‹ Histoire du Canada, sous la domination françaiseChapitre 4 sur 10 · LUCAIN · texte numérisé non relu

LUCAIN

mens des Français comme des barrières capables de les arrêter. Es parcoururent le pays, et se répandirent, en grandes troupes, dans les environs des habitations. Un événement funeste vint accroître encore leur in^lence : un de leurs partis s'étant approché des Trois- Rivières, M. Duplessis-Bochart, qui y commandait, voulut marcher contre eux en personne. Il fut tué dans le combat, et sa mort donna un nouveau relief aux armes des Iroquois. Enfin, la bourgade de Sylleri n'étant plus en sûreté avec une enceinte de palissades, on fut contraint de Fenfermer de murailles et d'y placer du canon.

Les Iroquois n'étaient pas animés contre les seuls Français: ils cherchaient encore à exercer leur vengeance contre toutes celles des tribus sauvages qui avaient porté secours, ou donné asile aux Hurons. En 1651, ils pénétrèrent chez les Attikamègues^ et autres Sauvages du nord, et ne laissèrent pas un village dont ils n'eussent égorgé ou dissipé les habitans. La nouvelle en ayant été portée à M. de Lauzon, un des principaux membres de la compagnie du Canada, qui cette même année, avait succédé à M. d'Aillebout, il comprit qu'il aurait été nécessaire d'opposer une digue à ce torrent i mais il n avait amené aucun secours de France, et la colonie était loin d'avoir des forces suffisantes pour rétablir la sûreté et la tranquillité.

L'île de Mont-réal ne souffrait guère moins que les autres parties du Canada, malgré un renfort de cent hommes, que M. de Maison-Neuve avait été chercher en France. En 1652, deux cents Iroquois surprirent, dans l'île, vingt Français, et les enveloppèrent de toutes parts. Ces derniers firent néanmoins si bonne contenance, et se défendirent avec tant de résolution, qu'ils mirent les barbares en fuite, après en avoir tué un grand

nombre. Dans le même temps, cinq cents Agniers s'approchèrent des Trois-Rivières, et tinrent ce poste bloqué de tous côtés. Dans les environs de Québec, il y eut plusieurs escarmoucbes avec ces Sauvages. Cependant les cinq cantons se montrèrent disposés à la paix, et envoyèrent des négociateurs à Québec. La paix fut conclue, en effet, quelque raison qu'eût le gouverneur pour ne pas trop compter sur la sincérité des Iroquois, et particulièrement des Agniers. Effectivement, ces derniers ne tardèrent pas à paraître, par petites troupes, dans le voisinage des habitations, à commettre des déprédations et des meurtres, et à se remettre par là en état de guerre avec les Français et leurs alliés.

En 1656, cinquante Français étant partis de Québec, sous la conduite de M. Dupuys, officier de la garnison, pour aller former un établissement chez les Onnontagués, à la demande de ce canton, les Agniers, qui avaient eu nouvelle de ce projet, avant le départ de M. Dupuys, mirent quatre cents hommes en campagne, pour attaquer sa troupe ; mais Fuyant manquée, ils s'en vengèrent sur quelques canots écartés. Après les avoir pillés, et avoir même blessé quelques uns de ceux qui les conduisaient, ils feignir'ent de s'être trompés, et d'avoir pris les^ Français pour des Hurons et des Algonquins. Quelque temps après, un de leurs partis eut la hardiesse de débarquer dans l'ile d'Orléans. Il y trouva une centaine de. Hurons de tout âge et de tout sexe, quitravaillaient dans un champ, les attaqua, en tua un bon nombre, et enleva le reste. Un autre parti d' Agniers ayant eu avis qu'une troupe d'Outaouais, accompagnée d'une trentaine de Français et de Hurons, devaient remonter la Grande-Rivière, il l'alla attendre, en ambuscade, sur le bord du lac des Deux-Montagnes, et tua un bon nombre des uns et des autres.

Toutes ces aggressions se commettaient sans que M. de Lauzon en pût tirer raison. La faiblesse de la colonie inspira de la méfiance ou du dégoût aux Sauvages domiciliés dans son sein. Une grande partie des Hurons de SjUeri se retirèrent, les uns chez les Onnontagués, les autres chez les Agniers même. La plupart de ceux qui prirent ce dernier parti n'eurent pas lieu de s'en louer, par la suite ; car ils furent presque tous ou tués, ou traités en esclaves. L'établissement projetté chez les Onnontagués ne put se faire, et M. Dupujs fut contraint de s'en revenir, ou pour mieux dire, de fuir secrètement avec ses gens, de peur d'être poursuivi et attaqué dans sa retraite.

Ce fut sur ces entrefaites que M. D'A^aENSON, nommé gouverneur, à la place de M. de Lauzon, débarqua à Québec, le 11 juillet 1658. Dès le lendemain de son arrivée, il fut assez surpris d'entendre crier, atix armes, et d'apprendre que des Algonquins venaient d'être massacrés par des Iroquois, sous le canon du fort. H détacha aussitôt deux cents hommes, Français et Sauvages, pour courir après ces barbares ; mais ils ne purent être atteints. Peu de temps après, des Agniers s'approchèrent des Trois-Rivières, dans le dessein de surprendre ce poste ; et pour y mieux réussir, ils détachèrent huit d'entr'eux, qui sous le prétexte de parlementer, avaient ordre de bien examiner l'état de la place; mais M. de la Potherie, qui y commandait, en retint un prisonnir, et envoya les sept autres à M. d'Argenson, qui en fit bonne justice. Ce coup de vigueur eut tout le succès qu'on en attendait, et procura, pour un temps, quelque repos à la colonie.

François de Laval, connu auparavant sous le nom d'abbé de Montigny, nommé évêque titulaire de Pétrée, et pourvu d'un bref de vicaire apostolique, débarqua à

Québec, le 6 juin 1659, accompagné de plusieurs prêtres séculiers. D'autres prêtres le vinrent joindi^e, les années suivantes, et à mesure qu'ils arrivèrent, ils furent mis en possession des cures, dont les récollets et les jésuites avaient été chargés jusque-là, parce qu'ils étaient les seuls prêtres qu'il y eût en Canada, si l'on en excepte l'île de Mont-réal. Dès 1647, le séminaire de Saint- Sulpice de Paris avait acquis, par achat, tous les droits des premiers possesseurs de cette île. L'abbé de QuELUS y vint, cette année, avec plusieurs prêtres, pour y fonder un séminaire. Toute la colonie applaudit à cette entreprise, qui fut bientôt suivie de la fondation de l'Hôtel-Dieu, à laquelle M. de la Dauversiere et Madame de Bullion contribuèrent le plus puissamment. La congrégation de Notre-Dame avait été instituée, quelques années auparavant, par Mademoiselle Marguerite Bourgeois.

Dès son arrivée, l'évêque de Pétrée se montra animé d'un zèle ardent pour la conversion des Sauvages, et se concerta avec le supérieur général des missions, pour faire annoncer l'évangile aux tribus les plus éloignées.

Cependant, il ne venait aucun secours de France, et la colonie du Canada semblait ne se soutenir que par une espèce de miracle. Les habitans ne pouvaient s'éloigner des forts sans courir le risque d'être massacrés ou enlevés. Sept cents Iroquois, après avoir défait un grand parti de Français et de Sauvages, tinrent Québec comme bloqué, pendant plusieurs mois. Ils se retirèrent^ vers Tautomne ; mais au commencement du printems suivant, plusieurs partis reparurent en différents endroits de la colonie, et y firent de grands ravages. Un prêtre du séminaire de Mont-réal fut tué, en revenant de dire la messe à la campagne. M. de Lauzon, suivant Charlevoix, sénéchal de la Nouvelle-France, et fils du pré-

cèdent gouverneur, étant allé à l'île d'Orléans, pour dégager son beau-frère, qui était investi dans sa maison, tomba dans une ambuscade. Les Iroquois, qui auraient été fort aises d'avoir entre leurs mains un prisonnier de cette importance, le ménagèrent pendant quelque temps, ne cherchant qu'à le lasser ; mais voyant qu'il leur tuait beaucoup de monde, ils tirèrent sur lui, et le tuèrent. Plusieurs autres personnes de considération et un grand nombre de colons et de Sauvages eurent le même sort. Enfin, depuis Tadoussac jusqu'à Mont-réal, on ne voyait que des traces sanglantes du passage de ces féroces ennemis.

Au fléau de la guerre se joignit une maladie épi dé mique, qui attaqua indistinctement les Français et les Sauvages, et enleva surtout un grand nombre d'enfans. C'était une espèce de coqueluche qui se tournait en pleurésie. Le peuple s'imagina qu'il y avait du maléfice, et, chose étrange, ce furent les médecins qui, les premiers, donnèrent cours à cette superstition. L'ignorance était si grande et si générale alors, dans la colonie, que quelques phénomènes ignés, qui parurent dans le même temps, donnèrent lieu aux contes les plus absurdés.

On publia, dit Charlevoix, qu'on avait vu dans l'air une couronne de feu ; qu'aux Trois-Rivières, on avait entendu des voix lamentables ; qu'auprès de Québec, il avait paru un canot de feu, et dans un autre endroit, un homme tout embrâsé et environné d'un tourbillon de flammes ; que dans l'île d'Orléans, une femme enceinte avait entendu son fruit se plaindre." L'apparition d'une comète acheva d'effrayer la multitude.

Cependant, les partis ennemis disparurent tout à coup et vers le milieu de l'été, on vit arriver à Mont-réal deux canots avec un pavillon blanc. C'étaient des députés des cantons d'Onnontagué et de Goyogouin, qui rame-

naient quelques captifs français. Ils promettaient que tous les autres seraient rendus^ si l'on délivrait tous les sujets des deux cantons qui se trouvaient prisonniers dans la colonie. Le gouverneur général, à qui M. de Maison-Neuve fit savoir l'arrivée des députés iroquois, se montra disposé à écouter favorablement leurs propositions, et les fit accompagner, à leur retour, par le P. Lemoyne, pour continuer chez eux la négociation.

Le baron d'Avaugour, nommé gouverneur général du Canada, à la place de M. d'Argenson, arriva de France sur ces entrefaites. Son premier soin fut de visiter tous les postes de son gouvernement. AprQB cette visite, il écrivit en France, pour demander les troupes et les munitions qui lui paraissaient nécessaires.

Cependant, la négociation pour la paix prenait une heureuse tournure dans la plupart des cantons iroquois, principalement par les soins et l'entremise d'un chef onnontagué, nommé Garakonthie'. Ce chef arriva à Mont-réal vers la mi-septembre. Le gouverneur général l'entretint plusieurs fois en particulier : il agréa toutes les propositions qui lui furent faites, et promit d'être de retour, avec les prisonniers français, avant la fin du printems. En effet, le traité de paix fut ratifié par ceux des cantons (au nombre de trois) qui avaient négocié, et tous les captifs français furent remis au P. Lemoyne, qui les conduisit à Mont-réal.

Yers le même temps, M. Pierre Boucher, qui commandait aux Trois -Rivières, fut député en France, avec des mémoires, où l'on suppliait le roi (Louis XIY) de prendre sous sa protection une colonie abondonnée et réduite aux derniers abois.* M. Boucher fut bien

*Dans son "Histoire naturelle et véritable de la Nouvelle Erance," M. Boucher fait connaître l'état du Canada, à l'époque où il écrivait. Québec, dit-il, est la principale habitation. Il

BU CANADA

reçu du monarque, qui nomma M. de Monts commissaire en Canada, commanda qu'on j envoyât incessamment quatre cents hommes de troupes pour renforcer les garnisons des postes les plus éloignés. M. de Monts s'embarqua à La Rochelle, dès le printems. Son arrivée à Québec y causa la plus grande joie, tant par les secours présents qu'il amenait, que par l'espérance qu'il y donna que, l'année suivante, il en arriverait de nouveaux et de plus considérables.

Cette joie fut bientôt troublée par la dissention qui éclata entre le gouverneur et l'évêque ; ou plutôt peutêtre, entre les commerçans et les ecclésiastiques. Les gouverneurs du Canada, remarque Charlevoix, avaient eu ordre de la cour de France de défendre aux colons de vendre de l'eau-de-vie aux Sauvages ; et le baron d'Avaugour, en particulier, avait décerné les peines les plus graves contre ceux qui contreviendraient à cette défense. Une femme de Québec y ayant contrevenu,

y a une bonne forteresse et une bonne garnison, comme aussi une belle église, qui sert de paroisse, et qui est comme la cathédrale de tout le pays. H y a un collège de jésuites, un monastère d'ursulines, et un couvent d'hospitalières. Cette forteresse, les monastères et les plus belles maisons sont bâtis sur le haut. Plusieurs maisons et magasins sont bâtis au pied du coteau, à l'occasion des navires qui viennent jusque-là ; car c''est là le terme de la navigation pour les navires : Von ne croit pas quHls puissent passer plus avant sans risque. Du côté du nord, depuis le cap Tourmente, qui est sept lieues plus bas que Québec, jusqu'au cap Bouge, qui est trois lieues au-dessus, tout cela est habité, le long du grand fleuve. Le côté du nord de Québec est habité assez avant dans les terres. A Tadoussac, on a fait bâtir une chapelle, un magasin, et une petite forteresse ; mais il n'y a personne qui y habite (permanemment). L'habitation des Trois-Rivières est dans un pays fort beau à voir. On s'est bâti seulement du côté du nord (du fleuve). Il y a comme deux habitations séparées par une grosse rivière entrecoupée par des îles. Mont^réaî, qui est la dernière de nos habitations, est située dans une belle grande île." L'ouvrage de M. Boucher est précédé d'une " Epistre à Monseigneur CoLBERT,'* datée "de la ville des Trois-Eivières en la Nouvelle Franco, le 8 Octobre 1643."

HISTOIKE

fut conduite en prison. A la prière de ses parens ou de ses amis, un jésuite crut pouvoir intercéder pour elle. Le gouverneur reçut très mal le religieux, et lui dit finalement, que puisque la traite de Teau-de-vie n'était pas une faute pour cette femme, elle ne le serait à l'avenir pour personne. La chose ne tarda pas à être connue du public, et suivant l'historien que nous venons de citer, le désordre devint extrême. L'évêque de Pétrée crut devoir recourir aux foudres de l'église ; les prédicateurs tonnèrent dans les chaires ; les confesseurs refusèrent l'absolution. Le zèle outré du prélat et des ecclésiastiques, excita contre eux des plaintes amères et des clameurs injurieuses: quelques particuliers firent contre le clergé des mémoires et des requêtes qu'ils envoyèrent au conseil du roi. Le prélat prit le parti de passer en France, pour, de son côté, porter ses plaintes au pied du trône. Le roi lui donna gain de cause, et il y a même lieu de croire que ce fut à sa demande que M. d'Avaugour fut rappelle.

La fin de cette année 1662, et une partie de la suivante, furent remarquables par une suite de violents tremblemens de terre, et un nombre d'autres phénomènes, que l'imagination déréglée et effrayée de la multitude exagéra d'une manière tout-à-fait ridicule, comme on en pourra juger par les extraits suivants des journaux des jésuites, copiés par le P. Charlevoîx.

" Dès l'automne de 1662, on vit voler dans l'air quantité de feux sous des formes diverses. A Mont-réal, parut, une nuit, un globe de feu qui jettait un grand éclat; il fut accompagné d'un bruit semblable à une volée de canons.

"Le 3 février (1663), on fut surpris de voir que tous les édifices étaient secoués avec tant de violence, que les toits touchaient presque à terre, tantôt d'un côté

et tantôt de l'autre ; que les portes s'ouvraient d'ellesmêmes, et se refermaient avec un très grand fracas ; que toutes les cloches sonnaient, quoiqu'on n y touchât point; que les pieux des palissades ne faisaient que sautiller ; que les animaux poussaient des cris et des hurlemens effroyables ; que les arbres s'entrelassaient les uns dans les autres, et que plusieurs se déracinaient et allaient tomber assez loin.

" On entendit ensuite des bruits de toutes les sortes ; tantôt c'était celui d'une mer en fureur qui franchit ses bornes; tantôt celui que pourraient faire un grand nombre de caresses qui rouleraient sur le pavé ; et tantôt, le même éclat que feraient des montagnes et des rochers • de marbre qui viendraient à s'ouvrir et à se briser.

"Les campagnes n'offraient que des précipices.— Des montagnes entières se déracinèrent et allèrent se placer ailleurs. Quelques unes s'abimèrent si profondément qu'on ne voyait pas même la cime des arbres dont elles étaient couvertes. Il y eut des arbres qui s'élancèrent en l'air avec autant de roideur que si une mine eût joué sous leurs racines, et on en trouva qui s'étaient replantés par la tête. — De gros glaçons furent lancés dans l'air, et de l'endroit qu'ils avaient quitté on vit jaliir une quantité de sable et de limon. Plusieurs fontaines et de petites rivières furent desséchées.

"Où l'on avait vu un rapide, on voyait la rivière couler tranquillement, et sans embarras ; ailleurs, c'était tout le contraire ; des rochers étaient venus se placer au milieu d'une rivière, dont le cours paisible n'était auparavant retardé par aucun obstacle. Un homme marchant dans la campagne, appercevait la terre s'entrouvrir tout- à-coup auprès de lui : il fuyait, et ces crevasses semblaient le suivre. Ici, les eaux devenaient rouges ; là, elles paraissaient jaunes : celles du fleuve furent toutes

blanches, depuis Québec j usqu'à Tadoussac. Vis-à-vis du cap Tourmente, il j eut de %\ grandes avalaisons d'eaux sauvages qui coulaient du haut des montagnes, que tout ce qu elles rencontrèrent fut emporté.

Deux hommes se trouvant vis-à-vis de l'embouchure du Saguenay, dans une chaloupe, sentirent toutà-coup leur embarcation atissi agitée, quoiqu'il ne fit pas de vent, que si elle eût été sur la mer la plus houleuse ; et tout de suite ils apperçurent une montagne qui " bondissait comme un bélier," puis tournoya quelque temps, s'abaissa ensuite, et disparut entièrement. A moitié chemin de Tadoussac à Québec, deux montagnes s'appla- • tirent, et des terres qui s'en étaient éboulées, il se forma une pointe qui s'avançait d'un demi-quart de lieue dans le fleuve. Dans un autre endroit, des Sauvages qui étaient sortis de leurs cabanes, au commencement de ces agitations, ayant voulu y rentrer, trouvèrent à leur place une grande mare d'eau.

" Au cap Tourmente et ailleurs, le fleuve se détourna ; une partie de son lit demeura à sec, et ses bords les plus élevés s'affaissèrent, en quelques endroits, jusqu'au niveau de l'eau."

" Assez près de Québec, un feu d'une lieue d'étendue parut, en plein jour, venant du nord, traversa le fleuve et alla disparaître sur l'île d'Orléans.

"L'air eut aussi ses phénomènes ; on y entendait un bourdonnement continuel ; on y voyait, ou l'on s'y figurait des spectres et des fantômes de feu, portant en main des flambeaux. Il y paraissait des flammes qui prenaient toutes sortes de formes, les unes de piques, les autres de lances; et des brandons allumés tombaient sur les toits sans y mettre le feu. De temps en temps, des voix

* Comment le P. Chaiievoix, écrivant vers 1740, a-t-il pu copier une pareille expression ?

plaintives augmentaient la terreur. On entendit des gémissemens qui n'avaient rien de semblable à ceux d'aucun animal connu.

" L'agitation était ordinairement, moindre sur les montagnes que dans les plaines ; mais on y entendait sans cesse un grand tintamarre.

Les effets de ce tremblement de terre furent variés à l'infini. La première secousse dura une demi-heure, sans presque discontinuer. Il j en eut une seconde aussi violente que la première, et la nuit suivante, quelques personnes en comptèrent jusqu'à trente-deux."

Les secousses de tremblement de terre se succédèrent par intervales, depuis le commencement de janvier 1663 jusqu'au mois d'août de la même année. Mais ce qui fait voir combien l'imagination ajouta à la réalité, ou jusqu'à quel point les narrateurs se permirent l'exagération, c'est que durant tout ce temps, il n'y eut personne de tué, ni même de blessé.

" Le P. Charlevoix, dit M. D. Dainville, dans ses Beautés de V Histoire du Canada,''^ mêle dans son récit des incidens si merveilleux, qu'au lieu d'en appuyer la vraisemblance, ils la détruisent. De tous ces phénomènes, la plupart accompagnent ordinairement les tremblemens de terre, et, quoique étonnants par eux mêmes, ne sortent pourtant pas de ces règles éternelles dans lesquelles Dieu a tracé le plan de l'univers ; d'autres sont évidemment les fruits de ces têtes superstitieuses, pour qui le merveilleux est un aliment nécesaire, et qui veulent fonder la reliligion sur les base^ ruineuses d'une crédulité puérile. Le Dieu de vérité ne veut pas être défendu par le mensonge, et celui qui tient, dans sa main toute-puissante, la forme, le temps et l'espace, n'a pas besoin, pour annoncer sa force, de remuer quelques lieues de terre, ou de faire briller une nouvelle étincelle dans les cieux." m2

Pour qualifier de fraudes pieuses ces récits extraordinaires, un autre écrivain moderne s'appuie principalement sur le silence des Hstoriens de la Nouvelle Angleterre et de la Nouvelle York, provinces limitrophes de la Nouvelle France.*

this critical period, thejesuits, in their journalsy reported a physical event, which, not heing confirmed by the history or tradition of the English colonies, and their Indian allies, is considered as a mere fabrication, calculated, like other pious frauds, to connect disorders of government ivith the alarming phenomena of nature.''^ Introduction to " Polïtical Annals of Lower Canada."

Le P. Charlevoix dit, d'après ses auteurs, que "la Nouvelle Angleterre et la Nouvelle Belgique ne furent pas plus épargnées que le pays français ;" mais c'est une assertion vague, faite en l'absence de toute espèce de preuve.

LIVEE DEUXIÈME,

Comprenant Vespace de temps êcoulê depuis VétabUssement du Gouvernement Royal jusqu^à la Paix de

La compagnie de la Nouvelle France, réduite à quar^antecinq membres, et plus que jamais incapable de remplir ses obligations, remit tous ses droits au roi, le 24 février 1663. M. DE Mesy, que sa majesté envoyait pour remplacer le baron d'Avaugour, arriva à Québec, au printemps de la même année, accompagné de Févêque de Pétrée, de M. Gaudais, nommé commissaire pour prendre possession, au nom du roi, de la Nouvelle France, et s'enquérir de ce qui s'y était passé récemment ; de plusieurs officiers de guerre et de justice ; de quelques centaines de soldats, et d'une centaine de familles, qui venaient s'établir dans le pays.

Le commissaire fit prêter le serment de fidélité à tous les habitans P régla la police, et fit divers règlemens concernant la manière de rendre la justice. Depuis l'année 1640, dit Charlevoix, il y avait eu un grandsénéchal de la Nouvelle France, et aux Trois-Rivières, une juridiction qui ressortissait au tribunal de ce magistrat d'épée; mais il paraît que celui-ci était subordonné, dans ses fonctions, aux gouverneurs généraux, qui s'étaient maintenus dans la possession de rendre la justice, quand on avait recours à eux. Dans les affaires importantes, ils assemblaient une espèce de conseil, composé du grand sénéchal, du premier supérieur ecclésiastique, et de quelques uns des principaux habi|^ns, auxquels on donna le nom de conseillers. Mais ce

conseil n'était pas permanent : le gouverneur l'établissait en vertu du pouvoir que le roi lui en donnait, et le changeait, ou le continuait, suivant qu'il le jugeait à propos» Ce ne fut qu'en 1663 que le Canada eut un Conseil fixe? établi par le prince.* L'édit de création est du mois de mars de cette année : il portait que le conseil serait composé de M. deMésy, gouverneur général; de M. deLaval, vicaire apostolique ; de M. Robert, intendant : de cinq conseillers, qui seraient nommés par ces trois messieurs,f et qui pourraient être changés, selon leur bon plaisir ; d'un procureur général, et d'un greffier en chef.

M. Gaudais retourna en France, d'après l'ordre qu'il en avait reçu, par les mêmes vaisseaux qui l'avaient amené à Québec, pour rendre compte au roi de l'état du pays, l'informer de la conduite de l'évêque et des ecclésiastiques, de l'effet qu'aurait produit l'établissement du conseil, de ce qu'il y avait de fondé dans les plaintes portées par le baron d'Avaugour, et de la manière dont M. de Mésy aurait été reçu. Il paraît que ce commissaire se conduisit en homme diligent, intègre et impartial, et que personne n'euj^ à se plaindre de son rapport.

M. Robert, conseiller d'état, qui avait été nommé " Intendant de justice, police, finance et marine pour la Nouvelle France," par provisions datées du 21 mars 1663, ne vint point en Canada; et M. Jean Talon, qui

* Avec pouvoir de " commettre à Québec, à Mont-réal, aux Trois- JRîvières, et autres lieux, des personnes qui jugent en première instance, sans chicane et longueur de procédures, les différents procès qui y pourront survenir entre des particuliers;" le désir du roi " étant d'ôter, autant qu'il se pourra, toute chicane, dans le pays de la Nouvelle France."

fCe furent MM. Kouer de Villerat, Juchereau de Laferte', Ruelle d'Auteuil, Damours et Bourdon. Ce dernier fut fait ensuite procureur général.

BU CANADA

y arriva en 1 665, est le premier qui exerça cet emploi dans ce pays.

Pendant ce temps, la colonie jouissait de la paix, et en était principalement redevable à l'influence de Garakonthié parmi les siens. Ce chef avait rassemblé encore un nombre de prisonniers français, et les avait fait partir pour Québec, escortés par trente Onnontagués. Ceux-ci furent attaqués, en route, par un parti d'Algonquins, qui les prirent, ou feignirent de les prendre pour des ennemis. Il y en eut plusieurs de tués, et les autres furent obligés de prendre la fuite. Les Français mêmes eurent bien de la peine à s'échapper, dans ce désordre. Il y avait lieu de craindre que cette malheureuse affaire n'eût des suites encore plus funestes ; mais Garakonthié parvint à faire entendre raison aux Onnontagués : tous les cantons iroquois, excepté celui d'Onneyouth, envoyèrent assurer M. de Mésy de leur disposition à vivre en paix avec les Français.

Cependant, l'accord qu'on se flattait d'avoir établi en Canada, par les changemens qu'on venait d'y faire, ne fut pas de longue durée : M. de Mésy, qui avait été nomra'é gouverneur, à la recommandation de l'évêque de Pétrée, comme le baron d'Avaugour avait été rappellé à sa demande, se brouilla, tout religieux qu'il était, avec ce prélat, et, suivant Charlevoix, avec la plupart des gens en place de la colonie, entre autres les sieurs de Yilleray et Bourdon, qu'il fit embarquer, dit-il, sans aucune forme de justice. Pour décider avec connaissance de cause qui avait le plus de tort, du gouverneur ou de l'évêque, car nous avons peine à croire que l'un ou l'autre fût tout-à-fait exempt de blâme, dans ce différent, il nous faudrait avoir ce qui nous manque, les mémoires qui furent écrits de part et d'autre, et qui partagèrent alors l'opinion publique. Le

P. de Charlevoix mentionne que Févêque de Pétrée avançait contre le gouverneur des faits graves, sans dire quels étaient ces faits : M. de Mésj se plaignait surtout de la grande influence qu'avaient les jésuites dans la colonie : peut-être accusait-il ces religieux d'abuser de cette influence et M. de Petrée de les soutenir. C'est du moins ce que notre historien donne à entendre, en disant que le gouverneur, en récriminant, ne se disculpait pas. Quoiqu'il en soit, le prélat, soutenu de la majorité du conseil, l'emporta encore une fois, à la cour de France, et M. de Mésj fut rappellé.

On lui donna pour successeur Daniel de Remi, seigneur de CouRCELLES, officicr de mérite et d'expérience ; et M. Robert, qui, comme nous venons de le dire, ne vint pas en Canada, fut remplacé par M. Talon, intendant en Hainaut. Les provisions de ces messieurs étaient accompagnées d'une commission particulière, pour informer, conjointement avec Alexandre de ProuviLLE, marquis de Tracy, nommé, depuis quelque temps, vice-roi en Amérique, contre M. de Mésj ; avec ordre, au cas qu'il fut trouvé coupable des faits dont il était accusé, de Tarrêter ^t de lui faire son procès. Enfin, les ordres furent donnés pour lever de nouveaux colons, et faire embarquer pour le Canada le régiment de Carignan- Salières, qui arrivait de Hongrie, où il s'était fort distingué, dans la guerre contre les Turcs,

Par un édit, du mois de mai 1664, Louis XIY " concède et accorde à la compagnie des Indes Occidentales (autrement dite d'Occident,) en toute seigneurie, propriété et justice, les pays de la terre ferme de l'Amérique, depuis la rivière des Amazones jusqu'à YOrenacq (ou Orenoque) ; les îles appellées Antilles^ le Canada, VAcadie, l'île de Terre-Neuve et autres îles et terres fermes, dupuis le nord du Canada jusqu'à la Virginie et la Flo-

ridei^ pour habiter les dits pays, et faire le commerce dans toute leur étendue avec à peu près tous les droits, privilèges et prérogatives qu'avait possédés la compagnie des Cent Associés. Le roi lui accordait en outre pour armes " un Ecusson en champ d'azur, semé de fleurs de lys d'or sans nombre, deux Sauvages pour support, et une couronne treflée." Entre les obligations imposées à la compagnie, en retour de ces concessions, était celle de faire passer dans les pays de sa domination, un nombre suffisant de prêtres, de leur fournir le nécessaire, bâtir des églises, presbytères, &c.

Au mois d'avril 1665, les directeurs généraux* nommèrent, comme personne d'intégrité, capacité et expérience," M. Le Barrois agent général pour " gérer et négocier les affaires de la compagnie en Canada," avec prière à " MM. de Tracy, lieutenant général, de Courcelles, gouverneur, et Talon, intendant, de lui prêter secours et assistance ;" et ils lui obtinrent du roi, entrée et voix délibérative au conseil souverain, et " séance au-dessus du premier conseiller."

Le marquis de Tracy, qui avait été aux Iles françaises avant de venir en Canada, arriva à Québec, au mois de juin 1665, avec quelques compagnies du régiment de Carignan. Aussitôt après son arrivée, il détachtl, une partie de ses soldats, avec des Sauvages, sous la conduite du capitaine Tilly de Repentigny, pour donner la chasse aux Iroquois, qui avaient recommencé leurs courses. Il n'en fallut pas davantage pour obliger ces barbares à faire retraite, et à délivrer la colonie de leur présence.

Le reste du régiment de Carignan, à quelques com-

* C'étaient alors MM. Béchamel, Poquelin, Dalibert, Jacquier, Bibaud, Mesnager, Berthelot, Landais, Houel DE Saint-Marc.

pagnies près, arriva avec M. de Salières, qui en était colonel, sur une escadre qui portait aussi MM. de Courcelles et Talon, un 'grand nombre de familles, quantité d'artisans et d'engagés, les premiers chevaux qu'on ait vus en Canada, des bœufs, des moutons, etc. ; en un mot, une colonie plus considérable que celle qu'gn venait renforcer.

Dès que le vice-roi eut reçu ces secours, il se mit à la tête de toutes les troupes, et les mena à l'entrée de la rivière de Richelieu, oii il les fit travailler, en même temps, à la construction de trois forts. Le premier fut placé à l'endroit même où avait été celui de Richelieu, bâti par le chevalier de Montmagny, et dont il ne restait plus guère que les ruines. M. de Sorel, capitaine au régiment de Carignan, qui en fut chargé, et j fut laissé pour commandant, lui donna son nom. Le second fort fut bâti au pied du rapide de la rivière Richelieu: M. de Chambly, capitaine au même régiment, en eut la direction et le commandement, et le nom de Saint- Louis, qu'on lui donna d'abord, se changea bientôt en celui de cet officier. M. de Salières se chargea du troisième, qu'il fit construire environ trois lieues plus haut que le second, sur la même rivière : il lui donna le nom de Sainte- Thérèse, et j choisit son poste.

Ces ouvrages, qui furent exécutés avec une diligence extrême, intimidèrent d'abord les Iroquois, surtout les Agniers, et leur bouchèrent le passage principal et ordinaire pour entrer dans la colonie ; mais ces barbares ne tardèrent pas à s'en ouvrir plusieurs autres ; et l'on reconnut bientôt qu'on aurait pu choisir, pour quelques uns de ces forts, des situations plus convenables, et qu'en les répartissant sur des points plus éloignés l'un de l'autre, on eût protégé la colonie d'une manière plus efficace et plus permanente.

Pendant qu'on était ainsi occupé à se mettre à couvert des incursions des Iroquois, M. Talon ne demeurait pas oisif à Québec : il s'instruisit parfaitement de la nature, des ressources et des forces du pays, et bientôt il eut achevé un mémoire, qu'il adressa à M. Colbert, ministre de la marine et des colonies. Il lui apprenait que M. de Mésy était mort avant que la nouvelle de son rappel fut arrivée en Canada ; qu'il avait été jugé à propos, entre M. de Tracy, M. de Courcelles et lui, de ne point informer contre la conduite de ce gouverneur ; et que l'évêque de Pétrée, les ecclésiastiques, le conseil supérieur, en un mot, tous ceux qui s'étaient déclarés ses parties, n'ayant point fait de nouvelles instances à ce sujet, ils avaient cru que le roi ne trouverait pas mauvais que ses fautes fussent ensevelies avec lui dans son tombeau.

n disait, entre autres choses, à M. Colbert, qu'il ne connaissait point, pour un grand ministre comme lui, de plus glorieuse occupation que les soins qu'il donnerait au Canada, n'y ayant point, dans l'Amérique, de pays qui pût devenir plus utile à la France.

"Mais, continue-t-il, si sa majesté veut faire quelque chose du Canada, il me paraît qu'elle ne réussira qu'en le retirant des mains de la compagnie des Indes, et qu'en y donnant une grande liberté de commerce aux habitans, à l'exclusion des seuls étrangers. Si, au contraire, elle ne regarde ce pays que comme un lieu de commerce propre à celui des pelleteries, et au débit de quelques denrées qui sortent du royaume, l'émolument qui en peut revenir ne vaut pas son application, et mérite très peu la vôtre. Ainsi, il me semblerait plus ntile d'en laisser l'entière direction à la compagnie, en la manière qil'elle a celle des Hes. Le roi, en prenant ce parti, pourrait compter de perdre cette colonie ; car sur la première déclaration que la c.onipagnie a faite de ne

souffrir aucune liberté de commerce, et de ne pas permettre aux habitans de faire venir pour leur compte des denrées de France, même pour leur subsistance, tout le monde a été révolté. La compagnie, par cette conduite, profitera beaucoup, en dégraissant le pays, et non seulement lui ôtera le moyen de subsister, mais sera un obstacle essentiel à son établissement."

Ces représentations énergiques eurent leur effet ; la compagnie d'Occident elle-même demeura convaincue de la nécessité de renoncer à une partie des privilèges qui lui avaient été octroyés d'abord ; et par un arrêt du conseil d'état du 8 avril 1666, il est permis à tous les habitans du Canada indistinctement, de faire la traite des pelleteries avec les Sauvages, excepté à Tadoussac, en remettant à la compagnie un quart des peaux de castor, et un dixième des peaux de buffle.

Vers la fin de décembre, M. de Tracy étant de retour à Québec, Garakonthié y arriva, avec des députés de son canton et de ceux de Goyogouin et de Tsonnonthouan. Il demanda la paix, et la liberté de tous les prisonniers que les Français avaient faits sur les trois cantons, depuis le dernier échange. Le vice-roi le reçut avec bonté, et lui fit, en particulier et en public, beaucoup d'amitié. Il lui accorda ce qu'il demandait, à des conditions raisonnables, et le congédia, ainsi que les autres députés, chargé de présens.

Le silence des Agniers et des Onneyouths, en cette rencontre, et plus encore leur conduite passée, ne laissaient aucun doute sur leur mauvaise volonté. Deux corps de troupes furent donc commandés pour les aller châtier. M de Courcellles se mit à la tête du premier, qui était le plus considérable, et le second marcha sous les ordres de M. de Sorel. Les Onneyouths, instruits de ces préparatifs, en furent alarmés, et envoyèrent des

députés à Québec, pour détourner l'orage qui les menaçait. H paraît même que ces députés avaient un plein pouvoir pour agir au nom des Agniers, qui néanmoins avaient encore des partis en campagne. Un de ces partis surprit et tua trois jeunes officiers, du nombre desquels était M. de Chazy, neveu du vice-roi. Ce funeste accident et l'insolence brutale d'un chef agnier, firent rompre la négociation entammée par les Onneyouths.

M. de Sorel étant sur le point de tomber sur une bourgade du canton d' Agnier, rencontra une troupe de guerriers de ce canton, qui avaient à leur tête un chef à qui les Français avaient donné le surnom de Bâtard- Flamand, parce qu'il était fils d'un Hollandais et d'une Agnière. Ce chef, se sentant fort inférieur aux Français, et ne voyant nul moyen d'échapper, prit le parti d'aborder M. de Sorel, et lui dit, d'un air fort assuré, qu'il allait à Québec, traiter de la paix avec M. de Tracy. Sorel le crut, et le conduisit lui-même au vice-roi, qui le reçut bien. Un autre chef agnier arriva à Québec, peu de jours après, et se donna aussi pour un député de son canton. On ne douta point alors que les Agniers ne fussent véritablement disposés à la paix. Mais un jour, que le vice-roi avait invité les deux prétendus députés à sa table, le discours étant tombé sur la mort de M. de Chazy, le chef agnier, levant le bras, dit que c'était ce bras même qui avait cassé la tête au jeune officier. " Ce bras ne cassera plus la tête à personne," répartit M. de Tracy ; et il le fit étrangler, sur-le-champ? par le bourreau, en présence du Bâtard-Flamand, qu'il retint prisonnier.

De son côté, M. de Courcelles était entré dans le canton des Agniers, s'attendant bien à les surprendre ; mais il s'apperçut bientôt qu'il s'était trompé. Il trouva

toutes les bourgades abandonnées ; les vieillards, les femmes et les enfans s'étaient retirés dans les bois, et les guerriers se tenaient éloignés, en attendant l'issue des négociations entammés par les Onneyouths, Il j eut néanmoins quelques escarmouches, pendant la nuit, avêc des coureurs agniers, dont quelques uns furent tués et d'autres faits prisonniers, 11 n'y eut aucun Français de tué ni de blessé, mais un officier et quatre ou cinq soldats périrent de froid ou de fatigue.

A son retour à Québec, M. de Courcelles trouva les préparatifs de l'armement contre les Agniers et les Onneyouths déjà fort avancés. Six cents soldats du régiment de Carignan, un pareil nombre de Canadiens,'^ et environ cent Sauvages de différentes tribus, composaient l'armée du marquis de Tracy. Malgré son âge plus que septuagénaire, il voulut la commander en personne. Comme il se disposait à partir, de nouveaux députés des deux cantons arrivèrent à Québec. Il les i retint prisonniers, et se mit en marche.

M. de Courcelles menait Tavant-garde, qui était de quatre cents hommes. M. de Tracy était au centre, avec le chevalier de Chaumont et plusieurs autres officiers de mérite: l'arrière-garde était conduite par les capitaines Sorel et Berthiek. On n'avait pris de provisions de bouche que ce qu'il en fallait pour gagner le pays ennemi ; mais comme on n'eut pas soin de les ménager assez, elles manquèrent, lorsqu'on fut à moitié chemin ; et l'armée aurait été forcée de se débander pour chercher de quoi subsister, si elle ne fût entrée dans un bois de châtaigniers, qui lui procura une nourriture assez subtantielle, pour l'empêcher de périr, ou de s'affaiblir, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée chez les Agniers.

Ainsi commença-t-on à appeller alors les Français nés en Canada.

Le vice-roi s'était flatté de surprendre ces Sauvages ; mais il ne rencontra, dans les premiers villages, que ceux des vieillards et des femmes qui n'avaient pu s'éloigner assez promptement. On y trouva des vivres en abondance, et particulièrement un immense approvisionmcnt de maïs.* Toutes les premières bourgades furent brûlées. Ce ne fut qu'à la dernière que l'on rencontra enfin les ennemis. Ils s'étaient sans doute proposé d'y combattre ; mais l'appareil avec lequel ils virent les Français s'approcher^ les effraya, et ils allèrent se mettre à couvert dans des lieux où il ne fut pas possible de les atteindre. On s'en vengea sur les cabanes, dont pas une ne resta sur pied dans tout le canton. Il y en avait de cent-vingt pieds de longueur, toutes revêtues en dedans de planches polies.

M. de Tracy aurait voulu châtier de la même manière les Onneyouths ; mais la fin d'octobre approchant, il crut qu'il était temps de penser au retour. A son arrivée à Québec, il fit pendre, pour l'exemple, quelques uns de ses prisonniers, croyant, apparemment, que c'était là un des droits des nations civilisées, dans leurs guerres avec des peuples barbares ; et par un contraste assez singulier, il renvoya aussitôt tous les autres, après leur avoir témoigné beaucoup de bonté. Dès que la navigation fut libre, le marquis de Tracy s embarqua pour la France.

Les dîmes, que l'évêque de Pétrée avait fait taxer au treizième, excitaient beaucoup de plaintes dans la

*Les Agniers oublièrent de détruire les provisions de bouche qu'ils ne pouvaient pas emporter : s'ils l'eussent fait, une partie au moins de l'armé française eût été exposée à périr de faim ; mais la tête leur tourna, comme dit Charlevoix, et ils ne songèrent point à profiter des avantages que la situation et la connaissance des lieux pouvaient leur procurer. Privés de leurs maisons et de leurs vivres, il ne purent subsister durant l'hiver, que par l'hospitalité de leurs compatriotes des cantons voisins.

colonie: au mois de septembre de cette année 1667, le conseil supérieur rendit un arrêt portant que les dîmes ne seraient levées, provisoirement, qu'au vingt-sixième, mais qu elles seraient payées en grains, et non en gerbes, comme auparavant, et que les terres nouvellement défrichées ne paieraient rien pendant cinq ans.

M. Talon, qu'on pourrait appeller le Colbert du Canada, imaginait, tous les jours, de nouveaux moyens de faire fleurir ce pays, principalement par le commerce et l'industrie. Il avait surtout à cœur les mines de fer qu'on lui avait dit être abondantes ; et dès le mois d'août 1666, il avait envoyé le sieur de la Tesserie à la Baie Saint-Pauly oh ce mineur découvrit, en effet, une mine de fer considérable. Etant passé en France, en 1668*, il engagea M. Colbert à suivre ces découvertes, et le sieur de la Potadiere fut envoyé en ce pays, dans ce dessein. A son arrivée à Québec, on lui présenta des échantillons de deux mines que M. de Courcelles s'était fait apporter des environs de Champlain et du Cap de la Madeleine, La Potadière se transporta sur les lieux, et à son retour à Québec, il déclara qu'il n'était pas possible de voir des mines qui promissent davantage, soit pour la bonté, soit pour l'abondance du minerai. Néanmoins, malgré un rapport aussi favorable, ces mines ne furent point alors mises en exploitation.

* En conséquence de quelques démêlés entre lui et M. de Courcelles, principalement au sujet du clergé, dont ce dernier n'approuvait pas le zèle immodéré. On lui donna pour suppléant, ou pour successeur ai intérim, M. deBouteroue, à qui il fut particulièrement recommandé de modérer la trop grande sévérité de l'évêque et des confesseurs, et de maintenir la bonne intelligence entre tous les ecclésiastiques du pays. De fortes et nombreuses réclamations avaient donné lieu au premier article des instructions de M. de Bouteroue ; mais le dernier, suivant Charlevoix, n'était fondé sur aucune plainte ; l'union étant parfaite alors entre tous les corps qui composaient le clergé séculier et régulier.

On avait établi depuis peu, dans les environs de Québec, une tannerie, dont les premiers essais avaient parfaitement réussi; et la liberté du commerce, qui venait d'être proclamée, avait fait naître, chez les colons, de grandes espérances.

La colonie faisait aussi des progrès du côté de la population : la meilleure partie du régiment de Garignan était restée dans le pays, ou y revint, avec M. Talon, en 1669. Tous les soldats qui voulurent se faire cultivateurs ou artisans eurent leur congé à cet eiFet. Les officiers qui avaient obtenu des terres en fief et seigneurie, s'y établirent et s'y marièrent presque tous. Charlevoix remarque que la plupart de ces officiers étaient gentilshommes, et en prend occasion de dire, que le Canada a eu plus de noblesse ancienne qu'aucune autre colonie française, et peut-être que toutes ensemble.

Parmi les instructions de l'intendant, il y avait un ordre du conseil qui lui enjoignait d'engager les missionnaires à instruire les enfàns des Sauvages dans la langue française, et à les accoutumer à la façon de vivre des Européens. Les jésuites n'ayant pas réussi, moins, dit Charlevoix, par les difficultés qu'ils avaient rencontrées dans l'exécution du projet, que par les inconvéniens qu'ils y avaient reconnus, M. Talon s'adressa à l'évêque de Pétrée et aux ecclésiastiques de Montréal, qui promirent de faire ce que désirait la cour ; mais il parait que leurs efforts, s'ils en firent, pour par venir au but désiré, ne furent pas couronnés du succès.

Tandis que le gouverneur et l'intendant faisaient tout ce qai dépendait d'eux pour faire prendre à la colonie une forme solide, et lui donner un degré d'importance qui la rendissent digne de l'attention du roi et de la compagnie des Indes, des jésuites, et entre autres, les PP. Garnier, Bruyas, Millet et de Cariieil, s'établis-

saient, comme missionnaires, dans les cantons iroquois ; et les PP. Dablon, Marquette, Allouez et autres, allaient visiter des tribus sauvages, jusqu'alors inconnues ; les Poutéouatamis, les Miamis, les Mascoutins, les Ouf agamis, les Sakis, les Illinois, les Christineaux, ou Kilistineaux, et se fixaient au Sault de Sainte-Marie et sur les bords des grands lacs Supérieur et Michigan.

" En s'avançant au milieu des Indiens,^ dit un écrivain moderne,f les missionnaires j faisaient pénétrer de proche en proche les principes de la morale. S'ils quittaient une tribu, il lui prescrivaient quelques devoirs à suivre, jusqu'au temps où ils pourraient revenir auprès d'elle, pour l'instruire davantage. Les plus habiles d'entre eux évitaient les questions de dogme, afin d'être mieux compris. En s'adressant plutôt au cœur qu'à Tintelligence, ils avaient moins d'intervalle à franchir ; et pour mieux persuader l'homme simple, tel que la nature l'a fait, ils se tenaient plus à sa portée. Leurs . soins paternels, la sagesse de leurs conseils, et l'autorité de leurs exemples, leur faisaient acquérir un puissant empire sur ces peuples sauvages : ils cherchaient à les éloigner des pratiques cruelles et superstitieuses; ils fortifiaient, au milieu d'eux, les liens de famille que la nature avait déjà formés, et ils leur inspiraient le goût du travail et celui d'une vie sédentaire, sans laquelle il ne peut pas y avoir de société durable.

Mais " quelques fussent les efîbrts et la constance du zèle des missionnaires, ils avaient de grandes difficultés à vaincre : il leur fallait chercher les Sauvages dans les forêts, suivre leurs pénibles chasses, parcourir les rivières

* Quelques écrivains modernes, traduisant de l'anglais en français, emploient ce mot pour désigner les Sauvages, ou habitans naturels de l'Amérique. Cet anglicisme ne se trouve nulle part chez les anciens historiens de la Nouvelle Trance, .

f M. Roux DE Rochelle.

dans leurs canots, vivre sous les mêmes huttes, et s'exposer comme eux à toutes les rigueurs de la misère. Si leurs discours entraînaient quelques Indiens^ cette conversion était souvent passagère, et leurs néophytes leur étaient enlevés par l'empire des habitudes, et par l'emportement des passions, qui n'ont aucun frein dans l'état sauvage. Puisque nous habitons, disaient-ils, un monde différent du vôtre, nous devons avoir un autre paradis, et un autre chemin pour y parvenir." La hutte d'un vieillard avait pris feu, et il répondit au missionnaire qui cherchait inutilement à le convertir, et qui voulait le retirer des flammes : " Si je suis condamné au feu éternel après ma mort, il ne vaut pas la peine de l'éteindre aujourd'hui."

Les Sauvages n'étaient pas seulement raisonneurs, ou logiciens à leur manière, et quelquefois disputeurs opiniâtres, ils avaient aussi leurs croyances et leurs traditions, auxquelles ils tenaient plus ou moins fortement. Mais les plus difficiles à convertir au catholicisme devaient être les Iroquois, devenus, par l'imprudence de Champlain, les ennemis éternels et irréconciliables des Français, et ayant pour voisins et alliés les Hollandais, dont ils savaient que la religion différait de celle des premiers. Malgré cela, un grand nombre d'entre eux se firent chrétiens et catholiques, comme on le verra par la suite.

En 1670 fut consommée l'affaire de l'érection de Québec en évéché. Le roi avait consenti, à la fin, que cet évéché dépendît immédiatement du Saint-Siège, mais sans cesser d'être uni à l'église de France. Cette même année, M. Perrot, neveu, par marriage, de M. Talon, remplaça M. de Maison-Neuve, comme gouverneur de Mont-réal. Toute l'île de Mont-réal, dit le P. Charlevoix, ressemblait à une communauté religieuse.

On avait eu, dès le commencement, une attention particulière à ïij recevoii* que des habitans d'une régularité exemplaire. Ils étaient, d'ailleurs, les plus exposés aux courses des Iroquois, et ainsi que les Israélites, au retour de la captivité de Babylone, ils s'étaient vus obligés, en bâtissant leurs maisons et en défrichant leurs terres, d'avoir presque toujours leurs outils d'une main, et leurs armes de l'autre, pour se défendre d'un ennemi qui ne faisait la guerre que par surprise."

Outre les soldats du régiment de Carignan, M. Talon avait amené avec lui, une partie des cinq cents familles que le roi lui avait promises. On vit arriver avec joie, à Québec, cette nouvelle recrue d'habitans. On ne songeait alors, dit Charlevoix, qu'à peupler le pays, et l'on n'était plus aussi scrupuleux qu'autrefois sur le choix des colons. Il y avait déjà dans la colonie des " mauvais garnemens," et même des scélérats. Trois soldats français ayant rencontré un chef iroquois qui avait beaucoup de pelleteries, l'ennivrèrent et l'assassinèrent. Quelques précautions qu'ils eussent prises, pour cacher leur crime, ils furent découverts et mis en prison. Pendant que leur procès s'instruisait, trois autres Français rencontrèrent six Mahingans, ou Mohicans^ (Sauvages voisins, .et ordinairement alliés des Iroquois,) qui avaient pour environ mille, écus de inarchandises : ils les massacrèrent, après les avoir ennivrés, et eurent l'effronterie d'aller vendre leur butin, qu'ils voulurent faire passer pour le fruit de leur chasse. Les corps de leurs victimes furent trouvés percés de coups et tous sanglants, et reconnus par des Sauvages de leur tribu.

Les Mahingans soupçonnèrent d'abord les Iroquois du meurtre de leurs gens ; mais bientôt le bruit se répandit que c'étaient des Français qui avaient fait le coup. De leur côté, les Iroquois ne tardèrent pas à être instruits

de l'assassinat de leur chef : on leur assura même que deux des assassins avaient été accusés par le troisième d'avoir complotté d'empoisonner tous les gens de leur nation qu'ils rencontreraient. Il n'en fallut pas davantage pour les faire entrer en fureur. Il n'y avait donc pas un moment à perdre pour éviter de se voir replongé dans une guerre qui ne pouvait avoir que des suites fâcheuses. M. de Courcelles partit sans différer pour Mont-réal, où il savait que des Sauvages de différentes tribus venaient d'arriver. Il les assembla, et après s'être efforcé de les convaincre que leur intérêt était de rester unis aux Français, il se fit amener les assassins du chef iroquois, et leur fit caser la tête en leur présence. H promit de traiter de la n^ême manière les assassins des Mahingans,, lorsqu'il les aurmt en sa puissance. Enfin, il dédommagea les deux tribus de ce qu| leur avait été enlevé, et l'assemblée se sépara très satisfaite.

M. de Courcelles, par sa fermeté et le ton d'autorité qu'il savait prendre avec les Sauvages, fit aussi cesser les courses que les Iroquois et les Outaouais recommençaient à faire, les uns contre les autres. Mais, ayant voulu le prendre sur le même ton avec les Tsonnonthouans, qui inquiétaient quelques tribus voisines de leur pays, il reçut d'eux cette réponse pleine de fierté : " Quoi donc ! est-ce que nous n'aurons plus le droit de venger nos injures, parce que des missionnaires ont bien voulu s'établir parmi nous ? Est-ce que nous ne pourrons plus ni lever, ni poser notre hache, parce qu'il a plu à Ononthio de bâtir quelques cabanes dans notre pays ? Est-ce que, pour avoir fait la paix avec lui nous sommes devenus ses vassaux ? Non ; nous verserons, s'il est nécessaire, jusqu'à la dernière goutte de notre sang, pour défendre notre liberté et notre indépendance ;

et si les Français ont de la mémoire, ils se rappelleront que nous leur avons fait sentir, plus d'une fois, que nous ne sommes ni des alliés qu'on doive traiter avec tant de hauteur, ni des ennemis qu'on puisse mépriser impunément." Ils cessèrent néanmoins, pendant quelque temps, d'inquiéter leurs voisins, et envoyèrent même au gouverneur quelques uns des prisonniers qu'ils avaient faits.

Pendant que M. de Courcelles maintenait ainsi la bonne intelligence entre les Français et les Sauvages, et faisait régner la paix parmi ces derniers, la petite-vérole ravageait le nord du Canada, et achevait de dépeupler presque entièrement ces vastes contrées. Les Attikamègues disparurent : Tadoussac, où l'on avait vu jusqu'à 1200 Sauvages réunis, au temps de la traite, commença à être presqi^e entièrement abandonné, aussi bien que les Trois-Rivières. Il y eut pourtant cette différence entre ces deux postes, que les Français se maintinrent dans le dernier ; au lieu que le premier, où ils n'avaient aucun établissement fixe, demeura désert.

Cependant, M. Talon, toujours plein de zèle et d'activité, profitait de la paix dont jouissait la colonie, et des bonnes dispositions des Sauvages à l'égard des Français, pour établir les droits de la couronne de France, dans les quartiers les plus reculés du Canada. De concert avec M. de Courcelles, il résolut d'envoyer dans le Nord un homme connu et estimé des Sauvages, pour les engager à se trouver, par députés, en un lieu où l'on pût traiter avec eux. Un voyageur, nommé Nicholas Perrot,* partit muni des instructions de l'intendant ;

* Ce Nicholas Perrot avait été, dans sa jeunesse, au service des jésuites. Il dut probablement à ces religieux un commencement d'instruction. C'était, d'ailleurs, un homme d'esprit et doué de beaucoup de talent naturel. Il fut employé, à diverses fois, par différents gouverneurs, comme envoyé, agent, ou négocia t-eur, chez les Sauvages, et rendit, en ces qualités, des services importants à la colonie.

et ayant visité toutes les tribus du Nord, avec lesquelles la colonie avait des relations de commerce, il les invita à envoyer, le printemps suivant, des députés au Sault de Sainte-Marie, ou le grand Ononthio (le roi de France) leur enverrait un de ses capitaines, pour leur déclarer ses volontés. Toutes ces tribus promirent de faire ce qu'on désirait d'elles.

Perrot passa ensuite à l'ouest, puis rebattit au sud, et alla jusqu'à Jhicaffou, au fond du lac Michigan, où habitaient les Miamis, une des plus puissantes tribus de ces quartiers. Il fut bien reçu de Tetinchoua, leur principal chef;* séjourna quelque temps avec eux, puis retourna au Sault Sainte-Marie. M. de Saint-Lusson, subdélégué de M. Talon, y arriva dès le mois de mai (1671). Y ayant trouvé des députés de toutes les tribus que Perrot avait visitées, il leur fit un discours, dont la substance était, qu'il ne pourrait leur rien arriver de plus heureux que d'avoir le roi de France pour grand chef, et de mériter sa protection. La réponse s'étant trouvée telle qu'il la désirait, il déclara qu'il mettait tous ces pays en la main du roi, et les habitans sous sa protection, et fit accompagner cette déclaration des cérémonies usitées en pareilles circonstances.*

*'C 'était, dit Charlevoix, un des plus puissants, et le plus absolu des chefs du Canada. Il pouvait mettre sur pied de quatre à cinq mille combattans, et ne marchait jamais qu'accompagné d'une garde dé quarante guerriers, qui faisait aussi, jour et nuit, sentinelle autour de sa cabane, quand il y était. Ce chef communiquait rarement en personne avec ses sujets, mais se contentait de leur faire intimer ses ordres par ses officiers. Instruit de l'arrivée d'un envoyé du général des Français, il voulut lui faire une réception qui lui donnât une haute idée de sa puissance. Il fit marcher un détachement pour aller au-devant de lui, et ordonna qu'on le reçût en guerrier ; ce qui consista en évolutions, et en un combat simulé entre des Miamis et les Poutéouatamis dont Perrot était acccompagné.

f II fit creuser deux trous en terre, et fit planter dans l'un un grand poteau de cèdre, et dans l'autre une croix de même bois,

M. de Courcelles, persuadé de la nécessité d'opposer une nouvelle barrière aux Iroquois, fit dire à leurs principaux chefs, qu'il avait une affaire importante à leur communiquer, et qu'il irait incessamment les attendre à Fendroit nommé Catarocouy, Il s'y rendirent en grand nombre ; et le gouverneur, après leur avoir témoigné beaucoup de bienveillance, leur dit qu'il avait dessein de bâtir, en cet endroit même, un fort où ils pussent venir plus commodément faire la traite avec les Français. Les Sauvages, ne soupçonnant pas le principal but du gouverneur, répondirent que ce projet leur paraissait bien imaginé ; et sur-le-champ, les mesures furent prises pour l'exécuter ; mais M. de Courcelles n'en eut pas le temps ; à son retour à Québec, il y trouva Louis de BuADE, comte de Frontenac, qui venait le relever. Il n'eut pourtant pas de peine à faire goûter à son successeur le projet qui lui avait fait entreprendre son dernier voyage ; et dès le printemps suivant, le nouveau gouverneur se rendit à Catarocouy, et y fit construire un fort, auquel il donna son nom.

En s'étendant vers l'Ouest, les Français acquéraient des notions sur des contrées plus éloignées, et ils avaient appris des Sauvages l'existence d'un grand fleuve, appellé Mechascebé ou Micissipi^ qui ne coulant ni au Nord ni àTEst, devait fournir le moyen de communiquer, ou avec le golfe du Méxique, ou avec la mer du Sud. M. Talon, qui avait demandé son rappel, ne voulut pa^ laisser l'Amérique, sans avoir éclairci ce point important. Il chargea de cette découverte le P. Marquette, qui avait déjà parcouru, comme missionnaire, presque

pendant qu'on chantait le Vexilla régis. Ensuite, on attacha à la croix et au poteau les armes du roi, puis on entonna le pseaume Exaudiat. Enfin, on chanta le Te Deum, qui fut précédé et suivi de plusieurs décharges de mousqueterie, et un festin termina le congrès.

toutes les contrées septentrionales du Canada, et il lui associa le sieur Joliet, natif de Picardie, mais établi depuis longtemps à Québec, comme négociant.

Les deux voyageurs s'embarquèrent sur le lac Michigan, gagnèrent la Baie Verte^ et remontèrent la rivière des Outagamis, ou Renards, Après avoir franchi une chaîne de hauteurs qui séparent les versans de l'Est et de l'Ouest, ils arrivèrent à l' Ouisconsin, dont ils suivirent le cours, et ils atteignirent le Micissipi le 17 juin 1673. Quatre Sauvages, qui les accompagnaient, saluèrent le Père des Eaux, en lui offrant, à titre d'hommage, des flèches, des calumets, de brilliantes fleurs et des épis de maïs.

" Les deux voyageurs français, dit un écrivain moderne,* étaient alors dans une glorieuse carrière de découvertes : l'un, tout animé d'un zèle religieux, voyait des âmes à conquérir pour le ciel : l'autre se représentait les avantages que la France pourrait obtenir de l'acquisition d'une contrée nouvelle, qui s'oflrait à lui dans toute sa magnificence, et qui variait et multipliait ses richesses, à mesure que l'on avançait vers le midi. On n'appercevait plus, comme dans le Canada, ces forêts immenses et continues, qui n'ont de limites qu'à l'horizon: elles étaient coupées par de vastes prairies, les unes couvertes de hauts herbages, les autres formant d'humides vallons, au milieu desquels croissaient des joncs, des peupliers, des sycomores, tantôt dispersés, tantôt réunis en différents groupes."

En descendant le Micissipi, nos voyageurs reconnurent l'entrée de V Illinois, celle du Missouri, celle de l' Ohio et celle de VArkansas, ou ils terminèrent leurs découvertes. Les provisions commençant à leur manquer, ils regagnèrent l'embouchure de l'IUinois, et remontèrent cette

* M. K-OUX DE KOCHELLE.

rivière jusqu'au pied des hauteurs qui la séparent du lac Michigan. Arrivés à Chicagou, les deux voyageurs se séparèrent ; le P. Marquette resta chez les Miamis, et Joliet revint à Québec. M. Talon en était parti pour retourner en France, en prenant sa route par TAcadie.

Il n'y avait pas encore un an que M. de Chambly avait relevé le chevalier de Grand -Fontaine, au port dePemtagoetj lorsque, le 10 août 1674, un Anglais, qui était demeuré quatre jours déguisé dans sa place, le vint attaquer avec l'équipage d'un corsaire flamand. Cet aventurier avait cent-dix hommes ; M. de Chambly n'en avait que trente, et son fort n'était pas en état de défense. H se défendit néanmoins d'abord avec courage ; mais après une heure de combat, ayant reçu une blessure qui l'obligea de se retirer, ses gens, qui étaient mal armés, et mal intentionnés, suivant Charlevoix, se rendirent à discrétion.

Les Anglais envoyèrent de là un détachement au fort de Gemesie^ sur la rivière Saint- Jean, pour enlever M. DE Maison, qui y commandait ; ce qui fut exécuté sans résistance. L'auteur de ces hostilités n'avait pas de commission : il fut désavoué ; mais le mal était fait, et ne put être réparé que longtems après.

L'expérience de M. de Courcelles ; la fermeté et la sagesse avec lesquelles il avait gouverné, l'avaient fait aimer des Français, et respecter des Sauvages. " Le caractère de son successeur, dit un historien, a quelque chose d'extraordinaire. Il était doué de grandéur d'âme et d'héroïsme, ferme de caractère, mais altier et indomptable ; ayant de grandes vues, mais incapable de céder aux conseils et de modifier ses desseins ; courageux, persévérant, homme d'esprit, homme de cour, mais susceptible de préventions, sacrifiant la justice à ses haines personnelles et le succès d'une entreprise au

triomphe de ses préjugés ; ambitieux, ardent ; homme dont on avait tout à espérer et beaucoup à craindre."

Il se brouilla d'abord avec les missionnaires et les ecclésiastiques, particulièrement ceux de Mont-réal : il fit mettre aux arrêts M. Perrot, apparemment parce qu'il avait pris le parti des ecclésiastiques, ou était contrevenu à ses ordres : il fit emprisonner un prêtre du séminaire, qui avait prêché contre lui, dit-on, et avait pris des attestations des habitans de la ville en faveur de M. Perrot, leur gouverneur. Il se brouilla ensuite avec M. Duché sne au, qui avait succédé à M. Talon, comme intendant. Ce dernier se plaignait que M. de Frontenac n'avait composé le conseil supérieur que de gens qui lui étaient entièrement dévoués, et que par là il s'était rendu l'arbitre souverain de la justice, et tenait tout le monde sous le joug.

" Il faut pourtant avouer, dit Charlevoix, que les coups de vigueur que fit alors le comte de Frontenac ne furent pas tous repréhensibles, quant au fond; mais lors même qu'il usait le plus à propos de sévérité, il le faisait avec un air de violence et des manières si hautaines, qu'il diminuait beaucoup le tort des coupables, en rendant le châtiment odieux."

Des Iroquois chrétiens s'étaient établis, depuis quelques années, à la Prairie de la Madeleine; mais le terrain ne se trouvant pas favorable aux grains qu'ils avaient coutume de semer, leurs missionnaires demandèrent au gouverneur et à l'intendant un autre emplacement, vis-à vis du Sault Saint-Louis. M. de Frontenac ne répondit rien à leur requête; mais M. Duchesneau prit sur lui de leur accorder ce qu'ils demandaient, et ils s'en mirent en possession. Ce fut un autre sujet de brouillerie entre le gouverneur et l'intendant, et suivant Charlevoix, d'emportemens inexcusables de la part du premier. o 2

HISTOIKE

Mais le fort de la dispute était toujours an sujet du Conseil, dont M. de Frontenac voulait réduire presque à lui seul toute Fautorité. Pour faire cesser le différent, qui allumait le feu de la discorde dans toutes les parties de la colonie, parce que le comte de Frontenac et M. Duchesneau avaient chacun leurs partisans, le roi rendit, le 15 juin 1675,* une ordonnance, portant que le Gouverneur général aurait la première place dans le conseil, l'Evêque, la seconde, et l'Intendant, la troisième ; mais que ce serait à ce dernier à demander les opinions, à recueillir les voix, et à prononcer les arrêts.

C'est ici le lieu de remarquer que le conseil supérieur siégeait régulièrement tous les lundis, au palais de l'intendant. S'il était nécessaire de l'assembler extraordinairement, l'intendant en devait marquer le jour et l'heure, et en faire avertir le gouverneur par le premier huissier. La justice s'y rendait suivant les ordonnances du royaume de France et la coutume de Paris. Le nombre des conseillers avait été augmenté de deux, à l'arrivée de M. Duchesneau.f Outre le conseil supérieur, il y avait encore alors trois justices subaltern,es, celle de Québec, celle de Montréal et celle des Trois- Rivières. Elles se composaient d'un lieutenant particulier et d'un procureur du roi. Le premier cons.eiller, qui était nommé par le roi, avait huit cents livres tournois d'appointemens : les cinq plus anciens conseillers

* Par un édit daté du mois de décembre de l'année précédente, Louis XIY s'était remis en possession des droits et privilèges qu'il avait octroyés, en 1664, à la compagnie des Indes Occidentales.

f Dans l'ordonnance, ou édit de confirmation que nous venons de citer, le roi nomme Conseillers MM. Louis Bouer de Villeray, Charles Legardeur de Tillt, Mathieu Damours, Nicholas Dupont, René Louis Chartier de Lotbiniere, Jean Baptiste DE Ferras et Charles Dents : M. Ruette d'Auteuil, Procureur général, et M. Gilles Rageot, Greffier.

avaient, chacun, quatre cents livres ; les autres n'avaient rien, et il n'y avait point d'épices. Le procureur général et le greffier en chef avaient aussi des appointemens modiques. Ceux des cours subalternes furent réglés p^r une déclaration du roi du 12 mai 1678. Dans ce temps-là, les notaires et les huissiers avaient aussi des salaires : sans "cela ils n'auraient pas eu de quoi vivre, le casuel se réduisant à presque rien, dans une colonie si pauvre et si peu peuplée. D'après un recensement fait en 1679, la population française du Canada ne se composait que de 8515 individus.

Pour revenir à l'ordonnance dont nous venons de parler, elle ne mit pas entièrement fin à la discorde : M. de Frontenac exila, de sa propre autorité, le procureur général et deux des conseillers.

Le principal sujet de démêlés entre le gouverneur etl'évêque était la traite de l'eau-de-vie : M. de Laval et les missionnaires se plaignaient que ce commerce causait des désordres scandaleux parmi les Sauvages, et sévissaient, autant qu'il était en leur pouvoir, contre ceux qui le faisaient. M. de Frontenac, et ceux qui pensaient comme lui, soutenaient que la traite de l'eau-de-vie était absolument nécessaire pour attacher les naturels du pays aux Français ; que les abus dont les ecclésiastiques faisaient tant de bruit, s'ils n'étaient pas imaginaires, étaient du moins fort exagérés, et que leur zèle sur cet article n'était guère qu'un prétexte pour persécuter ceux qui les empêchaient de dominer dans le pays.

Les opinions furent quelque temps partagées sur ce sujet, à la cour et au conseil du roi : M. Duchesneau ayant écrit à M. Colbert, pour appuyer le sentiment du prélat, qui avait fait un cas réservé de la traite de l'eaude-vie, le ministre lui répondit qu'il n'agissait pas en cela comme devait faire un intendant ; qu'il devait savoir

qu'avant d'interdire aux habitans du Canada un commerce de cette nature, il fallait s'assurer de la réalité des crimes auxquels on prétendait qu'il donnait lieu. En effet, par un arrêt du conseil du 12 mai 1678, il fut ordonné qu'il y aurait une asssemblée de vingt des principaux habitans de la Nouvelle France, pour donner leur avis touchant la traite en question. Cela fait, et les raisons apportées de part et d'autre, Louis XI Y prit le moyen le plus sûr pour donner gain de cause au clergé: il voulut que l'archevêque de Paris et le P. Lachaise, son confesseur, fussent juges du différent. Le prélat et le religieux, après avoir conféré avec l'évêque de Québec, qui se trouvait alors en France, décidèrent que la traite de l'eau-de-vie, dans les habitations des Sauvages, devait être prohibée, sous les peines les plus graves. Il y eut une ordonnance du roi pour appuyer cette décision, et il fut expressément enjoint au comte de Frontenac de la faire exécuter.

Au mois de mai 1678, il y eut un édit du roi, au sujet des curés, qu'on voulait rendre fixes, au lieu d'amovibles qu'ils avaient été jusqu'alors ; et pour confirmer le règlement provisoire du conseil supérieur, par rapport aux dîmes. Au mois d'octobre de cette même année, fut enrégistrée au conseil supérieur de Québec, avec les modifications approuvées par un édit du mois de juin précédent, l'ordonnance de Louis XIV du mois d'avril 1667, concernant la procédure, ou la Rédaction du Code Civil, comme on appelle communément cette ordonnance.

Quoique les Iroquois ne recommençassent point la guerre contre la colonie, ils ne laissaient pas de causer quelque inquiétude. Comme son prédécesseur, M. de Frontenac s'efforçait de les tenir en paix avec toutes les tribus sauvages. Ayant su qu'il s'était élevé des

BU CANADA

différens sérieux entre eux et les Illinois, nouveaux alliés des Français, il leur envoya un homme de confiance pour les inviter à lui envoyer des députés à Catarocouy, où il promettait de se trouver en personne. Il reçut pour réponse, que s'il voulait leur parler, il devait se rendre jusqu'à la rivière à! Onnontagué, Pour répondre au ton de hauteur que prenaient les Iroquois, il leur fit dire, après qu'il eut su qu'ils consentaient à envoyer des députés à Catarocouy, qu'il n'irait pas audelà de Mont-réal ; qu'il les y attendrait jusqu'au mois de juin; mais que, passé ce temps, il retournerait à Québec. Cinq députés arrivèrent à Mont-réal, mais seulement au mois de septembre. Comme le gouverneur général s'y trouvait, il leur donna audience, et leur fit promettre de faire tous leurs efibrts pour empêcher une rupture avec les Illinois.

Cependant, le départ de M. Talon et la mort du P. Marquette avaient fait perdre de vue le Micissipi, et M. de Frontenac avait trop d'occupations de diverses sortes, pour penser sérieusement à faire achever la découverte de ce fleuve. Il fallut que l'idée en vînt à un particulier entreprenant, établi depuis quelque temps à Montréal, comme agriculteur et commerçant. Ce particulier était Robert Cavelier de la Sale, natif de Rouen, en Normandie. Il avait déjà fait plusieurs excursions chez lés Sauvages, et il était d'abord venu en Canada, dans la résolution de chercher, par le nord de ce pays, un passage aux Indes et à la Chine.* Mais après le retour du sieur Joliet, il avait changé de dessein ; et

* Un accident, qui lui arriva, trois lieues au-dessus de Mont.-réal, où il fut retenu quelque temps, fit donner à l'endroit le nomde Za Chine, par dérision de son projet de se rendre dans l'empire de ce nom par le Canada. C'est ainsi que le nom de Sault au Récollet fut donné au rapide de la rivière des Prairies, où le P. Viel, rccollet, se noya, en 1625.

persuadé que le Micissipi se déchargeait dans le golfe du Méxique, il résolut de le reconnaître lui-même jusqu'à sa source. Il s'en ouvrit au comte de Frontenac, qui lui promit de l'aider de tout son pouvoir, et lui persuada de passer en France, pour obtenir l'autorisation et les fonds nécessaires pour mettre son dessein à exécution.

La Sale fut bien accueilli par M. de Seignelay, qui avait succédé à son père, dans le département de la marine ; il obtint du roi la seigneurie de Catarocouy, à condition qu'il bâtirait le fort en pierre, et reçut des pleins pouvoirs et des fonds pour continuer les découvertes commencées. Le chevalier de Tonti, brave officier sicilien, réfugié en France, lui fut associé, et ils partirent de La Rochelle, le 14 juillet 1678, avec une trentaine d'hommes, ouvriers et matelots.

Arrivé en Canada, La Sale rebâtit le fort de Frontenac, et fit construire une barque, ou goélette, pour naviguer sur le lac Ontario, tandis que Tonti, accompagné d'un certain nombre d'hommes, pénétrait plus loin vers l'Ouest, pour faire la traite avec les Sauvages. De Catarocouy, La Sale passa, dans sa barque, à Niagara, où il traça le plan d'un nouveau fort. Son vaisseau s'étant brisé, après quelques voyages heureux, il en fit construire un plus grand, qu'il nomma le Griffon^ pour naviguer sur le lac Erié. Ce vaisseau périt, bientôt après, dans une tempête, ou, suivant un autre rapport, fut détruit par les Sauvages.

Ces pertes étaient pour La Sale des malheurs que ne réparaient pas entièrement les courses mercantiles que faisait pour lui son associé ; mais elles ne lui firent rien perdre de son activité et de son esprit d'entreprise. Au mois d'août 1679, il s'embarqua sur le lac Erié, avec quarante hommes, au nombre desquels était le P. Hen-

NEPIN, récollet ; il gagna le détroit qui le séparait du lac Huron ; parcourut ce nouveau bassin, et se rendit sur la côte de MichillimakinaCy d'où il pénétra dans le lac Michigan. Arrivé à l'entrée de la rivière Saint- Joseph, La Sale y fit construire un fort ; et Tonti l'ayant rejoint, avec le reste des hommes, il remonta le cours de cette rivière, et traversa les hauteurs qui le séparaient de Tune des deux branches de l'IUinois. Cette route, différente de celle qu'avaient suivie J oliet et le P. Marquette, ouvrait aux nouveaux voyageurs le^ contrées les plus riantes et les plus fertiles. La Sale pénétra dans les belles vallées que parcourt l'IUinois : il bâtit sur ses rives le fort de Crevecœur, établit des relations amicales avec les naturels du pays, commença la traite des pelleteries, dont le monopole lui était accordé, dans ces quartiers, et fit entreprendre un voyage vers le haut Micissipi, avant d'en reconnaître lui-même le cours inférieur.

Le 18 février 1680, le P. Hennepin s'embarqua, avec le nommé Dacan, et un autre Français, dans un canot d'écorce : il gagna le confluent de l'IUinois et du Micissipi ; remonta ce fleuve, et reconnut successivement l'embouchure de ses principaux affluens ; l'Ouisconsin, le Chippéouais, et la rivière Sainte- Croix, du côté de l'Est ; la rivière Mingona, (ou des Moines), et celle de Saint-Pierre, du côté de l'Ouest. Un peu plus loin, sa navigation fut interrompue par une cataracte de dix-sept pieds de hauteur, qui occupe toute la largeur du fleuve : elle reçut le nom de Sault de Saint- Antoine,'* En naviguant plus au nord, on rencontra la rivière Saint- François, que l'on remonta jusqu'au lac Issati, où elle

* Quelques voyageurs français modernes, et parmi eux M. J. C. Beltrami, disent ridiculement le ÎSault St. Anthony, la rivière St. Peter, Les Anglo- Américains parlent ainsi sans doute ; mais on parlant ainsi, ils traduisent du français en anglais.

prend sa source. Là, les trois voyageurs furent faits prisonniers par les Sioux, habitans de ces contrées. Remis en liberté, bientôt après, ils redescendirent le Micissipi jusqu'à l'Ouisconsin, remontèrent cette rivière, et gagnèrent, en faisant un portage, celle des Outagamis, qui les conduisit à la Baie Verte, d'où il revinrent à Mont-réal.

, Cependant, la guerre s'étant déclarée entre les Illinois et les Iroquois ; pour se mettre à l'abri des incursions de ces derniers, La Sale bâtit le fort de Saint-Louis, sur un rocher de deux cents pieds de hauteur, qui dominait le cours de l'Illinois. Ces travaux, et un voyage qu'il lui fallut faire au Canada, pour obtenir des levées d'hommes, et des moyens de défense, l'occupèrent une année entière. Il s'embarqua ensuite, avec un certain nombre d'hommes, sur un bâtiment qu'il avait fait construire, et arriva sur le Micissipi, le 2 février 1682. En descendant ce fleuve, il parvint à l'embouchure de l'Arkansas, où il fit un acte solennel de prise de possession. II poursuivit jusqu'au golfe du Méxique le cours de sa navigation, et le nom de Louisiane fut donné aux contrées arrosées par le Micissipi.

La Sale pouvait revendiquer la gloire d'avoir, le premier, descendu le Micissipi jusqu'à son embouchure; mais celle d'avoir vu, les premiers,, cette embouchure, appartenait déjà aux Espagnols.*

*En 1538, Ferdinand SoTO, parti d'Espagne, avec un corps de douze cents hommes, débarqua dans une baie de la Eloride qu'il appella de Spiritu Santo. Il remonta vers le nord jusqu'au pied des Apaîaches; puis, se dirigeant vers l'Ouest, à travers les contrées arrosées par le Coosa, VAlahama, le Tombigbi, il gagna successivement le Micissipi, la rivière jRouge, le Brazos de Dios, qui devint le terme de son expédition. Revenant sur ses pas, il atteignit de nouveau le Micissipi, près de l'embouchure de VArkansas, où il mourut. Ses gens s'embarquèrent sur le fleuve, et le descendirent jusqu'à son embouchure, d'où ils se rendirent sur les côtes du Méxique, ou aux grandes Antilles.

'(fi CiiA*J

Le gouverneur de la Nouvelle York, attentif à toutes les démarches de celui de la Nouvelle France, lui écrivit une lettre dont la substance était, " Que les grands amas de vivres qui se faisaient au fort de Frontenac, persuadaient aux Iroquois qu'on avait dessein de leur déclarer la guerre; que ces peuples étant sujets de la couronne d'Angleterre, les attaquer, ce serait enfreindre la paix qui subsistait entre les deux nations ; qu'il avait aussi appris qu'on se proposait de construire un fort à Niagara, et que cette nouvelle l'avait d'autant plus étonné, qu'on ne devait pas ignorer en Canada, que tout ce pays était de la dépendance de la Nouvelle York."

L'intention du marquis de Denonville était bien d'attaquer les Iroquois ; mais comme il n'était pas encore prêt à le faire, il répondit au gouverneur anglais, " Qu'y ayant une grosse garnison à Catarocouy, il était nécessaire d'y envoyer, à la fois, beaucoup de provisions, attendu qu'on ne le pouvait pas faire colnmodément en toute saison ; que les prétentions de l'Angleterre sur le pays des Iroquois étaient mal fondées, et qu'on y devait savoir que les Français en avaient pris possession avant qu'il y eût des Anglais dans la Nouvelle York." Le colonel Dungan était bien l'homme le plus actif et le plus vigilant qu'il y eût alors en Amérique : rien ne lui échappait ni des démarches, ni même des intentions de ses adversaires, et on le voyait partout, soit par luimême, soit par ses émissaires. Dans la présente occasion, il avait assemblé à Orange, (ci -après Albany), des députés de tous les cantons Iroquois ; les avait avertis que le nouveau gouverneur du Canada était déterminé à leur déclarer la guerre, et les avait exhortés à le prévenir, en les assurant que, quoiqu'il arrivât, il ne les abandonnerait point. S'il ne réussit pas à faire prendre dès lors les armes aux Iroquois, la colonie en fut peut- Q

être uniquement redevable au P. de Lamberville, missionnaire chez les Onnontagués. Ayant été informé de ce qui se tramait, il parvint, par son habileté et par l'estime dont il jouissait dans les Cantons, à détourner Forage pour un temps. Après avoir tiré parole des principaux chefs, qu'ils ne consentiraient à aucune hostilité contre les Français, durant son absence, il partit pour aller instruire le gouverneur général de tout ce qu'il avait appris. Les envoyés de Dungan travaillèrent avec succès, durant l'absence du missionnaire français, qui à son retour, trouva une partie des guerriers près de se mettre en campagne ; mais il dissipa par ses discours, et plus encore, peut-être, par les magnifiques présens dont il était porteur pour les chefs, les soupçons et les craintes qu'on leur avait, inspirés.

Cependant, la compagnie du Nord, voulant se remettre en possession d'un fort dont les Anglais s'étaient emparés, demanda à M. de Denonville des soldats et un officier pour les commander. Ce général lui accorda quatre-vingts hommes, presque tous Canadiens, et pour commandant le chevalier de Troye. MM. de Sainte- Helene, d'Iberville et de Maricourt, tous trois fils de M. Lemoyne, homme marquant dans la colonie, voulurent être de l'expédition, comme volontaires. Cette petite troupe partit de Québec, au mois de mars 1 686, et arriva, le 21 juin, au fond de la Baie d'Hudson. Elle s'empara de plusieurs forts et de plusieurs bâtimens, des uns sans coup férir, et des autres, après une plus ou moins longue résistance. Sainte-Hélène et Iberville y firent des actions de valeur et d'intrépidité qu'on pourrait appeller héroïques, et auxquelles il n'a manqué qu'un théâtre plus connu et plus étendu, pour mériter d'être consignées dans une histoire générale.*

* Dans cette première expédition, M. de Troye attaqua un fort de pieux à quatre bastions revêtus de terre, sur la rivière Monsoni,

A la fin de cette même année 1686, ou au commencement de la suivante, les commandans des quartiers de l'Ouest, La Durantaye, Duluth, Tonti, eurent ordre de mettre en état de défense les forts de Michillimakinac et du Détroit^ et d'envoyer ou conduire à Niagara, le printems suivant, tous les Canadiens et Sauvages qu'ils auraient pu rassembler, et qui ne seraient pas nécessaires à la garde de ces postes.

Au commencement de l'été de 1687, M. de Denonville ayant reçu les renforts qu'il avait attendus de France, se disposa à faire définitivement la guerre aux Iroquois. Il débuta par un acte qui portait des caractères si frappants de violence et de perfidie, qu'il aurait dû en pré voir, les suites fâcheuses, s'il ne regardait pas à Podieux de la chose en elle-même.

Depuis longtems, Louis XIV avait donné ordre que les prisonniers de guerre iroquois fussent envoyés en J^rance, pour y être mis aux galères, " parce que, disent

appelle Monsipi, suivant Cliarlevoix. " Le canonnier seul, dit cet auteur, " se mit en défense, et mourut en brave." Le reste de la garnison se rendit prisonnier de guerre. Sainte-Helene, à la tête de cinquante hommes, ayant rencontré, sur la côte, un bâtiment qui n'était point gardé, s'y embarqua avec sa troupe, et alla débarquer sans opposition, près du fort Kupert. Il donna aussitôt l'assaut à la place : la garnison, étonnée de cette hardiesse, se rendit sans coup-férir. D'Iberville s'étant embarqué avec neuf hommes, rencontra, à l'ancre, un petit bâtiment où il y avait quatorze hommes : il s'en rendit maître, après une courte et faible résistance. Tous les Français se réunirent ensuite, s'embarquèrent sur les prises de Sainte-Hélène et d'Iberviile, et allèrent attaquer le fort de Quitchitchouen, dont la garnison se rendit aussi, après s'être laissé canonner quelque temps, à la condition d'être envoyée au port Nelson. Le fort de Quitchitchouen prit le nom de Sainte- < Anne, Les Anglais le revinrent attaquer, l'année suivante ; mais ils y trouvèrent le brave d'Iberviile, qui les repoussa avec perte, leur prit un bâtiment richement chargé, et brûla le petit fort de Charlestowny qu'ils avaient bâti sur le bord de la mer, à quelques lieues de celui de Quitchitchouen. Avant ces hostilités, ou ces représailles," les Anglais avaient enlevé aux Français un fort ou comptoir, que ces derniers avaient bâti sur la rivière Sainte- Thérèse,

les lettres royales, ces Sauvages étant forts et robustes^ serviront utilement sur nos chiourmes."

" Dans quel code, s'écrie un historien, est-il écrit que les prisonniers de guerre seront relégués parmi les coupables, et jettés au milieu de la lie des hommes ?" Sans doute, ce code ne pourrait être que celui de la barbarie : mais ici il y a plus: ce n'est pas de priscînniers de guerre qu'il s'agit, mais des chefs d'un peuple avec qui l'on est encore en paix, qu'on fait tomber dans le piège, par des discours troippeurs et perfides, et à l'égard desquels on viole le droit des gens, de la manière la plus indigne. Sous divers prétextes, le gouverneur général attira les principaux chefs des Iroquois à Catarocouy ; les fit saisir, enchaîner, conduire à Québec par une forte escorte, et enfin embarquer pour la France, oii les galères les attendaient. Ce qu'il y eut de pis, c'est que le marquis de Denon ville se servit, pour cette affaire, du ministère de deux missionnaires, les PP. de Lamberville et Millet, sans faire attention que, non seulement il mettait ces religieux en danger de perdre la vie, mais qu'il décréditait, peut-être sans retour, aux yeux des Sauvages, la religion qu'on leur prêchait, depuis si longtems, et qu'on paraissait avoir tant à cœur de leur faire embrasser.

Le P. Millet, qui tomba, quelque temps après, entre les mains des Onneyouths, fut d'abord destiné au supplice du feu, et n'en fut préservé que par la générosité d'une matrone, qui l'adopta pour son fils. Le P. Lamberville, qui était demeuré entre les mains des Onnontagués, ne dut son salut et sa liberté qu'à la grande estime et au sincère attachement qu'on avait pour lui, dans ce canton. A la première nouvelle de ce qui venait de se passer à Catarocouy, les anciens le firent venir devant

eux, et après lui avoir exposé, avec toute l'énergie d'une

première indignation, le fait qu'ils venaient d'apprendre, l'un d'eux lui dit : Tu ne peux disconvenir que toutes sortes de raisons nous autorisent à te traiter en ennemi ; mais nous ne pouvons nous y résoudre : nous te connaissons trop pour n'être pas persuadés que ton cœur n'a point eu de part à la trahison que tu nous as faite, et nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un crime dont nous te croyons innocent, et dont tu es, sans doute, au désespoir d'avoir été l'instrument. Il n'est pourtant pas à propos que tu restes ici ; car quand notre jeunesse aura chanté la guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide, qui a livré nos chefs au plus indigne esclavage. Sa fureur tomberait sur toi, et nous ne pourrions plus t'y soustraire."

Ils l'obligèrent à partir, sur-le-champ, et lui donnèrent des guides, qui ne le quittèrent que quand ils l'eurent mis hors de tout danger.

Le marquis de Denonville ayant assemblé l'armée qu'il voulait conduire contre les Iroquois, il la fit camper d'abord dans l'île de Sainte -Hélène, vis-à-vis de Montréal. M. DE Champigny-Noroy, qui, l'année précédente, avait succédé à M. de Meules, dans l'intendance, s'y rendit, le 7 juin, avec le chevalier de Vaudreuil, qui était arrivé, depuis peu, dans la colonie, avec le titre de commandant des troupes. Cette armée, commandée par le marquis de Denonville en personne, était composée de huit cent-trente soldats, d'environ mille Çanadiens, et de trois cents Sauvages. EUe se mit en route, le 11, sur deux cents bateaux et autant de canots d'écorce.

En arrivant à Catarocouy, le général français reçut une lettre du colonel Dungan, écrite sur le ton que ce gouverneur avait coutume de prendre, lorsqu'il s'agissait des Iroquois ; c'est-à-dire, qu'il se plaignait hautement Q2

HISTOIEE

de ce que le gouverneur du Canada faisait la guerre à des peuples qui étaient sujets de sa majesté britannique. Il ajoutait que M. de la Barre n'avait pas cru devoir s'engager dans une pareille expédition, sans lui en avoir auparavant donné avis.

M. de Denon ville lui fit réponse qu'ils étaient loin de compte, s'il regardait les Iroquois comme sujets du roi d'Angleterre, et que, quant à la démarche de son prédécesseur, il lui déclarait que ce n'était pas pour lui un exemple à suivre. Le gouverneur du Canada parlait avec d'autant plus d'assurance, dit le P. Charlevoix, qu'il croyait être en droit d'accuser de mauvaise foi celui de la Nouvelle York. Il venait d'apprendre que La Durantaye avait rencontré, sur le lac Huron, soixante Anglais, escortés par des Tsonnonthouans, et conduits par un Français, avec des marchandises, pour faire la traite à Michillimakinac* Le fait de ces traitans anglais était une contravention aux conventions faites entre les couronnes de France et d'Angleterre ; mais le colonel Dungan pouvait l'ignorer, et conséquemment n'être pas coupable de mauvaise foi, non plus que d'infraction des traités.

De Catarocouy M. de Denonville se transporta à la rivière des Sables^ en-deça de la baie des. Tsonnonthouans. Par un heureux hazard, les Canadiens et les Sauvages que lui amenaient les commandans de l'Ouest y arrivèrent en même temps. On se mit aussitôt à

* Les marchandises de ces Anglais furent confisquées et distrîbuées aux Sauvages, et ils furent eux-mêmes retenus prisonniers, ainsi que les Iroquois qui les escortaient. Quant au Français qui leur avait servi de guide, M. de Denonville le fit fusiller : châtiment sur lequel Lahontan 's'écrie à l'injustice, par la raison qu'il y avait paix alors entre l'Angleterre et la France ; que Charlevoix approuve, en prétendant que ce Français cambattait contre le service de son prince ; et que, pour tenir un juste milieu, nous qualifierons de sévère et disproportionné à l'olfense.

faire, sur le bord du lac, un peu au-dessus de la rivière, un retranchement de palissades. Ce trancliement, qu'on appella Fort des Sables^ fut achevé en deux jours. Quatre cents hommes y furent laissés, sous le commandement de M. d'Orvilliers, pour assurer les derrières de l'armée.

Du fort des Sables l'armée prit son chemin par les terres, et après avoir passé deux défilés très dangereux, elle arriva à un troisième, où elle fut vigoureusement attaquée par huit cents Jroquois. Deux cents de ces Sauvages, après avoir fait leur décharge, se détachèrent pour prendre l'armée française en queue, tandis que le reste continuait à la charger en tête. Le combat se soutint, quelque temps, avec vigueur des deux côtés ; mais à la fin, les Sauvages furent repoussés et prirent la fuite.

H y eut, du côté des Français, cinq ou six hommes de tués, et une vingtaine de blessés. La perte des Iroquois fut de quarante-cinq hommes tués sur la place, et d'une soixantaine de blessés. Les corps des premiers furent mis en pièces, et mangés par les Outaouais, qui, comme le marquis de Denonville l'écrivait à M. de Seignelay, firent beaucoup mieux la guerre aux morts qu'ils ne l'avaient faite aux vivans.

Le lendemain du combat, l'armée alla camper dans un des quatre villages dont se composait le canton de Tsonnonthouan. Elle n'y trouva personne, et le brûla. Les Français pénétrèrent ensuite dans le pays, détruisirent toutes les cabanes, brûlèrent quatre cent mille minots de blé-d'inde, et tuèrent une immense quantité de pourceaux. L'humiliation des Tsonnonthouans fut à peu près le seul fruit de cette expédition. Ces Sauvages rentrèrent dans leur pays aussitôt que les Français s'en furent retirés.

L'occasion de bâtir un fort à Niagara était trop belle pour que M. de Denonville la manquât. Le f©rt fut construit, et le chevalier de Troye y fut laissé avec cent hommes, pour le garder. Les Sauvages alliés en témoignèrent beaucoup de joie ; mais bientôt, la maladie s'étant mise dans la garnison, qui périt tout entière avec son commandant, on attribua cet événement à l'air du pays, et le fort fut abandonné.

L'expédition de M. Denonville avait si peu intimidé les Iroquois, qu'à peine il était de retour à Québec, que le fort .de Chambly fut tout-à-coup investi par un gros parti d'Agniers. La résistance qu'ils y trouvèrent les obligea à décamper, dès le lendemain ; mais ils ne le firent qu'après avoir brûlé quelques habitations écartées, et fait plusieurs prisonniers.

Ce qui enhardissait surtout les Iroquois, c'était l'appui que leur donnait, ou que leur promettait le colonel Dungan : en cette occasion, il fit déclarer au marquis de Denonville, qu'il ne devait espérer de paix avec les cinq cantons qu'à ces quatre conditions : 1°. qu'on ferait revenir de France les Iroquois qu'on y avait envoyés pour servir sur les galères ; 2°. qu'on obligerait les Iroquois chrétiens du Sault Saint-Louis, et ceux qui s'étaient établis au pied de la Montagne de ]\Iontréal, à retourner dans leur pays ; 3°. qu'on raserait les forts de Niagara et de Catarocouy ; 4°. qu'on restituerait aux Tsonnonthouans tout ce qui avait été enlevé de leurs villages.

Sans s'arrêter à cette déclaration, le gouverneur général entreprit de négocier directement avec les Iroquois ; et au moyen des missionnaires, il réussit à se faire envoyer des députés par les trois cantons d'Onnontagué, d'Onneyouth et de Goyogouin. Ces députés, qui avaient été suivis par 1200 guerriers jusqu'au lac Saint-

François^ parlèrent avec beaucoup d'arrogance, donnant à entendre, que ce serait par pure faveur qu'ils feraient la paix, aux conditions proposées par le gouverneur de la Nouvelle York. Après avoir exposé, en termes extrêmement emphatiques, la situation avantageuse des Cantons, la faiblesse des Français, et la facilité qu'aurait sa nation à les chasser du Canada, Haaskouaun, chef de la députation, ajouta : Pour moi, j'ai toujours aimé les Français, et je viens d'en donner une preuve non équivoque ; car ayant appris que nos guerriers avaient formé le dessein de venir brûler vos forts, vos maisons, et vos grains, afin d'avoir bon marché de vous, après vous avoir aifamés, j'ai si bien sollicité en votre faveur, que j'ai obtenu la permission d'avertir Ononthio, qu'il pouvait éviter ce malheur, en acceptant la paix aux conditions que Corlar* lui a proposées."

M. Denonville répondit à la députation iroquoîse, qu'il consentirait volontiers à la paix, mais qu'il ne la donnerait qu'à ces conditions : 1° que tous les alliés des Français j seraient compris; 2° que les cantons d'Agnier et de Tsonnonthouan lui enverraient aussi des députés ; 3° que toute hostilité cesserait de part et d'autre ; 4° qu'il pourrait, en toute liberté, ravitailler le fort de Catarocouy. Il consentait à la démolition du fort de Niagara, et il promettait de faire revenir prochainement de France les Iroquois qui y avaient été envoyés, et dont il avait même déjà sollicité le rappel. Ces conditions furent acceptées, et une trêve fut conclue, sur-le-champ. Les députés consentirent à laisser cinq d'entre eux pour otages, afin d'assurer un convoi que l'on préparait pour Catarocouy ; et l'on convint que s'il

* Ou CoRLAER. C'est le nom qu'ils donnaient au gouverneur de la Nouvelle York, et généralement aux Anglais, ou à leurs descendans, établis en Amérique.

survenait quelque hostilité de la part des alliés des Français, pendant la négociation pour la paix, elle ne ferait rien changer à ce qui venait d'être résolu.*

Soit qu'on n'eût pas eu le temps d'instruire les Sauvages alliés des intentions du gouverneur, soit qu'ils fussent persuadés que les Iroquois ne traiteraient pas de bonne foi, presque tous parurent mécontents de la .trêve et des négociations qui devaient s'en suivre; et les Hurons de Michillimakinac prirent les mesures les plus propres à rendre impossible la conclusion d'un traité dont ils craignaient d'être les premières victimes. Ils avaient pour chef principal Kondiaronk, que les Français avaient surnommé le Rat,*]* homme d'esprit, d'une bravoure à toute épreuve, et d'une habileté consommée. Il était parti de Michillimakinac avec une troupe choisie de Hurons, pour faire la guerre aux Iroquois ; mais il apprit, à Catarocouy, qu'on négociait avec eux, et que le gouverneur général attendait, à Montréal, des députés et des otages de tous les cantons. Il parut un peu surpris de cette nouvelle ; mais il ne lui échappa aucune plainte, et il partit de Catarocouy, laissant les Français dans la pensée qu'il reprenait le chemin de son pays. S'étant informé de la route que devaient suivre les députés et les otages iroquois, il alla les attendre, dans une anse, où il leur dressa une ambuscade. Après les y avoir attendus quelques jours, il les vit paraître, les laissa approcher, et fondit sur eux, au moment où ils débarquaient de leurs canots, sans la moindre méfiance. Quoique surpris, les Iroquois vou-

* Pendant que les députés Iroquois étaient à Mont-réal, les huit cents guerriers qu'ils avaient laissés au lac Saint-François, ayant remonté le fleuve, avaient investi le fort de Frontenac, tué tous les beàtiaux qui paissaient aux environs, et brûlé tous les foins, au moyen de flèches allumées.

f Lahontan et les Anglais le nomment Adario.

lurent se défendre ; mais la partie était trop inégale : il y en eut quelques uns de tués ; les autres furent faits prisonniers. Teganissore',* le chef de la députation, lui ayant demandé comment il avait pu ignorer qu'il était ambassadeur, et qu'il avait été envoyé pour négocier un traité de paix avec le gouverneur général, le fourbe fit semblant d'être encore plus étonné que lui, et protesta que c'étaient les Français eux-mêmes qui l'avaient envoyé en cet endroit, en l'assurant qu'il y rencontrerait un parti d'Iroquois qu'il lui serait très facile de surprendre et de défaire ; et pour lui prouver qu'il lui parlait sincèrement, il le relâcha sur l'heure, avec tous ses gens, à l'exception d'un seul, qu'il voulait retenir, disait-il, pour remplacer un des siens, qui avait été tué.f

Kondiaronk se rendit en hâte à Michillimakinac, et livra son prisonnier à M. de la Durantaye. Ce commandant, qui n'était pas encore informé des négociations entamées avec les Iroquois, condamna (on ne saurait dire par quel droit), le malheureux à passer par les armes. Il eut beau protester qu'il était ambassadeur, et que les Hurons l'avaient pris par trahison, Kondiaronk avait prévenu tout le monde que la tête lui avait tourné, et que la crainte de la mort le faisait extravaguer. Dès qu'il fut mort, le rusé chef fit venir

* M. Thatcher, dans son Indian Biography, le nomme Decane- SORA, ou comme nous prononcerions, Decanisore'. Nous prenons un juste milieu entre cet écrivain et les auteurs français, qui l'appellent Teganissorens.

f On prétend, dit Charlevoix, que Kondiaronk alla seul à Catarocouy, après son exploit, et que quelqu'un lui ayant demandé d'où il venait, il repondit qu'il venait de tuer la paix ; expressions dont on ne comprit pas d'abord le sens, mais dont on eut bientôt l'explication par un denses prisonniers, qui s'était enfui à Catarocouy, et que l'on renvoya aussitôt vers ses compatriotes, pour les convaincre que les Français n'avaient eu aucune part à la perfidie des Hurons.

un viel Iroquois, qui était depiais longtems captif danW son village, lui donna la liberté, et lui recommanda, en le renvoyant dans son pays, d'instruire ses compatriotes de ce qui venait de se passer sous ses yeux, et de leur apprendre que, tandis que les Français amusaient les Cantons par des négociations feintes, ils faisaient faire des prisonniers sur eux, et les fusillaient.*

Un stratagème si bien conduit devait avoir son effet ; néanmoins, détrompés, en apparance, sur la prétendue mauvaise foi du gouverneur général, les Cantons avaient nommé de nouveaux députés, et ces députés étaient sur le point Se se mettre en route pour Montréal, lorsqu'un exprès du chevalier Andros, qui avait remplacé le colonel DuNGAN à 'New York, arriva à Onnontagué, et défendit aux Iroquois de traiter avec les Français sans la participation de son maître. Le nouveau gouverneur anglais écrivit, en même temps, à M. de Denonville, qu'il ne devait pas se flatter de faire la paix avec les cantons iroquois à d'autres conditions que celles qui avaient été proposées par son prédécesseur : qu'au reste, il était disposé à bien vivre avec lui, et qu'il avait interdit aux Anglais de sa dépendance toute hostilité sur les terres possédées par la couronne de France.

Cette déclaration du chevalier Andros, par rapport aux Iroquois, jetta d'abord la consternation dans tout le Canada. Le sentiment de la crainte, celui même du désespoir, y devaient être tout naturels, vu le peu de secours qu'on recevait de France, et le peu de resources qu'offrait la colonie. Les inquiétudes et les appréhen-

* Si l'historien comtemporain n'a ni exagéré, ni défiguré les faits qu'il rapporte, il doit paraître un peu singulier que Kondiaronk n'ait pas été plus mal vu des Français, après leur avoir joué une aussi mauvaise pièce, et que la Dukantaye n'ait pas été blâmé, sinon puni, d'avoir fait fusiller un prisonnier de guerre.

Pendant ces voyages de découverte, c'est-à-dire, vers 1680, ou 1681, il se forma, à Québec, une compagnie du Nord, pour commercer à la Baie â!Hudson^^ et en chasser les Anglais, qui s'y étaient établis. Au printemps de 1682, elle fit partir pour ces quartiers deux vaisseaux, dont elle donna le commandement à deux particuliers entreprenants, MM. Radison et Desgeo- SEiLLiEKS, qui connaissaient le pays et le commerce qu'on y pouvait faire. Cette entreprise donna lieu à diverses rencontres, entre les sujets des deux peuples rivaux, dans lesquelles il y eut des postes pris et repris successivement, et beaucoup de sang répandu sans résultat important.

M. Lefebvre de la Bakre et M. de Meules, nommés, le premier. Gouverneur, et le second, Inten-

* Ou, Baie du Nord de ' Canada, comme on disait alors. On ignore en quel temps et par qui la Baie d'Hudson fut découverte pour la première fois ; mais il est certain que ce fut Henry HuDSON, navigateur anglais, qui donna son nom à cette baie, ainsi qu'au détroit par lequel il y entra, en 1611. Charlevoix prétend que les prises de possession de quelques parties de ce pays, faites par Nelson, pilote d'Hudson, ainsi que par Button et LiixFOX, n'établissaient pas mieux les droits dei nation anglaise sur cette baie, que celles de Verrazzan n'établissaient ceux de la Prance sur la Caroline, la Virginie, etc. ; puisque, dit-il, il est certain que les Anglais ne possédaient rien aux environs de cette baie, lorsque le sieur. Bourdon y fut envoyé du Canada, (en 1656), pour en assurer la possession à la France. Mais si un pays inculte ou sauvage appartient, non à la nation qui le découvre, mais à celle qui s'y établit, la première, les Anglais avaient bâti le fort JRupert^ à Tembouchure de la rivière de Némi&cau, et celui de Quitchitchouen, sinon antérieurement au voyage du sieur Bourdon dans ces quartiers, du moins avant que M. Talon, qui avait formé le dessein de chercher un chemin facile pour aller par le Saguenay à la Baie d'Hudson, y eût envoyé le P. x\lbanel, et M. de Satnt- SiMON, gentilhomme canadien. Ces envoyés étaient entrés par la rivière de Némiscau dans la Baie d'Hudson, et avaient fait, en plusieurs endroits, des actes de prise de possession, les avaient signés, et les avaient fait signer par les chefs de diverses tribus de Sauvages, qu'ils avaient assemblés. Mais si des prises de possession n'avaient été que des cérémorîies vaines pour les Anglais, qud pouvaient-elles être autre chose pour les Français ?

dant, en remplacement du comte de Frontenac et de M. Duchesneau, arrivèrent à Québec, dans Fêté de

A peine le nouveau gouverneur général fut-il arrivé, qu'il apprit que les Iroquois avaient déclaré la guerre aux Illinois, et qu'ils étaient mal intentionnés envers la colonie. Il convoqua une assemblée, à laquelle il invita l'évêque et quelques ecclésiastiques, l'intendant, plusieurs des membres du conseil supérieur, les principaux officiers des troupes, et les chefs des juridictions subalternes, pour qu'ils lui donnassent leur avis sur la cause du mal dont la colonie était menacée, et sur le meilleur moyen de le détourner.

Le résultat de la délibération fut que, vu l'impossibilité d'éviter la guerre, et de la faire avantageusement, avec le peu de moyens qu'on possédait, il était urgent de s'adresser incessamment au roi, pour lui demander les secours nécessaires. M. de La Barre fit dresser un acte de cette délibération, et l'envoya à la cour. Elle y fut approuvée, et le roi donna ordre de faire embarquer, sans délai, deux cents soldats pour le Canada.*

M. de La Barre se prépara donc à la guerre contre les Iroquois, sans néanmoins perdre tout espoir d'accommodement avec ces Sauvages. Il chargea un homme de confiance de les aller prier de lui envoyer des députés à Mont-réal. Ils donnèrent l'assurance que des députés se rendraient à Mont-réal avant le mois de juin ; mais dès le mois de mai, on eut nouvelle que sept à huit cents guerriers des cantons d'Onnontagué, d'Onneyouth et de Goyogouin étaient en marche, pour aller attaquer les

* Deux cents soldats ! C'était-là tout ce que pouvait faire pour s'assurer la paisible possession de la "Nouvelle Erance," un monarque à qui il ne répugnait point de faire tuer ses sujets par dixaines et centaines de milliers, dans des guerres souvent aussi folles qu'injustes.

Hurons, les Outaouais et les Miamis, et que les Tsonnonthouans devaient se répandre, par troupes séparées, dans les habituions françaises, vers la fin de l'été. M. de La Barre en prit occasion d'écrire de nouveau à la cour, pour en obtenir promptement des secours plus considérables que .ceux qui lui avaient déjà été promis. Il jugea aussi à propos de faire encore une tentative auprès des Cantons. Il leur envoya demander en quel temps ils comptaient que leurs députés arriveraient à Mont-réal, pour dégager la parole qu'ils lui avaient donnée. Ils lui firent répondre qu'ils ne se souvenaient pas de lui avoir rien promis, et que s'il avait quelque chose à leur faire savoir, il pouvait les venir trouver chez eux. Néanmoins des députés des cinq cantons arrivèrent au mois d'août, à Mont-réal ; mais on ne put tirer d'eux autre chose que des protestations vagues d'un attachement sincère.

A peine les députés des Cantons étaient-ils de retour chez eux, qu'un de leurs partis de guerre teritait de surprendre la garnison du fort de Catarocouy, et qu'un autre était en marche pour aller attaquer celui de Saint- Louis, où M. de La Barre avait placé M. de Baugy, lieutenant, en qualité de commandant. Après avoir battu et pillé, en route, une troupe de marchands français, les Iroquois parurent à la vue du fort, et l'attaquèrent ; mais Baugy ayant été averti de leur approche, et s'étant préparé à la défense, les assaillans furent contraints de se retirer avec perte.

Cependant, le gouverneur, averti des grands préparatifs que faisaient les Iroquois, crut qu'il valait mieux prévenir ces barbares, en portant la guerre chez eux, que d'attendre, pour les combattre, qu'ils eussent mis le pied dans la colonie. Il prit encore une précaution propre à assurer le succès de son entreprise ; ce fut de

diviser les cantons, pour n'avoir pas affaire à tous en même temps. A cet effet, il envoya des colliers aux Agniers, aux Onnontagués et aux Oi^eyouths, pour les engager à demeurer neutres entre lui et les Tsonnonthouans, chez lesquels seuls il voulait, disait-il, porter la guerre. Il fit ensuite partir M. Dutast, capitaine de vaisseaux, avec cinquante hommes d'élite, pour porter un grand convoi de vivres et de munitions à Catarocouy, et garder ce poste; M. d'Orvilliers, qui y commandait, ayant eu ordre, dès le commencement du printems, d'aller reconnaître le pays ennemi, et de marquer l'endroit le plus propre pour le débarquement.

Toutes les dispositions étant faites, l'armée se mit en marche. Elle était composée de cent trente soldats, de sept cents Canadiens, et de deux cents Sauvages, la plupart Iroquois du Sault Saint-Louis et Hurons de Lorette,^ Elle s'embarqua àMont-réal, dans les derniers jours de juillet. M. de La Barre apprit, dans la route, que malgré que le colonel Dunkan, ou Dungan, gouverneur de la Nouvelle York pour les Anglais, f eût offert aux Tsonnonthouans quatre cents cavaliers et' autant d'hommes de pied, pour soutenir la guerre contre le gouverneur du Canada, les cantons d'Onnontagué, d'Onneyouth et de Goyogouin s'étaient faits médiateurs entre eux et les Français. En effet, des députés des trois cantons rencontrèrent l'armée de M. de la Barre campée sur les bords du lac Ontario, dans une anse, à laquelle la disette dont cette armée souffrait depuis

* Les Hurons de Sylleri étant presque tous foorts de la petitevérole, le P. Chaumonot, jésuite, rassembla tous ceux qui se trouvaient dans les environs de Québec, et les fixa à l'endroit appelle maintenant Y Ancienne Lorette.

f Cette province, appeUée auparavant Nouvelle Belgique, était passée, depuis quelques années, de la Hollande à l'Angleterre.

qu'elle y était arrivée, fit donner le nom à^Anse de la Famine,'^

Garakonthié et Oureouatî, les deux principaux chefs de la députation, parlèrent avec beaucoup de bon sens et de modération; mais le député tsonnonthouan fit un discours plein d'arrogance ; et sur la proposition qui lui fut faite de laisser les Illinois en paix, il répondit qu'il ne leur donnerait point de relâche, qu'un des deux partis n'eût détruit l'autre. Toute l'armée fut indignée de cette insolence : mais quelle ne fut pas sa surprise, quand elle vit le général se contenter de répliquer à l'arrogant député, que du moins il prît garde, qu'en voulant frapper les- Illinois, ses coups ne tombassent sur les Français qui demeuraient avec eux. Il le promit, et la paix fut conclue à cette seule condition. Les députés d'Onnontagué se rendirent garants que les Tsonnonthouans répareraient le mal que leurs guerriers avaient fait aux Français, en allant faire la guerre aux Illinois ; mais on exigea du général que son armée décampât dès le lendemain. Il partit lui-même, sur-lechamp, après avoir donné ses ordres pour l'exécution de ce dernier article.

Cependant, M. de la Durant a ye, qui commandait à Michillimakinac, et M. Duluth, son lieutenant, qui était à la Baie Verte, avaient eu ordre d'inviter les tribus de ces quartiers à se rendre à Magara, où le gouverneur général devait se trouver, vers le milieu d'août, avec son armée, pour châtier les Tsonnonthouans. Ces Sauvages montrèrent d'abord beaucoup de répugnance à se joindre aux Français, particulièrementceux de la Baie, en conséquence des mauvais procédés des gens de M. de la Sale, à l'égard de quelques uns

* Suiv9,nt M. Thatcher, l'endroit se nommait, en langue iroquoise, Kaihohage,

d'entre eux ; mais enfin, Perrot, le voyagenr dont nous avons parlé plus haut, vint à bout de leur faire comprendre qu'il y allait de leur intérêt, plus encore que de celui des Français, d'humilier, sinon de détruire une nation qui voulait faire la loi à toutes les autres. La Durantaje se trouva bientôt à la tête de cinq cents guerriers, Hurons, Outaouais et autres, auxquels il put joindre deux cents Français ou Canadiens, et descendit avec eux à Niagara. Mais quel ne fut pas l'étonnement des Sajavages de n'y trouver ni M. de La Barre, ni aucun Français ? Ils se plaignirent riautement qu'on ne les avait tirés de leur pays que pour les livrer aux Iroquois ; et quand ils surent que la paix était faite, la Durantaye, Duluth et Perrot eurent besoin de mettre dehors toutes les ressources de leur génie, pour leur persuader qu'ils n'avaient pas été joués, et faire qu'ils s'en retournassent tranquillement chez eux.

Quand l'effervescence se fut un peu calmée, les chefs dirent à ceux qui les avaient fait venir inutilement de si loin : " Ce n'est pas la première fois qu'ONONTHio se sert de nous, comme d'instrumens, pour son avantage. Nous voyons bien que les Français n'ont en* vue que leurs intérêts, et non le nôtre, dans toutes ces expéditions. Nous ne serons plus trompés ; Ononthio ne nous fera plus sortir de chez nous que quand il nous conviendra de le faire : nous le laisserons vider seul ses différens avec les Iroquois, contre lesquels nous saurons bien nous défendre, s'ils viennent nous attaquer."

A peine M. de La Barre fut-il de retour à Québec, qu'il y arriva un renfort de troupes, qui aurait pu le mettre en état de faire la loi à ceux de qui il venait, pour ainsi dire, de la recevoir. L'état déplorable où sa petite armée avait été réduite par la disette et la maladie, excita contre lui un murmure général, et M. de Meules crut

devoir informer le ministre des colonies de la manière peu judicieuse, ou peu vigilante, dont l'expédition avait été conduite.

Cette même année 1684, M. de Callieres, militaire de grand mérite, fut nommé gouverneur de Mont-réal, en remplacement de M. Perrot, qui s'était brouillé avec le séminaire, et à qui le roi donna le gouvernement de l'Acadie.

Depuis l'époque où nous avons laissé cette dernière province, il ne s'y était rien passé de remarquable, que quelques aggressions de la part des Anglais, ou des habitans des colonies anglaises, et des altercations et des hostilités entre les particuliers auxquels, d'après la mauvaise politique du temps, le pays avait été partagé. Les plus notables de ces particuliers étaient M. de Latcur ; les sieurs Le Borgne, père et iîls, de la Rochelle, qui avaient succédé au sieur de Charnisé, au Port Royal et ailleurs, et le sieur Denys. Ce dernier avait obtenu la côte orientale, depuis Carapceau jusqu'à Gaspé ; il y avait bâti le fort de Chédabouctou, et celui de Saint- Pierre, dans l'Ile Royale, où il avait aussi commencé un établissement. M. Denys était un homme de mérite, à vues droites, et à conceptions vastes ; mais les sieurs Le Borgne, et le nommé Lagiraudiere, qui avait aussi obtenu une concession de terres en Acadie, et particulièrement le port de Campceau, ne se montrent que comme d'indignes intriguans, ou plutôt, comme des aventuriers sans foi, sans probité, plus dignes de commander à des flibustiers, que capables de former des établissemens solides, dans un pays nouveau. Les aggressions injustes, les usurpations dont ils se rendirent coupables, rappellent, selon la remarque d'un historien, "ces petits seigneurs féodaux, qui attaquaient leurs castels, dès qu'ils étaient mécontents les uns des autres.

Il ne faut pourtant pas confondre avec les hommes indignes que nous venons de nommer, un marchand de La Rochelle, du nom de Guilbaut, qui s'était associé avec Le Borgne, fils, et avait contruit, à La Hève, un fort de pieux. Attaqué, dans ce fort, par les Anglais, il s'y défendit avec vigueur, tandis que la peur avait fait fuir son associé dans les bois. Le commandant anglais fut tué, aux premières attaques, ainsi que plusieurs de ses gens ; ce qui contreignit les autres à s'éloigner. Ils se préparaient néanmoins à revenir à la charge, lorsque Guilbaut, qui n'avait, à La Hève, d'autre intérêt que celui de ses effets, leur proposa une capitulation qui fut acceptée. La faim força bientôt le lâche Le Borgne à venir se remettre prisonnier entre les mains des Anglais. Enfin Hubert d'Andilly, chevalier de Grand- Fontaine, avait succédé à ces particuliers, en 1670, comme gouverneur, pour le roi, de. toute i'Acadie, depuis la rivière de Kennebec, jusqu'au fleuve Saint-Laurent.

On avait songé, à la cour de France, à mettre cette province en état d'être secourue promptement, du côté de Québec, au moyen d'une route commode entre cette capitale et le Port Royal, ou le fort de Saint- Jean, ou même Pemtagoët: M. Patoulet, commissaire de marine, avait été envoyé sur les lieux, dans cette vue ; mais le projet ne fut pas mis à exécution, et «Ton ne pouvait communiquer que très difficilement, par terre, entre I'Acadie et le Canada proprement dit, quand M. Perrot succéda au chevalier de Grand-Fontaine.

M. de Meules fit la visite des provinces méridionales du Canada, l'année suivante 1685 ; et à son retour à Québec, il écrivit au ministre des colonies une lettre, où il lui disait, entrô autres choses, que le plus utile établissement que l'on pouvait faire était celui de I'Acadie ; que pour rendre cet établissement stable, il était

nécessaire, avant tout, de peupler et de fortifier le Port Eoyal, et de construire un bon fort à Pemtagoët, pour servir de barrière contre les Anglais ; que si, avec cela, on pouvait s'établir solidement à La Hève, dans l'île du Cap Breton, et à Plaisance en Terre-Neuve, rien n'empêcherait que la France ne fût seule maîtresse des pêches de la morue, objet pour le moins aussi important que le commerce, même exclusif, des pelleteries ; et enfin, qu'ayant fait le dénombrement de tout ce qui dépendait du gouvernement de l'Acadie, il n'y avait pas trouvé neuf cents personnes.

Cependant, M. de La Sale, que nous avons laissé à l'embouchure du Micissipi, était revenu à Québec, persuadé que l'entrée de la Louisiane, par le golfe du Méxique, devait être la plus directe et la plus avantageuse pour la métropole. Il repassa en France, dans la vue de tenter cette expédition maritime. Sa proposition fut bien accueillie, et il obtint quatre vaisseaux, sur lesquels s'embarquèrent deux cents quatre-vingts personnes destinées à former un premier établissement. L'escadre était commandée par un sieur de Beaujeu, comme l'expédition de terre devait l'être par La Sale. La mésintelligence, qui éclata entre les deux chefs, devint fatale à l'entreprise : on manqua l'embouchure du Micissipi. La Sale soupçonnant l'erreur, voulait rétrogarder; mais Beaujeu s'obstina à poursuivre la navigation vers l'Ouest, et l'on parvint à l'entrée de la baie de Saint- Bernard, on furent débarqués les gens de l'expédition, ainsi que les munitions de guerre et les approvisionnemens qui leur étaient destinés.

Une autre expédition avait été concertée avec celle de La Sale ; et tandis qu'il pénétrait dans la Louisiane par le golfe du Méxique, Tonti descendait le Micissipi jusqu'à son embouchure, dans l'espérance de se réunir

à lui. Il l'attendit pendant quelques mois ; et après -avoir fait côtoyer les côtes du golfe par deux canots, il remonta le fleuve, et revint au fort Crèvecœur, d'où il était parti. Quelques uns des hommes qui l'accompagnaient se séparèrent de lui : les uns se rendirent chez les Cénis, les autres chez les Arkansas, et les différents endroits où ils se fixèrent devinrent le berceau d'autant d'établissemens français.

La Sale, réduit à ses seules ressources, se maintint, ou plutôt s'obstina à demeurer deux ans entiers, sur la côte inhospitalière où il avait abordé. Il tenta quelques essais de culture, et quelques plantations, que la sécheresse fit avorter, ou qui furent ravagés par les bêtes fauves. Supérieur à toutes les fatigues, et peu sôucieux du bien-être et même de la vie de ses gens, il fit, pour chercher le cours du Micissipi, plusieurs excursions, dans chacune desquelles il perdit plus de la moitié de ceux qui l'avaient suivi. L'extrême misère, et la perspective d'une mort assurée et prochaine, mit le comble au mécontentement. La Sale, qui au courage, à l'activité, et à l'amour de la gloire, joignait malheureusement un caractère impérieux, violent, tyrannique, des manières brusques et un langage injurieux, fut enfin forcé de se mettre en route pour le pays des Cénis, avec le reste de ses colons. La nécessité de chasser pour se nourrir forçait ces gens de se partager en difierentes bandes. Un neveu de La Sale s'étant emporté avec violence contre quelques uns de ceux qui l'accompagnaient, ils attendirent le moment de son sommeil pour l'assassiner. Deux hommes attachés à son service, qui dormaient près de lui, eurent le même sort. Il fallait aux meurtriers un crime de plus pour leur faire espérer l'impunité, et il n'hésitèrent pas à le commettre : ils s'embusquèrent pour attendre La Sale, qui suivait la même

direction, et Tun d'eux le tua d'un coup d'arquebuse. Un missionnaire et un Sauvage, qui le suivaient, reçurent son dernier soupir. Ce meurtre fut commis le 2Q mars 1687. Les amis de La Sale, (car il lui en restait encore quelques uns*), voulaient venger sa mort ; mais l'abbé Cavelier, son frère, les conjura de laisser à Dieu la vengeance. Elle ne se fit pas attendre longtems : deux des assassins furent tués, dans une querelle avec leurs complices : deux autres se séparèrent volontairement d'un cortège où ils étaient vus avec horreur. Le reste des voyageurs, après avoir passé chez les Cénis, les Natchitoches, et autres tribus sauvages, parvinrent au confluent de l'Arkansas et du Micissipi. Ils remontèrent ce fleuve et la rivière des Illinois jusqu'à St. -Louis. Gagnant, de là les grands lacs, ils vinrent terminer à Mont-réal et à Québec leur désastreuse expédition.

Pour revenir à M: de La Barre, la manière dont il avait conduit et terminé son expédition, contribua à hâter son rappel. f II eut pour successeur le marquis

* Parmi ces amis de La Sale était le sieur Joutel, "fort honnête homme, le seul cle sa troupe sur lequel il pût compter" sûrement, suivant Charlevoix, et auteur du " J ournal Historique du dernier Voyage de M. 4^ La Sale, pour trouver l'embouchure de la rivière de Micissipi, autrement nommée de Saint- Louis &c.

f M. DE LA Barre ne manquait pas pourtant d'une certaine activité : il avait suivi, d'une manière particulière, les mouvemens de La Sale et de ses gens ; et il avait été très offensé de ce que le P. Hennepin, en passant à Québec, n'avait voulu lui rien communiquer des découvertes qu'il prétendait avoir faites, et qu'en conséquence il crut n'être pas importantes. Dès le 14 novembre 1682, il avait écrit au ministre des colonies, que l'imprudence de La Sale avait allumé la guerre entre les Iroquois et les Français ; et dans une autre lettre, du 30 avril 1683, il disait que "La Sale était, avec une vingtaine de vagabonda. Français et Sauvages, au fond de la Baie Verte, où il tranchait du souverain, pillait et rençonnait tous ceux de sa nation ; exposait les peuples aux incursions des Iroquois ; et couvrait toutes ces violences du prétexte de la permission qu'il avait du roi, de faire seul le commerce dans les pays qu'il découvrirait ; en quoi il était d'autant moins fondé, que la Baie et ses environs étaient connus et fréquentés des Français, longtems avant son arrivée en Amérique."

PIISTOIRE

de Denonyille, colonel de dragons, qui avait fait preuve de courage et d'habileté, et de qui on pouvait attendre de la fermeté et de la vigueur, lorsque les circonstances l'exigeraient.

Le premier soin du nouveau gouverneur fut de s'instruire de l'état où se trouvaient les affaires avec les Iroquois. Il ne tarda pas à être convaincu que les Français n'auraient jamais ces peuples pour amis, et que la meilleure politique à suivre était de les humilier et de les affaiblir, au point de leur faire trouver leur sûreté dans la soumission ou la neutralité.

Mais il ne s'agissait pas seulement de repousser les ' attaques des ennemis de la colonie, il fallait encore s'attacher à lui conserver ses alliés sauvages. Depuis quelque temps, les Anglais de la Nouvelle York faisaient tous leurs efforts pour rendre les tribus de l'Ouest ennemies des Français, et pour attirer chez eux le commerce que ceux-ci faisaient dans ces quartiers. Pour empêcher un événement qui eût été un malheur pour le Canada, M. de Denon ville proposa au ministre des colonies (M. de Seignelaj,) par une lettre datée du 8 mai 1686, de construire à Niagara un fort capable de contenir une garnison de quatre à cinq cents hommes, tant pour fermer aux Anglais le passage des lacs, et empêcher les Sauvages de leur porter leurs pelleteries, que pour tenir les Iroquois dans la crainte et le respect, et offrir un rendez- vous, et même un refuge, en cas de besoin, aux alliés de la colonie. Les marchands de Québec qui commerçaient avec les Sauvages de l'Ouest, goûtèrent fort le projet, du gouverneur, et offrirent même de contribuer de tout leur pouvoir à son exécution. Pendant que M. de Denon ville projettait ce nouveau fort, il renforçait et approvisionnait abondamment celui de Càtarocouy.

sions auxquelles elle était continuellement en proie ; les incursions si fréquentes des Iroquois, ne permettaient pas à cette colonie de faire des progrès rapides du côté des richesses et de la population. Le commerce des pelleteries était partagé avec les Anglais; les pêcheries du golfe et des parages adjacents étaient presque entièrement négligées ; et à l'exception du sieur RiVERiN, qui établit, sur un grand plan, des pêches sédentaires dans le fleuve Saint-Laurent, particulièrement aux environs de Matane^ les Canadiens et les Français établis en Canada, étaient généralement peu entreprenants. Ce qu'ils entendaient le mieux, c'était le maniement des armes, auquel le gouvernement les accoutumait, et la traite des pelleteries avec les Sauvages ; mais c'était là précisément ce qui nuisait le plus au progrès de la population, de ragriculture et de l'industrie. D'après le recensement de cette année 1688, la population française du Canada n'était que de 11,249 individus, ou d'un peu plus de 12,000, en y comprenant le gouvernement de l'Acadie.

Néanmoins, l'indignation et la honte de voir une poignée de Sauvages tenir en échec tout un grand pays, ayant bientôt succédé à la crainte, on forma un dessein qui aurait pu passer pour hardi, quand même l'état de la Nouvelle France aurait été aussi florissant qu'il était déplorable : ce fut de conquérir la Nouvelle York. M. de Callières en ayant communiqué le projet au gouverneur général, passa en France, pour le proposer à la cour, comme le seul moyen de prévenir l'entière destruction de la colonie française du Canada.

On passa assez tranquillement l'hiver et une partie de l'été de 1689; mais le 25 août, 1500 Iroquois descendirent, de nuit, dans l'île de Mont-réal, à l'endroit appellé La Chine. Trouvant tout le monde endormi, ils

se mirent d'abord à enfoncer les portes, et ensuite à brûler les maisons, et commencèrent un massacre général des hommes, des femmes et des enfans, faisant souffrir à ceux qui tombaient entre leurs mains tous les tourmens que la fureur pouvait leur faire imaginer. En moins d'une heure, ils firent périr, dans les plus horribles supplices, plus de deux cents personnes de tout sexe et de tout âge, et après cette terrible boucherie, ils s'avancèrent jusqu'à une lieue de Mont-réal, faisant partout les mêmes ravages, et exerçant les mêmes cruautés.

Au premier bruit de ce tragique événement, M. de Denon ville, qui se trouvait à Mont-réal, donna ordre à un lieutenant de troupes de se jetter dans un fort dont il craignait que l'ennemi ne se rendît maître. A peine cet officier y était-il entré, qu'il se vit investi par un gros d'Iroquois, contre lesquels il se défendit longtems avec courage ; mais tous ses gens ayant été tués, et luimême étant blessé grièvement, les assaillans entrèrent dans son fort, et le firent prisonnier. Alors toute l'île demeura en proie aux vainqueurs, qui en parcoururent la plus grande partie, laissant partout des traces sanglantes de leur fureur ; et quand ils furent las de ces horreurs, ils firent deux cents prisonniers, qu'ils emmenèrent dans leurs villages, où ils les brûlèrent, ou les firent esclaves.* L'île de Mont-réal ne fut entièrement délivrée de la présence de ces féroces ennemis que vers la mi-octobre. Alors, comme on n'entendait plus parler de rien, M. de Denon ville envoya les sieurs Duluth et de Mante t, bien accompagnés, dans le lac des Deux Montagnes,

* Au nombre des prisonniers furent M. de La Robetre, le lieutenant dont il vient d'être parlé, et MM. Saint-Pierre- Denis, DE La Plante, et Villedene', autres officiers des troupes.

pour s'assurer si la retraite des Iroquois était véritable, ou seulement simulée. Ces officiers rencontrèrent, dans deux canots, vingt-deux Iroquois, qui vinrent les attaquer avec beaucoup de résolution. Ils essuyèrent leur première décharge, sans tirer ; après quoi, ils les abordèrent, et en tuèrent dix-huit. . Des quatre qui restaient, un se sauva à la nage, mais les autres furent pris, et livrés au feu des Sauvages alliés.

Le plan de conquête proposé par le chevalier de Callières, fut approuvé du roi et du ministre des colonies ; mais ce ne fut pas le marquis de Denon ville qui fut chargé de le mettre à exécution : par une lettre da^e du 31 mai 1689, le roi lui mandait que la gûerre s'étant rallumée en Europe, il avait pris la résolution de le rappèller, pour lui donner de l'emploi dans ses armées. Le véritable motif de ce rappel était de mettre à la tête de la colonie du Canada un homme d'un caractère ferme, d'une grande expérience dans la guerre, qui connût le pays, et qui sût manier l'esprit des Sauvages ; et tout cela se rencontrait dans le comte de Frontenac. Si l'on n'avait pas oublié ses fautes, ou ses brouilleries avec les autres autorités du pays, on avait lieu d'espérer que les chagrins qu'elles lui avaient causés le mettraient sur ses gardes, et le porteraient à se conduire avec plus de modération et de prudence qu'il n'avait fait pendant sa première administration.

Dans les instructions qui lui furent données, et qui étaient datées du 7 juin, le roi, après lui avoir parlé de la Baie d'Hudson et de l'Acadie, en venait à la conquête projettée: pour l'effectuer, sa majesté faisait armer deux de ses vaisseaux, dans le port de Rochefort, et les mettait sous le commandement du sieur de la Caffiniere. Le comte de Frontenac devait s'embarquer sur un de ces vaisseaux, avec le chevalier de

Callières, pour se rendre d'abord à l'entrée du golfe de Saint-Laurent, puis à Campceau ou à Chédabouçtou, et de là s'embarquer pour Québec, sur un des vaisseaux marchands qui l'auraient suivi, après avoir laissé à M. de La CafFinière l'ordre de se rendre dans la rade de New- York, et de se saisir de tous les vaiseeaux qu'il y rencontrerait. Il devait envoyer devant lui à Québec, s'il était possible, le chevalier de Callières, afin d'y hâter les préparatifs de l'expédition; et comme dans cette entreprise, il aurait avec lui, à peu près, toutes les forces disponibles du Canada, il devait, avant son départ, se concerter avec M. de Denonville, sur les mesures à prendre contre les incursions des Iroquois, et donner ses ordres au chevalier de Yaudreuil, qui devait commander dans le pays, pendant l'expédition, après le départ du marquis de Denonville. La Nouvelle York conquise, M. de Frontenac y devait laisser les Anglais catholiques qui voudraient y demeurer ; distribuer aux Français qu'il y établirait les gens de service, ou les esclaves, dont ils auraient besoin ; faire prisonniers les officiers et les principaux habitans, et envoyer tout le reste, hommes et femmes, dans la Nouvelle Angleterre ou dans la Pensylvanie. Le chevalier de Callières devait avoir le gouvernement de la province conquise, sous la dépendance du gouverneur de la Nouvelle France. Enfin, pour ôter aux autres colonies anglaises la facilité de faire aucune entreprise par terre contre le Canada, le comte de Frontenac avait ordre de détruire toutes les habitations voisines de New- York, et de mettre toutes les autres sous contribution.

Ce plan, qui serait réprouvé de nos jours, comme entraînant, dans sa réussite, des injustices criantes, pour ne pas dire des atrocités, mais qui était en harmonie avec les idées de l'époque, ou celles de Louis XIV et

BU CANADA

de son ministre Louyois, sur les droits de la guerre ; ce plan, disons-nous, était plus facile à concevoir qu'à exécuter. " Il dépendait, dit Charlevoix, du concours de deux choses sur lesquelles on ne peut jamais compter sûrement, à savoir, des vents favorables, et une diligence égale dans ceux qui étaient chargés de travailler aux préparatifs." Le manque de ce concours le fit échouer complètement. Les vaisseaux ne furent prêts que fort tard ; ils furent séparés par des brumes, sur les bancs de Terre-Neuve, et ne furent réunis à Chédabouctou, que le 18 septembre. M. de Frontenac en repartit, le lendemain, avec tous ceux qui étaient destinés pour Québec, après avoir laissé à La Caffinière des instructions qui prouvaient que, s'il ne renonçait pas encore tout-à-fait à l'expédition de la Nouvelle York, il ne comptait pas beaucoup sur la réussite. Il apprit, le 25, à Y Ile Percée, l'irruption des Iroquois dans l'île de Mont-réaL II arriva à Québec le 12 octobre, avec le chevalier de Callières. Ils en repartirent, le 20, et arrivèrent à Montréal, le 27.

Le comte de Frontenac n'apprit pas sans un profond regret que le fort de Catarocouy était, en toute probabilité, évacué et ruiné. Son prédécesseur avait envoyé à M. DE Yalrennes, qui y commandait, Tordre d'abandonner ce poste, après en avoir fait sauter les fortifications, et détruit tout ce qu'il ne pourrait pas emporter, dans le cas où il ne lui arriverait pas de convoi avant le mois de décembre. M. de Frontenac fit aussitôt équipper vingt-cinq canots, et leur donna pour escorte un détachement de troupes et trois cents Canadiens ou Sauvages. Mais son convoi ne put être prêt que le 6 novembre, et l'ayant conduit lui-même jusqu'à La Chine, il n'y avait pas deux heures qu'il était de retour à Mont-réal, lorsqu'il y vit arriver Valrennes, avec sa garnison réduite à vingt-cinq hommes. r 2

HISTOIKE

A peu près dans le même temps que les Iroquois ravageaient Fîle de Mont-réal, les Sauvages de FAcadie en faisaient autant sur les frontières de la Nouvelle Angleterre. Ils surprirent quelques petits forts, que les Anglais avaient dans le voisinage du Kennebec, y tuèrent environ deux cents personnes, probablement aussi de tout âge et de tout sèxe, et en rapportèrent un riche butin.

Cette expédition cruelle fut suivie de quelques autres qui ne le furent pas moins, bien qu'elles fussent dirigées par des Français. Le comte de Frontenac, hors d'état d'exécuter le dessein formé à la cour de France, de conquérir la Nouvelle York, crut qu'il convenait de donner du moins de l'occupation aux habitans de cette province, dans leurs propres foyers. Il leva donc trois partis de guerre pour entrer, par trois endroits différents, dans le pays ennemi. Le premier (celui de Mont-réal), se composait de cent-dix hommes. Français et Sauvages, et eut pour commandans MM. de Mantet et Sainte-Hélène, auxquels se joignirent, comme volontaires, MM. de Repentigny, d'Iberville, de Bonrepos et DE MoNTiGNY. Il sc dirigea du côté d'Orange, ou Albany, et arriva, dans la nuit du 7 au 8 février 1690, à la vue du bourg de Skenectady (le même que Charlevoix appelle Corlar), Il y entra sans que les habitans s'en apperçussent. Ayant fait le cri de guerre, à la manière des Sauvages, chacun donna de son côté. On ne. trouva guère de résistance qu'à une espèce de fort, dont la garnison fît d'abord un feu assez vif sur les assaillans : mais la porte de ce fort ayant été enfoncée, tous ceux qui le défendaient furent passés au fil de l'épée. Une maison, où l'on éprouva aussi de la résistance, fut enfoncée, et pas un de ceux qui s'y étaient enfermés ne fut épargné. " Bientôt, comme s'exprime Charlevoix, ce ne fut plus que massacre et pillage dans

le bourg le ministre du lieu, et un nombre de femmes et d'enfans périrent dans cette boucherie. Le commandant de la place, qui s'était retiré de l'autre côté de la rivière, avec des soldats et des Sauvages, mit bas les armes, le lendemain. Toutes les maisons du bourg furent brûlées. Enfin, on épargna une soixantaine de femmes et d'enfans, qui avaient échappé à la première furie des assaillans.

Après un si terrible exploit, on crut devoir reprendre promptement le chemin du Canada ; mais bientôt, les vivres venant à manquer, on fut contraint de se séparer. On fut attaqué dans la retraite, et l'on perdit une vingtaine d'hommes. Il n'y en avait eu que deux de tués, et un (Montigny) de blessé, à l'attaque de Skenectady.

Le second parti ne se composait que de cinquantedeux hommes. Il était commandé par le sieur Hertel, accompagné de trois fils et de deux neveux, les sieurs Gatineau et Crevier de Saint-François. Il partit des Trois-Eivières, le 28 janvier, et arriva, le 27 mars, près d'une bourgade appellée Sementels. Hertel partagea sa troupe en trois bandes : la première eut ordre d'attaquer une grande maison fortifiée ; et la seconde, de se saisir d'un fort de pieux à quatre bastions, tandis qu avec la troisième, il attaquerait un fort plus grand, où il y avait du canon. Tout cela fut exécuté avec autant d'habileté que de bravoure. Les Anglais parurent d'abord vouloir se défendre ; mais ils ne soutinrent pas le premier feu des assaillans : les plus braves furent tués, et les autres, au nombre de cinquante-quatre, se rendirent prisonniers de guerre. On mit le feu aux maisons, ainsi qu'aux étables, où il périt plus de deux mille pièces de bétail.

Sementels n'était éloigné que de quelques lieues d'une

autre grosse bourgade, d'où il pouvait sortir assez de monde pour envelopper Hertel, et lui couper la retraite. En effet, dès le soir même, deux cents hommes s'avancèrent pour l'attaquer. Il se mit en bataille, sur le bord d'une rivière où il j avait un pont dont il fit occuper la tête, et les Anglais s'étant présentés pour le passer, il les laissa avancer, sans tirer un seul coup ; puis fondant sur eux, l'épée à la main, il en tua ou blessa dix-huit, et obligea le reste à lui céder le champ de bataille, n'ayant eu, de son côté, que deux hommes de tués, et un de blessé.

Après cet exploit, M. Hertel se joignit au troisième parti, qui se composait de quelques Canadiens et de soixante Abénaquis du SauU de la Chaudière,^ et était commandé par le lieutenant de Portneuf. Il était parti de Québec, le même jour que M. Hertel avait laissé les Trois-Rivières, et il arriva, avec son renfort, vers la mi-mai, sur les bords du Kennebec, où il fut joint par d'autres Sauvages. Le 25, il s'approcha du fort de Kaskohay, bâti sur le bord de la mer, et défendu par plus de cent hommes et huit pièces de canon. Les Français s'étant annoncés par des cris de guerre, cinquante hommes de la garnison sortirent pour les repousser ; mais ils furent tous tués, à l'exception de quatre ou cinq, qui rentrèrent blessés dans la place. Sur le soir, Portneuf envoya sommer le commandant de se rendre ; mais celui-ci ayant répondu qu'il était déterminé à se défendre jusqu'à la mort, il fut résolu qu'on assiégerait le fort. Malgré le peu d'expérience des

* Ou de la rivière Chaudière, qui se décharge dans le Saint- Laurent, à un peu moins de deux .lieues au-dessus de Québec, du côté du sud. Au Sault qu'elle forme, à environ une lieue de son embouchure " ses eaux tombent de la hauteur de quatre-vingts pieds," suivant le Nouvel Abrégé de Géograyhie, et " la hauteur d'où elles tombent est d'environ 130 pieds," selon M. Bouchette.

Canadiens et des Sauvages dans cette manière d'attaque, les assiégés se trouvèrent tellement pressés, que dès le 28, ils demandèrent à parlementer. N'ayant pas voulu, ce jour-là, livrer le fort avec les vivres et les munitions qu'il contenait, ils furent contraints, le lendemain, de se rendre prisonniers de guerre.

M. de Portneuf fit enlever les canons du fort, y prit tout ce qu'il y -trouva à sa bienséance, et y fit mettre le feu. Après quoi, il fit aussi réduire en cendres toutes les maisons, à deux lieues à la ronde. Les plus marquants des prisonniers furent conduits à Québec : les autres demeurèrent entre les mains des Sauvages.

Ces expéditions, loin d'intimider, ou d'occuper uniquement chez eux, les habitans de la Nouvelle Angleterre et de la Nouvelle York, les portèrent à faire des efîbrts vigoureux pour s'en délivrer, d'un coup, en chassant les Français du Canada. Ils commencèrent par l' Acadie. A peine Kaskobay s'était rendu aux Français, que quatre vaisseaux anglais parurent à la vue de ce fort le chevalier Phipps, commandant de cette escadre, venait, avec des troupes, comme on l'apprit ensuite, pour secourir la place ; mais n'y ^yant vu ni pavillons ni signaux, il revira de bord, et se dirigea vers le Port Eoyal, où commandait M. de MannevAl, frère de Portneuf, et s'en rendit maître, après une faible résistance. Il s'empara ensuite de La Hève, de Chédabouctou, de Percé, en un mot, de presque tous les postes que les Français possédaient en Acadie ; retenant prisonniers les commandans et les ofiiciers du gouvernement qui tombaient entre ses mains, et livrant, en plusieurs endroits, les habitations aux pillage.*

* En livrant, comme il fit, les maisons de Port-Royal au pillage? et en retenant prisonniers M. de Manneval et sa garnison, Phipps violait ouvertement, suivant Charlevoix, la capitulation

Le comte de Frontenac était revenu en Amérique persuadé qu'après la conquête de la Nouvelle York, ce qu'il pouvait faire de plus avantageux pour la colonie dont il reprenait le gouvernement, c'était de regagner les Iroquois ; et il se flattait d'y réussir au moyen des chefs de cette nation qu'il avait ramenés de France, et surtout d'OuREOUHARE',* le plus apparent d'entre eux, dont il s'était acquis l'estime et l'anîitié. Il l'avait amené, avec lui à Mont-réal, et par son conseil, il "^vait renvoyé aux Cantons quatre des compagnons de sa captivité, avec GAGNiEGATONjf (qui avait été député vers M. de Denon ville,) pour les avertir du retour de de tous leurs chefs, et leur dire, de la part d'Ouréouharé, qu'ils trouveraient dans le gouverneur général beaucoup d'estime et de tendresse, comme par le passé, et que pour lui, il ne retournerait dans son pays que quand on serait venu le redemander à Ononthio.

A l'arrivée de ces députés, les Cantons s'assemblèrent, et ils envoyèrent leur réponse par le même Gagniégaton. Il arriva à Mont-réal, le 9 mars 1690 ; mais

qu'il avait accordée. Il en usa plus honnêtement, ou plus généreusement envers le brave de Montorgueil et sa petite garnison. Cet officier n'avait que quatorze hommes dans le fort de Chédabouctou. En ayant fait approcher quatre-vingts de la place, Phipps somma Montorgeuil de la lui remettre, et sur son refus, il l'attaqua avec vigueur, mais il fut repoussé de même. L'Anglais eut recours aux fusées, qui mirent le feu à un endroit couvert de paille, et bientôt l'incendie gagna partout. Alors Montorgueil crut pouvoir capituler ; " mais il le fit, dit Charlevoix, avec tant de hauteur, et témoigna une si grande résolution de faire payer bien cher aux Anglais leur faible victoire, s'ils ne lui accordaient des conditions honorables, qu'il obtint tout ce qu'il voulut." Il sortit à la tête de sa garnison, avec armes et bagages, et fut transporté à Plaisance, en Terre-Neuve.

* Il est appelle Tawerahet dans VIndian Biographj de M. Thatcher.

f Les Anglais le nomment Sadekanatie, Les deux orthographes figurées ne se ressemblent guère, et probablement ni l'une ni l'autre ne donnent le vrai nom de ce chef.

il n'y trouva ni M. de Frontenac, ni Ouréouharé, qui étaient retournés à Québec ; et M. de Callières ne put rien tirer de lui, d'abord, non plus que de ceux qui l'accompagnaient. A la fin pourtant, ils se laissèrent gagner par les bonnes manières du gouverneur de Mont-réal, et lui présentèrent six colliers. Le premier marquait le sujet de leur retardement, causé, disaient-ils, par l'arrivée de députés outaouais dans le canton de Tsonnonthouan. Gagniégaton, en expliquant ce collier, dit que c'était ainsi qu'il fallait faire les choses, quand on voulait traiter de la paix ; voulant donner à entendre que le gouverneur général aurait dû se rendre en personne à Onnontagué, ou en quelque autre endroit, dont on serait convenu, pour y parler d'accommodement.

Le second collier témoignait la joie qu'avaient eue les habitans d'Orange du retour d' Ouréouharé et des autres chefs ; ce qui marquait la bonne intelligence qui régnait entre la Nouvelle York et les cantons iroquois. Par le troisième, le canton d'Onnontagué demandait, au nom de tous les autres, le prompt retour de tous les Iroquois revenus de France, afin qu'on pût prendre, avec eux, les mesures qui convenaient à la situation des affaires. L'orateur ajouta qu'on avait réuni, dans le canton d'Onnontagué, tous les prisonniers français faits par les Iroquois, et qu'on n'en disposerait que sur le rapport et de l'avis d'Ouréouharé. Le quatrième et le cinquième parlaient de la trahison de Catarocouy, et des ravages faits chez les Tsonnonthouans, et disaient que quand le mal aurait été réparé, et que les chemins seraient libres et sûrs, Téganissoré irait traiter de la paix avec Onon- THio. Par le sixième, Gagniégaton donnait avis, qu'à la fonte des neiges, un parti d'Iroquois devait se mettre en campagne ; mais que s'il faisait des prisonniers, on aurait soin qu'ils fussent bien traités. "Usez-en de même,

continua-t-il, si vous prenez quelques-uns des nôtres. J'avais huit prisonniers de la défaite de La Chine ; j'en ai mangé quatre ; j'ai donné la vie aux autres. Vous avez été plus cruels que moi : car vous avez fusillé douze Tsonnonthouans : vous auriez bien dû en épargner au moins un ou deux : c'est par représailles que j'ai mangé quatre des vôtres."

M. de Callières envoya les députés iroquois au comte de Frontenac ; mais ce général refusa de leur donner audience, par la raison qu'ils avaient à leur tête un homme dont l'insolence l'avait choqué. Il reçut pourtant assez bien ceux de sa suite ; mais il ne voulut traiter avec eux que par l'entremise d'Ouréouharé, qui parut même toujours agir en son propre nom.

Le gouverneur général fit partir le chevalier d'Eau, capitaine réformé, avec les députés iroquois. Il jugeait à propos d'envoyer cet officier à Onnontagué, pour tâcher de gagner ce canton, en lui témoignant une confiance particulière, et pour être mieux instruit de ce qui s'y passait. Il savait qu'il pouvait compter sur Garakonthié et sur Téganissoré, amis déclarés des Français; mais les négociations entre les Outaouais et les Iroquois, dont Gagniégaton avait parlé au gouverneur de Montréal, lui paraissaient un contretems fâcheux, dans les circonstances où se trouvait la colonie ; d'autant plus que c'étaient ces circonstances mêmes qui avaient amené ces négociations, et qu'elles pouvaient être d'un dangereux exemple pour les autres alliés des Français. Le peu de fruit que M. de Denonville avait retiré de son expédition contre les Tsonnonthouans ; l'abandon du fort de Niagara les irruptions fréquentes des Iroquois dans la

* Déjà plusieurs fois le nom de Niagara a retenti aux oreilles de nos lecteurs, et nous ne leur avons encore rien dit de la merveille naturelle dont ce nom rappelle l'idée. C'est dans Lahontan

colonie ; les démarches peu honorables qu'on avait faites pour obtenir la paix de ces Sauvages ; les hauteurs qu'on en souffrait, depuis longtems, et l'inaction où Ton demeurait, malgré leurs nouvelles hostilités, avaient enfin fait faire aux Outaouais des démarches directes pour se reconcilier avec une nation dont ils avaient peu à espérer, il est vrai, mais beaucoup à craindre. Us avaient renvoyé aux Tsonnonthouans tous les prisonniers qu'ils avaient faits sur eux, et étaient convenus d'un rendez- vous pour le mois de juin suivant.

M. de Frontenac, qui avait été informé des démarches des Outaouais, avant même l'arrivée de Gagniégaton à Mont-réal, par une lettre du P. Carheil, prépara un grand convoi pour Michillimakinac, sous la conduite du sieur de Louvigny, capitaine réformé, qui devait remplacer La Durantaye, dans le commandement. Il était accompagné de Nicholas Perrot, chargé des présens du gouverneur pour les Sauvages septentrionaux ; de cent quarante -trois Français, et de quelques Sauvages domiciliés. Un détachement de trente hommes, commandé par MM. d'Hosta, capitaine, et de la Gemerate, lieutenant, eut ordre d'escorter ce convoi, l'espace de trente lieues.

que nous trouvons la première description un peu détaillée et curieuse du "grand Sault de Niagara. Cette effroyable cataracte, dit cet écrivain, a sept à huit cents (environ centcinquante) pieds de hauteur, et demi-lieue (beaucoup moins) de de nappe ou de largeur. On voit une île, vers le milieu, qui penche vers le précipice, comme si elle était prête d'y tomber. Tous les animaux qui traversent un demi-quart de lieue au-dessus de cette île infortunée, y sont entraînés par la force des courans. Les bêtes et les poissons qui se tuent, en tombant de si haut, servent de nourriture à cinquante Iroquois, qui se tiennent à deux lieues de là, pour les retirer de l'eau avec leurs canots. Ce qui est remarquable, c'est qu'entre l'eau qui forme la cascade, par un talus effroyable, et le pied du rocher d'où elle se précipite, il y a un chemin où trois hommes peuvent aisément traverser, d'un côte à l'autre, sans recevoir que quelques gouttes d'eau."

Ils partirent de Mont-réal, le 22 mai. Arrivé an lieu nommé les Chats, sur la Grande-Rivière, ils découvrirent deux canots iroquois; MM. de Louvigny et d'Hosta, jugeant qu'ils n'étaient pas seuls, envoyèrent trente hommes par eau, et soixante par terre, pour envelopper l'ennemi de toutes parts. Les premiers tombèrent dans une ambuscade, et essuyèrent d'abord un feu meurtrier, les Iroquois, qu'ils ne voyaient point, les clioisissant, et tirant sur eux à toups sûrs. Aussi ne resta-t-il, après la première décharge, dans le canot de La Gemeraye, qui avait voulu aborder le premier, que deux hommes, qui ne fussent pas blessés.

Louvigny se désespérait de voir ainsi massacrer ses gens, sans pouvoir les secourir ; car Perrot à qui il avait ordre d'obéir pendant la route, ne voulait point lui permettre d'avancer, de peur de risquer les présens dont il était porteur, et avec eux, le succès de la négociation dont il était chargé. A la fin, pourtant, il se laissa gagner aux instances de cet officier et de M. d'Hosta. Aussitôt, l'un et l'autre se mirent à la tête d'une soixantaine d'hommes, et coururent sur l'ennemi : la charge fut si brusque et faite si à propos, qu'il y eut une trentaine d'Iroquois de tués, plusieurs de blessés, et quelques uns de pris. Un des prisonniers fut envoyé au comte de Frontenac, qui le remit à Ouréouharé ; un autre fut mené à Michillimakinac, et livré aux Outaouais, qui le brûlèrent, pour faire voir au nouveau commandant qu'ils ne songeaient plus à s'accommoder avec les Iroquois, Ils allaient faire partir leurs députés pour mettre la dernière main à un traité irrévocable avec cette nation ; mais ils changèrent de résolution, lorsqu'ils virent arriver les Français victorieux de tous leurs ennemis, (car on ne manqua pas de leur parler d'abord des expéditions dans la Nouvelle York, et la Nouvelle Angleterre),,

chargés de marchandises, et en assez grand nombre pour les assurer eux-mêmes contre tout ce que pourraient entreprendre les Iroquois, et qu'ils eurent reçu les présens dont Perrot était porteur, et qu'il sut admirablement bien leur faire valoir.

Ce changement avait lieu fort à propos pour l'avantage de la colonie ; car toute espérance de paix avec les Iroquois s'était évanouie. Ces barbares avaient arrêté le chevalier d'Eau et tous les Français de sa suite. Ils avaient fait plus : il avaient brûlé deux de ses gens, et l'avaient envoyé lui-même à New- York, pour convaincre les Anglais qu'ils étaient bien éloignés de vouloir se reconcilier avec les Français. Dès que M. de Frontenac fut instruit de ces faits, il prit ses précautions pour n'être point surpris : afin de mettre en sûreté les quartiers les plus exposés aux incursions des Iroquois, il fit deux détachemens de ses meilleures troupes: le premier, destiné à protéger la côte du sud, depuis l'île de Montréal jusqu'à la rivière de Sorel, fut mis sous les ordres du chevalier de Clermont. Le second, qui devait mettre en sûreté le reste du pays, jusqu'à la capitale, eut pour commandant le chevalier de Lamotte. Ces précautions n'empêchèrent pas les Iroquois de se montrer en différents endroits du gouvernement de Mont-réal, et d'y tuer, ou d'y enlever un grand nombre d'hommes, dé femmes et d'enfans. Un de leurs partis, qui avait enlevé une quinzaine de personnes, femmes et enfans,/ près de la, rivière de Békancour^ fut poursuivi; mais tout ce qu'on y gagna fut que ces barbares, pour fuir plus aisément, massacrèrent leurs prisonniers. Quelques jours après, un autre parti d'Iroquois descendit dans l'île de Mont-real, par la rivière des Prairies. Un lieutenant réformé, nommé Colombet, rassembla vingtcinq hommes, et alla à la rencontre de l'ennemi. Les

Iroquois, qui étaient fort supérieurs en nombre, chargèrent les Français avec résolution ; M. Colombet resta sur la place, avec quelques uns de ses gens ; mais les barbares perdirent vingt-cinq des leurs.

Vers la fin d'août, on vit arriver à Mont-réal, un convoi de cent-dix canots, conduits par plus de trois cents Sauvages des tribus du Nord, et portant pour cent mille écus de pelleteries. La joie qu'on en ressentit fut bientôt troublée par les nouvelles alarmantes que Ton reçut. Un Sauvage du Sault Saint-Louis, qui avait été envoyé à la découverte, du côté d'Orange, rapporta qu'il avait apperçu, sur les bords du lac Saint- Sacrement y une armée entière occupée à faire des canots. Quelques jours après, le chevalier de Clermont, qui avait eu ordre de remonter la rivière de Richelieu, pour observer les ennemis, informa qu'il en avait vu un grand nombre sur le lac Champlain, et qu'il en avait même été poursuivi jusqu'à Chambly. Les signaux furent aussitôt donnés pour assembler les milices. Le 31, M. de Frontenac passa, de grand matin, à la Prairie de la Madeleine, où il avait assigné le rendez-vous général; et les Sauvages septentrionaux, qu'il y avait invités, s'y rendirent tous, le soir. Le lendemain, le général fit la revue de ses forces, qui étaient de 1200 hommes. Le jour suivant, les éclaireurs rapportèrent qu'ils n'avaient rien vu : sur quoi, les milices furent licenciées jusqu'à nouvel ordre. Deux jours après, un parti d'L'oquois tomba sur un quartier nommé la Souche, éloigné seulement d'un quart de lieue de celui où la petite armée de M. de Frontenac avait campé. Le même jour, c'est-à-. dire, le 4 septembre, le gouverneur général congédia ses alliés sauvages, après leur avoir renouvellé les recommandations et les promesses qu'il leur avait faites, dès leur arrivée, au sujet des Iroquois. Peu de jours

après leur départ, les Iroquois reparurent en plusieurs endroits. Le chevalier de Lamotte et M. Murât, lieutenant, furent attaqués par un parti plus nombreux que celui qu'ils commandaient: ils le repoussèrent néanmoins ; mais les Sauvages étant revenus à la charge, dans le temps que ces officiers les croyaient en fuite, le premier fut tué sur la place, et le second enlevé, et probablement massacré ensuite ; car on ne put jamais apprendre ce qu'il était devenu. A peu près dans le même temps, M. Desmarais qui commandait à Chà" teauguay, périt, dans une ambuscade, tout près de son fort, avec deux de ses gens.

Le 10 Octobre, M. de Frontenac, étant encore à Mont-réal, reçut de M. Provot, major de place, qui commandait à Québec, en son absence, deux lettres, par la première desquelles, datée du 5, cet officier l'informait qu'il avait eu avis que trente vaisseaux, qu'on croyait destinés à faire le siège de Québec, étaient partis de Boston ; et par la seconde, datée du 7, qu'une escadre anglaise d'environ trente voiles, avait été apperçue, à la hauteur de Tadoussac. Le comte s'embarqua, sur l'heure, avec M. de Champigny, dans un petit bâtiment, où ils pensèrent périr. Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, une troisième lettre de M. Provot lui mandait, qu'à l'heure où il écrivait, la flotte anglaise pouvait bien être à l'Ile aux Coudres, c'est-à-dire à quinze lieues seulement de la capitale. Il envoya aussitôt M. de Ramsay, gouverneur des Trois- Rivières, au chevalier de CallièreSj pour lui ordonner de descendre à Québec, avec toutes ses troupes, à la réserve de quelques compagnies, qui devaient être laissées pour garder Mont-réal, et de se faire suivre de tous les habitans qu'il pourrait rassembler dans sa route. Il marcha ensuite, sans s'arrêter, jusqu'à Québec, où il s2

arriva, le 14, à 10 heures du soir, et où il apprit que la flotte ennemie était au pied de la traverse de l'île d'Orléans.

Il fut très satisfait de l'état où M. Provot avait mis la place. Cet officier y avait fait entrer un grand nombre des habitans des environs, et quoiqu'il n'eût eu que cinq jours pour faire travailler aux fortifications, il n'y avait aucun endroit faible dans la ville, auquel il n'eût pourvu, de manière à ne pas craindre un coup de main. Le gouverneur y fit ajouter quelques retranchemens, et confirma l'ordre que le major avait donné aux compagnies de milices de Beauport^ de la côte de Beaupré, de l'île d'Orléans et de Lauzon, qui couvraient Québec, du côté de la rade, de ne point quitter leur position, qu'elles n'eussent vu l'ennemi faire sa descente, et attaquer le corps de la place.

M. DE LoNGUEiL, fils ainé de M. Lemoyne, était parti, avec une troupe de Sauvages, pour examiner Icv^ mouvemens de la flotte anglaise. Toutes les côtes avancées du bas du fleuve étaient garnies d'habitans, qui obligeaient les chaloupes envoyées par l'ennemi à. regagner le large.

Le 15, le chevalier de Vaudreuil partit, de grand matin, avec cent hommes, pour aller en reconnaissance, et charger les ennemis, s'ils entreprenaient de faire une descente ; avec ordre de ne les point perdre de vue, et de donner avis de tous les mouvemens qu'ils feraient.

M. de Frontenac fit commencer, le même jour, une batterie de huit pièces de canon, sur la hauteur qui était à côté du fort, et elle fat achevée, le lendemain. Les fortifications commençaient au Palais, sur le bord de la petite rivière, remontaient vers la haute ville, qu elles environnaient, et allaient finir vers le Cap aux Diamans,

On avait aussi formé une palissade, depuis le Palais jusqu'au Sault-au- Matelot Une seconde palissade, qu'on avait tirée au-dessus de la première, aboutissait au même endroit. Les issues de la ville où il n'y avait pas de portes étaient barricadées avec de grosses poutres et des barriques pleines de terre, en guise de gabions, et les dessus étaient garnis de pierriers. Le cliemin tournant de la basse ville à la haute était coupé par trois différents retranchemens de barriques et de sacs pleins de terre, avec des chevaux-de-frise.

Le 16, à trois heures du matin, M. de Vaudreuil vint rapporter qu'il avait laissé la flotte anglaise à trois lieues de Québec, en un endroit appellé Y Arbre Sec, En effet, dès qu'il fit jour, on l'apperçut des hauteurs. Elle était composée de trente vaisseaux de différente grandeur, et le bruit se répandit qu'elle portait 3000 hommes de débarquement. A mesure qu'elle avançait, les plus petits bâtimens se rangeaient le long de la côte de Beauport : les autres tenaient le large. Tous jettèrent les ancres vers 10 heures ; et aussitôt, une chaloupe portant un pavillon blanc se détacha de la flotte, et s'avança vers la ville. Ne doutant point qu'elle ne portât un trompette, M. de Frontenac envoya à sa rencontre un officier, qui la joignit à moitié chemin, fit bander la tête au trompette, et le conduisit au Château. Lorsqu'il fut en la présence du gouverneur, il lui remit une sommation de la part de William Phipps, commandant de la flotte et de l'armée. Ce que cette sommation contenait de plus raisonnable était que " les ravages et les cruautés exercés par les Français et les Sauvages contre les peuples soumis à leurs majestés britanniques (Guillaume et Marie), avaient obligé leurs dites majestés d'armer pour s'emparer du Canada, afin de pourvoir à la sûreté des provinces de leur obéissance." Le reste

était couché dans un stile si arrogant, et contenait des choses qui paraissaient si hors de propos, que M. de Frontenac, et ceux qui étaient auprès de lui eurent peine à se contenir, en l'écoutant. Quand la lecture fut achevée, le trompette tira de sa poche une montre, la présenta au gouverneur, et lui dit qu'il était 10 heures, et qu'il ne pouvait attendre que jusqu'à 11. " Alors, dit Charlevoix, il y eut un cri général d'indignation, et M. de Yaîrennes s'écria qu'il fallait traiter cet insolent comme l'envoyé d'un corsaire, d'autant plus que Phipps était armé contre son souverain légitime,* et s'était comporté, au Port Royal, en vrai pirate, ayant violé la capitulation, et retenu prisonnier M. de Manneval, contre sa parole et le droit des gens."

M. de Frontenac répondit, à l'instant, sur le ton que Fhipps avait pris, et en récriminant. Le trompettte ayant demandé cette réponse par écrit, le gouverneur lui dit qu'il allait répondre à son maître par la bouche de son canon.

Le trompette fut reconduit, les yeux bandés^ jusqu'à l'endroit où on l'avait été prendre ; et à peine fut-il arrivé aux vaisseaux, qu'on se mit à tirer d'une des batteries de la basse ville. Le premier coup de canon abattit le pavillon de l'amiral, et la marée l'ayant fait dériver, quelques Canadiens allèrent le prendre, à la nage, et l'emportèrent, à la vue de toute la flotte, malgré le feu qu'elle faisait sur eux.

Le 18, à midi, on apperçut presque toutes les chaloupes, chargées de soldats, tourner du côté de la rivière Saint- Charles. Elles débarquèrent 1500 hommes. M. de Frontenac détacha environ trois cents miliciens, pour les harceler. Un terrain marécageux, embarrassé de

* Louis XIV n'avait pas encore reconnu Guillaume et Marie comme roi et reine d'Angleterre.

brossailles et entrecoupé de rochers, empêchaient les Anglais de profiter de la supériorité de leur nombre. Les Canadiens voltigeaient de rocher en rocher, autour des Anglais, qui n'osaient se séparer. Cette manière de combattre déconcerta les assaillans, qui, à la fin, se retirèrent en désordre, après avoir eu environ cent cinquante hommes tués ou blessés. Les Français n'eurent que deux hommes de tués, mais l'un d'eux était le chevalier de Clermont, officier de mérite, et une douzaine de blessés, parmi lesquels était M. Juche- RE AU, seigneur de Beauport, qui, quoiqu'âgé de plus de soixante ans, avait combattu bravement, à la tête de ses censitaires.

Le soir du même jour, les quatre plus gros vaisseaux vinrent mouiller devant la ville. Ils firent un grand feu, et on leur répondit de même. Sainte-Hélène pointa tous les canons, et aucun de ses coups ne porta à faux. Vers huit heures, le feu cessa, de part et d'autre. Le lendemain, la ville recommença, la première. Au bout de quelque temps, le contre-amiral s'éloigna, et l'amiral le suivit, bientôt après, avec précipitation. Il y avait plus de vingt boulets dans le corps du bâtiment : il était percé à eau, en plusieurs endroits ; toutes ces manœuvres étaient coupées, et un grand nombre de ses matelots avaient été tués ou blessés. Les deux autres vaisseaux tinrent encore quelque temps ; mais dans l'après-midi, ils allèrent se mettre à l'abri du canon du fort, dans VAnse des Mères» Ils y furent accueillis par un grand feu de mousqueterie, qui leur tua beaucoup de monde, et les obligea à s'éloigner encore davantage.

Le 20, de grand matin, les troupes qui étaient débarquées à Beauport battirent la générale, et se rangèrent en bataille. Elles s'ébranlèrent ensuite, et côtoyèrent, pendant quelque temps, la petite rivière, en bon ordre ;

mais MM. de Longaeil et de Sainte-Hélène, à la tête de deux cents volontaires, leur coupèrent chemin ; et escarmouchant, de la même manière qu'on avait fait le 18, ils firent sur les troupes anglaises des décharges si continuelles et si opportunes, qu'ils les contraignirent de gagner un petit bois, d'où elles firent un très grand feu. Les Canadiens les y laissèrent, et firent leur retraite en bon ordre. Ils eurent, dans ce second combat, deux hommes de tués, et quatre de blessés. Du nombre des derniers furent les deux commandans : Longueil ne fut blessé que légèrement ; mais Sainte-Hélène reçut une blessure grave, dont il mourut, au bout de quelques jours C'était, suivant Charlevoix, " un des plus aimables chevaliers èt un des plus braves hommes" qu'ait jamais eus le Canada.

Pendant cette action, M. de Frontenac s'était avancé, à la tête de trois bataillons de ses troupes, le long de la petite rivière, résolu de la passer, si les volontaires se trouvaient trop pressés.

La nuit suivante, les Anglais s'avancèrent, avec plusieurs pièces d'artillerie, résolus de battre la ville en brèche ; mais on ne les laissa pas aller bien loin ; plusieurs détachemens de troupes et de milices allèrent à leur rencontre, et les arrêtèrent, ou les firent tomber dans des ambuscades. Le lieutenant de Yillieu se distingua particulièrement dans ces manœuvres. La partie était néanmoins trop inégale: lôs Français se retirèrent, à la fin, mais toujours en combattant et en se réunissant, jusqu'à ce qu'ils se trouvassent à portée d'être soutenus par les batteries de la ville. Le feu dura jusqu'à la nuit: alors les Anglais se retirèrent, à leur tour, d'abord en bon ordre, et ensuite, comme en fuyant, jusqu'à leur camp. Il se rembarquèrent, dans la nuit du 21 au 22, abandonnant plusieurs canons et une

quantité de poudre et de boulets. Us avaient perdu près de six cents hommes, et leurs munitions et leurs vivres étaient entièrement épuisés.

Le 23, au soir, la flotte leva les ancres, et se laissa dériver à la marée.* Elle mouilla, le 24, à l'Arbre Sec, et continua sa route, le lendemain. Une dixaine de vaisseaux périrent, ou furent abandonnés dans le fleuve. L'amiral Phipps s'était laissé persuader qu'il trouverait Québec dégarni de troupes et sans défense, et il avait compté sur une diversion du côté de Mont-réal, qui n'eut pas lieu, parce que la petite-vérole ayant éclaté parmi les troupes anglaises qui devaient s'avancer de ce côté là, les Sauvages qui avaient promis de se joindre à elles, ne voulurent plus en entendre parler.

Un nombre de vaisseaux de France, qui s'étaient mis en sûreté dans le Saguenay, pendant que la flotte anglaise était dans le fleuve, mouillèrent devant Québec le 12 novembre.

Le siège de Québec, en 1690, est un des évènemens mémorables de l'histoire du Canada. Louis XIY accorda des lettres de noblesse à ceux qui s'y étaient le plus distingués, et nommément, aux sieurs Hertel et Juchereau ;! et il voulut qu'une médaille en perpétuât le souvenir: d'un côté, .on voit la tête de ce roi; de l'autre la France victorieuse est assise sur des trophées, au pied de deux arbres du pays, sur des rochers d'où s'échappent des torrens. Un castor va se réfugier sous

* Quelques prisonniers, qu'elle avait Wts, en remontant le fleuve, furent échangés, à la suggestion et par l'entremise d'une demoiselle du nom de La Lande.

f Le comte de Frontenac permit au sieiir Carre' et à ses miliciens, d'emporter chez eux deux des canons abandonnes par les Anglais, pour être un monument durable de leur belle conduite. " On convenait, dit Charlevoix, que les officiers les plus expérimentés n'avaient pu mieux manœuvrer que n'avait fait cet habitant."

un bouclier, et le dieu sauvage du fleuve, qui épanche son urne aux pieds de la déesse, la contemple avec admiration. Pour devise, Kebeka liberata, M. D. C. X. C. ; pour exergue : Francia in novo orbe

Page 1