‹ Histoire du Canada, sous la domination françaiseChapitre 3 sur 10 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Contenant ce qui s'est passé depuis le premier Voyage de Quartier^ en 1 A, jusqu^ à V établissement du Gouvernement Civil^ en 1663,

C'est peut-être au zèle national, appellé depuis patriotisme, de Philippe Chabot de Brion, Amiral de France, qu'il faut attribuer principalement la découverte de la grande Rivière du Canada, et de l'intérieur de ce pays. Ce seigneur engagea François I à reprendre le dessein d'établir une colonie française dans le Nouveau-Monde. Il lui présenta un Capitaine Malouin, nommé Jacques Quartier, dont il connaissait le mérite, et que ce prince agréa. Le vice-amiral, Charles de Mouy de la Meilleraye, prit l'affaire à cœur, et bientôt Quartier eut à sa disposition deux vaisseaux du port d'environ 60 tonneaux,* et cent vingthommes d'équipage. Il partit du port de Saint-Malo, en Bretagne, le 20 avril 1534, vieux style, ou, comme

* Vu les progrès faits dans l'art de la construction des vaisseaux, comme dans la plupart des autres arts mécaniques, on doit croire qu'un vaisseau de 60 tonneaux, à cette époque reculée, était beaucoup plus pesant et plus grand que ne le serait présentement un vaisseau de la même capacité.

nous compterions présentement, le 30 de ce mois,* et - eut des vents si favorables, qu'il aborda le 10 (20) mai, au cap de Bonne-Vue, ou Bonavista, sur la côte orientale de Terre-Neuve, par les 48"^. 30m. de latitude septentrionale. Ayant trouvé la terre encore couverte de neige, et le rivage bordé de glace, il ne put, ou n'osa s'y arrêter. Il descendit au sud, l'espace de cinq à six lieues, et entra dans un port qu'il nomma Sainte- Catherine, et où il s'arrêta pendant dix jours, pour attendre un tempS' plus favorable. Cinglant de là au nord, il découvrit, ou reconnut un grand nombre d'îles, et, entre autres, celle qu'il appelle Ile aux Oiseaux, La glace dont cette île était entourrée étant rompue et divisée en pièces, il y envoya ses chaloupes, pour y prendre des oiseaux, dont il y a, dit-il, si grand nombre, que c'est chose incroyable à qui ne le voit ; car cette île, qui peut avoir une lieue de circuit, en est si pleine, qu'il semble qu'ils y ont été apportés et comme semés ; et néanmoins, il y en a cent fois plus à l'entour et en l'air."! Il reconnut toute la côte orientale de Terre-Neuve, traversa le détroit de Belle-Isle, qu'il appelle Golfe des Châteaux, et voguant au sud-ouest, il reconnut des caps, des îles en grand nombre, et des hâvres, sur la côte du Labrador, dont il dit que " si la terre correspondait à la bonté des ports, ce serait un grand bien, mais qu'on ne la doit point appeller terre, mais plutôt cailloux et rochers sauvages, et lieux propres aux bêtes farouches." Il n'y vit " autre chose (en fait de végétation), que mousse et petites épines et

*Les voyages de Quartier au Canada ayant eu lieu ayant la réformation du Calendrier Julien, faite sous Grégoire XIII, en 1582, ses dates se trouvent de dix jours en arrière de notre présente manière de compter.

fNous mettons et mettrons entre guillemets " les paroles des auteurs cités mot pour mot, ou avec de très légers changemens quant au style et à l'orthographe ; et cela, pour n'être pa» obligé de repéter trop souvent les mêmes noms.

buissons, ça et là, sécliés et demi-morts." Il y rencontra des hommes de belle taille, qui portaient leurs cheveux liés au sommet de la tête, comme une poignée de foin," et ornés de plumes d'oiseaux. Ils étaient vêtus de peaux d'animaux, tant les hommes que les femmes, avec cette différence, que les premiers n'étaient couverts qu'en partie, mais que les femmes étaient percluses et renfermées en leurs habits, et ceintes par le milieu du corps." Les hommes avaient le visage peint de certaines couleurs rouges. Quartier apprit, à son retour, que ces gens n'étaient pas des naturels du lieu, mais qu'ils y venaient, en été, de contrées plus tempérées, pour faire la pêche du loupmarin.

Du Labrador, notre navigateur revînt à la côte occidentale de Terre-Neuve, où il reconnut divers ports et caps ; puis ^e dirigeant vers le sud-ouest, il découvrit ou reconnut les îles qui furent nommées ensuite de la Magdeleine, et parvint à l'embouchure de la rivière appelléeplus tSLYdMiramicM; et puis, remontant au nord? il entra dans une grande baie, où il souffrit beaucoup du chaud ; ce qui la lui fit nommer Golfe ou Baie de la Chaleur, Il reconnut les côtes depuis cette baie jusque près de celle que des écrivains moins anciens ont nomméebaiede Gaspé, et rencontra, en plusieurs endroits,des Sauvages, avec lesquels il troqua des effets de peu de valeur pour des peaux d'animaux. Il les dépeint comme les hommes les plus pauvres qu'il y eût au monde, allant presque nus, et ne possédant rien que leurs canots et leurs filets. Ces hommes étaient chasseurs, puisque le peu de vêteraens qu'ils portaient étaient faits de peaux de bêtes sauvages ; mais leur principale occupation, comme leur principale ressource, était la pêche. Ils cultivaient le maïs et quelques légumes.

Leur pays, d'après la description qu'en donne Quartier, était couvert de forêts offrant une variété d'arbres de haute futaie, d'arbustes fruitiers, et de vignes; ou de prairies parsemées de fleurs et d'herbes odoriférantes.

Quartier employa les mois de juin et de juillet à faire ces courses et ces reconnaissances. Le 1er (10) août, étant entre la baie des Chaleurs et celle de Gaspéj il fit planter une croix de trente pieds de hauteur, au milieu de laquelle il fit mettre un écusson en relief avec trois fleurs de lys, et au-dessus, ces mots en grosses lettres entaillées dans le bois : Vive le Roi de Fkance. Quartier et ses gens s'agenouillèrent devant cette croix, et V adorèrent, comme il s'exprime, au grand ébahissèment, sinon au grand scandale du peuple du pays, dont le chef fit une longue harangue, en regardant cette croix, et en montrant toute la terre des environs, comme s'il eût voulu dire qu'elle était toute à lui, et qu'on n'y devait rien faire sans sa permission.

Quartier fit plus, ou pis, que de prendre possession d'un pays qui ne lui appartenait pas ; car ayant attiré le chef en question et ses trois fils dans une de ses chaloupes, en feignant de leur vouloir faire des présens, quelques uns de ses gens saisirent, par son ordre, deux des derniers, et les entraînèrent dans les vaisseaux. Il les fit aussitôt habiller élégamment, et donna à entendre à leur père, qull ne les emmenait que pour les bien traiter et les ramener prochainement.

Continuant à cingler vers le nord, il entra dans la baie de Gaspé, traversa le golfe de Saint-Laurent, et se trouva le 15 (25) août, au port de Blanc- Sahlon, sur la côte méridionale de Labrador. De ce port, il fit voile directement pour la France, et arriva à Saint-Malo, le 5 (15) de septembre.

Sur le rapport que Quartier fit de son voyage, la cour

jngea qu'il convenait de continuer les découvertes commencées, et d'obtenir des renseignemens plus amples sur des contrées où il pourrait être avantageux à la France de former des établissemens. Le vice-amiral de la Meilleraye, qui, plus qu'aucun autre peut-être, continuait à s'intéresser au succès de ce dessein, obtint pour Quartier une commission plus ample que la précédente, et un armement plus considérable. Ce dernier mit à la voile, du même port de Saint-Malo, le 19 (29) mai 1535, avec trois vaisseaux, dont le plus grand, nommé la Grande- Hermine, était du port de cent à cent vingt tonneaux ; le second, la Petite- Hermine, du port d'environ soixante tonneaux, et le troisième, VEmérillon^ qu'il appelle gallion, de quarante tonneaux. Il était accompagné de plusieurs gentilshommes, MM. Claude DE PoNTBRiANT, Charles de la Pommeraye, Jean GouYON, Jean Poulet, entre autres, qui voulurent le suivre en qualité de volontaires.* La traversée ne fut pas, à beaucoup près, aussi courte que la précédente bientôt, le vent devint contraire, et il s'éleva de violentes tempêtes : les vaisseaux, séparés les uns des autres, ne se rejoignirent que le 26 juillet, f au port de Blanc - Sablon, où ils avaient rendez-vous. Quartier s'avança plus loin vers l'ouest qu'il n'avait fait dans le précédent voyage, et reconnut encore un nombre d'îles, de caps et de ports, jusqu'à ce que, se trouvant vis-à-vis de la pointe sud-est d'Anticosti, les deux Sauvages qu'il

* On nous permettra de nommer aussi les Capitaines et Maîtres des premiers vaisseaux européens qui soient entrés et aient pénétré dans le fleuve Saint-Laurent : c'étaient, pour la Grande- Hermine, Jacques Quartier lui-même et Thomas Fkosmont ; pour la Petite- Hermine, Marc Jalobert et Guillaume Le Marie', et pour l'Emérillon, Guillaume Le Breton et J acques Maingart.

f Toutes les fois que nous ne mettrons pas la date du nouveau style entre parenthèses, il y faudra suppléer en mettant dix jour/5 plus tard la date donnée. Ici ce devrait être le 5 août.

ramenait de France, et qu'il nomme, plus tard, Taigu- RAGNY et DoMAGAYA, lui dirent que c'était une île, et qu'il y avait passage au sud, entre cette île et la presqu'île nommée alors Hongnedo (ou Ognedoc\ pour " aller à Canadal" Il la nomma Ile de V Assomption, Après avoir reconnu les terres, au sud d'abord, et ensuite au nord, il revint au sud, et continua à naviguer, en remontant le fleuve, ses deux Sauvages lui donnant des renseignemens exacts sur les lieux qu'il avait à reconnaître ; particulièrement sur le Saguenay et sur le grand fleuve Hochelaga, eomme ils l'appellaient^ qu'ils lui dirent aller en rétrécissant, jusqu'à Canada, c'est-à-dire apparemment, jusqu'à la -ville, au grand village, ou au village par excellence.

Après avoir été retenu pendant plusieurs jours aux Sept'Isles, par des brumes et des vents contraires, et s'être arrêté au Bic^ qu'il appelle Havre des lleaux Saint-Jean^ il parvint à l'embouchure du Saguenay^ dans lequel il entra, et qu'il décrit comme "une rivière fort, profonde et courante, entre hautes montagnes de pierre nue, sur lesquelles cependant une grande quantité d'arbres de plusieurs sortes croissent comme sur bonne terre." Il y rencontra des Sauvages du Canada, qui y faisaient la pêche du loup-marin et autres poissons, et qui parurent d'abord fort eflrayés, mais que Taiguragny et Domagaya parvinrent à rassurer.

Ayant remonté le fleuve l'espace de quinze lieues. Quartier mouilla auprès d'une île qu'il nomma lie aux Coudres^ à cause du grand nombre de coudriers qu'il y trouva. Huit lieues plus haut que l'Ile, aux Coudres, il en trouva une beaucoup plus grande et plus belle, à laquelle il donne de dix à douze lieues de longueur, quoiqu'elle n'en ait qu'environ sept, et que la grande quantité de vignes sauvages qu'il y remarqua, lui fit

nommer lie de Bacchus. Ayant jetté l'ancre entre l'île de Bacchus, ou d'Orléans^ et la grande terre du Nord, il y fit connaissance avec les gens du pays, alors occupés en grand nombre à la pêche de l'anguille et autres poissons. Taiguragny et Domagaya, qui parlaient la même langue qu'eux, bien qu'ils eussent été enlevés près de la baie de Gaspé, leur ayant raconté le bon traitement qu'ils avaient éprouvé, dans le voyage et en France, ils oiFrirent à Quartier et à ses gens, du poisson, du maïs et des melons en abondande. Les hommes et les femmes ne cessaient d'aborder les navires dans leurs canots, pour se réjouir du retour de leurs deux compatriotes. Quartier les festoya aussi, et leur fît quelques petits présens.

Le lendemain, V Agohanna, c'est-à-dire le seigneur ou le grand chef de Canada, nommé Donnacona, arriva, accompagné de douze grands canots chargés de gens. Il en fît rester dix en arrière, et s'avança avec les deux autres, montés de seize hommes, vis-à-vis du plus petit des vaisseaux de Quartier, et commença une harangue de compliment et de bienvenue, en démenant son corps et ses membres d'une merveilleuse sorte," en signe de joie et pour témoignage d'amitié. Il conversa ensuite familièrement avec Taiguragny et Domagaya: ce qu'ils lui racontèrent alors lui plut tellement, qu'il pria le capitaine français de lui donner ses bras à baiser, pour le remercier et lui témoigner -sa reconnaissance. Quartier descendit dans le canot de Donnacona, et y fit apporter du pain et du vin, pour le traiter lui et sa suite ; après quoi, on se sépara, le chef emmenant avec lui les deux Sauvages revenus de France.

Quartier désirant trouver un lieu propre à mettre ses navires en sûreté, côtoya en chaloupes l'île d'Orléans ;

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" au bout de laquelle il trouva un affourc d'eau fort beau et plaisant, (bel et délectable, comme il dit ailleurs), où il y a une petite rivière venant du nord, et hâvre de barre marinant de deux à trois brasses, et un détroit du fleuve fort courant et profond, qui n'a de large qu'environ un tiers de lieue, et par le travers duquel il y a une terre double de bonne hauteur toute labourée (ou cultivée)."

Ayant jugé l'endroit convenable pour y mettre leurs vaisseaux, les Français se rembarquèrent dans leurs chaloupes pour retourner à l'île d'Orléans. Comme ils sortaient de la rivière " venant du nord," ils trouvèrent au-devant d'eux un des chefs de la bourgade de Stadaconé, située sur la hauteur, au sud ou sud-ouest de cette rivière, que Quartier nomma Sainte - Croix, et qui est la même qui a été appellée depuis rivière de Saint- Charles, Ce chef, qui était accompagné d'un grand nombre d'hommes et de femmes, ^t une harangue, en témoignage dejoieet " d'assurance ;'' après quoi, tous se mirent à chanter et danser, " étant dans l'eau jusqu'aux genoux." Quartier leur donna des bagatelles, dont néanmoins ils furent si satisfaits, qu'éloignés d'eux de près d'une lieue, les Français les entendaient encore chanter et pousser des cris de joie.

Le 14 (24) de septembre,* Quartier vint placer ses navires à l'entrée de la rivière de Saint- Charles. Ce même jour, Donnacona et tous ceux qui avaient fait la pêche à l'île d'Orléans, s'en revenaient à Stadaconé, leur demeure, dans vingt-cinq canots. Ils s'approchèrent des Français, en donnant de grandes marques de

* C'est ce même jour que le nom de Sainte- Croix fut donné à la rivière " venant du nord" et à l'endroit. Dans ces temps-là, le calendrier servait ordinairement de nomenclateur aux navigateurs qui faisaient des voyages de découverte.

joie et d'amitié, à Texception de Domagaya et de Taiguraguv, qui ne voulurent point monter dans les navires, bien qu'ils fussent invités à le faire, mais qui pourtant promirent alors à Quartier de l'accompagner à Hochelaga.

Le lendemain, Quartier voyant Donnacona et nombre de ses gens se tenant sur une pointe de terre, au bord du fleuve, et paraissant ne pas oser s'approcher des vaisseaux, alla les trouver, accompagné d'une partie des siens. Dès l'abord, il s'apperçut que les deux hommes qu'il avait ramenés de France avaient commencé à inspirer de la méfiance à leurs compatriotes : l'un d'eux (Taiguragny) lui dit que l'Agohanna était marri de voir que les Français portaient tant de " bâtons de guerre," tandis qu'eux n'en portaient point. Néanmoins, après quelque apparence de refroidissement, la confiance et la bienveillance entre le chef et le capitaine semblèrent parfaitement rétablies.

Le 16 (26), Quartier mit ses deux plus grands vaisseaux dans le hâvre, où il y a, dit-il, " de pleine mer trois brasses, et de basse eau demi-brasse, et laissa le plus petit dans la rade, pour aller à Hochelaga. Il aurait voulu se faire accompagner des deux Canadois"^ qui entendaient un peu le Français, pour lui servir d'interprètes ; mais dans une seconde visite que lui fit Donnacona, accompagné de plus de cinq cents personnes, hommes, femmes et enfans, Taiguragny lui dit que l'Agohanna était fâché qu'il allât à Hochelaga, et qu'il ne lui permettrait pas (à lui qui parlait) de l'y accompagner, comme il avait promis de le faire, "parce que la rivière ne valait rien." En effet, les Sauvages em-

* Ainsi nommerons-nous occasioneUement, pour plus de brièveté, les peuples qui, à cette époque, habitaient le Canada. Le mot Canadiens, employé par Quartier, sentirait l'équivoque.

ployèrent, nous ne saurions dire pour quelles raisons, prières, présens, promesses et menaces indirectes, pour empêcher Quartier de faire ce voyage. Le 18, veille du départ, Taiguragny lui répéta qu'il ne serait permis à nul d'eux d'aller avec lui, s'il ne baillait piège (otage) qui demeurât à terre avec Donnacona."

Quoiqu'eussent pu faire ou dire les gens de Stadaconé. Quartier partit le 19 (29) de septembre, dans YUmérillon, avec deux chaloupes, et accompagné de tous les gentilshommes et de cinquante mariniers. Il trouva, "des deux côtés du fleuve, les plus belles et meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l'eau, pleines des plus beaux arbres du monde, et tant de vignes chargées de raisins qu'il semblait qu'elles y eussent été plantées de main d'homme." Il vit pareillement sur les rives du fleuve " grand nombre de maisons habitées de gens qui faisaient grande pêcherie de bons poissons, lesquels allaient aux vaisseaux " en aussi grand amour et privauté" que si ceux qui les montaient eussent été du pays, leur apportant du poisson, &c., pour avoir de leur marchandise, levant les mains au ciel et faisant plusieurs cérémonies en signe de joie."

Etant à la distance de quinze à vingt lieues de Stadaconé, en un endroit qu'il dit se nommer Achelaci, et qui est, ajoute-t-il, " un détroit (rétrécissement) du fleuve fort courant et dangereux," il reçut la visite d'un " seigneur" du pays, accompagné d'un grand nombre de gens, lequel après une harangue animée, dans" laquelle il paraissait le mettre en garde contre les périls de la navigation du fleuve en remontant, lui offrit en présent une jeune fille et un petit garçon.

Quoiqu'il naviguât " sans perdre heure ni jour," Quartier n'atteignit qu'au bout de neuf jours le lac Saint-Pierre, auquel il donne douze lieues de long et

BU CANADA

cinq ou six de large.* Parvenu au haut du lac, en naviguant entre la côte du nord et les îles, il ne sut pas trouver le chenal, ou ne put le passer avec son gallion. Il fit mettre ce qu'il lui fallait de vivres et autres choses dans ses deux chaloupes, et s'y embarqua, avec les gentilhommes, les capitaines et maîtres qui l'avaient accompagné, et une trentaine de matelots, et arriva au pays d'Hochelaga, le 2 (12) octobre au matin, comptant avoir fait quinze lieues par jour, et n'en ayant fait qu'environ cinq. Mais il avait été arrêté en plusieurs endroits, sur la route, par les habitans du pays, qui lui apportaient du poisson et d'autres victuailles," et à qui il donnait en échange des couteaux, des patenôtres et autres bagatelles.

A plus de deux lieues, suivant le calcul de Quartier, mais réellement à moins d'une lieue de la ville capitale, ou principale bourgade du pays, qui paraît être la même qu'il nomme Tutonagny, dans son troisième voyage, au pied de ce que nous appelions le courant de Sainte- Marie, qu'il donne comme étant " un sault d'eau le plus impétueux qu'il soit possible de voir;" et qu'il lui fut impossible de passer, plus de mille personnes vinrent au-devant des Français, et leur firent "aussi bon accueil que jamais père fit à enfans," les hommes, les femmes et les enfans, en bandes séparées, dansant en signe de joie, et jettant dans les chaloupes du poisson et du pain de gros mil (ou bled d'Inde) en si grande abondance, ^' qu'il semblait qu'il tombât de l'air." Enhardis par un tel accueil, Quartier et une partie de ses gens descendirent à terre, et aussitôt cette foule se

* Primitivement, le lac Saint-Pierre s'étendait des hauteurs de Nicolet et de la Baie duFebvre, d'un côté, à celles de Maskinongé, Saint-Barthelemy, &c., de l'autre : mais au temps des voyages de Quartier, il ne devait avoir cette étendue que dans la saison des hautes eaux.

HISTOIKE

pressa autour d'eux et leur fit une fête de réjouissance et de bienvenue qui dura plus d'une demi -heure, ou plutôt qui ne discontinua pas ; car Quartier s'étant retiré dans ses chaloupes avec ses gens, les Sauvages allumèrent des feux sur les bords du fleuve, et dansèrent auprès toute la nuit, en criant à toute heure : Aguiazéy c'est-à-dire, apparemment, " Soyez les bien-venus."

Le lendemain, de grand matin. Quartier se mit en route, accompagné des gentilshommes et de vingt mariniers, et guidé par trois des gens du pays. Il s'avança par une superbe chênaie, et par un chemin "aussi battu qu'il soit possible de voir en la plus belle plaine."

Ayant fait ce, qu'en s'exagérant la distance, il croyait être une lieue et demie, il rencontra un chef, accompagné de plusieurs autres personnes, qui lui fit entendre par signes, qu'il fallait se reposer là, auprès d'un feu, qu'ils avaient fait, et prononça une harangue de bon accueil. Quartier lui donna deux haches, deux couteaux, et de plus un crucifix, qu'il lui fit baiser, et qu'il lui pendit au cou. A une demi-lieue de là, les Français arrivèrent à la vue de la ville, " sise au milieu de belles et grandes campagnes, et de terres cultivées, et joignant une montagne, aussi bien cultivée et fort fertile. Lorsqu'ils furent près de cette ville, un grand nombre de ses habitans en sortirent et vinrent au-devant d'eux, leur faisant bon accueil à leur manière. Leurs guides les menèrent dans une grande place située au milieu, d'un jet de pierre environ en quarré, et leur firent signe de s'y arrêter. Aussitôt, s'assemblèrent autour d'eux toutes les femmes et les filles de la ville, une partie des premières ayant des enfans dans leurs bras, et leur baisèrent le visage, les mains, les bras et les autres parties du corps où elles pouvaient toucher, leur faisant toutes les caresses imaginables, et leur demandant par signes

de vouloir bien toucher leurs enfans. Ensuite, les hommes firent retirer les femmes et les enfans, et s'assirent sur la terre, autour de Quartier et de ses compagnons. Presque aussitôt, plusieurs femmes revinrent, apportant chacune une natte carrée, en forme de tapisseries. Elles les étendirent à terre, et firent asseoir dessus les étrangers. Bientôt après, fut apporté par neuf ou dix hommes, sur une grande peau de cerf, V Agohanna, ou seigneur du pays. A l'exception d'un bandeau fait de poil de hérisson ou porc-épic, qu'il portait en guise de diadème, ce grand chef n'était pas mieux " accoutré" que les autres : il était âgé d'environ cinquante ans, et tant perclus de ses membres. Après qu'il eut fait " son signe de salut" à Quartier et à sa suite, il lui montra ses bras et ses jambes, en le priant de les vouloir toucher, comme s'il lui eût demandé "guérison et santé." Quartier lui ayant frotté les bras et les jambes, il prit sa couronne, et la lui mit sur la tête. Alors on amena au capitaine un nombre de malades, ou gens infirmes. N'ayant pas le pouvoir de guérir leurs corps, il pensa au salut de leurs âmes, "faisant sur eux le signe de la croix, et priant Dieu de leur faire la grâce de recevoir chrétienté et baptême." Il leur lut l'Evangile In principio, et la Passion tout haut, " tellement, dit-il, que tous la pussent ouïr ;" ce qu'ils firent en grand silence, regardant le ciel, et faisant les mêmes cérémonies qu'ils voyaient faire aux Français.

Après ces prières, Quartier fit ranger les hommes d'un côté, les femmes d'un autre, et les enfans d'un autre, et distribua aux uns et aux autres les présens qu'il crut leur mieux convenir, et devoir leur plaire davantage. Lorsqu'il voulut se retirer avec ses gens, les femmes se mirent au-devant d'eux, pour les arrêter, et on leur apporta les mets qui avaient été préparés pour

eux, savoir des potages, du pain de maïs, du poisson^ des concombres, &c.

Au sortir de la ville, les voyageurs furent conduits par un nombre d'hommes et de femmes, sur le sommet de la montagne voisine, qu'ils nommèrent le Mont Royal^ et d'où ils eurent "vue et connaissance de plus de trente lieues à Fentour ;" du fleuve, d'un nombre de montagnes, et d'une "terre unie, labourable et la plus belle qu'il soit possible de voir." Quartier ne laissa le pays qu'au grand regret de ses habitans, dont une partie le suivit assez loin, en descendant le fleuve. Ils lui avaient parlé avec assez d'exactitude, quoique par signes, des saults du fleuve, des grands lacs du sud-ouest, d'une grande rivière venant du nord-ouest, (celle des Outaouais); mais il ne les avait compris qu'imparfaitement. Ils lui parlèrent aussi d'une nation à'Agojuda, ou d'hommes méchants, probablement ceux qui furent connus plus tard sous le nom d'Iroquois, habitant "amont le fleuve," c'est-à-dire au sud-ouest, " armés jusque sur les doigts," et continuellement en guerre entre eux ou avec leurs voisins.

Parti le 5 (15) octobre, de l'endroit où il avait laissé son gallion, il se trouva le 7, par le travers de la rivière de Saint-Maurice, qu'il nomma rivière de Fouez, Il reconnut les îles qui se trouvent à son entrée, et fit planter une " belle croix" sur la pointe de celle qui s'avance le plus dans le fleuve, et qu'on apperçoit de plus loin. Il remonta cette rivière dans une chaloupe ; mais bientôt ne l'ayant trouvée ni grande ni profonde, il revint à son vaisseau, continua à descendre le fleuve, et arriva le II (21), au lieu où étaient ses navires.

" Les maîtres et mariniers qui y étaient demeurés avaient fait un fort devant les dits navires, tout clos de grosses pièces de bois plantées debout, joignant les

t)Û CANADA.

iines aux autres, et tout à l'entour garni d'artillerie, et bien en ordre pour se défendre contre tout le pays." Ce fort fut construit sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, assez près de son confluent, ou, pour parler d'après la relation, à l'endroit où il j avait " de pleine mer, trois brasses, et de basse eau, demi-brasse ; où elle était assez étroite pour qu'on pût se parler et s'entendre d'une rive à rautre, et vis-à-vis d'une pointe qu'il y avait sur le bord du fleuve ; et, pour compléter la désignation, à une petite demi-lieue de la bourgade de Stadaeoné, bâtie sur le site de la présente haute ville de Québec, ou de son faubourg de Saint- Jean. Le lendemain de l'arrivée de Quartier, Donnacona lui alla rendre visite, pour le féliciter de son heureux retour, et l'inviter aie venir voir, le lendemain, à Canada," c'està-dire, à la ville. En effet, le 13, le capitaine, accompagné des gentilshommes et de cinquante matelots bien armés, traversa la rivière et s'achemina vers Stadaeoné. A son approche, les habitans sortirent de leurs maisons, et vinrent au-devant de lui, à la distance d'un jet de pierre ou plus, puis se rangèrent, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, dansant et chantant sans cesse, suivant leur manière de faire fête aux étrangers. Quartier fit aux uns et aux autres des dons de peu de valeur ; après quoi, il fut mené par la ville par Donnacona accompagné de Taiguragny comme interprète. Il ne parle ni du nombre, ni delà grandeur, ni de la forme des maisons, ou cabanes, mais se contente de dire qu'il les trouva bien fournies ("estorées") de vivres pour passer l'hiver.

Les relations amicales durèrent quelque temps sur le même pied ; mais Taiguragny et Domagaya (qui sans doute avaient déjà raconté de quelle manière ils avaient été enlevés,) ayant dit à Donnacona et à ses gens que

ce qu'ils recevaient des Français ne valait pas, à beaucoup près, ce qu'ils leur donnaient en échange, il j eut refroidissement et méfiance réciproques, et Quartier fit renforcer son fort, tout à Fentour, de fossés larges et profonds, avec portes à pont-levis, et d'une nouvelle enceinte de pieux debout, et il fut ordonné pour le guet de la nuit cinquante hommes à quatre quarts," les trompettes devant jouer à chaque quart.

Toutes ces précautions seraient devenues inutiles pourtant, si l'état où les Français ne tardèrent pas à être réduits, eût été connu des Canadois, et si ces derniers leur eussent voulu du maL Une espèce d'épidémie (le scorbut) s'étant déclarée parmi les habitans de Stadaconé, défense leur fut faite de la part du capitaine français d'approcher de ses navires ou de son fort» Malgré cette précaution, la maladie se communiqua bientôt à ses gens, et avec une telle violence, qu'il fut un temps où il ne lui restait pas quatre hommes en état d'agir, et que vingt-cinq en moururent. Il sut cacher cet état de choses aux Sauvages, et obtint d'eux la connaissance d'un remède, au moyen duquel tous ses malades se rétablirent promptement. C'était une tisane faite avec l'écorce et les feuilles de Vannedda^ ou de l'épinette blanche, pilées et bouillies ensemble ; tisane que Quartier donne, par exagération, comme un " remède contre toutes maladies, le plus excellent qui fut jamais vu ni trouvé sur la terre."

Sur le printems, Stadaconé se trouva rempli de gens que les Français n'avaient pas accoutumé d'y voir, et que Quartier dépeint comme des ''hommes beaux et puissants." C'étaient sans doute des alliés des Canadois, peut-être les pères des Al^nquins du temps de Champlain. Ils étaient venus avec Donnacona, qui avait été pendant plus de deux mois occupé à la chasse des

chevreuils et des orignaux. Un homme envoyé à la ville, sous prétexte de porter un présent à l'Agohanna, trouva les maisons si pleines de monde, qu'à peine on s'y pouvait tourner ; mais on ne lui permit pas d'en voir un grand nombre : on le renvoya vers les navires, en le conduisant jusqu'à la moitié de la distance.

A en. croire Quartier, la rigueur de l'hiver de 1535 à 1536 fut extrême: l'épaisseur de la glace dans la rivière de Sainte- Croix aurait été de plus de deux brasses, et celle du givre de quatre doigts " sur les bois" dans les navires, où tous les breuvages (vins et eauxde-vie) auraient gelé dans leurs futailles. Leprintems fut tardif aussi, et ce ne fut qu'au commencement de mai qu'on put songer au départ. Le 3 (13) de ce mois. Quartier fit planter dans son fort une ci:oix de trente-cinq pieds de hauteur, " sous le croizillon de laquelle il y avait un écusson en bosse des armes de France," avec ces mots: Franciscus Primus, Dei GRATiA Francorum Rex, REGNAT. Il avait résolu de se saisir de Donnacona et de l'emniener en . France, afin qu'il pût exposer lui-même au roi toutes les merveilles qu'il lui avait racontées du Saguenay, où il disait avoir été, et qu'il lui avait décrit comme un pays peuplé d'hommes blancs, vêtus d'habits de laine, et recelant une quantité prodigieuse d'or et de pierres précieuses ; sans parler des Contes ridicules de bêtes à deux pieds, d'hommes à une seule jambe, etc.* Taiguragny et Domagaya avaient prévenu leur chef que tel pourrait être le dessein du capitaine français. Ce même jour, 3 mai, ce ne furent qu'allée et venue, hési-^

* Donnacona n'était pas seulement un " homme ancien," qui. n'avait jamais cessé " d'aller par pays depuis sa connaissance, tant par fleuves et rivières que par terre;" c'était encore un homme politique et facétieux, qui voulait éloigner de sa ** derneB* rance" un hôte suspect, ou rire de sa crédulité.

tation, agitation, trépidation, de la part du peuple de Stadaconé, sur le rivage, sur la rivière, aux environs des navires et du fort. Donnacona vint devant les navires, dans l'après-midi, et Quartier alla le saluer et l'inviter à venir manger et boire avec lui. Taiguragny lui avait conseillé de ne point entrer dans le fort ; cependant, il ne laissa pas de l'y accompagner luimême, bientôt après ; mais l'ayant vu passer de là dans la Grande- Hermine, il s'avança pour l'en faire sortir. Quartier s'apperçut en même temps que les femmes s'enfuyaient, et que les hommes restaient en grand nombre aux environs du fort et des vaisseaux, et aussitôt il ordonna à ses gens de saisir Donnacona, Taiguragny, Domagaya, et deux autres des principaux, qu'il leur montra, et de les mettre "en sûre garde.'' A l'instant même, tous les Sauvages se mirent à "fuir les uns dans leurs canots, les autres à travers les bois."

On peut dire que la conduite du chef et des principaux habitans de Stadaconé surpassa, cette fois, en imprudence, pour ne pas dire en stupidité, tout ce qui peut s'imaginer ; à moins qu'on ne leur suppose le dessein de s'emparer du fort et des vaisseaux de Quartier. Mais comment supposer un tel dessein à des hommes qui n'étaient armés d'aucune manière, et qui, voyant leur chef prisonnier, au lieu de chercher à le délivrer, se mirent à "fuir et courir comme brebis devant le loup." Il est plus probable que le désir d'être festoyé s et de recevoir de nouveaux présens, l'emporta chez eux sur tout autre sentiment, même sur ceux d'une méfiance bien fondée et d'une crainte raisonnable.

Quoiqu'il en soit, cet acte de violence et de perfidie, (car nous ne pouvons le qualifier autrement), fut un sujet de deuil extraordinaire pour tous les habitans de Stadaconé. La nuit venue, une foule de peuple s'as-

sembla sur le bord de la rivière, vis-à-vis des vaisseaux, et ne cessa de se lamenter et de crier : Agohanna î Agohanna Donnacona !" Ces cris et ces lamentations durèrent le lendemain jusqu'à midi. Alors Quartier fit monter Donîiacona sur le pont, et lui recommanda d'avoir bon courage, et de dire à ses gens, qu'on ne l'emmenait que pour conter au roi de France ce qu'il avait vu du Saguenay et autres lieux, et qu'il reviendrait dans douze lunes, avec de grands présens. Ayant répété ces paroles à ses gens, ils en témoignèrent leur joie par de grands cris, et sur l'invitation qui leur en fut faite, quelques uns des plus notables s'approchèrent, dans un canot, pour lui parler, et donnèrent à Quartier vingt colliers du coquillage qu'ils appellaient ésurgni, et qu'ils regardaient comme la cliose la plus précieuse qu'il j eût au monde. Donnacona envoya à ses femmes et à ses enfans les présens que lui fit alors Quartier, nomma Agona, un des principaux chefs, son lieutenant, ou régent, durant son absence, et ordonna qu'on lui apportât, le lendemain, les vivres dont il avait besoin pour le voyage. Ces vivres lui furent, en effet, apportés dès le matin, dans un grand canot conduit par quatre femmes. Donnacona leur répéta ce qu'il avait dit la veille, quant à son retour. Elles en témoignèrent beaucoup de joie, présentèrent chacune à Quartier un collier à^ésurgni, et lui donnèrent à entendre que lorsqu'il reviendrait, on lui ferait plusieurs présens.

Quartier mit à la voile le 6 (16) mai, avec deux de ses vaisseaux seulement, n'ayant pas assez de monde pour manœuvrer le troisième. Il rencontra, à l'île aux Coudres, plusieurs canots de Canàdois qui revenaient du Saguenay. Ces gens ne furent pas peu surpris, et se montrèrent fort affligés, en apprenant qu'on emmenait leur grand chef. Mais Donnacona leur ayant dit qu'il

était bien traité, et qu'il reviendrait dans un an, ils parurent consolés, lui donnèrent trois paquets de peaux de castor et de loup-marin, et un grand couteau de cuivre rouge, que Quartier crut venir du Saguenay, et à ce dernier un collier de leur précieux Coquillage. Des haches qu'ils reçurent en présent achevèrent de les satisfaire.

Quartier nomme en passant Vile aux Lièvres, et passe le premier, à ce qu'il croit, entre l'île d'Anticosti, appellée par les Sauvages Natiscotec, et la grande pointe, ou presqu'île, nommée alors Hongnedo, et aujourd'hui Mont' Louis, Longeant la côte jusqu'à la hauteur du cap Dupré, ou de Prato, qu'il dit être le commencement de la baie des Chaleurs, il fut porté de là en un jour au nord de l'île de Brion, une des îles de la Magdeleine, reconnut et nomma le cap de Lorraine, aujourd'hui cap Nord, et le cap Saint- Paul, de l'île du Cap -Breton. Cinglant de là à l'est, il parvint au port du Saint- Esprit, (aujourd'hui des Basques), sur la côte sud-est de Terre-Neuve ; alla de là aux îles de Saint-Pierre, où il rencontra plusieurs navires de France ; puis au cap de Raze, et enfin à la baie des Trépassés, appellée alors Rognousi, où il entra pour prendre de l'eau et du bois. Il partit de ce port le 19 (29) juin, et arriva à Saint- Malo le 16 (26) juillet.

. Peu après son retour. Quartier fit son rapport au roi verbalement et par écrit ; il lui présenta aussi les Canadois qu'il avait emmenés avec lui, lorsqu'ils furent assez instruits de la langue française pour se faire comprendre. Il paraît que Donnacona parla à François I comme il avait parlé à Quartier ; car après l'avoir entendu, ce prince fut persuadé que le Saguenay était "un très bon pays," et ^u'il s'y trouvait de grandes richesses." Et quoique, peu après, Quartier

eût à informer le roi de la mort de tous les " hommes sauvages" qu'il avait emmenés du Canada, sa majesté résolut d'y envoyer de nouveau le même Quartier, avec Jean François de la Roque, chevalier, seigneur de RoBERYAL, qu'elle nomma son lieutenant et Gouverneur dans les pays de Canada, Saguenay et Hochelaga, Quartier étant employé, cette fois, comme capitaine général (ou chef d'escadre), et maître pilote des vaisseaux ; afin de faire des découvertes plus amples que celles qui avaient été faites dans les deux précédents voyages, " et atteindre, s'il était possible, à la connaissance du pays de Saguenay ;" les fonds nécessaires pour l'équippement de cinq navires devant être fournis par le trésor royal.

M. de Roberval chargea Quartier de surveiller l'armement, qui se fit dans le port de Saint-Malo, d'oii les deux premières expéditions étaient parties. Les navires se trouvèrent prêts à mettre à la voile vers la mi-mai 1540. En arrivant à Saint-Malo, M. de Roberval les trouva en rade, et n'attendant que son arrivée pour partir. Il prit l'état des gentilhommes, soldats et matelots engagés pour l'entreprise ; mais les poudres et autres munitions qu'il avait commandées dafis la Champagne et la Normandie, n'étant pas arrivées, et l'ordre du roi étant de partir incessamment, à peine d'encourir son grand déplaisir, Roberval donna à Quartier "pleine autorité de partir et prendre les devans, et de se conduire en toutes choses, comme s'il s'y fût trouvé en personne ;" tandis que luimême il irait faire appareiller un ou deux autres navires à Honfleur, où il pensait qu'étaient arrivées ses munitions, et les choses dont il croyait avoir besoin dans le voyage, et qu*il ne voulait pas laisser en arrière.

Quartier fit voile le 23 mai (vieux style), avec les cinq navires, approvisionnés pour deux ans. La navi»

gation ne fut ni moins longue, ni moins périlleuse que dans le précédent voyage ; bientôt le vent devint contraire et la mer tempétueuse ; les vaisseaux ne se réunirent au port de Carpunt, sur le détroit de Belle-Isle, qu'un mois après avoir été séparés les uns des autres. Ayant attendu quelque temps en vain le sieur de Koberval, ils continuèrent leur route, remontèrent le fleuve, et arrivèrent au port de Sainte-Croix, le 23 août, trois mois, jour pour jour, après le départ de Saint-Malo. On s'y arrêta, et " les peuples du pays vinrent aux navires, montrant une grande joie de leur arrivée." Agona, que Donnacona avait nommé son lieutenant durant son absence, y vint, accompagné d'un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfans. Son premier soin fut de s'informer de ce qu'étaient devenus Donnacona et les autres chefs emmenés en France. Quartier lui avoua que Donnacona était mort, mais il lui cacha le sort des autres, en lui disant qu'ils s'étaient mariés, qu'ils vivaient en grands seigneurs, et qu'ils n'avaient pas voulu revenir dans leur pays.* Agona ne témoigna aucun déplaisir, en apprenant cette nouvelle, qu'il trouva bonne, selon Quartier, " parce qu'il demeurait seigneur et chef du pays par la mort de Donnacona." En effet, la conférence terminée, le nouvel Agohanna prit l'espèce de diadème dont son front était orné, ainsi que ses bracelets, et en affubla le capitaine français, en " lui faisant des accolades et lui montrant de grands signes de joie." Quartier lui remit sa couronne sur la tête, lui fit quelques petits présens, en lui en promettant de plus considérables, et ils se séparèrent bons amis, en apparance.

*La relation dit que ces " hommes sauvages " furent baptisés, selon leur désir, et vécurent longtcms en France. Cependant, d'après le rapport fait au roi par Quartier, ils étaient tous morts avant 1540. Les relations de ces temps là sont pleines de con» tradictions semblables.

La première chose que fit Quartier, après cette entrevue, ce fut de remonter le fleuve avec deux chaloupes, " pour y voir un port et une petite rivière, à environ quatre lieues au-delà de Canada et du port de Sainte- Croix,'' et qu'il trouva " meilleure et plus commode que n'était l'autre, pour y mettre ses navires à flot." Y ayant conduit ses navires, il en laissa deux dans la rade, pour les renvoyer en France, ce qu'il fit le 2 (12) septembre. Il confia à Marc JalObert, son beaufrère, et à Etienne Noël, son neveu, qui les commandaient, des lettres pour le roi, dans lesquelles il lui rendait compte de ce qui avait été fait, et lui mandait que M. de Roberval n'était pas arrivé, et qu'il craignait que les vents contraires ne l'eussent forcé de retourner en France, après s'être mis en mer.

La petite rivière, à Tembouchure de laquelle Quartier plaça ses navires, est celle du cap Rouge. La description qu'il fait des environs est bien capable d'en donner l'idée la plus avantageuse. On doit l'en croire, quand il parle de la bonté du sol, de la beauté des arbres, chênes, érables, ormes, cèdres, bouleaux et autres, supérieurs à ceux de France de même espèce ; de la quantité de

vignes chargées de grappes aussi noires que ronces (meurons), mais moins agréables que celles de France," par la raison "qu'elles croissent naturellement sauvages — la "belle mine du meilleur fer qui soit au monde, le sable sur lequel il marchait, qu'il donne comme " mine parfaite, prête à mettre au fourneau ces prairies naturelles pleines " d'aussi belle et bonne herbe que jamais il ne vit en aucun pré de France ; l'abondance de chanvre, "aussi bon qu'il soit possible de voir," qui croissait naturellement, sont choses un peu pkis douteuses, ou sentant fort l'exagération : — les " feuilles d'un or fin aussi épaisses que l'ongle," la "bonne quantité'* de

pierres qu'il estime être des diamans ; les gros grains de la dite mine (d'or) qui se trouvent parmi ces pierres ; ces " veines de l'espèce des minéraux, qui luisaient comme or et argent ; ces pierres qu'en quelques endroits il a trouvés comme diamans les plus beaux, polis et merveilleusement taillés qu'il soit possible de voir," et qui luisaient au soleil comme des étincelles de feu," ce sont là des contes faits à plaisir, ou des exagérations ridicules.

Après avoir érigé une batterie, ou fait " planter son artillerie," pour mettre en sûreté les trois navires qu'il entendait retenir dans le pays. Quartier fit pratiquer

un cliemin en manière de double montée," et fit faire, au sommet du cap un fort pour protéger celui qu'il avait construit à la hâte au bas, et commander tant le grand fleuve que la petite rivière. Il donna à ce fort et à l'endroit le nom de Charlesbourg-Royal, sans doute pour honorer en même temps et son Koy, et son protecteur spécial, Cpiakles de la Meilleraye.

Le fort commencé, et les vivres et munitions mis en sûreté, Quartier tint une espèce de conseil, où il fut résolu qu'on irait à Ilochelaga, pour "voir la nature des saults" qu'il y avait à passer pour aller au-delà, et parvenir au Saguenay, croyant encore que c'était la route du pays qu'il appellait de ce nom ; bien que dans son précédent voyage, il eût reconnu, à trente lieues de Canada, ou Stadaconé, l'embouchure de la rivière qui y conduit ; et cela, afin d'être plus en état de passer outre^ au printems.

Deux chaloupes ayant été appareillées pour le voyage, Quartier partit de Charlesbourg-Royal, le 7 septembre, accompagné de Martin de Paimpont et autres gentilshommes, et d'un nombre suffisant de mariniers. Il ne voulut point passer devant la bourgade XHochelay^ la

même qu'il appelle Achelacy dans son précédent voyage,* sans rendre visite au chef qui l'avait accueilli si cordialement, et avait voulu lui donner de si bons avis. Il lui fit présent d'un manteau de drap écarlate "tout garni de boutons jaunes et blancs et de petites clochettes,'' de deux bassins de cuivre, de haches, couteaux, &c., et lui laissa deux jeunes garçons pour apprendre la langue du pays. Les voyageurs eurent ensuite le vent si favorable, qu'ils arrivèrent le 11, au premier sault, c'est-à-dire sans doute au pied du courant de Sainte-Marie, et à "deux lieues" de la ville, ou bourgade, de Tutonagny^ la même, en apparence, qu'il a appellée Hoclielaga dans son précédent voyagef. Il laissa une de ses chaloupes au pied de cé premier sault, et tenta de le remonter avec l'autre, renforcée d'hommes. Il le remonta, en effet, et navigua jusqu'en un lieu oii il trouva "mauvais fonds et de gros rochers," probablement à la hauteur de ce que nous appelions la pointe Saint- Charles, un peu au-dessus de Montréal. Ne pouvant plus avancer avec leur chaloupe, les Français descendirent à terre, et suivirent un sentier battu le long du fleuve, jusqu'à un village dont les habitans les reçurent avec beaucoup d'amitié. Quartier leur ayant exposé l'objet de son voyage, ils lui donnèrent quatre jeunes gens qui les conduisirent jusqu'à un autre village, qui était vis-à-vis de ce qu'il appelle le deuxième sault, par où il faut entendre les rapides du bas de La Chine, .ou le commencement du sault Saint-Louis. Ayant demandé, tant par signes que par paroles, à ceux

* Hochelay éidiit probablement le nom de la bourgade, et Achelacy celui de l'endroit, ou du courant ou rapide (de Richelieu) vis-à-vis duquel elle était située.

f Hochelaga était-il le nom de l'île ou du pays, et Tutonagny^ celui de sa capitale, ou principale bourgade ? La connaissance de la signification de ces deux mots, dans la langue d'alors, pourrait seule peut-être résoudre ce problême.

IIISTOIKU

de ce dernier village, combien il y avait de saults à passer et de cheniin à faire pour se rendre au Saguenaj, on lui répondit qu'à un tiers environ de la distance qu'il avait parcourue, depuis le premier sault, il y en avait un troisième, mais que le fleuve n'était pas navigable paur aller au Saguenay; c'est-à-dire que ce n'était pas la route, ou la direction qu'il fallait prendre pour y aller.

Muni de ces renseignemens, Quartier reprit la route de Charlesbourg -Royal, et voulut voir encore une fois, en passant, son ami d'Hochelay, mais il le trouva absent. On lui dit qu'il était allé en un lieu appellé Maisouna ; mais il apprit bientôt qu'il était descendu à Stadaconé, pour délibérer avec Agona de ce qu'ils pourraient entreprendre contre les Français. Quartier dit des habitans d'Hocbelaga, que malgré leur bon accueil, et leurs belles démonstrations de joie, en voyant de nouveau les Français, "ils auraient fait de leur mieux pour les tuer," comme il l'apprit par la suite. L'enlèvement violent des deux frères, Taiguragny et Domagaya, avait fait regarder Quartier comme un homme dangereux et dont il fallait se méfier, par les habitans de Stadaconé ; l'enlèvement plus odieux encore, de Donnacona, qu'il appelle " Seigneur et Roi de Canada," et de quatre autres personnages notables, lui fit de tous les habitans de ce pays des ennemis ouverts ou secrets. Ce n'est ni la première ni la dernière fois, que des hommes soi-disant civilisés, ont eu à se repentir d'en avoir ainsi agi contre les droits de la nature et des gens, envers des hommes qu'ils appellaient Sauvages.

Arrivé à Charlesbourg-Royal, Quartier apprit de ceux qui y étaient restés, sous la conduite du vicomte de Beaupré', que "les Sauvages du pays" ne venaient plus autour de son fort, comme ils avaient coutume de faire, et qu'ils paraissaient être dans une grande crainte.

■Quelques uns de ses ^ens ayant été à Stadaconé, pour voii' ce qui^^j passait, ils lui rapportèrent qu^ils y avaient trouvé " un monde considérable du peuple du pays, qui y étaient assenaUés,^' et en conséquence, il fit "apprêter toutes choses, et mettre son fort en bon ordre."^

Il paraît que durant Thiver, Quartier et ses gens furent incommodés et inquiétés, sinon par des attaques •ouvertes, du moins par des démonstrations hostiles, de la part des peuples du pays. Craignant de ne pouvoir pas leur résister, s'ils l'attaquaient sérieusement, et fatigué «d'attendre toujours en vain M. de Roberval, il se détermina à laisser son fort de Cliarlesbourg-Royal, au commencement de juin, et relâcha vers le 15, au havre de Saint- Jean de Terre-Neuve, où Roberval était arrivé, -depuis quelques jours, avec trois vaisseaux, poi'tant deux cents personnes, gentilshommes,* soldats, matelots^ et gens de travail. Il était parti de La Rochelle le 16 (26) avril 1542,^ mais le mauvais temps l'avait contraint de relâcher à Belle-Isle, en Bretagne, et il n'était arrivé que le 8 juin au port de Saint- Jean. Après lui avoir rendu ses devoirs. Quartier lui dit qu'il avait apporté <îertains diamans et une quantité de mine d'or, qu'il avait trouvée au pays. On fit Pessai de cette prétendue mine, et^ suivant la relation, elle fut trouvée lionne. Il loua fort le pays comme étant très riche et très fertile, ajoutant que la seule crainte de ne pouvoir résister aux

* Les gentilshommes, ou " personnes de qualité,^' étaient, MM. DE Saine-Terre, commandant; des vaisseaux, L'Espinay, Guine- COURT, Noire-Fontaine, Dieu-Lamont, Frotte', La Brosse, DE La Mire, La Salle, de Villeneuve, Longue val, Talbot, et Jean Aï^phonse, de Xanetoigi^e.

f II y a ici une nouvelle contradiction : d'après les dates des départs de Quartier et de Koberval, le premier aurait passé deux hivers à Charlesbourg-llo3^al ; et cependant il est dit expressément dans la relation du dernier, qu'il avait été envoyé au Canada l'année précédente.

HISTOIKE

Sauvages l'avait porté à retourner en France. Mais, continue la relation, M. de Roberval, qui avait des forces suffisantes, lui ayant commandé de retourner avec lui, rempli d'ambition, et voulant avoir seul l'honneur de la découverte de tous ces objets, il s embarqua secrètement avec ses gens, la nuit suivante, et partit ainsi sans congé pour se rendre en Bretagne.

Roberval ne laissa le havre de Saint- Jean que le 30 juin. Il entra dans la " Grande Baie," passa par l'île de l'Ascension (Anticosti), arriva et s'arrêta à quatre lieues à l'ouest de l'île d'Orléans, c'est-à-dire à Teurtrée même de la rivière du Cap-Rouge, oii il trouva un havre commode pour ses vaisseaux. Il y fit choix d'une place convenable pour s'y fortifier de manière à " commander à la grande rivière, et à pouvoir résister aux attaques des ennemis." C'était là même que Quartier avait bâti, ou commencé à bâtir un fort. Roberval acheva ce fort, ou en construisit un autre, ou même deux, l'un sur le bord du fieuve, et Tautre sur le cap même, et donna à ces forts, ou à l'endroit, le nom de France-Roy, Jean, Alphonse, qui avait accompagné M. de Roberval comme son premier pilote, décrit ce lieu de France-Roy de manière à ne laisser aucun doute sur sa situation^, non plus que sur celle de Stadaconé, ou Canada, et du havre appellé Sainte-Croix par Jacques Quartier. "Depuis la pointe ouest de llle d'Orléans jusqu'à Canada, dit-il, il n'y a qu'une lieue, et jusqu'à France- Roy il y a quatre lieues. Le fort de France-Roy est par les 47 degrés et un sixème de degré." Ce fort, que la relation dit "joli, beau à voir et d'une grande force,"^ fut bâti " sur une haute montagne" (le Cap Rouge) : il y avait deux corps de logis, une grosse tour et une autre de la longueur de quarante à cinquante pieds, avec salle, chambres, offices, celliers, êcc, et auprès.

BU CANADA

four, moulins, puits, &c. Au pied du cap, il y avait un autre logement^ dont partie formait une tour à deux étages, avec deux corps de logis, &c. Que ne durent pas donner à penser et à dire aux aborigènes, ces bâtimens de formes diverses et pour eux d'une grandeur extraordinaire! Ils étaient pourtant revenus, ou ils revinrent alors de leur méfiance et de leurs appréhensions, et apportèrent au fort de M. de Robervaldu poisson et d'autres vivres en abondance ; mais malheureusement une maladie à peu près semblable à celle qui avait affligé les compagnons de Quartier, se mit parmi ses gens, et il en mourut environ cinquante.

Parmi les gens du commun qui avaient suivi M. de Koberval, il j avait des garnemens," selon l'expression du temps, mais "îl faisait bonne, justice, et punissait chacun selon son offense un de ces garnemens fut pendu pour vol ; d'autres furent mis aux fers pour délits, plus légers, et " plusieurs furent fouettés, tant hommes que femmes ; au moyen de quoi ils vécurent en paix et tranquillité."*

n ne parait pas que M. de Roberval ait été inquiété par les Sauvages, durant l'hiver, comme l'avait été Quartier. Environ deux mois après son arrivée au Cap- Rouge, il avait renvoyé en France deux de ses navires, sous le commandement de M. de Saine-Terre, afin de donner avis au roi de ce qui avait été fait, et " savoir comment sa majesté avait accepté certaines pierres qui lui avaient été envoyées," avec ordre de revenir, l'année suivante, munis de vivres et autres fournitures, suivant qu'il plairait au roi. Le 5, (15) juin 1543, il partit avec huit

* Les coupables, ou réfractaires, n'étaient pas tous des " gens du commun," comme le prouvent les " Lettres de Grâce " données en Canada, en présence de Jean Alphonse, par M. de Roberval, " accordant rémission et pardon " au sieur de Saine-Terre, son Lieutenant.

chaloupeSjtant grandes que petites, conduites par soixantedix homnies, pour un voyage de découverte ou d'exploration, au pays de Saguenay. Il ne laissa dans son fort que trente personnes, sous les ordres d'un gentilhomme nommé M. de Royeze, avec injonction d'y attendre son retour jusqu'au 1er juillet; passé lequel temps, il leur serait libre de retourner en France. Le 14 du même mois, plusieurs des gentilhommes et autres, revinrent au fort donner des nouvelles de M. de RobervaL Le 19, il en arriva d'autres, avec des " lettres demandant qu'on

"^demeurât jusqu'au 22 de juillet."

On ignore si M. de Roberval revint à son fort de France-Roy, ou si ceux qu'il y avait laissés allèrent le

- joindre au Saguenay ; mais les vaisseaux dont le retour avait été demandé n'arrivant pQint, il parait qu'il s'en retourna en France avec tous ses gens, dans le seul navire qu'il avait retenu en Canada.* Alphonse, son premier pilote, homme habile et éclairé pour l'époque,

* Jean de Laet résume ainsi le troisième voyage de Quartier et celui de Roberval : " Le roi, avec plus grand appareil, envoya Jean François, seigneur de^ Roberval, en titre de Yice-roi, et Quartier comme premier maître de navire, en Canada et Hochelaga. Quartier, qui partit de France au mois de mai, avec cinq navires, arriva en août au port de Sainte- Croix, mai^ l'ayant éprouvé, aux précédentes années, être incommode, il monta, avec trois de ces navires, quatre lieues plus haut, après avoir renvoyé en France les deux autres ; et y ayant trouvé une place commode, il y bâtit le château de Charlesbourg-Hoyal, où il hiverna avec ses gens. Mais comme le sieur de Roberval, qui ne partit que l'an 1542, arrivait avec trois navires, rencontra Quartier s'en retournant avec les siens, auprès de la baie de la Conception, au côté oriental de Terre-Neuve, (car Quartier niait qu'on pût, avec si peu de gens, brider l'insolence des Sauvages,) il passa outre, et entra dans le fleuve de Canada, quatre lieues au-dessus de l'île d'Orléans, au mois de juillet, où il bâtit le château de France-JRoy, à 47 degrés au nord de la ligne, comme Jean Alphonse, son pilote, témoigne. Et il y demeura quelques années, entreprit plusieurs voyages, même de visiter la rivière de Saguenay. Il ne se trouve point quand il retourna en France ; mais Lescarbot écrit qu'il fut demandé du roi, ennuyé de la dépense qu'il avait faite, avec peu ou point de profit.'*

parsème son Routier d'observations géographiques, géologiques, météorologiques, astronomiques, &c. " L'île de l'Ascension (Anticosti), dit-il, a environ vingt-cinq lieues en longueur et quatre ou cinq en largeur ; c'est une terre plaine, sans aucune montagne, assise sur des rochers blancs et d'albâtre, toute couverte d'arbres jusqu'au bord de la mer : on y voit des bêtes sauvages? comme ours, loups-cerviers et porcs-épics. Depuis la baie des Chaleurs jusqu'à ce que vous ayez passé les Monts Notre-Dame, toute la terre est haute, bonne et couverte d'arbres. Ognedoc (Gaspé) est une bonne baie et un bon hâvre, où il y a deux rivières, l'une desquelles va vers nord-ouest et l'autre vers sud-est, et sur cette côte il y a grande pêcherie de morues et autres poissons, en plus grande abondance qu'à la Terre-Neuve et de meilleure qualité ; et il s'y trouve une grande quantité d'oiseaux de rivière, tels que canards, oies sauvages e.t autres, et aussi des arbres de toutes les sortes, tels que rosiers, fraisiers, coudriers, pommiers et poiriers, et il y fait, en été, plus chaud qu'en France. L'entrée du Saguenay n'a pas plus d'un quart de lieue de largeur, et il y fait dangereux vers le sud-ouest. A deux ou trois lieues de son entrée, cette rivière commence à s'élargir de plus en plus, et il semble que ce soit un bras de mer ; dans cet endroit, il y a un fort courant et une marée terrible. Depuis les Monts Notre Dame jusqu'à Canada et jusqu'à Hochelaga, toute la terre du sud est une belle terre basse et plaine, toute couverte d'arbres jusqu'au bord du fleuve. La terre du côté du nord est plus élevée, et dans quelques endroits, il y a de hautes montagnes. D'après la nature du climat, les terres, en allant vers Hochelaga, deviennent meilleures de plus en plus, et cette terre peut produire des figues et des poires. Toutes les graines qu'on y

sème ne sont pas plus de deux ou trois jours à sortir de la terre. J'ai compté dans un épi jusqu'à cent-vingt grains de froment. Les eaux y sont meilleures et plus pures qu'en France. Si le pays était cultivé et rempli de peuple, il y ferait aussi cliaud qu'à La Rochelle. Toute l'étendue de ces terres peut avec raison être appellée la Nouvelle France; car l'air y est aussi tempéré qu'en France, et elles sont sous la même latitude. La raison pour laquelle il y fait plus froid en hiver, vient de ce que le fleuve d'eau douce est naturellement plus froid que la mer, et aussi parce qu'il est large et profond, et parce que la terre est toute couverte de forêts. D'après le rapport des gens du pays, je crois que l'on y pourrait trouver des mines d'or. Lorsqu'il est l'heure de midi à La Rochelle, il n'est que neuf heures et demie du matin à France- Roy."

Alphonse est plus exact que Quartier quant aux distances : cependant il ne donne que cinq lieues de longueur à l'île d'Orléans, et il compte environ quatre-vingts lieues entre France-Roy et Hochelaga, quoiqu'il y en eût moins de soixante.

Roberval et Quartier décrivent les mœurs, les habitudes et l'état des peuples qu'ils trouvèrent dans ce pays. D'après Roberval, ou l'auteur de la relation de son voy-age, les Canadois étaient de bonne stature et bien proportionnés ; " s'ils avaient été vêtus à la façon des Français, ils auraient été aussi blancs, et auraient eu aussi bon air ;'' mais ils allaient presque nus en été. Au lieu de vêtemens de laine, ou autre étoffe, ils s'accoutraient de peaux d'animaux, tant les hommes que les femmes. Ils portaient, l'hiver, " des bas de chausses et des souliers de cuir proprement façonnés." Ils ne se couvraient point la tête, mais portaient leurs cheveux relevés en forme de tresses ou de tortis. Leur nourri-

ture consistait principalement en chair de bêtes fauves, cVoiseaux et de poissons, et en pain " de bonne saveur," qu'ils faisaient avec leur gros mil ou maïs. Leur breuvage favori était l'huile de loup-marin ; mais ordinairement ils la réservaient pour leurs grands festins. " Lorsqu'ils voyageaient d'un lieu à un autre, ils emportaient dans leurs canots tout ce qu'ils possédaient." Ils avaient, dans chaque pays (ou canton particulier), "un roi auquel ils étaient merveilleusement soumis, et ils lui faisaient honneur d'après leurs manières et façons."

Quartier s'étend plus au long sur la condition et les usages de ces peuples, et les relations qu'il eut avec eux, et dont il rend compte, ne servent pas moins à nous les faire connaître, que ce qu'il dit positivement à cet effet. Fidèle qu'il se montre, quand il fait mention des lieux, caps, îles, baies, lacs, rivières, &c. ; quand il parle des richesses végétales et animales qu'il a eues sous les yeux, de l'aspect physique du pays, nous ne devons pas le croire menteur quand il décrit, (directement ou indirectement,) les mœurs, les coutumes, les croyances religieuses de ses habitans, son aspect moral, pouvons-nous dire.

Quoiqu'errants, ou obligés de voyager, pour la pêche et la chasse, les Canadois avaient des demeures fixes en certains endroits ; car, dit Quartier, " après la rivière de Saguenay est la province de Canada^ où il y a plusieurs peuples par villages non clos."

Avant d'arriver à Sainte-Croix^ c'est-à-dire au confluent de la rivière de Saint- Charles, il compte quatre bourgades ou peuplades, qu'il nomme, peut-être erronément quant à l'orthographe, Ajaouste, Starnatam^ Tailla y sur une hauteur, (celle de Beauport ou celle de Lauzon), et Satadin^ ou Stadin^ sur la plaine de Beauport ou de Charlesbourg, aux habitans de laquelle il abandonna le fond du vaisseau qu'il ne put emmener. Stadaconé était

HISTOmE

située sur la hauteur qui avoisine le cap aux Diamans. En remontant le fleuve, on trouvait, après Stadaconë, les bourgades de Tequenouday et à!Hochelay, la pre* mière sur une montagne, ou sur un cap élevé, et la seconde dans une plaine, sur le rivage méridional. Quartier mentionne aussi la ville ou bourgade à^Hago^ €kouda, sans dire dans quel endroit elle était située ; mais elle ne devait pas être éloignée de Stadaconé, et nous craindrions peu de nous tromper, en la plaçant à quelque distance au nord-ouest de Sainte- Croix. " Outre Hochelaga, ou Tutonagny, il y avait plusieurs villages dans rile de Montréal, et sans doute au-delà. A Hochelaga, les maisons, au nombre d'une cinquantaine, étaient longues d'environ cinquante pas, et larges de douze à quinze, toutes de bois et couvertes d'écorces aussi larges que des tables ordinaires; elles étaient disti-ibuées chacune en une grande salle, où ils faisaient leur feu et vivaient en commun, et en plusieurs chambres, où chaque famille se retirait le soir. Ces maisons étaient pourvues de greniers, où ils serraient leur bled, &c., et de grandes tonnes, où ils mettaient leur poisson. Leurs lits étaient de grandes écorces étendues à terre ; et leurs couvertures, ainsi que leurs habits, des peaux de bêtes. A Stadaconé, les maisons, ou cabanes, étaient en plus grand nombre, mais de rrioindres dimensions qu'à Hochelaga. Stadaconé était une ville ouverte, mais Hochelaga était une ville fermée. Suivant Quartier, elle était "toute ronde, et close de bois à trois rangs, en façon d'une pyramide croisée par le haut, ayant la rangée du milieu en façon de ligne perpendiculaire, puis une rangée de bois couchés de long bien joints." Cette palissade était de " la hauteur d'environ deux lances." Il n'^y avait qu'une seule porte ou entrée, qui fermait à barres. En plusieurs endroits de l'enceinte, il .y avait

des espèces de galeries garnies de pierres et de cailloux, et des échelles en dedans pour y monter. Au milieu de la ville, il y avait, comme on Ta déjà vu, une place publique, qui devait être ronde aussi, bien que les expressions de Quartier soient qu'elle était " spacieuse d'un jet de pierre en quarrê.''^

Les Canadois savaient se fortifier, ou se mettre en garde contre les attaques imprévues de leurs ennemis, par des espèces de forts ou de camps retranchés. Leurs armes ordinaires étaient l'arc et la flèche, {ahenca et quatetan^ suivant Quartier) et peut-être aussi la massue, ou le " bâton de guerre." Ils avaient pour ennemis les Toudamans, peuple limitrophe, sans doute connu plus tard sous un autre nom. Il paraîtrait qu'ils avaient la mauvaise coutume d'emmener à la guerre leurs femmes et leurs enfans, et qu'ils n'étaient ni moins vindicatifs, ni moins cruels envers leurs ennemis, que ceux qui les remplacèrent et furent trouvés plus tard dans le pays.* Mais excepté avec leurs ennemis déclarés, ou ceux dont ils croyaient avoir sujet de se méfier, ils étaient doux, civils, hospitaliers, comme on le voit par toutes les rela-

* La première fois que Quartier alla rendre visite à Donnaeona, •on lui montra les peaux de cinq têtes d'hommes "étendues sur des bois, comme peaux de parchemin ;" et on lui dit que " c'étaient des Toudamans de vers le sud, qui leur menaient continuellement la guerre." On lui dit aussi qu'il " y avait deux ans passés, les Toudamans les vinrent assaillir jusque dans le fleuve, à une île qui est par le travers du Saguenay, où ils étaient à passer la nuit, tendant aller à Hongnedo leur mener guerre, avec en\iron deux cents personnes, tant hommes, femmes qu'enfans, lesquels furent surpris en dormant, dans un fort qu'ils avaient fait, où mirent les dits Toudamans le feu tout à l'entour, et comme ils sortaient, les tuèrent tous, réserve cinq qui s'échappèrent :" — " De laquelle détrousse, ajoute-t-il, (les Canadois) se plaignaient encore fort, nous montrant qu'ils en auraient vengeange."

Si les Toudamans étaient au sud, par rapport à Stadaconé, c'étaient les Iroquois, et non les Gaspésiens, situés au nord-est ; et le travers du Saguenay et Hongnedo ne se trouvent ici que par erreur.

tions amicales qu'eurent avec eux Quartier et Roberval.

Tous ces peuples, nous voulons dire les différentes peuplades répandues dans ce que nous appelions présentement le Bas-Canada, depuis Hongnedo jusqu'à Hoclielaga, parlaient, ou . pouvaient parler la même langue. Quartier nous en a conservé quelques termes, entre autres celui à' Agohanna, qui signifiait seigneur ou grand chef. Il paraît que les seules villes, ou grandes bourgades, de Stadaconé et d'Hoclielaga avaient des Agoliannas, dont sans doute l'autorité s'étendait sur les villages circonvoisins. Ces chefs étaient aimés, respectés et vénérés par les peuples qui leur obéissaient, lors même qu'ils n'étaient plus dans la vigueur de l'âge ou de la santé, comme le prouve ce que dit Quartier de celui d'Hochelaga, qui fut apporté dans la place par dix hommes, parce qu'il était paralytique, et qu'on lui présenta comme chef vénéré et vénérable. Dix autres peuplades obéissaient à ce chef, suivant Quartier ; mais il n'est plus croyable, quand il ajoute que Donnacona lui était aussi soumis, ou qu'il était son tributaire. Il y avait bien quelque chose de redoutable à Hochelaga pour ceux de Stadaconé, mais c'était, il paraît, sous le rapport religieux ; car Cudouagny "parlait" souvent à Hochelaga. Ce Cudouagny était l'unique, ou la principale divinité des Canadois. Ils croyaient qu'il leur parlait souvent (en songe sans doute), et que lorsqu'il était irrité contre eux, il leur jettait de la poudre aux yeux; expressions figurées, dont ils se servaient apparemment pour signifier qu'il leur ôtait la prudence et le jugement nécessaires pour prendre le meilleur parti dans les affaires difficiles ou. douteuses. Ils croyaient à une vie future, et étaient persuadés qu'après leur mort, ils iraient dans un autre monde, "aux étoiles," où ils vivraient éternellement dans des champs

verdoyants, pleins de beaux arbres, de fleurs odoriférantes et de fruits délicieux. Il ne paraît pas qu'ils eussent des jongleurs ou des médecins charlatans : leur principale remède était la tisane de leur annedda^ que Jean Alphonse appelle arbre de vie.

Les hommes fumaient presque continuellement la feuille séchée et broyée de la plante connue plus tard sous le nom de Petun ou Tahacy et disaient que cette habitude les " tenait sains et chaudement."

La polygamie était en usage à Stadaconé ; le jeu y était une passion dominante ; et on s'y livrait surtout dans des maisons de débauche ; car nous regrettons d'avoir à dire, d'après Quartier, que la prostitution du sexe féminin y était générale avant le mariage.* Les liens conjugaux étaient respectés, " l'ordre du mariage," était gardé, jusque-là que les veuves ne se remariaient jamais, mais portaient toute leur vie le deuil de leur mari défunt.

Les Canadois étaient chasseurs, pêcheurs et agriculteurs : outre leur maïs, ils avaient "assez de gros melons et concombres, courges, pois et fèves de toutes couleurs." Pourtant ils n'étaient " point de grand travail, et labouraient leurs terres avec de petits bois de la grandeur d'une demi-épée. Les femmes travaillaient sans comparaison plus que les hommes, tant à la pêcherie qu'au labour et autres choses." Roberval dit qu'ils se nourrissaient bien, mais que " pour autre chose ils n'avaient aucun souci." Ils possédaient pourtant une richesse qu'ils regardaient comme la chose la plus précieuse qu'il y eût au monde ; c'était une espèce de coquillage blanc, qu'ils nomm,aient êsurgni, dans leur langue, qu'ils péchaient dans le fleuve, et dont ils fabriquaient des

* La forme et la distribution des maisons à Hochelaga, ne permet pas de croire que la même coutume y eût aussi lieu, E

colliers et des bracelets. Le don d'un ou de plusieurs colliers de ce coquillage était, dans leur idée, un puissant moyen de se concilier la faveur ou la bienveillance d'un personnage important, comme devaient l'être à leur égard Quartier et Roberval.

Ces peuples étaient dociles, "aisés à dompter en telle façon et manière que l'on aurait voulu," comme dit Quartier ; et rien n'eût été plus facile, en apparence» que d'en faire des hommes policés et des chrétiens. Ceux même de Stadaconé, malgré quelques vicieuses habitudes, allèrent plusieurs fois, leur chef à leur tête, prier Quartier de leur faire administrer le baptême^^ voulant, lui disaient-ils, renoncer à leur Cudouagny, comme étant agojuda, (un mauvais esprit,) pour croire et vivre à la façon des Français.

Mais quel était, ou qu'est devenu ce peuple intéressant, qui n'a été vu qu'une fois, pour ainsi dire, par des Européens, et qui nous a précédés, particulièrement à Québec et à Montréal? Porta-t-il plus tard un autre nom ? s'était-il expatrié, ou avait-il cessé d'exister ? Le peu de mots de la langue qu'il parlait conservés par Quartier, suffisent -ils pour en faire reconnaître les descendans dans quelqu'une des tribus modernes ? Ce sont là des questions que nous ne pouvons pas prendre sur nous de décider.

M. de Roberval, qu'on a vu forcé de retourner en France, avec tous ses gens, n'avait pas abondonné le projet de fonder une colonie en Canada : il fit un nouvel armement pour ce pays, en 1549; mais il périt dans le voyage, avec tous ceux qui l'accompagnaient, au nombre desquels était son frère, Achille, ou Pierre de LA Roque ; sans qu'on ait jamais su où ni comment ce malheur lui était arrivé. Lescarbot pense que son vaisseau se brisa contre des bancs de glace, près de

Terre-Neuve, comme de son temps, il était déjà arrivé à d'autres navigateurs.

Les Bretons, les Normands et lès Basques continuèrent à faire la pêche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe et à l'entrée du fleuve vSaint-Laurent. D'autres Français commencèrent à faire la traite des pelleteries avec les Sauvages, sur les côtes de la mer et sur les bords du Saint-Laurent, jusqu'à l'embouciiure du Saguenay ; mais les grands armemens pour le Canada furent abandonnés. Les expéditions, les découv ertes, les tentatives d'établissement, les faits d'armes des capitaines Français, Laudonniere, Eibaut, de Gourgues, de 1562 à 1568, dans la Floride, et dans la contrée qu'ils nommèrent Caroline^ en l'honneur de leur roi Charles IX, alor^ régnant, peuvent entrer dans les annales de l'Amérique Septentrionale, mais non dans celles du Canada en particulier.

Martin Forbisher fit trois voyages, en 1576, 77 et 78, "aux régions de l'ouest et du nord-ouest, pour <îhercher un passage aux Indes par la mer Glaciale." Si les latitudes qu'il donne sont exactes, " il résulte de leur indication, dit la Biographie Universelle^ que le détroit de Forbisher est un passage au milieu d'un groupe d'îles qui se trouvent à l'entrée du détroit tl'Hudson, et que c'est là qu'il faut placer toutes les terres auxquelles il a donné des noms."

En 1578, la reine Elisabeth accorda au chevalier Humphrej Gilbert des lettres-patentes, en vertu desquelles "il était autorisé à faire la découverte et à prendre possession de toutes terres inconnues ou habitées par des tribus sauvages, mais non occupées par des nations chrétiennes," &c. Ce ne fut que cinq ans après, c'està-dire en 1583, qu'ayant formé une expédition considérable, il put mettre à la voile pour les côtes de l'Amé-

rique. Il aborda à l'île de Terre-Neuve, où, suivant le dire d'Hakluyt, les indigènes lui présentèrent des échantillons de minerais, dont il ne voulut pas faire l'essai sur les lieux, de crainte d'éveiller l'attention des Français, déjà établis sur ces terres, et de leur donner ainsi connaissance des ressources qu'elles possédaient. Ayant cinglé de là au sud-ouest, le vaisseau qu'il montait périt, corps-et -biens, dans une tempête, près de l'île du Cap Breton, ou de l'île de Sable : les autres purent regagner l'Angleterre.

Quelques années après, un autre navigateur Anglais, John Davis, pénétra dans les mers du Nord, jusqu'au 72e. degré, et découvrit le passage qui a été depuis appellé, de son nom. Détroit de Davis,

Cependant le Canada, toujours appellé la Nouvelle- Finance^ était visité, de temps à autre, par des Français autres que des pêcheurs, ou des commerçans de pelleteries. Jacques Noël, fils d'Etienne, (neveu et compagnon de Jacques Quartier dans son troisième voyage,) vint j usqu'aux Saults," avant 1583, et, comme son grand-oncle, monta sur le " Mont Royal," d'où il remarqua en particulier le lac Saint-Louis, qu'il donne comme un élargissement du fleuve. Il se trompai^ en plaçant ces " saults ou chûtes d'eau " au 44e. degré de latitude, puisqu'ils sont au 45e. et demi ; mais il avait raison, quand il disait qu'ils " ne sont pas si difficiles à passer qu'on se l'imagine," et que "les eaux ne tombent d'aucunes hauteurs bien considérables." Les Sauvages (car il y en avait encore alors, il paraît, dans l'île de Montréal,) lui dirent qu'il y avait "dix journées de marche, depuis les saults jusqu'au grand lac (Ontario);" mais il ne put savoir " combien ils comptaient par journée."

En 1588j Henri III accorda aumême Jacques Noël,

DV CANADA 53

et au sieur Chaton, autre petit-neveu de Jacques Quartier, le commerce exclusif du golfe et du fleuve de Saint-Laurent. Un sieur Ravillon, qui leur succcéda, remonta le fleuve jusqu'à l'embouchure du Saguenay, en 1591 ; mais moins pour s'y occuper de découvertes ou d'établissemens, que pour exploiter la pêche des phoques, alors abondante dans ces parages.

Enfin, on s'occupa de nouveau en France du projet de fonder une colonie en Amérique. Au commencement de 1598, Henri lY nomma TroïllusDuMESGouETS, marquis de la Roche et de Cottenmeal, son Lieutenant général et Gouverneur dans les pays de Terre- Neuve, Labrador, Canada, Hochelaga, Norembègue, &c. ; l'autorisa à équipper des vaisseaux, lever des troupes, emmener les personnes utiles à l'établissement d'une colonie, construire des forts, concéder des terres en fiefs, ou autrement; faire pour le gouvernement de ces contrées tous les reglemens qu'il jugerait convenables, et de plus " assaillir villes, châteaux, forts et habitations," &c., sans doute d'après le droit qu'alors en Europe on croyait avoir de dépouiller, non seulement de leurs terres, mais encore de leurs autres propriétés, les peuples qui n'étaient pas chrétiens, et qu'on appellait barbares ou sauvages.*

* n est curieux d'entendre Lescarbot raisonner sur le sujet : " J'ai quelquefois, dit-il, vu des hommes scrupuleux, qui ont mis en doute si on pouvait justement occuper les terres de la Kouvelle-France, et en dépouiller les habitans d'icelles : auxquels ma réponse a été, que le premier titre de possession doit appartenir aux enfans qui obéissent à leurs pères, tels que sont les chrétiens, auxquels appartient le partage de la terre. . . La terre donc appartenant de droit divin aux enfans de Dieu," &c. Les Juifs ont dû et doivent encore avoir les mêmes droits, comme peuple choisi de Dieu ; les Musulmans, comme vrais croyants ; les Chinois, comme citoyens de V empire céleste^ &c. C'est d'après le même principe que se sont conduits Alexandre, Attila, Mahomet, GiNGHiSKAN, Tamerlan, les Bajazet, les Amurat, et autres conquérans, envahisseurs et usurpateurs. Cette espèce de droit divin a pour synonyme le droit du plus fort.

HlSTOIilË

Honoré de titres aussi vains que pompeux, et muni de pouvoirs qui devaient lui être inutiles, le marquis de la Roche voulut aller reconnaître lui-même les contrées dont il devait être, en quelque sorte, le souverain. Il équippa un vaisseau, sur lequel il s'embarqua, au printems de la même année 1598, avec un habile pilote, nommé Chetodel. Il passa près de la fatale Ile de Sable, et y débarqua quarante malheureux, qu'il avait tirés des prisons de France, et qui s'y trouvèrent bientôt plus mal à leur aise que dans leurs cachots. U alla ensuite reconnaître les côtes du continent voisin, qui sont celles de l'Acadie ; et après avoir pris toutes les connaissances dont il croyait avoir besoin, il se rembarqua, pour aller reprendre les gens qu'il avait laissés sur l'Ile de Sable, et les placer ailleurs ; mais les vents contraires l'ayant porté près des côtes de France, ils furent abandonnés à leur mauvais sort. L'île de Sable, située à environ vingt-cinq lieues de la pointe sud-est de celle du Cap Breton, ne porte ni arbres ni arbustes fruitiers ; quelques buissons, des plantes saxatiles et un peu de foin naturel, sont les seules traces de végétation qui s'y rencontrent. Heureusement pour les exilés, ils trouvèrent sur les écueils qui la bordent, des débris de vaisseaux naufragés, dont ils construisirent des cabanes pour se mettre à l'abri des injures du temps; et des animaux domestiques, sortis des mêmes vaisseaux, ou provenus de ceux qu'y avait déposés le baron de Léry, en 15 18, leur servirent pendant quelque temps de nourriture* Mais dans l'attente d'être promptement tirés de leur solitude, ils tuèrent imprudemment une partie de ces animaux pour en avoir les peaux, et bientôt ils furent réduits à ne plus se nourrir que de poisson. Lorsqu'au bout de sept ans, Chetodel eut ordre de les aller prendre pour les ramener en France, il n'en trouva plus que

douze, couverts de peaux de loups-marins, tout défigurés, les cheveux et la barbe d'une longueur et dans un désordre à faire horreur. Il les présenta dans cet état au roi, qui leur fit donner à chacun cinquante écus, et les renvoya déchargés de toutes poursuites de justice.

Pour revenir à M. de la Roche, après son retour en France, il y éprouva de grands contretems, et mourut de chagrin, a-t-on écrit, après avoir fait pour rétablissement de sa colonie, que pourtant il ne commença pas même, de grandes et inutiles dépenses. Le mauvais succès de son entreprise n'empêcha pas qu'après sa mort, on ne sollicitât vivement la commission qu'il avait eue du roi. Le sieur du Pont, surnommé Grave', ou DE Pont- Grave', qui avait fait plusieurs voyages à Tadoussac, et remonté le Saint-Laurent jusqu'aux Trois- Rivières, proposa à M. Chauvin, "homme très expert et entendu au fait de la navigation," et alors capitaine dans la marine, de demander au roi le privilège exclusif de la traite des pelleteries en Canada, avec les prérogatives attachées à la commission du marquis de la Roche. M. Chauvin goûta cet avis, demanda le privilège, et l'obtint. Il équippa aussitôt quelques petits bâtimens, et les conduisit lui-même à Tadoussac, accompagné de Pont- Gravé. Ce dernier aurait voulu aller jusqu'aux Trois-Rivières, parce que cet endroit lui avait paru plus propre qu'aucun autre à un établissement ; mais ce n'était pas ce que Chauvin se proposait ; il ne voulait que troquer des marchandises contre des pelleteries, dont, en efîet, il eut bientôt rempli ses vaisseaux. Il fit bâtir une maison à Tadoussac,* et y laissa quelques uns de ses gens pour faire la

* " De quatre toises de long sur trois de large, de huit pieds de haut, couverte d'ais, et une cheminée au milieu, en forme d'un corps-de-garde, entourrée d'une claie et d'un petit fossé fait dans le sable." — Champlain.

traite durant l'hiver. L'année suivante, il arriva de lionne heure à son poste de commerce, et ce second voyage ne lui produisit pas moins que le premier. Il mourut, l'hiver suivant, et eut pour successeur le commandeur DE Chatte, gouverneur de Dieppe. Ce dernier forma une compagnie, où entrèrent des gentilhommes et des négocians, la plupart de Normandie. Il fit un armement dont il confia la conduite au sieur Du Pont, à qui le roi avait donné des lettres-patentes pour continuer les découvertes en Canada, et pour y faire des établissemens. M. de Chatte proposa à Samuel de Champlain, capitaine de vaisseaux, qui revenait des Antilles, de faire le voyage du Canada avec Du Pont, et il y consentit avec l'agrément du roi. Champlain et Du Pont, commandant chacun un navire, partirent au commencement de 1603. Arrivés au port de Tadoussac, ils y laissèrent leurs vaisseaux, et s'embarquèrent dans un bateau léger, pour remonter le Saint-Laurent, accompagnés de quelques Sauvages dans un canot d'écorce.

Ils viennent d'abord mouiller à Québec^ où il y a un détroit du fleuve, et au nord de ce détroit, une montagne assez haute, qui va en baissant des deux côtés, et le long de la côté,^ dans des rochers d'ardoises, des diamans meilleurs que ceux d'Alençon." De Québec, ils viennent jetter l'ancre à Sainte- Croiœ, (autrefois Achelacy); reconnaissent ensuite l'entrée de la rivière de Batiscan, celle de la rivière Sainte-Marie, l'île Saint-Eloy, et arrivent aux Trois-Eivières. Ils voulurent remonter la rivière ainsi nommée, mais ne purent faire qu'une lieue, dans leur bateau léger, ou chaloupe, " à cause du grand- courant d'eau." Ils furent avec un esquif, pour voir plus avant -, mais à peine eurent-ils fait une lieue, qu'ils rencontrèrent " un sault d'eau fort

étroit, comme de douze pas," qui ne leur permit pas d'aller plus loin. Toute la terre qu'ils virent au bord de cette rivière, est sablonneuse, et "va en haussant de plus en plus, et est remplie de sapins et de cyprès."

Champlain compte six îles à l'entrée des Trois- Rivières (aujourd'hui la rivière Saint-Maurice), " trois desquelles, dit-il, sont fort petites, et les autres de cinq à six cents pas de long, fort plaisantes et fertiles, pour le peu qu'elles contiennent." Jl parle de celle sur laquelle Quartier avait fait planter une croix, comme '^commandant aux autres, élevée du côté du sud, et allant quelque peu en baissant du côté du nord. Ce serait, ajoute-t-il, un lieu propre pour habiter, et pourrait-on le fortifier promptement, car sa situation est forte de soi. L'habitation des Trois-Rivières, continuet-il, serait un bien pour la liberté de quelques nations, qui n'osent venir par là, à cause des Iroquois, leurs ennemis, qui tiennent toute la rivière de Canada bordée."

Ayant traversé le lac Saint-Pierre, et pris le chenal du sud, nos voyageurs trouvèrent, au confluent de la rivière des Iroquois, (depuis rivière Chambly, Richelieu, ou Sorel),* une "forteresse faite de pieux debout fort pressés les uns contre les autres, et joignant d'un côté cette rivière, et de l'autre, le fleuve, et qui ne servait guère aux Sauvages (du Canada) que " pour avoir le temps de s'embarquer." Ils ne purent s'avancer, dans cette rivière, que cinq ou six lieues, " à cause du grand

* Dont les Canadois avaient parlé à Quartier, comme ayant son embouchure vis-à-vis de l'endroit où il avait laissé son gaUion, en allant à Hochelaga, et comme allant vers le sud-ouest, "jusqu'à une terre où il tfy a jamais glaces ni neiges." Les Canadois étaient géographes, comme le sont, plus ou moins, tous les Sauvages ; ils savaient qu'à leur midi, il y avait des contrées où il ne neige ni ne gèle ; mais ils se trompaient, en pensant que la rivière en question allait jusque-là, ou venait de là.

cours d'eau qui descend." Revenus à son entrée, et suivant la rive méridionale du fleuve, ils évitèrent le courant de Sainte-Marie, et passèrent au sud d'une île d'environ un quart de lieue en longueur (Sainte-Hèlene), puis près de ^' rochers et petites îles, où il n'y a point de bois, et qui sont à fleur d'eau," et, " où l'eau commence à venir de grande force." Arrivés au pied du Sault Saint- Louis, ils ne purent suivre les Sauvages, qui s'y avancèrent dans leur canot, mais débarquèrent, et suivirent le rivage par terre, l'espace d'une lieue, ou plus.

Champlain, qui a publié la relation de ce voyage, ne parle ni d'Hochelaga, ni d'aucune autre bourgade considérable. Les Sauvages qui habitaient alors le Canada n'étaient pas, en apparence, de la même nation, et ne pariaient pas la même langue que ceux que Quartier et E/oberval y avaient rencontrés. Champlain parle, dans cette relation, des Algonquins, qui fréquentaient, plutôt qu'ils n'habitaient les bords du Saint-Laurent ; des Etchemins, qui demeuraient au sud de ce fleuve, à l'est de Québec, et des Montagnais, qui fréquentaient les bords du Saguenay, et vénaient à Tadoussac, pour la traite des pelleteries.

Les guerriers de ces trois tribus, réunis au nombre de mille, venaient de remporter une victoire sur les Iroquois, dont ils avaient tué une centaine, et Champlain et Du Pont, à leur retour, trouvèrent leurs chefs assemblés à Tadoussac, et se préparant à célébrer leur triomphe par une " tabagie^'' c'est-à-dire par des festins, des dances, et autres divertissemens. Champlain conféra avec eux, au moyen de deux des leurs, que Du Pont avait emmenés en France, l'année précédente, et leur fit agréer le dessein qu'avait conçu le roi de France, de " peupler leur terre," et de leur faire faire la paix

avec les Iroquois, ou de leur envoyer des forces pour les vaincre.

A leur retour en France, Du Pont et Champlain trouvèrent le commandeur de Chatte mort, et sa commission donnée à Pierre Ditgast, ou Du Gua, sieur de Monts, gentilhomme saintongeais, qui avait obtenu le commerce exclusif des pelleteries, depuis le 40e jusqu'au 54e degré de latitude ; le droit de concéder des terres jusqu'au 46e, et le titre de Vice-amiral et de Lieutenantgénéral dans toute cette étendue de pays. Quoique protestant, M. de Monts s'était engagé à établir, autant que possible, la religion catholique parmi les Sauvages : il avait conservé la compagnie formée par son prédécesseur, et il l'augmenta de plusieurs négocians des principaux ports de France, particulièrement de celui de La Rochelle. H équippa quatre vaisseaux, l'un desquels fut destiné à faire la traite des pelleteries à Tadoussac ; Du Pont fut chargé de conduire le second à Campseau, et de courir de là tout le canal que forment Vlle-Royale, ou du Cap-Breton et celle de Saint-Jean, pour écarter ceux qui auraient voulu commercer avec les indigènes, au préjudice des droits de la compagnie. De Monts conduisait lui-même les deux autres, accompagné de Champlain, de Jean de Biencour, sieur de PouTRiNCOUR, et de plusieurs autres volontaires, parmi lesquels étaient un prêtre catholique et un ministre protestant.

Parti du Hâvre-de- Grâce, le 7 mars 1604, M. de Monts arriva le 6 mai, dans un port de l'Acadie, qui fut nommé port Rossignol, parce qu'il y confisqua un vaisseau appartenant à un capitaine de ce nom.* Au-

* " Le 6 mai, ils terrirent à un certain port, où ils trouvèrent le capitaine Rossignol, du Hâvre-de-Grâce, lequel troquait en pelleterie avec les Sauvages, contre les défenses du roi ; occasion

sortir de ce port, il entra dans un autre, qui fut nommé port au Mouton, parce qu'un mouton s'y noya. Il y débarqua tout son monde, et y séjourna plus d'un mois, en attendant le retour de Champlain, qui fut envoyé dans une chaloupe, pour explorer la côte, et chercher un endroit propre à l'établissement qu'on voulait former. Se dirigeant au sud, Champlain rangea les côtes de la mer l'espace d'environ quatre-vingts lieues, ou, suivant son calcul, jusqu'au-dessous du 42e degré de latitude. Ces côtes étaient celles de la Norembègue (maintenant la Nouvelle-Angleterre), où aucune nation européenne n'avait encore formé d'établissement. Il reconnut un nombre considérable d'îles, de caps, de baies, de havres et de rivières, et entre ces dernières, celle qu'il dit se nommer Pemtagoet {Penobscot\ et qu'il croit être la rivière de Noremhègue des navigateurs qui l'avaient précédé dans ces parages ; la rivière de Quinibequy, ou Kennebec, et celle qu'il dit s'appeller ChouacoeL H rencontra dans les habitans du pays, qu'il appelle Av" mouchiquois, des hommes aussi adonnés et aussi entendus à Tagriculture que l'étaient ceux de Stadaconé et d'Hochelaga, au temps de Jacques Quartier. Ils auraient pu être les instituteurs des premiers Européens qui ont eu des terres à défricher en Amérique.*

qu'on lui confisqua son navire, et fut appelle ce port le port îtossignol, ayant eu en ce désastre un bien qu'un port bon et commode, en ces côtes-là, est appelle de son nom." — Lescakbot.

*" Les ArmoucMquois, disent, en substance, Champlain et Lescarbot, ont des terres défrichées, et en défrichent tous les jours; mais ils ne cultivent pas en même temps tous leurs champs défrichés, car ils laissent reposer leurs terres. Pour défricher, ils coupent les arbres à la hauteur de trois pieds, puis brûlent les branchages sur les troncs, et par succession de temps, ôtent les racines. Au lieu de charrues, ils ont un instrument de bois fort dur fait en façon d'une bêche. Es arrachent toutes les mauvaises herbes et les brûlent, et engraissent leurs champs de coquillages de poissons. Ils plantent parmi leur bled des fèves riolées de toutes couleurs. La moisson faite, ils serrent leur bled dans des fosses

Mais ce voyage de Champlain, utile sous le rapport de la géographie et de la navigation, fut nul pour l'établissement de la colonie ; et dans le fait, M, de Monts n'avait pas besoin d'aller si loin pour la placer avantageusement ; il était près de deux des plus beaux ports de l'Acadie, ceux de Campseau et de La Hève; mais ils ne lui plurent point ; et, suivant le contour de la presqu'île, au sud, il doubla le cap de Sable, entra dans la baie de Sainte- Marie, et tirant au nord-ouest, parvint à une île, située vis-à-vis de l'embouchure d'une rivière, dite alors des Etchemins, par 45 degrés et demi de latitude, et résolut de s'y fixer. Cette île, à laquelle il donna le nom de Sainte- Croix, qui fut aussi plus tard celui de la rivière, n'a guère plus d'une demi-lieue de circuit; aussi futelle défrichée en peu de temps. On s'y logea passablement, et l'on y sema du bled, qui rapporta extraordinairement. On ne tarda pas néanmoins à s'appercevoir qu'on avait fait un mauvais choix ; l'hiver venu, on se trouva sans eau douce et sans bois ; le scorbut se mit parmi les colons, et il en périt un grand nombre. Dès que la navigation fut libre, M. de Monts n'eut rien de plus pressé que de chercher un endroit plus convenable. Il se dirigea à l'est, donna au golfe ^ur lequel il naviguait le nom de Baie Française, et parvint à l'embouchure d'une rivière, où il trouva un hâvre qu'il nomma Port Royal, et qui lui plut au point qu'il résolut d'y transporter, sur-le-champ, sa colonie. La rivière fut appellée de V Esquille, du nom d'un " petit poisson de la grandeur d'un esplan," qui s'y péchait en quantité.

Les anciens auteurs, Champlain, Lescarbot, et d'après

(caveaux) qu'ils font en quelque pente de colline ou tertre, pour régoût des eaux, ayant soin de garnir ces fosses de nattes, &c. Outre leurs habits de peaux, ils s'en font, pour l'été, de chanvre ou autres herbes."

eux Cliarlevoix, ont fait du Poii; Royal une description pompeuse, qui témoigne du bon j ugement de M. de Monts^ mais qui n es-t pas dénature à intéresser beaucoup présentement des lecteurs canadiens. Le plus grand avantage de ce port était de se trouver vis-à>-vis de la grande rivière d' Ouygoudy^ à laquelle Champlain donna le nom de Saint-Jean^^ et à peu près au centre de la population indigène. Cette population se composait alors de deux grandes tribus, les Souriquois, habitans de la presqu'île acadienne (maintenant la Nouvelle-Ecosse), peuple de moeurs assez douces et décentes, et les Etchemins, qui fréquentaient les. bords de la rivière appellée de leur nom, Rivière des Ktchemins^ et ceux de l'Oujgoudy, et dont le pays (le Nouveau Brunswick, &c.) s'étendait, suivant Champlain, jusqu'au Quinibequy, où commençait celui des Armouchiquois (le présent état de Maine, &c).f Ces deux peuples faisaient ordinairement cause commune avec les Can^dois, les Canadaquois, ou Gaspésiens, les Montagnais, les Algonquins, et autres tribus sauvages, lorsqu'il s'agissait de combattre leurs ennemis communs, qui étaient, d'un côté, les Iroquois, et de l'autre, les Armouchiquois. Les grands chefs de ces peuples n'étaient pas appellés Agohannas^ comme ceux des Canadois, au temps de Quartier, mais Sagamos ou Sagmos, mot qui, comme le premier, signifie maître ou seigneur. Champlain donne le nom, ou le titre de

* Et qu'il décrit comme " une rivière des plus grandes et profondes qu'il eût encore vue, étroite et dangereuse à son entrée, puis s'élargissant et se rétrécissant de rectief, et faisant un sault entre deux rochers, où l'eau court d'une si grande vitesse, qu'en y jettant du bois, il enfonce en bas, et ne le voit-on plus." Il ajoute que " les habitans du pays allaient par cette rivière jusqu'à Tadoussac, ne passant que par peu de terre (de portages) pour y aller," et que de la rivière Saint- Jean à Tadoussac, il n'y a que soixante-cinq lieues.

f D'autres écrivains placent sur les bords du Kennebec les Cannibas, tribu amie des Etchemins et des Souriquois.

Sagamo au grand chef des Montagnais, et même à celui des Algonquins. Si, d'un côté, il est difficile d^ croire <fue la langue des Souriquois était aussi celle -de €€S deux peuples,* il est, de l'autre, presque prouvé, que celle qui avait été parlée à Hochelaga et à Stadaconé n'était plus entendue. " Jacques Quartier," dit Lescarbot, nous a laissé comme un dictionnaire du langage du Ca-nada, auquel nos Français qui y liantent aujourd'hui n'entendent rien."| Quant à la cause de ce changement de langage en Canada," ajoute-t-il, "j'estime qu'il est venu d^une destruction de peuple ; car il y a quelques années que les Iroquois -s'assemblèrent jusqu'à huit mille hommes, et défirent tous leurs ennemis, qu'ils surprirent dans leur enclos." Il est à regretter que Lescarbot n'ait pas donné, d'une manière plus précise, la date de ce grand événement ; mais nous le croyons plus ancien qu'il ne paraît le donner à entendra.

Pour revenir au Port Royal, où nous avons laissé M. de Monts, le sieur de Poutrincour qui, en s^'associant avec lui, avait formé le projet de s'é'iablir en Amérique, lui demanda ce port, et l'obtint. Il chargea Du Pont du soin de son établissement, et vers l'automne, il repassa en France avec M. de Monts-

Tandis que ce dernier était occupé à former un établissement à l'île de Sainte- Craix, accompagné des sieurs Champlain, d'Or ville, Champ-Dore', et autres, on faisait courir en France des livrets, dans lesquels, entre autres mauvaises plaisanteries, on disait qu'il arrachait des épines en Canada.^^ Les mauvais plaisans n'étaient pas pourtant les plus dangereux de ses ennemis : pendant

* Nos Souriquois et Etchemins n'entendent point les Armouchiquois, ni ceux-ci les Iroquois." — Lescarbot.

f Ou ne pouvaient rien entendre, par la raison que les Sauyages d'alors n'y entendaient rien eux-mêmes.

son absence, les pêcheurs de presque tous les ports de France avaient représenté au roi que, sous prétexte de les empêcher de commercer avec les Sauvages, on les privait des choses les plus nécessaires pour leur pêche, et qu'ils seraient contraints d'y renoncer, si Ton ne faisait cesser ces vexations. Ils furent écoutés, et le privilège de M. de Monts, qui devait durer encore deux ans, fut révoqué. Il ne se découragea pas pourtant ; il fit un nouvel arrangement avec Poutrincour, et lui fit armer, à La Rochelle, un vaisseau qui mit à la voile le 13 mai 1606. Le voyage fut long ; ce qui fit croire aux habitans du Port Poyal qu'on les avait abandonnés. Du Pont fit tout ce qu'il put pour les rassurer , mais à la fin, comme on commençait à manquer de vivres, il fut contraint de s'embarquer avec eux pour retourner en France, ne laissant que deux hommes dans le fort, pour garder les effets qu'on ne pouvait pas emporter. Il était à peine sorti de la baie, qu'il apprit l'arrivée de Poutrincour à Campseau : il rentra dans le Port Royal où Poutrincour était déjà arrivé, sans qu'ils se fussent rencontrés.

Ayant ramené l'abondance dans son établissement; M. de Poutrincour ne songea plus qu'à le fortifier, et Du- Pont s'y livra tout entier. Il tenait ses gens continuellement occupés ; les travaux se faisaient avec joie, parce que les vivres ne manquaient pas, et que la fertilité du pays semblait répondre que la source de cette abondance ne tarirait point. Les colons jouissaient d'une bonne santé, et les Sauvages commençaient à s'apprivoiser. Un avocat de Paris, nommé Marc Lescarbot, (le même que nous avons déjà eu occasion de citer plusieurs fois), qui avait eu la curiosité de voir le Nouveau Monde, ne contribua pas peu à mettre et à maintenir les choses dans cet heureux état. Il animait les uns.

piquait les autres d'émulation, et ne s'épargnait luimême en rien. Tous les jours, il inventait quelque chose de nouveau pour l'utilité publique, et jamais, remarque Charlevoix, on ne comprit mieux de quelle ressource peut être, dans un nouvel établissement, un esprit cultivé par l'étude, et que le zèle de l'état engage à se servir de ses talens et de ses connaissances."*

Cependant, M. de Monts eut le crédit de se faire rétablir pour un an dans son privilège ; mais ce fut à condition qu'il ferait un établissement sur le fleuve Saint-Laurent. Ses associés équippèrent deux navires à Honfleur, et les confièrent à Champlain et Du Pont, qui furent chargés d'aller faire la traite à Tadoussac, tandis qu'il solliciterait une prorogation de son privilège. Il ne put l'obtenir, ce qui ne l'empêcha pas d'envoyer encore, au printems de 1608, des vaisseaux dans le Saint- Laurent. Sous ses auspices, ou comme son "lieutenant," Champlain s'embarqua dans un de ces vaisseaux^ pour venir former un établissement sur le Saint-Laurent.

Arrivé à Tadoussac, qu'il décrit comme " un port où il y a une grande profondeur d'eau, bien abrité, mais petit, et où il ne pourrait pas tenir plus de vingt vaisseaux," il s'y arrêta quelque temps, puis, entra dans le Sague- ^^J} " ^l^i est, dit-il, une belle rivière et d'une grande profondeur. A cinquante lieues de l'entrée du port (de Tadoussac), il y a un grand sault d'eau, qui descend d'un fort haut lieu, et de grande impétuosité. Elle

Lescarbot publia, en 1609, la relation de ce qui s'était passé sous ses yeux en Acadie, accompagnée de pièces de vers, où il loue en particulier, et à juste titre, MM, de Monts, de Poutrincour et Du Pont ; en 1610, "La Conversion des Sauvages," &c., et en 1612, différentes poésies qu'il dédia au chanceliêrDE Sylleri, en le priant de considérer que si elles étaient '* mal peignées et rustiquement vêtues^ c'était parce qu'elles avaient été composées dans un pays inculte., sauvage, hérissé de forêts, et habité de peuples vagabonds,'^

contient de large demi-lieue, en des endroits, et un quart en son entrée, où il j a un courant si grand, qu'il est trois quarts de marée couru, qu'elle porte encore hors." Il aurait désiré reconnaître par lui-même ce grand sauit du Saguenay, dont les Sauvages lui parlèrent, ainsi que du grand lac d'où il sort, et des rivières qui s'y jettent ; mais ils ne voulurent pas le lui permettre.

Parti de Tadoussac, et remontant le fleuve, il reconnut, en passant, et nomma, la rivière aux Saumons, le cap Dauphin, le cap à V Aigle, la rivière Flatte ou Malle-Baie, le cap de Tourmente, le sault de Montmorency,^ et arriva le 3 juillet, à l'embouchure d'une "petite rivière agréable, où anciennement hiverna Jacques Quartier," et "au commencement du beau et bon pays de la grande rivière, où il y a de son entrée cent- vingt lieues." Après avoir cherché un lieu propre pour son habitation, il n'en put trouver de plus commode et de mieux situé qu'une pointe remplie de noyers et de vignes, sur le bord du fleuve, appellée alors par les Sauvages, la Pointe de Québec, Il mit aussitôt ses gens à l'ouvrage, employant les uns à abattre les arbres et défricher les terres, et les autres à construire un magasin et un " logement," qui devint plus tard une espèce de château, à trois corps de logis et à deux étages, de trois toises de long, chacun, et deux et demie de large, avec gallerie au second étage, et entourré de fossés de quinze pieds de largeur et six de profondeur, et ayant pour dépendances de grands et "bons" jardins, et une place, ou esplanade, de cent à cent vingt pas de long et cinquante à soixante de large.

* Ce sault, ou " torrent d'eau," a 40 toises de hauteur : Champlain ne lui en donne que 25, et Jean Alphonse encore moins. "Lorsque vous arriverez, dit ce dernier, à la pointe de l'île (d'Orléans), vous appercevrez une grande rivière, qui tombe de la hauteur de quinze ou vingt brasses de dessus un rocher, et qui fait un bruit terrible."

H n'y avait rien alors, dans l'endroit, qui pût être appelle ville, bourgade ou village ; mais quantité de Sauvages cahanaient^'' ou venaient cabaner pour la pêche, dans les environs, ordinairement entre les rivières de Saint- Charles et de Montmorency. Ce n'était plus le peuple agriculteur et industrieux, politique et diplomate, de Stadaconé, mais des hommes timides, paresseux, ignorant ou négligeant entièrement la culture de la terre et l'économie domestique; " pâtissant," ou souffrant de la faim, l'hiver, au point d'être quelquefois obligés de manger "jusqu'aux peaux dont ils se couvraient contre le froid." Malgré quelques traits de ressemblance dans l'habitude corporelle, le caractère, les mœurs et les usages, s'il fallait croire qu'ils descendaient des Canadois du temps de Quartier, il faudrait conclure aussi qu'ils étaient bien dégénérés.^

Vers l'automne. Du Pont repassa en France, mais Champlain demeura en Canada. Durant l'hiver, les Montagnais, les Algonquins, et ceux qu'il appelle d'abord Ochateguins^ et ensuite Hurons, recherchèrent son alliance; et au printems de 1610, un parti de ces nations ayant résolu de marcher contre les Iroquois,

* Les hommes sont bien proportionnés, dispos et sans difformité ; les femmes aussi bien formées et potelées, mais basannées. Une fille de quatorze ou quinze ans peut avoir plusieurs amans, et au bout de quatre ou cinq ans, elle épouse celui qui lui plaît le plus. Le mari et la femme vivent ensemble jusqu'à la fin de la vie, à moins qu'au bout d'un certain temps, il n'y ait pas d'énfans : alors le mari peut répudier sa femme, et en prendre une autre, en disant que la sienne ne vaut rien. Ils croient l'âme immortelle, et disent qu'après leur décès, ils iront en d'autres régions se réjouir avec leurs parens et amis défunts; aussi enterrent-ils leurs morts avec tout ce qu'ils possédaient, et si c'est un chef, ou un homme en autorité parmi eux, ils vont, tous les ans, faire un festin, chanter et danser sur sa fosse. Ils croient que tous les songes qu'ils ont sont véritables, et ils ont parmi eux des jongleurs, ou devins, qu'ils révèrent, et auxquels ils obéissent implicitement.— Champlain, en substance.

leurs ennemis communs, il se laissa imprudemment persuader de les accompagner. Mais il avait un motif louable, qui pouvait l'excuser jusqu'à un certain point, celui de reconnaître la rivière, le grand lac, et le pays des Iroquois. Il partit de Québec le 28 mai, dans une chaloupe " équippée de tout ce qui lui était nécessaire," et avec une partie des Sauvages qui devaient être de l'expédition. Chemin faisant, il n'oublia pas de recueillir tous les renseignemens que lui pouvaient donner ses compagnons de voyage. Etant sur le lac Saint-Pierre, il vit, du côté du nord, une rivière "fort agréable," qu'il dit aller "cinquante lieues dans les terres," et qu'il nomma Sainte- Suzanne. Au côté du sud, il remarqua, " en un beau et bon pays," deux rivières "très belles," l'une appellée rivière Du Pont (celle de Nicolet, ou celle de Saint-François), et l'autre, la livière de Gennes (le Saint-François ou l'Yamaska).

Ayant passé par un grand nombre d'îles de différentes grandeurs, où il y avait " quantité de noyers et de vignes, et de belles prairies, avec force gibier et animaux sauvages," et où la " pêcherie du poisson était plus abondante qu'en aucun autre lieu qu'il eût vu," il arriva à l'entrée de la rivière des Iroquois. Un assez grand nombre de Sauvages, Montagnais, Algonquins et Hurons, y étaient assemblés ; mais il n'y en eut qu'une partie qui voulurent l'accompagnei*, les autres aimant mieux, réflexion faite, "s'en retourner dans leur pays, avec leurs femmes et les marchandises qu'ils avaient traitées."

Ce contretems n'empêcha pas Champlain de persévérer dans son dessein, et de marcher contre une nation dont la puissance lui était connue, avec quelques Français et une soixantaine de Sauvages. Entré dans la rivière des Iroquois, il la put remonter, sans trop de

difficulté, cette fois, l'espace de quinze lieues, ou jusqu'à " une manière de lac (le bassin de Chamblj) d'environ trois lieues de circuit, où l'eau descend d'un sault d'environ six cents pas de large, qui court d'une grande vitesse, parmi quantité de rochers et cailloux." Ne pouvant franchir avec sa chaloupe ce courant, qu'il appelle le " premier sault des Iroquois," il suivit les Sauvages par terre, l'espace d'une demi -lieue, et s'embarqua dans leurs canots, avec deux de ses Français, qui ne voulurent pas l'abandonner. Le sault, ou rapide, passé, les Sauvages commencèrent à mettre un peu plus de précaution dans leur manière de naviguer et de prendre poste. On campait de bonne heure ; on abattait des arbres, dont on se faisait une espèce de retranchement, du côté de terre ; on avait soin de ranger les canots sur le bord de la rivière, afin de pouvoir s'embarquer promptement, en cas de surprise, et de se dérober à l'ennemi, avant qu'il eût forcé le retranchement. Dès qu'on avait campé, des coureurs se répandaient à travers les plaines, et revenaient bientôt ; après quoi tout le monde s'endormait. Champlain leur ayant parlé du danger auquel ils s'exposaient, ils lui répondirent, qu'après avoir travaillé tout le jour, il était nécessaire de se reposer pendant la nuit. Néanmoins, lorsqu'ils se crurent plus proches de l'ennemi, ils ne marchèrent plus que de nuit, et n'allumèrent plus de feux pendant le jour.

Les vallées qui séparent les montagnes qu'on apperçoit du milieu du grand lac auquel Champlain donna son nom, étaient alors peuplées d'Iroquois,* et c'était

* La rivière qui sort de ce lac n'était pas appellée rivière des Iroquois, parce que ces Sauvages en habitaient les bords, mais parce qu'ils y passaient pour venir faire leurs incursions sur ceux du Saint-Laurent. Les bords de cette rivière, alors partout couverts de beaux arbres" de toutes espèces, et en quelques endroits de prairies, avaient été habités autrefois, suivant Cham-

HISTOIllE

là, et même au-delà, que nos guerriers avaient dessein de faire une irruption ; mais l'ennemi leur épargna une partie du chemin, car les deux partis se rencontrèrent sur le lac même. Ils gagnèrent le rivage, chacun de leur côté, et s'y retranchèrent. Alors les Algonquins envoyèrent demander aux Iroquois s'ils voulaient se battre à l'heure même; mais ceux-ci répondirent que la nuit était trop avancée; qu'on ne se verrait point, et qu'il valait mieux attendre le jour.

Le lendemain, dès que le jour eut paru, Champlain plaça ses deux Français et quelques Sauvages dans les bois, pour prendre les ennemis en flanc. Ceux-ci étaient au nombre de deux cents, tous gens d'élite et déterminés, qui croyaient avoir bon marché des Algonquins et des Hurons, qu'ils étaient dans l'habitude de battre, et qui n'avaient laissé voir d'abord qu'une partie de leurs forces. Les alliés fondaient leur principale espérance sur les armes à feu des Français, et ils recommandèrent à Champlain de tirer sur les chefs, qu'ils lui montrèrent. Les Algonquins et les Hurons sortirent les premiers de leurs retranchemens, et s'avancèrent deux cents pas au-devant des Iroquois. Quand ils furent en présence, ils s'arrêtèrent, se partagèrent en deux bandes, et laissèrent le milieu à M. de Champlain. Celui-ci, habillé à l'européenne, avec son arquebuse et ses autres armes, fut pour les Iroquois un spectacle nouveau et singulier : mais quand ils virent le premier coup de son arquebuse, où il avait mis quatre balles, renverser morts deux de leurs chefs, et blesser dangereusement le troisième, leur frayeur fut égale à leur étonnement. Les alliés poussèrent de grands cris

plain, par des Sauvages (Canadois) ; mais ils s'en étaient retirés, ainsi que de plusieurs autres, " au profond des terres, afin de n'être sitôt surpris."

de joie, et firent une décharge générale de leurs flèches. Champiain allait recharger son arquebuse, quand les Français qui l'accompagnaient, ayant encore abattu quelques uns des ennemis, ceux-ci ne songèrent plus qu'à fuir. Poursuivis chaudement, ils eurent encore quelques hommes de tués, et on leur fit quelques prisonniers. Les alliés vainqueurs se rassasièrent des vivres que les Iroquois avaient abandonnés, sautèrent et dansèrent sur le champ de bataille, et reprirent la route de leur pays. Après avoir fait une huitaine de lieues, ils s'arrêtèrent pour mettre à mort un de leurs prisonniers. Les cruautés qu'ils exercèrent en cette occasion firent horreur à Champiain, qui demanda, comme une grâce, de pouvoir mettre fin au supplice du prisonnier, et lui cassa la tête d'un coup d'arquebuse. La nuit suivante, un Montagnais ayant rêvé qu'ils étaient poursuivis, la retraite devint une véritable fuite. Les Hurons retournèrent dans leur pays; les Algonquins s'arrêtèrent à Québec, et les Montagnais se rendirent à Tadousac, oii Champiain les suivit. Dès qu'ils apperçurent les cabanes de leurs villages, ils coupèrent de longs bâtons, y attachèrent les chevelures qu'ils avaient faites, et les portent comme en triomphe. A cette* vue, les femn)es accoururent, se jettèrent à la nage, et ayart joint les canots, elles prirent les chevelures des mains de leurs maris, et se les passèrent autour du cou.

Champiain étant remonté à Québec, il y fut joint par Du Pont, et s'embarqua avec lui pour la France, laissant la colonie naissante sous les ordres de Pierre Chayin, homme brave et intelligent. Il fut bien reçu du roi, à qui il rendit compte de la situation où il avait laissé le Canada. On lui confia encore deux vaisseaux, le printems suivant, et il arriva à Tadousac, le 8 avril. Il en repartit le 28, après avoir assuré les Montagnais

qu'il venait dégager la parole qu'il leur avait donnée, Tannée précédente, de les accompagner encore à la guerre contre les Iroquois. Ces Sauvages n'attendaient, en effet, que son retour pour se remettre en campagne, et à peine fut-il arrivé à Québec, qu'ils s'y rendirent, au nombre de soixante guerriers. Les Algonquins se trouvèrent prêts aussi, et tous marchèrent vers la rivière des Iroquois, oii d'autres Sauvages avaient promis de se rendre. Champlain les suivit de près, dans une barque; mais il ne trouva pas le nombre de guerriers qu'on lui avait fait espérer, et il apprit, en même temps, qu'un parti de cent Iroquois n'était pas loin. Il n'y avait pas un moment à perdre pour le surprendre. Il fallut laisser la barque et se mettre dans des canots. Quatre Français suivirent Champlain : les autres restèrent à la garde de la barque. Les confédérés eurent à peine vogué une demi-heure, qu'ils sautèrent à terre, sans rien dire aux Français, et se mirent à courir à travers les bois, laissant leurs canots à l'abandon, et Champlain sans guide, au milieu de ces déserts. Bientôt pourtant, un Algonquin vint le prier de hâter sa marche, parce qu'on était aux prises avec les ennemis. Il doubla le pas,' et ne tarda guère à entendre le bruit des combattans. Les alliés avaient attaqué les Iroquois dans leur retranchement, et avaient été repoussés avec perte. A la vue des Français, ils reprirent courage, et retournèrent avec eux à la charge. Le combat devint très vif : Champlain et un de ses hommes furent blessés légèrement. Cependant les armes à feu déconcertaient les Iroquois, lorsque les munitions commencèrent à manquer. Alors Champlain persuada aux alliés de donner l'assaut au retranchement : il se mit à leur tête, avec ses quatre Français, et malgré la vigoureuse défense des assiégés, ils parvinrent bientôt à faire une

assez grande brèche. Cinq ou six autres Français arrivèrent, sur ces entrefaites. Ce renfort donna aux assaillans le moyen de s'éloigner pour respirer un peu, pendant que les nouveau-venus faisaient feu sur l'ennemi. Les Sauvages revinrent bientôt à l'assaut, et les Français se mirent sur les ailes, pour les soutenir. Les Iroquois ne purent résister à tant de coups redoublés : presque tous furent tués ou pris. Quelques uns ayant voulu courir du côté de la rivière, ils y furent culbutés, et s'y noyèrent. Lorsque l'affaire fut terminée, il arriva encore une troupe de Français, qui voulurent se consoler de n'avoir point eu de part à la victoire^ en partageant le butin. Ils se saisirent des peaux de castor dont étaient couverts les Iroquois qu'ils voyaient étendus sur la place ; ce qui scandalisa beaucoup les Sauvages. Ces barbares, qui prenaient plaisir à tourmenter, de la manière la plus indigne, des ennemis qui n'étaient plus en état de se défendre, se piquaient d'un désintéressement qu'ils étaient surpris de ne pas rencontrer chez des hommes civilisés. Champlain engagea les Hurons à emmener un Français dans leur pays, afin qu'il y apprît leur langue, et emmena un des leurs en France, avec promesse de le leur ramener, à son prochain retour.

Tandis que Poutrincour et Champlain, toujours sous les auspices ou Tautorité de M. de Monts, fondaient, le premier le Port Royal, et le second Québec, Henry HuDSON, dans trois voyages consécutifs, de 1607 à 1609, explorait le détroit et le nord de la baie qui furent ensuite appellés de son nom, dans la vue, et avec l'idée fixe de trouver un passage à la Chine et au Japon^ par le nord- ouest. Il eut la hardiesse, pour ne pas dire la témérité, de passer le dernier hiver dans cette latitude, pour y attendre le printems. Cette saison venue, il reprit le cours de sa navigation ; mais il périt, victime G

de son audacieux courage, et du lâelie abandon de soî^ équipage mutiné.*

M. de Poutrincour, eiui avait passé une ou deux années en France, revint au Part Royal, au cammencement de Juin 1610. Le 24 du même mois, il j fit baptiser, par un prêtre, nommé ''Messire Josué Flèche," environ vingt-cinq Sauvages, au nombredesquels était Membertou, premier Sagamo des Souriquois, dont il voulut être le parrain, et qu'il nomma Henri, du nom du roi de France. f Cet événement^ alors extraordinaire, fournit la matière de deux ouvrages publiés à Paris, la même année, sous des titres fastueux.J

Ne pouvant demeurer inoccupé, et n'ayant rien a faire à Québec, Cliamplain en partit, le 20 mai 1611, et arriva le 2S, au Grand Sault Saint-Louis. "Aprè& avoir visité, de côté et d'autre," pour trouver un lieu propre à une habitation, et y " préparer une place pour y bâtir," il s'arrêta à " un petit endroit, qui est jusqu'où

délaissa dans une île déserte, suivant quelques écrivains, et suivant d'autres, on se saisit de lui, pendant la nuit, on lui lia les mains derrière le dos, et on l'exposa dans sa chaloupe, au gré des flots, avec son fils et sept des plus malades de ses gens ; et tous périrent misérablement.

f Ce Sagamo, à la fois bon politique et habile guerrier, avait une assez haute idée de sa dignité, bien qu'il n'eût pas dédaigné d'être autmoin, ou jongleur, parmi les siens, avant sa conversion, *' Membertou, dit Lescarbot, voulait qu'on lui fît l'honneur de tirer un coup de canon, lorsqu'il arrivait (au Port Royal), parce qu*il voyait qu'on faisait cela aux capitaines français, disant que cela lui était dû." Membertou était très vieux, (âgé de cent ans, au dire de Laet,) en 1610. S'il est vrai qu'il eût vu Jaques Quartier, comme Lescarbot l'affirme, il fallait qu'il fût un de ces étranger» que Donnacona amena en grand nombre à Stadaconé, au printems de 1536.

X " La conversion des Sauvages qui ont été baptisés en la K"ouvelle France, cette année 1610." Par Lescarbot.

" Lettre Missive touchant la conversion du grand Sagamo de la Nouvelle France, qui en était, avant l'arrivée des Français, le Chef et le Souverain.'^ par un sieur Berteand. — D'un grand Sagamo de la Nouvelle France, était tout ce qu'on pouvait dire avec vérité."

îes barques et chaloupes peuvent monter aisément, néanmoins avec un grand vent, ou à la cordelle, à cause du grand courant d'eau," Il nomma ce lieu la Place Royale^ et il le décrit comme y ayant auprès, " une petite rivière, tout le long de laquelle il y avait plus de soixante arpens de terres désertées, que des Sauvages (les Hochelagais) avaient autrefois cultivées, mais qu'ils avaient quittées, à cause des guerres qu'ils y avaient — quantité de belles prairies ; — -de toutes les sortes de bois qui se voient en Europe ; — abondance de poissons dans le fleuve ; et dans les forêts, bètes fauves ou farouches de toutes les espèces, cerfs, daims, chevreuils^ cariboux, loups-cerviers, ours, castors, lièvres, et autres petites bêtes, et oiseaux en quantité innombrable." Il donna le nom de Sainte- Hélène à une île d'environ " trois quarts de lieue de circuit, située au milieu du fleuve," où l'on pourrait " bâtir une bonne et forte ville et remarqua, à vingt toises de la Place Royale, " un petit Ilet d'environ cent pas de long, où l'on aurait pu faire une bonne et forte habitation." Le Sault lui parut former, en descendant, " une manière de lac (la baie de la Madeleine), où il remarqua " deux ou trois belles îles," celle de Saint-Paul^ et celle qui " est au milieu du Sault," et qu'il nomma lie aux Hérons^ à cause de la prodigieuse quantité de ces oiseaux qui y furent pris sous ses yeux.

Ayant trouvé cet endroit, (éloigné " d'une lieue" du Mont Royal),* " un des plus beaux qui fût sur cette rivière," il en fit aussitôt " couper et défricher le bois,"

* Si, suivant Quartier, qui n'était pas plus que Champlain porte à raccoucir les distances, Hochelaga n'était qu'à un quart de lieue du Mont Koyal, il fallait que cette bourgade fut passablement éloignée du site de la Place Royale de ce dernier, et sise vers l'endroit où fut ensuite bâti le fort de la Montagne, ou quelque part ailleurs, sur ce que nous appelions Le Coteau Baron,

pour le rendre " uni et prêt à bâtir," pensant " qu'on pourrait faire passer l'eau autour aisément, et en faire une petite île." Il se contenta pour lors d'y faire faire deux jardins, l'un sur le terrain qu'il venait de faire défriclier, et l'autre dans une prairie, pour éprouver la qualité du sol ; et une muraille en terre ou en brique, de soixante pieds de longueur, quatre d'épaisseur et à peu près autant de hauteur, " pour voir comment elle se conserverait durant l'hiver, ou le printems, quand les eaux descendraient."*

De retour à Québec, Champlain en partit pour la France, et arriva à Saint-Malo le 1 1 août.

Deux jésuites, le P. Pierre Biart et le P. Edmond Masse, étaient arrivés au Port Royal, le 12 juin de la même année 1611, avec M. de Biencour, fJs du sieur de Poutrincour. Ils crurent que leur premier devoir, en arrivant en Acadie, était d'apprendre la langue des naturels du pays ; mais il ne se trouva personne, parmi les Français, qui pût, ou voulût leur faciliter cette étude ; et peut-être auraient-ils été obligés de s'en retourner sans avoir rien fait, si Membertou, qui avait appris un peu de Français, n'eût bien voulu être leur instituteur.

L'année suivante, le sieur de Biencour et le P. Biart rangèrent la côte jusqu'au Quinibequy, remontèrent cette rivière, et firent connaissance et alliance avec les Cannibas^ alliés des Etchemins, et connus plus tard, comme ces derniers, les Souriquois et autres, sous la dénomination générale Abénaquis,

Cependant, la mort du roi (Henri lY) avait achevé

* Ces détails sont minutieux sans doute, mais ils montrent l'homme diligent et sage, qui examine tout soigneusement, qui ne néglige aucun moyen d'utilisation, et qui ne veut rien entreprendre d'important, sans être à peu près assuré du succès.

BU CANADA

de ruiner les affaires et le crédit de M. de Monts. Il ne laissa pourtant pas d'exhorter Champlain à ne pas perdre courage, et à chercher quelque puissant protecteur à la colonie naissante. Champlain s'adressa à «Charles de Bourbon, comte de SoissonSj qui, agréant la proposition d'être le protecteur de la Nouvelle &ance, se fit donner par la reine régente toute l'autorité ■nécessaire pour maintenir et avancer ce qui était déjà fait, et nomma Champlain son lieutenant. La mort du «omte de Soissons, arrivée presque aussitôt après cet arrangement, ne dérangea rien aux affaires de l'Amérique, parce que le prince de Conde' voulut bien s'en charger, et continua Champlain dans l'emploi et l'autorité que son prédécesseur lui avait donnés.

Pour revenir aux affaires de l'Acadie, la marquise de <tUERCheville, qui s'intéressait fort à la la conversion des naturels de cette contrée, et aux missions qu'on voulait -établir parmi eux, s'était associée avec M. de Poutrincour, dans la vue de le rendre favorable aux jésuites, qu'elle voulait pour missionnaires ; mais n'y réussissant pas à son gré, elle se brouilla avec lui, et parvint â obtenir de M. de Monts, avec qui elle n'avait pas voulu s'associer d'abord, parce qu'il était " huguenot," la ceS'sien ou l'abandon de ses droits ou prétensions quelconques, et du roi (Louis XIII) des lettres-patentes, par lesquelles, suivant le dire de Champlain, donnation lui était faite de toutes les terres de la Nouvelle-France, depuis la grande rivière (de Canada) jusqu'à la Floride; à l'exception de l'établissement du Port Eoyal. Malheureusement, elle était loin d'avoir à sa disposition les moyens nécessaires pour faire valoir de si hautes prétentions. Le résultat de tous ses efforts fut l'équippement d'un petit vaisseau d'environ cent tonneaux. Elle en confia le commandement à un sieur de la g2*

Saussaye, avec ordre d'y embarquer tout ce qui serait nécessaire pour fonder une colonie. La Saussaye arriva le 6 mai 1613, au port de La Hève, et y arbora les armes de Madame de Guercheville. Il passa de là au Port Royal, où il prit les PP. Masse et Biart ; rangea ensuite la côte, et s'arrêta à l'embouchure de la rivière de Pemtagoet, appellée depuis par les Anglais Penobscot. Il débarqua sur la rive septentrionale de cette rivière, ou, (suivant Champlain) dans Tîle des Monts Déserts, située à son entrée, et y fit à la bâte un petit fort, auquel il donna le nom de Saint- Sauveur, Tout son monde ne se montait pas à trente personnes. L'équi-page de son navire, qui était de trente-cinq hommes, se joignit aux nouveaux colons, pour élever des maisons ou des cabanes. Lorsqu'on fut logé, on se mit à cultiver la terre ; mais à peine la colonie commençait à se former, qu'un orage imprévu la renversa de fond en comble. Samuel Argall, qui escortait, avec un vaisseau de quatorze canons, une dixaine de bateaux pêcheurs partis de la Virginie, apprit, en route, que des étrangers s'établissaient à Pemtagoet, et ne doutant pas que ce ne fussent des Français, il crut qu'il était de son devoir de les en chasser.* Quoique la Saussaye ignorât le dessein des Anglais, il crut devoir se préparer à tout événement : il demeura à terre, pour défendre son fort, et chargea Lamotte-le-Yillain, son lieutenant, de la défense du navire, qui était en rade ; mais ni l'un ni l'autre n'avaient de canons. Argall s'attacha d'abord au retranchement, et après l'avoir canonné quelque temps d'assez loin, il s'en approcha de plus près, et fit un grand feu de mousquetterie, qui tua beaucoup de

* Le territoire sur lequel La Saussaye avait bâti son fort, était bien du domaine de Madame de Guercheville, d'après ses lettrespatentes ; mais il était 'aussi réclamé par la couronne d'Angleterre.

monde. La Saussaye voyant qu'une plus longue résistance lui ferait perdre inutilement un plus grand nombre d'hommes, prit le parti de se rep-dre, et Lamottele-Yillain fut bientôt contraint d'en faire autant.

Argall, maître de l'habitation, alla visiter les coffres de la Saussaye, y trouva sa commission, et l'enleva, sans que personne s'en apperçût. Le lendemain, la Saussaye étant allé rendre visite à son vainqueur, celuici le somma de présenter la commission qu'il avait lui-même soustraite. La Saussaye l'ayant cherchée en vain, Argall le traita d'homme sans aveu et de pirate, et livra l'habitation et le navire au pillage. Ensuite, par un singulier mélange de bassesse et de générosité, il offrit aux Français une espèce de barque ou chaloupe pontée, pour s'en retourner dans leur pays ; et cette chaloupe s' étant trouvée trop petite, il proposa à ceux qui savaient quelque métier d'aller avec lui en Virginie, leur promettant une entière liberté de conscience, et la faculté de repasser en France, au bout d'un an. Plusieurs acceptèrent ces offres, et le sieur Lamotte, le P. Biart, et deux autres jésuites, les PP. Quentin et Du Thet, que M. de la Saussaye avait amenés de France avec lui, voulurent les suivre. Ce qui restait de Français s'embarqua sur la chaloupe avec la Saussaye et le P. Masse. Ils traversèrent la Baie Française, et rencontrèrent, au port de la Hève, un navire qui les reçut tous, et les conduisit heureusement à Saint-Malo.

Ceux qui avaient suivi le capitaine Argall en Virginie n'eurent pas autant de bonheur : à leur arrivée à Jamestown, le gouverneur les condamna à mort, comme pirates. Argall eut beau lui représenter qu'il leur avait donné sa parole qu'on les traiterait bien, et qu'ils demeureraient libres, et qu'ils ne l'avaient suivi volontairement qu'à cette condition, le gouverneur lui

HISTOIIIE

répondit qu il avait outre-passé ses pouvoirs ; que leur chef n'ayant pas eu de commission, il ne pouvait s'empêcher de les regarder comme des forbans. Il ne restait à Argall d'autre moyen de les sauver que d'avouer sa supercherie à l'égard de leur commandant, et il eut assez de probité pour le faire.

La vue de la commission du sieur de la Saussaye désarma le gouverneur de la Virginie ; mais il prit, sur le champ, la résolution de chasser les Français de toute l'Acadie. Argall fut chargé de cette expédition. On lui donna trois vaisseaux. Il arbora les armes d'Angleterre au même endroit où avaient été celles de Madame de Guercheville ; puis il alla à Sainte- Croix, où il ruina tout ce qui restait de l'établissement de M. de Monts. Il fit la même chose au Port Royal, où il ne rencontra personne ; et en quelques heures, le feu consuma tout ce que les Français possédaient dans une colonie où l'on avait dépensé beaucoup d'argent, et travaillé pendant plusieurs années, sans songer à se mettre en état de soutenir un coup de main. Mais la prévoyance n'était pas l'esprit du temps.

Poutrincour, arrivé en Acadie, sur ces entrefaites, fut témoin de la ruine de son établissement, et ne put qu'en recueillir les débris vivants, sur les vaisseaux dans lesquels il leur apportait de nouveaux approvisionnemens. Ces aggressions et ces déprédations barbares, commises en temps de paix, par les Anglais de la Virginie, donnèrent lieu à des plaintes et à des réclamations. Mais le courageux fondateur de Port Royal étant mort, quelque temps après, les torts immenses qu'il avait éprouvés demeurèrent sans réparation. Madame de Guercheville obtint, pour tout dédommagement, la restitution de son navire. Elle reconnut, mais trop tard, remarque Charlevoix, d'après Champlain, qu'elle avait eu tort, de ne

pas s'associer avec M. de Monts, d'abord, et ensuite, de séparer ses intérêts de ceux de M. de Poutrincour. Après avoir été retenu en France pendant toute Tannée

1612, Champlain s'embarqua à Saint-Malo, le 6 mars

1613, sur un vaisseau que commandait Du Pont, revenu depuis peu de T Acadie, et ils mouillèrent le 7 mai, devant Québec. Ils trouvèrent l'habitation en si bon état, que n'y jugeant pas leur présence nécessaire, ils en repartirent, le 13, pour aller au " Grand Sault Saint-Louis," où ils arrivèrent le 21.

Du Pont devait retourner, presque aussitôt, à Québec^ mais Champlain avait dans l'esprit un autre dessein. Un nommé Nicholas Yigkau, "le plus impudent menteur qui se fût vu de longtems," qu'il avait envoyé "aux découvertes," los années précédentes, lui avait rapporté, à son retour à Paris, en 1612, des choses merveilleuses, et entre autres, " qu'il avait vu la mer du Nord ; que la rivière des Algonquins (présentement des Outaouais) sortait d'un lac qui s'y déchargeait, et qu'en dix-sept journées, on pouvait aller et venir du Sault Saint -Louis à cette mer; qu'il avait vu le bris et fracas d'un vaisseau anglais, qui s'était perdu à la côte, d'où quatre-vingts hommes s'étaient échappés, à terre, mais avaient été massacrés par les Sauvages, parce qu'ils avaient voulu leur enlever de force leur bled et autres vivres." Il ajoutait qu'il avait vu les têtes de ces Anglais écorchées par les Sauvages, selon leur coutume. Ces nouvelles -avaient "réjoui" Champlain, en lui faisant "penser" qu'il trouverait " bien près ce qu'il cherchait bien loin."

Ayant fait charger deux canots de vivres, armes et marchandises, il s'y embarqua avec quatre Français, y compris Yignau, et un Sauvage ; partit, le 27 mai, de Tîle Sainte-Hélène, et alla coucher au pied du Sault. A deux lieues de là, il entra dans " un lac qui a de circuit

environ douze lieues, et où se décliargent trois rivières, Tune venant de l'ouest, du côté des Ocliateguins (ou Hurons), éloignés du grand Sault de cent-cinquante ou deux cent lieues ; l'autre du sud, pays des Iroquois, de pareille distance ; et l'autre du nord, pays des Algonquins, aussi, à peu près de semblable distance.*

Laissant à sa gauche la rivière venant de l'ouest, il entra da.ns celle qui vient du nord, passa par un lac de sept à huit lieues de long et trois de large, puis par un sault " rempli de pierres et rochers, où l'eau court d'une grande vitesse." Il rencontra plusieurs autres saults ; vit plusieurs rivières, l'une " fort plaisante, à cause des belles îles qu'elle contient, et des terres garnies de beaux bois clairs qui la bordent"; des lacs, dont l'un de cinq lieues de long et deux de large, où il y a " de fort belles iles remplies de vignes, noyers, et autres arbres agréables." Un peu plus loin, la terre est sablonneuse, et il s'y trouve " une racine qui teint en couleur cramoisie, et dont les Sauvages se peignent le visage." Il parvient de là à un grand sault, "^'ou l'eau descend de dix ou douze brasses en talus, et fait un merveilleux bruit." Il entra dans un lac de six à sept lieues de long, où se décharge une rivière venant du sud. La terre des environs était couverte de pins qui avaient été presque tous brûlés par les Sauvages, mais il y restait de beaux cyprès rouges, les premiers qu'il eût vus dans le pays, de l'un desquels il fit une croix, qu'il planta au bout d'une île qui élargit la rivière d'une lieue et demie, et qu'il nomma Sainte- Croix,

Parvenu à un autre lac de six lieues de long et deux

* Pour trouver trois grandes rivières se déchargeant clans \q lac Saint-Louis, et quelque exactitude dans ce qu'en dit Champlain, il faut, ce nous semble, prendre la rivière de Chateauguay pour celle qu'il dit venir du sud, et laisser aux Hurons celle de Saint- Laurent ou de Catarocouy.

de large, Champlain rencontra une habitation de Sauvages qui cultivaient la terre, et recueillaient du maïs. C^s gens ne pouvaient comprendre comment des étrangers avaient pu passer les saults et les mauvais chemins qu'il y avait pour venir jusqu'à eux. Leur chef, qui avait déjà entendu parler de Champlain, fit équipper deux canots, pour le mener avec ses compagnons voir Tessoat,* qui demeurait à huit lieues de là, sur le bord d'un grand lac de dix lieues de long et trois ou quatre de large. En voyant Champlain, Tessoat s'écria que c'était un songe, et qu'il ne croyait pas qu'il voyait. Ils passèrent ensemble dans une île élevée et forte de situation," où se tenait un gros de la nation des Algonquins, pour éviter les courses de leurs ennemis, mais où la terre, ainsi que celle des environs, parait peu productive. Champlain leur demanda comment ils s'amusaient à cultiver un si mauvais pays, tandis qu'il y en avait de beaucoup meilleurs qu'ils laissaient déserts et abandonnés, comme, par exemple, le Sault Saint Louis. Ils lui répondirent qu'ils y étaient contraints pour se mettre en sûreté ; que l'aprêté des lieux leur servait de rempart contre leurs ennemis ; mais que s'il voulait faire une habitation de Français au Sault Saint- Louis, ils quitteraient leurs demeures pour s'y venir loger, étant assurés que leurs ennemis ne les viendraient point attaquer, s'ils avaient des Français près d'eux. Champlain leur dit qu'il allait faire des préparatifs pour y bâtir un fort, et mettre la terre en état d'être cultivée, sur quoi, ils firent un grand cri, en signe d'applaudissement. Il invita ensuite les principaux d'entre eux à se trouver, le lendemain, sur la grande terre, dans la

* C'est évidemment le même que Champlain appelle Bezoat, dans la relation de son voyage de 1603, et qu'il vit à Tadoussac, avec Anadabijou, chef des Montagnais,

cabane de Tessoat, qui lui voulait faire "tabagie," joutant qu'il leur exposerait là et alors ses intentions. Cette "tabagie" fournit à Champlain Toccasion de voir et décrire quelques unes des coutumes de ce peuple. "Le lendemain, dit-il, les conviés, avec chacun son écuelle de bois et sa cueillère, et tous sans ordre ni cérémonie, s'assirent à terre, dans la cabane. Tessoat leur distribua une manière de bouillie, faite de maïs écrasé entre deux pierres, avec de la chair et du poisson, coupés par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Il avait aussi de la chair rôtie sur des charbons, et du poisson bouilli à part, qu'il leur distribua pareillement. Tessoat, comme donnant le repas, entretenait ses convives, sans manger lui-même, selon leur coutume."

"La tabagie faite, les jeunes gens, qui n'assistent pas au conseil, sortirent, et chacun de ceux qui étaient demeurés emplit son petunoir, et le présenta à Champlain. Une demi-heure se passa à cet exercice, sans qu'il fût dit un seul mot."

Après qu'ils eurent ainsi "petuné" en silence, Champlain leur exposa le but de son voyage, qui était principalement d'aller voir une tribu du nord, (qu'il appelle Nebicerini\ pour la convier de faire alliance avec eux contre leurs ennemis, et il leur demanda quatre canots et huit hommes pour l'y conduire.

A cette demande, les Sauvages se remirent à " petuner." Enfin Tessoat fit une harangue qu'il termina, en disant à Champlain, que si on lui accordait les quatre canots qu'il demandait, ce serait à regret, parce que Tentreprise serait accompagnée de beaucoup de difficultés et de périls ; que les gens qu'il voulait voir étaient des sorciers et des empoisonneurs, et que quant à Taide qu'il s'en promettait pour la guerre, elle était peu de chose,

parce qu'ils étaient ^' de petit cœur," (sans courage et poltrons).

Pour faire tomber les objections de Tessoat, Champlain voulut recourir au témoignage de Vignau ; mais c'était là qu'il était attendu. Amené devant le chef, avec qui il avait passé un hiver, et interrogé touchant ses prétendues découvertes, Vignau garda longtems un morne silence, qu'il n'interrompit enfin que pour affirmer effrontément qu'il avait réellement été où il avait dit. Aussitôt tous les Sauvages se mirent à le regarder de travers, et à se jetter sur lui, en poussant des cris, comme s'ils eussent voulu le déchirer, et Tessoat lui dit : " Tu es un assuré menteur ; tous les soirs, tu couchais à mes côtés, avec mes enfans, et si tu as été où tu dis, c'est en dormant. Comment as-tu pu être assez méchant pour vouloir hazarder la vie de ton maître parmi tant de dangers ? Tu es un homme perdu, et on te devrait faire mourir plus cruellement que nous ne faisons nos ennemis."

Champlain, étonné de voir un homme, aux contes duquel il avait ajouté foi, apostrophé de cette manière, le somma de le tirer de l'embarras où il l'avait mis, en donnant des preuves de la vérité de ce qu'il avait avancé ;

mais il demeura muet et tout éperdu." Pris à l'écart, et interpellé de nouveau de dire la vérité, Yignau affirma ^^de reçhef avec jurement" que tout ce qu'il avait dit était vrai. Plus embarrassé que jamais, Champlain alla voir ceux de l'île mentionnée ci-dessus. Il ne leur eut pas plutôt parlé de la mer, des vaiseaux, des têtes d'Anglais, qu'ils s'écrièrent que son homme était un menteur, et qu'il le fallait faire mourir, à moiîis qu'il ne dit avec qui il avait été dans ce pays, et qu'il ne désignât correctement les lacs, les rivières et les chemins par où il avait passé. Comme de raison, Vignau avait oublié le

niSTOIEE

nom du Sauvage avec qui il avait fait son voyage de découverte; mais il avait donné à Champlain un papier où il avait tracé et décrit les particularités qu'il prétendait avoir remarquées. Cette espèce de carte ayant été présentée aux Sauvages, ils questionnèrent son auteur sur ce qu'ils y voyaient ; mais il ne put leur répondre ; et ''par son morne silence, manifesta sa méclianceté.'"

Il fallut que Champlain menaçât Vignau de le faire ^'pendre et étrangler," pour l'amener à avouer son imposture. Les Sauvages voulaient qu'on le mît à mort sur l'heure. Ne vois-tu pas, dirent-ils à Champlain, qu'il t'a voulu faire mourir ? donne-nous le, et nous te promettons qu'il ne mentira plus." Il eut bien de la peine à le tirer de leurs mains, et même de celles de leurs enfans: il n'y réussit qu'en leur disant qu'il Temmenait au Sault- Saint-Louis, pour aviser à ce qu'il en ferait. Sa punition fut Tordre d'aller tout de bon " par pays," pour faire des découvertes réelles.

Les Sauvages ne furent plus du tout d'avis de fournir des canots et des hommes à Champlain : ils lui dirent qu'il fallait remettre le voyage à Tannée suivante ; qu'alors ils le mèneraient en bon équippage, pour se pouvoir défendre contre la nation qu'il désirait de voir, si elle leur voulait faire du mal.

Champlain était au lac Témiscaming^ par 47 degrés de latitude, et, comme il comptait, deux cent quatrevingt-seize de longitude. Plusieurs considérations pouvaient Texcuser d'avoir ajouté foi à des contes faits à plaisir : des relations de naufrages arrivés dans les régions polaires, venaient d'être publiées en Angleterre, et ce que Yignau lui avait raconté lui paraissait assez conforme au contenu de ces relations, d'après lequelles il ne se croyait pas à plus de cent lieues de la mer du

ï)tî CANADA.

Nord.* Le contretems qu'il éprouvâ alors lui parut d'autant plus fâcheux, qu'il avait plus compté sur le succès de son entreprise. Mon voyage, dit-il, étant achevé par cette voie, et sans aucune espérance de voir la mer de ce côté-là, sinon par conjecture, le regret de n'avoir pas mieux employé le temps me demeura, avec les peines et travaux qu'il m'avait fallu endurer. f Si je me fusse transporté d'un autre côté, suivant la relation des Sauvages, j'eusse ébauché une affaire qu'il fallut remettre à une autre fois."

Avant de partir, il fit planter, sur le bord du lac, en un lieu éminent, une croix de cèdre blanc, avec les armes de France, et pria les Sauvages de la conserver, ainsi que celles qu'ils trouveraient le long des chemins par où il était venu. Ils lui dirent qu'ils le feraient, et qu'il les retrouverait, lorsqu'il reviendrait parmi eux.

En revenant, il s'arrêta au Sault de la Chaudière, où il fut témoin de la cérémonie de l'offrande du petun.| Il arriva le lendemain, 16 juin, "à une île qui est à l'entrée du lac (Saint-Louis), distante du grand Sault

* Il n'était éloigné, en effet, que d'environ cent lieues, non de la mer du Ncîrd, ou Glaciale, mais du fond de la baie d'Hudson, appelle pas les Anglais James' Bay, par 51 degrés de latitude, et la même longitude que celle du lac Témiscaming.

f II s'en fallait bien pourtant qu'il eût entièrement perdu son temps et ses peines : il avait, dans une grande étendue de pays, reconnu un grand fleuve, un nombre considérable de rivières, de lacs, d'îles, etc. ; il avait vu chez eux les Algonquins, une des tribus alliées des Français, et eu occasion d'en étudier les mœurs, les usages et les dispositions ; enfin, il avait pris possession de la contrée, au nom de son souverain.

% " Après qu'ils ont porté leurs canots au bas du Sault, dit-il, en substance, ils s'assemblent en un lieu où un d'entre eux, avec sin plat de bois, va faire la quête, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petun. La quête faite^ le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent à l'entour, en chantant à leur mode : puis un des capitaines fait une harangue, laquelle finie, le harangueur prend le plat, et va jetter le petun au milieu de la Chaudière, et tous ensemble font un cri. S'ils ne faisaient pas cette offrande, en passant, ils croiraient que malheur leur en adviendrait.

de sept à huit lieues," et àrce sault le 17. Descendu à l'endroit où il avait laissé ses barques (la Place Royale ou File Sainte-Hélène), un sieur de Maison-Neuve le vint trouver " avec le passe-port de Monseigneur le Prince," et il avertit les Sauvages qu'ils pourraient faire la traite avec lui, le lendemain. N'ayant plus rien à faire en Canada, il s'embarqua à Tadoussac, le 8 août, et arriva à Saint-Malo, le 26 du même mois.

Pendant son-séjour en France, il conclut un nouveau traité avec des marchands de Saint-Malo, de Rouen et de La Rochelle, et leur obtint, par l'entremise du prince de Condé, des lettres-patentes du roi. Il s'embarqua ensuite pour le Canada, avec quatre Récollets, qu'il avait demandés, et à qui la compagnie s'était engagée de fournir tout ce qui était nécessaire. Il arriva à Québec, au printemps de 1615, et monta incontinent à la Place Royale, ou au Sault Saint-Louis. Il y trouva des Hurons et quelques uns de leurs alliés, qui l'engagèrent dans une troisième expédition contre les Iroquois.

Les premiers historiens du Canada ont beaucoup blâmé la facilité avec laquelle Champlain se laissait entraîner dans des expéditions lointaines, périlleuses, imprudentes et peu dignes de sa situation. " Il est constant, dit Charlevoix, que par cette complaisance, il prenait le meilleur moyen de gagner l'amitié des Sauvages, et de bien connaître un pays où il s'agissait d'établir un commerce avantageux, et la religion chrétienne parmi un grand nombre de tribus payennes ; mais il s'exposait beaucoup, et. ne faisait pas réflexion que cette facilité à condescendre à toutes les volontés de ces barbares, n'était nullement propre à lui concilier le respect que demandait le caractère dont il était revêtu. Il y avait, d'ailleurs, quelque chose de mieux à faire

pour lui, que de courir ainsi, en chevalier errant, par les lacs et les forêts, avec des Sauvages qui, souvent, ne gardaient pas même à son égard les bienséances, et dont il n'était nullement en état de se faire craindre. Il aurait pu aisément envoyer à sa place quelque Français en état de bien observer, tandis que sa présence à Québec aurait beaucoup plus avancé son établissement, et lui aurait donné une solidité qu^il se repentit trop tard de ne lui avoir pas procurée."

Si Champlain pouvait se dispenser d'accompagner les Sauvages dans leurs excursions, c'était surtout dans celle dont nous allons parler. Se trouvant obligé de redescendre à Québec, pour y donner les ordres nécessaires, il les pria de différer leur départ jusqu'à son retour, qui devait être prompt ; mais ceux-ci se lassèrent bientôt de l'attendre, s'embarquèrent dans leurs canots, et partirent ; et, ce qui peut paraître assez singulier, presque tous les Français qui étaient alors avec eux, les accompagnèrent, sans attendre leur commandant. A son retour, Champlain ne trouva plus dans l'île de Mont- Rêal,^ ou quelques lieues au-dessous, sur la terre-ferme, que deux Français et dix Sauvages. Il lui fallut courir après les Hurons, pour les aller joindre dans leur pays. Suivons -le dans ce voyage, non moins intéressant, et non moins historique que celui qu'il avait fait, deux ans auparavant,- chez les Algonquins.

Il s'embarqua avec ses douze compagnons, au-dessous du " Bout de l'Ile," puisqu'il " voyagea amont le fleuve Saint Laurent, environ six lieues," entra dans la Rivière des Prairies, une des branches de celle des Algonquins, laissant, comme il dit, le Sault Saint-louis, six lieues plus haut, à sa gauche ; traversa un lac (celui des deux

* Ainsi nommerons-nous dorénavant l'endroit, quoique ce nom lui ait été donné un peu plus tard.

Montagnes), et remonta la Grande-Kivière jusqu'au lac Temiseaming, ou des Algonquins. Etant entré dans une rivière qui tombe dans ce lac, il la remonta, " tant par eau que par terre," l'espace de trente-cinq lieues, par un pays " mal agréable, rempli de sapins, bouleaux, quelques chênes, eL force rochers," stérile et très faiblement habité ; mais où il j avait, comme par compensation, des petits fruits, et particulièrement des bluets, en si prodigieuse quantité, qu'on les venait cueillir de pays éloignés, afin de les faire sécher pour l'hiver " comme des pruneaux en France." Champlain trouva occupés à cette cueillette quelques centaines d'individus d'une tribu éloignée, auxquels il donna le nom de Cheveuxrelevés, " pour les avoir mieux peignés et agencés, sans comparaison, que des courtisans (ou petits-maîtres), quelques fers et façons qu'ils y mettent."

Ayant fait encore environ vingt-cinq lieues, il atteignit le lac JVipissing, ou des Nipicirini, par 46 degrés et un quart de latitude. Il vit dans ce lac, auquel il donne environ vingt-cinq lieues de long et huit de large, " un grand nombre d'îles fort plaisantes," entre autres une de six lieues de longueur, et " nombre de belles prairies." Il trouva assemblés sur les bords de ce lac, sepr à huit cents hommes, femmes et enfans, avec lesquels il passa deux jours. Continuant à cheminer, par un pays encore plus " mal agréable " que celui par où il avait passé, avant d'arriver au lac Nipissing, mais toujours rempli de bluets et autres petits fruits, il atteignit enfin le lac des Attigouantans (ou des Hurons), auquel il donne près de trois cents lieues dedong, et cinquante de large, et qu'à cause de sa grande étendue, il appella la Mer Douce,

Par la latitude où Champlain a atteint ce grand lac, le pays est " âpre " et presque inhabité ; mais, en ayant côtoyé les rivages, du nord au sud, ou sud-est, l'espace

de quarante-cinq lieues, il trouva un " grand changement de pays," celui où il était alors étant " fort beau, en plus grande partie déserté," et cultivé. Il était alors chez la nation des Hurons, divisée en tribus de différentes dénominations, comme l'était celle des Algonquins, et (comme on le verra plus tard,) celle des Iroquois. Il passa d'abord par quatre villages, ou bourgades ouvertes, qu'il dit se nommer Otoiiacha, Carmaron^ Touagainchain et Tequenouquiayey où il fut reçu avec autant d'amitié et d'hospitalité, que l'avait été Jacques Quartier à Hochelaga.

Du dernier de ces villages " non clos," Champlain se fit conduire à Carhagouha^ village " fermé d'une triple palissade de bois, de la hauteur de trente-cinq pieds." Il y rencontra une quinzaine de ses Français ; mais voyant que les Sauvages mettraient du temps à compléter leurs préparatifs, il résolut d'aller " à petites journées," de village en village, jusqu'à la ville, ou bourgade de Cahiagué^ capitale du pays, où toute l'armée avait rendez-vous. Dans la route de Carhagouha à Cahiagué, Champlain ne rencontra pas moins de cinq forteresses, ou villages entourrés de palissades. Cahiagué, au 44e degré et demi de latitude, était un " beau village," "ou une bourgade, qui ne contenait pas moins de deux cents grandes maisons, ou cabanes. Tous les environs étaient défrichés et ensemencés de bled-d'inde, de citrouilles, et de Vherbe au soleil, des graines de laquelle les naturels tiraient une huile dont ils se frottaient les cheveux. Plus loin, se voyait une variété d'arbustes fruitiers, et de toutes les espèces d'arbres qui se rencontrent en Europe. Le pays sembla à Champlain "peuplé d'une infinité dames." Les Attigouantans, une des tribus huronnes, qui l'habitaient, échangeaient avec les Algonquins, leurs voisins et alliés, une partie de leur

bled et farine, pour des pelleteries. La joie fut grande à Cahiagué, à l'arrivée de Champlain et de ses compagnons : pendant plusieurs jours, ce né furent que festins et diverti ssemens ; mais les guerriers attendus de différents quartiers étant arrivés, il fallut penser à quelque chose de plus sérieux. Les chefs offrirent le commandement général à Champlain, et il l'accepta d'autant plus volontiers, qu'il se trouvait à la tête de quinze Français. On se mit en marche, le 1er de septembre, et l'on marcha longtems, avant d'arriver aux ennemis, qui paraissent avoir voulu rester, cette fois, sur la défensive.

Les Iroquois occupaient une espèce de fort assez bien construit : ils en avaient embarrassé les avenues par de grands abattis d'arbres, et avaient élevé tout autour des galeries, d'où ils pouvaient tirer de haut en bas, sans se découvrir. Aussi la première attaque réussitelle si mal, qu'on ne jugea pas à propos d'en tenter une seconde. On essaya de mettre le feu aux abattis, dans l'espoir qu'il gagnerait le fort ; mais les assiégés y avaient pourvu, en faisant de grandes provisions d'eau. On dressa ensuite une machine plus haute que les galeries, et sur laquelle on plaça des Français armés d'arquebuses. Cette manœuvre déconcerta un peu l'ennemi ; mais Champlain ayant été blessé assez grièvement, à la jambe et au genou, les Hurons passèrent de la présomption au découragement, et il fallut se retirer avec honte et avec perte. La retraite se fit néanmoins en assez bon ordre. Champlain fut bientôt guéri de ses blessures ; mais quand il voulut partir pour retourner à Québec, il ne put obtenir un guide, et il lui fallut se résoudre à passer l'hiver chez les Sauvages. Il sut pourtant mettre le temps à profit ; car il acheva de visiter les bourgades huronnes, et vit quelques unes de celles de leurs alliés.

Parti de Cahiagué, vers la mi -janvier 1616, avec quelques Français, il arriva, au bout d'un mois, chez la Nation du Petun," (ou Récolteurs de Tabac), qui se* mait aussi du maïs, et avait sa demeure arrêtée, comme les autres tribus huronnes. Il vit ensuite sept autres villages de leurs voisins et amis, avec lesquels il contracta alliance, et qui lui firent, ainsi qu'à ses compagnons, " bonne chère et mille démonstrations d'amitié," accourant de toutes parts, à leur arrivée, et se faisant un devoir de les conduire et guider dans leur route. Champlain vit ensuite, dans leur pays, les " Cheveux relevés," puis les Asistagueronons, ou Gens du Feu, peuple nombreux de grands-guerriers, chasseurs, pêcheurs et agriculteurs, les " Sauvages les plus propres" qu'il eiit encore vus, et qui travaillaient le plus industrieusement " aux façons des nattes qui étaient leurs tapis de Turquie." Mais, s'ils étaient laborieux, ils savaient aussi jouir du fruit de leur travail, car " ils faisaient de grands festins, et plus que les autres nations."

Champlain aurait voulu voir la " Nation Neutre," ou ayant paix avec les Hurons et les Iroquois, quoiqu'elle eût aussi ses alliés et ses ennemis ; mais on l'en dissuada. Enfin, il ne vit pas moins de dix-huit grands villages chez les seuls Attigouantans, huit desquels étaient clos et fermés de palissades de bois, à triple rang, entrelacés les uns dans les autres, avec galeries audessus garnies de pierres et d'eau." Il y avait dans ces dix-huit villages " deux mille hommes de guerre, sans y comprendre le commun qui pouvait faire en nombre vingt-deux mille âmes." Les cabanes étaient "en façon de tonnelles ou berceaux, couvertes d'écorces d'arbres, de la longueur de vingt-cinq à trente toises, et six de large, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de large, et allant d'un bout à l'autre." Dans

quelques unes de ces cabanes, il y avait ''jusqu'à douze feux, ou vingt- quatre ménages." Elles étaient séparées les unes des autres par un espace vide de trois à quatre pas. Enfin, si les habitans d'Hoclielaga n'avaient pas été exterminés, mais s'étaient expatriés, ce furent sans doute leurs descendans que Champlain vit, au pays des Hurons» C'était la même manière de se vêtir, de se nourrir, de se loger et de se fortifier le même caractère, les mêmes mœurs, et surtout la même bienveillance et la même hospitalité envers les étrangers. Peut-être aussi pourrait-on trouver de la ressemblance dans la consonnance des noms hurons de Champlain, et des mots du vocabulaire de Quartier.

Quoiqu'il en soit, dès que les rivières furent navigables, Champlain ayant su qu'on voulait l'engager dans une nouvelle entreprise contre les Iroquois, gagna quelques Sauvages, qu'il s'était attachés par ses bonnes manières, s'embarqua secrètement avec eux, et arriva, le 11 juillet, à Québec, où tout le monde était persuadé qu'il ne vivait plus. H s'embarqua pour la France, environ un mois après son retour à Québec.

Cette même année 1616, une partie des Sauvages confédérés complottèrent, par on ne sait quel mécontentement, de se défaire de tous les Français. Peutêtre craignaient-ils qu'on ne voulût tirer une vengeance éclatante de la mort de deux habitans, qu'ils avaient assassinés, probablement pour profiter de leurs dépouilles ; car déjà la fréquentation des Européens leur avait fait perdre quelque chose de leur désintéressement. Ce qui est certain, c'est qu'ils s'assemblèrent, au nombre de huit cents, près des Trois-Eivières, pour délibérer sur les

*Les Attigouantans ont dix-huit villages, six desquels sont munis d'un rempart de bois, presque à la façon à' Hochelaga,— Laet,

Dli CANAr>A.

moyens de faire main-basse, en même temps, sur tous les Français. Un frère récollet, nommé Duplessis, qui avait été chargé de l'instruction des Français et des Sauvages établis depuis peu, en cet endroit, fut instruit de leur dessein par l'un d'entr'eux : il en gagna plusieurs autres, et peu à peu, il les réduisit tous à faire des avances pour une réconciliation parfaite, qu'il se chargea de négocier avec le commandant. M. de Champlain, de retour en Canada, voulut avoir les meurtriers des deux Français : les Sauvages ne lui en envoyèrent qu'un, mais avec une quantité de pelleteries pour couvrir les morts, c'est-à-dire, dédommager les parens, comme il se pratique parmi eux. Il fallut se contenter de cette satisfaction, moyennant aussi deux chefs, qu'on se fit donner comme otages.

Champlain ne faisait plus qu'aller et venir de France à Québec, et de Québec en France, pour en tirer des secours, qu'on ne lui fournissait jamais tels qu'il les demandait. Le prince de Condé se contentait de prêter son nom ; la compagnie ne faisait qu'à regret des avances pour l'établissement d'une colonie qui l'intéressait beaucoup moins que son commerce, et il fallait à Champlain beaucoup de courage et de zèle du bien public, pour ne pas renoncer à une entreprise qui ne lui procurait aucun avantage réel, et dans laquelle il avait continuellement à essuyer les caprices des uns et les contradictions des autres.

En 1620, le prince de Condé céda sa vice-royauté au maréchal de Montmorency, son beau -frère. Le nouveau vice-roi continua la lieutenance à Champlain, qui, persuadé que le Canada allait prendre une nouvelle face, y amena sa famille.

Au commencement de l'année 1621, les Iroquois parurent en armes jusque dans le centre de la colonie.

Ces barbares, craignant que si les Français se tnultipliaient dans le pays, leur alliance ne fît reprendre aux Algonquins et aux Hurons leur ancienne supériorité sur eux, résolurent de s'en délivrer avant qu'ils eu sent eu le temps de se fortifier davantage. Ils levèrent deux grands partis de guerre, pour attaquer les Français et leurs alliés en même temps. Le premier marcha vers le Sault Saint-Louis, et y trouva des Français, qui, quoiqu'en petit nom.bre, les repoussèrent, avec le secours de leurs alliés. Le second parti s'embarqua sur trente canots, et alla investir le couvent des récollets, sur la rivière Saint- Charles, où il y avait un petit fort. N'osant attaquer cette place, les Iroquois se jettèrent sur des Hurons, qui se trouvaient aux environs ; en prirent quelques uns, et les brûlèrent. Ils ravagèrent ensuite tous les environs du couvent, puis se retirèrent.

Il s'en fallait de beaucoup que Champlain eût des forces suffisantes pour réprimer ces barbares : aussi crut-il devoir représenter au roi et au duc de Montmorency la nécessité de secourir la colonie, et le peu de cas que la compagnie avait fait jusque-là de ses instances réitérées. Le P. Lebaillif, qui fut député au roi, du consentement des principaux habitans, fut très bien reçu, et obtint tout ce que M. de Champlain désirait. La compagnie fut suprimée, et deux particuliers, Guillaume et Emery de Caen, oncle et neveu, entrèrent dans tous ses droits. Champlain en apprit la nouvelle par une lettre du vice-roi, qui lui enjoignait de prêter main-forte à ces négocians. Excepté Champlain, tout le monde s'était si peu occupé de l'établissement du Canada, qu'on ne comptait à Québec, en 1622, que cinquante -deux habitans, y compris les femmes et les enfans.

En 1624, Champlain fit bâtir en pierre le fort de

Québec* Il paraissait par là vouloir se livrer tout entier au soin de sa colonie ; mais à peine le fort fut-il achevé, qu'il repassa en France, avec sa famille. Il trouva le maréchal de Montmorency traitant de sa vice-royauté avec Henri de Levy, duc de Yentadour, son neveu. Ce dernier ne se chargeait des affaires de la Nouvelle France, que pour y procurer la conversion des Sauvages ; aussi son premier soin fut-il d'y faire passer des jésuites comme missionnaires. En 1625, Guillaume de Caen amena à Québec les PP. Masse, de Brebeuf, et Lallemant. Ces religieux se logèrent chez les récollets, en attendant qu'ils eussent une maison à eux. L'année suivante, d'autres jésuites arrivèrent sur un petit bâtiment qu'ils avaient frété, et sur lequel ils avaient em> barqué plusieurs ouvriers.

Cependant les Sauvages causaient toujours de grandes inquiétudes: ils avaient encore assassiné quelques Français, et comme on ne s'était pas trouvé assez fort pour en tirer raison, l'impunité les avait rendus plus insolents : de sorte qu'on ne pouvait s'écarter des habitations sans courir risque de la vie. M. de Champlain, de retour à Québec, crut devoir se plaindre au roi de l'état de faiblesse où il avait trouvé la colonie, principalement par la faute des sieurs de Caen, qui ne s'occupaient que de la traite des pelleteries. Le cardinal de Richelieu, alors premier ministre, goûta la proposition qui lui fut faite, de mettre le commerce du Canada entre les mains d'une nouvelle compagnie. D'après le mémoire qui lui fut présenté, les associés devaient faire passer au Canada deux ou trois cents ouvriers de tous

* Non pas, cette fois, sur le bord du fleuve, mais sur -la hauteur voisine, ou, comme dit Champlain, en une situation très bonne, sur une montagne qui commande le travers du fleuve Saint» Laurent."

métiers ; ils promettaient de porter le nombre des habitans à 16,000 avant l'année 1643 ; de les loger, nourrir et entretenir de toutes choses pendant trois ans ; de leur assigner ensuite des terres défrichées, autant qu'il serait -nécessaire pour leur subsistance, et de leur fournir des grains pour les ensemencer. Tous les nouveaux colons devaient être Français et catholiques, et il devait j avoir dans clînque habitation des prêtres que la compagnie s'engageait à défrayer de tout pendant quinze ans, après quoi ils pourraient subsister au moyen des terres qu'elles leur aurait assignées.

Pour dédommager les associés de tant de frais, le roi leur cédait, ainsi qu'à leurs successeurs, à perpétuité, le fort de Québec et tout le pays de la Nouvelle France, tout le cours du fleuve Saint-Laurent et des rivières qui s'y déchargent, ou se rendent à la mer, avec les îles, ports, havres, mines, pêches, etc., sa majesté ne se réservant que le ressort de la foi et hommage, avec une couronne d'or du poids de huit marcs, à chaque mutation de roi, et la nomination des officiers de justice souveraine, qui seraient présentés par les associés, lorsqu'il serait jugé à propos d'y en établir. Le roi leur accordait le droit de concéder des terres à tels titres qu'ils voudraient, et à telles charges et conditions qu'il leur plairait ; celui de construire des places fortes, de fondre des canons et de fabriquer des armes de toutes sortes ; le commerce des pelleteries pour toujours, et pour quinze ans tout autre commerce. Il leur permettait d'em.barquer sur des vaisseaux qu'il leur donnait, . les capitaines, soldats et matelots qu'il leur semblerait bon, à condition qu'à leur recommandation, les capitaines prendraient leurs commissions de lui ; ainsi que les commandans des forteresses déjà construites, ou à construire, dans l'étendue des pays concédés. Il exemptait

fie tout droit, pendant quinze ans, les raareliandises qui viendraient du Canada, ainsi que les vivres, munitions de guerre, etc., qui j seraient envoyés. Il était permis à toutes personnes, de quelque état et qualité qu'elles fussent, d'entrer dans la compagnie, sans déroger aux privilèges accordés à leurs ordres; et s'il se trouvait parmi les associés des roturiers, sa majesté promettait d'en ennoblir jusqu'à douze, sur la recommandation de ia compagnie. Enfin, il était déclaré que les descendans des Français établis dans le pays, et même les Sauvages qui auraient embrassé le christianisme, seraient réputés français, sans être obligés de prendre des lettres de naturalité.

La compagnie de la Nouvelle France se trouva bientôt composée de cent associés. Le cardinal de Richelieu, le Maréchal d'Effiat, le commandeur de Razilli, l'abbé DE LA Madeleine, Champlain, et plusieurs autres personnes de condition y entrèrent. Le reste se cornposait de riches négocians et bourgeois de Paris et des autres grandes villes du royaume.

Il y avait tout lieu d'espérer que la colonie allait faire des progrès rapides, sous les auspices de cette puissante association ; mais l'époque même de son institution fut marquée par les circonstances les plus malheureuses. Les premiers vaisseaux qu'elle expédia (en 1627) furent pris par les Anglais.* L'année suivante, David Kertk, français protestant, réfugié en Angleterre, s'avança avec une escadre, jusqu'à Tadoussac, d'où il envoya brûler les

*Les ennemis du dehors n'étaient peut-être pas les plus à craindre pour la compagnie. Le commerce interlope, qui alors était fait sur une échelle étendue, particulièrement par les Malouins, les Rochelois et les Basques, diminuait de beaucoup les profits qu'elle s'était attendue à retirer de son monopole. Les vaisseaux interlopes, ordinairement très légers et bon-voiliers, échappaient presque toujours à ceux qu'elle était obligée d'armer pour les poursuivre.

maisons et les vaisseaux qu'il j avait au Cap Tourmente, L'officier qu'il avait chargé de cette commission eut ordre de monter jusqu'à Québec, et de sommer le commandant de lui livrer son fort, Champlain y était alors, avec Du Pont. Après qu'ils eurent délibéré ensemble, et sondé les principaux habitans, ils résolurent de se défendre. L'envoyé de Kertk reçut une réponse si fière, qu'il j ugéa à propos de se retirer. Cependant, il n'y avait plus que quelques livres de poudre dans le magasin, et chacun des habitans était réduit â sept onces de pain par jour. Si Kertk eût connu cet état de choses, il serait sans doute venu de suite à Québec, et s'en serait rendu maître sans coup férir. Mais peut-être crut-il qu'il fallait commencer par s'emparer d'une escadre que la nouvelle compagnie avait expédiée, sous la conduite de M. DE RoQUEMONT, un de ses membres. Celui-ci, loin d^e chercher à éviter Kertk, vint à sa rencontre, sans songer qu'il exposait au hazard d'un combat dont le succès ne pouvait qu'être douteux, toute la ressource d'une colonie prête à succomber. Les deux escadres ne tardèrent pas à se rencontrer : Roquemont montra de la bravoure et de l'habileté \ mais outre que ses vaisseaux pesamment chargés ne pouvaient pas manœuvrer aussi bien que ceux de Kertk, ils étaient moins forts. Ils furent tous désagréés et contraints de se rendre.

Le combat s'étant livré dans le golfe, ou à l'entrée du fleuve, le vainqueur ne jugea pas à propos de monter incontinent à Québec. La chasse, la pêche, et la récolte remirent pour quelques mois un peu d'aisance dans la ville et dans les habitations voisines \ mais ensuite on se trouva dans une disette pire que la jprécédente ; jusque-là que plusieurs furent contraints d'aller chercher des racines dans les bois, pour s'empêcher de mourir de faim. Le retour de la saison de la navigation n'apporta

pas de soulagement à ce mal, car il n'arriva aucun Vciisseau de France. Aussi Champlain regarda- t-il les Anglais bien moins comme des ennemis que comme des libérateurs, lorsqu'ils parurent devant Québec, vers la ûn de juillet 1629. L'escadre s'étant arrêtée derrière la Pointe Lévi^ une cbaloupe s'avança jusque vers le. milieu de la rade. L'officier qui la commandait demanda la permission de s'approcher. Elle lui fut donnée, et lorsqu'il eut débarqué, il alla présenter une lettre de Louis et Thomas Kertk, frères de l'amiral David.* Cette lettre contenait une sommation dans des termes extrêmement polis: les deux frères, dont l'un devait commander à Québec, et l'autre conduisait une escadre dont la meilleure partie était restée à Tadoussac, faisaient entendre à M. de Champlain qu'ils étaient informés du triste état de sa colonie; que néanmoins, s'il voulait leur remettre son fort, ils le laisseraient maître des con» ditions. Champlain n'eut garde de refuser les offres qu'on lui faisait ; mais il fit prier les deux frères de n'approcher pas davantage, qu'on ne fût convenu de tout. L'officier s'en retourna avec cette réponse, et revint, le soir du même jour, pour demander les articles de la capitulation. Champlain les lui donna par écrit : ils portaient. 1°. Qu'avant toutes choses, MM. Kertk montreraient la commission du roi d'Angleterre, et lar procuration de l'amiral David, leur frère. 2°. Qu'ils lui fourniraient un vaisseau pour passer en France, avec tous les Français. 3°. Que les gens de guerre sortiraient avec leurs armes, et emporteraient leurs effets.

Louis Kertk accepta ces conditions, et le lendemain, 20 juillet, il mouilla dans la rade, avec trois vaisseaux, dont le plus gros portait dix canons. Il était de l'inté-

* Ainsi l'appelle Charlevoiy. Il était au plus commodore, ou, chef d'escadre.

rêt des vainqueurs que ceux des liabitaus qui avaient des terres défrichées demeurassent dans le pays ; du moins Kertk le crut ainsi ; et pour les y engager, il leur fit les offres les plus avantageuses. Comme sa conduite les avait fort prévenus en sa faveur, et que plusieurs auraient été obligés de mendier, s'ils avaient repassé la mer, presque tous prirent le parti de rester.

Thomas Kertk ^tant venu joindre son frère, Champlain partit avec lui, le 24 pour Tadoussac, où l'amiral David était arrivé depuis quelques jours.

Peu s'en fallut que, dans ce voyage, les vainqueurs et les vaincus ne changeassent de sort. Eméry de Caen, qui allait à Québec, ne sachant rien de ce qui s'y était passé, rencontrale navire deThomas Kertk, qui portait M. de Champlain. Il l'attaqua, et il é^ait sur le point de s'en rendre maître, lorsqu'ayant crié quartier^ pour obliger Kertk à se rendre, celui-ci prit cette parole dans un sens opposé, et cria, de son côté, hon quartier, A ces mots, l'ardeur des Français se rallentit un peu : de Caen qui s'en apperçut, voulut les rassurer, et se préparait à faire un dernier effort ; mais Champlain se montra, et lui conseilla de profiter de son avantage pour faire ses conditions bonnes, avant l'arrivée des autres vaisseaux de Kertk.

David Kertk ne voulut pas retourner en Angleterre sans avoir visité sa conquête: il monta jusqu'à Québec, et à son retour à Tadoussac, il dit à Champlain, qu'il trouvait la situation de cette ville admirable ; que si elle demeurait à l'Angleterre, elle serait bientôt sur un autre pied, et que les Anglais tireraient parti de bien des choses que les Français avaient négligées. Il employa le reste de l'été à caréner ses vaisseaux, mit à la voile pour l'Angleterre, dans le mois de septembre, et mouilla, le 20 octobre, dans le port de Plymouth, où il apprit que le différent entre les deux couronnes était terminé.

BU CANADxi.

Pendant que les Anglais se rendaient ainsi maîtres de Québec et du Canada, le capitaine Daniel, de Dieppe, les chassait du port aux Baleines, sur les côtes de la Gaspésie, et un jeune officier, nommé Latour, leur résistait au Cap de Sable, le seul poste, à peu près, qui restât alors aux Français dans TAcadie. Le père de ce jeune officier, qui s'était trouvé à Londres, pendant le siège de La Rochelle, et y avait épousé, en secondes noces, une des filles d'honneur de la reine, avait promis au gouvernement anglais de le mettre en possession du poste où commandait son fils, et sur cette promesse, on lui donna deux vaisseaux de guerre, sur lesquels il s'embarqua avec sa nouvelle épouse.

Arrivé à la vue du Cap de Sable, il se fit débarquer, et alla seul trouver son fils, à qui il fit un exposé magnifique du crédit dont il jouissait à la cour d'Angleterre, et des avantages qu'il avait lieu de s'en promettre. Il ajouta qu'il ne tenait qu'à lui de s'en procurer d'aussi considérables ; qu'il lui apportait l'ordre du Bain, et qu'il avait pouvoir de le confirmer dans son gouvernement, s'il voulait se déclarer pour sa majesté britannique.

La surprise du jeune commandant fut extrême : il dit à son père, qu'il s'était trompé, s'il l'avait cru capable de trahir son pays ; qu'il faisait beaucoup de cas de l'honneur que le roi d'Angleterre voulait lui faire, mais qu'il ne l'achèterait pas au prix d'une trahison ; que le monarque qu'il servait était assez puissant pour le récompenser de manière à ne lui pas donner lieu de régretter d'avoir rejetté les ofires qu'on lui faisait ; et qu'en tout cas, sa fidélité lui tiendrait lieu de récompense.

Le père, qui ne s'était pas attendu à une pareiUe réponse, retourna aussitôt à son bord. Il écrivit, le lendemain, à son fils, dans les termes les plus pressants et

les plus tendres ; mais sa lettre ne produisit aucun effet. Enfin, il lui fit dire qu'il était en état d'emporter par la force ee qu'il ne pouvait obtenir par ses prières ; que quand il aurait débarqué ses troupes, il ne serait plus temps pour lui de se repentir d'avoir rejetté les avantages qu'il lui offrait, et qu'il lui conseillait, comme père, de ne pas le contraindre à le traiter en ennemi.

Ces menaces furent aussi inutiles que l'avaient été les sollicitations et les prières. Latour, le père, en voulut venir à l'exécution : on attaqua le fort ; mais le jeune officier se défendit si bien, qu'au bout de deux jours, le commandant anglais, qui n'avait pas compté sur la moindre résistance, et qui avait déjà perdu plusieurs soldats, ne jugea pas à propos de s'opiniâtrer davantage à ce siège. Il le déclara à Latour, père, qui se trouva fort embarrassé : comment, en effet, retourner en Angleterre, et s'exposer au ressentiment d'une cour qu'il avait trompée? Quant à son pays natal, il ne pouvait songer à y entrer, après l'avoir voulu trahir. Il ne lui resta d'autre parti à prendre que de recourir à la générosité de son fils : il le pria de souffrir qu'il demeurât auprès de lui ; ce qui lui fut accordé.

Pour revenir au capitaine Daniel, cet officier, parti de Ché-de-Bois, le 26 juin 1629, avec quatre navires et une barque, pour venir secourir et avitailler Québec, fut séparé de ses autres vaisseaux, dans une tempête et par un temps brumeux, sur les bancs de Terre-Neuve. Ne voulant pas remonter le Saint-Laurent avec un seul vaisseau, il entra dans la rivière ou la baie appellée alors par les Sauvages Grand Ciboit. Ayant envoyé de là quelques uns de ses gens le long de la côte, pour apprendre par les Sauvages des nouvelles de M. de Champlain, ils lui rapportèrent qu'un lord anglais, nommé James Stuart, s'était établi au port aux Baleines, depuis

environ deux mois ; qu'il j avait élevé des fortifications ; qu'il avait déjà saisi ou pillé plusieurs vaisseaux de France, et qu'il avait déclaré, ou proclamé, qu'il ne permettrait à aucun vaisseau français de pêcher sur cette côte, non plus que d'y faire la traite avec les naturels, à moins que le dixième du tout ne lui fût payé ; ajoutant que la commission qu'il tenait du roi d'Angleterre Tautorisait à confisquer tous les vaisseaux qui fréquenteraient ces parages sans sa permission.*

Le brave et loyal Daniel, ^'jugeant qu'il était de son devoir d'empêcher que le lord anglais continuât à usurper un pays appartenant à son maître, et n'exigeât de ses sujets le tribut qu'il s'en promettait," fit armer une cinquantaine de ses gens, et s'avança, à leur tête, avec des échelles, et toutes les choses nécessaires pour assiéger et escalader le fort anglais. L'attaque se fit le 18 septembre, vers les deux heures après-midi, avec "force grenades, pots- à-feu, et autres artifices." Les Anglais se défendirent bravement, d'abord ; mais bientôt, ne pouvant plus résister à une attaque aussi résolument soutenue qu'elle avait été brusquement commencée, l'un d'eux parut sur le rempart, un drapeau blanc à la main, demandant pour la garnison, vie et quartier au lieutenant de Daniel, tandis que celui-ci enfonçait les portes du fort, entrait dans la place, l'épée à la main, et faisait prisonniers le commandant et tous ses gens. Il commença par les désarmer ;f puis, abattit le pavillon

* Ce Milord, ou Monsieur Stuart, était sans doute l'agent ou le substitut de Sir William Alexander, à qui Jacques I avait pris sur lui de concéder, en 1621, la Péninsule Acadienne, sous le nom de Nouvelle-Ecosse, l'île de Sable, et, si nous avons bien compris -la teneur des lettres-patentes, rapportées par Laet, tout, le littoral, en remontant, jusqu'à la rivière ou baie de Gaspé.

f Difficile encore aurait du être cette nouvelle besogne, car " milord tenait une épée d'une main et un pistolet de l'autre quinze de ses hommes "étaient armés de cuirasses, brassards,

HISTOIKE

d'Angleterre, pour mettre à sa place celui de France, rasa le fort et transporta les effets de valeur qu'il contenait, au grand Cibou ; où il éleva des retranchemens, et laissa huit pièces de canon et quarante hommes, sous le commandement d'un sieur Claude, de Beauvais. Une partie des prisonniers furent mis à terre, près de Falmouth ; les autres, y compris leur commandant, furent emmenés en France. La baie de Cibou prit, dans la suite, le nom de Port Daniel,

Cependant on avait négocié, à la cour de France, pour retirer des mains des Anglais le fort de Québec et le Canada; et afin de donner plus de poids aux négociations, on avait* armé six vaisseaux, qui devaient être sous les ordres du commandeur de Razilli ; mais l'Angleterre rendit de bonne grâce ce qu'on se préparait à lui enlever de force. Le traité en fut signé à Saint- Germain en Laje, le 20 octobre, 1632, et l'Acadie y fut comprise, ainsi quele Cap-Breton. Un des articles du traité portait que tous les effets qui seraient trouvés à Québec seraient restitués, ainsi que les vaisseaux pris de part et d'autre, avec leurs cargaisons ; et comme les sieurs de Caen avaient le principal intérêt dans cette restitution, Emery fut envoyé en Amérique, pour porter à Louis Kertk le traité, et en solliciter l'exécution. Le roi jugea même à propos de lui abandonner le commerce des pelleteries pour un an, afin de le dédommager des pertes qu'il avait faites pendant la guerre. Il partit pour Québec, au mois d'avril de cette même année 1632, et à son arrivée, le gouverneur anglais lui remit la place, avec tous les effets qui lui appartenaient.

En 1633, la compagnie des Cent Associés rentra

cuissards et bourguignottes, et avaient, chacun, une arquebuse à fusil en main." Les autres n'avaient pour armes que des mousquets et des piques.

dans tous ses droits, et FAcadie fut concédée au commandeur de Raziili, à condition qu'il j ferait un établissement. Il en fit un, en effet, mais peu considérable, à La Ilève. La même année, M. de Cliamplain fut nommé de nouveau gouverneur, ou commandant en Canada, et y vint, avec une escadre qui portait beaucoup plus que ne valait alors toute cette colonie. Sa première vue fut de s'attacher la nation liuronne, et de tâcher de la soumettre au joug de l'évangile. Des missionnaires, récollets et jésuites, l'avaient déjà visitée, avant la prise de Québec, et il arriva ensuite un assez grand nombre des derniers, dont plusieurs partirent pour cette mission. Charlevoix remarque qu'en moins de trois ans, après la restitution du Canada, il y eut quinze jésuites dans le pays. Bientôt aussi, dit-il, il n'y eut plus un seul calviniste dans la colonicc Cette exclusion, qu'on pourrait regarder comme le fruit de l'intolérance, qui était l'esprit du temps, et non moins chez les protestans que chez les catholiques, était aussi une mesure de politique: on était persuadé, à la cour de France, que l'entreprise et le succès des Anglais contre le Canada étaient principalement dûs aux intrigues de quelques protestans de France, et à la connivence de ceux de la colonie; et l'on crut qu'il était de la prudence de ne pas trop approcher les réformés des Anglais, dans un pays où l'on n'avait pas assez de forces pour les contenir dans le devoir et la soumission aux autorités légitimes.*

* Ces autorités, à la téte desquelles était Champlain, ayant à coeur de faire des indigènes des chrétiens et des catholiques, voulaient éviter les scènes scandaleuses qui avaient eu lieu à l'île de Sainte-Croix et au Port Royal. Deux religions contraires, dit Champlain, ne font jamais un grand fruit parmi les infidèles que l'on veut convertir. J'ai vu (au Port Royal, J le ministre et notre curé se battre à coups de poing sur le différent de la religion, et vider en cette façon les points de controverse. Les Français, mêlés selon leur diverse croyance, disaient pis que pendre de

On avait, d'ailleurs, apporté une grande attention au clioix de ceux qui s'étaient présentés pour venir s'établir en Canada. On n'y voulait point de mauvais garnemenSy comme s'exprime un historien du temps. On avait soin surtout de s'assurer de la conduite et de la réputation des femmes et des filles, avant de leur permettre de s'embarquer. Les missionnaires, soit chez les Français, soit chez les Sauvages, se distinguaient par une piété, un zèle, une résignation et un dévouement, qu'on pouvait regarder, même à cette époque, comme extraordinaires.

Un établissement pour l'instruction des enfans des Français et des Sauvages, auquel on donna le nom de collège, fut commencé en 1635, particulièrement par les soins du jésuite René Rohault, fils du marquis de Gamache . Cc^i ^ ^ 7 c^T^/ .

Champlain mourut, à Québec, vers la fin de décembre de la même année, universellement regretté, et à juste titre. C'était un homme de bien et de mérite: il avait des vues droites et était doué de beaucoup de pénétration. Ce qu'on admirait le plus en lui, c'étaient son activité, sa constance à suivre ses entreprises; sa fermeté et son courage dans les plus grands dangers; un zèle ardent et désintéressé pour le bien de l'état ; un grand fond d'honneur, de probité et de religion. Au reproche que lui fait Lescarbot, d'avoir été trop crédule, Charlevoix répond que c'est le défaut des âmes droites, et que, dans l'impossibilité d'être sans défauts, il est beau de n'avoir que ceux qui seraient des vertus, si tous les hommes étaient ce qu'ils devraient être.

Champlain eut pour successeur immédiat dans le

l'une et de l'autre religion. Ces insolences étaient véritablement à l'infidèle un moyen de le rendre encore plus endurci en son infidélité.'

gouvernement du Canada, M. de Montmagny, chevalier de Malte.*

Aussitôt après son arrivée à Québec, le P. Le Cakon, récollet, était monté chez les Hurons, et d'autres missionnaires l'y avaient suivi. L'occasion était favorable pour faire dans leur pays un bon établissement ; mais M. de Montmagny manquait d'hommes et de finances. Les Hurons étaient inquiétés par les Iroquois, et ralliance des Français leur avait donné une confiance et une présomption qui les perdirent, à la fin. Leurs ennemis surent les endormir par des négociations ; mais en même temps qu'ils négociaient, ou feignaient de négocier avec le corps de la nation, ils attaquaient, sous différents prétextes, les bourgades les plus éloignées du centre, en persuadant aux autres, qu'il ne s'agissait que de quelques querelles particulières, où elles n'avaient aucun intérêt d'entrer. Cependant, au commencement de l'année 1636, les Iroquois cessèrent de feindre, et parurent en armes au milieu du pays des Hurons. Ceux-ci les repoussèrent, cette fois, avec l'aide du peu de Français qu'il y avait parmi eux. Mais la retraite de leurs ennemis les replongea dans leur première sécurité ; et pour comble de mal, une épidémie, qui éclata dans leur pays, leur fit perdre un grand nombre de leurs guerriers. Une partie aussi de ceux qui s'étaient faits chréti.ens, ou qui désiraient le devenir, laissèrent leur pays, et vinrent former, auprès de Québec, en 1637, une bourgade qui fut appellée Sylleri, du nom du seigneur qui avait projetté cet établissement.

Deux choses essentielles manquaient encore à la colonie ; une école pour l'instruction des jeunes filles,

* L'habitation, ou l'établissement des Trois-Rivières, avait alors pour commandant M. Delisle, autre chevalier de Malte. *' Ces deux hommes, dit l'histoire, montraient pour le bon ordre- un zèl^ dont leur fermeté et leur exactitude assuraient le succès." K

et un hôpital pour le soulagement des malades. Les jésuites s'étaient déjà donné de grands mouvemens pour lui procurer ce double avantage : deux dames illustres secondèrent leurs vues, et mirent leurs projets à exécution. La duchesse d'Aiguillon voulut être la fondatrice de ITIôtel-Dieu : elle s'adressa aux Hospitalières de Dieppe, qui s'offrirent toutes, mais dont trois seulement furent acceptées. La fondation des Ursulines fut due à une jeune veuve de condition, nommée Madame DE LA Peltrie. Cette illustre fondatrice consacra ses biens et sa personne même à cette œuvre méritoire. Après avoir obtenu trois ursulines, entre lesquelles était la soeur Marie de l'Incarnation, que Charlevoix appelle la Thérèse de la Nouvelle France, elle s'embarqua à Dieppe, avec elles et avec les trois hospitalières, le 4 mai 1639, sur un vaisseau qui n'arriva à Québec que le 1er août. Le jour de leur arrivée fut un jour de fête pour toute la ville. Tous les travaux cessèrent; toutes les boutiques furent fermées. Le gouverneur reçut les religieuses, à la tête de ses troupes, qui étaient sous les armes, et au bruit du canon. Il les mena, au milieu des acclamations du peuple, à l'église, où le Te Deum fut chanté en actions de grâces. Les hospitalières allèrent s'établir à Sylleri: les ursulines restèrent à Québec. Madame de la P-eltj'ie poussa son zèle et sa charité jusqu'à se dépouiller du peu qu'elle s'était réservé pour son usage ; à se réduire à manquer parfois du nécessaire, et à cultiver même la terre de ses mains, pour avoir de quoi soulager les nécessiteux et les enfans pauvres qu'on lui présentait. Ce zèle peut paraître bien excessif, et même peu éclairé, puisqu'en se réservant un revenu, même modique, elle se fût trouvée en état de subvenir aux besoins des indigens, bien plus efficacement que par le

travail de ses mains, et surtout par la culture de la terre. Mais nous n'en devons pas priser moins sa bonne œuvre, dont le fruit s'est perpétué jusqu'à pré^ sent, au grand avantage de notre ville capitale.

Cependant, la compagnie des Cent Associés demeurait dans une inaction incompréhensible, et paraissait ne penser nullement à remplir même une partie de ses grandes promesses. La guerre recommençait plus vivement que jamais entre les Hurons et les Iroquois. Ces derniers étant tombés inopinément sur une tribu éloignée, y firent un massacre épouvantable, et contraignirent ceux qui eurent le bonheur d'échapper, à chercher une retraite ailleurs. Ils la trouvèrent' chez les Hurons, qui n'eurent pas plutôt appris leur désastre^ qu'ils envoyèrent au-devant d'eux avec des rafraichissemens, et les accueillirent avec une bienveillance et une affection qui auraient fait honneur à des peuples civilisés. Peut-être la politique entrait-elle aussi pour quelque chose dans cette démarche ; mais si les Hurons augmentaient un peu le nombre de leurs guerriers, en accueillant ainsi les ennemis des Iroquois, ils achevaient par là de se rendre ces derniers irréconciliables.

Ceci se passa vers l'année 1640. Quelque temps après, trois cents guerriers hurons et algonquins s'étant mis en campagne, une petite troupe prit les devans, et rencontra un parti de cent Iroquois. Ces derniers chargèrent cette avant-garde; mais malgré rinégalité du nombre, ils ne purent lui prendre qu'un seul homme- Contents néanmoins de ce petit succès, et craignant^ s'ils allaient plus loin, d'avoir affaire à trop forte partie, ils songeaient à se retirer, quand leur prisonnier s'avisa de leur dire que le corps dont lui et sa troupe avaient été détachés, était beaucoup plus faible qu'eux. Sur la parole de ce captif, il ^e déterminèrent à attendre leurs ennemis^

dans un lieu où il les assura qu'ils devaient passer. Les- Hurons et leur alliés parurent bientôt, et les Iroquois, au désespoir de s'être laissé duper, s'en vengèrent d'une manière terrible sur celui qui les avait engagés dans ce mauvais pas. La plupart furent d'avis qu'il fallait tâcher de se sauver ; mais un brave, élevant la voix, s'écria : " Mes frères, si nous voulons commettre une telle lâclieté,^ attendons au moins que le soleil soit sous l'horizon, afin qu'il ne la voie pas." Ce peu de mots eut son effet: la résolution fut prise de combattre jusqu'à la mort, et elle fut exécutée avec toute la valeur que peuvent inspirer le dépit et la crainte de se déshonorer. Mais la partie était trop inégale : les L:oquois furent tous tués ou faits prisonniers.

Si la Grèce eût été le théâtre d'une action semblable, dit l'auteur des Beautés de VHistoire du Canada, îe prisonnier qui se sacrifie à la gloire de son pays; l'homme éloquent qui arrête, par deux ou trois paroles, ses compagnons prêts à fuir; les braves qui se défendent contre des troupes c[uatre fois plus fortes, eussent été immortalisés par tous les arts, et consacrés comme des héros demi-dieux>"

Les alliés ne surent pas profiter de l'avantage qu'ils venaient de remporter ; et, de leur côté, les Iroquois, plus animés que jamais par l'échec qu'ils avaient reçu, se promirent d'en tirer une vengeance éclatante. Mais pour ne pas s'attirer en même temps sur les bras trop de forces réunies, ils mirent tout en usage pour faire prendre aux Hurons et autres Sauvages, de Tombrage des ^ Français. Ils firent partir trois cents des leurs, qu'ils divisèrent par petites troupes : les Sauvages qui tombèrent entre leurs mains furent traités avec tous les rafïinemens de barbarie qu'ils étaient capables d'inventer;

tandis que quelques Français, qui furent pris par eux, n eurent aucun mal.

Quelque temps après, plusieurs partis d'Iroquois parurent aux environs des Trois -Ri vières^ et tinrent en échec, pendant plusieurs mois, toutes les habitations françaises; puis, lorsqu'on s'y attendait le moins, ils offrirent de faire la paix avec les Français, mais à condition que leurs alliés n'y seraient pas compris.'* M. de Montmagny, informé du fait, monta aux Trois -Rivières, dans une barque bien armée, et envoya de là aux Iroquois le P. Ragueneau et le sieur Nicolet, pour leur demander les prisonniers français qu'ils retenaient, et savoir leurs dispositions touchant la paix. Ces députés furent bien reçus : on les fit asseoir, en qualité de médiateurs, sur une espèce de bouclier ; on leur amena ensuite les captifs liés, mais légèrement ; et aussitôt, un chef de guerre fit une harangue fort étudiée, dans laquelle il s'efforça de persuader que sa nation n'avait rien tant à cœur que de vivre en bonne intelligence avec les Français. Au milieu de son discours, il s'approcha des prisonniers, les délia, et jetta leurs liens par-dessus la palissade, en disant : " Que la rivière les emporte si loin qu'il n'en soit plus parlé." Il présenta, en même temps, un colHer aux députés, comme un gage de la liberté qu'il rendait aux enfans d'ONONTHio.f Puis, prenant deux paquets de peaux de castor, il les mit aux pieds des captifs, en disant qu'il n'était pas raisonnable

* L'avis en fut donné à M. de Champflours, qui, depuis peu, avait remplacé le chevalier Delisle, dans le commandement aux Trois-Eivières.

f Ononthio, ou Onnondio, en langue huronne et iroquoise, veut dire Grande- Montagne, et c'est ainsi qu'on leur avait dit que se nommait M. DE Montmagny. Depuis ce temps, ces Sauvages, et à leur exemple, tous les autres, appellèrent Ononthio le gouverneur

général du Canada, et donnèrent au roi de France le nom de grand NONTHIO.

de les renvoyer nus, et qu'il leur donnait de quoi se faire des robes. Il reprit ensuite son discours, et dit que tous les cantons iroquois désiraient ardemment une paix durable avec les Français, et qu'il suppliait, en leur nom, le gouverneur de cacher sous ses habits les haches des Algonquij:îs et des Hurons, tandis qu'on négocierait cette paix ; assurant que, de leur côté, il ne serait fait aucune hostilité.

Il parlait encore, quand deux canots d'Algonquins ayant paru à la vue de l'endroit où se tenait le conseil, les Iroquois leur donnèrent la chasse. Les Algonquins ne voyant nulle apparance de pouvoir résister à tant de monde, prirent le parti de se jetter dans l'eau et de s'enfuir à la nage, abandonnant leurs canots, qui furent pillés sous les yeux du gouverneur. Un procédé aussi indigne montra le peu de fond qu'il y avait à faire sur la parole des Iroquois, et la négociation fut rompue, à l'heure même.

C'était, remarque Charlevoix, une situation bien ti'iste que celle où se trouvait le gouverneur général de la Nouvelle France, exposé tous les jours à recevoir de pareils affrons, faute d'être en état de tenir seulement en équilibre la balance entre deux partis de Sauvages, qui tous ensemble^ n'auraient pas tenu contre quatre ou cinq mille hommes de troupes. Mais les Cent Associés ne revenaient point de leur assoupissement, et la colonie semblait diminuer, de jour en jour, en nombre et en force, au lieu d'augmenter, comme elle aurait dû faire.

Avant de passer plus loin, nous dirons un mot des missions, objet principal alors, pour une grande partie des Français qui demeuraient dans ce pays, ou qui y avaient des relations. Pendant que les PP. J érome Lallement, de Brébeuf, et autres, faisaient tous les efforts possibles pour convertir au christianisme les Hurons, les Algon-

quins et les Outaoïiais;^ les PP. Turcis, Perraiîlt, Lionnes, travaillaient dans le même but, chez les tribus de Sauvages des environs du golfe de Saint-Laurent, désignés alors sous le nom de Gaspesiens, à cause de la baie de Gaspê, où la plupart des vaisseaux qui fréquentaient ces parages venaient jetter l'ancre. Il j avait aussi une mission à Tadoussac, lieu plus fréquenté qu'aucun autre par les Montagnais, les Papinachois^^ les Betsiamites^ et autres Sauvages du Nord. Ils arrivaient, quelquefois tous ensemble, et quelquefois, les uns après les autres ; mais à l'exception d'un petit nombre, aussitôt la traite faite, ils s'en retournaient chez eux, ou plutôt, se dispersaient dans les montagijes et les forêts. Plus tard, les jésuites allèrent au-devant de ces Sauvages, j usqu'à Chicoutimi, sur le Saguenay, où ces pères eurent un établissement considérable et en très bon état. Outre les Algonquins, un nombre considérable de Sauvages des tribus les'plus reculées vers le nord, commençaient à prendre l'habitude de venir passer presque toute la belle saison dans les environs des Trois-Rivières ; mais comme ils s'en retournaient dans leur pays, aux approches de l'hiver, les missionnaires ne parvenaient que difficilement à les instruire assez pour en faire des néophytes.

M. de Champlain avait bien compris de quelle importance il aurait été ^l'occuper et de fortifier Me de Mont-réal ; mais la compagnie de la Nouvelle France

* Si ces Sauvages, mentionnes ici pour la première fois, n'étaient ni des Huronsni des Algonquins, ils firent toujours cause commune avec eux, dans leurs guerres contre les Iroquois. Leur chemin pour sortir de leur pays, ou pour y retourner des bords du Saint- Laurent, était la grande rivière des AlgonquinSj qui, dans la suite, fut appellée de leur nom, rivière des Outaouais.

f Ou Paninachoas. Champlain appelle Pilotais, ou Piïotoas, les jongleurs des Sauvages Canadiens. Canadaquoas, Souriquoas, c'est ainsi qu'ils prononcent, dit Lescarbot ; et ainsi voulons-nous qu'on prononce Ccmadois, Armouchiquois, non par â final long et grave, mais par à bref et aigu.

n'était pas entrée dans ses vues, et il fallut que ce fussent des particuliers qui se chargeassent de l'exécution de ce projet ; mais ils le firent plutôt dans des vues de religion et de piété que par des motifs d'intérêt ou de politique. Des personnes puissantes, tant écclésiastiques que laïques, et animées d'une dévotion et d'un zèle religieux peu commun, même dans ce temps-là, s'associèrent sous le nom de " Compagnie de Mont-réal, pour le soutien de la religion catholique en Canada, et la conversion des Sauvages." Suivant le plan de cette nouvelle compagnie, il devait y avoir, dans l'île de Mont-réal, une ville, ou plutôt, une bourgade française bien fortifiée et à l'abri de toute insulte : les pauvres devaient y être reçus et mis en état de subsister de leur travail : Ton proposait de faire occuper le reste de l'île par des Sauvages, de quelque tribu que ce fût, pourvu qu'ils fussent chrétiens, ou voulussent le devenir.* L'an 1640, en vertu de la concession que le roi venait de lui faire de l'île, la compagnie en fit prendre possession, à l'issue d'une messe solennelle, qui fut célébrée sous une tente. L'année suivante, le sieur Chaumeday de Haison-Neuve, un des associés, y amena plusieurs familles de France.

* Le nombre de ceux qui entraient dans cette nouvelle association était de trente-cinq. Peut-être le lecteur ne sera-t-il pas fâché de voir ici les noms des principaux : c'étaient, parmi les ecclésiastiques ; MM. J. J. Ollier, fondateur et premier supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice; A. LeRagois de Bretonvilliers, Gabriel de Quelus, Nicholas Barreau et P. D. Lepretre, prêtres du même séminaire : parmi les laïcs, MM. J. Lerote:b de la Dauversiere, qui fut le premier moteur et comme l'agent général de la compagnie ; P. Chevrier de Fancamp, Lepretre de Fleurt, m. Roter Duplessis de Liancour, J. Girard de Callieres, Bertrand Drouart, H. L. Habert de Montmort, C Duplessis de Montbart, A Barillon de Morangis, Jean Galibal, L. Seguier de Saint -Firmin, d'Aillebout de Musseau, d'Aillecourt de Coulonges, Paul Chaumeday de Maison-Neuve, et Madame la duchesse de Bullion, représentée par Mademoiselle Jeanne Manse, qui vint en Canada avec M, de Maison-Neuve.

N'étant arrivé à Québec qu'au mois septembre, il jugea que la saison était trop avancée pour entreprendre de se rendre incontinent dans l'île de Mont-réal, où il n'y avait pas encore d'habitation, et se contenta d'y envoyer quelques défricheurs, afin d'y préparer une place convenable pour le printemps suivant.* Le débarquement se fit le 17 mai 1642, sur la pointe nommée depuis Pointe-à- Callières, en présence du supérieur général des jésuites et de M. de Montmagny, qui avait bien voulu accompagner M. de Maison-Neuve, quoiqu'il se fût d'abord montré opposé à l'établissement de Mont-réal, et eût fort sollicité les nouveau- venus de se fixer plutôt dans l'île d'Orléans, alors entièrement inculte. Le supérieur des jésuites célébra aussitôt la messe, dans une petite chapellCj qui avait été bâtie pour cette fin.

Le soir du même jour, M. de Maison-Neuve voulut visiter la Montagne qui a donné son nom à l'île ; deux vieux Sauvages, qui l'y accompagnèrent, l'ayant fait monter jusque sur la cime, lui dirent qu'ils étaient de la tribu qui avait autrefois habité ce pays. " Nous étions, ajoutèrent-ils, en très grand nombre : toutes les collines que tu vois, à l'orient et au midi, étaient couvertes de nos cabanes. Les Hurons en ont chassé nos ancêtres, dont une partie s'est réfugiée chez les Abénaquis, une autre chez les L^oquois, et le reste est demeuré avec nos vainqueurs."! M. de Maison-Neuve recom-

* Qu'était devenue la Place-Royale, qui aurait dû être toute préparée ? Un lieu couvert de broussailles, apparemment.

f Un écrivain moderne (M. G. T. Poussin) dit qu'HocIieluga était une bourgade huronne. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ressemblait beaucoup à plusieurs de celles que Cbamplain trouva au pays des Hurons. Ce que ces deux vieux Sauvages disent à M. de Maison-Neuve ferait croire quelles Hochelagais, ainsi que les autres Canadois, étaient une nation étrangère par rapport aux Hurons ; mais il n'en devrait pas paraître moins étrange qu'il eût pris envie à ces derniers de venir détruire un peuple inoffensif, éloigne, et sédentaire, qui, " ne s'adonnait qu'à

manda à ces Sauvages d'avertir leurs frères de se réunir dans leurs anciennes possessions; les assurant qu'ils n'y manqueraient de rien, et qu'ils y seraient en sûreté contre quiconque entreprendrait de les inquiéter. Ils promirent de faire pour cela tout ce qui dépendrait d'eux ; mais il paraît qu'ils ne purent venir à bout de rassembler les débris de leur tribu dispersée.

Il arrivra bientôt une nouvelle recrue, avec M. d'Ail- LEBOUT DE MussEAU, un dés associés, et une troisième, l'année suivante. L'établissement, qui fut nommé Ville-Marie, prit la forme d'un commencement de ville, et fut entourré d'une palissade de pieux debout.

L'assurance qu'avaient eue les Iroquois de paraître en armes à la vue des Trois-Rivières, et l'audace avec laquelle ils avaient insulté le gouverneur général, lui firent comprendre qu'il ne pouvait trop se précautionner contre une nation qui paraissait déterminée à employer également la ruse et la force. Son premier soin fut de bâtir un fort, à l'entrée de la rivière de Richelieu. Ce fort fut achevé en peu de temps, quoique pussent faire sept cents Iroquois, qui vinrent fondre sur les tr^ivailleurs, mais qui furent repoussés avec perte.

A peu près dans le même temps, quelques uns des jésuites, missionnaires chez les Hurons, reçurent de la part des Sauvages qui occupaient les environs d'un rapide qui se trouve au milieu du canal par où le lac Supérieur se décharge dans le lac Huron, l'invitation de se transporter chez eux. Ces Sauvages, dont le nom algonquin est long et difficile à prononcer, reçurent des Français celui de Saulteurs, Deux missionnaires, les PP. JoGUES et Charles Raimbaut, se rendirent d'autant plus volontiers à l'invitation de ces Sauvages, qu'elle

labourage et pêcherie pour vivre, et n'était pas ambulatoire, (ou chasseur) comme ceux de Canada et Saguenay''

leur fournissait roccasion de reconnaître la rivière, et le rapide, auquel fut donné le nom de Sault de Sainte- Marie^^ et d'atteindre les bords du grand lac Supérieur, qu'aucun des missionnaires n'avait encore vu.

Dans le même temps que les Saulteurs demandaient des missionnaires, la plupart des Hurons se montraient disposés à embrasser le christianisme, par suite de la conversion et du baptême d'Ahasistart, un de leurs principaux chefs. L'occasion était favorable, suivant Charlevoix, pour construire dans leur pays, si la compagnie du Canada en eût voulu faire les frais, une forteresse capable d'en imposer aux Iroquois, et d'opposer une forte barrière à leurs incursions.

Ces ennemis communs de tous les autres habitans du Canada, assurés d'être soutenus par les Hollandais de la Nouvelle- Belgique, (ci-après la Nouvelle-Yorh^ qui commençaient à leur fournir des armes et des munitions, et à qui ils vendaient les pelleteries qu'ils avaient enlevées aux alliés des Français, ne cessaient pas leurs courses et leurs brigandages. Les rivières et les lacs étaient infestés de leurs partis de guerre, et le commerce ne pouvait plus se faire sans les plus grands risques. Le P. Jogues, que des Hurons ramenaient dans leur pays, tomba entre leurs mains, et fut horriblement maltraité, et un Français, qui l'accompagnait, fut mis à mort, ainsi que la plupart des Hurons.

Quelque temps après cette rencontre, un parti de cent Iroquois parut devant le fort de Kichelieu. M. de Montmagny, qui y était monté, en tua plusieurs, et contraignit les autres de se retirer. Mais bientôt on ne

♦ Le Sault Sainte-Marie est un rapide qui peut avoir cinq ou six cents verges de largeur, et dix ou douze arpens de longueur. Le bas de ce rapide forme deux baies. La terre y e*st on ne peut guère plus fertile, surtout du côte du nord. — M. G. Fbanciierb, Fils.

reçut plus que des nouvelles désastreuses du pays des Hurons :* les Iroquois détruisaient par le feu des bourgades entières, et en massacraient tous les liabitans. Ces barbares étaient partout : ils prirent, sur le lac Saint- Pierre, le P. BressAni, quils traitèrent comme ils avaient fait le P. Jogues. Tous ceux qui accompagnaient ce religieux furent tués ou faits prisonniers.

Cependant, quelque déterminés que parussent être les Iroquois de pousser la guerre à toute outrance, contre les Français et leurs alliés, ils ne laissaient pas de montrer, de temps à autre, quelque inclination àla paix. Quelque temps après la rencontre sur le lac Saint-Pierre, le commandant des Trois-Rivières ayant fait savoir à M. de Montmagny que des Algonquins et des Hurons étaient arrivés à son poste, avec trois -prisonniers iroquois, ce dernier se rendit sur les lieux, fît assembler les principaux des deux tribus, et leur dit que s'ils voulaient lui laisser la disposition de leurs prisonniers, il espérait pouvoir s'en servir pour établir une paix durable entre eux et les Iroquois. Il leur fit voir, en même temps, les marchandises avec lesquelles il se proposait de payer la complaisance qu'ils auraient pour lui.

Les Algonquins remirent un prisonnier, et acceptèrent les présens du gouverneur. Celui-ci s'étant tourné ensuite vers les Hurons, pour connaître leur réponse, l'un d'eux se leva, et lui dit : " Ma bourgade m'a vu sortir guerrier, je n'y rentrerai pas marchand.

*Les jésuites avaient fait, ou commencé à faire, des Hurons œ qu'ils firent, plus tard, des Sauvages du Paraguay, un peuple de chrétiens presque en tout semblables à ceux de la primitive église, et de plus soumis à leurs pasteurs ecclésiastiques, dans le temporel comme dans le spirituel. Ces religieux s'étaient établis dans chacune de leurs bourgades, et leur avaient donné à toutes^ des noms de saints ou de saintes: c'étaient les bourgades de Sainte-Marie, de Saint-Michel, de Saint-Joseph, de Saint- Jean- Baptiste, de Saint-Jean, de Saint-Ignace, etc.

Que me font tes étoffes et tes chaudières ? Est-ce pour trafiquer que nous avons pris les armes et que nous nous sommes mis en campagne ? Si tu as tant d'envie de nos prisonniers, tu peux les prendre ; j'en saurai bien faire d'autres, et si je meurs en le faisant, ceux de mon village diront:," C^est Ononthio qui Va tué.^^ Ils donnèrent d'autres raisons pour garder leurs prisonniers, et entre autres, qu'étant des jeunes gens,ils devaient attendre la décision de leurs anciens. Le gouverneur ne jugea pas à propos d'insister davantage.

•Les anciens décidèrent que les prisonniers seraient renvoyés au gouverneur. Des députés iroquois arrivèrent aux Trois-Rivières, où des Sauvages de toutes les tribus alliées des Français étaient déjà assemblés. M. de Montmagny s'y rendit, et marqua aux négociateurs lejouroùil leur donnerait audience. Ce jour venu, le gouverneur parut dans la place du fort, qu'il avait fait couvrir de voiles de barques, et s'assit dans un fauteuil, entourré des principaiux de la colonie. Les députés iroquois avaient apporté dix-sept colliers, qui étaient autant de paroles, ou de propositions qu'ils avaient à faire. Après que ces colliers eurent été exposés à la vue de tout le monde, l'orateur ' Iroquois, en prit un, et le présentant au gouverneur, " Ononthio^ lui dit-il, prête l'oreille à ma voix : tous les Iroquois parlent par ma bouche. Mon cœur ne connaît pas de mauvais sentîmens ; toutes mes intentions sont droites. Oublions nos chants de guerre ; que toutes nos chansons soient des chants d'allégresse." Puis, il se mit à chanter, en gestisculant. Le second collier remerciait le gouverneur d'avoir rendu la liberté à un Iroquois ; le troisième lui ramenait un Français. Les autres avaient rapport à la paix, dont la conclusion était le but de l'ambassade. L'un applanissait les chemins, l'autre

rendait la navigation libre ; un autre enterrait les haches de guerre. Il y en avait qui représentaient les festins qui suivraient la paix, et les visites amicales qu'on se ferait mutuellement. Le discours, ou plutôt, la pantomime dura trois heures, et la séance se termina par une espèce de fête, qui se passa en chants, en danses et en festins.

Deux jours après, M. de Montmagny répondit aux propositions des Iroquois. L'assemblée fut aussi nombreuse que la première fois, et le gouverneur fit autant de présens qu'il avait reçu de colliers. Piskaret, chef des Algonquins, et un des plus braves hommes d'entre les Sauvages, fit aussi son présent, et dit : " Yoici une pierre que je mets sur la sépulture de ceux qui sont morts durant la guerre, afin qu'aucun guerrier n'aille remuer leurs os, ni ne songe à les venger." Un chef montagnais présenta ensuite une peaa d'orignal, en disant que c'était pour faire des chaussures aux députés iroquois, de peur qu'ils ne se blessassent les pieds, en s'en retournant chez eux. La séance fut terminée par trois co^ups de canon, que le gouverneur fit tirer, en faisant dire aux Sauvages, que c'était pour porter en tout lieu la nouvelle de la paix. Le lendemain, les députés iroquois se mirent en route pour leur pays. Deux Français^ deux Algonquins et deux Hurons s'embarquèrent avec eux, et trois des leurs demeurèrent en otage dans la colonie. .

Avant de passer plus loin, il est àpropos de dire un mot du pays et du gouvernement des Iroquois. Ces peuples s'appellaient, dans leur langue, Agonnonsionni, c'est-àdire, faiseurs de cabanes, ou architectes par excellence, parce qu'en effet, ils se logeaient plus solidement et plus élégamment que les autres Sauvages du Canada. . Leur pays était situé entre le 41e. et 44e. degré de latitude,

ayant, dans la direction du nord au sud, ou plutôt de Torient d'été au couchant d'hiver, environ quarante lieues d'étendue, et soixante- et-dix ou quatre-vingt, de l'Est à l'Ouest. Il était baigné, en partie par le fleuve Saint-Laurent et par les lacs Ontario et Eriê, et'arrosé par plusieurs rivières. Le terroir y était généralement fertile, et mis à profit, particulièrement par la culture du maïs. Les L^oquois étaient partagés en cinq tribus, ou cantons, savoir, en allant de l'Est à l'Ouest, Agnier, Onneyouthy Onnontaguê, Goyogouin et Tsonnonthouan,^ Quoique ces cinq tribus formassent, par leur confédération, un seul corps de nation, elles jouissaient néanmoins individuellement d'une espèce d'indépendance nationale, soit pour la guerre, soit pour la paix. Jusqu'ici, ce sont presque toujours les Agniers, comme les plus voisins, qui se sont montrés en armes dans la colonie, et c'était avec leurs députés que la paix venait d'être conclue.

L'hiver suivant, on vit les Iroquois, les Hurons et les Algonquins chasser ensemble aussi paisiblement que s'ils eussent été de la même nation. Mais la paix ne fut pas de longue durée: le P. Jogues, qui avait été rendu à la liberté, par l'entremise des Hollandais, ainsi que le P. Bressani, ayant été tué chez les Agniers, de même qu'un jeune Français, qui l'accompagnait, ces barbares, prévoyant qu'on les inquiéterait, se joignirent aux autres cantons, qui n'avaient pas été compris directement dans'le traité de paix, pour faire la guerre aux Hurons et aux Algonquins. D'abord, les hostilités ne consistèrent qu'en quelques coups de surprise, oxk il y eut

*Les Hollandais et les Anglais ont donné à ces cinq tribus, ou, * cantons, des noms un peu dié'érents, les appellant, dans l'ordre énoncé, Mohawk, Oïieida, Onondaga (Onondagué,) Cayuga (Cayougué) et Seneka,

quelques hommes tués de part et d'autre ; mais bientôt, il y eut des combats plus importants; les Hurons, secourus par les Andastes, tribu nombreuse et aguerrie, remportèrent quelques avantages ; mais n'ayant voulu en profiter que pour parvenir à la paix, ils furent les dupes de la mauvaise foi et des artifices de leurs ennemis. En même temps qu'ils s'amusaient à négocier avec les Onnontagués, les Agniers et les Onneyouths attaquaient leurs partis de chasse, et leurs bourgades, Tune après l'autre, et y mettaient tout à feu et à sang.

Pendant que les Hurons étaient ainsi attaqués et détruits par les Iroquois, on vit arriver à Québec un envoyé du gouverneur delà Nouvelle- Angleterre, chargé de proposer une alliance, ou une neutralité perpétuelle entre les deux colonies, indépendamment de toutes les ruptures qui pourraient survenir entre les deux métropoles.

M. d'Aillebout, qui après avoir commandé quelque temps aux Trois-Rivières, venait de succéder à M. de Montmagny, dans le gouvernement général, trouva la proposition avantageuse, et envoya à Bostoiile sieur Jean GoDEFROY, et le P. Dreuillettes, pour conclure et signer le traité, mais à condition que les Anglais se joindraient aux Français pour faire la guerre aux Iroquois. Cette condition fit rompre la négociation. C'était, en eiFet, trop exiger des Anglais, assez éloignés des Iroquois pour n'en avoir rien à craindre, et uniquement occupes de leur commerce et de l'agriculture. '

Ce qui pouvait faire désirer ce traité de neutralité aux îiabitans de la Nouvelle-Angleterre, c'était principalement le voisinage des Sauvages de l'Acadie, qui étaient pour eux ce que les Iroquois étaient pour les habitans du Canada. Il se passait alors, dans cette province, des faits assez intéressants pour mériter de trouver place dans cette histoire.

Après la mort du commandeur de Eazilli, un sieur d'Aunay de Charnise' entra dans tous ses droits, et obtint, en 1647, la commission de gouverneur de TAcadie, c'est-à-dire, de la partie de la presqu'île qui portait plus particulièrement ce nom. La première chose qu'il fit, en prenant possession de son gouvernement, ce fut d'abandonner La Hève, et d'en transporter tous les habitans au Port Royal, où il commença un grand établissement. Mais, soit que le Port Royal appartînt à M. de Latoue, (le même dont il a été parlé plus haut), soit que les deux commandans fussent trop voisins pour demeurer longtems amis ; la mésintelligence se mit bientôt entr'eux, et ils ne tardèrent pas à en venir aux armes. Après quelques hostilités de quelque importance, Charnisé ayant appris que Latour était sorti de son fort de Saint- Jean ^ avec la meilleure partie de sa garnison, crut l'occasion favorable pour s'en rendre maître, et y marcha avec toutes ses troupes.

Madame de Latour y était restée ; et quoique surprise avec un petit nombre de soldats, elle résolut de se défendre jusqu'à l'extrémité. Elle le fit, en effet, pendant trois jours, avec tant de courage, que les asèiégeans furent obligés de s'éloigner : mais le quatrième jour, qui était le dimanche de Pâques, elle fut trahie par un Suisse, qui était en faction, et que Charnisé avait trouvé le moyen de corrompre. Elle ne se crut pourtant pas encore sans ressource ; quand elle apprit que l'ennemi escaladait la muraille, elle y monta pour* la défendre, à la tête de sa petite garnison. Charnisé, qui s'imagina que cette garnison était , plus forte qu'il ne l'avait cru d'abord, proposa à la dame de la recevoir à composition, et elle y consentit, pour sauver la vie à ce peu de braves gens, qui l'avaient si bien secondée. Charnisé ne fut pas plutôt entré dans la place, qu'il eut l2

lionte d'avoir capitulé avec une femme, qui ne lui avait opposé que son courage et une poignée d'hommes mal armés. Il se plaignit qu'on l'avait trompé, et prétendit être en droit de ne garder aucun des articles de la capitulation. A la mauvaise foi il ajouta un excès de barbarie qu'on aurait peine à croire, s'il était raconté d'un Sauvage: il fit pendre tous les gens de Madame de Latour, à l'exception d'un seul; à condition qu'il serait le bourreau de tous les autres ; et il obligea son intéressante prisonnière à assister, la corde au cou, à cette atroce exécution. L'histoire ne dit pas si ce scélérat périt lui-même par la main d'un bourreau ; mais il paraît qu'il ne vécut pas encore longtems, non plus que madame de Latour ; car quelque années après, par un assez bizarre caprice du hazard, on voit M. de Latour époux de sa veuve, et de nouveau en possession du fort de Saint- Jean et même de Port-Kojal.

Cependant, les Iroquois continuaient à détruire, l'une après l'autre, les bourgades huronnes, et à en massacrer les habitans. Plusieurs missionnaires furent enveloppés, dans ces massacres, entre autres, les PP. Gabriel Lalle- MANT, Garnier, Daniel, et de Brebeuf.* Ceux qui demeurèrent parmi les restes de la nation leur conseillèrent de se retirer dans quelque endroit éloigné, où ils n'eussent plus à craindre d'être inquiétés par les Iroquois. Une partie se rendit à l'avis des missionnaires, et se retira dans les îles du lac Huron appellées de Manitoualin^ Kyxx Manitoulines^ ou sur le continent voisin ; une partie descendit à Québec, et le reste se donna aux Iroquois, et fut incorporé avec cette nation.

Après l'anéantissement, ou la dispersion desHurons, les Iroquois ne regardèrent plus les forts et les retranche-

*Ce dernier était oncle du traducteur de la Pharsale de

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