une grande influence sur le gouvernement. On avait donné l’ordre de rassembler une flotte à Brest sous le coimandement du chef d’escadre Dubois de la Motte; on y fit embarquer six bataillons de vieilles troupes, formant 3,000 hommes ;* deux de ces bataillons devaient être laissés à Louisbourg, et les autres, transportés en Canada. Le baron Dieskau, maréchal de camp, qui s'était distingué sous le maréchal de Saxe, les commandait. Il avait pour colonel d'in-

* Correspondance officielle.

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