CHAPITRE XVn
Madame de la Peltrie et Marie Guyarto
88. Magdeleine de Chauvigny, mieux connue soas lo nom de Madame de la Peltrie, était ime damo frrjiçriso belle et riche. Son mari, M. de la Peltrio, mourut et la laissa veuve alors quelle n'avait atteint que l'âge de 22 ans. Elle avait entendu parler du Canada ou Nouvelle-France par les récits qu'on a\mit apportés Champlain. Ello avait aussi lu, au sujet des pauvi-es Sauvages Indiens, les lettres envoyées en France par le Père Paul Lejeu:ic, ami et confesseui^'loinhamplain.
pc::trait de madame de la peltrie.
Elle s'éprit de l'idée de consacrer sa fortune et ses services aux moyens de pourvoir à l'éducation des jeunes personnes de son sexe, au Canada. En vain, sa famille et ses amis s'o2)posèrent-ils à son dessein, elle traversa l'océan pour se rendre à Québec, où elle débarqua le 1er août 1639. Elle était accompagnée de Marie Guyart et de deux autres dames avec le concom'3 desquelles ello se proposait de fonder un couvent de Tordre religieux des Ursulines. Le même vaisseau avait à bord trois Hospitalières envoyées par la duchesse d'Aiguillon poiu- ouvrir un hôpital sous lo
nom d'Hôtel-Dieu. Il avait aussi en chargement le mobilier et tout le matériel dont on pouvait avoir besoin pour l'emménagement de l'hôpital et du couvent.
Madame de la Peltrie et ses compagnes furent reçues par M. de Montmagny avec beaucoup de respect et de cérémonie. Il leur donna les terrains nécessaires pour construire des bâtiments avec jardins; en un mot, il fit tout ce qui dépendait du lui pour les protéger et aider à mettre leurs projets à exécution.
Bientôt, au moyen d'ouvriers que payait et entretenait Madame de la Peltrie, on eut achevé la construction du premier couvent des Ursulines, à Québec. Tout près de là, on bâtit une petite maison de pierre pour l'usage personnel de cette dame.
89. Les Sauvages furent bien aises d'être témoins de l'arrivée de Madame de la Peltrie et de sa suite. Quelques-uns d'entre eux avaient vu une dame française, Madame Champlain, venue au Canada 20 ans auparavant. Mais les dames qu'ils voyaient cette fois portaient un costume étrange qu'ils n'avaient jamais vu dans la colonie. Madame de la Peltrie leur fit dire, qu'elle et ses compagnes étaient filles de chefs français, et que, par amour pour eux, elles avaient quitté leur pays, leurs familles et tous les délices de la terre natale, afin d'instruire leurs enfants et de les sauver de la ruine éternelle.
Aussitôt qu'il fut possible de le faire, on ouvrit au couvent des classes régulières pour l'instruction des jeunes filles Indiennes et de celles des colons.
90. Madame de la Peltrie continua, tout le reste de sa vie, à se vouer à cette sainte entreprisâ. Elu demeura au Canada, et mourut en 1671.
Le couvent qu'elle fonda existe encore de nos jours. Des milliers de filles de colons français y ont reçu leur éducation.
91. Celle qui plus que personne aida Madame de la P eltrie à fonder son coxivent, fut Marie Guyart, mieux connue sous son nom religieux de Marie de l Incarna'
tion. Elle, aussi, était veuve ; elle avait entendu parler du Canada, et désirait consacrer sa vie à l'instruction des païens. Elle entra en connaissance avec Madame de la Peltrie, et c'est avec joie qu'elle consentit à la suivi'e au Canada.
C'était, comme le temps le prouva, une femme éminemment douée. En moins de trois mois, à compter de l'éjDoque de son arrivée à Québec, elle apprit les langues Luronne et algonquine assez bien pom' les parler et pour donner l'instruction aux enfants Indiens. Le Père Jésuite Lejeune fut son instituteur. C'est elle qui fut la première supérieure du couvent des Ursulines. Elle mourut en 1672, quelques mois après son amie. Madame de la Peltrie.
92. Ces deux femmes sont des personnes remarquables dans l'histoire des premiers temps du Canada. Elles eurent bien des tribulations à subir dans le cours de plus de 30 ans de labeurs. L'une des plus sérieuses épreuves qu'elles eurent à traverser fut l'incendie de leui' couvent en 1650. Ce malheur arriva la nuit, par un temps excessivement froid. La communauté fut tout-à-coup réveillée en sursaut par les flammes. On n'eut, il est vi^ai, à déplorer la mort de personne, mais les propriétés fut joerdues. Les religieuses durent s'échaj)per de l'édifice en feu, à demi-vètues et nu-pieds, alors que le sol était couvert d'une épaisse couche de neige.
La destruction du couvent causa une bien vive affliction à tous les habitants de la colonie. M. d'Ailleboust était alors gouvernem\ De concert avec ceux qui en avaient les moyens, il vint en aide aux Ursulines dans leur détresse. Madame de la Peltrie et la Supérieure, son amie, n'épargnèrent rien pour faire rebâtir leur couvent. Des secours leur furent envoyés de France à cet eff. t> si bien qu'au bout d'un certain temps, un autre édifice se trouva construit sur les fondements de l'afiÇïien. La Supériem-e elle-même surveillait les travaux au fur et à mesui'e qu'ils avançaient.
Souvent les classes de jeunes filles, tant indiennes que françaises, se tenaient sous l'ombrage d'un gros frêne qui s'élevait près de là, et qu'on pouvait encore voir, il y a peu d'années, sur l'emplacement qu'occupe le couvent, bien qu'il eût plus de 500 ans d'existeJiC§.
CHAPITEE XYIII.
M. de Maisonneuve. — Fondation de Ville-Marie (Montréal.)
93. Environ trois ans après la fondation de l'Hôtel-' Dieu et du couvent des TJrsulines à Québec, un gentilhomme, M. de Maisonneuve^ arriva de France. Il avait été choisi pour amener des colons, et pour fonder des établissements sur l'île où s'élevait le Mont-Royal, et qui avait été le site de l'ancienne bourgade indienne Hoclielaga. Déjà l'on avait commencé à donner à ce territoire le nom qu'il porte aujourd'hui, car la Compagnie qui avait envoyé M. de Maisonneuve, était désignée sous le titre de " Compagnie de Vile de Montréal'^ ,
Maisonneuve amena avec lui environ 50 hommes, capables à la fois de cultiver le sol et de faire usage d'armes de guerre. Lui et ses compagnons fondèrent, le 18 Mai 1642, le premier établissement de l'île, et lui donnèrent le nom de Ville-Marie. Cet établissement était un peu plus rapproché de la montagne qu'Hochelaga; il devint plus tard le site de la cité moderne, Montréal.
94. Maisonneuve était un homme réellement brave et sincèrement pieux. Il avait devant lui une bien rude tâche : les Iroquois, comme un fléau, inquiétèrent les premiers colons. Ces Sauvages rôdaient partout dans les alentours, épiant l'occasion de tomber sur les défricheurs et de les scalper. Au fait, les Français n'osaient jamais travailler seuls à quelque distance do.
leurs habitations, ou sans avoir près d'eux leurs armes à feu et leurs épées.
On construisit quelques petits forts en bois, dont l'enceinte fut entoui'ée de palissades, pour qu'il fût possible aux colons, lorsque venaient les Iroquois, de B'y réfugier aussitôt.
Quelquefois les Sauvages venaient par deux ou trois molester les Français et cherchaient à les attirer hors de l'enceinte poui- combattre. Mais de Maisonneuve était trop prudent pour permetti-e de franchir l'enceinte. Il savait qu'à peine sortis de la ligne de défense, ses gens allaient peut-être trouver dexant eux des centaines de guerriers aux aguets poiu' les accabler. Néanmoins, à force de se voir ainsi barrasses avec tant de ténacité, les Français devinrent impatients. Bs sommèrent leui* chef de les mener au combat. Maisonneuve persista dans son refus, jusqu'à ce qu'enfin ses gens en vinrent à dire qu'il avait peur. Le vaillant chevalier vit alors qu'il convenait de prendre le commandement d'une forte escouade de ses hommes pour se mettre à la pom-suite de quelques Ii'oquois. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Français se trouvèrent bientôt en présence d'une bande nombreuse d'Iroquois prêts à les recevoir. Dans le combat qui s'en suivit, les Français se virent serrer de près. Plusiem-s furent tués, et les autres reconnaissant alors leur erreur furent obligés de lâcher pied. Maisonneuve, avec quelques officiers d'élite, coun^it la retraite. Il se retira lentement, abattant les Sauvages qui s'approchaient, et fut le dernier à s'abriter derrière les défenses. A dater de ce joui', ses gens cessèrent de faire fi de ses avi>;. ou de l'accuser de lâcheté. L'endroit où l'action fut la plus chaude est coUii qu'on appelle maintenant la Place d'Armes. L'affaire eut lieu le 30 Mars 1664.
95. Maisonneuve fit à plusieurs reprises le voyage de France, afin de se procurer plus de colons et de soldats. Il était aidé de M. d'Ailleboust^ depuis gouverneur. A force de vigilance et de bravotu-e, il réussit à empêcher ^ue l'île fut entièrement ravagée par les Iroquois.
C'était un homme très-pieux comme Champlain. Il décida des religieux et des religieuses à quitter la France pour venir se fixer à Yille-Marie.
96. Un jour, à l'occasion d'une grande crue des eaux du fleuve, il fit vœu de porter et de planter une croix de bois sur la montagne, au cas où Dieu ferait baisser l'eau. Elle baissa en effet, sans causer les dégâts qu'on appréhendait; alors le pieux chevalier accomplit son vœu. A la tête des communautés religieuses de l'un et l'autre sexe, ainsi que des gens de l'île, il se mit processionnellement en route, les épaules chargées d'une lourde croix. Parvenu à un point élevé, il y planta la croix, sous les yeux de toute l'assistance.
9*7. Maisonneuve, malgré toute sa bravoure et sa bonté ne laissa pas que d'avoir à souffrir des effets de la haine. Les gouverneurs d'Argenson, d'Avaugour et surtout de Mésy manifestèrent beaucoup de malveillance à son égard. Le dernier de ces gouverneurs lui enjoignit même de quitter le pays. Il paraît copendant qu'il n'abandonna définitivement son poste à Ville-Marie que vers l'année 16*70. Dans ses vieux jours, il fut honorablement soutenu à Paris par ceux qu'il avait servis.
98. En dépit des difficultés créées par les attaques des Iroquois, la population de Yille-Marie et des établissements circonvoisins se multiplia, et devint prospère, autant sinon plus que celle des autres parties du Canada.
CHAPITEE XIX.
Les Missionnaires. — Guerre entre les Iroquois et les Indiens du Canada.
99. Nous avons maintenant à parler, de nouveau, des ûiissionnaires. Ces hommes, comme le jeune lecteui le sait déjà, étaient les ministres de la religion que la France avaient envoyés vivre au milieu des Sauvages.
C'étaient des hommes pour qui personne ne peut s'empêcher d'éprouver la phis profonde admii'ation. Ils entrèrent dans l'exercice de leur ministère sacré, joyeusement et pleins de zèle. Ils n'ignoraient point jDOui'tant qu'ils animaient à affronter bien des périls dans leurs longs voyages à travers les déserts, à braver les fatigues, la cruauté, peut-être même une mort douloui'euse, dès leur arrivée chez les tribus indiennes. Cependant, ils ne reculèrent jamais devant le danger de passer leur vie avec elles, dans leui's huttes malpropres, sans au-^re nourritui-e que les aliments les plus grossiers, et endurant sans plaintes la rudesse de leurs habitudes et de lem-s manières.
Les cours des rivières étaient alors les seules voies ouvertes au voyageur. Dans les endroits où l'eau manquait de profondeur et où il y avait des rapides, les missionnaires avaient à aider au portage des canot«, le long des rives. Chacun portait en outre un ballot ou paquet contenant les vivres, les vêtements et les auti'es objets indispensables à l'œuvi'e du missionnaire.
100. Yers l'année 1644, alors que la guerre sévissait dans toute sa fureui- enti-e les Iroquois et les Indiens du Canada, le pays fut partout en proie aux plus vives alarmes et plongé dans la dén-esse la pins profonde. î^i les Français, ni les Sauvages, leurs alliés, n'étaient épargnés par les Iroquois toutes les fois que ceux-ci pouvaient les atteindre. Cependant les missionnaires inti'épides allaient et venaient d'un point à 1" autre enti-e Québec et les régions lointaines du Haut-Canada et du Lac Huron.
101. Quelques années plus tard, il devint évident que les Iroquois avaient le dessus sur les Hurons et les Algonquins. Force fut à ces derniers de quitter les gi-ands fleuves Outaouais et St. Laurent, ainsi que les cantons où se faisaient ordinairement leurs chasses. Ils se virent môme attaqués dans leurs propres établissements et dans leurs boiu-gades. Quoi qu'il en fut, les fidèles missionnaires ne voulurent point les abandonner, comme on aui'ait pu s'y attendre, et il n'y en eut
pas peu qui risquèrent ainsi leurs jours et moururent victimes de leur dévoument. 'Nous, donnerons dans le prochain chapitre quelques détails sur la fin de plusieurs de ces hommes si courageux et si dignes d'estime.
[CHAPITEE XX.
Menitre des Missionnaires. — Défaite des Hnroiis.
102. Au nombre des missionnaires massacrés par les Indiens, nous citerons: Nicolas Yiel, Isaac Jogues, Antoine Daniel, Jean Brébœuf. Gabriel Lallemant, Charles Garnier, et E'atal Chabanel.
103. Viel était un prêtre de l'ordre des Eécollets. Il avait été quelque temj^s missionnaire chez les flurons, avec Le Carron. Dans le cours de l'année 1625, il revenait du Ilaut-Outaouais avec un jeune sauvage et un guide Indien. Comme leur canot descendait l'une des bouches de l'Outaouais, qu'on a^DjDelle la Bivière-des-Prairies, précisément derrière Montréal, le guide Sauvage les jeta tout-à-coup, lui et l'enfant, dans l'eau. Le courant en cet endroit là était si fort que tous deux se noyèrent. Cette partie de la rivière a depuis porté le nom de Sault-au-Èécollet.
104. Jean Jogues était un missionnaire de l'ordre des Jésuites. En 1642, il fut fait prisonnier avec plusieurs autres par une bande d'Iroquois et emmené à leurs établissements, au sud du Lac Ontario. Là, il fut traité avec la plus grande inhumanité, et ce n'est que bien des mois après qu'il s'échappa en descendant la Eivièro Hudson.
Jogues revint au Canada. Conformément au désir des chefs, il fut choisi pour porter un message de paix aux bourgades iroquoises. Malgré le souvenir de la captivité qu'il avait jadis subie et des souffrances qu'on lui avait fait endurer, il poussa l'intrépidité et la con-
fiauce jusqu'à se rendre au milieu de ces tribus. Sa mission terminée, il se mit en route pour revenir à Québec. Il avait même promis aux Iroquois de retourner chez eux et d'y vivi-e comme missionnaire. En 1646, il était en voie d'accomplir sa promesse, lorsque tout-à-ceup une bande d'Iroquois tombe sur lui et sur ceux qui l'accompagnaient. Il est saisi, garotté et entraîné violemment au village des Mohauks. Loin d'être reçu en missionnaire, il fut traité en prisonnier de guerre. Les capricieux Sauvages avaient changé de manière de voir, et s'étaient décidés à rester en guerre avec les Français. Il arriva qu'à cette époque la flèvi'e jaune exerçait ses ravages dans les villages iroquois. Leui's récoltes étaient aussi livrées à la destruction par des nuées de sauterelles et des myriades de chenilles. Les cruels Indiens accusèrent le père Jogues d'être cause de la fièvre et de la ruine de leurs récoltes. En conséquence, il fut tourmenté et finalement mis à mort. Sa tète et celle d'un de ses compagnons fui'ent tranchées et fixées chacun à l'une des extrémités d'un pieu, pendant que leurs corps étaient jetés dans une rivière voisine.
105. Le Père Daniel fut tué par les Iroquois en Juillet 1648. Il exerçait le saint ministère dans un des villages luu'ons oii il avait une petite chapelle en bois. Au moment où il appelait la population au service divin, une bande d'Iroquois fondit sur le village. Ceux qui restaient se portèrent en foule vers la petite chapelle dans l'espoir d'y trouver un refuge. "Fuyez," dit le Père Daniel aux Ilurons terrifiés; " quant à moi, il faut que je reste ; c'est ici que jo veux mourir." Tandis que ceux à qui il s'adressait s'échaj^paient jyav une porte de derrière, lui, revêtu de ses habits sacerdotaux se dirigea vers le porche et apparut tout-à-coup en fiice des Iroquois. Atteint aussitôt d'une grêle de flèches et de balles, il tomba mort en prononçant le nom de Jésus-Christ. Les Sauvages mirent alors le feu à la chapelle et laissèrent le corps du Père Daniel dans les flammes.
56 HISTOIRE DU Canada pou^ les enfant»
106. Dans le cours de l'année qui suivit celle où mourut le Père Daniel, il n'y eut pas moins de quatre Jésuites missionnaires assassinés par les Iroquois. Ce furent les Pères Brébœuf, Lallemant, Garnier e^. Chabanel, tous les quatre desservants du pays des Hurons.
Brébœuf et Lallemant étaient eusemble à un poste nommé par les Français le poste St. Ignace. Dans la matinée du 16 Mars 1649, environ 1000 guerriers Iroquois assaillirent la place.
Les Hurons envoyèrent leurs femmes et leurs enfants à un village voisin qu'on appelait St. Louis. Puis, ils prièrent les deux missionnaires de se retirer, leur représentant que la guerre n'étant pas le fait des ministres de la religion, ils devaient y rester étrangers. Brébœuf répondit qu'ils ne partiraient point. Dans une circonstance comme celle-ci, ajouta- t-il, il faudra quelque chose de plus que du feu et de l'acier, et ce quelque chose, Lallemant et moi pouvons seuls le fournir. Inutile de dire qu'il faisait allusion aux secours religieux que réclameraient les blessés et les mourants.
Bientôt les Iroquois forcèrent l'entrée du poste, et les Hurons furent mis en fuite. Les deux missionnaires, au lieu de chercher à se sauver eux-mêmes, restèrent pour consoler les mourants. On s'empara d'eux : ils furent garottés et attachés non loin l'un de l'autre à des poteaux. Tout près de là, les Iroquois torturaient leurs autres prisonniers.
Brébœuf, l'air intrépide, encourageait ceu:s qui l'entouraient en leur disant de penser au ciel, et de souffrir avec résignation.
Les Iroquois, continuant leur œuvre de torture, enlevèrent aux missionnaires des lambeaux de chair du corps, et leur mirent des plaques de fer rouge autour du cou, en guise de colliers. Lallemant essaya de s'approcher de son ami pour l'embrasser, mais il fut violemment repoussé par ses bourreaux. Brébœuf ne cessa, tout le temps du supplice, de prononcer des paroles de consolation pour ses amis et d'avertissement
mSTOIRB DU CANADA POUR LES ENFANTS. 57
poui les Iroquois. Il savait et parlait leiu' langue oussi bien que celle des Hurons.
L'exaspération des Iroquois devint telle qu'ils eui'ent la cruauté de lui couper les lèvi-es et de lui enfoncer de force un tison ardent dans la bouche ; mais ils no purent lui faire pousser un seul cri, un seul gémissement.
Lorsque les misérables eurent reconnu que leur victime défiait à ce point tous leurs efforts, ils s'avisèrent d'un moyen presque trop épouvantable pour être raconté. Ils le scalpèrent, et lui versèrent ensuite de l'eau bouillante sui' le crâne, en dérision de la cérémonie du baptême ! Puis l'apostrophant par son nom indien "Echon," dirent-ils, "vous avez dit que plus on souffre ici, plus la récompense sera grande dans le ciel; eh bien, remerciez-nous de ce que nous vous faisons souffrir.
Les forces corporelles de Brébœuf s'affaiblissaient sensiblement ; néanmoins il ne laissait échapper aucun soupir de douleur. Alors, comme s'ils eussent désiré mettre un terme à cette scène, les Sauvages lui ouvrirent la poitrine d'nn coup de hache, en arrachèrent lo cœur, et le dévorèrent.
Telle fut la fin de Jean Brébœuf Lallemant vécut quelques heui'cs après que son ami eut expiré.
107. La même année, mais quelques mois j^lus tard, les Pères Garnier et Chabanel furent massacrés. Leiu* mort toutefois fut moins affreuse que celle des Pères Brébœuf et Lallemant.
108. Ces attaques contre les Hurons eurent pour effet la ruine de leurs tribus. Ils abandonnèrent Icura bourgs et leurs villages, et s'enfuirent de tous côtés. Quelques-uns se réfugièrent chez les peuplades voisines. D'autres allèrent chercher un asile dans les îles et dans les parties reculées des bords du Lac Iluron.
L'année suivante, les missionnaires français échappés aux supplices, et les restes de nation huronne se dirigèrent, du mieux qu'ils purent, vers le bas du St. Laurent.
C'est ainsi qu'un grand nombre atteignirent Québec. Quelques années plus tard, ils furent établis à Lorette. C'est là qu'on peut encore voir de nos jours un petit nombre des descendants des tribus Luronnes, jadis si nombreuses.
CHAPITEE XXI.
La Colonie sauvée de la ruine par l'héroïsme de Dollard.
109. Après avoir vaincu les Hurons, les Iroquois n'en continuèrent pas moins leurs attaques contre le Canada. Pas une année ne se passait sans que leurs bandes ne balayassent le pays, au point que personne n'était en sûreté en dehors des\ principales stations. Les Algonquins et les Montagnaie disséminés çà et là, aussi bien que les débris de la nation huronne près de Québec, étaient constamment l'objet de leurs agressions. Français et Indiens étaient indistinctement égorgés partout où les Iroquois pouvaient les trouver. On rapporte que " de Tadoussac à Yille-Marie, il n'y avait rien à voir que traces de dévastation et de carnage." La Compagnie des Associés ne pouvait ou ne voulait rien faire pour protéger et secourir la colonie. Les gouverneurs, de Lauzon. d'Argenson, et d'Avaugour, étaient impuissants; à peine pouvaient-ils sauver les principales stations, Tadoussac, Québec, les Trois-Eivières et Yille-Marie. Comme il n'arrivait aucun secours de France, les Iroquois devinrent de plus en plus incommodes, tandis que les gens de la colonie se laissaient aller chaque année à un plus grand découragement.
Ainsi continua l'état des affaires jusqu'à l'année
110. Cette année-là, lorsque presque tout le monde désespérait du salut de la IsTouvelle-France, les Iroquois se préparèrent à faire une vigoureuse attaque finale. Leur plan était de tomber d'abord sur Yille-Marie
HISTOIRE Dri CANADA POUR LES ENFAXTS. 59
avec 1200 guerriers. Après avoir détiaiit cette place, ils devaient fondre sur les Ti'ois-Eivières, et enfin sur Québec. C'est ainsi qu'ils espéraient conquérir la colonie, et tuer ou chasser tous les étrangers des rives du St. Laurent.
Ces plans sanguinaires allaient recevoir leiu' exécution, lorsque le pays fut sauvé, grâce à l'admirable valeur d'une poignée d'iiommes.
111. Une bande de 44 Hurous de Québec désirant visiter leurs anciennes terres de chasse, montèrent aux Trois-Eivières, et de là à Yille-^Iarie. Leui- intention était de combattre tout parti de guerre Ii'oquois qu'ils pouiTaient rencontrer.
Lorsqu'ils atteignirent Yille-Marie, un capitaine Français nommé DoUard se joignit à eux avec 17 hommes. La troupe entière poiu'suivit alors sa route vers la rivière Outaouais près des bouches de laquelle étaient postés des corps considérables d'Iroquois, qui se préparaient à tenter une attaque sm* Yille-^Iarie.
Dollard et ses hommes se trouvèrent bientôt si près des Ii'oquois qu'ils ne piu-ent espérer de rester longtemps inaperçus. Ils firent donc à la hâte une sorte de fort composé de troncs d'arbres et de branchages, sur la rive de l' Outaouais, tout près de quelques chutes ou raj^ides. Bientôt les éclaireurs iroquois les trouvèrent, et leui-s guerriers, au nombre de six ou sept cents, se portèrent en avant et commencèrent l'investissement du fort, comptant bien s'emparer sans peine de Dollard et de sa petite troupe.
Mais la position était très forte. Aussi, Dollard putil repousser les différentes attaques des Iroquois, et toujoui's avec un grand carnage. Pendant huit jours, l'ennemi renouvela ses assauts avec furie. Chaque joui* quelques-uns des hommes de Dollard tombaient, mais il en tombait un grand nombre du côté des Iroquois. Bientôt, les munitions des défenseurs du fort commencèrent à manquer, ainsi que lem\s forces. Enfin les L'oquois se frayèrent un passage dans le fort. Dollard et ses hommes périient tous, excepté deux ou trois
"jO histoire du canada pour les ENFANTS:
Hurons qui parvinrent à s'échapper et allèrent porter à Yille-Marie et à Québec la nouvelle de ce qui était arrivé.
Lorsque les Iroquois, transportés de fureur, eurent mis à mort tous les blessés, tant Français que Hurons, ils se mirent à réfléchir sur le temps qu'il leur avait fallu et sur le grand nombre de guerriers qu'ils avaient perdus pour prendre ce poste.
Une simple poignée de Français avait pu tenir tête pendant huit jours à la moitié de toutes leurs forces. A quoi donc ne iDouvaient-ils pas s'attendre s'ils mettaient à exécution les attaques projetées contre Yille- JMarie et Québec ?
En conséquence, ils renoncèrent dès lors à leur dessein, et bientôt après, on sut à toutes les stations françaises que les Iroquois se retiraient dans leurs -établissements.
C'est ainsi qu'à cette époque la colonie tout entière dut son salut à l'héroïsme de Dollard et de ses compagnons.
CHAPITEB XXII.
Les Indiens et le commerce de l'eau-de-vie. — Mgr. l'évêque Laval.
112. En échange des fourrures et des peaux qu'ils livraient, les Indiens recevaient des traitants, toutes sortes de choses utiles apportées d'Europe, telles que des armes à feu, de la poudre et du plomb, du drap, des vases de cuisine et des outils. Mais de tous les articles que pouvaient fournir les commerçants, il n'y iivait rien dont les Sauvages faisaient cas comme de *' Veau-de-feu.'' C'est le nom qu'ils donnaient au brandy ■ou boisson que les Français appelaient " eatc-de-vie.'* Les malheureux en vinrent à aimer l'eau-de-feu si passionnément qu'ils se défaisaient de tout ce qu'ils avaient pour s'en procurer. Quand il ne leur restait
plus rien autre chose, ils offraient leurs liardes et jusqu'à leui's enfants pour i:)aTer la boisson.
Les trafiquants Français établis le long du St. Laurent, les commerçants Hollandais et Anglais sui* le."> rives de l'Hudson, et les Espagnols dans les régions plus méridionales firent connaître l'usage de l'eau-defeu à toutes les tribus Sauvages de l'Amérique du Xord.
Les effets de cette boisson siu- les pami-es Sauvages étaient bien tristes. Tous leurs autres défauts ou vicestrouvaient dans l'ivrognerie le plus fimeste des aliments. A Québec, et près des autres stations où il y avait des Indiens convertis, l'amour de la boisson mettait mi terme à tout souci de leur part pour la religion. Quelques-uns des missionnaires se plaignaient d'avoir ainsi vu perdre le fruit de 30 ans de labeui's.
113. Pour arrêter le mal, on passa des lois sévères^ en vertu desquelles il était défendu de vendre des^ boissons enivrantes aux Sauvages ; mais les traitantsne faisaient nul cas de ces lois, car l'eau de feu les aidait à faire d'excellents marchés.
Quelquefois les gouverneurs se montraient assez peu rigides à l'égard de ceux qui enfreignaient la loi. Les commerçants disaient que, s'ils ne donnaient jDas de boisson du tout, les chassem\s Lidiens ne reviendraient pas, mais s'en iraient faire la traite avec les Hollandais et les Anglais. Bien des gens, à Québec et aux stations, partageaient cette manière de voir. Aussi y avait-il grande divergence d'opinion et même s'élevait-il des disputes à propos de ce que l'on appelait *^ la traite de Veau-de-vie." Les ims n'en voulaient point du tout. D'autres demandaient ou qu'on n'allât pas si loin, ou qu'on laissât les choses suivre leiu' cours.
114. Les membres du clergé étaient tous de la même opinion à ce sujet. Ils désiraient qu'on renonçât entièrement à l'usage de l'eau-de-vie dans le commerce. A leur tête était l'évêque Laval, généralement connu sous le nom de premier évêque de Québec. Laval se plaignit au roi de France des gouvernem-s d'ArgensoD
d'Avaugour qu'il accusait de n'avoir pas été assez sévè«res à l'égard de la traite de l'eau-de vie. L'un et l'autre 'furent successivement rappelés du Canada. D'autres gouverneurs aj^rès eux, M. de Mésy et le Comte de pFrontenac, furent l'objet des plaintes de Mgr. Lavfl^l ipour la même raison.
115. L'évêque Laval vint au Canada en 1659. Il était d'une noble famille de France. Il n'est guère vraisemblable qu'il eût jamais vu Champlain; mais sans aucun doute il avait lu ses écrits, ainsi que les