LE CANADA PENDANT LES GUERRES DE LA SUCCESSION D'ESPAGNE
SOMMAIRE :—M. de Callières, gouverneur.—Grand traité de paix avec les sauvages. — M. de Vaudreuil. — Attaque contre Port-Royal et Plaisance. — De Subercase à Terreneuve.— Capture du vaisseau la Seine. — Expéditions dans la Nouvelle-Angleterre. — Deuxième attaque contre Port- Royal. — Prise de Saint-Jean de Terreneuve. — Perte de l'Acadie, — Invasion du Canada.—La recluse canadienne. — Destruction de la flotte anglaise.— Notre-Dame de la Victoire.—Soulèvement des Outagamis.—Traité d'Utrecht.
M. de Callières, gouverneur.—M. de Cullières,1 homme ferme, droit, probe, expérimenté et ayant de l’ascendant sur les sauvages, succéda au comte de Frontenac (1698). Le nouveau gouverneur usa de l'influence du père Bruyas, de MM. de Joncaire et de Maricourt, pour tâcher d'amener les Iroquois à signer un traité de paix. Les cinq cantons envoyèrent à Montréal dix-neuf ambassadeurs pour renverser la chaudière de guerre et planter l'arbre de la paix. Kondiaronk? aida de Callières de toute son énergie dans cette importante affaire.
1 M. de Callières, qui avait 6t6 capitaine du régiment de ÆVavarre, remplaça M. Perrot comme gouverneur à Montréal, repoussa souvent les Iroquois, et se distingua au ‘siège de
Québec par Phipps (1690).
2 Kondiaronk, dit le père Charlevoix, était un homme d'esprit, extrêmement brave, et le sauvage du plus grand mérite que les Français aient connu au Canada. Il mourut à l’'Hôtel-Dieu, la nuit suivante de l'ouverture des séances du grand traité, Ses funérailles furent solennelles, Etant catholique, il fut inhumé dans l'église Notre-Dame. Son épitaphe portait ces mots: “ Oi-gK le Rat, chef huron,” ee
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Grand traité de paix avec les Sauvages.— 1300 députés, de presque toutes les nations indiennes de l'Amérique, se rendirent à Montréal, pour la ratification solennelle du grand traité de paix signé l'année précédente. Le gouverneur, entouré des principaux officiers et du beau sexe de la ville, se plaça en évidence, dans une vaste enceinte préparée exprès pour la cérémonie. Kondiaronk, quoique gravement malade, fit un discours qui enleva l'auditoire.
Les chefs appelés à parler et à signer s'étaient affublés de la manière la plus bizarre. Celui des Algonquins, dont les cheveux étaient agencés en tête de coq, au moyen d'un plumet rouge qui en formait la crète, s’'avança vers le gouverneur et lui dit: “ Mon père, je ne suis point homme de conseil ; mais j'écoute toujours ta voix; tu as fait la paix, et j'oublie tout le passé.” Après les discours prononcés dans les différents idiomes, trente-huit chefs signèrent le traité ; on apporta ensuite le grand calumet de paix, et chaque signataire vint à son tour en tirer quelques bouffées de fumée. Le chant du Te Deum termina les séances.
On servit aux convives trois bœufs entiers bouillis dans d'immenses chaudières, et le repas fut gai. Le soir, il y eut illumination, feux d'artifice et décharge de canons. Le lendemain, le gouverneur distribua aux chefs les présents du roi, et leur fit promettre l'échange des prisonniers.
Ce traité, qui fut gardé, permit au Canada de soutenir avec avantage, pendant 60 ans, les attaques multipliées de l'Angleterre, |
M. de Vaudreuil. — La guerre de la succession d'Espagne devait avoir son contre-coup au Canada. De Callières, qui mourut (1703) avant de voir recommencer les hostilités, fut remplacé par le gouverneur de Montréal, M. de Vaudreuil, gentilhomme recommandable par son expérience, son courage, son affabilité et la noblesse de son caractère.! De Vaudreuil affermit le traité signé avec les sauvages, et se prépara à faire face à l'invasion anglaise, à la veille d'éclater.
Attaque contre Port-Royal et Plaisance.— Une lutte de plus d’un demi-siècle, devant faire perdre le Canada à la France, s'ouvrit alors avec les Anglais de la Nouvelle-Angleterre (1704). Port-Royal, attaqué, résista ; Plaisance se défendit avec avantage.
Les Boslonais ravagèrent les côtes de l’Acadie, enlevèrent plusieurs vaisseaux et firent des prisonniers, qu'ils maltraitèrent.
Les Anglais se disposaient à attaquer les vaisseaux français dans le golfe, même dans le fleuve, et finaleinent à prendre Québec.
De Subercase à Terreneuve. — De Subercase, qui succéda à Brouillan, gouverneur de Terreneuve, s'empara du fort de Forillon, brûla plusieurs habitations, en présence de 300 Anglais, et s'empara de quelques vaisseaux. (raydon, chargé de réparer les échecs des Anglais à Terreneuve et de prendre Plaisance, trouva les Frarçais si bien organisés, qu'il crut plus prudent de se retirer sans les attaquer.
1 Louis XIV appela de Vaudreuil à cette charge pour le récompenser de sa bravoure déployée à la fameuse surprise de V' enciennes, place forte du nord de la Franos,
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Capture du vaisseau la Seine.— Les exploits de Subercase ne purent compenser la perte que les Français éprouvèrent sur mer. La Seine, vaisseau du roi, commandée par le chevalier de Maupeoux, et portant une cargaison évaluée à 1,000,000 de livres, fut attaquée par quatre navires de guerre anglais et amena pavillon après un combat opiniâtre de dix heures (1705). Mgr de Saint- Valier,1 qui était à bord, fut conduit à Londres, où il passa cinq ans.
Expéditions dans la Nouvelle-Angleterre.— Des partis de Français, de Canadiens et d'Abénaquis, se dirigèrent du côté de Boston, pour ravager les établissements anglais. M. de Beaubassin ne tua pas moins de 300 personnes. En même temps, les Anglais pénétrèrent dans les contrée des Abénaquis, qu'ils dévastèrent. ÆHertel de Rouville, commandant 250 hommes, se porte à leur rencontre, attaque pendant la nuit le village de Deerfeld,? donne la mort à 47 personnes, et revient avec 112 prisonniers (1704). Quelques années plus tard, Rouville emportait d'assaut le bourg palissadé de Haverhill.3
Deuxième attaque contre Port-Royal.— Au grand étonnement de Subercase, le colonel anglais March parut devant Port-Royal avec vingt-cinq voiles,
1 On eut des égards pour le prisonnier, à cause de sa dignité. La reine Anne informa Louis XIV qu'elle élargirait Mgr de Saint-Valier à condition que la France rendrait la liberté à Méan, doyen du chapitre de Liège, que le roi retenait prisonnier. Les négociations trainèrent et prolongèrent la captivité de Mgr de Saint-Valier et de Méan.
3 Village situé sur le Connecticut, # Village baigné par le Merrimac,
et débarqua le lendemain 2000 hommes (1707). De Saint-Castin repoussa vigoureusement 400 Anglais qui cherchèrent à enlever des bestiaux. Les Anglais, ayant voulu escalader le fort pendant la nuit, furent vigoureusement repoussés, et, dès que la marée le leur permit, ils se retirèrent avec une perte de quatre-vingts hommes tués ou blessés, Soixante Canadiens avaient beaucoup contribué à cette victoire. March essaya de laver la honte de sa défaite en reparaissant deux mois après, devant Port-Royal, avec des forces plus considérables.
Tous les habitants des campagnes environnantes mirent |
leurs bras à la disposition de Subercase. Un bataillon d'élite, sous les ordres de Géranger, fit des prodiges de valeur. La flotte dut encore se retirer.
Prise de Saint-Jean de Terreneuve.—La défaite de March, à Port-Royal, détermina Saint-Ovide, lieutenant du roi à Plaisance, à déloger tout à fait les Anglais de Terrersuve. En plein cœur d'hiver, l'intrépide guerrier, commandant 169 hommes, marcha sur Saint-Jean, défendu par 900 soldats, 50 canons ei trois forts considérables. Il se rendit maître de la place en moins d'une demi-heure, fit des prisonniers et revint chargé de butin (1709).
Perte de l'Acadie.—Les revers nombreux de l’Angleterre la poussèrent à tenter un effort suprême pour s'emparer de l'Acadie. Nicholson, commandont une flotte de 54 voiles portant 4000 hommes, vint bloquer Port-Royal (1710).! De Subercase, qui n'avait que 300
1 À cette époque, Port-Royal et les florissants villages de Beaubassin et des Mines comptaient une population de 2000 Ames: c'étaient les descendants des quarante familles françaises que le sieur de Rasilly avait conduites à Port-Royal (1632).
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soldats à lui opposer, se défendit néanmoins avec 6nergie pendant dix-neuf jours, et ne capitula que quand la mort ou la désertion eurent réduit sa garnison à 150 combattants. De Subercase obtint les honneurs de la guerre, et sortit tambour battant et enseignes déployées.
L'Acadie prit le nom de Nouvelle-Ecosse, et Port- Royal, celui d'Annapolis.1
Invasion du Canada.—La prise de l’Acadie décida les Anglais à envahir en même temps le Canada par terre et par eau. Le général Nicholson, commandant 4000 hommes de guerre, devait venir par le lac Champlain pour attaquer Montréal, tandis que l'amiral Waker assiégerait Québec (1710).
La recluse canadienne.—Montréal menacé consulta Mlle LeBer,? la célèbre recluse, qui, après un moment de silence, répondit: ‘“ La très sainte Vierge elle-même gardera le pays.” Le baron de Longueil, chargé d'aller observer l'ennemi du côté de Chambly,
| reçut solennellement des mains de M. Belmont, dans
l'église Notre-Dame, un drapeau sur lequel Mlle Le Ber
à avait brodé cette prière: “ Nos ennemis mettent toute
leur confiance dans leurs armes, mais nous mettons la nôtre au nom de la Reine des Anges, que nous invo-
1 En l’honneur de la reine Anne.
2 Melle Le Ber, fille de Jacques Le Ber et de Jeanne Lemoyne (sœur de Charles Lemoyne, baron de Longueil) naquit le 4 janvier 1662. Elevée dans la piété par ses parents et les Ursulines de Québec, dès l’âge de quinze ans elle se fit recluse dans la maison de son père d’abord, puis chez les Dames de la Congrégation. Elle mourut âgée de cinquante-deux ans ; plusieurs guérisons sont attribuées à son intercession,
8 Alors supérieur du séminaire Saint-Sulpice,
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quons. Elle est terrible comme une armée rangée en bataille: sous sa protection, nous espérons vaincre nos ennemis.” En arrivant à Chambly, de Longueil apprit que Nicholson avait rebroussé chemin. Cette nouvelle causa une grande joie à Montréal et donna beaucoup d'espérance aux troupes, qui prirent aussitôt le chemin de Québec, pour prêter main forte à cette ville, où l'on attendait l'ennemi d’un jour à l'autre.
Destruction de la flotte anglaise.—Une flotte de 84 voiles, portant 6500 soldats, fut confiée à l'amiral Walker, pour venir faire le siège de Québec (1711). Le Canada n'avait que 5,000 hommes à opposer à cette redoutable invasion. Walker se tenait si assuré de son succès, qu'il distribua même en mer, à quelques officiers, les principales charges administratives de la ville, qu'il venait conquérir. Walker avait calculé sens Dieu, qui dispose de tous les événements : pendant une nuit brumeuse, un vent impétueux poussa la flotte sur les récifs de l'ile aux Œufs, et, en moins de deux heures, huit des plus gros vaisseaux coulèrent à fond, et la foudre en mit un autre en éclats. Le lendemain matin, la côte était toute couverte de cadavres et d'épaves. Walker, forcé de renoncer à son projet, retourna à Londres. Pour comble de malheur, le feu prit au vaisseau, en entrant dans la Tamise, et le fit sauter avec tout l'équipage.
Notre-Dame de la Victoire.—A la vue du danger imminent qui la menaçait, la colonie avait tourné ses regards vers Marie. La nouvelle du désastre de la flotte de Walker occasionna une grande joie. En reconnaissance de la faveur obtenue, Québec fit restaurer l'Eglise de Notre-Dame des Victoires,
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Soulèvement des Outagamis. — Ne pouvant réussir & faire rompre aux Iroquois leur traité de neutralité avec les Français, les Anglais suscitèrent contre l'établissement du Détroit! les Outagamis ou Renards, ennemis de toutes les tribus de l'Ouest (1712). Les sauvages alliés se rendirent à l'appel de Dubuisson, gouverneur de cette colonie. Le combat s'engagea avec beaucoup d’ardeur.
Pour se soustraire aux balles meurtrières des Français, les Outagamis combattirent dans des trous creusés dans la terre. Montés sur des échafauds, les Français les délogèrent par une vive fusillade. Les Outagamis se rendirent à discrétion, après une perte de 2000 hommes. Leur nation fut bien affaiblie de ce coup fatal. Les Anglais renoncèrent alors au projet de s'emparer du Détroit, qui leur eut donné libre accès sur les lacs et coupé toute communication entre le Canada et les contrées de l'Ouest.
Traité d'Utrecht.—Le traité d'Utrecht, aui mit une} trève à la guerre, cédait à l'Angleterre l'Acadie, Terreneuve, la baie d'Hudson et la contrée des Iroquois. La
rance ne gardait que l'ile du Cap-Breton et les autres les du golfe, et se réseryait le droi ê la
iles du golfe, et se réseryait le droit de pécher sur côte de Terreneuve (1713). En livrant à l'Angleterre
l'entrée du Canada et le littoral de ses possessions, la rance marchai irement à la ruine de se, colo-
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1 L'établissement du Détroit fut fondé par M. de La Mothe Cadillac, qui s'y rendit avec 100 Canadiens et un missionnaire (1700).
TROISIÈME ÉPOQUE
Trente années de paix et reprise des hostilités. (1713-1748.)